Publié dans Littérature française, Rentrée littéraire

« La femme-écrevisse » d’Oriane Jeancourt-Galignani

Je vous parle aujourd’hui d’un livre dont le titre m’a attirée sur NetGalley et comme je ne sais pas résister à la curiosité :

Résumé de l’éditeur :

Amsterdam, 1642. Maîtresse d’un peintre célèbre, Margot Von Hauser découvre dans son atelier une fascinante gravure. Qui est cette obsédante Femme-écrevisse à corps humain et à tête de crustacé ?

Berlin, 1920. Ferdinand Von Hauser rompt avec sa famille pour devenir acteur de cinéma. De film en film, il découvre qu’en lui sommeille un incontrôlable délire. Et à l’image de cette Femme-écrevisse qu’enfant, il adulait, sa personnalité semble se diviser.
Paris, 1999. Grégoire Von Hauser se croit libre de quitter son pays, d’aimer une inconnue, de choisir sa vie. C’est ignorer les ordres mystérieux de la Femme-écrevisse qui se transmet dans sa famille depuis des générations. Avec lui, un désordre fatal surgit.

Puissant, évocateur, troublant, La femme-écrevisse est le roman de l’éternelle folie des cœurs sensibles dans une société éternellement impitoyable.

Ce que j’en pense :

Le récit commence à Amsterdam en 1642 : Margot qui vient de se faire engager par celui qu’elle appellera toujours le Peintre, pour s’occuper de son fils Titus. Il lui montre l’art de la gravure, dans son atelier, et lui apprend la méthode, devenant au passage son amant. Mais, le Peintre a des dettes et voit d’un mauvais œil le désir de Margot de reproduire la femme-écrevisse qui l’obsède.

On va suivre à travers les descendants de Margot, le voyage de la gravure jusqu’à nos jours en faisant la connaissance, dans un premier temps de Grégoire et Lucie, à Paris qui mènent une vie un peu étrange, leurs parents étant la plupart à l’étranger, les relations entre eux tendues, à l’ombre de la femme-écrevisse.

La gravure est en elle-même un personnage à part entière du roman, prenant parfois la parole. Elle m’a fait penser à « La peau de chagrin » de Balzac, et au « Portrait de Dorian Gray » d’Oscar Wilde toutes proportions gardées bien-sûr. Comment ne pas évoquer, à travers les eaux fortes, le beau roman « Terrasse à Rome » de Pascal Quignard

Le passage traitant de la parthénogenèse de l’écrevisse marbrée qui intéresse beaucoup Lucie m’a beaucoup amusée. Tout tourne bien sûr autour de ses adorables petites bêtes.

Grégoire a une relation très (trop) étroite avec son grand-père, Ferdinand von Hauser, acteur dans les années vingt à Berlin au grand dam de son père qui tient en horreur le passé nazi de la famille Von Hauser qu’il a préféré changer de nom, Ernst devenant Yves Crebsin. Krebs ! On est toujours dans les crustacés.

Ferdinand l’emmenait au zoo tous les samedis, lui promettant l’arrivée de deux dragons de Komodo qui ne sont jamais arrivés et pour cause, il n’en avait jamais été question, mais il pensait stimuler l’imaginaire ou la patience de l’enfant qu’il était alors.

Ce fût un plaisir de retrouver Nietzsche que l’on croise à Turin alors qu’il commence à plonger dans le marasme, ce que Grégoire appelle « la nécrose turinoise de Nietzsche » et dont il parle sans se lasser à table alors que son père enrage, cherchant à tout prix à le faire taire…

J’ai aimé la manière dont Oriane Jeancourt-Galignani a structuré son roman, évoquant trois périodes importantes : Margot apprenant à graver avec la Peintre dont je vous laisse deviner le nom, ce qui n’est pas difficile à deviner et d’ailleurs l’auteure révèlera assez vite, et leur relation amoureuse va aboutir à l’enfermement de la femme. C’est cette partie que j’ai le plus appréciée.

Puis, au cours des siècles, entre les mains la gravure va passer entre les mains de plusieurs descendants de Margot, parmi lesquels : Grégoire et Lucie, leurs parents très bizarres, le grand-père haut en couleur et on ne peut pas dire que ce soit sans conséquences fâcheuses sur leur santé mentale, la folie semblant accompagner certains très loin…

En découvrant le carnet de rôles de Ferdinand, on voit monter l’antisémitisme (sa propre mère est une fervente adepte de Hitler) et les termes employés autour de « la bête immonde » sont nauséabonds… on rencontre les cinéastes qui ont marqué l’époque : Lubitsch, Murnau, Lang notamment.

On suit aussi les différents exils de la Russie, au moment de la révolution, à Berlin, puis Paris, ou encore Londres. Chacun court à la poursuite de sa vie, de son identité quitte à sombrer dans la folie.

J’ai aimé les répétitions qu’utilise souvent Oriane Jeancourt-Galignani, de manière entêtante, comme un TOC et qui donne un rythme particulier à un récit qui l’est tout autant. J’ai essayé de ne rien divulgâcher, ou le moins possible, pour donner envie de lire ce livre hors du commun.

Je trouve, au passage, que l’auteure a bien en évidence l’hypersensibilité des artistes, et la manière dont ils tutoient souvent la ligne rouge entre le réel et le virtuel, quitte à la dépasser parfois, ce qui est le cas ici, qu’il s’agisse de la peinture, du cinéma et parfois la musique avec une ode aux disquaires lors du passage à Londres de Grégoire… Comment ne pas penser aussi à Vincent Van Gogh?

On peut se demander si la reproduction d’une gravure telle que la « femme écrevisse » de manière répétitive, quasi obsessionnelle fait plonger l’artiste dans la folie, ou si c’est la folie qui est représentée sur la gravure avec cette femme nue avec une tête et des pinces. C’est du moins ce que j’ai ressenti en lisant ce roman qui m’a beaucoup plu avec un épilogue génial.

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Grasset qui m’ont permis de découvrir ce roman et son auteure.

#Lafemmeécrevisse #NetGalleyFrance

9/10

L’auteure :

Oriane Jeancourt Galignani est l’auteure de trois romans, dont Hadamar (Grasset, collection Le Courage, 2017), prix de La Closerie des Lilas. Elle est critique littéraire et dramatique, rédactrice en chef de la revue culturelle Transfuge.

Extraits :

La foule subit le bruit et la poussière au nom d’une chose à venir, qui existe déjà dans l’esprit de chaque habitant, et que ces canaux, maisons, viennent ériger sur pilotis : Eleutherepolis. L’autre nom d’Amsterdam chez les vendeurs de rêves. Eleutherepolis. La ville libre, la ville élue, le lieu des possibles face à la mer du Nord.

Une écrevisse ? Une femme aussi. Petite, lourde, jambes écartées, genoux pliés. Nue. Un ventre, un sexe, des jambes de femme solide, rude. Une peau marquée, pourvue d’un passé. Pas un corps qui s’écroule, mais un corps déjà, qui n’es plus lisses. Pas de bras. Des pinces. De longues et fines pinces d’écrevisse. Et une tête d’écrevisse…

Est-ce une écrevisse qui se transforme en femme ou une femme qui se métamorphose en écrevisse ? Ou est-elle née ainsi, entre les deux ?

Le Peintre riait, il y a dix ans encore du discours de Barleus magnifiant le Mercator Sapiens, cette sagesse commerçante qui devenait l’unique pensée de cette ville. Nous n’avons rien à cacher. Nous disons ce que nous faisons, faisons ce que nous disons. Nous ne sommes pas des démagogues français. Celui qui refuse la lumière des lieux de rassemblement est celui qui dissimule…

Le Peintre n’a jamais pensé à revenir la chercher. Il a la mémoire facile à purger, il l’a internée pour protéger Titus. Il n’était pas possible de se dire à voix haute : je l’ai internée parce que j’avais honte. Honte de l’avoir désirée. Honte d’avoir été son amant. Honte de ne pas valoir plus que cette femme violente, grossière, ras de terre. Honte d’avoir cru qu’elle deviendrait autre chose qu’une femme sans imagination.

Et voilà ses ombres. Ses dessins et mots qu’il jette sur la table du salon, ces visages et corps. Comme une foule qui s’invite chez eux. Mais de ce que ces créatures révèlent de désir tus, et de combats perdus, elle ne veut rien savoir. Quelle guerre peut-on avoir menée à vingt et un ans ?

« Tu vois Ferdinand, lorsque tu te mets en colère, tu ressembles à ça… Cette gravure, à laquelle j’avais si peu accès, cette gravure, seule créature dans notre maison de Hanovre qui pût se targuer de partager la vie de mon père, me murmura ma nature : monstre. Figure digne d’être montrée.

Si maman savait que je quémande à un petit Juif de Berlin (Lubitsch !) un rôle plus consistant…

Je me souviens de Pétersbourg en 1917, je me souviens de la peur de mes parents, je me souviens des appels à tuer qui longeaient non grilles. De la volonté d’écrasement du peuple qui se professait chez nous. Du face-à-face haineux qui se révélait.  De la fuite, de la terreur, de la rancune.

