Publié dans Littérature française, Rentrée littéraire

« Un jour viendra, couleur d’orange » de Grégoire Delacourt

Très longtemps, j’ai fait l’impasse sur les romans de Grégoire Delacourt, et je me suis enfin décidée à me lancer avec ce livre dont le titre m’a plu et intriguée et il faut bien constater que la couverture accroche l’oeil:

Résumé de l’éditeur :

Tandis que le pays s’embrase de colères, Geoffroy, treize ans, vit dans un monde imaginaire qu’il ordonne par chiffres et par couleurs. Sa pureté d’enfant « différent » bouscule les siens : son père, Pierre, incapable de communiquer avec lui et rattrapé par sa propre violence ; sa mère, Louise, qui le protège tout en cherchant éperdument la douceur. Et la jeune Djamila, en butte à la convoitise des hommes, fascinée par sa candeur de petit prince.

Fureurs, rêves et désirs s’entrechoquent dans une France révoltée. Et s’il suffisait d’un innocent pour que renaisse l’espoir ? Alors, peut-être, comme l’écrit Aragon, « un jour viendra couleur d’orange (…) Un jour d’épaule nue où les gens s’aimeront ».

Lumineuse, vibrante, une grande histoire d’humanité.

Ce que j’en pense :

Louise et Pierre ont fait connaissance (se sont sautés dessus, plus tôt) au soir du 21 avril, voir la tête du Menhir s’afficher pour le second tour, cela rapproche… elle est infirmière, il travaille dans une usine, comme opérateur de machines de fabrication de papiers et de cartons.

Leur couple fonctionne bien jusqu’à la naissance de Geoffrey, un enfant pas comme les autres qui ne supporte pas qu’on le touche, intolérant aussi aux bruits extérieurs. Si Louise tente de l’apprivoiser, Pierre, lui, se braque de plus en plus, emmagasinant peu à peu la colère. Et cela se complique de plus en plus, car Geoffrey est passionné par les mathématiques, les espèces animales et végétales qu’il connaît dans le moindre détail.

Louise travaille aux soins palliatifs (elle aide les gens à mourir dit Geoffrey !) alors que Pierre se retrouve au chômage, la crise et la mondialisation sont passées par là et retrouve une place de vigile qui ne lui convient guère. Peu à peu il devient un autre homme incapable de maîtriser ses pulsions, et trompe sa femme…

Survient la taxe carbone, accords de Paris oblige et c’est la goutte d’eau qui fait déborder le vase…

Geoffrey a treize ans, il est scolarisé comme tout le monde, mais sa différence fait de lui le souffre-douleur des collégiens. Seule Djamila, quinze ans est touchée par ce gamin sensible et ils deviennent amis, ce qui va attirer les foudres des autres et aussi de sa famille. Alors, ils trouvent un refuge dans les bois, où ils font la connaissance d’un sage, Hagop Haytayan, dont la famille a fui le pays, à cause du génocide arménien.

On occupe les ronds-points, avec Pierre le samedi à l’aube, alors que le boulanger leur apporte sa première fournée, ou le boucher, mais le ton monte de plus en plus : comment rester calme quand le quinze du mois, il ne reste plus rien alors certains ont des comptes en Suisse (vous voyez de qui je veux parler…)

On assiste à une montée de la violence, physique et psychique, tant du côté des gilets jaunes que du côté de la famille de Djamila, dont les frères ne supportent plus leur père qui se tue au travail, leur sœur qui est trop Française à leur goût…

Grégoire décrit assez bien le contexte actuel, les différences sociales, la pauvreté des uns et les salaires mirobolants des autres, la fracture entre les technocrates parisiens et la vie au quotidien en banlieue ou dans les campagnes, quand les usines ont fermé ou l’arrogance du Président… Mais aussi la différence entre Geoffrey, qui présente des troubles du spectre de l’autisme (Asperger probablement) et qui est rejeté par les autres, ou Djamila, la jolie Berbère aux yeux vert Véronèse et aux longs cheveux noirs aux reflets bleus…

Au départ, je n’avais pas envie de lire un roman traitant des gilets jaunes, car j’aime bien avoir du recul, et analyser les évènements quelques années après, quand ils ont été digérés, métabolisés, dépassionnés, car à chaud, les épidermes se frottent dangereusement. (Idem pour le COVID il faut laisser du temps au temps…)

C’est le premier livre de Grégoire Delacourt que je lis car, jusqu’ici, j’avais l’impression que son style n’était pas pour moi et je le classais dans les bisounours plutôt (probablement à cause d’un titre :« la liste de mes envies »), or la violence, ici, est omniprésente, l’intolérance, le mépris de l’autre également… Pierre est tellement rongé par la colère, qu’il en est devenu aveugle et ses compagnons de ronds-points, après avoir tenté de le mettre en garde, finissent par s’éloigner.

