Publié dans Littérature française, Rentrée littéraire

« Un jour viendra, couleur d’orange » de Grégoire Delacourt

Très longtemps, j’ai fait l’impasse sur les romans de Grégoire Delacourt, et je me suis enfin décidée à me lancer avec ce livre dont le titre m’a plu et intriguée et il faut bien constater que la couverture accroche l’oeil:

Résumé de l’éditeur :

Tandis que le pays s’embrase de colères, Geoffroy, treize ans, vit dans un monde imaginaire qu’il ordonne par chiffres et par couleurs. Sa pureté d’enfant « différent » bouscule les siens : son père, Pierre, incapable de communiquer avec lui et rattrapé par sa propre violence ; sa mère, Louise, qui le protège tout en cherchant éperdument la douceur. Et la jeune Djamila, en butte à la convoitise des hommes, fascinée par sa candeur de petit prince.

Fureurs, rêves et désirs s’entrechoquent dans une France révoltée. Et s’il suffisait d’un innocent pour que renaisse l’espoir ? Alors, peut-être, comme l’écrit Aragon, « un jour viendra couleur d’orange (…) Un jour d’épaule nue où les gens s’aimeront ».

Lumineuse, vibrante, une grande histoire d’humanité.

Ce que j’en pense :

Louise et Pierre ont fait connaissance (se sont sautés dessus, plus tôt) au soir du 21 avril, voir la tête du Menhir s’afficher pour le second tour, cela rapproche… elle est infirmière, il travaille dans une usine, comme opérateur de machines de fabrication de papiers et de cartons.

Leur couple fonctionne bien jusqu’à la naissance de Geoffrey, un enfant pas comme les autres qui ne supporte pas qu’on le touche, intolérant aussi aux bruits extérieurs. Si Louise tente de l’apprivoiser, Pierre, lui, se braque de plus en plus, emmagasinant peu à peu la colère. Et cela se complique de plus en plus, car Geoffrey est passionné par les mathématiques, les espèces animales et végétales qu’il connaît dans le moindre détail.

Louise travaille aux soins palliatifs (elle aide les gens à mourir dit Geoffrey !) alors que Pierre se retrouve au chômage, la crise et la mondialisation sont passées par là et retrouve une place de vigile qui ne lui convient guère. Peu à peu il devient un autre homme incapable de maîtriser ses pulsions, et trompe sa femme…

Survient la taxe carbone, accords de Paris oblige et c’est la goutte d’eau qui fait déborder le vase…

Geoffrey a treize ans, il est scolarisé comme tout le monde, mais sa différence fait de lui le souffre-douleur des collégiens. Seule Djamila, quinze ans est touchée par ce gamin sensible et ils deviennent amis, ce qui va attirer les foudres des autres et aussi de sa famille. Alors, ils trouvent un refuge dans les bois, où ils font la connaissance d’un sage, Hagop Haytayan, dont la famille a fui le pays, à cause du génocide arménien.

On occupe les ronds-points, avec Pierre le samedi à l’aube, alors que le boulanger leur apporte sa première fournée, ou le boucher, mais le ton monte de plus en plus : comment rester calme quand le quinze du mois, il ne reste plus rien alors certains ont des comptes en Suisse (vous voyez de qui je veux parler…)

On assiste à une montée de la violence, physique et psychique, tant du côté des gilets jaunes que du côté de la famille de Djamila, dont les frères ne supportent plus leur père qui se tue au travail, leur sœur qui est trop Française à leur goût…

Grégoire décrit assez bien le contexte actuel, les différences sociales, la pauvreté des uns et les salaires mirobolants des autres, la fracture entre les technocrates parisiens et la vie au quotidien en banlieue ou dans les campagnes, quand les usines ont fermé ou l’arrogance du Président… Mais aussi la différence entre Geoffrey, qui présente des troubles du spectre de l’autisme (Asperger probablement) et qui est rejeté par les autres, ou Djamila, la jolie Berbère aux yeux vert Véronèse et aux longs cheveux noirs aux reflets bleus…

Au départ, je n’avais pas envie de lire un roman traitant des gilets jaunes, car j’aime bien avoir du recul, et analyser les évènements quelques années après, quand ils ont été digérés, métabolisés, dépassionnés, car à chaud, les épidermes se frottent dangereusement. (Idem pour le COVID il faut laisser du temps au temps…)

C’est le premier livre de Grégoire Delacourt que je lis car, jusqu’ici, j’avais l’impression que son style n’était pas pour moi et je le classais dans les bisounours plutôt (probablement à cause d’un titre :« la liste de mes envies »), or la violence, ici, est omniprésente, l’intolérance, le mépris de l’autre également… Pierre est tellement rongé par la colère, qu’il en est devenu aveugle et ses compagnons de ronds-points, après avoir tenté de le mettre en garde, finissent par s’éloigner.