En allemand, Krebs ne dit pas seulement cancer, mais désigne aussi les petits animaux à pinces qui se nichent dans les rivières de tout le pays…

… Flusskrebs. La bête à pinces tapie au fond de l’eau. La bête à pinces qui a vu tout ce que cette terre a accueilli comme actes humains. La bête à pinces qui n’oublie rien, puisqu’elle marche à reculons. L’écrevisse a dévoré une partie de moi-même.

Les images se succèdent, s’auto-engendrent, la mémoire est un cinéma dont on ne peut sortir…

La mémoire n’a plus de pudeur, elle découpe de ses pinces le peu de lumière qui demeurait dans mon crâne…

Une mémoire qui brûle est un feu de joie.

Lu en novembre 2020

Publié dans Littérature Royaume-Uni, Polars

« Metropolis » de Philip Kerr

Intermède polar, aujourd’hui, avec ce livre dernier opus des aventures de Bernie Gunther, sorti en Grande Bretagne l’an dernier, tandis que son auteur tirait sa révérence, atteint par un cancer :

Résumé de l’éditeur :

« Un ultime épisode qui bouleversera les lecteurs de Philip Kerr. » The Guardian

Berlin, 1928. Les corps de quatre prostituées sont retrouvés massacrés dans le même quartier. Bernie Gunther, jeune flic idéaliste à la brigade des mœurs est invité à rejoindre le chef de la Kripo pour enquêter sur cette sinistre affaire.

Alors que ces meurtres laissent la population indifférente, le père de l’une des victimes, un chef de la pègre très influent, est prêt à tout pour se venger de l’assassin de sa fille.

Dès lors qu’une nouvelle vague de victimes, des vétérans de guerre handicapés, déferle sur la ville, Bernie est confronté au silence imposé par la voix montante du nazisme.

Une première enquête aux allures de course contre la montre dans un Berlin sous tension, à la veille de la Seconde Guerre mondiale.

Ce que j’en pense :

Il y a très longtemps que je voulais découvrir l’univers de Bernie Gunther, dont la « Trilogie berlinoise » me nargue effrontément sur une étagère de ma bibliothèque (quelle idée aussi d’avoir opté pour le modèle poche qui fait mille pages et pèse plus de cinq cents grammes, quand on n’a plus beaucoup de force dans les mains…

Quand on me l’a gentiment proposé au cours d’une masse critique spéciale de Babelio, je n’ai pas hésité plus d’une demi-seconde, car il s’agissait de sa première enquête donc cela me permettait de faire la connaissance de Bernie.

L’action se situe en 1928, à Berlin, sous la République de Weimar, alors que frémissent déjà la moustache d’Hitler, ses Sections d’Assaut tristement célèbres, les violences perpétrées contre tout ce qui les dérangent…

Trois prostituées sont retrouvées assassinées et scalpées par un mystérieux tueur que l’on surnommé Winnetou, l’une d’entre elle étant la fille d’un mafieux.

Le tueur nargue la police et joue avec elle, en laissant des indices trompeurs pour les envoyer sur de fausses pistes. Brusquement, il change de victimes et s’en prend aux hommes qui ont été blessés pendant la guerre et se retrouvent à mendier, dans leurs petits charriots roulants, aux sorties du métro. Il écrit un texte à un journal justifiant ses crimes par la nécessité de nettoyer Berlin de tous les inutiles… il se fait appeler « Gnadenschuss », coup de grâce.

J’ai beaucoup aimé découvrir le Berlin de 1928, aux côtés de Bernie, la société allemande de la métropole de l’époque, les références à l’Histoire, la faim, la chute de la monnaie, la montée du Nazisme, le racisme ambiant, mais aussi la culture car on croise Fritz Lang et sa compagne de l’époque Thea von Harbou, le milieu du théâtre… Une période qui ressemble parfois un peu trop à la nôtre avec la montée des extrémismes de tous bords…

J’ai lu beaucoup de livres sur la période du Nazisme, la seconde guerre mondiale, mais je connais moins bien la République de Weimar et la manière dont Philip Kerr mêle ses héros avec des personnages ayant existé, aussi bien dans la police qu’au gouvernement, aux acteurs, entre autres m’a beaucoup plu.

Bernie Gunther est un héros intéressant et sympathique, dont j’ai aimé découvrir l’univers,  la manière de vivre, les cauchemars liés aux souffrances passées dans les tranchées, qu’il tente d’oublier dans l’alcool, les méthodes d’investigation ainsi que ses relations avec les autres, qu’il s’agisse de ses collègues ou des femmes et que j’ai hâte de retrouver…

Un grand merci à Babelio et aux éditions Seuil qui m’ont permis de découvrir ce roman ainsi que son auteur.

9/10

Une très belle chanson de Marie-Paule Belle, que j’adore, pour rendre hommage à Berlin :

L’auteur :

Philip Kerr (1956-2018) a étudié le droit à l’université de Birmingham et la philosophie en Allemagne. Auteur de plus de trente livres – dont plusieurs pour la jeunesse – acclamés dans le monde entier, il a reçu l’Ellis Peters Historical Dagger de la Crime Writers’ Association en 2009 et plusieurs Shamus Awards.

Extraits :

Comme toute personne ayant lu la Bible, je connaissais Babylone, cette ville synonyme d’iniquité et symbole de toutes les abominations terrestres, quelles qu’elles puissent être. Et, comme toute personne ayant vécu à Berlin à l’époque de la République de Weimar, je savais également que l’on comparait souvent ces deux villes…

Autrefois, avant la guerre, Berlin était une ville respectable. La vie humaine a cessé d’avoir de la valeur après 1914. C’était déjà terrible, mais à cause de l’inflation de 1923, notre monnaie ne vaut plus rien elle non plus. Quand vous avez tout perdu, la vie a moins d’importance.

J’ai lu dans le journal, dit-il, sans s’adresser à quiconque en particulier, que Benito Mussolini avait mis fin aux droits des femmes en Italie le jour-même où mon pays leur accordait le droit de vote à vingt et un ans, au lieu de trente. Pour une fois, je suis presque fier d’être anglais.

Berlin n’avait plus grand-chose à voir avec le reste du pays. La capitale ressemblait de plus en plus à un gros navire qui avait rompu ses amarres et dérivait toujours plus loin des côtes allemandes…

… Car il n’y a pas que les humains qui s’affranchissent de leurs parents et de leurs origines ; les métropoles aussi.

Je vais vous dire un truc : tout ce pays est devenu complètement fou. Avant, il y avait un asile de fous près d’ici, mais ils l’ont fermé. Pourtant, j’ai l’impression qu’on en a besoin plus que jamais…

L’accueil a été mitigé. Même de la part de mon cher mari. Quand il entend des critiques sur Metropolis, il me tient pour responsable. Mais quand il entend des louanges, il s’en attribue tout le mérite. C’est ça les réalisateurs. Il n’y a pas que les caméras qui ont besoin d’un trépied, leur ego aussi.

Ce que les Français appellent le coup de grâce, nous autres, Allemands, l’appelons Gnadenschuss : une unique balle dans la tête pour mettre fin aux souffrances d’un homme blessé. Mais en 1928, dans les rues de Berlin, les hommes à qui était accordée cette clémence douteuse en plein jour avaient été grièvement blessés plus de dix ans auparavant. En effet toutes les victimes étaient d’anciens combattants estropiés, des moitiés d’homme qui se déplaçaient dans des chariots et mendiaient devant les stations de métro…

Selon eux (deux médecins qui s’occupent d’un refuge pour blessés de guerre), tout homme qui ne travaille pas est non seulement un fardeau pour la société, mais également un psychopathe antipatriotique qui ne mérite pas de vivre. Un névrosé qui doit être exterminé…

Le rôle des journaux, c’est de provoquer l’hystérie collective. Ils s’en contrefichent qu’on arrête ce salopard ou pas. Ce qui les intéresse, c’est d’attiser la peur et de répandre la panique pour vendre plus d’exemplaires.

Les Allemands de la Volga descendaient majoritairement des Bavarois, des Rhénans et des Hessois invités en 1762 par l’impératrice Catherine II – elle-même native de Stettin en Poméranie – à venir cultiver les terres de Russie. Ils avaient aidé à moderniser l’agriculture russe arriérée et, en bons Allemands, ils avaient prospéré, du moins jusqu’à la révolution bolchévique, lorsque leurs terres avaient été confisquées et qu’ils avaient été obligés de regagner la mère patrie. Inutile de préciser qu’ils n’avaient pas été reçus à bras ouverts.

Lu en novembre 2020

Publié dans littérature USA, Rentrée littéraire

« Nickel Boys » de Colson Whitehead

Je vous parle aujourd’hui du dernier roman d’un auteur, très apprécié, dont le précédent livre a obtenu plusieurs prix et qu’il était temps que je découvre :

Résumé de l’éditeur :

Dans la Floride ségrégationniste des années 1960, le jeune Elwood Curtis prend très à cœur le message de paix de Martin Luther King. Prêt à intégrer l’université pour y faire de brillantes études, il voit s’évanouir ses rêves d’avenir lorsque, à la suite d’une erreur judiciaire, on l’envoie à la Nickel Academy, une maison de correction qui s’engage à faire des délinquants des « hommes honnêtes et honorables ». Sauf qu’il s’agit en réalité d’un endroit cauchemardesque, où les pensionnaires sont soumis aux pires sévices. Elwood trouve toutefois un allié précieux en la personne de Turner, avec qui il se lie d’amitié. Mais l’idéalisme de l’un et le scepticisme de l’autre auront des conséquences déchirantes.

