Publié dans Série TV

« Moloch » : Arnaud Malherbe

Une fois n’est pas coutume, j’ai envie de parler d’une série télévisée qui m’a bien plu, sur ARTE ma chaine préférée:

Résumé:

Au huitième étage d’une tour, dans une zone industrielle, au bord de la mer, un homme prend feu de manière inexpliquée, au milieu de la foule.

Louise, jeune journaliste stagiaire, s’invite parmi les policiers, pour obtenir des informations. Gabriel, psychiatre respecté mais mis à terre par le deuil de son enfant, prend un patient difficile : Jimmy. Chauffeur de bus, l’homme a des absences à répétition. Toutes les nuits, il se brûle volontairement à la flamme de sa cuisinière pour expier ses fautes, selon les préceptes d’une religion qu’il applique à la lettre. Louise apprend que la première victime consultait Gabriel. Une femme prend feu, dans un parc, face à son enfant.

Ce que j’en pense:

J’ai bien aimé cette série (en général, je suis la plupart des séries de ARTE le jeudi soir) l’intrigue est intéressante, flottant avec le paranormal : des personnes qui prennent feu sans aucune raison apparente, sans lien entre elles a priori. Une journaliste stagiaire, Louise, mène son enquête et sa hiérarchie ne lui facilite pas la tâche, à la recherche du scoop au départ mais c’est bien plus complexe.


En parallèle, Gabriel, psychiatre a du mal à se remettre de la mort de son fils avec des répercussions sur son couple. Intrigué par des évènements étranges autour de ses patients, il cherche lui aussi à comprendre.
j’ai beaucoup apprécié le jeu des acteurs et l’intrigue est de plus en plus passionnante. Olivier Gourmet est magistral et Marine Vacth assez étonnante. Je retiens aussi la performance de Marc Zinga dans le rôle du patient en proie à des hallucinations…

Les effets spéciaux sont spectaculaires de même que les jeux de lumière. Le regard magnétique de Marine Vacth, à lui seul, entretient le côté envoûtant de cette série et malgré tous ces embrasements, on ressent une sensation de fraicheur, entretenue par les longueurs de Louise dans la piscine, dans un crawl parfait, le soir, alors qu’il y a peu de monde dans le bassin…


Une réflexion intéressante sur la souffrance psychologique en relation avec le deuil et la maladie. Je mettrais quand même un petit bémol, un seul : la lenteur parfois dans certaines scènes.

https://www.arte.tv/fr/videos/086054-001-A/moloch-1-6/

Publié dans Littérature américaine, Polars

« Tombes oubliées » de Lincoln Child et Douglas Preston

Encore un intermède thriller, aujourd’hui, avec le dernier roman de ce duo d’écrivains bien connu des amateurs :

Résumé de l’éditeur :

Nora Kelly, de l’Institut archéologique de Santa Fe, est approchée par l’historien Clive Benton pour localiser le Campement perdu de l’expédition Donner, introuvable depuis 1847, afin d’y effectuer des recherches historiques… et mettre la main sur un trésor.

Benton a en effet trouvé le journal d’une victime de l’expédition, au cours de laquelle des pionniers, coincés par une tempête de neige dans la Sierra Nevada, n’ont eu d’autre choix que de s’entredévorer pour survivre…

Mais, outre de vieux ossements et quelques pièces d’or, ce qu’ils vont découvrir va faire grimper la température de plusieurs degrés. D’autant que la jeune agente du FBI Corrie Swanson, qui a rejoint Nora et son équipe, leur apprend que les fouilles en cours ont un lien avec des exactions commises de nos jours…

Dans le premier volet de cette nouvelle série, Preston & Child braquent le projecteur sur deux femmes, déjà croisées dans certaines des enquêtes de l’inspecteur Pendergast, du FBI, leur personnage fétiche.

Ce que j’en pense :

Clive Benton, historien de son état, s’est introduit par effraction dans la « Maison Donner » qui doit être démolie, à la recherché d’un carnet relatant une expédition qui s’est mal terminée en 1847, car l’un des protagonistes, Wolfinger, avait emporté un trésor constitué de pièces d’or dont la valeur actuelle serait évaluée à 20 millions de dollars.

Benton arrive à mettre la main sur le carnet qui appartenait à Tamzene Donner, partie avec son époux George et leurs cinq filles. Sur ce carnet elle avait noté tous les renseignements qu’elle avait pu récolter sur le Campement perdu, entre autres…

Les pionniers étaient, à peu près, au nombre de quatre-vingt-dix, et parmi eux des enfants.  Cette expédition a été tragique car bloqués dans le blizzard après s’être séparé en trois groupes, le troisième groupe s’est perdu. On dénombre de nombreux morts, ceux qui ne sont pas morts de faim ou de froid en ont été réduits au cannibalisme et sont devenus fous. Le trésor quant à lui a disparu. A-t-il vraiment existé ou est-ce un mythe ?

Deux campements ont été retrouvés et fouillés par les archéologues mais le troisième, celui qui nous occupe dans cette histoire était resté un mystère et surnommé « le Campement perdu »

Après avoir réussi à mettre la main sur le carnet, Clive Benton entre en contact avec Nora Kelly qui travaille pour l’Institut archéologique de Santa Fé sous la direction de Jill Fugit, qui n’intéresse surtout à la gestion économique de l’institut (économies et fouilles, cela ne va pas forcément bien ensemble !)

En même temps, un homme chargé de déterrer un corps clandestinement se fait assassiner, un autre à Paris et une série de meurtres (ou disparitions bizarres) frappe mystérieusement une famille dont un ancêtre a participé à la fameuse expédition. C’est une jeune policière, Corrie Swanson, fraichement émoulue du FBI se voit confier l’enquête dans une équipe sexiste…

Sous la direction de Nora, les fouilles commencent, des corps de personnes ayant participé à la fameuse expédition, sont mis à jour. Mais, si tout se passe bien dans les fouilles, des évènements bizarres se produisent, sous fond de légendes, de fantômes, telle la légende sur une petite fille morte à l’époque et dont on a coupé la jambe pour la manger ce qui donne lieu à moultes récits la montrant en train de circuler dans la forêt en boitant…  Les esprits sont là ?

J’ai planté le décor et bien sûr, on va voir débarquer notre jeune flic, car il se passe des choses étranges, un des participants a fait une chute dans un ravin alors qu’il avait quitté le camp, pour donner une sépulture décente, notamment à la petite fille … Alors qui est honnête, qui trahit, dans cette expédition ? quels sont les intérêts de chacun alors que le trésor commence à hanter les esprits, susciter des convoitises ?

J’ai bien aimé ce roman, m’immerger dans la forêt dans la difficulté de vivre dans la Sierra Nevada, se déplaçant à cheval, se levant tôt pour fouiller le sol à la recherche d’ossements. Je me suis prise pour Indiana Jones, je le reconnais et j’ai participé activement aux fouilles comme à l’enquête… Archéologue est un métier qui m’aurait bien plu aussi, alors chaque fois qu’on parle de tombes anciennes, ou de manuscrits, ou de préhistoire j’enfile ma panoplie et je me glisse dans l’équipement d’Indiana Jones ou Bones, ou autrefois dans celui de lord Carnarvon sur le site de Toutankhamon etc. etc.

Bref, j’ai adoré! cette lecture a été jouissive pour plein de raisons. Le mélange recherche archéologique et enquête policière est équilibré, des rebondissements nous guettent, tout en surfant sur l’histoire de la Sierra Nevada et des pionniers qui n’hésitaient pas à se lancer dans l’aventure, conquête de l’Ouest, ruée vers l’or et il faut bien reconnaître que Nora et Corrie ont des personnalités bien affirmées et sont attachantes. Tout comme Maggie, la cuisinière en chef de l’équipe qui mitonne ses petits plats en racontant les légendes.

La manière dont Cora prend soin des os qu’elle trouve, notamment la boîte crânienne, la nettoyant avec délicatesse et respect est touchante. Et il faut reconnaître que les scènes évoquant le cannibalisme ne soulèvent ni nausée ni terreur.

La couverture du livre a attiré mon regard immédiatement, et il m’est alors devenu impossible de passer mon chemin!

C’est la première fois que je lis un roman de Preston & Child, et il s’agit d’une nouvelle série, dans laquelle des protagonistes ont déjà participé aux séries précédentes, mais ne pas avoir lu les romans en question n’est pas gênant, les auteurs fournissant les détails importants. Par contre, j’ai une furieuse envie de lire d’autres romans de ces deux auteurs. Ma PAL en gémit d’avance et menace de se mettre en grève….

Un grand merci à NetGalley et aux éditions de l’Archipel qui m’ont permis de découvrir ce roman passionnant que j’ai lu avec avidité, goulûment accompagnée de mon mug de thé ou de mes galettes végétariennes (clin d’œil au cannibalisme) et de m’immerger dans l’univers de ces deux auteurs que j’ai hâte de retrouver, et vu le contexte anxiogène actuel, couvre-feu confinement et autres joyeusetés, je vais faire des provisions pour soutenir un siège, notamment la trilogie des aventures de l’inspecteur Pendergast pour commencer… Et sur ce bon appétit !

