Publié dans littérature USA, Rentrée littéraire

« Betty » de Tiffany McDaniel

Puisque nous sommes à l’heure américaine, ces derniers temps, je vous parle aujourd’hui d’un livre de la rentrée qui m’a particulièrement touchée :

Résumé de l’éditeur :

« Ce livre est à la fois une danse, un chant et un éclat de lune, mais par-dessus tout, l’histoire qu’il raconte est, et restera à jamais, celle de la Petite Indienne. »


La Petite Indienne, c’est Betty Carpenter, née dans une baignoire, sixième de huit enfants. Sa famille vit en marge de la société́ car, si sa mère est blanche, son père est cherokee. Lorsque les Carpenter s’installent dans la petite ville de Breathed, après des années d’errance, le paysage luxuriant de l’Ohio semble leur apporter la paix. Avec ses frères et sœurs, Betty grandit bercée par la magie immémoriale des histoires de son père. Mais les plus noirs secrets de la famille se dévoilent peu à peu. Pour affronter le monde des adultes, Betty puise son courage dans l’écriture : elle confie sa douleur à des pages qu’elle enfouit sous terre au fil des années. Pour qu’un jour, toutes ces histoires n’en forment plus qu’une, qu’elle pourra enfin révéler.

Betty raconte les mystères de l’enfance et la perte de l’innocence. À travers la voix de sa jeune narratrice, Tiffany McDaniel chante le pouvoir réparateur des mots et donne naissance à une héroïne universelle.

Ce que j’en pense :

On fait la connaissance de Betty par une discussion qu’elle a avec son père, qui lui raconte une jolie histoire : son cœur est en verre et contient un oiseau et il se briserait s’il venait à la perdre, libérant l’oiseau qui s’envolerait alors vers le ciel guidant l’âme vers le Paradis.

Son père, Landon Carpenter, Cherokee de père et de mère, est né au début du XXe siècle et rencontre une jeune fille, Alka Lark qu’il venait de cueillir des champignons (des trompettes de la mort, serait-ce un signe ?) et ils font l’amour. Il a 29 ans, elle en a dix-huit et se retrouve enceinte. Elle va se faire battre à coups de ceinturon par son père, alors que la mère ne dit rien : enceinte c’est un scandale et en plus ce n’est pas un Blanc…apprenant cela, Landon va aller lui infliger une sévère correction. ainsi commence le récit :

DEVENIR FEMME, c’est affronter le couteau. C’est apprendre à supporter le tranchant de la lame et les blessures. Apprendre à saigner. Et malgré les cicatrices, faire en sorte de rester belle et d’avoir les genoux assez solides pour passer la serpillère tous les samedis.  

Sont-ils vraiment amoureux, on le suppose ; en tout cas, ils vont sillonner le pays, avoir huit enfants, Betty étant la sixième. Deux vont mourir jeunes: Yarrow et Waconda. La famille vit des petits boulots du père mais un jour, la mère veut rentrer dans sa ville natale Breathed, dans l’Ohio et un ami lui procure une maison, où une famille a été massacrée, ce qui alimente toutes sortes de légendes. On va voir grandir Betty, au milieu de l’immense jardin, où son père arrive à faire pousser toutes sortes de légumes, de fruits, arbres, plantes dont il tire des potions qui ont des vertus thérapeutiques.

Dans la famille, il y a le fils aîné, Leland, peu fréquentable, puis deux sœurs Fraya, sage raisonnable, et Flossie qui ne songe qu’à devenir comédienne et se comporte toujours comme si elle avait un public en face d’elle, ensuite Betty qui ressemble beaucoup à son père, puis les deux petits frères de Betty : Trustin très habile en dessins, fusain notamment et le petit dernier Lint, enfant angoissé, affligé d’un bégaiement.

Alka, la mère donc, a un comportement plutôt étrange, on se demande parfois si elle aime ses enfants, notamment Betty qu’elle surnomme entre autres, Pocahontas…

Tiffany McDaniel nous raconte l’enfance de Betty, qui en est fait l’histoire de sa propre mère, dans cette Amérique des années cinquante et soixante, la difficulté d’être une enfant « sang-mêlé » typés puisque sa peau est sombre, ses cheveux très noirs comme son père. On assiste à la cruauté des enfants à l’école, mais aussi des instituteurs qui la traitent avec mépris. Polly la Peau-Rouge, Tomahawk Kid, Pocahontas, squaw etc. etc. ils vont même jusqu’à baisser sa culotte pendant la récréation pour vérifier si elle a une queue !