Ce que j’en pense :

On va suivre le parcours d’un jeune afro-américain, Elwood Curtis, dont le parcours scolaire brillant le différencie de ses copains d’enfance. Il a été élevé par sa grand-mère, Harriet,  qui surveille de près ses fréquentations, car ses parents sont partis alors qu’il était très jeune. Son père, revenu de la guerre où on le traitait avec respect, a déchanté à son retour, car on lui contestait le droit de porter son uniforme dans ce Sud où règne la ségrégation.

Un jour Harriet lui offre un disque acheté au hasard, et il s’agit des discours de Martin Luther King qu’il écoute en boucle et ceci éveille une aspiration à l’égalité raciale, une conscience politique mais cela risque aussi de lui jouer des tours, car il pense que l’avenir sera radieux.

Nous sommes dans les années soixante, et si des lois ont bien été votées, on est encore loin de les voir appliquées. Elwood travaille dans la boutique de Mr Marconi, tout en continuant sa scolarité. Un de ses professeurs lui obtient une bourse pour aller étudier à l’université.

Alors qu’il voulait aller visiter le campus, il est pris en stop par un homme dont il ne se méfie pas. Hélas, la voiture était volée et Elwood est condamné pour vol de voiture alors qu’il n’y était pour rien, il était seulement au mauvais endroit au mauvais moment comme on dit.

Il se retrouve à la Nickel Académy où il est censé être scolarisé… en fait, c’est pour la vitrine, l’institution (qui fait référence à la Dozier School qui a fermé ses portes il n’y a pas si longtemps) comprend une aile pour les Blancs et une autre pour les Noirs, avec des différences, à tous les niveaux, nourriture, traitement… il faut travailler dur, aux champs ou ailleurs, et le moindre prétexte suffit pour être passé à tabac.

En fait, à Nickel, maison de redressement, comme on disait autrefois, règne un régime de terreur, les gamins sont victimes de sévices, de barbarie plus exactement, le summum étant atteint dans ce qu’ils appellent « La maison blanche » où le fouet règne en maître ou encore la « cage à sueur » où on les fait pratiquement rôtir.

Elwood se lie d’amitié avec Turner, très lucide car c’est son deuxième séjour,  et qui n’espère plus rien de la vie, car pour lui,  quoi qu’il advienne ils n’auront jamais aucun droit.

Colson Whitehead nous met dans le bain dès le prologue lorsqu’il décrit la mise à jour d’un cimetière fantôme où sont enterrés des corps, avec des fractures multiples, dans l’anonymat : pas même une croix, un charnier alors qu’un promoteur commençait des travaux. Voici l’incipit:

« Même morts, ces garçons étaient un problème »

Le cimetière clandestin se trouvait dans la partie nord du campus de Nickel, sur un demi-hectare de mauvaises herbes entre l’ancienne grange et la déchetterie de l’école. Ce champ avait servi de pâture à l’époque où l’établissement exploitait une laiterie et en vendait las production dans la région – une des combines de l’État de Floride pour décharger les contribuables du fardeau que représentait l’entretien des garçons.

L’auteur alterne les périodes pour que le récit soit moins dur, alternant le présent avec la mise à jour du cimetière et l’association des anciens de la Maison Blanche où les survivants se réunissent régulièrement pour parler et l’histoire d’Elwood.

J’ai particulièrement apprécié les liens qui unissent Elwood et sa grand-mère, ainsi que son amitié avec Turner, ainsi qu’un autre garçon latino-américain, Jaimie, qui passe son temps à aller et venir entre le pavillon des Blancs et celui des Noirs au gré des humeurs des geôliers, trop basané pour les uns ou la peau trop blanche pour les autres.

J’ai beaucoup aimé ce roman et la plume de Colson Whitehead et je ressors de cette lecture un peu sonnée et toujours aussi révoltée par cette Amérique raciste, ségrégationniste, nostalgique de l’esclavage en me demandant si elle a vraiment beaucoup évolué après quatre années de Trumpisme (aigu ou chronique, là est la question !). Quoi qu’il en soit, ce roman m’a donné envie d’en savoir plus sur ce sujet.

Je n’ai pas lu « Underground Railroad » le précédent roman de Colson Whitehead que j’ai rajouté à ma PAL délirante l’année dernière mais l’heure viendra c’est certain…

Dernière précision, et non des moindres, « Nickel Boys » a reçu le prix Pulitzer.

9/10

https://www.lefigaro.fr/international/2015/02/17/01003-20150217ARTFIG00345-etats-unis-un-siecle-d-horreur-dans-une-maison-de-redressement.php

http://dombosco.over-blog.com/article-arthur-g-dozier-school-for-boys-115890736.html

L’auteur :

Né à New-York en 1969, Colson Whitehead est l’auteur de sept romans dont « Underground Railroad », qui relate le périple d’une jeune esclave évadée d’une plantation de Géorgie.

Avec « Nickel Boys », qui s’inspire de la véritable histoire d’une maison de correction en Floride, il poursuit sa troublante exploration de l’histoire américaine, s’imposant comme une voix essentielle de la littérature qui a fait de la question raciale aux USA le cœur de son œuvre et de son combat.

Extraits :

Ainsi donc, il feuilletait des magazines pendant ses temps morts. Ses heures de travail chez Marconi lui fournissaient des modèles d’hommes qu’il pourrait devenir et l’éloignaient du type de garçons du quartier qu’il n’était pas. Sa grand-mère l’avait depuis longtemps dissuadé de traîner avec les gamins du coin, qu’elle traitait de fainéants et de fauteurs de trouble.

… les paroles du Révérend King emplissaient le salon de la petite maison tout en longueur. Elwood appliquait un code et le Révérend mettait ce code en mots, lui donnait une forme et un sens. Il y a dans ce monde de grandes forces, les lois Jim Crow notamment, qui visent à rabaisser les Noirs, et de plus petites forces, les autres personnes par exemple, qui cherchent à vous rabaisser, et face à toutes ces choses, les grandes comme les petites, il faut garder la tête haute et ne jamais perdre d vue qui l’on est.

Il se rappela que Yolanda King avait six ans quand son père lui a révélé la réalité du parc d’attractions et de l’ordre blanc qui lui en interdisait l’entrée. Qui lui fermait les portes de cet autre univers. Elwood avait six ans quand ses parents avaient mis les voiles et il y voyait un point commun entre elle et lui, car c’est à ce moment-là qu’il avait ouvert les yeux sur le monde.

Il eut (le père d’Elwood) à peine le temps de sortir de sa voiture—tout le monde savait que les Blancs lynchaient les Noirs en uniforme, mais il n’aurait jamais imaginé être un jour pris pour cible. Pas lui. Une bande de Blanc jaloux de son uniforme et effrayés par ce monde qui autorisaient les Noirs à en porter un.

Changer la loi, très bien, mais ça ne changera pas les gens ni leur façon de traiter leurs semblables. Nickel était un établissement raciste jusqu’à la moelle – la moitié du personnel enfilait probablement un costume du Klan tous les week-ends – mais aux yeux de Turner sa cruauté allait plus loin que la couleur de la peau ?

Durant l’été 45, un jeune garçon fit un arrêt cardiaque dans une cage à sueur, une punition courante à l’époque, et le médecin légiste qui l’examina conclut à une mort naturelle. Imaginez-vous cuire dans une boite en métal jusqu’au moment où votre cœur lâche, à bout de forces.

Fuir était une folie, ne pas fuir aussi. En regardant ce qui s’étendait à l’extérieur de l’école, en voyant ce monde libre et vivant, comment ne pas songer à prendre le risque vers la liberté ? à écrire soi-même son histoire pour changer. S’interdire de penser à la fuite, ne serait-ce que pour un instant, c’était assassiner sa propre humanité.

Chaque année en novembre, le marathon ébranlait son scepticisme à l’égard de l’humanité en lui montrant qu’ils étaient tous solidaires dans cette ville crasseuse, une étrange famille.

Lu en novembre 2020

Publié dans Non classé

« Apeirogon » de Colum McCann

Je vous parle aujourd’hui d’un livre très particulier et d’une chronique que j’ai eu du mal à simplifier, tant elle ressemblait à une dissertation de quinze pages ou plus. Il s’agit donc de :

Résumé de l’éditeur :

Apeirogon. Une figure géométrique au nombre infini de côtés.

En son cœur, deux pères.

Un palestinien, un israélien, tous deux victimes du conflit, qui tentent de survivre après la mort de leurs filles. Abir Aramin, 1997-2007. Smadar Elhanan, 1983-1997. Il y a le choc, le chagrin, les souvenirs, le deuil. Et puis l’envie de sauver des vies. Ensemble, ils créent l’association « Combattants for Peace » et parcourent le globe en racontant leur histoire pour susciter le dialogue.

Et un nombre infini de côtés.

Toutes les facettes d’un conflit, qui est à la fois historique, politique, philosophique, religieux, musical, cinématographique, géographique. Une tragédie infinie qui happe le lecteur, l’absorbe, lui donne une responsabilité et l’engage à comprendre, à échanger, pour entrevoir un nouveau futur. Une tentative d’apaisement.

