Publié dans Fêtes...

« Bonne année 2021 »

OUF, 2020 tire enfin sa révérence, ce n’est pas trop tôt…

Étant donné les circonstances, j’ai décidé de changer ma manière de présenter mes vœux: l’an dernier j’avais souhaité une bonne année et vu le résultat, je n’ai pas dû y mettre suffisamment d’énergie, alors je vous souhaite à toutes et à tous une très bonne santé pour pouvoir affronter d’un bon pied 2021.

Et en petit clin d’oeil avec mon groupe préféré:

et plein de bisous à l’Indienne à tout le monde !!!!

Publié dans BILAN

Bilan livresque 2020

Cette année 2020 fut vraiment une année de M. la motivation et la concentration m’ont quelque peu fait défaut. Finalement, j’ai lu à peu près le même nombre de livres qu’en 2019 donc ce n’est pas si mal vu les circonstances (cocorico !).

Je suis néanmoins insatisfaite car je n’ai honoré que 2 challenges sur tous ceux auxquels je participe d’habitude : le RV  britannique en février et le challenge « Le mois de l’Europe de l’Est.

C’est la première fois de ma vie que je ne lis qu’un roman du XIXe, mon siècle préféré….

Nombres de livres lus :

130 livres dont une majorité de livres français: 74 (contre 136 en 2019)

USA 14

ROYAUME UNI : 12 surtout polars

Russie : 3 + manga crime et châtiment

Allemagne : 1

Islande : 3

Italie : 2

Espagne :2 dont 2 coups de cœur  

Suède : 2

Pologne : 2

Coups de cœur : 29

« L’enfant de la colère » de Michel Serfati

« La femme révélée » de Gaëlle Nohant

« Pandemia » de Franck Thilliez

« Avant la longue flamme rouge » de Guillaume Sire France

« Ce que diraient nos pères » de Pascal Ruter France jeunesse

« La belle Hélène » de Pascale Roze

« Marlène » de Hanni Münzer Allemagne

« Les patients du Docteur Garcia » de Almudena Grandes,  Espagne

« Meurtres à Atlanta » de James Baldwin (essai)

« Les ombres » de Vladimir Korolenko Russie

« La porte » de Magda Szabo Hongrie

« Volia Volnaïa » de Victor Remizov

« Et les vivants autour » de Barbara Abel polar belge

« La leçon de ténèbres » de Léonor de Récondo (une nuit au musée)

« Les choses humaines » de Karine Tuil  9/10 ?

« Le ghetto intérieur » de Santiago Amigorena

« Carmen et Teo » de Olivier Duhamel et Delphine Grouès

« Que les blés sont beaux » d’Alain Yvars

« Rivage de la colère » de Caroline Laurent

« Le silence ce la ville blanche » de Eva Garcia Saenz de Urturi

« La société des belles personnes » de Tobie Nathan

« Histoire du fils » de Marie-Hélène Lafon 9/10 ?

« Rachel et les siens » de Metin Arditi

« La chambre des dupes » de Camille Pascal 9,5/10

« Betty » de Tiffany Mc Daniel

« Né d’aucune femme » de Franck Bouysse,

« Lumière » de Christelle Saïani

« Apeirogon » de Colum McCann

 « La chasse aux âmes » de Sophie Blandinières

Et s’il fallait n’en garder que 5 :

Le choix fut cornélien mais je vais retenir :  :

« Apeirogon » de Colum McCann

« Avant la longue flamme rouge » de Guillaume Sire France

« La société des belles personnes » de Tobie Nathan

« Rivage de la colère » de Caroline Laurent

« La chasse aux âmes » de Sophie Blandinières

Dans la catégorie « auto-éditeurs » deux livres qui m’ont beaucoup touchée et que leurs auteurs ont eu la gentillesse de me permettre de découvrir:

« Lumière » de Christelle Saïani :

« Que les blés sont beaux » d’Alain Yvars

Et deux coups de cœur pour l’Espagne :

« Les patients du Docteur Garcia » de Almudena Grandes,  Espagne

« Le silence de la ville blanche » de Eva Garcia Saenz de Urturi

J’ai lu plus de livres consacrés à l’art : musique, peinture et surtout des romans historiques ou des livres sur l’Histoire…

Challenges

Challenge le mois de l’Europe de l’Est :

« Les ombres » de Vladimir Korolenko Russie Ukraine

« Inavouable » de Zygmunt Miloszewski Pologne

« La porte » de Magda Szabo Hongrie

« Volia Volnaïa » de Victor Remizov Russie

Année en demi-teinte donc et une récapitulation difficile à faire, l’an prochain je ferai un bilan tous les mois cela me facilitera la vie…

Et pour terminer je vous souhaite de belles lectures pour 2021 !!!!

31 Décembre 2020

Publié dans Littérature contemporaine, littérature USA

« Underground Railroad » de Colson Whitehead

Depuis que j’ai refermé « Nickel Boys », enchaîner avec son précédent roman était une priorité, j’avais laissé passer la vague enthousiaste provoquée par sa sortie,et c’est à lui que je consacre ma dernière chronique de 2020. Voici donc ce que j’en pense :

Résumé de l’éditeur :

Cora, seize ans, est esclave sur une plantation de coton dans la Géorgie d’avant la guerre de Sécession. Abandonnée par sa mère lorsqu’elle était enfant, elle survit tant bien que mal à la violence de sa condition. Lorsque Caesar, un esclave récemment arrivé de Virginie, lui propose de s’enfuir, elle accepte et tente, au péril de sa vie, de gagner avec lui les États libres du Nord.

De la Caroline du Sud à l’Indiana en passant par le Tennessee, Cora va vivre une incroyable odyssée. Traquée comme une bête par un impitoyable chasseur d’esclaves qui l’oblige à fuir, sans cesse, le « misérable cœur palpitant » des villes, elle fera tout pour conquérir sa liberté.

L’une des prouesses de Colson Whitehead est de matérialiser l’ »Underground Railroad », le célèbre réseau clandestin d’aide aux esclaves en fuite qui devient ici une véritable voie ferrée souterraine, pour explorer, avec une originalité et une maîtrise époustouflantes, les fondements et la mécanique du racisme.


À la fois récit d’un combat poignant et réflexion saisissante sur la lecture de l’Histoire, ce roman, couronné par le prix Pulitzer, est une œuvre politique aujourd’hui plus que jamais nécessaire.

« Un roman puissant et presque hallucinatoire. Une histoire essentielle pour comprendre les Américains d’hier et d’aujourd’hui.  The New York Times.

Ce que j’en pense :

On fait la connaissance de Cora, esclave trimant dans une plantation de coton en Géorgie, alors qu’elle est âgée de seize ans. Le maître des lieux, Randall et ses fils, entretient la terreur pour dissuader dans l’œuf toute idée de rébellion, ou de fuite : coups de fouet, viol. Ce jour-là, Caesar, esclave lui-aussi, vient lui proposer de s’enfuir avec lui.

Réticente au départ, une journée de maltraitance encore pire que les autres, elle finit par se résoudre à le suivre. Cora n’a pas eu une vie simple : Ajarry, sa grand-mère a été kidnappée dans son village en Afrique et après avoir survécu à une marche harassante jusqu’aux bateaux négriers, et résisté à la traversée en fond de cale, elle est vendue à la famille Randall, au marché où l’on exposait « la marchandise » pour évaluer ceux qui seraient assez forts physiquement pour résister au travail acharné dans les champs de coton (trop fatigant pour les Blancs que seul l’argent intéresse !)

Le seul « plaisir » d’Ajarry était de cultiver son petit lopin de terre (3m2 !) ce que faisait également Mabel, la mère de Cora. Un jour, ou plutôt une nuit, Mabel est partie et on ne l’a jamais retrouvée, malgré les kidnappeurs lancés sur ses traces par Randall. Échec qui va hanter autant le maître que Ridgeway, le chef des kidnappeurs, patrouilleurs ou miliciens comme on voudra, alors quand Cora décide de suivre Caesar, on imagine la rancœur, la colère le désir de vengeance….

Caesar et Cora réussissent à ne pas se perdre dans les marais, faisant des détours pour rendre le pistage plus difficile et ils arrivent à la gare souterraine et le train (Underground Railroad) qui va les conduire d’abord en Caroline du Sud, où ils arrivent à trouver un endroit pour dormir et petits travaux. L’accueil est de prime abord chaleureux et nos deux héros décident d’y reste, laissant passer plusieurs trains mais Ridgeway les poursuit âprement avec sa bande.

Il faut repartir, mais elle devra le faire seule, direction le Tennessee puis l’Indiana, Ridgeway toujours à ses trousses.

