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« Rachel et les siens » de Metin Arditi

Je vous parle aujourd’hui du dernier livre de Metin Arditi dont j’ai parlé à plusieurs reprises dans ce blog et dont j’ai retrouvé la plume avec plaisir :

Résumé de l’éditeur :

Qui est Rachel, enfant qui aimait raconter des histoires, devenue une dramaturge acclamée sur toutes les grandes scènes du monde ? Elle naît au début du XXe siècle à Jaffa, où sa famille, des Juifs de Palestine, partage se maison avec les Khalifa, des Arabes chrétiens. Les deux familles ne font qu’une, jusqu’à la guerre. Jusqu’aux guerres.

Rachel et les siens, c’est d’abord Rachel, bien sûr : visage gracieux et corps massif, elle est la cariatide d’une histoire agitée par les bourrasques de l’histoire, tenant bon en toute circonstance, poursuivant une carrière d’artiste tout en vivant pleinement sa vie de femme. C’est aussi Mounir, son voisin, son frère de lait, son frère tout court. C’est Ida, orpheline, adoptée par les parents de Rachel, pour qui elle est plus qu’une sœur, une part d’elle-même. Les siens, ce sont aussi tous ceux qui aiment cette terre, Juifs et Arabes, et s’entre-déchirent.

« Le problème, dit Karl, son premier mari, à leur fille Elisheva, c’est qu’ici, tout le monde a raison. » L’un et l’autre périssent dans un attentat aveugle. Rachel, créatrice d’amours autant que de pièces de théâtre, aura d’autres maris : un Juif d’Istanbul, un diplomate français antisémite, avec qui elle partagera une passion paradoxale et brûlante. Elle aura un autre enfant, et un petit-fils, « pas comme les autres », comme on dit…

Dans les deuils et les exils, de Jaffa à Istanbul, de Genève à Paris, la fière Rachel, figure de proue au milieu des tempêtes, affronte deuil et exils, et transfigure ses blessures en une œuvre bouleversante.

Ce que j’en pense :

L’histoire débute aux environs de Jaffa en 1917. Nous faisons la connaissance de Rachel alors qu’elle a huit ans. Dans une maison de la rue Naguib-Boustros, ses parents, Rozika et Daoud, cohabitent avec Aïcha, son époux Abdallah et leur fils Mounir. Daoud est marchand de tissus raffinés,Abdallah est aussi commerçant.

Un jour un Ashkénaze, Iakov qui a fui avec sa famille les pogroms dans les pays de l’Est vient demander de l’aide à Daoud, car sa femme est décédée, et lui-même ainsi que ses filles sont à bout de force mais celui-ci refuse par peur des représailles et Iakov se pend tentant d’entraîner dans la mort ses deux filles, Tatiana et Ida. Mais Ida survit et Rozika, sous le poids de la culpabilité décide d’adopter la petite fille. Mais celle-ci n’est pas accueillie à bras ouverts : Mounir et Rachel la rejette car elle risque de s’immiscer dans leur belle amitié et tous les moyens sont bons pour qu’elle s’en aille. Ces deux familles vivaient en harmonie jusque-là, entre Juifs arabes et Palestiniens, tout le monde s’en tendait. Mais, l’arrivée en masse des Juifs de l’Europe de l’Est, plus érudits, ayant mieux réussi dans la vie avant l’exil va tout remettre en question.

Cela va commencer par un exil forcé des Juifs arabes dans un Kibboutz, ils sont obligés de partir avec à peine leurs habits sur le dos et quelques affaires que les soldats turcs se feront un plaisir de confisquer ou détruire. On reverra les mêmes choses quand les nazis arriveront au pouvoir. Là, ils ne vont pas hésiter à défricher, assécher des marais, (les seules terres qu’on veut bien leur céder), dans des conditions tellement difficiles (entre la malaria et l’épuisement beaucoup y laissaient leur vie) pour construire « Do-Beïtenou » mais leur zèle et leur nombre grandissant inquiète. C’est d’ailleurs là que Rachel écrira des petites pièces dont lesquelles Ida jouera pour animer un peu la communauté qui est dirigée par Ossip.

Les relations entre Séfarades et Ashkénazes ne sont pas simples, et étail intéressant au passage : on surnomme ceux qui arrivent de Russie, les Moskubin

« Les Ashkénazes nous méprisent nous aussi. Pour eux nous sommes des sous-Juifs »

Les liens entre ces deux familles, sont très puissants, Mounir, Rachel et Ida se considèrent comme frères et sœurs (de lait pour Mounir et Rachel), mais pourront-ils résister à la tourmente ?