Une œuvre plurielle au cœur d’une tragédie infinie. Dans une forme inédite, flirtant avec la poésie et la non-fiction, Colum McCann explore les facettes du conflit israélo-palestinien, dans une quête sensorielle de deux notions essentielles : la justice et la paix.  

Ce que j’en pense :

On fait la connaissance de deux amis, que l’on va suivre tout au long du roman. L’un, Bassam, est Palestinien, l’autre, Rami, est Israélien, tous les deux sont des pères en deuil, chacun ayant une fille tuée dans ce conflit qui n’en finit pas, à coup de pierres d’un côté et de balles en caoutchouc dont le cœur est en fait constitué de métal.

Bassam a passé plusieurs années en prison après avoir lancé des grenades sur des jeeps israéliennes, et il y a subi un traitement particulièrement dur. Une fois libéré, il s’est marié, a eu des enfants, s’est construit une nouvelle vie. Il est musulman pratiquant. Sa fille Abir, a été assassinée à l’âge de 10 ans par une balle perdue alors qu’elle allait acheter des bonbons, un bracelet de bonbons pour être tout à fait précise, bracelet que son père conservera longtemps.

« La balle était faite de métal en son cœur, mais revêtue à son extrémité d’un caoutchouc vulcanisé spécial. Lorsqu’elle heurta le crâne d’Abir, le caoutchouc se déforma légèrement, puis retrouva sa forme originelle, sans causer le moindre dégât notable à la balle elle-même. »

Rami est Israélien, un « Jérulasémite de la septième génération » comme il aime à  le dire ; sa fille Smadar a été victime d’un commando palestinien qui s’est fait exploser dans une boutique où elle allait acheter de livres pour l’école.

Tous les deux auraient pu sombrer dans la haine, le désir de vengeance, mais malgré l’immensité de leur chagrin, ils décident de s’engager pour la paix, dans un groupe de discussion, « Le Cercle des parents » composé de personnes ayant perdu un enfant, un proche pendant cette guerre. Ils se réunissent dans un hôtel au milieu des pins : « l’hôtel Everest de Beit Jala, dans la zone B sur une colline faisant face à la station de baguage des oiseaux. »

On rencontre aussi leurs épouses, Salwa et Nurit et leurs autres enfants mais elles ne s’expriment pas forcément de la même manière que leurs époux, notamment le groupe de parole. Mais, chacun respecte la manière dont l’autre évolue dans le processus de deuil.

Ce roman est un OVNI : l’exercice de style en lui-même est déjà génial ; 1001 chapitres d’une intensité et d’une longueur différentes chaque fois, avec une petite touche qui ne peut que plaire au lecteur, car il y a deux chapitres 500 un pour chacun des protagonistes, le 1001 s’intercalant entre les deux et ensuite le décompte repart dans l’autre sens, de 500 à 1.

Souvent, l’auteur nous offre une image ou une photo comme contenu, ou encore une citation pour adoucir le propos :

« Chapitre 32 :  le garde-frontière qui tira la balle avait dix-huit ans. »

Chapitre 81 : « être avec toi ou ne pas être avec toi est la mesure de mon temps. » Borges

Il nous propose aussi d’autres entrées, comme autant de côté de l’Apeirogon : le funambule, les migrations des oiseaux, François Mitterrand dégustant des ortolans, la tête dissimulée sous un torchon en présence de ceux qui l’accompagnent et ne font qu’assister, le silence troublé par le bruit des os qu’il est en train de broyer. On a même la manière de préparer ses pauvres oiseaux, qui n’a rien à envier au traitement des oies et des canards pour le foie gras…

On rencontre Jorge Luis Borges arpentant les rues de Jérusalem en 1970 ou le funambule Philippe Petit qui se déplace sur un fil de quelques centimètres, habillé aux couleurs du drapeau et qui voulait en profiter pour sortir une colombe de sa poche au cours de la traversée, mais en guise de colombe on lui donné un pigeon, qui ne voulait pas s’envoler. Le pigeon a préféré voler au-dessus de sa tête, et il se demandera toujours pour quelle raison.

On rencontre au passage, Godefroy de Bouillon, les Croisades du XIIe siècle pour aller quelques instants plus tard en 1990 ou en 700 avant Jésus Christ car des constructions, des murs érigés évoquent d’autres évènements de l’Histoire. On va de Space X à la visite des camps de concentration par la Croix Rouge, l’opéra de Therienstadt, de la Kabbale à Sinead O’Connor et à la mystérieuse œuvre musicale de John Cage, « As slow as possible » extrêmement lente dont une seule est prolongée indéfiniment avant de passer à la suivante, j’ai eu l’occasion de voir un mini-reportage sur ARTE, je crois et cette note qui dure, je n’ai pas apprécié je l’avoue…

L’auteur parle souvent des migrations des oiseaux qui passent toujours dans ce couloir aérien, des frégates, des perdrix dont les noms ont été accolés à des engins de guerre : les drones perdrix, dont l’élaboration a été conçue en fonction des caractéristiques de vol des oiseaux… Et surtout, anonyme, tentant de passer inaperçu, parmi tous ces oiseaux, un dirigeable, en vol stationnaire ou du moins très lent pour tenter de passer inaperçu, rempli d’ordinateurs qui espionnent en permanence : ils pourraient même déchiffrer une plaque d’immatriculation…

On croise de nombreux autres protagonistes, tous ceux qui ont participé aux négociations de paix entre Israël et la Palestine, depuis les débuts de la création de l’État d’Israël, ceux qui ont participé à l’armement des deux camps…

Ce qui frappe, dans ce roman aux multiples entrées, c’est la capacité de résilience de Bassam et Rami qui racontent encore et encore leur drame devant des auditoires différents, ayant l’impression de répéter en boucle alors qu’en fait la narration est chaque fois différente en fonction des personnes qui écoutent.

J’ai aimé le fait que Bassam se passionne pour l’holocauste au point de rédiger un mémoire, ou encore l’anecdote des sculptures de Brancusi : « Oiseau dans l’espace » dont un exemplaire a été intercepté par les douaniers américains qui l’ont fait entrer dans la catégorie des « ustensiles de cuisine » …

J’ai adoré ce roman, car il est différent de tout ce que j’ai pu lire jusqu’à présent, la variation des thèmes abordés le processus de narration, les personnages… Tout, absolument tout. Il a 1001 portes d’entrée, autant de manières de l’interpréter car il est rempli de symboles.

Je l’ai refermé il y a bientôt quinze jours et j’ai eu un mal fou à rédiger cette chronique, car j’avais des notes partout, et dans la version e-book, des surlignages innombrables et une telle frustration de ne pas pouvoir voir les photos que propose Colum McCann que je me suis offert le livre en version papier pour avoir le plaisir de m’en imprégner, ne pas passer à côté du moindre détail.

Je me rappelle avoir eu les mêmes difficultés avec « Boussole » de Matthias Enard, avec des piles partout sur la table, des notes, des sous-notes et peut-être même sous-sous-notes et je n’ai jamais pu rédiger ma chronique…

En fait, cette chronique ne plaît pas encore car je pars dans tous les sens (1001 bien-sûr !) et elle est nettement en dessous de ce que j’ai pu ressentir en lisant ce roman, j’espère que l’auteur ne m’en voudra pas si par miracle il s’avérait qu’il tombe dessus !

La couverture est à l’image du récit, très belle : sur fond noir des milliers d’oiseaux dorés qui volent de concert, et perdus aux deux extrémités deux colombes blanches, Bassam et Rami, Palestine et Israël en paix…

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Belfond qui m’ont permis de découvrir ce roman et la plume de l’auteur que j’ai très envie de retrouver avec par exemple « Et que le vaste monde poursuive sa course folle »

#Apeirogon #NetGalleyFrance

L’oiseau dans l’espace de Constantin Brancusi

L’auteur :

COLUM McCANN est né en 1965 à Dublin et vit aujourd’hui à New York. Lauréat des prestigieux prix de littérature irlandaise Hennessy (1992) et Rooney (1994) pour ses nouvelles, il est l’auteur de trois recueils : La Rivière de l’exil, Ailleurs, en ce pays et Treize façons de voir.

On lui doit également six romans : Le Chant du coyote, Les Saisons de la nuit, Danseur, Zoli, Et que le vaste monde poursuive sa course folle – prix littéraire du Festival du cinéma américain de Deauville, élu Meilleur Livre de l’année par le magazine Lire et lauréat du prestigieux National Book Award – et Transatlantic, tous parus chez Belfond et repris chez 10/18.

Il est aussi le maître d’œuvre d’Être un homme (Belfond, 2014), qui rassemble 75 textes d’auteurs majeurs de la scène internationale pour son association, Narrative 4, et d’un texte à dimension autobiographique, Lettres à un jeune auteur (Belfond, 2018).

Les droits d’adaptation cinématographiques d’Apeirogon ont été achetés par Steven Spielberg.

Extraits :

La salle comportait deux grands canapés, une longue table et huit chaises rouges. Personne, au début, ne s’assit sur les canapés. Ils s’assirent aux deux extrémités de la table et les mots par lesquels ils pouvaient se désigner les uns les autres, étaient déjà chargés : musulman, arabe, juif, soldat, terroriste, combattant, martyr, occupant, occupé. Onze personnes en tout : quatre Palestiniens, sept Israéliens…

Peu à peu, Bassam se rendait compte que leur vrai point commun était que tous avaient un jour voulu tuer des gens qu’ils ne connaissaient pas.