#TombesOubliées #NetGalleyFrance

8/10

Les auteurs :

Depuis Relic (1995), Preston & Child forment le duo le plus réputé dans l’univers du suspense. Ensemble, ils ont signé une trentaine de romans, dont 19 mettent en scène l’inspecteur Aloysius Pendergast, du FBI, le Sherlock Holmes des temps modernes.

En langue française, leurs romans, tous parus aux éditions de l’Archipel, dont le dernier Rivière maudite, se sont vendus à plus de 1,5 million d’exemplaires. « Preston & Child renouent avec la veine de leurs premiers romans, Relic et Le Grenier des enfers. » Publishers Weekly.

Extraits :

J’ai choisi des extraits assez caractéristiques du roman et qui dévoilent très peu de choses sur l’enquête…

Benton, historien de métier, connaissait mieux que quiconque le passé de cette région californienne qui s’était trouvée au cœur de la ruée vers l’or de 1849. On distinguait encore les trouées provoquées par l’extraction hydraulique. Les puissants jets d’eau avaient remodelé le paysage en transportant d’énormes quantités de graviers, à travers des écluses conçues pour retenir les paillettes d’or. Cette époque était révolue depuis longtemps et les collines qui s’étendaient au pied de la Sierra, à soixante-dix kilomètres de Sacramento, étaient largement dépeuplées.

Sur la page de garde s’étalaient quelques mots, rédigés d’une écriture féminine précise. C’est tout juste su l’émotion n’étouffa pas Benton. Ce trésor tant convoité, ce véritable Graal de l’épopée de l’Ouest américain existait bel et bien…

Une première expédition de secours est arrivée au mois de février. Ceux qui la composaient ont découvert des scènes d’horreur défiant l’entendement. L’un d’eux a raconté par la suite avoir découvert des enfants assis sur un rondin, le visage couvert de sang, en train de manger le foie et le cœur à moitié cru de leur propre père, des restes humains éparpillés autour d’eux…

Ce qui m’amène aux raisons de ma présence ici. Ainsi que je vous l’ai expliqué, on a retrouvé les deux principaux campements : celui du Lac Truckee et celui de l’Alder Creek. En revanche ce n’est pas le cas du Campement perdu…

… Je suis obsédé depuis toujours par l’énigme du Campement perdu. Je me suis évertué à le localiser pendant six ans en suivant différentes pistes, jusqu’au jour om j’ai décidé de mettre la main sur le journal de Tamzene.

Nora partait du principe que tout ce qui était enterré là avait été apporté par les membres de l’expédition Donner. De toute évidence, le foyer et les restes du refuge de fortune des pionniers se trouvaient au creux du vallon.

Il s’agit de l’un des signes caractéristiques du cannibalisme, provoqué par l’ouverture du crâne à l’aide d’une pierre…

… Cette usure est un autre signe évident du cannibalisme. Elle est apparue lorsque le crâne a été suit.

Il y a quelques années, j’ai exhumé les restes de jeunes gens assassinés par un tueur en série au XIXe siècle. J’ai également participe à l’excavation d’un site cannibale pueblo datant de la préhistoire en Utah…

Lu en octobre 2020

Publié dans Littérature anglaise, Thriller psychologique

« La femme parfaite » de J. P. Delaney

Place à un thriller psychologique, aujourd’hui, pour respirer un peu entre deux lectures difficiles, je dirais même pour reprendre mon souffle car je suis plongée dans un OVNI « Apeirogon », tellement dense que j’ai besoin de faire une pause de temps en temps, avec ce livre :

Résumé de l’éditeur :

« Ma chérie, il faut que je t’explique quelque chose », dit-il en prenant sa main. « Ce n’était pas un rêve. C’était un téléchargement. »

Lorsqu’Abbie se réveille à l’hôpital, elle ne se souvient de rien. L’homme à son chevet prétend qu’il est son mari. Il est un géant de la tech, le fondateur d’une des startups les plus innovantes de la Silicon Valley. Il lui dit qu’elle est une artiste talentueuse, la mère dévouée de leur jeune fils – et la femme parfaite.

Cinq ans plus tôt, elle aurait eu un grave accident. Son retour à la vie serait un miracle de la science, une révolution technologique dans le domaine de l’intelligence artificielle pour laquelle il a sacrifié dix ans de sa vie.

Mais alors qu’Abbie se souvient petit à petit de son mariage, elle commence à remettre en question les motivations de son mari, et sa version des événements. Doit-elle le croire quand il affirme qu’il veut qu’ils restent ensemble pour toujours ? Et que lui est-il vraiment arrivé cinq ans plus tôt ?

Ce que j’en pense :

Abbie se réveille à l’hôpital, et ne se souvient de rien : page blanche, elle ne sait plus qui elle est, ni ce qui a bien pu lui arriver et cerise sur le gâteau, Tim, son mari, lui apprend qu’elle a été « téléchargée » : elle est devenue un « cobot », un bijou d’intelligence artificielle. Tim lui a donné un « corps » entièrement artificiel, mais splendide, bien-sûr, il suffit de descendre une fermeture éclair pour voir ce dont elle est constituée et il lui a donné des « émotions », en fonction de ce qu’elle était dans sa vie d’avant.

« Le mot cobot est la contraction de « compagnon » et de « robot ». Des études menées avec des prototypes suggèrent qu’un robot peut soulager la douleur due à la disparition d’un être cher en apportant un réconfort, une présence, un soutien émotionnel durant la période de deuil. »

En fait, Abbie a disparu il y a quelques années et son mari fou de chagrin ne parvenant pas à faire son deuil l’a « reconstituée ». A priori, il a agi par amour et pour effacer son chagrin. Il lui « télécharge » régulièrement des « souvenirs ». Tim est un de ces géants de l’informatique et de la robotique avec son entreprise « Scott Robotics »

De retour à la maison, Abbie retrouve son fils Danny, victime d’un syndrome de Heller, un trouble désintégratif de l’enfance : tout allait bien jusqu’à l’âge de deux ans et brusquement il y a une régression, et les parents se retrouvent devant un enfant qu’ils ne reconnaissent plus. Danny semble la reconnaître mais il est chaperonné par Zian, son éducatrice très spéciale…  

A priori, c’était un couple idyllique, Tim le passionné de robotique, et Abbie, l’artiste, un mariage en grande pompe digne d’ Hollywood… En fait, les choses sont beaucoup moins romantiques que prévues, et on découvre peu à peu, la véritable personnalité de Tim, ses relations avec les membres de son équipe, et sa conception de la « femme » fait frémir. Certaines des formules qu’il emploie sont des perles….

Une histoire passionnante sur l’intelligence artificielle, que je ne tiens pas particulièrement dans mon cœur, ce n’est un secret pour personne car les dérives me font peur, sur le milieu Geek, sa misogynie, sur la perversion, en passant par les méthodes de prise en charge de Danny (les décharges électriques utilisées larga manu pour « rééduquer » les comportements non conformes… méthodes qui rappellent celles en cours dans la psychiatrie de l’ex-URSS, (mais ce n’était pas les seuls).

J’ai eu envie de lire ce roman, parce que j’avais apprécié un précédent roman de J.P. Delaney, « Mensonge » et je voulais retrouver son univers. Et je l’ai bien aimé, car l’intrigue est très intéressante ainsi que toutes les réflexions sur les robots et leurs dérives possibles, le milieu sexiste des entreprises de la Silicon Valley où le quota de femmes est impressionnant car elles brillent par leur absence : 5% de dirigeantes, et 10% des codeurs sont des femmes… ou encore le syndrome de Heller ou la place de l’éthique dans ce milieu…

La conception que se fait Tim de la femme est extraordinaire, la mère et la putain : Sigmund aurait beaucoup aimé le faire passer sur le divan, mais évidemment, cet « esprit lumineux » pense que la psychiatrie est une des voies d’exploration de la robotique : c’est sûr on se confiera sans problème à un robot. De toute manière Sigmund ne se plaisait-il pas à dire « le malade guérit avec ou sans thérapeute » …

Un petit mot sur l’idée imparable de Tim pour faire face à l’épuisement des énergies fossiles et aux océans de microplastiques, horizon 2050 :

« Les fermiers robotisés multiplieront la production alimentaire par vingt. Les soignants robotisés offriront à nos seniors une vieillesse digne. Les plongeurs robotisés nettoieront les dépotoirs que sont devenus nos océans. Etc., etc. Mais chaque étape doit être financée par les bénéfices de la précédente… »

On en reste sans voix, on pourrait rajouter « et tu vénèreras un Dieu : le Fric… mais il faudrait peut-être se rappeler que « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme » comme le disait à son époque notre ami Rabelais

Bref, j’ai beaucoup apprécié ce roman, thriller psychologique bien construit, que je n’ai plus lâché au bout d’une vingtaine de pages et devinez quoi ? J’avais de plus en plus envie de Abbie, donc l’IA gagne mais ne divulgâchons point !

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Fayard Mazarine qui m’ont permis de découvrir ce roman et de retrouver l’univers de J. P. Delaney dont il faut absolument que je procure « La fille d’avant »!