Tout au long du parcours de Cora, on va rencontrer des Blancs abolitionnistes vrais, et d’autres qui se revendiquent comme tels mais n’hésitent pas à trahir, à dénoncer, à passer à tabac, tuer, pendre (il y a une avenue des pendus !) et bien-sûr ceux qui se revendiquent esclavagistes et se laissent aller sans problème à leur pires instincts, les nazis n’ont rien inventé, ni en théorie ni en pratique…

Voici par exemple la « philosophie » de Ridgeway :

Si les nègres étaient censés jouir de leur liberté, ils ne seraient pas enchaînés. Si le Peau-Rouge était censé conserver sa terre, elle serait encore à lui. Et si le Blanc n’avait pas été destiné à s’emparer de ce nouveau monde, il ne le possèderait pas.

Tel était l’authentique Grand Esprit, le fil divin qui reliait toute entreprise humaine : si vous arrivez à garder quelque chose, c’est que cette chose vous appartient. C’est votre bien : votre esclave, votre continent. L’impératif américain. 

Ne cherchez pas le train, il n’existe pas tel que le décrit l’auteur, en fait le terme Underground Railroad fait référence au réseau de routes clandestines utilisées par les esclaves pour franchir la ligne de démarcation entre les états esclavagistes du sud et les états du Nord avec les abolitionnistes qui les aidaient.

ColsonWhithead nous brosse un tableau de l’Amérique esclavagiste vraiment très détaillé, reprenant les expressions utilisées par les esclavagistes à l’époque, mais qui résonnent particulièrement avec le règne Trumpiste et le racisme revendiqué haut et fort par les suprématistes Blancs dont la parole a été libérée….

J’ai bien aimé le style de narration : l’auteur parle alternativement de tous les protagonistes, creusant leur personnalité, les chapitres consacrés à Ridgeway et à Ajurry par exemple sont très instructifs, et cela rend le récit moins dur à supporter.

J’ai bien aimé retrouver la plume de ColsonWhithead, dont j’ai beaucoup apprécié récemment « Nickel Boys » et ce roman, même si ce n’est pas un vrai coup de cœur, il n’en est pas passé loin et restera longtemps dans ma mémoire.  

Ce roman qui, je le rappelle, a reçu le prix Pullitzer en 2017 ainsi que le National Book Award en 2016 devrait être mis entre toutes les mains, notamment des plus jeunes pour les sensibiliser à l’autre face du rêve américain…

J’ai beaucoup pensé au feuilleton TV « Racines » il y a longtemps, et je dois reconnaître que ColsonWhithead m’a donné envie de lire enfin le roman d’Alex Haley que je remets à plus tard depuis des années…

9/10

L’auteur :

Né à New-York en 1969, Colson Whitehead est l’auteur de sept romans dont « Underground Railroad », qui relate le périple d’une jeune esclave évadée d’une plantation de Géorgie.

Avec « Nickel Boys », qui s’inspire de la véritable histoire d’une maison de correction en Floride, il poursuit sa troublante exploration de l’histoire américaine, s’imposant comme une voix essentielle de la littérature qui a fait de la question raciale aux USA le cœur de son œuvre et de son combat.

Extraits :

La grand-mère de Cora n’avait jamais vu l’océan jusqu’à ce jour lumineux, dans le port de Ouidah, où l’eau l’avait éblouie après son séjour dans les cachots du fort. C’est là qu’ils avaient été parqués en attendant les navires. Les razzieurs dahoméens avaient d’abord kidnappé les hommes, puis étaient revenus au village à la lune suivante, rafler les femmes et les enfants qu’ils avaient fait marcher de force jusqu’à lamer, enchaînés deux par deux.

On se venge les uns sur les autres quand on ne peut pas se venger sur ceux qui le méritent.

A cette époque, Ridgeway refrénait ses appétits face aux excès les plus tapageurs de ses comparses. Les autres patrouilleurs étaient des garçons et des hommes de personnalité douteuses : ce travail attirait un certain type d’individus. Dans un autre pays, ils auraient été des criminels, mais on était ici en Amérique…

Les autres étudiants proféraient des horreurs sur le gens de couleur de Boston, leur odeur, leurs déficiences intellectuelles, leurs instincts primitifs. Pourtant, quand ses condisciples entamaient de leur lame un cadavre de Noir, ils faisaient davantage progresser la cause de ces gens que l’abolitionniste le plus vertueux. Dans la mort, le Noir devenait un être humain. Alors seulement il était l’égal du Blanc.

Quel est ce monde, pensa-t-elle (Cora) qui fait d’une prison vivante notre seul refuge. Était-elle libérée de ses liens ou prise dans leur toile ? Comment décrire le statut d’une fugitive ? La liberté était une chose changeante selon le point de vue, de même qu’une forêt vue de près est un maillage touffu, un labyrinthe d’arbres, alors que du dehors, depuis la clairière vide, on en voit les limites. Être libre n’était pas une question de chaînes, ni d’espace disponible…

Mon père aimait bien faire son discours indien sur le Grand Esprit, poursuivit Ridgeway. Après toutes ses années, moi je préfère l’esprit américain, celui qui nous a fait venir de l’Ancien Monde pour conquérir, bâtir et civiliser. Et détruire ce qui doit être détruit. Pour élever les races inférieures. Faute de les élever, les subjuguer. Faute de les subjuguer, les exterminer. C’est notre destinée par décret divin : l’impératif américain.

Les plus faibles de votre tribu ont été éliminés, morts à bord des négriers, morts de notre variole européenne, morts dans les champs en cultivant notre coton et notre indigo. Vous devez être forts pour survivre au labeur et pour nous rendre plus puissants, plus glorieux. Si nous engraissons des porcs, ce n’est pas parce que ça nous amuse mais parce que nous avons besoin d’eux pour survivre. Mais on ne peut pas se permettre de vous rendre trop malins. Ni de vous rendre assez résistants pour nous échapper.

« Un Noir libre ne marche pas pareil qu’un esclave, disait-il. Les Blancs le sentent immédiatement, même si ce n’est pas conscient. Il ne marche pas pareil, ne parle pas pareil, ne se tient pas pareil. C’est dans les os. » Les policiers ne l’appréhendaient jamais et les kidnappeurs gardaient leurs distances.

« Le maître répétait souvent que la seule chose qui soit plus dangereuse qu’un nègre avec un fusil, leur dit-il, c’était un nègre avec un livre.  

Et l’Amérique est également une illusion, la plus grandiose de toutes. La race blanche croit, croit de tout son cœur, qu’elle a le droit de confisquer la terre. De faire la guerre. D’asservir ses frères. S’il y avait une justice en ce monde, cette nation ne devrait pas exister, car elle est fondée sur le meurtre, le vol et la cruauté. Et pourtant, nous somme là.

Lu en décembre 2020

Publié dans Littérature française, Rentrée littéraire, Roman historique

« La chasse aux âmes » de Sophie Blandinières

Je vous parle aujourd’hui d’un livre bouleversant à plus d’un titre :

Résumé de l’éditeur :

L’Histoire bouscule les âmes, la perversité de l’occupant nazi qui veut corrompre, voir ses victimes s’autodétruire et met en place un jeu ignoble dont l’objectif est de survivre, à n’importe quel prix : vendre son âme en dénonçant les siens ou ses voisins, abandonner ses enfants affamés, ou sauver son enfant, lui apprendre à ne plus être juif, céder son âme au catholicisme pour un temps ou pour toujours en échange de sa vie.

Pour survivre, il faut sortir du ghetto. Par tous les moyens.

Trois femmes, une Polonaise, Janina, et deux juives, Bela et Chana, vont les leur donner. Elles ont organisé un réseau clandestin qui fait passer le mur aux enfants et leur donne, pour se cacher en zone aryenne, une nouvelle identité, un nouveau foyer, une nouvelle foi, polonais et catholiques.

Ce que j’en pense :

Le roman commence avec une scène très forte : un étranger qui rodait dans les parages, en Pologne, s’en est pris à un homme, le poursuivant avec un gourdin et pour finir lui mettant le feu à lui et à sa maison. Il s’agit d’un vieux « règlement de compte » car l’homme, qui s’appelle Joachim explique son geste par une phrase laconique et néanmoins très explicite : « je suis juif et je reviens ». On a bien compris que l’homme assassiné s’est rendu coupable pendant la seconde guerre mondiale et la justice, même si elle comprend bien cette vengeance, se doit de la condamner pour éviter de donner des idées à d’autres personnes. Il est condamné à dix ans de prison.

On va faire ainsi la connaissance de Joachim, rescapé du ghetto de Varsovie, qui a tenté de fonder une famille en France avec une épouse infirmière et des enfants dont Szymon qui va partir à la recherche du passé de son père, et pour cela il part à Varsovie rencontrer une femme Ava alias Maria, qui a échappé à l’holocauste. Elle est âgée de 79 ans et veut raconter le passé.

On comprend très vite pourquoi Joachim a déserté un jour la famille, laissant en plan sa femme et ses fils, en le suivant dans le ghetto avec ses parents, ses frères ses amis car tout a basculé le 31 octobre 1940 on les a tous parqués comme des bêtes derrière des barbelés avant de construire un mur en brique qu’on leur fera financer bien-sûr !