Il parlait à des universitaires, des artistes, des écoliers, des Israéliens, des Palestiniens, des Allemands, des Chinois, à qui voulait l’entendre. Des groupes chrétiens. Des scientifiques suédois. Des délégations de la police sud-africaine. ; Leur pays, leur disait-t-il, avait été rédigé sur une toile minuscule. Israël pouvait tenir dans le New-Jersey. La Cisjordanie, était plus petite que le Delaware. On pouvait faire entrer quatre bandes de Gaza dans Londres…

Peu importait, s’ils répétaient les mêmes mots à longueur de temps. Ils savaient que les gens auxquels ils parlaient les entendaient pour la première fois : ils étaient au début de leurs propres alphabets.

Il avait appris que le remède au destin était la patience.

La question qu’il (Einstein) souhaitait poser à Freud était celle-ci : estimait-il possible de guider le développement psychologique de l’humanité, de façon à la rendre résistante aux psychoses de la haine et de la destruction, libérant ainsi la civilisation de la menace permanente de la guerre.

Il commença à travailler à son mémoire de maîtrise : « L’holocauste, usage et abus de l’Histoire et de la mémoire ». Il le rédigea à la main. Il pensait en arabe mais écrivait en anglais. Il savait que ce n’étaient pas des idées nouvelles, qu’elles l’étaient seulement pour lui. Malgré tout, il se sentait comme un explorateur. Il s’était naufragé en pleine mer.

Le plus grand Jihad, dit-il, était la capacité à parler. Voilà ce qu’il faisait présentement. Le langage était l’arme la plus tranchante. Elle était puissante. Il voulait la manier. Il devait se montrer prudent. Mon nom est Bassam Aramin. Je suis le père d’Abir. Tout le reste provenait de là.

Comment, au juste, se demanda Bassam plus tard, comment Spielberg aurait-il filmé la balle en caoutchouc en train de fendre l’air ? Où aurait-il placé la caméra ?

Mitterrand disait que son ultime diner – les ortolans – réunirait en un seul repas le goût de Dieu, la souffrance du Christ et le sang éternel des hommes.

Rami savait pertinemment qu’ils devaient l’observer de temps en temps. Son téléphone était sans doute sur écoute. Ça ne le dérangeait plus. Il avait perdu tellement plus que ce qu’ils pouvaient surveiller…

Je répète : les nombres amicaux sont deux nombres différents reliés en ce sens que, quand on additionne tous les diviseurs stricts – à l’exception du nombre originel lui-même – les sommes de leurs diviseurs son égales…

Elle (Salwa) ne se rendait pas au Cercle des parents. Elle ne participait pas aux réunions de femmes. Non pas qu’elle fût en désaccord avec elles, mais c’était son silence, elle le savait.

A certaines choses, Rami le savait, il n’y avait pas de réponses à offrir, pas même à soi.

Sept siècles plus tard, une œuvre de John Cage devait être jouée dans la cathédrale. La partition de huit pages avait pour titre as Slow as Possible. Aussi lentement que possible. Le but de la musique était d’étirer les notes afin qu’elles résonnent, sans interruption, pendant encore six cent trente-neuf ans.

… La première note vibra dans toute la cathédrale en 2003. Dix-sept mois plus tard, une note fut ajoutée et la tonalité changea. Cette tonalité demeura ensuite constante : un bourdonnement.

Lu en octobre novembre 2020

Publié dans Cogitations

Blues covidien

Aujourd’hui exceptionnellement je ne parlerai pas de mes lectures. J’ai décidé de ressortir ma casquette professionnelle, j’aurais pu dire ma blouse (blues…) et mon sthéto, à défaut de mon divan…

Quand j’ai employé l’expression « blues covidien » que j’ai inventé de toutes pièces, lors de ma dernière chronique, je faisais référence à la gravité de la situation sanitaire. Sur Babelio, j’ai eu droit à un commentaire affirmant en gros que la maladie n’existait pas et qu’il s’agissait d’une manipulation…

Et oui, on avait les climatosceptiques, je préfère le terme « climato-négationnistes », on a maintenant les corona-sceptiques, on n’arrête pas le progrès.

La deuxième vague risque d’être encore plus dévastatrice que la première, alors qu’il suffisait de respecter les gestes barrière, de porter un masque (si vraiment un masque empêchait de respirer, il n’y aurait plus un chirurgien en vie depuis longtemps).

La liberté de chacun s’arrête là où commence celle des autres, alors si la génération TPMG (Tout Pour Ma Gueule) comme les appelle une de mes collègues bien plus jeune que moi, donc je ne suis pas dans le « c’était mieux avant », pouvait, pour quelque mois regarder un peu plus loin que son nombril et essayer d’éprouver un peu d’empathie pour les autres ce serait bien.

Il faut penser que, si le virus est moins dangereux pour les personnes jeunes (on en trouve quand même en Réa), elles peuvent le transmettre à leurs grands-parents qui eux risquent d’y rester. La liberté individuelle risque de devenir « permis de tuer » si l’on n’y prend pas garder.

J’aimerais bien savoir si toutes les personnes qui invoquent Orwell pour légitimer leur « liberté individuelle » ont vraiment lu « 1984 » ….

Les soignants (qu’on ne pense même plus à applaudir !) sont au bout du rouleau, les lits d’hospitalisation en Réa sont au bord de l’asphyxie, et depuis un mois, l’Ordre des médecins font appel aux médecins retraités pour soulager et aider. Idem pour les infirmières.

Les interventions chirurgicales les prises en charge de patients atteints d’autres pathologies sont déprogrammées, ce qui a déjà eu des conséquences et certaines maternités ont été fermées.

Je fais partie des personnes à risques à cause d’une maladie chronique, et à la retraite depuis dix ans donc je n’ai pas pu répondre à la demande de l’ordre des médecins ce qui a été très douloureux pour moi, et deux médecins retraités qui ont répondu présents sont décédés du COVID, il est hors de question que le dise la COVID, comme si la seule préoccupation de l’OMS était de donner un genre à un sigle…

Je précise, que mon mari et moi, nous avons décidé depuis longtemps de nous auto-confiner : nous sortons pour promener le chien, avec le masque et aller à nos rendez-vous médicaux, soins… le gouvernement ne veut pas stigmatiser les personnes âgées en les priant de rester chez eux, car ce serait discriminatoire, mais en gros en appelle à leur sens des responsabilités, alors on a anticipé!

A Grenoble, il a été envisagé de réquisitionner la patinoire pour « entreposer » les cercueils, tant les PFI sont débordées…

Si l’on ne fait pas attention aujourd’hui, il y aura une troisième vague au printemps, et ce que je redoute le plus une quatrième vague qui sera psychiatrique celle-là.

Voilà, je ne veux stigmatiser personne, je veux simplement faire appel au bon sens, exprimer mes craintes qui sont à mon sens justifiées et ayant terminer ce coup de gueule, je retourne à la rédaction de ma chronique de « Apeirogon » qui me donne du fil à retordre… j’espère que vous ne m’en voudrez pas pour ma franchise et continuerez à suivre mes chroniques.

Voici quelques liens pour étayer mes propos :

Lettre n°15, Samedi 7 NovembreCrise sanitaire COVID 19Dr Pascal JALLON , Président du CDOM38  Progression Alarmante de l’Epidémie  Chers confrères et chères consœurs, L’épidémie continue son évolution galopante avec un nombre d’hospitalisation en nette augmentation.  Les Réas ont été « Upgradées » pour accueillir un nombre plus important de patients. Ceci  a été possible par à la déprogrammation de la chirurgie (qui pose par ailleurs un certain nombre de problème pour la prise en charge des patients non Covid),  la fermeture des salles de Bloc et le redéploiement les Infirmières de bloc et anesthésistes et des services. Tous les établissements de l’agglomération se sont organisés pour accueillir les patients dans des unités d’hospitalisation ou en réanimation. Nous sommes confrontés à un nombre croissant de patients malades du COVID en EHPAD avec un nombre de décès important…et nous avons toujours besoins de médecins pour aider ces établissements. Face à cela les médecins traitants doivent gérer des fins de vie à domicile et en EHPAD. Les aides aux soins palliatifs vous sont apportés par l’HAD ( Mise en place de  « FastHADCovid ») , la MSRI , ainsi que les hotlines que ce soit celles des soins palliatifs mais également celle de Gériatrie.        Cette semaine, Nous avons à déplorer le décès d’un médecin atteint du COVID. Nous adressons toutes nos condoléances à sa famille.                      Très confraternellementDocteur Pascal JALLON  
UrgentN’hésitez pas à nous contacter que ce soit pour vous porter volontaires ou pour des renseignements Entraide@38.medecin.fr Nous comptons sur vous 
Info Epidemio SAMU 4 Novembre Poursuite de l’augmentation de quasi tous les indicateurs.  Le taux de positivité des tests est de 32,7% sur l’Isère (+11,1% en 15 jours), 35,9% sur Grenoble métropole (+12,2% en 15j) et 40,1% pour les plus de 65 ans (+16,5% en 15 j). Le nombre de patients hospitalisé est de 347 (+146 en 8 jours) sur le CHUGA dont 56 en soins critiques (+22 en 8 jours), 98 au GHM (dont 12 en USC), 19 aux cèdres et 16 à Belledonne. Il y a 80 patients en soins critiques (réa+USC) sur l’agglo. L’incidence est à 771/100 000 en Isère, 780 sur Grenoble métropole et 842 sur Grenoble pour les + de 65 ans
Evolution du nombre de personnes hospitalisées pour COVID-19 et du nombre de nouvelles personnes hospitalisées pour COVID-19 en Auvergne-Rhône-Alpes
Point épidemio régional:     https://www.auvergne-rhone-alpes.ars.sante.fr/system/files/2020-11/20201105_PER_COVID19_ARA.VF_.pdf Point épidemio National :    https://www.santepubliquefrance.fr/maladies-et-traumatismes/maladies-et-infections-respiratoires/infection-a-coronavirus/documents/bulletin-national/covid-19-point-epidemiologique-du-5-novembre-2020 La Brève du Conseil de l’Ordre National  : Sur le site du CDOM 38

https://www.santepubliquefrance.fr/maladies-et-traumatismes/maladies-et-infections-respiratoires/infection-a-coronavirus/documents/bulletin-national/covid-19-point-epidemiologique-du-5-novembre-2020