« Prends garde à toi, Pierre, les colères nous tisonnent et nous consument. Elles fissurent ce qu’on est de bien. »

Mais, il faut bien le reconnaître, l’auteur sait introduire, au passage, de belles réflexions sur violence, la manière dont elle envahit l’individu et comment la transformer, évoquant au passage, Kandisnky ou Balzac ou encore ce petit clin d’œil au passage à Rilke :…

« Les grandes personnes ne sont rien, avait écrit Rilke, leur dignité ne répond à rien. Il y a des enfants qui ne sont déjà plus des enfants, savez-vous. Ils n’ont plus cette île en eux. Cette terre ferme. Ils deviennent les pires adultes. »

Ressenti très mitigé donc, mais dans l’ensemble je l’ai quand même un peu apprécié, car il oblige le lecteur à réfléchir… je retiens essentiellement la sensibilité de Geoffrey et le dévouement de Louise, la douceur de Djamila et la tendresse d’Hagop qui tous les quatre permettent d’avancer dans la lecture, alors que j’ai eu beaucoup de mal avec Pierre…Je trouve également une trop grande différence entre la violence des uns et le côté gentil des autre, mais j’ai aimé les réflexions sur les couleurs, car elles permettent de respirer par moments.

Je retiens cette scène pour étayer mon propos : un samedi matin, Pierre décide d’emmener Geoffrey à la manif car il serait temps d’après lui, que cet enfant apprenne la vie ! ils sont armés de cocktails Molotov et Pierre veut obliger son fils à jeter le premier, je vous laisse imaginer la réaction de cet enfant, surtout quand le père commence à lui « hurler dessus » alors qu’il est hypersensible aux bruits… et en plus il n’aime pas la couleur jaune, sa couleur préférée étant le vert, comme la Nature…

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Grasset qui m’ont permis de découvrir ce roman plein de couleurs comme son titre, tiré d’un vers d’Aragon, l’indique et de faire la connaissance de la plume de l’auteur.

#Unjourviendracouleurdorange #NetGalleyFrance

6,5/10

Extraits :

Même s’il avait engrangé 720 319 voix de plus qu’au premier tour, le menhir avait explosé au deuxième tour et le grand Jacques avait repris les choses en main, une bière dans l’une, la croupe d’une bonne génisse, porte de Versailles de l’autre. Et tout était redevenu comme avant. On n’avait pas soupçonné la colère. Pas auguré les chagrins. On l’avait juste échappée belle. On n’avait rien vu. Alors, dix-sept ans plus tard, la détresse avait revêtu des gilets jaune fluo.

Je gueule, Louise, si tu veux savoir, j’ouvre enfin ma putain de gueule. Il a soupiré. J’étais heureux aujourd’hui. J’existais. Je n’étais pas ce connard de vigile à Auchan que personne ne regarde. Je suis un chien, là-bas. Et encore, les chiens, on les caresse. Un silence. On bloquait des dizaines de voitures, peut-être cinquante, peut-être cent, on n’a pas compté, et les gens ne protestaient pas. On parlait de nous. De ce qui nous reliait. On rêvait. On était ensemble et c’était bien.

Le 21 avril 2002, la défaite de Jospin et surtout sa fuite, genre Varenne, le soir même de sa déculottée, démerdez-vous les gars, je me casse, avait sans doute marqué le début de la grande colère de Pierre.

Raffarin parlait de la France d’en bas. Comme Balzac cent soixante-cinq ans plus tôt dans ses « Illusions perdues ». Les Français d’en bas étaient restés en bas. Les Français d’en haut ne regardaient jamais en bas. C’était sale.

Dix ans plus tard, outre-Rhin, le petit peintre à la moustache en brosse éructe des mots de haine qui ressemblent étrangement à ceux qu’ont déjà entendus les Haytayan. A Constantinople en 1915. A Alep l’année suivante…

Les pompiers sont venus trinquer, alors le jaune et le rouge se sont mêlés en un orange de flamme. Un orange joyeux. Geoffroy aurait cité le peintre Kandinsky qui disait de cette couleur qu’elle provoquait des sentiments de force, d’énergie, d’ambition, de détermination et de triomphe.

On disait ici, au cinquième étage de l’hôpital, que la douleur concernait le corps et la souffrance l’âme. Au corps, les médecines, les équations chimiques. Les soulagements. A l’âme, la douceur, la musique des mots, l’empathie. Le corps lâche ne premier. L’âme s’accroche. Toujours…

Les chiffres étaient un équilibre, une certitude, tout comme les couleurs. Ce qui le terrifiait, c’était la poésie des hommes, c’est-à-dire, leur imprévisibilité, car pour lui, la poésie n’était que cela, fantaisies, cabrioles, facéties.