L’auteure évoque le racisme, la pauvreté, les violences sexuelles, viol, inceste, suicide sans jamais tomber dans le pathos, elle nous dresse un tableau sans concession de l’Amérique profonde.

La mère est difficile à comprendre, avec des accès de violence, mais l’histoire nous révèle pourquoi, sans pour autant l’excuser, et le père est attachant, essayant de positiver, de relativiser, et la manière dont il vit en harmonie avec la Nature, en cultivant le sol sans l’appauvrir, en respectant les éléments, l’équilibre de la Terre Mère, racontant les légendes cherokees qui illuminent le récit. Il est un père rassurant, sécurisant, pour Betty et la puissance de l’amour paternel va structurer sa vie.

J’aime beaucoup la relation des Amérindiens avec la Terre, qu’il vénère, respecte alors que nous, Occidentaux nous l’exploitant à mort, la détruisant au passage au nom du profit. En fait, cette société matriarcale me plaît tellement plus que notre approche patriarcale pure et dure… Et à l’heure du Trumpisme triomphant, tous les mots et maux évoqués par l’auteur sont plus que jamais présent dans ces deux premières décennies du XXIe siècle

Ce roman est surtout une histoire de résilience, car cette petite fille endure toutes les méchancetés (et encore à l’époque il n’y avait pas les réseaux sociaux !) et s’accroche, elle se réfugie dans l’écriture, notant tout ce qui se passe d’important dans la famille comme à l’école, la violence dont elle est parfois témoin, sur des papiers qu’elle enferme dans des boites et elle les enterre dans la grange.

L’écriture est belle, pleine de poésie, les descriptions de la nature font voyager, donnent envie de caresser  les plantes, ou les animaux que l’on sent si proches et je rends hommage au passage à la belle traduction de François Happe ; c’est un roman qui va rester longtemps dans ma mémoire. Il a obtenu le Prix FNAC.

Bref, un superbe livre publié aux éditions Gallmeister dont je commence à explorer le catalogue, on leur doit notamment « My absolute Darling » encensé par les lecteurs l’an passé….

L’auteure :

Née en 1985 dans l’Ohio, Tiffany McDaniel est une romancière, poétesse et artiste visuelle américaine.

Auteure autodidacte sans formation artistique universitaire particulière, elle écrit de nombreux textes non publiés avant que son premier roman, « L’Été où tout a fondu » (« The Summer That Melted Everything », 2016), soit finalement accepté par un éditeur.


Son deuxième roman « Betty » (2020), particulièrement remarqué par la critique lors de sa parution en français, reçoit le prix du roman Fnac 2020. Tiffany McDaniel s’inspire de la vie de sa mère, une métisse cherokee, pour livrer un roman enchanteur et tragique.

Extraits :

Les temps changent pour ne jamais revenir, alors nous donnons au temps un autre nom, un nom plus beau, pour qu’il nous soit plus facile d’en supporter le poids, à mesure qu’il passe et que nous continuons à nous rappeler d’où nous venons.

Les autorités avaient décrété que les Cherokees devaient être « civilisés » ou expulsés. Ils n’ont eu d’autre choix que de parler l’anglais de l’homme blanc et de se convertir à sa religion. On leur a dit que Jésus était mort pour eux aussi.

A l’entrée de chaque carré, il avait planté des savonniers. Les arbustes n’étaient pas là pour faire joli, mais parce qu’ils constituaient un apport naturel en azote. Il savait toutes ces choses comme d’autres savent qu’ils peuvent acheter un engrais tout prêt dans un magasin.

Pas besoin de s’asseoir sur un banc pour entendre parler de la création divine, disait-il. Tout ce que vous avez à faire pour savoir qu’il existe quelque chose de plus grand, c’est aller vous promener dans les montagnes.  Un arbre prêche mieux que n’importe quel homme.