« Prends garde à toi, Pierre, les colères nous tisonnent et nous consument. Elles fissurent ce qu’on est de bien. »

Mais, il faut bien le reconnaître, l’auteur sait introduire, au passage, de belles réflexions sur violence, la manière dont elle envahit l’individu et comment la transformer, évoquant au passage, Kandisnky ou Balzac ou encore ce petit clin d’œil au passage à Rilke :…

« Les grandes personnes ne sont rien, avait écrit Rilke, leur dignité ne répond à rien. Il y a des enfants qui ne sont déjà plus des enfants, savez-vous. Ils n’ont plus cette île en eux. Cette terre ferme. Ils deviennent les pires adultes. »

Ressenti très mitigé donc, mais dans l’ensemble je l’ai quand même un peu apprécié, car il oblige le lecteur à réfléchir… je retiens essentiellement la sensibilité de Geoffrey et le dévouement de Louise, la douceur de Djamila et la tendresse d’Hagop qui tous les quatre permettent d’avancer dans la lecture, alors que j’ai eu beaucoup de mal avec Pierre…Je trouve également une trop grande différence entre la violence des uns et le côté gentil des autre, mais j’ai aimé les réflexions sur les couleurs, car elles permettent de respirer par moments.

Je retiens cette scène pour étayer mon propos : un samedi matin, Pierre décide d’emmener Geoffrey à la manif car il serait temps d’après lui, que cet enfant apprenne la vie ! ils sont armés de cocktails Molotov et Pierre veut obliger son fils à jeter le premier, je vous laisse imaginer la réaction de cet enfant, surtout quand le père commence à lui « hurler dessus » alors qu’il est hypersensible aux bruits… et en plus il n’aime pas la couleur jaune, sa couleur préférée étant le vert, comme la Nature…

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Grasset qui m’ont permis de découvrir ce roman plein de couleurs comme son titre, tiré d’un vers d’Aragon, l’indique et de faire la connaissance de la plume de l’auteur.

#Unjourviendracouleurdorange #NetGalleyFrance

6,5/10

Extraits :

Même s’il avait engrangé 720 319 voix de plus qu’au premier tour, le menhir avait explosé au deuxième tour et le grand Jacques avait repris les choses en main, une bière dans l’une, la croupe d’une bonne génisse, porte de Versailles de l’autre. Et tout était redevenu comme avant. On n’avait pas soupçonné la colère. Pas auguré les chagrins. On l’avait juste échappée belle. On n’avait rien vu. Alors, dix-sept ans plus tard, la détresse avait revêtu des gilets jaune fluo.

Je gueule, Louise, si tu veux savoir, j’ouvre enfin ma putain de gueule. Il a soupiré. J’étais heureux aujourd’hui. J’existais. Je n’étais pas ce connard de vigile à Auchan que personne ne regarde. Je suis un chien, là-bas. Et encore, les chiens, on les caresse. Un silence. On bloquait des dizaines de voitures, peut-être cinquante, peut-être cent, on n’a pas compté, et les gens ne protestaient pas. On parlait de nous. De ce qui nous reliait. On rêvait. On était ensemble et c’était bien.

Le 21 avril 2002, la défaite de Jospin et surtout sa fuite, genre Varenne, le soir même de sa déculottée, démerdez-vous les gars, je me casse, avait sans doute marqué le début de la grande colère de Pierre.

Raffarin parlait de la France d’en bas. Comme Balzac cent soixante-cinq ans plus tôt dans ses « Illusions perdues ». Les Français d’en bas étaient restés en bas. Les Français d’en haut ne regardaient jamais en bas. C’était sale.

Dix ans plus tard, outre-Rhin, le petit peintre à la moustache en brosse éructe des mots de haine qui ressemblent étrangement à ceux qu’ont déjà entendus les Haytayan. A Constantinople en 1915. A Alep l’année suivante…

Les pompiers sont venus trinquer, alors le jaune et le rouge se sont mêlés en un orange de flamme. Un orange joyeux. Geoffroy aurait cité le peintre Kandinsky qui disait de cette couleur qu’elle provoquait des sentiments de force, d’énergie, d’ambition, de détermination et de triomphe.

On disait ici, au cinquième étage de l’hôpital, que la douleur concernait le corps et la souffrance l’âme. Au corps, les médecines, les équations chimiques. Les soulagements. A l’âme, la douceur, la musique des mots, l’empathie. Le corps lâche ne premier. L’âme s’accroche. Toujours…

Les chiffres étaient un équilibre, une certitude, tout comme les couleurs. Ce qui le terrifiait, c’était la poésie des hommes, c’est-à-dire, leur imprévisibilité, car pour lui, la poésie n’était que cela, fantaisies, cabrioles, facéties.