L’interdit et la violence possédaient quelque chose de sexuel. D’animal. Transgresser, c’était déplacer les lignes. Occuper plus de place. Déployer sa force. Cela revenait à jouir.

On cogne mon fils. On assomme un homosexuel. On tabasse un Noir. Un Arabe.  On frappe tout ce qui risquerait de révéler qu’on n’est pas si extraordinaire que ça. La peur d’être soi-même médiocre.

Une saloperie, la colère. Elle dévorait sans rien soulager. On en conservait trop de bleus. Trop d’infirmités.

En coupant la première fois, les lames ont émis un bruit mat. Étouffé. Dangereux. Presque un souffle. Et la première mèche aux reflets bleus est tombée. Une plume de corneille. Ils voulaient effacer son corps. Quelle blague. Parce que les hommes sont des bêtes on enferme les femmes. Il y avait une expression qui expliquait ça, à propos d’un chien et de la rage…

Un garçon de 13 ans. Une fille de 15. Un peuple de deux personnes. On se prenait à rêver avec eux d’un monde meilleur, mais il faut se souvenir de la voix de miel d’Antarame, lorsqu’elle chuchotait aux oreilles de son fils que les forêts obombrent aussi les démons de l’ancien monde.

Lu en septembre 2020

Publié dans Guerre, Littérature française, Rentrée littéraire

« La race des orphelins » d’Oscar Lalo

Je vous parle aujourd’hui d’un livre particulier, choisi pour son thème :

Résumé de l’éditeur :

Je m’appelle Hildegard Müller. Ceci est mon journal.

Le Troisième Reich m’a enfantée. Je suis une oubliée de l’histoire.

La seule race que les SS aient créée, c’est la race des orphelins.  

Qui est Hildegard Müller ? Le jour où il la rencontre, l’homme engagé pour écrire son histoire apprend qu’elle a 76 ans, qu’elle sait à peine lire, à peine écrire. Qu’elle ne connaît rien de ses parents, ne se souvient plus guère de son enfance. Il comprend que sa vie est irracontable mais vraie. Pourtant, Hildegard Müller est loin d’être amnésique. Elle est simplement coupable d’être née en 1943, de géniteurs inconnus mais bons aryens, dans un Lebensborn, ces pouponnières imaginées par le Troisième Reich pour multiplier la « race supérieure ».

Hildegard Müller devait être la gloire de l’humanité elle en est devenue la lie, et toutes les preuves de sa conception sont parties en fumée avant la Libération, sur ordre d’Himmler.  

J’ai besoin, avant de mourir, de dire à mes enfants d’où ils viennent, même s’ils viennent de nulle part.  

Oscar Lalo poursuit son hommage à la mémoire gênante, ignorée, insultée parfois, toujours inaccessible. Et nous plonge dans la solitude et la clandestinité d’un des secrets les mieux gardés de la Seconde Guerre mondiale.  

Ce que j’en pense :

Hildegard Müller a été conçue dans un Lebensborn : une « maternité » où l’on choisissait les parents sur catalogue, pour qu’ils soient des Aryens, les plus purs possible : un père SS, une mère qui répond aux critères, choisie de préférence dans les pays nordiques, notamment la Norvège qui se rapproche le plus de la race pure comme la concevait la folie nazie, construite sur des légendes… On mesurait les parents sous toutes les formes, taille, la hauteur des pommettes (pour éviter toute possibilité de contamination par les Slaves !), la hauteur des oreilles, le nez… il fallait que ces bébés soient parfaits, blonds aux yeux bleus…

Une fois le couple sélectionné, on surveillait (?) la grossesse, et on regardait si le bébé était conforme aux espérances, sinon, sélection oblige, on les tuait. Les nazis n’étaient pas à une élimination près… après on les séparait de leur mère très vite pour les élever selon les principes mis au point par Himmler (où a-t-il eu son diplôme de médecin ?), la préparation du plat protéiné en question et le moins possible de contact physique, pas de scolarité… Les nazis s’occupaient mieux de la pâtée et de la santé de leurs chiens…

Hildegard décide à soixante-seize ans d’écrire son histoire. Elle a réussi à survivre, à se marier avec Olaf, issu comme elle d’un Lebensborn et avoir des enfants mais comme elle sait à peine lire et écrire, elle se confie à un scribe pour retranscrire ce qu’elle ressent.

Après avoir regroupé tous les enfants nés de cette ignominie, sans le centre principal situé en Allemagne, les nazis ont brûlé toutes les archives concernant le projet Lenbensborn, avant de vider les lieux, laissant les enfants, le plus souvent des nourrissons, sans soins, en ayant emporté avec eux les réserves alimentaires. Quand les Américains sont arrivés ils ont trouvé les restes de l’autodafé…

Comment se construire, car il ne s’agit même pas de reconstruction ici, quand on vous découvre âgée de dix-huit mois, ne pouvant pas s’exprimer, se faire entendre (le problème de la langue mais aussi l’absence de soins qui rend mutique), quand on sait seulement que sa mère est Norvégienne et le père illustre inconnu, quand on ne sait même pas s’il s’agit seulement d’un acte charnel sur commande, ou si cela a été encore pire.