#Lafemmeparfaite #NetGalleyFrance

8/10

Extraits :

Tim Scott était, ou serait bientôt, à l’intelligence artificielle ce que bill Gates était aux ordinateurs, Steve Jobs aux smartphones et Elon Musk aux voitures électriques. On l’idolâtrait, on le craignait…

Quand un enfant meurt, c’est une tragédie aux yeux du monde entier. Les parents sont accablés par le chagrin, mais le chagrin peut s’estomper tôt ou tard. Le syndrome de Heller, lui, vous prend votre enfant et le remplace par un inconnu, un zombie brisé qui bave et habite son corps. D’une certaine manière, c’est pire que la mort. Car vous continuez à aimer cet inconnu, tout en portant le deuil de l’adorable petite personne que vous avez perdue.

Tu t’aperçois qu’il a tenté de réduire au maximum les différences entre ton nouveau corps et l’ancien. Ta poitrine se soulève et retombe, comme si tu respirais. Quand il fait froid, tu grelottes, et quand il fait chaud, tu dois ôter un vêtement. Le soir, tu vas te coucher dans une chambre d’amis, afin de ne pas déranger Tim, et tu dors, ou plus exactement tu passes en mode faible consommation, pendant lequel tu recharges tes batteries et télécharges d’autres souvenirs.

Quand tu y réfléchis, le travail de thérapeute fait partie des secteurs murs pour l’automatisation. Le but, c’est d’être constant et répétitif. Tout prouve qu’un robot peut accomplir cette tâche bien plus efficacement qu’un humain.

Tu fermes les yeux et laisses l’élixir du souvenir se répandre dans ton organisme, comme l’héroïne dans les veines du drogué.

Plus tu y réfléchissais « sérieusement », plus tu détestais cette idée du mariage. Quelle méthode ingénieuse, depuis toujours, pour contrôler les femmes ! L’épouse se donnait (ou était donnée par son père) à son mari, dont elle devenait la propriété…

Pour la plupart, on avait débarqué dans la Silicon Valley à une époque grisante, où une nouvelle génération semblait posséder enfin les outils et l’intelligence nécessaire pour changer le monde. Les hippies avaient essayé et échoué ; les Yuppies et les banquiers avaient eu leur chance. Maintenant, c’était à nous, les Geeks. On était gonflés à bloc, entreprenants, convaincus de la noblesse de notre mission…

L’idéalisme est simplement du réalisme à long terme.

Monachopsis, l’impression de ne pas se sentir à sa place…

Les gens ne veulent pas que leurs robots aient des sentiments. Parce que si les machines ressentent les mêmes choses que les humains, tôt ou tard, une âme sensible décidera qu’on doit les « traiter » comme des humains. Du coup, tout l’argument économique s’envole.

En fait tu souffrais du… comment on appelle ça ? … Le syndrome de Pangloss. Tout était toujours beau, génial et « parfait » dans ce nouveau monde extraordinaire que vous construisiez ensemble, Tim et toi. Beurk.

C’est pour cette raison qu’il existe si peu de mathématiciennes de premier plan. C’est Darwinien. Les hommes construisent des maisons, les femmes bâtissent le foyer…

Lu en octobre 2020

Publié dans Littérature française, Roman noir

« Né d’aucune femme » de Franck Bouysse

Je vous parle aujourd’hui d’un livre qui m’attendait sagement dans ma PAL titanesque depuis trop longtemps mais il suffit de lire un des romans de l’auteur pour avoir envie de lire tous les autres.

Résumé de l’éditeur :

« Mon père, on va bientôt vous demander de bénir le corps d’une femme à l’asile.
— Et alors, qu’y-a-t-il d’extraordinaire à cela ? demandai-je.
— Sous sa robe, c’est là que je les ai cachés.
— De quoi parlez-vous ?
— Les cahiers… Ceux de Rose. »

Ainsi sortent de l’ombre les cahiers de Rose, ceux dans lesquels elle a raconté son histoire, cherchant à briser le secret dont on voulait couvrir son destin.
Franck Bouysse, lauréat de plus de dix prix littéraires, nous offre avec « Né d’aucune femme » la plus vibrante de ses œuvres.
Ce roman sensible et poignant confirme son immense talent à conter les failles et les grandeurs de l’âme humaine.

Ce que j’en pense :

Gabriel, prêtre de son état, est appelé pour s’occuper de l’enterrement, en douce, anonyme de Rose : l’asile où elle était enfermée ne veut pas de sacrement, pensez donc, braves gens, une femme qui a tué son propre enfant ! on consent tout juste à écrire son prénom Rose et hop aux oubliettes…

En parallèle on rencontre un enfant qui s’est échappé d’une demeure bourgeoise d’où il n’avait pas le droit de sortir.

Une infirmière est venue, la veille, voir le prêtre pour lui dire, qu’elle avait caché des cahiers contenant le récit d’une pensionnaire sous les jupes de la morte et qu’il devait à tout prix les récupérer, car elle-même n’avait pas le droit de sortir quoique ce soit de l’asile.

On va découvrir ainsi la manière dont Rose a été vendue par son père Onésime, paysan pauvre qui a eu quatre filles (seul un petit gars aurait pu reprendre la ferme) à un monstre d’une cruauté sans pareille qui vit avec sa mère, aussi perverse (j’ai failli écrire tarée) que lui. Au début c’est la bonne à tout faire qu’on rudoie jusqu’au jour où cela va plus loin…

Seul, Edmond est gentil avec elle, essayant de la pousser à partir, mais elle n’a que quatorze ans, et comme il ne lui donne pas d’explications, elle reste.

Rose a appris à lire et à écrire dans sa famille, et elle lit régulièrement, en cachette, le journal du maître, ce qui explique comment l’idée d’écrire son histoire a pu surgir dans sa tête pour mettre des mots sur ses émotions, ses douleurs…

Franck Bouysse pimente son récit en entretenant le flou, le doute : Rose est-elle la femme qui est enterrée au début, ou est-ce une autre femme, et dans ce cas est-elle encore en vie ou non ? en fait on ne se pose pas la question, une fois immergé dans le roman, on se laisse porter par l’histoire.

Je vais utiliser des superlatifs essentiellement pour décrire ce roman : magistral, superbe, sublimissime, grandiose… d’une écriture ciselée, sculptée, travaillée comme une œuvre d’art.

J’ai adoré ce roman, qui patientait sagement dans ma PAL depuis pas mal de temps, mais j’ai terminé quelques temps avant « Grossir le ciel », révélation pour moi alors, alors je voulais rester dans la magie de la plume de Franck Bouysse (merci la bibliothèque municipale au passage !). Ce roman va rester longtemps présent dans ma mémoire, car tout m’a plu, l’histoire, les personnages, la cruauté des « maîtres », la lâcheté d’Edmond, la culpabilité d’Onésime, les réflexions sur la vie, la mort, l’amour de Rose pour les mots, la manière dont elle se les approprie et enfin surtout la manière de raconter de l’auteur, avec parfois des accents de Maupassant…

« Les mots, j’ai appris à les aimer tous, les simples et les compliqués que je lisais dans le journal du maître, ceux que je comprend pas toujours et que j’aime quand même, juste parce qu’ils sonnent bien. La musique qui en sort souvent est capable de m’emmener ailleurs, de me faire voyager en faisant taire ce qu’ils ont dans le ventre, pour faire place à quelque chose de supérieur qui est du rêve. »

Au fond, je n’ai qu’un seul regret, comme dirait le blues du business man, ne pas avoir commencer à lire la prose de l’auteur plus tôt…

Un petit mot enfin sur la couverture qui est également sublime !

Je vais encore râler un peu : je ne comprends pas que ce roman soit étiqueté polar, roman noir, roman sociologique ce serait tellement plus adéquat.

Un coup de cœur donc…

Extraits :

Les mots ne sont rien face à cela ils sont des habits de tous les jours, qui s’endimanchent parfois, afin de masquer la géographie profonde et intime des peaux ; les mots, une invention des hommes pour mesurer le monde…

Les retours ne sont jamais sereins, toujours nourris des causes du départ. Que l’on s’en aille ou que l’on revienne, de gré ou bien de force, on est lourd des deux.

Parce que je voulais pas mourir de désespoir si jeune, et que, pour ne pas mourir, il fallait que je détruise la fille de quatorze ans, que je la tue d’une manière ou d’une autre, sans savoir encore qui était celle de l’autre côté de ces quatorze ans.

C’est comme si cette fille m’avait attrapé la main, en même temps qu’elle en tenait une autre, et que, par le fait, elle prenait un peu de sa douleur, à l’autre, et un peu de la mienne aussi, et qu’elle les filtrait pour en faire autre chose de moins douloureux, comme on filtrerait une eau croupie, sans pour autant espérer qu’elle devienne potable.

C’est une femme.

Leur mystère, c’est pas une chose que l’on peut expliquer, nous les hommes, juste tenter de s’en approcher.

Je crois qu’elles naissent toutes avec le savoir de ce mystère qu’elles ont au fond d’elles, qui nous bouscule le sang, d’abord grossièrement, comme du tissu brut qu’elles travaillent à faire la robe de mariée. (Edmond)

 Même à l’âge que j’avais, je savais à quoi m’en tenir avec les hommes, qu’il y en avait de deux sortes, ceux avec un pouvoir sur les autres, venu de l’argent ou du sang, ou même des deux à la fois et puis les lâches.