L’interdit et la violence possédaient quelque chose de sexuel. D’animal. Transgresser, c’était déplacer les lignes. Occuper plus de place. Déployer sa force. Cela revenait à jouir.

On cogne mon fils. On assomme un homosexuel. On tabasse un Noir. Un Arabe.  On frappe tout ce qui risquerait de révéler qu’on n’est pas si extraordinaire que ça. La peur d’être soi-même médiocre.

Une saloperie, la colère. Elle dévorait sans rien soulager. On en conservait trop de bleus. Trop d’infirmités.

En coupant la première fois, les lames ont émis un bruit mat. Étouffé. Dangereux. Presque un souffle. Et la première mèche aux reflets bleus est tombée. Une plume de corneille. Ils voulaient effacer son corps. Quelle blague. Parce que les hommes sont des bêtes on enferme les femmes. Il y avait une expression qui expliquait ça, à propos d’un chien et de la rage…

Un garçon de 13 ans. Une fille de 15. Un peuple de deux personnes. On se prenait à rêver avec eux d’un monde meilleur, mais il faut se souvenir de la voix de miel d’Antarame, lorsqu’elle chuchotait aux oreilles de son fils que les forêts obombrent aussi les démons de l’ancien monde.

Lu en septembre 2020

Auteur :

Psychiatre à la retraite, je peux enfin m'adonner à ma passion. Lectrice assidue depuis le CP, je profite de ma retraite pour parler de mes livres, de mes coups de cœur, de mes déceptions aussi... ma PAL est gigantesque, il me faudra trois vies encore pour en venir à bout.

18 commentaires sur « « Un jour viendra, couleur d’orange » de Grégoire Delacourt »

    1. je trouve qu’on fait le grand écart entre violence et angélisme comme si l’un venait atténuer l’autre…
      Je ne pense pas lire un autre de ses livres… On devine vraiment où vont ses sympathies…

      J'aime

  1. J’ai aussi des a priori sur cet auteur mais seuls les idiots ne changent pas d’avis. Pas sûre cependant que ce sera avec ce titre-là dont la thématique m’attire peu (comme pour toi, trop frais, trop présent). Qui sait, en 2021…

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  2. Je trouve justement audacieux cette lecture d’une actualité brûlante surtout, comme ici, où elle est si justement réaliste. Difficile mais pour moi réussi . Par contre, l’idée que l’amour sauve toujours, là pour moi cela fait partie du conte de la vie …On aimerait y croire mais je crois bien que c’est comme ces idées magiques une envie, un rêve pour se tenir debout ! Heureusement que les livres deviennent tous différents par le regard que chacun pose. C’est ce qui fait la richesse des partages 😉

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    1. il m’a dérangé. car l’opposition les gentils/ mes méchants est caricaturale.
      J’ai essayé de ne pas aller trop loin dans ma critique et j’ai préféré présenter les extraits qui me choquaient parfois pour que chacun puisse juger 🙂

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  3. Il y a du bon et du moins bon dans ce roman, en effet. Le côté très engagé m’a un poil gênée (il aurait pu faire l’économie de certaines phrases vraiment à charge) et le côté conte est peut être parfois exagéré mais c’est ce qui donne de l’air à l’ensemble et lui confère son originalité.

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    1. idem pour moi! l’opposition entre gentils et méchants, ou bien et mal m’a dérangée ainsi que certaines positions (on sait où vont les sympathies de l’auteur, mais cela ne me regardant pas, j’ai mis des extraits « significatifs » en plus je me suis trompée dans la note, c’était 6,5 et non 7,5 mais j’ai fini ma chronique tard et pas relue surtout 🙂
      j’ai rectifié 🙂

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  4. J’ai déjà lu plusieurs titres de cet auteur et j’ai souvent eu un avis partagé avec des passages que j’ai aimé, d’autres moins. Il y en a même un que je n’avais pas aimé du tout. Celui-ci, je l’ai noté car il parle d’un sujet d’actualité, mais je m’attend à trouver pas mal d’utopie dans les propos de l’auteur, à ne pas m’identifier aux personnages, d’un autre côté il nous permet aussi de nous questionner souvent…Merci pour ton ressenti toujours bien argumenté ! Finalement mes deux préférés ce sont : « la liste de mes envies » et « l’écrivain de la famille ».

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    1. il y a des passages bien écrits, des idées mais la violence est là même si elle est atténuée par les passages consacrés à Geoffrey ou à la nature…
      J’ai essayé de ne pas approfondir ce qu’il peut dire des gilets jaunes,ce n’était pas mon propos mais cela ne m’a pas empêchée de me faire allumer sur babelio 🙂
      Je ne pense pas que je lirai un autre de ses romans.

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