Hildegard dit, elle-même, que « sa vie est un cadenas sans combinaison ».

J’ai appris en lisant ce livre qu’il existait des Lebensborn non seulement en Allemagne mais partout où les nazis ont sévi et notamment qu’il y en avait un en France, et un en Belgique.

« Le projet Lebensborn date de 1935. Le sombre projet de remplacer la race inférieure par la race supérieure. La seule race que les SS aient créée est la race des orphelins. »

J’ai bien aimé le cheminement d’Hildegard, la manière ironique dont elle parle de ses bourreaux, des atrocités nazies, ou quand elle compare son récit au journal d’Anne Franck, même si cela m’a dérangée au début, ainsi que la manière dont ces enfants ont été ignorés ou presque car ils représentaient la folie nazie, alors qu’ils n’y étaient pour rien. Aidée de son scribe, comme elle l’appelle, qui lui apporte des documents administratifs, ou des livres, des romans qu’il lui fait découvrir, elle va suivre sa quête, tentée de retrouver les traces de sa mère, savoir si elle était vraiment Norvégienne, alors que son époux préfère rester en dehors.

Une image forte : ces enfants se sont retrouvés dans un couvent qui accueillaient aussi des enfants plus âgés qui avaient survécu à l’enfer des camps et perdu toute leur famille, et ce sont eux qui s’occupaient de ces bébés Lebensborn, leur donnaient le biberon…

J’ai bien aimé la construction du récit que nous livre Oscar Lalo, des petits chapitres, avec parfois des phrases qui se répètent, mais pas tout à fait à l’identique, comme si Hildegard cherchait le mot le plus approprié, la nuance, elle qui nous dit qu’elle sait à peine lire et écrire, qu’elle a appris avec ses enfants.

J’ai lu de nombreux ouvrages, romans ou documentaires, sur les nazis, car c’était leur mécanisme de fonctionnement qui m’intéressait, ou les camps d’extermination, la » solution finale » mais j’ai très peu fouillé du côté des Lebensborn et des médecins nazis car c’était inconcevable pour moi que des médecins se comportent ainsi. J’ai lu quelques ouvrages sur Mengele (ne comptez pas sur moi pour l’appeler docteur !) à l’adolescence et j’en ai fait des cauchemars…

Ces médecins apprentis sorciers inoculaient des maladies, (la syphilis notamment les passionnait) pour publier de magnifiques descriptions, étaient obsédés par la génétique ou la gémellité … 

On ne sort pas indemne de ce livre, car le dégoût est souvent là, mais l’empathie pour Hildegard l’emporte, et Oscar Lalo m’a donné envie d’en savoir plus, et de m’immerger dans le sujet, et notamment dans le livre de Boris Thiolay : « Lebensborn, la fabrique des enfants parfaits » (cf. les liens ci-dessous)

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Belfond qui m’ont permis de découvrir ce livre ainsi que son auteur.

#LaRacedesorphelins #NetGalleyFrance

9/10

Quelques liens intéressants pour ne savoir plus:

Extraits :

J’ai eu beaucoup de mal à choisir des extraits, tant j’avais de notes, de surlignages et pour ne pas divulgâcher, j’ai opté pour ceux figurant dans le début du livre…

Moi, je n’ai rien à déclarer. Je n’ai pas encore de bouche. J’ai juste besoin d’une main qui écoute. Une main qui saura écrire ce qu’elle a entendu. Même quand je ne dis rien. Une main qui sache écrire vite aussi, pour ne pas avoir à me faire répéter si les mots sortent. Une main courante. Pour témoigner.

J’ai soixante-seize ans. Je sais à peine lire et écrire. Je devais être la gloire de l’humanité. J’en suis la lie.

A chaque fois que je crois avoir enfin compris comment j’ai vu le jour, je me prends une succession de nuits. Mes mille et une nuits, ce n’est pas un conte. Pourtant, j’ai besoin de cracher ma vie irracontable. Je l’ai en travers de la gorge.

J’ai fait le choix du français pour me désincarcérer de l’allemand. L’allemand est une langue qui a été torturée par les nazis. L’allemand est la langue des ordres, dont celui d’exterminer et celui du procréer. Beaucoup d’Allemands ont obéi aux deux.

Une orpheline aura toujours l’âge auquel elle a perdu ses parents. Je les ai perdus avant de naître.

Les orphelins s’unissent, parfois. Ils s’agrippent le cœur. Imbibés de leur solitude que personne ne comprend, ils se savent, les orphelins, ils se boivent. Ils se gouttent à gouttent. C’est leur bouche-à-bouche. Leur survie. La rosée de l’amour quand on n’y croyait plus.