Parce qu’être lâche, c’est pas forcément reculer, ça peut simplement consister à faire un pas de côté pour ne plus rien voir de ce qui dérange.

C’est cette nuit-là que j’ai compris que ça voulait rien dire, dormir, que c’étaient rien que des petits galops plus ou moins réussis, que la vraie course qui s’arrête jamais, c’est la mort.

C’est tout le problème des bonnes gens, ils savent pas quoi faire du malheur des autres. S’ils pouvaient en prendre un bout en douce, ils le feraient, mais ça   fonctionne pas comme ça, personne ne peut attraper le malheur de quelqu’un, même pas un bout, juste imaginer le mal à sa propre mesure, c’est tout.

J’ai alors imaginé ce que pouvait être la grande obscurité d’avant ma naissance, une éternité qui avait pris fin au moment où j’étais sortie du ventre de ma mère, et aussi une autre éternité qui allait naître après ma mort, et qui aurait pas de fin, celle-là. J’étais coincée entre ces deux éternités….

A quoi bon pas vouloir rejoindre cette fichue éternité qui tend les bras. Tout ce qui faisait de moi quelqu’un, même pas bien important, m’a été retiré. A quoi bon continuer de vivre quand il n’y a plus d’espoir dans rien, quand on est devenu un fantôme qui sait qu’il en est un.

C’est toujours ce qui se passe avec les mots nouveaux, il faut les apprivoiser avant de s’en servir, faut les faire grandir, comme on sème une graine, et faut bien s’en occuper encore après, pas les abandonner au  bord d’un chemin en se disant qu’ils se débrouilleront tout seuls, si on veut récolter ce qu’ils ont en germe.

Lu en octobre 2020

Publié dans Littérature française, Polars

« Grossir le ciel » de Franck Bouysse

Je vous parle aujourd’hui d’un roman qui dormait dans ma PAL depuis longtemps, mais cet été, c’était le moment :

Résumé de l’éditeur :

Les Doges, un lieu-dit au fin fond des Cévennes. C’est là qu’habite Gus, un paysan entre deux âges, solitaire et taiseux. Ses journées : les champs, les vaches, le bois, les réparations. Des travaux ardus, rythmés par les conditions météorologiques. La compagnie de son chien, Mars, comme seul réconfort.

C’est aussi le quotidien d’Abel, voisin dont la ferme est éloignée de quelques centaines de mètres, devenu ami, un peu par défaut, pour les bras et pour les verres. Un jour, alors que l’abbé Pierre disparaît, tout bascule : Abel change, des évènements inhabituels se produisent, des visites inopportunes se répètent.

Un suspense rural surprenant, riche et rare.

Ce que j’en pense :

Je ne vais faire une énième chronique de ce roman, il y en a déjà tant, je vais simplement partager mon ressenti car cette lecture a une histoire : ce livre m’a accompagnée pendant ma cure thermale, et je lisais lorsqu’il y avait une attente entre les soins, car cure thermale et COVID, cela fut particulier…

Je voulais le lire depuis longtemps et, en fait, le format poche en 235 pages était le format idéal, pas trop lourd, solide, résistant plutôt bien à l’humidité omniprésente.

Trêve de plaisanterie, je ne m’attendais pas du tout à ça : roman noir plus que polar, dans cette campagne reculée, dans les Cévennes, les Doges, où le travail de la terre est dur, où le voisin le plus proche n’est pas très commode. A défaut d’amitié, il existe l’entraide entre les deux hommes, mais les mystères d’Abel sont souvent un frein à la confiance.

Devant son poste de télévision, alors que se déroulent les funérailles de l’Abbé Pierre qu’il aimait beaucoup, Gus se rend quand même compte que les éloges dithyrambiques sonnent parfois faux, et en descendant sa bouteille de prune pour combattre son rhume, car l’hiver est froid aux Doges, il pense à sa propre vie.

Franck Bouysse évoque ici des évènements étranges, mais on est loin du polar, on entre dans le domaine de la souffrance, de l’enfance maltraitée, des parents violents, des taloches pour un oui ou un non, de la haine, à part la tendresse de la grand-mère qui le protège comme elle peut.

Gus n’a jamais compris pourquoi ses parents le haïssaient, se demande ce qu’il a bien pu faire, et les violences et les moqueries continuent à l’école. On devine qu’il y a des secrets de famille lourds derrière tout ceci et cela aboutit un beau roman.

Une scène m’a marquée : la mort de la mère et la manière dont elle est ressentie par Gus et ce qu’il en fait.

Un regard tendre, au passage, au tracteur Massey-Fergusson, qui me rappelle tant de souvenirs : mon grand-père en avait un, c’était son premier tracteur, et il avait remisé le Percheron à l’écurie, ne lui confiant que des efforts pas trop durs pour entretenir sa forme…

J’ai découvert la plume de Franck Bouysse avec ce roman et j’ai vraiment beaucoup aimé l’histoire, les personnages, au caractère bien trempé, comme la nature, qu’il s’agisse de Gus ou de son voisin étrange Abel, ainsi que toute la réflexion sur la dureté de la vie, la solitude, le bon sens de Gus…

Le titre est magnifique, il évoque ces lignées de paysans qui s’éteignent peu à peu et s’en vont « grossir le ciel ».

9/10

L’auteur :

Franck Bouysse est né en 1965 et partage sa vie entre Limoges et sa Corrèze natale. Sélection du prix polar SNCF, « Grossir le ciel » a rencontré un succès critique et public.

Franck Bouysse est également l’auteur de « Vagabond », « Pur-Sang » et « Plateau » ou encore « Né d’aucune femme », « Glaise » …

Extraits :

Gus l’observait attentivement en se disant que le vin apportait plus de choses qu’il n’en prenait, que c’était une des grandes lois de la nature, étant donné que son père était bien plus calme quand il avait picolé, comme apaisé…

Pour autant que Gus s’en souvienne, ses parents étaient comme chien et chat, et lui il était bien souvent au milieu, à ne pas savoir qui avait raison ou tort. A ne pas savoir pourquoi il finissait toujours par prendre une torgnole de l’un ou de l’autre, et souvent des deux à la fois.

Ces fragments d’enfance remontaient à la surface comme des corps sans vie gorgés d’eau, et ça n’était visiblement pas prêt de s’arrêter.

Il avait ressenti une sorte de jouissance, un pouvoir tombé du ciel, lui donnant droit de vie et de mort sur celle qui avait toujours apparemment souhaité la sienne, pour d’obscures raisons.

Gus se disait qu’une vie comme la sienne ne se fabriquait pas au milieu des vaches et des cochons, et devait nécessiter l’envie et le besoin de vouloir du bien aux autres sans qu’il soit question de le rendre pour autant. (A propos de l’Abbé Pierre)

A bien y réfléchir, maintenant qu’elle avait quitté ce monde, Gus se disait que, si elle avait vécu aussi longtemps, c’était qu’elle craignait probablement de le laisser seul avec ses parents.

Le vieil homme était d’une ancienne famille de meuniers qui s’était éteinte avec lui. Ici, les lignées, elles s’éteignent toutes les unes après les autres, comme des bougies qui n’ont plus de cire à brûler. C’est ça le truc, la mèche, c’est rien du tout s’il n’y a plus de cire autour, une sorte de pâte humaine, si bien que l’obscurité gagne un peu plus de terrain chaque jour ; et personne n’est assez puissant pour contrecarrer le projet de la nuit.

Il trouvait sacrilège que personne n’ait entretenu l’endroit pour que la mémoire des temps anciens ne se perde pas définitivement, mais c’était plus compliqué que de goudronner une route électorale.

Lu en août septembre 2020

Publié dans Littérature française

« Lumière » de Christelle Saïani

Je vous parle aujourd’hui d’un premier roman bouleversant que je n’aurais pas remarqué sans les blogs des amis :

Résumé de l’éditeur :

Ambre et Olivier sont voisins : elle se débat dans les difficultés, il a le bonheur insolent, une famille unie, des amis présents. Ce déséquilibre, trop difficile à supporter, devient un véritable point de crispation pour Ambre qui nourrit peu à peu un ressentiment tenace à l’égard de son voisin.

Un jour, elle s’en prend à lui, pour déverser sa douleur, avant de venir lui présenter ses excuses. Elle découvre alors une faille dans la vie parfaite d’Olivier et le bonheur auquel elle aspire se lie curieusement au destin de cet homme si longtemps détesté…

Ce que j’en pense :

On fait la connaissance d’Ambre qui vient de découvrir le grand amour en la personne de Léo qu’elle a rencontré lors d’une séance de pose chez un peintre. Ambre est sur un nuage et attend Léo qui, de retour d’une mission à l’autre bout du monde, doit l’emmener en week-end. Elle croise une famille unie et heureuse : un couple qui part en randonnée vers la Montagne Sainte Victoire (coucou à Cézanne au passage !).