« … Quatre cent mille personnes sur trois kilomètres carrés, soit 2,4 % de la ville, causant une densité extrême, de cent vingt-huit mille habitants au kilomètre carré contre quatorze mille dans le reste de Varsovie … »

La faim, la promiscuité, puis les maladies vont faire des ravages, mais pas assez vite pour l’Occupant, alors on massacre au hasard pour semer un peu plus la terreur. Le plus débrouillard de la famille Szymon, le frère ainé de Joachim essaie de trouver un peu de nourriture, de venir en aide. Il n’y a qu’une seule manière d’échapper à la faim, à la souffrance ou à la folie : quitter le ghetto.

Luba, veut tenter à tout prix de sortir en apprenant les prières catholiques, et laissant sa culture pour s’imprégner de celle des Polonais (elle pensait pourtant bien être une vraie Polonaise avant le ghetto !) mais l’espoir résiste difficilement à la souffrance du quotidien.

Trois femmes vont faire tout leur possible pour faire sortir des enfants du ghetto et les faire adopter par des familles polonaises chrétiennes ; l’une Janina est Polonaise, les deux autres, Bela et Chana sont juives. Il faut user de stratagèmes pour ne pas se faire arrêter, et la décision n’est pas toujours facile à prendre pour les parents, surtout lorsque l’un des deux espère toujours que les choses vont s’arranger et qu’il vaut mieux rester ensemble…

Je n’entrerai pas dans les détails pour évoquer un comportement que je n’ai jamais réussi à comprendre et encore moins à admettre : à la tête du ghetto se trouvait le Conseil Juif dont les membres se comportaient de manière aussi monstrueuse que les nazis, s’en mettant plein les poches, usant de violence et perversité. A quoi cela leur servira-t-il ensuite quand les trains partiront pour Auschwitz ?

Durant toute cette lecture, j’ai été accompagnée par les images du film génialissime « Le pianiste » que je venais de revoir pour la énième fois. J’avais l’impression d’accompagner Joachim, Szymon et les autres adolescents et leurs familles, le courage des uns, la lâcheté de certains.

On espère toujours que cela ne recommencera pas, mais en 1968 la Pologne renoue avec ses vieux penchants :

« En mars, la Pologne avait renoué avec son vice, avec ses mauvais gestes, son vilain réflexe, sa vieille pulsion de déjudaïsation, (odzydzanie). De nouveau, on refusait aux Juifs le droit d’être polonais et, pour être bien certains qu’ils s’en iraient, habilement, on les avait destitués, on les avait privés de leur métier, de leurs revenus. On comptait sur l’humiliation, l’appauvrissement et la terreur. »

D’autre part, comment oublier le raffut du premier ministre (ou du président ?) il y a un an environ concernant le camp d’Auschwitz ?  Utiliser l’expression « le camp polonais de Auschwitz serait passible de sanction, les Polonais n’y étant pour rien ou comment réécrire l’Histoire ?

Ce livre est un coup de cœur pour moi, malgré un petit, tout petit bémol : la ponctuation est particulière, beaucoup de virgules, moins de points. Je me suis demandé si c’était lié au fait que c’était un livre électronique ou si c’était pour rythmer la narration. Le titre « La chasse aux âmes » m’a beaucoup plu car il est très évocateur, point n’est besoin d’expliquer quelles sont âmes qu’il convient de chasser, voire d’exterminer.

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Plon qui m’ont permis de découvrir ce livre et son auteure.

#rentreelitteraire2020 #NetGalleyFrance

L’auteure :

Sophie Blandinières a été professeur et journaliste avant de devenir nègre littéraire.

Elle a prêté sa plume à des gens aussi divers que Patricia Kaas, Yves Rénier, Charles Berling, Roselyne Bachelot – et à d’autres encore, dont elle s’est engagée par contrat à ne jamais divulguer les noms.

« Le sort tomba sur le plus jeune » (2019), son premier roman, reçoit le Prix Françoise Sagan 2019.

Extraits :

Il était resté là, devant sa porte, jusqu’au bout, il avait regardé l’étranger emmener, à coup de crosse sur la tête, le voisin, vers la grange, et l’y faire rentrer sans le suivre, il avait vu ensuite, très vite, des flammes naître et se démultiplier…

D’après ma mère, la mascarade avait cessé bien avant ma naissance, en 1968 précisément, après le séjour d’une parente (Chana) qui n’avait eu d’autre choix que de fuir la Pologne, quelqu’un qui avait connu mes grands-parents, jamais évoqués par mon père.

L’étranger s’en doutait, qu’il provoquerait la peur et que cette peur raviverait la détestation locale du Juif, elle n’attendait que ça, flamber à nouveau, elle se nourrissait d’un rien, le fantasme l’engraissait, ne plus voir de Juifs inquiétait autant que d’en voir, leur absence se voulait aussi agressive que leur présence, leur rareté aussi insupportable que leur grand nombre.

Personne n’aurait intérêt à relever l’évènement, ne pas fragiliser la paix qui compose souvent avec l’oubli, laisser remisés les jerricanes d’essence, c’était l’option la plus sensée ; quand on sait à quel point l’Histoire déraisonne.

Joachim, Chana l’avait connu enfant, lui, et ses trois frères, l’aîné le beau Szymon, et les petits Mark et Aron, j’avais donc des oncles, ils s’appelaient comme mon frère et moi. Il y avait aussi des grands-parents, Jakub et Hanka.

… ton ennemi se délectera de tes pleurs et ses moqueries y ajouteront une amertume, ton ennemi ne verra ni ton désespoir, ni sa victoire, ta fierté est la seule chose qu’il n’obtiendra pas de toi, rappelle-toi de ne pas gémir, rappelle-toi que tu es un homme, debout insistait Israël…

Ensuite, le vent du dehors inondait la maison de nouvelles aberrantes, qui évoquaient l’absurdité, le grotesque cruel, l’expressionnisme grinçant de l’œuvre d’Alfred Jarry, Ubu roi dont l’exergue l’avait déroutée, l’action se passe en Pologne, c’est à dire nulle part, mais qui résonnait autrement désormais,  comme une divination, nulle part se matérialisait pour les Juifs, la Pologne, comme une banquise, se détachait d’eux, le sol où elle était née ne portait plus ses pieds, son poids léger pourtant, le ciel sous lequel elle riait tombait par lambeaux, comme une mue de Dieu…

Les Juifs n’étaient pas le chien, mais la rage, pas les malades, mais la maladie, les poux qui la transmettaient. La quarantaine avait facilité l’étape suivante, le regroupement de tous les Juifs recensés dans l’enclos du quartier prétendument infecté.

Ce 17 novembre 1941, une certitude l’avait foudroyée (Luba), s’ils ne quittaient pas le ghetto, ils ne survivraient pas. La résistance n’y pourrait pas grand-chose, cette fois, c’était un désastre inédit, sans égal, que Dieu ne revendiquait pas. Et pour lequel il ne ferait rien, à part compter les points.

Que ce soient les familles polonaises ou les institutions chrétiennes, aucune ne secourait les Juifs gratuitement, le bien se révélait lucratif. Mais les riches hassidim du ghetto qui avaient été mobilisés pour aider à subventionner la survie des enfants répugnaient à les confier à des catholiques qui, assurément, bien qu’ils aient promis de s’abstenir, profiteraient du jeune âge de leurs protégés pour les convertir, il en sera comme Dieu voudra, s’excusaient-t-ils. Shel reprenait leur logique, se référant à l’Histoire, à la stratégie ancienne du clergé qui confondait charité et prosélytisme.

Lu en décembre 2020

Publié dans Non classé

JOYEUX NOËL

Je vous souhaite à toutes et à tous, un très joyeux Noël  dans la joie malgré le contexte et en espérant que le Père Noël arrivera en temps et en heure, malgré les bouchons, avec une hotte bien remplie d’amour, de tendresse et de bises.

Publié dans Littérature japonaise, Rentrée littéraire

« Okuribi » de Hiroki Takahashi

Je vous parle aujourd’hui d’un livre que j’ai choisi sur les conseils de Frédéric :

Résumé de l’éditeur :

Par le lauréat du prestigieux prix Akutagawa, un roman impressionnant dans la lignée de Battle Royale. Entre lyrisme et violence, une œuvre glaçante et hypnotique sur la psyché adolescente, dans un Japon inattendu, loin des clichés.

Au début, Ayumu a cru à des jeux innocents. Des moqueries, des mises au défi, des vols de babioles dans les magasins. D’autant que, pour lui, l’étranger venu de la grande ville, c’était un bon moyen de s’intégrer parmi ses nouveaux camarades dans ce petit lycée de province.

Et puis Ayumu a commencé à remarquer. Les humiliations, les punitions, les coups, tous dirigés vers le doux Minoru. 

Alors Ayumu s’est interrogé : que faire ? Intervenir ? Fermer les yeux ? Risquer de se mettre les autres à dos ? Ne rien faire ? 

Et l’Okuribi est arrivé, la fête des Morts. Et tout a basculé…

Ce que j’en pense :

L’histoire s’ouvre sur un groupe étrange qui progresse dans la forêt, le jour où l’on déverse du feu dans la rivière comme un rituel pour invoquer les morts. Il s’agit d’un ouvrier, suivi par des collégiens, Ayumu fermant la marche, peu rassuré.