Je suis une orpheline dont les parents sont restés lettre morte. Les mots ne peuvent pas vivre avec des lettres mortes.

Pas cohérent d’avoir été pouponnée par des bourreaux. Je l’ai été. Par le pire d’entre eux : Himmler. On avait droit aux meilleurs soins. Les meilleurs soins selon Himmler, c’est une infirmière après qu’on nous a arraché de notre mère. Un plat protéiné dont il composait lui-même le menu. L’industrialisation de notre éducation. La rationalisation du bébé parfait. De l’amour mesurable, quantifiable, identifiable. Un amour théorique. Un oxymore.

Je serais née dans une maternité SS : un Lebensborn. Je ne sais pas lequel. Il en aurait existé trente-quatre pendant la seconde guerre mondiale. Dont neuf en Norvège. Où ma mère aurait accouché. On essaye de paraître savante quand on ne sait rien.

Le suicide d’Adolf Hitler tombe le jour de mon autodafé. Le jour de la mort d’Hitler, les SS ont détruits les informations relatives à ma naissance. Cette chorégraphie mort-vie prélude à mon inexistence.

Je suis fille de SS. C’est écrit sur mon front. C’est cloué dans mon dos. A l’avant, il y a une autre pancarte : collabo. Collabo, ma mère. Je suis une fille-sandwich, plaquée par la double infamie de ma naissance. La tragédie des Lebensborn, c’est à la fois la tragédie de l’hérédité accouplée à la tragédie de l’absence d’hérédité…

Quand les dictateurs sont ivres de pouvoir, ce sont souvent les femmes qui trinquent.

Ma tentative de comprendre pourquoi je fais partie de la race des orphelins est mon détachant pour faire disparaître le sang d’Himmler que j’ai sur la peau comme une tache de vin.

S’appeler Hildegard Müller à Oslo après 1945, c’était comme avoir une croix gammée tatouée sur le front. Je pense que si le  « Lebensborn Programm » était aller jusqu’au bout de sa logique, nous aurions tout comme nom de famille Hitler. Ou plutôt Himmler. Nous sommes davantage une création d’Himmler.

Nous aurions tous pu nous appeler Hitler ou Himmler. Ou alors, comme en Espagne, porter le patronyme de nos deux parents : Hildegard Hitler Himmler. HHH. Quel que soit notre nom, on a toujours été perçus comme les enfants de ces deux criminels…

J’ai pas de famille. Pas de famille et pas d’identité. Pas de nationalité dont je sois certaine. Un nom, un prénom, une nationalité d’emprunt. Tout ce qui est d’emprunt doit être remboursé. Ou rendu. J’ai souvent eu peur qu’on frappe à ma porte et qu’on m’ordonne de rendre mon nom, mon prénom et ma nationalité. « Ils ne sont pas à vous ! » Je ne suis pas à moi. Je ne m’appartiens pas.

Lu en septembre 2020

Publié dans Littérature espagnole, Polars

« Le silence de la ville blanche » de Eva Garcia Saenz de Urturi

Je vous parle aujourd’hui d’un livre qui a été proposé sur NetGalley à la demande générale et insistante des lecteurs, libraires et autres :

Résumé de l’éditeur :

Dans la cathédrale de Sainte-Marie à Vitoria, un homme et une femme d’une vingtaine d’années sont retrouvés assassinés, dans une scénographie macabre : ils sont nus et se tiennent la main comme des amoureux alors que les deux victimes ne se connaissaient pas.

Détail encore plus terrifiant : l’autopsie montrera que leur mort a été provoquée par des abeilles mises dans leur bouche. L’ensemble laisse croire qu’il existe un lien avec une série de crimes qui terrorisaient la ville vingt ans auparavant. Sauf que l’auteur de ces actes, jadis membre apprécié de la communauté de Vitoria, est toujours derrière les barreaux. Alors que sa libération conditionnelle est imminente, qui est le responsable de ces nouveaux meurtres et quel est vraiment son but ?

Une certitude, l’inspecteur Unai López de Ayala, surnommé Kraken, va découvrir un tout autre visage de la ville.

Ce que j’en pense :

A Vitoria, dans le pays Basque espagnol, la veille de la Saint Jacques, a lieu la fête de la blouse, prélude à celles de la Vierge blanche (Virgen Blanca) et tout le monde se retrouve dans la rue pour faire la fête. Dans la cathédrale Sainte-Marie, on retrouve deux corps, un homme et une femme assassinés, dans une mise en scène particulière : ils sont nus, se tiennent la main, la main de l’un posée sur le visage de l’autre et réciproquement. Et, petite signature : trois chardons « eguzkilore » en basque, c’est tellement plus joli et mystérieux !