Ambre espère ressembler plus tard à cette famille à qui tout semble réussir. Un SMS arrive : Léo annonce de manière, tout sauf élégante, que tout est fini entre eux. Elle ne comprend pas et il ne donne pas de détails. Elle sombre dans la dépression, anorexie, perte de poids, ne sort plus de son lit, devenant l’ombre d’elle-même et se laisserait mourir si sa mère n’intervenait pas.

Elle finit par prendre en grippe ses voisins trop gais, et lors de sa première sortie pour aller faire les courses, une crise de panique surgit et elle va rabrouer la seule personne qui tentait de lui venir en aide : Olivier. Elle décide d’aller s’excuser et une nouvelle page s’ouvre devant elle.

En fait, tout n’est pas si drôle que cela du côté d’Olivier car on lui a diagnostiqué un cancer du poumon et le combat a commencé : chimiothérapie, radiothérapie, et la lutte très inégale entre le crabe et lui. Les traitements ne marchent pas, mais il garde le moral et sa capacité à rester dans la bienveillance et l’amour de l’autre, tout au long du processus, laisse admiratif.

On a ainsi deux maladies où un jeu morbide avec la mort s’installe, la lente sortie de la dépression avec un espoir au bout et le cancer qui n’en laisse pas beaucoup, mais la mort peut être au bout des deux.

Peu à peu, Ambre devient amie d’Olivier et de sa famille, et la sérénité, l’amour très fort qui unit cette famille va lui montrer qu’il existe une lumière dans la vie. Olivier essaie de ne garder que les belles choses dans la vie de tous les jours : la cuisine, les odeurs d’huile d’olive, les tomates, la persillade (ou autres), le plaisir de préparer un bon repas à partager avec Naïs à laquelle il est marié depuis seize ans, ses enfants mais aussi les amis du couple qui répondent présent. Ce qui n’est pas toujours le cas de nos jours, où la maladie fait peur et a tendance à faire le vide autour de nous.

Olivier, c’est l’ami qu’on aimerait tous avoir, sa capacité de résilience et son amour des autres le rendent tellement attachant qu’on aimerait l’aider, nous aussi. Bien sûr, il a ses failles comme tout le monde, il n’a pas revu son père depuis longtemps, celui-ci n’ayant jamais su lui parler, (appelle-moi par mon prénom !) et préférant se réfugier dans le déni.

Christelle Saïani nous décrit cette lutte contre le cancer, en utilisant les mots, sans se cacher derrière le fameux « longue et douloureuse maladie », ce qui rend les choses plus simples pour tout le monde. Elle réalise un superbe roman, sans pathos, sur des musiques de Bob Marley, de reggae ou autre, et ne laisse pas de côté ceux qui sont plutôt lâches comme Léo dont on connaîtra la suite de l’histoire.

On n’est pas simplement dans le cocon de l’amitié, car le père d’Olivier et la mère d’Ambre occupe leur place. Ce récit est loin d’être gai, puisqu’on y côtoie la maladie et la mort, l’amour et la passion, mais il est tellement lumineux qu’on en sort plein d’espoir.

Je retiens aussi la puissance de la montagne Sainte Victoire qu’Olivier aime tant escalader :

« Ici, la terre est rouge, argileuse, chargée d’oxyde de fer. Elle saigne. Plus haut, renflée dans sa base, la Sainte Victoire, blanche et bleutée, étire son immense colonne vertébrale vers le ciel. »

J’ai adoré ce roman, qui est le premier de l’auteure, versé quelques larmes, tant les mots sonnent juste, et j’ai émergé de cette lecture, avec le sourire, la lumière au fond des yeux, un comble dans le contexte de morosité qui m’accompagne ces derniers temps. Un livre à lire car c’est un rayon de soleil.

Un immense merci à Christelle Saïani qui a eu la gentillesse de me permettre de lire ce superbe roman.

Ainsi qu’à Pyrouette http://pyrouette.canalblog.com/archives/2020/09/20/38544136.html#c86875524

et Frédéric https://thedude524.com/2020/08/25/litterature-lumiere-de-christelle-saiani/ qui me l’ont fait découvrir…

9,5/10

Extraits :

Ce matin, le ciel est une mousse de couleurs, de fragrances, soyeuse et charnelle. A mon image, infiniment légère. Je suis amoureuse et mon état me tapisse de désirs sucrés.

Combien de fois ai-je eu la pleine conscience d’être vivante ? Totalement connectée au présent, sans remâcher, regretter, repenser, déplorer le passé ? Sans m’inquiéter de l’avenir, le désirer, le rêver, l’appréhender ?

Un moment hors de tout questionnement, où la pensée laissait uniquement place à la perception ? Bien vivante, les sens aiguisés, libre de recevoir ce que le présent si précieux et fugace, pouvait m’offrir. Combien de fois me suis-je contentée d’exister au lieu de vivre ?

Combien sommes-nous, chaque jour, à lire sur notre paquet ce terrible « Fumer tue », encadré proprement en noir sur fond blanc, avant d’ouvrir impassible, le blister ? Fumer tue, oui, mais jamais dans l’urgence. La maladie sait attendre, c’est toute sa force.

Combien de mois de ma vie, combien de sacrifices serviront de salaire à ma guérison ? Combien de temps avant de connaître la grâce d’être épargné ? Combien de temps avant de poster, moi-aussi, qui mettra un terme soulagé aux soins ?

 Naïs a résumé nos attentes, malgré leur profonde ambivalence : nous souhaiterions le plus de transparence et de vérité possible, sans que celles-ci n’altèrent mon espoir et celui de Naïs. Douloureux exercice de voltige…

Avec Naïs, nous n’avons pas parlé tout de suite de la maladie à nos proches. Les premiers jours, nous avons puisé dans notre couple le courage de faire face, nous nous sommes habitués à la morsure…

A force de me nourrir de manière chaotique, j’ai perdu le sens de ce que je peux désirer manger. Ma bouche ne goûte plus aucun plaisir.

J’ai honte de mon corps… En descendant l’escalier, je remarque froidement que mes pas ne produisent plus le moindre bruit. Corps sans pesanteur, maigre, spectre sans éclat ni présence.

Une confidence vomie à l’heure du thé, sans ambages ni fausse pudeur et qui me renvoie toute l’ineptie de notre situation réciproque : Olivier court après une vie dont il est amoureux mais qui le fuit, je fuis une vie qui ne m’apporte aucun bonheur.

C’est le travail le plus difficile qu’il me reste à accomplir : l’acceptation. Apprivoiser l’idée, aussi âcre soit-elle.

Léo ne m’écrira plus. Le fil d’or que je garde tendu entre lui et moi est un leurre, sa vie désormais ailleurs. Ne plus subir l’absence, mais tenter de la domestiquer.

Quand ton fils est déjà un homme, tu ne peux plus prétendre être un tuteur pour lui, la plante a poussé sans toi, au gré de ses rencontres et de ses influences.

Il faudrait démêler l’ensemble des nœuds qui nous empêchent de nous parler avec vérité, mais mon père feint d’ignorer qu’il y a urgence.

Franchir avec grâce et équilibre la ligne ultime, le regard ciblé sur le point de mire, en dépit de la peur et de la solitude…

Avoir encore le souci du bonheur au moment où l’univers se rétrécit.

Je sais, pour l’avoir endurée, que la douleur a un moule unique. Elle pilonne et infeste sans laisser le droit à l’espérance.

Mourir me semblait presque facile, un écho à la vie, un arrêt des souffrances qui en sont le legs. Une sorte de délivrance après l’effort. Mais la mort concerne aussi les autres, tous ceux qui nous aiment, sommés malgré eux de consommer son banquet funeste, elle est un véritable séisme qui jette impitoyablement à terre.

Chaque couple se construit sur un mythe, l’idée d’une singularité, d’une prédestination qui le renforce et injecte dans ses bases une dose de merveilleux, un lien unique, fatidique…

Le rire est médecin. Une composante primitive de nous-mêmes, identificatoire, qui offre cette capacité miraculeuse de réinjecter la vie de manière réflexe.

La maladie me castre, elle m’interdit le sexe, mais le sexe est partout, y compris dans la musique. Et ce que mon corps ne peut plus assouvir, mon esprit peut encore l’atteindre. Ma pensée trouve des prises, là où mon corps a renoncé…

Lu en octobre 2020

Publié dans Littérature française, Rentrée littéraire

« Mon père, ma mère, mes tremblements de terre » de Julien Dufresne-Lamy

Je vous parle aujourd’hui du dernier livre d’un auteur que j’ai découvert l’an dernier avec « Jolis, jolis monstres » :

Résumé de l’éditeur :

« Est-ce que sur la table de chirurgie, mon père ressent le chaud, le froid ? Allez savoir. Dans la salle d’attente, ma mère porte sa chemise saharienne et le soleil blanc tape doucement sur les fenêtres. L’air est doux. Un air qui n’a rien à voir avec la mort, les drames. Ici, ce n’est pas un drame. C’est autre chose qui se passe. »


Dans cette salle, Charlie, quinze ans, patiente avec sa mère. D’ici cinq heures, son père sortira du bloc. Elle s’appellera Alice.  