On va suivre ainsi l’évolution de ces familles, sous la domination turque, la montée des extrémismes de chaque côté : Mounir milite pour un état palestinien, écrit dans un journal quasi ultra, alors que Rachel va se battre (tout au long de sa vie) pour une relation harmonieuse entre Palestiniens et Juifs arabes.

On va suivre le parcours de Rachel, ses mariages, les drames de sa vie, ses exils successifs, Tel Aviv, Istanbul, Paris… rythmés par les évènements historiques, ses positions pacifiques, qu’elle tentera de faire passer dans ses pièces de théâtre, tandis qu’Ida deviendra comédienne. Bien-sûr, on a aussi des secrets de famille qui vont peser très lourd. Je n’en dirai pas plus pour ne pas divulgâcher (je trouve d’ailleurs que le résumé de l’éditeur en dit trop !)  

J’ai adoré ce roman, qui m’appris beaucoup de choses sur la Palestine, les Juifs arabes, le désir d’avoir une terre, de ne plus être rejeté, alors que les Européens jouent les faiseurs de rois et les apprentis sorciers. On voit aussi le zèle des Turcs pour imiter les nazis, les déportations, la maltraitance (doux euphémisme !) pour un jour en arriver à « Sykes -Picot » aux conséquences dramatiques. « L’Europe confie à des fonctionnaires de deuxième ordre la tâche de partager l’Orient comme on aurait dépecé un animal encore vivant » écrira Mounir dans une de ses lettres à ses sœurs.

Parmi les choses qui m’ont marquée : la passion de Daoud pour les tissus, leur texture, on arrive à percevoir les nuances entre les étoffes uniquement avec la magie des mots, ou encore Abdallah qui sculpte ses boîtes en argent avec beaucoup de méticulosité pour les ranger dans une cachette, les rendant invisibles aux yeux de tous et confiant à une personne le secret de la cachette.

Metin Arditi, est d’origine turque séfarade et a dû quitter la Turquie à l’âge de sept ans, il connaît donc bien la situation et nous livre ainsi un récit passionnant, bourré d’histoire, une belle réflexion sur les relations entre chrétiens et musulmans et l’espoir de trouver un compromis pour cohabiter à défaut de vivre ensemble en harmonie, espoir de plus en plus mis à mal de nos jours…

J’ai découvert la plume magique de Metin Arditi avec « Le Turquetto » grâce mon amie bibliothécaire et depuis j’essaie de lire tout ce qu’il écrit et, même si certains romans m’ont moins plu, je suis devenue une inconditionnelle de ses talents de conteur. De plus le problème « palestinien » m’intéresse depuis longtemps, mais je connaissais moins la situation en 1917, je l’avoue, donc ma culture générale s’est un peu plus développée !

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Grasset qui m’ont permis de découvrir ce roman et retrouver la plume de son auteur.

#Racheletlessiens #NetGalleyFrance

Coup de cœur donc en ce qui me concerne ! c’est seulement le deuxième après « La société des belles personnes » de Tobie Nathan roman auquel j’ai beaucoup pensé d’ailleurs pour les talents de conteurs de ces deux auteurs.

L’auteur :

Né à Ankara, Metin Arditi, écrivain suisse francophone d’origine turque séfarade a quitté la Turquie à l’âge de sept ans. Il grandit en Suisse au bord du lac Léman, à Paudex, commune vaudoise où ses parents le placent en internat à l’âge de 7 ans et où il passe son bac. Il vit actuellement à Genève.

 Ingénieur en génie atomique, il a enseigné à l’École polytechnique fédérale de Lausanne où il a créé la fondation Arditi (qui attribue une quinzaine de prix annuels).

Il a également créé la Fondation « Les Instruments de la Paix-Genève », qui favorise l’éducation musicale à des enfants de Palestine et d’Israël.

On lui doit, entre autres, « Le Turquetto », « l’enfant qui mesurait le monde » « Mon père sur mes épaules » « Carnaval noir » …

Extraits :

Cela faisait quatre siècles que Juifs et Arabes vivaient en paix sous la domination ottomane. A cause d’immigrés comme lui, comme Iakov, comme les Nili, comme tous ces Juifs d’Europe qui ne savaient rien de l’Orient, se sentaient supérieurs et soutenaient ces chiens d’Anglais, ils avaient dû quitter leur maison. Des semeurs de discorde, voilà ce qu’ils étaient…

Rachel resta silencieuse. Son père non plus n’aimait pas voir tous ces Moskubim venir en Palestine. « Nous étions bien, disait-il. Partout les Juifs sont mal aimés. En Russie, en Pologne, en Roumanie, on les massacre. Ici, nous vivons en paix. Tu as vu un Arabe lever la main sur un Juif en Palestine ? Moi, jamais. Mais si l’invasion continue nous deviendrons ennemis ».