L’enquête va démontrer qu’ils ne se connaissaient pas et qu’ils sont morts à la suite de piqures de guêpes que l’assassin avait pris soin de mettre dans leur bouche, les bâillonnant ensuite par un adhésif, dénué d’empreinte bien-sûr. Cette mise en scène rappelle des meurtres commis vingt ans plus tôt pour lesquels Tasio, archéologue très médiatisé, un des jumeaux d’une famille ayant pignon sur rue et surtout omnipotente alors. C’est Ignacio, policier, le propre frère de Tasio qui a procédé à l’interpellation à l’époque…

Qui peut avoir commis ce crime odieux suivi de plusieurs autres, alors que Tasio doit bientôt sortir de prison ? il faut donc reprendre l’enquête, ce qui sera fait par un tandem d’inspecteurs : Estibaliz Ruiz de Gauna et Unai Lopez de Ayala, alias Kraken, profileur.

« Je me fiais aux impressions d’Estibaliz comme la roue arrière d’un tandem se fie à la roue avant. C’était notre façon de fonctionner, de pédaler ensemble. »

Tous deux sont chapeautés par la sous-commissaire Alba Diaz de la Salvatierra, qui vient juste d’arriver au commissariat.

On se retrouve en pleine immersion dans cette ville de Vitoria, pleine de mystères, au passé prestigieux sur le plan historique, artistique, architectural, et le côté « endogame » comme dit l’auteure, « tous les gens nés à plus de cinquante kilomètres d’ici sont des « étrangers » disait la grand-mère » de Kraken. Mais aussi, on apprend beaucoup de choses sur les noms propres des gens avec une partie espagnole à laquelle un nom basque évocateur, de la région d’Avala, pour être plus précise, est ajouté ce qui nous donne des noms interminables qui sonnent bien dans l’oreille.

Autre élément important, que j’aime beaucoup dans les polars, l’alternance des récits entre les années 70 et l’époque actuelle, où l’on fait la connaissance de Javier Ortiz de Zarate, descendant d’esclavagiste, l’ignoble père des jumeaux et de Blanca Diaz de Antonana leur mère, qui est une femme maltraitée, par un mari jaloux, convaincu d’être intouchable.

Eva Garcia Saenz de Urturi nous promène dans la ville mais aussi dans la campagne environnante, au gré des légendes, des récits bibliques, les symboles en nous orientant vers différentes pistes. J’ai adoré cette enquête, cette promenade (ces promenades en fait) car il y a plusieurs évènements durant les fêtes de la Virgen Blanca et, cerise sur le gâteau, on sait dès le prologue que l’inspecteur s’est fait tirer dessus par le meurtrier…

En parlant de symboles : que peuvent signifier entre autres, l’eguzkilore, l’abeille, l’if, sans parler des postures dans lesquels sont retrouvés les victimes, ou encore leur âge qui raconte aussi une histoire…

J’adore ce genre de thriller, qui mêle des crimes bien typés, en rapport avec la religion, l’art, l’ésotérisme ou autres, avec des inspecteurs loin d’être parfaits, avec des failles. C’est très rare quand je mets un coup de cœur à un polar mais là je ne résiste pas, ce roman est génial, la lecture addictive. C’est le premier d’une série, alors j’attends avec impatience la publication en français du suivant…

Ce roman a été adapté en série disponible que Netflix: avis aux abonnés…

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Fleuve noir qui m’ont permis de découvrir ce roman ainsi que son auteure dont le style est si particulier qu’on n’a plus qu’une seule envie, en le refermant, de se procurer le prochain… j’espère qu’il ne faudra pas attendre trop longtemps sinon je vais être obligée d’apprendre l’espagnol pour retrouver cet univers ;

#Lesilencedelavilleblanche #NetGalleyFrance

Extraits :

Les caméras de télévision se mirent à harceler mes amis sans relâche. Les journalistes avaient besoin d’un scoop, et ils étaient persuadés qu’ils pourraient le leur fournir. Lorsque la nouvelle se répandit que le tueur m’avait tiré dessus, ils ne les lâchèrent plus d’une semelle : dès lors, aucun d’entre eux ne connut le repos.

L’un comme l’autre, étions sacrément doués pour résoudre des affaires, un peu moins pour suivre les règles. Après quelques avertissements pour indiscipline, nous avions appris à nous couvrir. Quant à suivre les règles, eh bien… on y travaillait.

Dans la culture basque, l’eguzkilore était un antique symbole de protection, que l’on plaçait à la porte des maisons pour les protéger des sorcières et autres démons ? de fait, en l’occurrence, elle n’avait pas protégé les victimes…

La première série de meurtres représentait l’histoire alavaise dans l’ordre chronologique… Les victimes étaient des nouveau-nés, comme s’ils représentaient le premier âge de l’humanité.