Durant ce temps suspendu, Charlie se souvient des deux dernières années de vie de famille terrassée. Deux années de métamorphose, d’émoi et de rejet, de grands doutes et de petites euphories. Deux années sismiques que Charlie cherche à comprendre à jamais.

Sur sa chaise d’hôpital, tandis que les heures s’écoulent, nerveuses, avant l’arrivée d’Alice, Charlie raconte alors la transition de son père, sans rien cacher, ce parcours plus monumental qu’un voyage dans l’espace, depuis le jour de Pâques où d’un chuchotement, son père s’est révélée. Où pour Charlie, la terre s’est mise à trembler.  

Julien Dufresne-Lamy signe un cinquième roman doux et audacieux, profondément juste, sur la transidentité et la famille. La bouleversante histoire d’amour d’un clan uni qui, ensemble, apprend le courage d’être soi.

Ce que j’en pense :

Le livre s’ouvre directement sur la salle d’attente de l’hôpital où Charlie, adolescent de quinze ans patiente en compagnie de sa mère. Son père, Aurélien, subit une intervention chirurgicale, radicale, une vaginoplastie qui va durer plusieurs heures. C’est l’étape ultime de cet homme, âme de femme égarée dans un corps d’homme, pour devenir Alice et être enfin en accord avec lui-même.

Durant cette attente angoissante, Charlie remonte le cours du temps : l’annonce de son père, sous la tente lors d’un week-end d’escapade qui le prend au dépourvu ainsi que sa mère, mais au fond, il se doutait bien qu’il y avait anguille sous roche. Un jour, il avait surpris son père habillé en femme, perruqué dans le garage. Il avait alors évoqué une soirée Halloween avec des voisins…

Ce week-end où tout bascule, Charlie va parler alors de séisme et comparer les secousses d’un tremblement de terre qu’on ne voit pas venir, à part sur les tracés des sismographes, à toutes les souffrances, guerres intérieures qui vont se succéder, chez lui comme chez sa mère, mais de façons différentes, mais qui vont laisser des traces.

Durant ces longues heures, Charlie se souvient de tout le processus de transformation de son père : les hormones, notamment avec leurs effets secondaires, la lutte contre la pilosité avec des rituels de rasage aussi énergiques que cause de souffrance, les achats compulsifs de bijoux qu’il ne porte pas forcément, cette voix masculine qui l’exaspère car au téléphone, on lui dit encore « monsieur », le tout sur fond de suivi par, Madame Folle,  une psy qui tient plutôt bien la route malgré son nom :

 « Une psy qui s’appelle Folle, t’as pas un peu peur de virer camisole. Mme Chtarbée suit l’état psychique de Papa depuis deux ans. Depuis les tremblements de terre. Papa l’a choisie sans avoir le choix. Obligation formelle d’être suivi… »

En fait, l’acceptation se fait très progressivement, un peu comme les étapes du deuil, avec bien-sûr la colère qui l’envahit au début, car Aurélien, tout à son projet, ses consultations multiples chez différents médecins pour avoir ses prescriptions, ne se rend pas compte que si, pour lui, tout est clair et résulte d’une évolution remontant à l’enfance, ce n’est pas la même chose pour Charlie ou pour son épouse.

Il s’agit bien d’un deuil : celui du père aimant qui devient Alice, alors il faut s’habituer à dire « Elle » à construire les phrases au féminin (teinté de masculin : mon père, elle…).

Julien Dufresnes-Lamy explore aussi les réactions de l’entourage, la famille de la mère de Charlie, (notamment sa sœur Rita) est italienne ultra-catholique, et tente de la forcer à divorcer par exemple un comble chez les ultras, les voisins qui se moquent et jugent, les tags sur la voiture, la maltraitance au collège…

« Il y a deux sortes de gens affreux dans la vie. Les gens qui ont un avis sur tout. Et les gens qui tendent la main à tous sauf à ceux qui en ont besoin. Rita et Jo, c’était la combinaison hypocrite des deux. »

Charlie et sa mère ont évolué chacun de leur côté, avec des réactions différentes, des colères, qui ne sont pas concomitantes, car elle semble accepter sans problème par amour pour son époux, mais les réactions de colère sont plus tardives. Je trouve le choix d’aborder la transidentité, à travers le cheminement d’un adolescent devant le choix paternel, très intéressant et très réussi, ainsi que le fait de choisir l’approche par le biais de l’amour : Charlie aimera-t-il son père de la même manière ?

J’ai beaucoup aimé ce roman, car l’auteur aborde la transsexualité, la transidentité, le genre, les réactions des gens, l’intolérance avec beaucoup de sensibilité, comme dans son précédent roman, et j’ai découvert des aspects sur lesquels je n’avais jamais réfléchi en profondeur, notamment tout le côté médical : les effets secondaires des hormones, les complications possibles de la vaginoplastie (intervention qui dure 5 heures en France et 8 heures dans les pays anglo-saxons, car on « peaufine » plus…).

Les termes choisis sont toujours dans le registre de la sensibilité, de la pudeur, très rarement dans la crudité, les comparaisons avec le tremblement de terre ou la nature sont toujours judicieuses.

Je mettrai juste un bémol : j’ai trouvé Aurélien-Alice, certes sympathique mais très autocentré : il est tellement obnubilé par sa démarche ses choix, qu’il ne se rend pas compte de ce que cela entraîne sur son fils et sa femme. Un exemple : aller chercher son ado au collège, habillé en femme, avec perruque, maquillage, sans se rendre compte des répercussions que cela peut avoir, c’est terrible. Mais, que ferions-nous à sa place ? il y a un tel décalage dans le temps entre la certitude d’être une femme depuis l’enfance, et l’annonce à la famille…

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Belfond qui m’ont permis de découvrir ce roman et de retrouver la plume de son auteur que j’ai découvert avec « Jolis, jolis monstres » et que j’ai retrouvé avec énormément de plaisir. J’attends le prochain livre de pied ferme…

#Monpèremamèremestremblementsdeterre #NetGalleyFrance

8,5/10

L’auteur :

Julien Dufresne-Lamy est né en 1987 à La Rochelle et vit actuellement à Paris. Il publie son premier roman en 2012 : « Dans ma tête, je m’appelle Alice » (La Forêt, 2012).

Passionné par la danse contemporaine, il publie en 2017 chez Belfond un deuxième roman pour adultes, « Deux cigarettes dans le noir », en hommage à la chorégraphe allemande, Pina Bausch.

En 2019, il publie un livre pour les neuf-treize ans : « Les étonnantes aventures du merveilleux minuscule Benjamin Berlin » qui a reçu également un bel accueil.

Pour la rentrée littéraire 2019, il publie « Jolis, jolis monstres » (Belfond, 2019), roman qui a reçu le Grand Prix des Blogueurs et le Prix Millepages.

Extraits :

Une fin d’après-midi sous la tente, Papa l’a simplement révélé.

Rupture brutale des plaques tectoniques.

Cataclysme.

Force 10 sur l’échelle de Richter.

En bon scientifique, mon père nous avait employé des termes normatifs. Dysphorie de genre. Transidentité. Troubles de l’identité de genre. Non-congruence de genre. Ma mère n’y comprenant rien, mon père était passé au plan B. « Je suis une femme. A l’intérieur, une vraie. Ce n’est pas vraiment grave. Je t’aime. Je vous aime. Mais je n’ai jamais été un homme.

Il disait que sa dysphorie, il la ressentait depuis ses cinq ans. Il se souvenait être un grumeau de garçon qui se regardait dans la glace et, quand il regardait tout au fond, il voyait tout sauf un grumeau de garçon.

Les rendez-vous de mon père. Ses absences, ses étapes, ses aveux, ses métamorphoses tandis que ma mère s’emmure et moi ? Je tremble…

« J’ai treize ans, la terre se désagrège et, avec cette vue plongeante sur le vide, j’entrevois le plus grand de nos vertiges. Mon père maintenant ne parle plus que de lui.« 

Je crois qu’à cette époque, mon amour (pour mon père) devenait invisible et molécule. A la place, c’est la colère qui me calcinait.

J’avais le droit d’avoir des humeurs et d’être ingrat, c’est mon âge qui le disait. Sauf que non. Mon père me volait ma crise d’adolescence, sans trembler.

Dans mon journal, je rédigeais les étapes de mon père. Ce qui nous attendait, lui, ma mère et moi.

Ce que ne se verra jamais. L’émotivité. La vulnérabilité. Les doutes dans les yeux bleus de mon père. Les précipices, la transe, le trac. La foi. Tous les dangers d’être femme ou minorité dans notre impitoyable société.

Il y a deux sortes de gens affreux dans la vie. Les gens qui ont un avis sur tout. Et les gens qui tendent la main à tous sauf à ceux qui en ont besoin. Rita et Jo, c’était la combinaison hypocrite des deux.

Le fils se le figure comme ça, un père en éclaireur avançant en pleine randonnée, le souffle régulier, la gourde au poignet, se hissant jusqu’au sommet. Un père qui grimpe le flanc d’une colline, un alpage en haute altitude, lui qui a un vertige monstre ? Et dans un souffle adressé au public, le fils qui chuchote :  Mon père est une femme qui marche… 

Pour le monde, on passe d’homme à on ne sait trop quoi. On se prend la transphobie dans la gueule. Et puis quand on transitionne, qu’on passe les étapes, on se fait bien « genrer ». Pour le monde, nous sommes femmes. Et ce n’est plus la transphobie qu’on mange, c’est le sexisme à vie.