Publié dans littérature USA, Polars

« Les lumières de l’aube » de Jax Miller

Petit intermède polar aujourd’hui pour changer un peu avec ce roman :

Résumé de l’éditeur :

30 décembre 1999, Welsh, Oklahoma. Lauria Bible et sa meilleure amie Ashley Freeman, 16 ans, passent la soirée ensemble chez les Freeman. Le lendemain matin, le mobile home familial est en feu et les deux jeunes filles ont disparu. Les corps des parents d’Ashley, sont découverts dans les décombres, deux balles dans la tête.


L’affaire est restée non résolue et les jeunes filles n’ont jamais été retrouvées.
Que s’est-il réellement passé cette nuit-là ? Entre règlement de compte sur fond de trafic de drogue, vengeance, corruption et négligence policière, Jax Miller nous plonge dans les villes oubliées de l’Amérique profonde, loin des lois, là où les plus sombres secrets peuvent s’épanouir.

Ce que j’en pense :

Comme prévu, Lauria Bible est allée dormir chez son amie Ashley Freeman. Nous sommes le 30 décembre 1999, le réveillon et l’an 2000 pointent le bout de leur nez, mais hélas, elles ne le verront pas car dans la nuit le mobile home prend feu dans des conditions étranges.

Le shérif arrive sur les lieux avec son équipe de bras cassés et bizarrement sous les cendres, on ne retrouve qu’un corps, celui de Kathy, la mère d’Ashley. On en conclut que son mari, Danny se cache dans la forêt après avoir pris les filles en otages, donc rubalise, et on fait une battue.

Etrangement, le lendemain Lorene Bible et son mari retourne sur les lieux et découvrent sous la cendre le corps du père d’Ashley. L’enquête prend une toute autre direction, enfin aurait dû… Le shérif dépassé, on fait appel aux agents spéciaux, chacun se renvoyant la balle.

Jax Miller nous raconte dans ce roman une histoire vraie qui a tenu en haleine tout l’Oklahoma, et l’incurie du shérif et de ses adjoints est incommensurable… Ce sont les époux Bible qui vont faire des recherches, ainsi que l’auteure. C’est devenu l’affaire Freeman-Bible, « une histoire vraie qui dépasse la fiction ».

Pour les Freeman, la famille penche pour crime commis par les flics, car un an auparavant le frère d’Ashley a été tué « accidentellement » lors d’un contrôle, l’adjoint du shérif (qui n’est autre que son frère) aurait cru avoir aperçu une arme dans la main du jeune homme de dix-sept ans et les parents coulaient obtenir réparation…

Pour les Bible, on cherche plutôt à savoir où sont passées les deux jeunes filles âgées de seize ans, qu’on n’a toujours pas retrouvées, et ils explorent la piste de la drogue, Danny étant connu pour être un consommateur régulier de cannabis.

Jax Miller va enquêter, rencontrer les protagonistes, les Bible, la famille des Freeman : les parents de Kathy, le demi-frère de Danny, mais aussi ceux qui ont enquêter à  l’époque, les agents spéciaux, le shérif et son frère, les détectives privée, allant jusqu’à rencontrer des malfrats, drogués à fond à la « meth », la méthamphétamine, , qu’ils fabriquent dans leur grange, leur sous-sol, et tout le monde le sait. Ils sont pervers, et quand ils sont sous l’emprise de la drogue, deviennent hyper-violent, et pendant leurs « parties » torturent les femmes, les violent…

Jax Miller est touchante tant par son désir de trouver les coupables que par ses crises d’angoisse, ses peurs qu’elle tente de contrôler par des pratiques respiratoires, perdant le sommeil, l’appétit coupé car personne ne va lui faciliter la tâche, menaces de mort comprises.

L’incurie des enquêteurs est stupéfiante c’est le cas de le dire, au pays des « experts », on ne trouve pas d’indices, parce qu’on n’en cherche pas en fait….

J’ai choisi ce roman car j’ai bien apprécié un précédent roman de Jax Miller : « Les infâmes » et même si je trouve son enquête intéressante et si j’admire son opiniâtreté je n’ai pas réussi à m’intéresser vraiment à ce livre, même si l’affaire en elle-même est intéressante, j’ai souvent décroché, je me suis perdue dans les noms de protagonistes, ne me souvenant plus si Untel était un policier ou un truand et il m’a fallu du temps pour en arriver à bout…

Bref, je suis restée sur ma faim, je cherchais un polar haletant pour lutter contre le blues covidien, mais cela n’a pas vraiment marché.

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Plon qui m’ont permis de découvrir ce roman et de retrouver la plume de son auteure.

#Leslumièresdelaube #NetGalleyFrance

7/10

Extraits :

Le shérif m’a dit un jour que cette région de l’Oklahoma était hantée. Une fois qu’on en faisait partie, on ne pouvait plus jamais la quitter.

Les secrets sont là, dans les murmures de la prairie de l’Oklahoma, dans ses railleries. Et, tandis que des ombres imaginaires se meuvent autour de moi, j’apprends que, s la prairie est joueuse le jour, elle joue des tours la nuit. Quelque part, ici, une conclusion sera peut-être enfin trouvée. Comme je ne cesserai de le répéter, la prairie a ses méthodes.

Pourtant, ce qui m’aide le mieux à me rapprocher de Lauria est son classeur d’écolière, rempli de rédactions écrites pendant les mois précédant sa disparition.

Lorene Bible n’est pas comme la plupart des mères. Elle reste campée sur ce stoïcisme du Midwest qui a forgé les générations passées ; dans l’Amérique rurale, une culture du « garde tes larmes pour ton oreiller » tient tête aux désastres.

Ce n’était pas le seul devoir que Nutter et les autres agents mandatés par l’OSBI avaient négligé : ils n’avaient pas non plus fouillé le mobile home. Pas un meuble n’avait été retourné ; pas une trace de cendres ne tachait leurs vêtements…

Je trouve intéressant qu’ils aient décidé non seulement de boucler l’enquête si vite, mais aussi de la confier à un potentiel suspect.

Cette enquête change les ombres de ma psyché épuisée en assassins toujours prêts à venir à ma rencontre, nageant dans la paranoïa et les hallucinations fugaces…

C’était une ville pieuse de la Ceinture biblique de l’Amérique, mais le Dieu que ses habitants vénéraient restait parfois introuvable, et, pour pallier ce manque, beaucoup avaient cherché de nouvelles béquilles. A la fin des années 1990, la meth régnait en maître, accueillant à bras ouverts les fatigués et les accablés, puis les chômeurs et les déracinés.

J’ai toujours eu l’impression que les Freeman se concentraient sur le « pourquoi » des crimes commis contre leur famille, tandis que les Bible préféraient se concentrer sur le « où »…

Je n’ai pas besoin de m’aventurer très loin dans la campagne pour constater l’emprise que la meth a sur ce comté, une épidémie qui glisse comme une savonnette entre les doigts du shérif.

Lu en octobre novembre 2020

Publié dans littérature USA, Rentrée littéraire

« Betty » de Tiffany McDaniel

Puisque nous sommes à l’heure américaine, ces derniers temps, je vous parle aujourd’hui d’un livre de la rentrée qui m’a particulièrement touchée :

Résumé de l’éditeur :

« Ce livre est à la fois une danse, un chant et un éclat de lune, mais par-dessus tout, l’histoire qu’il raconte est, et restera à jamais, celle de la Petite Indienne. »


La Petite Indienne, c’est Betty Carpenter, née dans une baignoire, sixième de huit enfants. Sa famille vit en marge de la société́ car, si sa mère est blanche, son père est cherokee. Lorsque les Carpenter s’installent dans la petite ville de Breathed, après des années d’errance, le paysage luxuriant de l’Ohio semble leur apporter la paix. Avec ses frères et sœurs, Betty grandit bercée par la magie immémoriale des histoires de son père. Mais les plus noirs secrets de la famille se dévoilent peu à peu. Pour affronter le monde des adultes, Betty puise son courage dans l’écriture : elle confie sa douleur à des pages qu’elle enfouit sous terre au fil des années. Pour qu’un jour, toutes ces histoires n’en forment plus qu’une, qu’elle pourra enfin révéler.