Nous avons la preuve que les Celtes l’utilisaient déjà (l’if) comme poison dès le troisième millénaire avant Jésus-Christ. Ça fait partie de ces secrets qui ne se disent pas à voix haute, mais dans les villages, tous les anciens le savent. L’écorce, les feuilles…  Dans l’if, tout est toxique, hormis la partie charnue des graines. Pour les Celtes, c’était un arbre sacré, à qui ils attribuaient l’immortalité en raison de son extrême longévité, et du temps des premiers chrétiens, on a continué à en planter près des églises et des cimetières…

Durant ma formation à l’académie d’Arkaute, j’avais étudié les dossiers d’Argentins d’origine allemande qui avaient découvert avec horreur que leurs charmants grands-pères étaient des criminels de guerre nazis. Comment concilier dans sa vie deux perceptions, deux réalités si divergentes. Pourrions-nous embrasser à nouveau cette personne, lui donner un baiser sur le front, la regarder dans les yeux ? Le dénoncerions-nous ? Est-il possible de cesser d’aimer quelqu’un qui a pris son de vous, qui vous a donné tant d’affection durant toute votre vie ?

Les groupes se forment au lycée, c’est dur de t’intégrer quand tu viens de l’extérieur. C’est un petit monde endogame. A quinze ans, tu connais des jeunes, des gars et des filles, qui sortent ensemble, untel avec unetelle, unetelle avec untel ou tel autre… Bref, vingt ans plus tard, si tu les revois, les couples auront changé, mais aucun d’entre eux n’aura pris la peine de regarder si dans le vaste monde, hors de leur microcosme, il n’y a pas d’autres individus susceptibles de leur plaire.

Je maudis le pouvoir qu’avait un seul cerveau de changer la vie de tant de gens étrangers à son entreprise. J’étais consterné de constater avec quelles facilité la folie d’un seul était capable de transformer le visage de toute une ville.


Lu en septembre 2020

Publié dans Littérature islandaise, Rentrée littéraire

« Lumière d’été, puis vient la nuit » de Jon Kalman Stefansson

J’avais plutôt apprécié le précédent roman de l’auteur alors celui-ci était évidemment à mon programme et comment résister à la tentation quand je l’ai vu sur NetGalley :

Résumé de l’éditeur :

Dans un petit village des fjords de l’ouest, les étés sont courts. Les habitants se croisent au bureau de poste, à la coopérative agricole, lors des bals. Chacun essaie de bien vivre, certains essaient même de bien mourir. Même s’il n’y a ni église ni cimetière dans la commune, la vie avance, le temps réclame son dû.

Pourtant, ce quotidien si ordonné se dérègle parfois : le retour d’un ancien amant qu’on croyait parti pour toujours, l’attraction des astres ou des oiseaux, une petite robe en velours sombre, ou un chignon de cheveux roux. Pour certains, c’est une rencontre fortuite sur la lande, pour d’autres le sentiment que les ombres ont vaincu – il suffit de peu pour faire basculer un destin. Et parfois même, ce sont les fantômes qui s’en mêlent…

En huit chapitres, Jón Kalman Stefánsson se fait le chroniqueur de cette communauté dont les héros se nomment Davíð, Sólrún, Jónas, Ágústa, Elísabet ou Kristín, et plonge dans le secret de leurs âmes. Une ronde de désirs et de rêves, une comédie humaine à l’islandaise, et si universelle en même temps. « Lumière d’été, puis vient la nuit » charme, émeut, bouleverse.

Traduit de l’islandais par Éric Boury.

Ce que j’en pense :

L’histoire s’ouvre sur un petit village, comme tant d’autres, perdu dans les fjords, avec sa poste (surtout sa postière en fait !) sa coopérative agricole mais qui a cependant une particularité : il n’y a ni église ni cimetière.

« Il semble cependant qu’il y ait un point par lequel notre village se distingue des autres – nous n’avons pas d’église. Non plus que de cimetière. On a pourtant maintes fois tenté de remédier à ce manque, une église donnerait indéniablement de l’allure à notre environnement, le doux tintement des cloches rejoint les âmes en peine ; le glas porte avec lui des nouvelles de l’éternité. »

On fait ainsi la connaissance d’un homme particulier, le directeur de l’Atelier du Tricot, qui tout à coup se met à rêver en latin. Alors que tout un chacun ne ferait que s’en étonner moire s’en amuser, il décide d’apprendre le latin, et donc de lire des ouvrages en latin pour ensuite s’intéresser aux grands textes et notamment à l’astronomie. Il va ainsi renoncer à son travail, faire des conférences, rencontrer d’autres personnes dans le monde qui ont la même passion. Ces voisins vont le surnommer « l’astronome ». Son épouse en profitera pour faire ses valises…

Au départ, on pense que l’auteur va raconter son histoire, alors qu’en fait, d’autres personnes vont entrer en scène et une interdépendance va ainsi s’installer entre les personnages, aussi bien que les thèmes.