Il faut accepter de ne pas comprendre les choses mais comprendre qu’elles existent.

Mon père est elle, pleine et entière de femme, nouée femme pour l’éternité. Je dois pouvoir le formuler. Puisqu’elle est elle, en stricte vérité.

Bientôt, mon père aura un néo-vagin, alors ça fait quoi de lui ? Une néo-femme ? Un néo-parent ?

Néo-que dalle. Mon père ne s’en contentera pas.

Lu en octobre 2020

Publié dans Littérature française, Rentrée littéraire

« Les Lettres d’Esther » de Cécile Pivot

Place, aujourd’hui,  à un livre un peu à part, dans cette rentrée littéraire :

Résumé de l’éditeur :

« Cet atelier était leur bouée de sauvetage. Il allait les sauver de l’incompréhension d’un deuil qu’ils ne faisaient pas, d’une vie à l’arrêt, d’un amour mis à mal. Quand j’en ai pris conscience, il était trop tard, j’étais déjà plongée dans l’intimité et l’histoire de chacun d’eux. »


En souvenir de son père, Esther, une libraire du nord de la France, ouvre un atelier d’écriture épistolaire. Ses cinq élèves composent un équipage hétéroclite :
une vieille dame isolée, un couple confronté à une sévère dépression post-partum, un homme d’affaires en quête de sens et un adolescent perdu.

À travers leurs lettres, des liens se nouent, des cœurs s’ouvrent. L’exercice littéraire se transforme peu à peu en une leçon de vie dont tous les participants
sortiront transformés.

Roman initiatique, pétri de tendresse et d’humanité, ces Lettres sont un éloge de la lenteur, une ode au pouvoir des mots.

Ce que j’en pense :

Esther a décidé de mettre en place un atelier « d’écriture épistolaire » et passe une annonce dans deux journaux. On va ainsi faire la connaissance de Jeanne, veuve qui vivant dans sa maison avec des animaux qu’elle sauve de la maltraitance, de Samuel adolescent en crise qui a abandonné l’école à la suite du décès de son frère des suites d’un cancer, laissant la famille exsangue, aucun n’arrivant à se refaire une place dans la famille.

On rencontre aussi Jean, DRH richissime, qui fait des restructuration licenciements à la pelle sans état d’âme, toujours d’un avion à l’autre, qui collectionne les Rolex, les voitures de luxe… ou encore un couple à la dérive Nicolas cuisinier (2 étoiles) et Juliette, boulangère-pâtissière, engluée dans une dépression du post-partum, (à différencier du baby blues) et qui rejette son bébé…

Il y a quelques consignes : une première réunion, avec l’obligation de répondre à une question : « contre quoi vous rebellez-vous ? » et ensuite choisir deux personnes avec lesquelles échanger les lettres ainsi qu’un double à envoyer à Esther…

Chacun s’inscrit avec une idée derrière la tête, fuir la solitude, donner une chance à son couple, un sens à vie, surmonter un deuil et on va voir les personnages évoluer au fil des lettres échangées.

Esther est libraire et ne se prend jamais pour une « psy », tout au long de l’atelier dont elle fixe une limite dans le temps. Elle a longtemps entretenu une correspondance avec son père qui est décédé quelques temps auparavant.

J’ai été frappée par la sincérité avec laquelle ils se sont tous prêtés au jeu, et leur évolution au cours des échanges de lettres. On ne dira jamais assez les vertus thérapeutiques de l’écriture pour mettre des mots, sur les émotions, les chagrins réprimés…

J’ai beaucoup apprécié la manière dont l’auteure parle de la dépression du post-partum, à travers les lettres de Juliette, la culpabilité, la honte, la détresse, tout est évoqué sans tabou, simplement, au plus près du ressenti. Mais, il faut le reconnaître, tous les thèmes sont abordés avec bienveillance dans ce livre et chacun de nous peut y trouver des éléments qui peuvent lui apporter du réconfort dans la vie actuelle si difficile.

Je trouve également, très intéressante l’idée de rédiger des lettres à l’heure du courriel, du smartphone, de l’ordinateur, du tous connectés, du faire dans l’urgence, l’immédiateté, sans prendre le temps de la réflexion. Il y a des choses qui s’expriment différemment à l’oral et à l’écrit, en plus du temps pendant lequel on attend, on espère une réponse. Merci facteur…

Ce roman, tiré d’une expérience vraie, m’a beaucoup plu, par son côté sincère, dénué de jugements et la façon dont les lettres sont présentées. Il aurait pu être trop bisounours mais Cécile Pivot a très bien su traiter son sujet. Après la lecture éprouvante que fut pour moi « Les démons » de Simon Liberati, ce livre a été une bouffée d’oxygène. Une phrase m’a d’ailleurs tellement plu que je vais en faire un mantra, je vous laisse deviner laquelle…

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Calmann-Lévy qui m’ont permis de découvrir ce livre et son auteure dont j’aurai plaisir à retrouver la plume.

#LeslettresdEsther #NetGalleyFrance

8/10

L’auteur :

Cécile Pivot est journaliste. Elle a déjà publié « Comme d’habitude » (Calmann-Lévy, 2017) et « Lire ! » (Flammarion, 2018). « Battements de cœur » est son premier roman…

Extraits :

Pour gagner du temps, se désole Jeanne, nous sommes prêts à tous les compromis, à nous comporter comme des moutons. Cette division de la vie en zones, commerciales, résidentielles, industrielles et de loisirs, l’effraie.

Depuis un an et demi, il (Samuel) prend les choses comme elles viennent. Il n’a pas de prise sur elles, pas de projet, n’attend rien, espère peu. Il ne se sent pas le droit de demander quoi que ce soit à qui que ce soit. Il aurait le sentiment de prendre la place de cet autre qui le mériterait bien plus que lui.

Ne plus entretenir de correspondance me manquait. Nous ne nous écrivons plus de lettres. Nous considérons qu’elles nous font perdre du temps et nous privent de l’image et du son…

Écrire une lettre, la poster, attendre une réponse en retour donne une autre valeur aux jours, un poids plus conséquent, me semble-t-il, un message dans l’enveloppe. Il prend son temps et trace sa route.

Toutes les victimes d’une dépression du post-partum connaissent la honte et la culpabilité. Dans les pleurs de leur bébé, elles entendent leur propre détresse, un appel au secours auquel elles ne peuvent pas répondre. Il leur renvoie une image monstrueuse d’elles-mêmes.

Il leur arrive de prendre en grippe ce petit être qui empoisonne leurs jours et leurs nuits. Je ne dramatise pas. Combien de ces femmes ont éprouvé l’envie furieuse et insensée de jeter leur bébé par la fenêtre, de l’étouffer avec un oreiller ? Se sont vues le faire ?

« Je suis la coquille qui s’est brisée en mille morceaux pour laisser sortir le poussin », a témoigné l’une des femmes de la maternologie où je suis soignée…

Je ne peux pas en parler avec mes parents. On ne parle plus de lui, c’est devenu tabou. Je me demande comment on en est arrivés là. Quelque part, ça m’arrange. Je ne sais pas quoi faire du chagrin de ma mère. Je n’ai rien pour la consoler. Pas les mots, pas les gestes, et je me sens encore plus une merde.

Mon corps est comme une forteresse, il me fait mal tellement je suis crispé, constamment aux aguets. Je sens que si je relâche, je pourrais faire une connerie, tout casser. Je ne devrais pas vous raconter ça, c’est pas vos histoires, mais vous vouliez savoir pour mon envie de tout casser.

Nous ne sommes pas obligés de tout accepter de nos enfants, de tout leur pardonner. Je ne vais pas mieux. Mais je vis mieux.

Je ne mentais pas, ne tordais pas la vérité lorsque je disais que l’abandon ne m’avait pas traumatisée. Avec la naissance d’Adèle, il a ressurgi, tel un volcan endormi qui se réveille et dévaste tout sur son passage, transformant la nature en cendres. Je le croyais éteint à jamais.

J’aurais voulu mourir d’amour. Mais cela ne se passe pas ainsi. A un moment, votre corps refuse d’obéir. Le sommeil vous fuit. Que faire, sinon réapprendre à vivre sans la personne aimée.

Lu en octobre 2020

Publié dans Littérature française, Rentrée littéraire

« Les démons » de Simon Liberati

Depuis longtemps j’entendais parler, dans les émissions littéraires comme sur les blogs, de Simon Liberati alors j’ai eu envie de tenter l’expérience avec ce livre :

Résumé de l’éditeur :

Dans la somnolence magique de leur domaine familial, Serge, Alexis et Taïné traînent leur désœuvrement. Taïné a la beauté empoisonnée d’un tableau préraphaélite ; Serge est un prince des ténèbres ; quant à Alexis, le plus jeune et le plus fou, il se jette à corps perdu dans l’amour et la provocation. La séduction de leur jeunesse tourne à la cruauté muette. La tragédie frappe cette fratrie en ce printemps 1967, et accélère la bascule vers une époque nouvelle : celle, pop et sensuelle, de la drogue, du plaisir et de la guerre du Viêt Nam.