Puis retour en arrière, on apprend comment Amuyu est arrivé dans la région : il arrive de Tokyo car son père a été muté à Hirakawa, dans cette région un peu austère, ce n’est d’ailleurs pas la première fois qu’il change d’école au gré des mutations paternelles.

Ils sont logés dans une maison, un peu à l’abandon et peu à peu s’y installent et leurs meubles qui paraissaient incongrus au début finissent par se fondre dans le décor. Pour se laver, par contre, il faudra aller aux bains municipaux.

Amuyu est présenté par le professeur principal aux autres élèves de la classe, qui comprend douze élèves, six garçons et six filles et Akira est chargé de lui faire visiter les lieux. Comme à chaque fois qu’il change d’école, Amuyu a du mal à s’adapter au départ car il est réservé voire timide, mais comment pourrait-il en être autrement vu qu’il change régulièrement d’établissement ?

Pourtant, tout commence plutôt bien, Akira désigné comme délégué de classe le désigne pour être vice-délégué, une première dans son existence. Le tandem se met en place, mais Amuyu se rend vite compte qu’Akira est étrange : deux ans auparavant, en proie à un accès brutal de violence, il a frappé Minoru, un autre élève avec une plaque d’égout, lui laissant une cicatrice à la tête il avait dû d’ailleurs s’excuser…

Néanmoins, Minoru semble toujours faire partie du groupe qui comprend également Fujima, Chikano et Uchida. Très vite, Amuyu se rend compte, que leurs relations sont bien plus complexes qu’il n’apparaît au prime abord. Akira a besoin de dominer et de créer des jeux étranges, combat de sumo, voler un couteau à cran d’arrêt…

Il se sert d’un jeu de cartes aux figures étranges pour désigner celui qui fera plouf, autrement dit qui perdra et deviendra le souffre-douleur. Étrangement, cela tombe toujours sur Minoru, et comme c’est Akira qui tire lui-même les cartes on comprend vite qu’il triche…

On assiste à une montée en puissance de la maltraitance au collège et cela dérive vers une violence de plus en plus forte qu’elle évolue de manière insidieuse. On passe des mots aux coups, on maltraite au passage une pauvre sauterelle qui n’avait rien demander en lui versant de l’acide sulfurique sur le corps et en faisant croire aussi à Minoru qu’on lui en verse sur la tête…. Pour atteindre l’apogée à la fête des morts, Okuribi, le 15 août, où tout va basculer, d’où le sous-titre du livre « Renvoyer les morts ».

Tout évolue crescendo dans ce roman : le riz qui pousse au fil des saisons : marécage, puis les feuilles qui apparaissent puis les grains… sur fond de végétation qui change, les relations entre les individus avec les disputes entre les parents d’Amuyu, l’atmosphère se tend, et Hiruki Takahashi sait très bien manier les mots pour faire monter la puissance, la violence…

Je me suis laissée happer par ce texte envoûtant, plein de poésie, écœurée par les actes des collégiens, par l’ignoble Akira et la relative apathie d’Amuyu, mais subjuguée, j’ai continué à lire alors que je déteste la violence, le harcèlement dans les romans…

Le Japon est un pays qui me fascine depuis longtemps, mais jusqu’à présent, mes lectures se limitaient à Haruki Murakami que j’adore, ou Yasunari Kawabata, ou quelques lectures de maîtres Zen ainsi que dans un autre genre, Jiro Taniguchi et ses « quartiers lointains » ou Fuyumi Soryo et sa série « Cesare » sans oublier Ito Ogawa et quelques autres quand même, ne soyons pas trop modeste !

Ce roman de Hiruki Takahashi est le premier à être traduit dans notre langue et il va rester un bon moment dans ma mémoire, il ne va pas être facile à oublier…

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Belfond qui m’ont permis de découvrir ce roman intense et hors du commun et son auteur. J’adore la couverture de ce roman, et en général toutes les couvertures des éditions Belfond

Je remercie aussi Frédéric qui a si bien parlé de ce roman dans son blog « La culture dans tous ses états et m’a donné envie de le lire.

https://thedude524.com/2020/10/07/rentree-litteraire-2020-okuribi-renvoyer-les-morts-de-hiroki-takahashi-belfond/

#Okuribi #NetGalleyFrance

8/10

L’auteur :

Hiroki Takahashi est né en 1979 dans la province d’Aomori, décor de son roman. En parallèle de son activité de professeur, il est musicien dans un groupe de rock et, bien sûr, auteur. Il s’est fait connaître avec la trilogie « Yubi no hone », qui retrace le quotidien de soldats japonais pendant la Seconde Guerre mondiale, qui lui ont valu deux prix littéraires et une reconnaissance critique immédiate.

Mais c’est « Okuribi »qui lui permet de décrocher le prix Akutagawa, un des plus prestigieux prix au Japon. C’est son premier roman à paraître en France.

Extraits :

Au-delà du parapet, les lanternes étaient suspendues de poteau en poteau le long de la rivière et, se remémorant la coutume dont lui avait parlé Akira, Ayumu s’arrêta. Quand Akira racontait qu’ils déversaient du feu dans la rivière, faisait-il allusion au tôrô nagashi, cette cérémonie où l’on met à l’eau des lanternes de papier en l’honneur des morts ?

Pressé par l’homme en tenue de travail, Amuyu traversa le pont. L’ouvrier avançait en tête, suivi par les trois camarades d’école, et Amuyu fermait la marche.

Cette fois le poste se trouvait bien plus au nord, à Hirakawa. Lorsqu’il avait entendu ce nom, Ayumu était demeuré perplexe.la géographie était son domaine et pourtant il n’en avait jamais entendu parler. Il s’agissait d’une nouvelle municipalité, issue de la fusion entre plusieurs villes et villages de la région de Tsugaru…

A la fin des cours, les garçons passaient de nouveau leur temps à jouer aux cartes. Ces cartes hanafuda au dos noir, avec leur boîte en bois de paulownia ornée d’un tengu (créature divine représentée avec un masque rouge au long nez et aux ailes de corbeau) et de chrysanthèmes, étaient apparemment un héritage que leur avaient laissé les anciens élèves.

Ayumu trouvait étrange qu’on ne puisse jamais tirer les cartes soi-même et qu’à chaque partie Akira soit le maître du jeu, mais on lui expliqua que le maître du jeu était lui-aussi désigné de génération en génération par les anciens élèves.

Akira tenait entre ses doigts un plant de riz blanc, comme recouvert de neige. Alors qu’Ayumu l’observait, intrigué, Akira lui dit : il s’est fait voler son âme par une sauterelle. A l’en croire, lorsqu’un plant de riz était vidé de ses éléments nutritifs par des insectes nuisibles, il n’arrivait plus à se développer et blanchissait.

Lu en décembre 2020

Publié dans Littérature française, Rentrée littéraire

« La discrétion » de Faïza Guéne

Je vous parle aujourd’hui d’un livre que j’ai choisi pour son thème et aussi pour découvrir son auteure :

Résumé de l’éditeur :

Yamina est née dans un cri. À Msirda, en Algérie colonisée.

À peine adolescente, elle a brandi le drapeau de la Liberté.

Quarante ans plus tard, à Aubervilliers, elle vit dans la discrétion.

Pour cette mère, n’est-ce pas une autre façon de résister ?

Mais la colère, même réprimée, se transmet l’air de rien.

Ce que j’en pense :

on fait la connaissance de Yamina, qui a traversé tant d’épreuves : quitter la ferme en Algérie pendant la guerre d’Indépendance, l’exil avec se famille au Maroc, se cacher, le retour à la fin de la guerre, abandonner l’école qu’elle aime tant pour donner un coup de mains à sa mère : elle coud des vêtements pour tous sur sa machine à coudre à pédale, tricote avec des aiguilles de fortune, plumes d’oiseaux puis, rayons de vélo récupérés dans une décharge.

Elle reste la dernière à la maison, son père ayant refusé tous les prétendants éventuels, jusqu’à ce qu’elle devienne trop vieille et que plus personne ne se présente. Alors, c’est le mariage arrangé avec Brahim, qui a dix ans de plus qu’elle et dont les mains immenses la terrorisent.

Yamina et Brahim vont avoir quatre enfants, trois filles et un garçon, le petit dernier, le chouchou à sa maman qui aurait pu virer au macho pur et dur mais ils ont été bien élevés, on est pauvre chez les Taleb, mais on est respectables et chacun pourra faire des études même si le travail n’est pas au bout.

L’aînée, Malika s’est mariée, un mariage arrangé, mais son mari avait une double vie, un enfant, elle a divorcé, le premier coup dur dans la vie de son père.

Hannah est la deuxième de la fratrie, elle cherche l’homme idéal, et tous ceux qu’elle rencontre ont forcément un défaut rédhibitoire, le manque de virilité est un problème pour elle

Imane la troisième fille a toujours l’impression de décevoir : lorsqu’elle essaie de quitter l’appartement familial, on frise le drame, alors qu’elle a plus de trente ans mais n’est toujours pas mariée.