Je n’arrivais pas à comprendre comment elle avait pu endurer cela. J’arrivais encore moins à comprendre comment son cœur avait pu survivre, sachant que c’était sa propre mère qui l’avait portée sur la couche du diable. Que fait-on lorsque les deux personnes qui sont censés nous protéger le plus sont justement les monstres qui nous déchirent et nous mettent en pièces ?

La foudre, c’est le diable qui frappe à la porte du paradis, a-t-il dit. Il projette tout son corps contre la porte avec une telle force qu’il fendille le ciel. Le diable ne frappe à l, a porte du paradis que pendant un orage.

Il y avait des choses chez mon père qui commençaient à s’écailler, comme une peinture qui vieillit. Quand je lisais les livres que j’empruntais à la bibliothèque, je pensais que mon père – comme les histoires que ces livres racontaient – était né de l’esprit des écrivains.

J’étais bien trop jeune pour ça. Neuf ans seulement et j’étais là, à flotter au-dessus du monde, voyant des pères qui détruisaient leur fille. Des frères qui détruisaient leur sœur.

Toutes les mères sont envieuses de leurs filles,  dans une certaine mesure, parce que les filles ne sont qu’au début de leur jeunesse, alors que les mères voient la leur s’évanouir peu à peu…

Ne laisse pas une telle chose t’arrive, Betty. N’aie pas peur d’être toi-même. Faut pas que tu vives aussi longtemps pour t’apercevoir à la fin que tu n’as pas vécu du tout.

A ce moment-là, j’ai compris que les pantalons et les jupes, tout comme les sexes, n’étaient pas considérés comme égaux dans notre société. Porter un pantalon, c’était être habillé pour exercer le pouvoir. Porter une jupe, c’était être habillé pour faire la vaisselle.

La pensée m’est alors venue qu’être enfant, c’est savoir que le balancement du berceau nous rapproche et en même temps nous éloigne de nos parents. C’est le flux et le reflux de la vie qui, tour à tour, nous poussent vers les autres, puis nous en écartent, peut-être dans le but de nous faire acquérir la force nécessaire pour affronter l’instant où ce mouvement de balancier nous aura tellement éloigné de la personne que nous aimons le plus qu’elle ne sera plus là quand nous reviendrons vers elle…

Lu en novembre 2020

Auteur :

Psychiatre à la retraite, je peux enfin m'adonner à ma passion. Lectrice assidue depuis le CP, je profite de ma retraite pour parler de mes livres, de mes coups de cœur, de mes déceptions aussi... ma PAL est gigantesque, il me faudra trois vies encore pour en venir à bout.

40 commentaires sur « « Betty » de Tiffany McDaniel »

  1. Il est dans ma pal depuis un bout de temps mais j’attends d’être vraiment disponible pour le lire. Tu commences à explorer le catalogue Gallmeister? C’est une excellente nouvelle 🙂 J’adore cette maison d’édition, tu vas faire de très belles découvertes!

    Aimé par 1 personne

    1. ce n’est pas une lecture qui plombe alors que tous les thèmes traités sont graves…
      J’ai hésité pour l’étiqueter « coup de cœur » mais je deviens vraiment difficile, je me donne encore quelques jours pour me décider 🙂

      J'aime

  2. Il est déjà noté dans mon carnet. Je n’en ai lu que des critiques positives et ton enthousiasme est communicatif, j’espère pouvoir le lire très bientôt…Merci pour tes extraits qui me mettent dans l’ambiance, déjà !

    Aimé par 1 personne

    1. j’avais noté l’engouement et j’avais peur d’en attendre trop.. En fait c’est une lecture que je ne suis pas prête à oublier… Pour la petite histoire, je l’ai emprunté à la BM et au bout d’une centaine de pages, je l’ai acheté car je le relirai sûrement, c’est mon critère quand j’achète un livre maintenant 🙂

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    1. je l’ai vraiment adoré, tout est bien dans ce roman l’histoire, l’écriture et toutes les références aux Cherokkees au respect de la Terre et j’admire profondément cette gamine!
      j’espère qu’il va te plaire, a vrai dire, j’en suis presque convaincue 🙂
      bonne soirée à toi 🙂

      Aimé par 1 personne

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