Après l’accident, Taïné soigne son visage défiguré à New York, où elle croise Truman Capote, l’auteur des De sang-froid, suit Andy Warhol et sa bande, et son amoralité naturelle enflamme une vie nocturne, excentrique, libre.

Donatien, l’ami de la famille aux mains d’assassin, promène son audace chez Paul Morand, Marie Laure de Noailles, Louis Aragon et Elsa Triolet aux ombres frêles, dans un Saint-Germain-des-Prés qui danse et qui jouit.

 Nonchalants et fantasques, ces démons sont de ceux qui sont trop beaux et trop aimés de la fortune. Entre Paris, Cannes et Bangkok, ils rêvent d’écrire ou, à défaut, se contentent d’être des héros.


Un roman d’une ambition rare, mêlant l’intrigue balzacienne à l’hymne pop. L’esthétique de cet univers aussi glamour que brutal est une magnifique métaphore de la capacité ou de l’incapacité à créer.

Ce que j’en pense :

Nous sommes donc en 1966 dans le château de la famille Tcherepakine, famille de l’aristocratie russe, sur le déclin. On a d’abord Serge, l’aîné, brillant étudiant, sa sœur Nathalie surnommée Taïné par leur mère (en référence à un chien qu’elle a beaucoup aimé !) et le petit frère Alexis, dix-sept ans. A cette fratrie est venu s’adjoindre Donatien, dans le rôle du pervers manipulateur. Tous les quatre se sont surnommés « les petits princes des ténèbres ».

Donatien, outre ses magouilles, se prend pour un écrivain, et tente vainement d’écrire quelques phrases par jour, il est persuadé que fréquenter des écrivains va lui ouvrir des portes…

La mère s’est suicidée et le père, surnommé « Chouhibou » occupe un poste de censeur : c’est lui qui accorde les autorisations pour les films (qui censure les scènes qu’il juge trop osées) et le visa éventuel vers le festival de Cannes et il y a encore la grand-mère Odette… tout le monde habite les Rochers.

Il s’agit d’une famille d’oisifs, qui vit plus ou moins de ses rentes, tous les espoirs pour éviter la faillite reposant sur Serge. Mais, un soir de beuverie, celui-ci prend la route au volant de son bolide : excès de vitesse conduite à risque… et c’est l’accident. Serge est mort, la belle Taïné est défigurée. Il va falloir trouver de l’argent pour la chirurgie esthétique aux USA car en France on en est aux balbutiements…

Le décor est planté et on va voyager au cœur de cette famille, aux mœurs plutôt dissolues : le roman commence par une scène incestueuse entre Serge et Taïné et déjà le livre a failli me tomber des mains, mais la curiosité étant éveillée, j’ai continué…

Voyager est le mot qui s’impose car ils nous entraînent au festival de Cannes, où l’on aimerait bien voir Brigitte Bardot (qui snobe ouvertement ledit festival !) et son nouvel amoureux Gunther Sachs, Andy Warhol qui veut présenter son film, on rencontre aussi Truman Capote, on évoque Tennessee Williams…. On croise aussi Aragon et Elsa Triolet et j’en oublie…

Ce roman sulfureux au possible, flirtant avec la pornographie parfois tant les termes sont crus, notamment dans les relations sexuelles tordues de certains, la manière de traiter les femmes, les magouilles de Donatien pour s’approprier le château, ou encore d’autres protagonistes tordus qui nous entraîne en Thaïlande, sur fond de références à « Emmanuelle », le roman plus que le film, la drogue, les antalgiques…

J’ai été tentée plusieurs fois de laisser tomber cette lecture, lisant certains passages en diagonale, mais je voulais voir jusqu’où l’auteur voulait aller. Ce fut d’autant plus difficile que je n’ai éprouvé aucune empathie, pour aucun des personnages, beaucoup déjantés pour moi. Les propos sont souvent grossiers, mais cachent une souffrance, une solitude immense, un côté désabusé, comme si la société ne pouvait plus rien leur apporter et ne leur laissait aucune place.

Je retiendrai une scène cocasse mais tellement emplie de pessimisme et de désillusion : en entendant passer les B-52 de l’armée américaine qui vont jeter des bombes, (personne n’a oublié les brûlures horribles causées par le napalm lors de la guerre), Taïné hurle qu’elle veut se faire « baiser par un de ces avions » ! et nous livre cette réflexion :

« Les B-52 étaient la preuve que l’Amérique n’était pas simplement du côté du mal, comme disaient les étudiants de gauche et tous ces gens que Taïné méprisait, mais ils en étaient la cause. Le mal produisait de la beauté, une beauté agressive qui venait brûler et se brûler dans les jungles d’Asie. »

C’est la première fois que je lis un roman de Simon Liberati et je suis incapable de dire si je l’ai apprécié ou non, tant il est perturbant, notamment la partie qui se déroule en Thaïlande car on est carrément passé à la pédophilie, la prostitution… chacun a la sexualité qu’il veut, cela ne me dérange en rien mais dans la mesure où l’on respecte l’autre. Je ne verrai plus Truman Capote ou même Tennessee Williams de la même façon désormais.

Une expérience que je ne regrette pas, mais que je n’ai pas envie de prolonger, même si les propos sur la littérature sont profonds parfois… envoûtant, comme le dit le résumé de l’éditeur, certes, mais balzacien, c’est exagéré…

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Stock qui m’ont permis de découvrir ce roman ainsi que son auteur dont je n’avais pas encore tenté de découvrir la plume…

6/10

Extraits :

Derrière cette parure, entre les guirlandes de roses rouillées, sous le verre poussiéreux et la fumée bleue d’une cigarette anglaise, un visage, celui qu’une jeune fille blonde, aux yeux gris, aux pommettes de Kirghize, au long cou de vierge maniériste, Nathalie Tcherepakine, que sa mère avait rebaptisés « Taïné » en souvenir d’un chien de Tenerife qu’elle aimait enfant…

Pourtant, Serge était de ces hommes qui donnent aux vêtements qu’ils endossent l’autorité de l’uniforme, on aurait cru un grenadier envoyé en éclaireur par une armée en déroute, il aurait pu y en avoir dix autres cachés dans les fourrés prêts à cerner la serre, à occuper le château, à boire la cave et à brûler les meubles pour se chauffer…

Entre Taïné et lui, ça ne changerait rien d’arrêter ces petits jeux, une forme de masturbation, un peu plus vicieuse voilà tout. Ce genre d’affaire n’était pas rare dans les familles. Peut-être plus à l’âge qu’ils avaient. Mais, ils étaient tous restés des enfants. Une manière de pureté. Il avait honte pour lui, mais peur pour elle. Avec ce mariage raté elle était devenue si nihiliste…

Alexis était le plus drôle des trois Tcherepakine, le plus fou, « pédé comme un phoque » criait-il en classe à l’âge de quinze ans. Donatien s’en servait comme boy…

Donatien était fou de fréquenter ces gens qui ne le prendraient jamais au sérieux. La littérature ne se transmettait pas comme on détourne un héritage. Il fallait rencontrer les écrivains parce qu’ils avaient aimé vos livres et non par snobisme, parce qu’on avait aimé les leurs ou parce qu’ils avaient connu Proust ou des génies qu’on admirait.

Un monde s’effaçait, et dans l’autre il se sentait perdu sans sa sœur et son frère. Isolé par des mœurs infâmes, disait-on encore à l’époque, cette pédérastie qu’il portait fièrement comme un scapulaire, et aussi par un caractère indépendant et secret, il n’était pas dupe de toute la brocante mondaine à quoi Donatien s’accrochait, persuadé que le faubourg Saint-Germain de Proust ou de Cocteau allait rouvrir pour lui.

Depuis une crise mystique survenue vers douze ans, Taïné avait adopté un nihilisme qui lui faisait aimer la religion comme un roman qui vous prend, mais que l’on doit lâcher pour vivre. Et Taïné ne savait pas vivre…

Prenez garde à l’esclavage de l’écriture. L’écriture c’est le bouchon de liège qu’un chat garde toute sa vie au bout de la queue. Alexis découvrit plus tard l’image originale dans Radiguet. Comme les écrivains mystérieux, Capote avait bonne mémoire…

Le plus grand défaut des hommes de lettres, défaut qu’ils partagent avec les actrices, est qu’on ne peut pas vraiment en tomber amoureux. Ils manquent si bien de générosité qu’ils gardent toutes les émotions qu’ils ont ou même celles qu’ils suscitent, pour leur travail.

Aucune faiblesse, elle ne ferait rien de ce qu’on cherchait à lui imposer par la ruse ou la force. Elle ne suivrait que sa tête et cela jusqu’à sa mort. Le libre arbitre serait son seul garde-fou.

Comme tous les gens perdus, les débauchés, il avait une part en lui de vertu orale, l’opposé, une part de pureté, d’intransigeance, le goût de l’étude, de l’exercice, de ce qui s’acquiert difficilement.

Lu en septembre 2020