« Imane est la troisième fille, celle qui vient juste avant le fils, celle qui aurait dû être le fils. Imane a le sentiment de décevoir une fois de plus. »

Omar dit avec ironie qu’il est devenu un Arabe « calvitieux », c’est très bien quand il s’agit de Zinedine Zidane mais quand on est chauffeur Uber… Il est très attachant, au volant de sa voiture, toujours impeccable, même s’il a des clients ivres qui vomissent dedans. Un jour, une jeune femme le prend pour chauffeur via la célèbre application spécialiste en esclavagisme moderne, payant ses chauffeurs à coup de lance-pierre, et le courant passe entre eux. Mais elle a l’air d’avoir mieux réussi que lui, alors comment résister à l’inhibition, au manque de confiance en soi…

Yamina ne pardonnera jamais, d’avoir été obligée de quitter la ferme, les siens pour le suivre en France, à Aubervilliers. Elle sera toujours la discrète, celle qui passe en essayant de ne pas ne faire remarquer, consensuelle, se taisant même quand le chien de la voisine lui renifle le postérieur alors qu’elle en a peur et que la maitresse n’essaie même pas de le contenir.

Une éclaircie dans sa vie : quand on leur attribue un jardin ouvrier, où elle fait pousser, des fleurs, des légumes, elle a si bien appris à la ferme… Elle partage Yamina, les plats cuisinés, les desserts qu’elle confectionne, alors que souvent on ne lui rend même pas les assiettes…   

Si elle essaie de se couler dans le moule, de ne pas faire de vague, ses enfants râlent, ils aimeraient bien que leurs parents qui se sont usés au travail soient un peu mieux reconnus.

On suit cette famille de 1949 à 2020, donc on traverse le 11 septembre, les attentats de Charlie, du Bataclan et là encore, eux qui ont toujours été discrets, pratiquant leur religion dans le sens noble du terme et non dans le sens dévoyé de l’islamisme radical, ils se sentent montrer du doigts, et en plus ils ne peuvent même pas montrer qu’ils sont en deuil eux-aussi !

J’ai adoré mettre mes pas dans ceux de Yamina, car elle force le respect, la discrétion dans son cas, ne signifie pas qu’elle s’écrase à tout prix, subissant les affronts sans broncher ; elle part simplement du principe qu’il ne sert à rien de se révolter pour le moindre détail, comme elle dit. Elle traverse les tempêtes, les désillusions de l’Indépendance, le visage dur de Boumediene dont il convient d’éprouver un vrai chagrin lors des funérailles nationales dignes de l’ex URSS…

Ce roman est bien écrit, bien construit, Faïza Guéne ne sombre jamais dans le pathos et j’ai laissé cette famille à regret. On ne peut qu’avoir des regrets en pensant à toutes ces rencontres ratées entre ces Algériens qui ont quitté leur pays, trop pauvre, pour venir faire les basses besognes dans une France qui a tant de mal à parler de la guerre d’Algérie préférant utiliser le terme : « les évènements d’Algérie, à reconnaitre que ce n’était la bonne solution de regrouper ces familles en banlieue, le plus loin possible de la vue, alors que tout aurait pu être plus simple…

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Plon qui m’ont permis de découvrir ce roman et son auteure. Ce fut vraiment une lecture belle et bouleversante.

#rentreelitteraire2020 #NetGalleyFrance

8,5/10

L’auteure :

Née en 1985, Faïza Guène est romancière et scénariste. « Kiffe kiffe demain », traduit en vingt-six langues, la fait connaître à l’âge de dix-neuf ans.

Dans « La Discrétion », elle rassemble les fragments d’une histoire intime qui vient bouleverser le roman national.

Extraits :

L’idée de vieillir n’effraie pas Yamina. Depuis quelques années, elle ressent même une certaine quiétude. On dirait qu’elle n’est pas embarrassée par les petits tracas de l’âge. De toute façon, Yamina ne se plaint jamais.

C’est comme si cette option lui avait été retirée à la naissance.

Après tout, peut-être a-t-elle choisi de ne pas se laisser abîmer par le mépris ? Peut-être Yamina a-t-elle compris depuis longtemps que si elle commençait à relever la moindre chose, ça n’en finirait plus.

Ses enfants, eux, ils n’aiment pas ça. Ils ne supportent pas qu’on s’adresse à leur mère comme si elle était absolument idiote, naturellement inférieure.

Eux, ils savent qui elle est, ce qu’elle a traversé, et ils exigent que le monde entier le sache aussi.

Brahim Taleb est encore beau. Sa peau a toujours le même éclat et ses rides sont comme des énigmes qu’on voudrait résoudre. Il ne ronfle pas. Yamina dit toujours qu’il dort comme un mort pieux. Et, venant d’elle, c’est un sacré compliment.

Il faudrait qu’Omar le grave dans la pierre : les autres, ils font à peine l’effort de nous exclure. Nous le faisons très bien nous-mêmes.

A quel moment les choses ne sont plus temporaires ? Comment sait-on que ça passe de temporaire à définitif ? Ça glisse sans qu’on s’en rende compte. Parce que, son job temporaire, ça fait déjà deux ans…

Le père de famille avait deux hantises. La première était qu’un jour la police défonce la porte d’entrée à l’aube pour perquisitionner l’appartement et arrêter Omar. Après tout, cela arrivait fréquemment autour d’eux. La seconde était qu’une de ses filles perdent sa vertu, qu’elle amène un enfant conçu hors mariage dont Brahim ne saurait que faire et qui entacherait son honneur.

Quand il ne reste pas grand-chose d’autre, l’honneur a de l’importance.

Le divorce est un fléau à ses yeux, un genre de mort pour les femmes, mais, inutile de le préciser, pour les femmes seulement, cela va sans dire. Pour elles, il y a un tas de petites morts, avant la grande mort.  

Brahim est d’une génération qui ne remarque même pas que les hommes ont le privilège de ne mourir qu’une fois.

Les femmes, elles, sont tuées par leur propre monde, et ce, des milliers de fois. Elles ne cessent de ressusciter, matin après matin.

Malgré eux, ils ont fait de leurs enfants des gamins accablés.

Y en a plein les villes de ces gosses-là et, à vrai dire, c’est plutôt facile de les identifier : les enfants accablés font comme leurs parents, ils marchent la tête baissée.

Quant à Omar, il réunissait tous les ingrédients de la caricature mais avait réussi à y échapper miraculeusement.  Le petit dernier, le chouchou, le fils prodigue, le bébé à sa maman. Tout était prévu pour faire d’Omar un tyran égocentrique. Bien qu’elle affirme le contraire, depuis la naissance d’Omar, le cœur de Yamina s’est mis à pencher. Elle est capable de dire à Hannah : ma fille, lève-toi, c’est la place de ton frère.

Je suis pas là pour les rassurer, s’ils sont trop cons pour ne pas se rendre compte qu’on est des êtres humains, c’est pas de ma faute. Eux et nous, des fois, on dirait une greffe d’organe qui prend pas.

Les Taleb, comme tant d’autre, ne partagent pas les croyances des terroristes ? eux, ça leu paraît évident. Ils n’ont rien en commun avec ces monstres, si ce n’est leur nom à consonance, et leurs gueules de métèques, qui, elles, contrairement à leur histoire ne s’effacent pas.

Un peuple uni ne se divise pas pour pleurer ses morts. C’est même à ça qu’on devrait le reconnaître.

Lu en décembre 2020

Publié dans Adultes jeunes, Littérature française

« Le fracas du silence » de Fabien Fernandez

Je vous parle aujourd’hui d’un livre que j’ai choisi lors de la dernière opération « masse critique, spéciale jeunesse et adulte jeune » avec :

Résumé de l’éditeur :

Bergen, Norvège.

Tout allait bien pour Tiril. Des amis formidables, un petit-ami respectueux et une vocation : devenir chanteuse. Jusqu’à cet accident de voiture avec sa mère, il y a deux ans.

Depuis, tout a changé.

Désormais atteinte d’aphasie partielle, elle n’arrive plus à parler comme elle le souhaite. Amis et petit-copain se sont volatilisés, même Mikkel, son meilleur ami s’est éloigné. Sa future carrière musicale s’est envolée. L’injustice, la colère et le ressentiment se sont installés en elle.

Mais, l’espoir vient parfois de là où on ne l’attend pas…Et s’il venait d’Amena, cette élève à qui Tiril n’a jamais parlé ? Cette nouvelle amitié lui permettra-t-elle de retrouver sa voie … et sa voix ?

La prise de parole poignante d’une adolescente qui n’arrive plus à s’exprimer.

Ce que j’en pense :

Tiril a été victime d’un accident de la circulation, alors que sa mère conduisait. Depuis, elle présente une aphasie de Broca. Malgré la rééducation, les séances d’orthophonie, la récupération promise n’est pas au rendez-vous. Elle en veut à ses parents car ils lui ont menti en disant qu’elle pourrait reparler comme avant et de surcroît ils la surprotègent.