C’était vrai. Les nouveaux arrivants étaient nombreux. Surtout, ils avaient en eux la rage de vaincre, de transformer des terres mauvaises en terres fertiles par leur travail et une fougue de chaque instant… (lors de leur arrivée à Do-Beïtenou)

Pour que les gens prennent conscience d’un événement, il faut le mettre en scène. Il faut tout mettre en scène. Toujours.

En six mois, le Kibboutz avait donné quatorze de ses membres à la malaria. A cette hécatombe, il convenait d’ajouter le prix payé par ceux qui ressortaient de la maladie affaiblis au point de ne pas pouvoir travailler pendant plusieurs semaines. Certains finissaient par mourir, piqué à nouveau, ou simplement trop faibles pour travailler.

Et que voit-on ? Que nous disent ces moustiques, lorsqu’ils viennent nous piquer pour nous tuer ? Ils nous disent ceci, mes chers amis : tant que vous n’aurez pas éradiqué la plus petite surface d’eau marécageuse, nous vous ferons la guerre.

Les Turcs et les Anglais se disputaient la ville comme deux hommes se disputent une femme qu’aucun n’aime vraiment, mais que chacun est prêt à sacrifier pour en priver l’autre. La fiancée de Palestine était violée sous se yeux par des voyous de passage. Tôt ou tard, les Anglais n’allaient faire qu’une bouchée des Turcs…

« Des coques de noix sur une mer agité » dit Mounir, voilà ce que sont nos vies.

 Le grand public ne la suivrait pas. Ceux de l’Histadrout ou du parti communiste, peut-être. Et encore… Comme si ses pièces étaient conçues pour être rejetées. Non par désaccord, chez les Juifs le goût de la dispute se cultivait dès l’enfance, mais parce qu’elles portaient toujours ce même message : il faut faire confiance à votre pire ennemi. A un pays porté par un élan extraordinaire et qui réalisait un miracle par jour, elle demandait d’être équitable

Elle (Rachel) écrivait des pièces à thèse pour un public qui ne partageait pas ses idées et qu’en définitive elle jugeait. Comment pouvait-elle espérer obtenir son adhésion ? Sa démarche était ridicule.

Elle répétait souvent ce mot de sa grand-mère, qui venait d’Alexandrie et ne s’était jamais faite à Istanbul : « Pour tuer une mite, le Turc brûle la couverture ». C’était bel et bien ce qui les attendait. Il y avait aussi cette amitié terrifiante avec l’Allemagne… Une fraternité dans la haine des races… Maurice savait-il que, pour un Juif, parler turc était un viol ?

Elle comprit ce qu’avaient fui les Ashkénazes qui venaient en Palestine : le sentiment de n’être rien. Et que pour effacer ce sentiment, atroce, déplacer des montagnes semblait une tâche légère.

Lu en septembre 2020

Auteur :

Psychiatre à la retraite, je peux enfin m'adonner à ma passion. Lectrice assidue depuis le CP, je profite de ma retraite pour parler de mes livres, de mes coups de cœur, de mes déceptions aussi... ma PAL est gigantesque, il me faudra trois vies encore pour en venir à bout.

34 commentaires sur « « Rachel et les siens » de Metin Arditi »

  1. J’aime beaucoup cet auteur, et surtout Le turquetto. Si ce titre est de la même densité, ce qui semble être le cas, je ne vais pas trop attendre avant de le lire. La confrérie des moines volant, dans un autre contexte est aussi passionnant.

    Aimé par 1 personne

    1. il est aussi intense que « Le Turquetto » je trouve.
      J’ai bien aimé « La confrérie des moines volants » aussi, le seul que j’ai raté depuis que j’ai découvert Metin Arditi, c’est « Mon père sur mes épaules » et les plus anciens mais je vais tenter de me les procurer 🙂

      Aimé par 1 personne

  2. J’ai découvert l’auteur grâce à toi, alors tu penses bien que je le note et que j’espère bien le trouver à la médiathèque…J’ai aimé tous les livres que j’ai lu alors je suis bien certaine que j’aimerai celui-ci vu le sujet. Merci pour ton enthousiasme communicatif

    Aimé par 1 personne

    1. j’espère qu’il va te plaire; il est de la même intensité que « Le Turquetto » j’ai adoré…
      J’aime beaucoup cet auteur, je n’ai pas lu « Mon père sur mes épaules » parce que je ne l’ai pas vu passer sur les blogs… a priori, il est sorti entre « L’enfant qui mesurait le monde » et « Carnaval noir » donc à récupérer.
      Je vais essayer de trouver ceux qui ont précédé « Le Turquetto »…. Je suis immensément reconnaissante à ma bibliothécaire Myriam qui me l’a fait découvrir 🙂

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