Betty raconte les mystères de l’enfance et la perte de l’innocence. À travers la voix de sa jeune narratrice, Tiffany McDaniel chante le pouvoir réparateur des mots et donne naissance à une héroïne universelle.

Ce que j’en pense :

On fait la connaissance de Betty par une discussion qu’elle a avec son père, qui lui raconte une jolie histoire : son cœur est en verre et contient un oiseau et il se briserait s’il venait à la perdre, libérant l’oiseau qui s’envolerait alors vers le ciel guidant l’âme vers le Paradis.

Son père, Landon Carpenter, Cherokee de père et de mère, est né au début du XXe siècle et rencontre une jeune fille, Alka Lark qu’il venait de cueillir des champignons (des trompettes de la mort, serait-ce un signe ?) et ils font l’amour. Il a 29 ans, elle en a dix-huit et se retrouve enceinte. Elle va se faire battre à coups de ceinturon par son père, alors que la mère ne dit rien : enceinte c’est un scandale et en plus ce n’est pas un Blanc…apprenant cela, Landon va aller lui infliger une sévère correction. ainsi commence le récit :

DEVENIR FEMME, c’est affronter le couteau. C’est apprendre à supporter le tranchant de la lame et les blessures. Apprendre à saigner. Et malgré les cicatrices, faire en sorte de rester belle et d’avoir les genoux assez solides pour passer la serpillère tous les samedis.  

Sont-ils vraiment amoureux, on le suppose ; en tout cas, ils vont sillonner le pays, avoir huit enfants, Betty étant la sixième. Deux vont mourir jeunes: Yarrow et Waconda. La famille vit des petits boulots du père mais un jour, la mère veut rentrer dans sa ville natale Breathed, dans l’Ohio et un ami lui procure une maison, où une famille a été massacrée, ce qui alimente toutes sortes de légendes. On va voir grandir Betty, au milieu de l’immense jardin, où son père arrive à faire pousser toutes sortes de légumes, de fruits, arbres, plantes dont il tire des potions qui ont des vertus thérapeutiques.

Dans la famille, il y a le fils aîné, Leland, peu fréquentable, puis deux sœurs Fraya, sage raisonnable, et Flossie qui ne songe qu’à devenir comédienne et se comporte toujours comme si elle avait un public en face d’elle, ensuite Betty qui ressemble beaucoup à son père, puis les deux petits frères de Betty : Trustin très habile en dessins, fusain notamment et le petit dernier Lint, enfant angoissé, affligé d’un bégaiement.

Alka, la mère donc, a un comportement plutôt étrange, on se demande parfois si elle aime ses enfants, notamment Betty qu’elle surnomme entre autres, Pocahontas…

Tiffany McDaniel nous raconte l’enfance de Betty, qui en est fait l’histoire de sa propre mère, dans cette Amérique des années cinquante et soixante, la difficulté d’être une enfant « sang-mêlé » typés puisque sa peau est sombre, ses cheveux très noirs comme son père. On assiste à la cruauté des enfants à l’école, mais aussi des instituteurs qui la traitent avec mépris. Polly la Peau-Rouge, Tomahawk Kid, Pocahontas, squaw etc. etc. ils vont même jusqu’à baisser sa culotte pendant la récréation pour vérifier si elle a une queue !

L’auteure évoque le racisme, la pauvreté, les violences sexuelles, viol, inceste, suicide sans jamais tomber dans le pathos, elle nous dresse un tableau sans concession de l’Amérique profonde.

La mère est difficile à comprendre, avec des accès de violence, mais l’histoire nous révèle pourquoi, sans pour autant l’excuser, et le père est attachant, essayant de positiver, de relativiser, et la manière dont il vit en harmonie avec la Nature, en cultivant le sol sans l’appauvrir, en respectant les éléments, l’équilibre de la Terre Mère, racontant les légendes cherokees qui illuminent le récit. Il est un père rassurant, sécurisant, pour Betty et la puissance de l’amour paternel va structurer sa vie.

J’aime beaucoup la relation des Amérindiens avec la Terre, qu’il vénère, respecte alors que nous, Occidentaux nous l’exploitant à mort, la détruisant au passage au nom du profit. En fait, cette société matriarcale me plaît tellement plus que notre approche patriarcale pure et dure… Et à l’heure du Trumpisme triomphant, tous les mots et maux évoqués par l’auteur sont plus que jamais présent dans ces deux premières décennies du XXIe siècle

Ce roman est surtout une histoire de résilience, car cette petite fille endure toutes les méchancetés (et encore à l’époque il n’y avait pas les réseaux sociaux !) et s’accroche, elle se réfugie dans l’écriture, notant tout ce qui se passe d’important dans la famille comme à l’école, la violence dont elle est parfois témoin, sur des papiers qu’elle enferme dans des boites et elle les enterre dans la grange.

L’écriture est belle, pleine de poésie, les descriptions de la nature font voyager, donnent envie de caresser  les plantes, ou les animaux que l’on sent si proches et je rends hommage au passage à la belle traduction de François Happe ; c’est un roman qui va rester longtemps dans ma mémoire. Il a obtenu le Prix FNAC.

Bref, un superbe livre publié aux éditions Gallmeister dont je commence à explorer le catalogue, on leur doit notamment « My absolute Darling » encensé par les lecteurs l’an passé….

L’auteure :

Née en 1985 dans l’Ohio, Tiffany McDaniel est une romancière, poétesse et artiste visuelle américaine.

Auteure autodidacte sans formation artistique universitaire particulière, elle écrit de nombreux textes non publiés avant que son premier roman, « L’Été où tout a fondu » (« The Summer That Melted Everything », 2016), soit finalement accepté par un éditeur.


Son deuxième roman « Betty » (2020), particulièrement remarqué par la critique lors de sa parution en français, reçoit le prix du roman Fnac 2020. Tiffany McDaniel s’inspire de la vie de sa mère, une métisse cherokee, pour livrer un roman enchanteur et tragique.

Extraits :

Les temps changent pour ne jamais revenir, alors nous donnons au temps un autre nom, un nom plus beau, pour qu’il nous soit plus facile d’en supporter le poids, à mesure qu’il passe et que nous continuons à nous rappeler d’où nous venons.

Les autorités avaient décrété que les Cherokees devaient être « civilisés » ou expulsés. Ils n’ont eu d’autre choix que de parler l’anglais de l’homme blanc et de se convertir à sa religion. On leur a dit que Jésus était mort pour eux aussi.

A l’entrée de chaque carré, il avait planté des savonniers. Les arbustes n’étaient pas là pour faire joli, mais parce qu’ils constituaient un apport naturel en azote. Il savait toutes ces choses comme d’autres savent qu’ils peuvent acheter un engrais tout prêt dans un magasin.

Pas besoin de s’asseoir sur un banc pour entendre parler de la création divine, disait-il. Tout ce que vous avez à faire pour savoir qu’il existe quelque chose de plus grand, c’est aller vous promener dans les montagnes.  Un arbre prêche mieux que n’importe quel homme.

Je n’arrivais pas à comprendre comment elle avait pu endurer cela. J’arrivais encore moins à comprendre comment son cœur avait pu survivre, sachant que c’était sa propre mère qui l’avait portée sur la couche du diable. Que fait-on lorsque les deux personnes qui sont censés nous protéger le plus sont justement les monstres qui nous déchirent et nous mettent en pièces ?

La foudre, c’est le diable qui frappe à la porte du paradis, a-t-il dit. Il projette tout son corps contre la porte avec une telle force qu’il fendille le ciel. Le diable ne frappe à l, a porte du paradis que pendant un orage.

Il y avait des choses chez mon père qui commençaient à s’écailler, comme une peinture qui vieillit. Quand je lisais les livres que j’empruntais à la bibliothèque, je pensais que mon père – comme les histoires que ces livres racontaient – était né de l’esprit des écrivains.

J’étais bien trop jeune pour ça. Neuf ans seulement et j’étais là, à flotter au-dessus du monde, voyant des pères qui détruisaient leur fille. Des frères qui détruisaient leur sœur.

Toutes les mères sont envieuses de leurs filles,  dans une certaine mesure, parce que les filles ne sont qu’au début de leur jeunesse, alors que les mères voient la leur s’évanouir peu à peu…

Ne laisse pas une telle chose t’arrive, Betty. N’aie pas peur d’être toi-même. Faut pas que tu vives aussi longtemps pour t’apercevoir à la fin que tu n’as pas vécu du tout.

A ce moment-là, j’ai compris que les pantalons et les jupes, tout comme les sexes, n’étaient pas considérés comme égaux dans notre société. Porter un pantalon, c’était être habillé pour exercer le pouvoir. Porter une jupe, c’était être habillé pour faire la vaisselle.

La pensée m’est alors venue qu’être enfant, c’est savoir que le balancement du berceau nous rapproche et en même temps nous éloigne de nos parents. C’est le flux et le reflux de la vie qui, tour à tour, nous poussent vers les autres, puis nous en écartent, peut-être dans le but de nous faire acquérir la force nécessaire pour affronter l’instant où ce mouvement de balancier nous aura tellement éloigné de la personne que nous aimons le plus qu’elle ne sera plus là quand nous reviendrons vers elle…

Lu en novembre 2020

Publié dans Littérature française, Polars

« Écarlate » de Philippe Auribeau

Place à un polar aujourd’hui avec ce roman choisi d’abord pour son titre et également sur le résumé :

Résumé de l’éditeur :

Providence, 1931. Une troupe de théâtre est sauvagement assassinée alors qu’elle travaillait à l’adaptation du roman La Lettre écarlate. Si la piste d’un ancien anarchiste italien semble évidente pour la police locale, l’équipe fédérale de Thomas Jefferson flaire des raisons bien plus obscures. Une ombre plane sur ce meurtre… et sur ceux qui mènent l’enquête.