C’est d’autant plus dramatique que, fan de Bob Dylan, Tiril chantait, dans un groupe, et composait (compose toujours même si c’est plus compliqué) des chansons. Peu à peu, elle fait le vide autour d’elle, rejetant les autres avant d’être rejetée, se dissimulant derrière une carapace, au propre comme au figuré : habillé en noir corbeau intégral, elle a même teint ses cheveux, et son corps est raidi comme dans une armure.

A l’école, elle n’a plus d’amis, subit les moqueries sur son handicap. Même, Mikkel, son ami qui tente de la protéger fait les frais de cette mise à distance. Seule Amena, immigrée syrienne arrive à s’approcher d’elle, non sans mal. Le fait de mal s’exprimer en norvégien car elle n’est là que depuis un an, permet d’établir un lieu de proximité :

« Amena est une émigrée syrienne. Elle a fui la guerre et a trouvé refuge avec sa famille à Bergen il y a un peu plus d’un an. C’est-à-dire qu’elle parle le norvégien presque aussi bien que moi. C’est-à-dire que nous sommes les deux filles anormales de cette classe. »

Tiril n’arrive plus aussi bien à écrire ses textes de chanson, comme si elle butait autant sur l’écrit que sur la parole. La colère l’a envahie et elle peut devenir violente, mais comment laisser sortir ses émotions quand la parole ne fonctionne plus. Une prof lui proposera de s’initier aux chants des Same ou Sami (autochtones vivant au nord de la Scandinavie) : le joik, travail sur les sons pour retrouver son être intérieur, son âme. Ce qui lui permet de se plonger aussi dans l’histoire de sa grand-mère Sami qui a fui sa communauté au péril de sa vie pour échapper à un mariage intracommunautaire.

L’auteur a très bien exprimé la manière dont la maladie pousse à l’isolement, à la victimisation parfois même, quand on ne s’identifie plus qu’à sa maladie, sans tomber dans les clichés.

J’ai beaucoup aimé la manière dont Fabien Fernandez a construit son récit : on a une alternance entre la narration de Tiril, et celle de A qui n’est autre que son aphasie, du moins c’est ce qu’on croit au départ, mais c’est beaucoup plus subtile, du genre dialogue avec ma conscience ou avec mon surmoi, car A est du genre a refroidir les ardeurs, pose des interdits, : tu n’y arriveras pas, tu es nulle… en plus, la police d’écriture varie selon qui s’exprime, celle de A est un peu tremblotée, style ancien.

Chacun a sa manière de s’exprimer, Tiril utilise peu la ponctuation, Mikkel est dysorthographique quand il envoie des SMS et non quand il écrit sur du papier (avec là encore une autre subtilité dans la police d’écriture…

Ce roman m’a énormément plu, même quand Fabien Fernandez, qui a bien travaillé son sujet nous explique les travaux sur la neuroplasticité ou les différentes formes d’aphasie, tout est simple et parfaitement abordable par des ados. D’autre part, les textes de chansons de poèmes qu’il noua propose à chaque chapitre m’ont beaucoup plu.

Quant à la manière d’aborder la musique, les chants traditionnels, le joik, la musique pop ou rock, et leurs vertus sur les maux et les mots du corps, c’est très bien présenté aussi. On ne dira jamais assez l’importance de la musique et de la musicothérapie dans la souffrance physique et mentale. Personnellement j’adore le joik sami…

J’ai eu du mal à rédiger ma chronique, comme toujours quand un livre me plaît beaucoup, et je l’ai même relu avant tant le message pouvait être pris à un nombre de degrés différent.

Un immense merci à Babelio et aux éditions Scrineo qui m’ont permis, grâce à cette opération « masse critique jeunesse et adulte jeune » de découvrir ce roman et son auteur.

La musicothérapie m’est d’une grande aide dans ma maladie chronique, via le site Music Care, chapeauté Centre anti douleur de Montpellier.

https://www.music-care.com/fr/seances

9/10

L’auteur :

Fabien Fernandez est écrivain, mais également illustrateur, scénariste de BD et concepteur de jeux de rôle.

Il a publié de nombreux pour adolescents et jeunes adultes chez plusieurs éditeurs jeunesse

« Le fracas du silence » est son premier roman chez Scrineo.

Extraits :

Je me suis retrouvée tétanisée devant cette œuvre miroir. Le Cri. Je ne peux pas la décrire en détail. Ce sont juste des ressentis. Peu importe : sans le savoir, Munch m’a volé une partie de mon âme pour l’exposer. Je l’ai fixée du regard durant une bonne demi-heure avant que mon père vienne me récupérer. Il m’avait emmenée au musée pour me changer les idées, alors, quand je me suis pétrifiée, il m’a laissé le temps de m’imprégner en allant se promener.

En cet instant, je n’ai pas besoin de canaliser ma frustration. Juste trouver le bon mot pour terminer cette ligne. J’ai presque sa formulation, elle passe d’un neurone à l’autre, tourne tourne et tourne encore à proximité du stylo mais je ne peux pas m’en emparer.

Réveille-toi, Tiril, tu échoues dans presque tout ce que tu entreprends. Tu repousses tout le monde, tu n’es qu’une gamine capricieuse. Tes options s’amenuisent. Tu es un poids mort pour tous. Tu es ennuyeuse, encombrante et personne ne te comprend plus.

Voilà où tu en étais, ma grande. Voilà l’origine de ton armure noir corbeau, de ton casque sur les oreilles. Je te remémore ça pour ton bien, car ta grand-mère semble tout faire pour briser cette coquille protectrice. Pour que tu doutes. Pour que tu te laisses aller à de nouveaux augures bienveillants qui seront quoi, au final : une déception ?

Lorsque l’on souffre, on a tendance à oublier que les autres peuvent nous aider et qu’il n’y a aucune honte à cela.

Ce n’est pas une fatalité, c’est l’aboutissement de mes réflexions après la lecture de Norman Doidge : si je fais face, je me bloque dessus, si je l’accepte, j’apprends à contourner mon handicap. Spécialisé dans le domaine de la neuroplasticité.

Je vais joiker. En effet, on ne chante pas le joik, on joike. J’ai appris que ce chant ancestral était auparavant majoritairement pratiqué par les noaidis – les chamans. Ils rythmaient leur voix avec un tambourin. Mais pour nous, pas d’instruments. Pas pour l’instant.

Le langage universel, celui qui franchit les frontières et les handicaps : la musique. Ces vibrations qui parlent directement à l’âme, ces histoires que l’on peut raconter en quelques couplets ou sons profonds. Ce chemin vers la guérison.

Dylan est intemporel, Dylan ma’ sauvée, Dylan m’a ouvert les portes des cahiers que je noircis. On ne touche pas à Bob Dylan.

« Tout ce que je peux être, c’est moi-même – qui que cela puisse être. » Bob Dylan

Lu en décembre 2020

Publié dans Littérature Royaume-Uni, Roman historique

« Chant de l’aube » de Jean Gill

Petit tour au XIIe siècle aujourd’hui avec ce livre dont la couverture (tout autant que la période historique et la région) a attiré mon attention sur NetGalley :

Résumé de l’éditeur :

Fuyant sa famille et les mauvais traitements, Estela se réveille dans un fossé sans rien d’autre que son luth, sa voix magnifique et une dague cachée sous son jupon. Ses talents lui attirent un mécène en la personne d’Aliénor d’Aquitaine, et c’est auprès du meilleur troubadour de la reine et commandant de la garde, Dragonetz los Pros, bien plus qu’un maître de musique, que la jeune femme approfondira son art. 

Las de la guerre, Dragonetz emploie l’argent des Juifs et l’expertise des Maures à la construction d’une invention des plus modernes, un moulin à papier, réveillant les foudres de l’Église. Leurs ennemis se rassemblent, prêts à mettre le feu aux poudres politiques et religieuses de la Narbonne médiévale. 

Les thrillers romantiques et envoûtants de Jean Gill évoquent la France médiévale, dans ces temps troublés qui suivent la deuxième croisade, avec une justesse sans pareille. Découvrez des personnages bien campés et des femmes extraordinaires, comme Aliénor d’Aquitaine et Ermengarda de Narbonne, qui ont façonné l’Histoire tant sur les champs de bataille que dans leurs chambres à coucher. 

Ce que j’en pense :

Une jeune fille qui dit s’appeler Estela de Matin est retrouvée dans un fossé par le cortège royal qui emmène Aliénor d’Aquitaine à Narbonne chez son amie Ermengarda. Estela a fui sa famille on ne sait pas pourquoi, et mystérieusement un chien la suit.

Elle ne possède qu’un instrument de musique, une mandore (Al-Oud) et une dague cachée sous ses jupes. Pour prouver qu’elle n’est pas une voleuse, elle chante les célèbres paroles d’une aubade : la Chanson de l’Aube. Elle rejoint le cortège conduit par le commandant Dragonetz los Pros.

Dragonetz est aussi un troubadour et elle apprendra le chant avec lui à la cour de Narbonne, durant le séjour d’Aliénor.

Mais, ce brave musicien est victime d’une tentative d’assassinat, la première d’une série en fait et il faut tenter d’éclaircir le mystère : est-ce lui qui est visé ou essaie-t-on de s’en prendre à Aliénor.

En effet la reine de France n’est pas en odeur de sainteté dans la région, elle a des vues sur Toulouse aux mains de Raymond, l’Église, notamment l’archevêque de Narbonne la hait et veut se débarrasser d’elle (pardi, une femme qui a du pouvoir et de l’intelligence !) elle a entraîné la France dans une croisade qui a coûté de l’argent et des vies.

Drabonetz est revenu de l’Oltra mar comme on appelait alors la région des lieux saints, traumatisé par ce qu’il a vu et ce qu’il a dû faire, il veut donc changer de vie et s’est acheté un moulin pour faire du papier sur les conseils d’un ami maure : al-Hisba

Hélas, l’Église ne voit pas cela d’un bon œil car elle a le monopole du parchemin et Dragonetz n’entend pas lui donner celui du papier…

J’ai choisi ce roman parce que je suis attachée à cette région : j’ai passé mes vacances pendant très longtemps pas loin de Narbonne et surtout parce que la Dame d’Aquitaine m’a toujours fascinée et j’ai dévoré autrefois sa biographie par Régine Pernoud. J’ai aimé tout ce qui tourne autour d’elle ou d’Ermengarda de Narbonne que je ne connaissais pas, Raymond de Toulouse et ses désirs de conquêtes, ses haines vis-à-vis des autres religions (Templiers, Cathares…) ou Raymond de Carcassonne ou Ramon de Barcelone (comme ils s’appelaient tout Raymond à l’époque, Jean Gill a modifié l’orthographe pour simplifier.

J’ai aimé aussi ce qui touche au commerce autour de Narbonne et les inimitiés qui se font jour entre juifs, musulmans car la deuxième croisade a fait beaucoup de dégâts, et surtout al-Andalus, car j’ai eu un coup de cœur il y a bien longtemps pour cette sublime région, son histoire, sa culture. Je sais bien que parler d’al-Andalus a l’heure où L’État Islamique rêve d’y recréer le califat, peut susciter des réactions mitigées mais j’assume.

Jean Gill a très bien décrit les mœurs de l’époque, les chants, les troubadours, les joutes d’amour, le statut de femmes à l’époque… Mais, l’histoire d’amour entre Estela et Dragonetz, non car on est vraiment trop dans la romance et un commandant de la garde troubadour qui mène l’enquête c’est quelque peu surprenant…

Ce roman est plaisant à lire, car ce retour au XIIe siècle m’a dépaysée et j’en avais bien besoin, mais je fais la même critique que pour « La femme qui reste » : dès qu’on s’éloigne de l’Histoire, cela devient décevant. Une fois de plus, il vaut mieux lire un livre d’Histoire sur Aliénor ou sur les Comtes de Toulouse, les croisades… n’est pas Maurice Druon avec « Les rois maudits » qui veut, ou encore Umberto Eco et « Le nom de la Rose », pour ne citer qu’eux…

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Bookelis qui m’ont permis de découvrir ce roman ainsi que son auteure. Celle-ci nous fournit d’ailleurs des notes historiques intéressantes concernant tous les personnages ayant existé.

#Chantdelaube #NetGalleyFrance

7/10

Aliénor d’Aquitaine
Ermengarde de Narbonne

Pour en apprendre davantage sur Ermengarda alias Ermengarde Vicomtesse de Narbonne: sur le site « L’histoire pour le plaisir » : https://www.ljallamion.fr/spip.php?article7712

L’auteure :

Née au Royaume Uni, Jean Gill est photographe et écrivain.

Elle a vécu au Pays de Galles pendant 25 ans où elle a été professeur d’anglais, avant de s’installer dans le Sud de la France.

Elle a travaillé pendant six ans avec le dresseur et maître-éducateur canin Michel Hasbrouck, l’auteur de « Dressage tendresse » (2003), dont Jean Gill a traduit du français en anglais.

On lui doit également : « Qu’elle est bleue ma vallée » et « Toujours à tes côtés ».

Extraits :

Il n’y avait pas de refuge dans les vignobles d’avril. La route s’étendait droit devant en direction de Narbonne et, derrière elle, retournait vers Carcassonne, criblée de nids-de-poule creusés par le rude hiver de 1149.

Cela n’était pas chose aisée d’être au service d’Aliénor, reine de France, mais il lui concéderait bien cela : on ne s’ennuyait jamais.

Racontez-moi tout au sujet d’al Andalus, dit-elle.

Tout requerrait peut-être un autre voyage, ma Dame, mais sachez qu’il y a des centaines d’années, lorsque mon peuple est venu d’Oltra mar, comme vous l’appelez, vers al-Andalus, votre Andalousie, nous avons amené nos livres, nos poètes, nos ingénieurs, nos docteurs, nos astronomes et notre musique…

Le commerce exige une certaine confiance, soupira Ermengarda. Et le monde se trouve dans la tourmente. Même al-Andalus est en pleine agitation. Auparavant, les marchands s’y trouvaient en sécurité, qu’importe leur religion. Désormais, la situation est délicate pour les chrétiens et même pour les juifs. Le rabbin Abraham ben Isaac m’a confié que le quartier juif était rempli de juifs hispaniques que les Maures musulmans ne laissaient plus en paix en al-Andalus. Ils sont en quête d’une nouvelle vie ici. Nous n’avons toujours pas terminé d’estimer les coûts de la dernière croisade.

Cela faisait longtemps que Raavad était revenu de ses illusions. Ils n’avaient pas la moindre idée de la chance qu’ils avaient de vivre sous le règne d’Ermengarda de Narbonne et non de Raymond de Toulouse, qui rendait déjà la vie difficile à la communauté juive et dont les rumeurs laissaient présager le pire.

Dragonetz los Pros, si Narbonne réclamait véritablement la mort de Raymond de Toulouse, je m’en chargerais dès demain, tout comme je condamnerais vingt juifs innocents à la potence pour préserver la paix au sein de ma cité. Vous le savez très bien et vous en feriez tout autant…

L’affection entre des époux et l’amour véritable sont deux choses entièrement différentes et opposées par nature. Le mot « amour » ne devrait donc pas être employé pour les deux relations car il prête à confusion. Aucune comparaison n’est possible entre une situation où chacun a un devoir physique à remplir envers l’autre et une situation à laquelle préside le libre don du plaisir et où chacun cherche à se montrer digne de l’autre.

Lu en novembre décembre 2020

Publié dans Littérature française, Rentrée littéraire

« La femme qui reste » d’Anne de Rochas

Je vous parle aujourd’hui d’un livre que j’ai choisi sur NetGalley pour retrouver une époque qui m’intéresse particulièrement :

Résumé de l’éditeur :

« Que cherchez-vous, mademoiselle ? » À la question posée par Walter Gropius, Clara répond : « Une vie. »

Dans l’Allemagne exsangue et tumultueuse des années 1920, le Bauhaus est plus qu’une école d’art. C’est une promesse. Une communauté dont le but est de mettre en forme l’idée de l’Homme nouveau. En 1926, l’école s’installe à Dessau. Dans le grand bâtiment de verre et d’acier, Clara, Holger et Théo se rencontrent, créant une sorte de Jules et Jim. À Berlin, toute proche, le temps s’assombrit. Les convictions artistiques ou politiques ne sont pas les seuls facteurs qui décident du cours d’une vie. Ce sont aussi, entre rêves d’Amérique et désirs de Russie, d’autres raisons et déraisons. Lorsque l’école sera prise dans les vents contraires de l’Histoire, les étudiants feront leurs propres choix. À qui, à quoi rester fidèle, lorsqu’il faut continuer ?

Ce que j’en pense :

Nous sommes en 1961, Clara Ottenburg quitte New-York où elle est venue pour un concert, quelques interviews, une conférence… une manière de rendre hommage à Brecht et à Kurt Weill. Elle a choisi de rentrer à Berlin, alors que Théo son amour de jeunesse lui conseillait de rester aux USA : en effet, on est en train d’ériger le Mur. Mais, Clara n’abandonnera pas Berlin, elle est restée pendant les années de plomb du Reich, alors qu’ils étaient tous partis alors elle persiste. Elle est « la femme qui reste ».

On retrouve ensuite l’année 1925, dans une Allemagne exsangue, sous la République de Weimar ; Clara se rend à la fête donnée à l’école des arts décoratifs de Burg Giebichenstein. Alors qu’elle désire être admise au Bauhaus, Clara est reçue de manière un peu cavalière, car si des filles sont admises, cela semble être en fait plus pour être dans l’air du temps que par réelle conviction. Elle y fait la connaissance de Théo, le flamboyant, qui occupe l’espace et de Holger son double version silence, timidité… le trio se constitue rapidement, et nous fait penser à « Jules et Jim » bien-sûr.