Après L’Héritage de Richelieu, roman de fantasy qui fait suite aux Lames de Cardinal de Pierre Pevel, Philippe Auribeau nous plonge dans un polar noir et fantastique dans l’univers du mythe de Cthulhu.

Ce que j’en pense :

J’ai choisi ce livre sur Babelio dans le cadre de l’opération « Masse critique mauvais genre » car j’ai flashé sur le titre et j’avais vraiment envie de retourner dans l’ambiance de « La lettre écarlate » de Nathaniel Hawthorne, que j’ai lu il y a quelques années et bien aimé.

L’intrigue se situe en 1931 à Providence, où une troupe de théâtre est sauvagement assassiné à l’arme blanche, les corps disposés d’une manière évoquant un meurtre rituel… Seule une comédienne échappe à la tuerie, mais elle a été frappée et abusée sexuellement. La police locale s’oriente sur le régisseur, Italien donc forcément suspect d’appartenance mafieuse, mais les policiers sont loin d’être à la hauteur, à part O’Riley alors on fait appel au BOI Bureau Of Investigation, l’ancêtre du FBI dirigé par Hoover.

C’est ainsi que débarque sur la scène de crime, à bord d’une belle Cadillac, Thomas Jefferson, accompagné de son chauffeur Noir Caleb Beauford et son assistante Diane Crane. Seul Thomas est agent du BOI, mais chacun à son rôle dans l’enquête. Au passage, on note que le directeur du théâtre est un harceleur notoire, aux mains baladeuses, et à la misogynie exemplaire, draguant même Diane lorsqu’elle l’interroge… on pense bien-sûr à Weinstein…

Les pistes sont multiples et je me suis replongée avec plaisir à l’époque de la prohibition, des gangs mafieux, les Irlandais et les Italiens, je m’attendais presque à retrouver Eliott Ness à un coin de rue ou Al Capone dans un speakeasy alias speaky, autrement dit les bars clandestins de l’époque.

Ce roman m’a énormément plu, de fait de l’époque certes mais aussi, pour les débuts du BOI sous l’égide de Hoover, avec les flics et les politiciens corrompus, tout le sexisme qui pouvait régner à l’époque, vis-à-vis des jeunes comédiennes qui devaient forcément se laisser violer sans rien dire, les risques du métier, n’est-ce-pas ?

Les cent cinquante dernières pages sont magiques, car elles font la part belle à Nathaniel Hawthorne et ses descendants, et on rencontre aussi Lovecraft, qui va jouer un rôle dans l’enquête,  avec un hommage à la littérature au passage, ainsi que toutes les légendes qui ont pu tourner autour de « La lettre écarlate », le fameux Homme Noir à qui on attribue tant de puissance maléfique, en passant par les sorcières de Salem ou les rites sataniques, sans oublier un établissement psychiatrique haut en couleur lui aussi.

A l’époque, on avait la gâchette facile, alors il y aura des morts, des coupables tout désignés d’avance, pour que les trafics en tout genre restent protégés, sur fond de rapport d’autopsie ou de dossiers qui disparaissent.

C’est aussi l’époque des luttes syndicales, des idées communistes, de Sacco et Vanzetti, ce qui permet de revisiter l’histoire et rappelle que la crise de 29 a laissé bon nombre de personnes sur le carreau.

Thomas Jefferson (ses parents avaient de l’humour !)  est issu de ce que l’on appelle une grande lignée, il se déplace en Cadillac alors qu’il ne sait pas conduire, mais confie sa précieuse automobile à Caleb, alors que le racisme envers les Noirs se pratique ouvertement (est-ce que cela a beaucoup changé depuis les années trente, je ne crois pas…) et notre agent a des petits rituels : une croix dans son carnet chaque fois que quelqu’un lui demande s’il est de la même famille que l’ancien président pour jouer les chiffres à la loterie, ou qui ne voyage jamais sans un nombre impressionnant de costumes.

Caleb fait le sale boulot, récoltant des passages à tabac, Diane a toujours une idée d’avance, un flair, ou de l’intuition, une intelligence aigüe de l’aspect criminologique (cela n’existe pas encore à l’époque) des liens entre les évènements et le passé et elle note tout sur son carnet. Chacun a une personnalité particulière et cela les rend sympathiques. L’enquête est pleine de rebondissements ce qui rend le livre passionnant, une fois commencé il est difficile de le lâcher.

Notre trio fait marcher ses « petites cellules grises » comme dirait Hercule Poirot, car on est loin des techniques actuelles, ADN, spectromètre de masse, et autres joyeusetés que l’on peut retrouver dans les séries qui ont enchantés toute une génération, en particulier « Les experts » : un poil pubien bien caché qui n’échappe pas à l’œil exercé et permet d’identifier le criminel en deux temps trois mouvements… Je plaisante, je fais partie des mordus de ces séries…

La couverture rouge et noire est sublime, le titre et le nom de l’auteur sont en relief, y compris pour la quatrième de couverture, avec en minuscules, le texte de « La lettre écarlate » du moins je le suppose, car c’est écrit à la main, en rouge sur fond noir aussi, et vraiment en petites caractères….

Philippe Auribeau a une belle écriture, le rapide est rapide et le choix de chapitres courts entretient le suspense et capte l’attention du lecteur pour ne plus la lâcher.

Ce roman environ 460 pages et je l’ai littéralement englouti en à peine quarante huit heures, mon insomnie chronique n’a soudain pas dérangée !

Un grand merci à Babelio (opération masse critique mauvais genre) et aux éditions ACTUSF qui m’ont permis de découvrir ce roman et son auteur qui est connu sa série « L’héritage de Richelieu » qu’il me reste à découvrir dans une autre vie, vu l’état de ma PAL…

9,5/10

L’auteur :

Philippe Auribeau est né en 1974 à Aix-en-Provence et il lui a été impossible de s’en éloigner depuis. Il est passionné par les civilisations américaines, en particulier celle des Amérindiens, et aussi grand lecteur de Shakespeare, Dumas, Beaumarchais, Rostand… et de thrillers.

Il organise également tous les deux ans un événement ludique et littéraire nommé « Les Chimériades ».

Il est auteur d’une série « L’Héritage de Richelieu » (2016), qui prend pour cadre « Les lames du Cardinal » de Pierre Pevel et s’inscrit dans la continuité du jeu de rôle.

Extraits :

Caleb Beauford gara la Cadillac le long du trottoir. C’était une conduite bleu pâle, aux chromes rutilants et aux sièges de cuir blanc ivoire. Des passants suspendirent leurs pas pour s’émerveiller devant les courbes de la luxueuse automobile, avant que leurs visages ne se ferment en découvrant que son chauffeur était noir. Nombre d’entre eux passèrent alors leur chemin.

Je vais me renseigner auprès des flics. O’Riley m’a parlé de quelques risques dans le quartier, sans compter les Italiens et les Irlandais qui se chauffent régulièrement. Il doit bien y avoir quelques « speakies » ici et là… Mais ceux qui les tiennent assurent la sécurité dans les coins où ils se trouvent.

L’agent fédéral déboucha dans une grande salle emplie de fumée de cigares et de cigarettes. S’y déployaient une trentaine de tables. Elles étaient, pour la plupart, occupées par des noctambules en costume chic, des femmes aux tenues légères et quelques hommes d’affaires ou truands. La différence n’était pas toujours évidente.

Le « speakeasy » était luxueux. Il accueillait une bonne partie de la jeunesse de la ville, pour qui le parfum de l’interdit était aussi grisant que l’alcool et la drogue. Quelques notables, plantés autour des tables centrales, pavoisaient auprès de charmantes ingénues dont les regards trahissaient le manque d’intérêt pour leur projets politiques.

Cette citation plaira aux férus de la littérature et de sa petite histoire :

Vous le savez peut-être Nathaniel Hawthorne était le descendant direct du juge Hathorne, qui présida au procès des sorcières de Salem en 1692…

… Nathaniel Hawthorne eut beaucoup de mal à assumer cet héritage. La honte d’avoir un aïeul ayant présidé à un massacre d’innocentes a sans doute semé le trouble dans son esprit. C’est la raison pour laquelle il a fait le choix de changer de patronyme, devenant Hawthorne. Ceci est l’histoire connue. Ce qui l’est moins est que Nathaniel Hawthorne, avant de rédiger sa lettre écarlate, se lança dans des recherches minutieuses sur les mœurs de l’époque. Il éplucha les notes du juge Hathorne.

Alors que celle-ci est terriblement d’actualité :

Pour beaucoup, les valeurs qui nous sont proposées – imposées pourrai-je dire—nous ont conduit dans une situation inextricable de malheur et de pauvreté. L’âme a été sacrifiée sur l’autel du progrès et de la course aux richesses. La famille s’est morcelée. Ce qui a uni notre peuple est aujourd’hui prétexte aux déchirements…

Lu en octobre 2020