Clara ne peut pas compter sur sa mère Helga, véritable iceberg avec elle, alors que son père est décédé. Seule sa tante Louise croit en son talent artistique et la soutiendra toujours.

On va suivre ainsi toute la « scolarité » des étudiants du Bauhaus, leurs relations amoureuses, leurs créations, leurs frustrations, mais les chemises brunes sont de plus en plus visibles, le Bauhaus dérange, il est vécu comme un lieu de perdition, de débauche, un repère de Juifs et de communistes pour certains.

Peu à peu, beaucoup parmi les professeurs, les étudiants, vont fuir les persécutions.

J’ai bien aimé retrouver les étapes importantes du Bauhaus :  la création du Bauhaus de Dessau à partir de la structure de Weimar par Walter Gropius, architecte plutôt controversé, qui va le diriger jusqu’en 1928 avec des méthodes assez sexistes, les femmes n’ayant pas le droit d’être architecte, elles doivent se contenter de tisser. Pour lui, il faut commencer par désapprendre ce que l’on vous enseigné auparavant.

Il cède la place pour que le lieu puisse continuer à évoluer à Hannes Meyer dont l’orientation est différente, plus communautaire tendance communiste.

« La créativité individuelle disparaitrait au profit de la construction coopérative … Garçons ou filles mêlés, tous semblables ; un enthousiasme collectif. »

Ensuite, c’est Ludwig Mies dan der Rohe qui prend la suite de 1930 à 1933. Il est célèbre mondialement pour avoir réalisé le pavillon allemand lors de l’Exposition universelle de Barcelone.

J’ai aimé rencontrer des artistes que j’apprécie d’autres que je connais moins : on rencontre aussi le musicien Kurt Weill que les nazis traiteront évidemment de dégénéré, son épouse, l’actrice Lotte Lenya, ou encore Bertolt Brecht et son épouse Helene Weigel, Marlène Dietrich et Josef von Sternberg tournant L’Ange bleu », le peintre allemand Albers et son épouse Anni, Otti Berger, tisserande hongroise qui sera déportée à Auschwitz avec sa famille et y mourra, Paul Klee ou encore Moholy-Nagy sans oublier Vassili Kandinsky que j’adore et tant d’autres…

Quant à l’histoire en elle-même, je suis beaucoup moins enthousiaste : si j’ai pu m’attacher à Clara, son opiniâtreté, son courage de rester à Berlin, puis d’y retourner alors que le mur se construit, j’ai peu apprécié Théo, trop superficiel à mon goût, protégé grâce à papa, qui lui permet de partir dans les meilleures conditions. Holger est perturbant, lui aussi, on ne sait pas bien ce qu’il veut vraiment. Il est un communiste convaincu, et s’engage à « construire une ville pour les Juifs » en Sibérie à la demande de Staline ! l’utopisme va lui coûter cher.

J’ai trouvé Clara courageuse, quand elle s’accroche pour survivre dans Berlin, acceptant n’importe quel travail : fabriquer les costumes au théâtre par exemple, avant de monter sur scène…

J’ai aimé suivre Berlin dans ses différentes évolutions, le nazisme, les bombardements, l’occupation à la fin de la guerre, puis le mur, et on a même droit à la liesse de la chute en 1989.

J’ai choisi ce roman pour retrouver le Bauhaus et son histoire car c’est un de mes centres d’intérêt, mais, je suis restée sur ma faim. J’ai tellement mieux aimé « Le bal mécanique » de Yannick Grannec que m’avait conseillé la bibliothécaire il y a quelques temps… je vous le conseille d’ailleurs si vous ne l’avez pas déjà lu…

Vous pouvez d’ailleurs retrouver ma chronique ici :https://leslivresdeve.wordpress.com/2017/05/14/le-bal-mecanique-de-yannick-grannec/

Certes, j’ai passé un bon moment avec « La femme qui reste » mais il me reste un goût d’inachevé, un peu de frustration, même si « L’Opéra de quat’sous » et la complainte de Mackie accompagnent le lecteur, telle une toile de fond … je pense que la prochaine fois je lirai un ouvrage consacré au Bauhaus…

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Les Escales qui m’ont permis de découvrir ce roman et son auteure dont c’est le premier roman, je tiens à le préciser.

#LaFemmequireste #NetGalleyFrance

7,5/10

L’auteure :

Créatrice textile, Anne de Rochas a collaboré de nombreuses années avec Yves Saint Laurent. En tant que graphiste, elle a travaillé avec des maisons d’édition musicale et discographique. Elle partage désormais son temps entre l’écriture et ses projets artistiques.
La Femme qui reste est son premier roman.

Extraits :

Accoudée au bastingage, Clara voit s’éloigner New-York.  Ce n’est déjà plus qu’une série de minces traits verticaux, une reprise au fil d’argent dans le voile irisé de la brume. La fumée de sa cigarette finit d’en estomper les derniers reflets. Août 1961

Près de la table des professeurs, un homme est debout. Il tourne la tête et lève aussi son verre. Clara le reconnaît. C’est Walter Gropius. Celui dont Weimar ne veut plus, l’architecte controversé, l’ex-époux sulfureux d’Alma la scandaleuse, le trop à gauche pour les uns, trop bourgeois pour les autres, celui des entrefilets mondains, des comptes rendus culturels et des billets politiques. Comme ils ont l’air de l’aimer, tous, ces garçons et ces filles qui semblent n’avoir peur de rien, et comme il les regarde !

L’Art n’est pas un métier. Les arts perdent leurs majuscules lorsqu’ils sont appliqués.

Mais c’est cela, sans doute, la plus grande réussite de Gropius : leur promettre ce lieu qui, par sa beauté moderne, tient à la fois de cathédrale du futur, de monastère laïc et de foyer. Peu importe d’où ils viennent, de quel pays, de quel milieu, le Bauhaus leur donne une nouvelle identité, un nouveau passeport, un nom qui viendra toujours, dans ce lieu même et où qu’ils se trouvent, avant leur patronyme ou leur nationalité : Bauhaüsler.

Nous laissons le passé aux autres, à ceux qui ont quelque chose à renier ou à pleurer. Nous allons de l’avant avec notre bonne conscience.

Qui sommes-nous pour critiquer l’or de Kandinsky ? Nous le voyons comme un objet. Passéiste. Des morceaux de sacré, voilà ce que sont ces feuilles d’or ! Ce que Kandinsky nous enseigne, malgré nous, malgré tout. Voilà ce que nous disent aussi Klee, Feininger et Schlemmer, ne faites pas semblant de ne pas comprendre ! Nous avons tout notre fond d’or… Peu importe son nom… Peu importe sa forme…

Schlemmer écoute les commentaires de trois élèves. Il les connaît un peu, la fille, c’est la petite brune qui voulait intégrer son cours. Elle n’avait pas bien compris de quoi il s’agissait. La scénographie, c’est comme l’architecture. Une affaire d’hommes.

Aux hommes le cube, aux femmes le carré, aux hommes l’architecture, aux femmes le tissage. A elles d’en faire un atout.

Sommes-nous si peu intéressants individuellement qu’il faille tant de principes, tant de règles ? Que nous ayons besoin d’être encadrés ? Sommes-nous, sous notre apparence de liberté, trop disciplinés ? J’aimerais que nos transgressions ne soient pas que des plumes à nos casques de bons petits soldats.

Une île. Est-ce ainsi que Hannes Meyer voit le Bauhaus ? Une sorte de lieu protégé, intouché, à l’écart du monde ? Et eux, les élèves, sont-ils une sorte de peuplade indigène, avec ses rites, sa culture, son langage ? De bons sauvages peut-être ?

Dans le miroir, les couleurs étaient plus fortes, certes, mais qu’étaient-elles, les tisserandes ? Une fleur dans le vase ? Une caution de modernité ? Ou simplement une rente ?

Elle n’avait pas ralenti, n’avait pas dévié lorsque les huit chemises brunes l’avaient dépassée. Elle ne savait plus s’ils chantaient quelque chose ou s’ils criaient, elle revoyait l’image furtive de leurs bouches grandes ouvertes, de la haine qui trouait leur face, de la cruauté qui déchirait la rue, de la frange immonde d’imbécillité qu’avait laissée leur passage.

Nous sommes tous les gardiens d’une histoire, dit-elle. Nous en conservons les objets, et quand il n’y a pas d’objets, nous en conservons les mots.

Mais qu’as-tu fait Gropi ? Nous as-tu tous dépossédés de notre travail, de nos créations, pour la gloire du Bauhaus ou pour ta propre gloire ? As-tu voulu emporter les preuves que l’Allemagne pouvait être autre chose que ce qu’elle est devenue ? Que cette terre pouvait porter de beaux fruits ? Ou bien as-tu pressenti le danger, celui de voir détruit, massacré, tout ce en quoi nous avons cru ?

Les murs, c’est votre affaire à vous, les hommes. Nous, les femmes, c’est d’en faire des demeures. D’y mettre la vie, quelque chose sur la table, des fleurs, des tissus…

Lu en novembre 2020