On fait ainsi la connaissance de David le fils de l’astronome qui travaille à l’entrepôt, qui est persuadé de l’existence des fantômes ce qui lui permet de trouver des explications à certains évènements étranges, malgré le scepticisme de son collègue Kjartan, ou encore Jonas, si pâle et évanescent qu’il risque de se dissoudre dans l’espace, ou encore Benedikt. Mais n’allez surtout pas croire que les femmes sont absentes : nous avons Agusta postière qui lit tous les courriers qui arrivent à la poste et n’hésite pas à en instruire ses concitoyens, ou encore ma préférée Elizabet, au caractère bien trempée qui n’hésite pas à se frotter aux autres, hommes ou femmes). J’allais oublier Jacob qui parcourt le pays à v bord de son camion ou Matthias qui rentre au pays après des années passées à l’étranger.

J’ai bien aimé la manière dont le récit s’étoffe au fur et à mesure qu’on avance dans la lecture : les thèmes s’intensifient, les nouveaux personnages sont introduits d’une manière qui rappelle « Le Boléro » de Ravel : la mélodie s’enrichit de plus en plus, le nombre de musiciens, et la vitesse d’exécution, le volume etc. Dans ce roman on trouve la même puissance, il se passe des choses mine de rien, on côtoie ainsi Galilée, Copernic, et donc la science, l’univers, l’auteur nous livre des réflexions sur la vie, la mort, le temps qui passe, la religion, la science et leur place dans la société, les préoccupations sur la planète…

« Nous nageons dans l’opulence, pourtant, nous ne sommes pas heureux, à quoi allons-nous occuper toutes ces journées, cette vie, c’est un véritable casse-tête, pourquoi vivons-nous ? »

L’histoire en elle-même n’est pas palpitante, mais on vit au rythme de l’Islande et de ses particularités, les jours ou les nuits sans fin, mais j’ai énormément aimé ses réflexions sur la vie en général, qui sont assez proches des miennes. Vous pourrez le constater en lisant les extraits ci-dessous. Je rappelle au passage que ce roman est le premier de Jon Kalman Stefansson, paru en 2005 en Islande et seulement traduit aujourd’hui chez nous, ce qui lui confère un intérêt particulier par rapport au contexte actuel de la planète et des relations interhumaines.

Ce roman me rappelle dans sa construction, le roman précédent « Asta », lequel variait les époques dans sa narration, alors qu’ici on reste dans l’ensemble dans la période actuelle, mais les chapitres s’étoffaient et s’enrichissaient les uns les autres.

Je n’ai toujours pas lu la trilogie de Jon Kalman Stefansson : « entre ciel et terre », « La tristesse des anges » et « Le cœur de l’homme » qui me narguent depuis un certain temps dans ma PAL… « ô temps suspends ton vol et vous heures propices suspendez votre cours » comme le disait si bien mon ami Alphonse de Lamartine

Un immense merci à NetGalley et aux éditions Grasset qui ont bien voulu me permettre de découvrir ce roman et de retrouver son auteur ainsi que l’Islande, ce pays qui me fascine (tout comme sa littérature)

#Lumièredétépuisvientlanuit #NetGalleyFrance

8/10

Extraits :

… mais nous affirmons qu’il faut littéralement être défunt pour ne pas penser à la mort. Avez-vous réfléchi au nombre de choses qui tiennent au hasard, toute la vie peut-être ?

C’est dans le silence que se conserve l’or ; celui qui se tait, plongé dans une parfaite solitude découvre tant de choses, le silence s’infiltre dans les chairs, apaise le cœur, calme l’angoisse et emplit la pièce dans laquelle vous êtes, il résonne dans votre maison tandis qu’en dehors, le présent se déchaine, c’est un sprinter, c’est une Formule 1, un chien qui court derrière sa queue sans jamais l’attraper.

C’est si bon de s’esclaffer, un rire sincère est un étrange mélange de volupté et d’oubli de soi, nous nous désagrégeons en lui, nous tourbillonnons en surplomb du personnage que nous incarnons au quotidien, il fait de nous des êtres humains.

Les larmes ont la forme d’une barque à rames, la douleur et la peine sont tapies sous le banc de nage. Celui qui pleure à un enterrement, pleure également sa propre mort et en même temps celle du monde, parce qu’à la fin du monde tout meurt et il ne reste rien.

Oui, le monde convulse tandis que nos mains s’agrippent à la table de la cuisine.

Mais, ce qui est fait ne saurait être défait, certains évènements modifient votre paysage intérieur si profondément que les mots n’ont pour ainsi dire plus aucun pouvoir.

Les héros de chaque époque sont un miroir de l’air du temps, de nos préoccupations, de nos rêves et de nos espoirs, un héros est un objectif, un phare qui nous guide, une consolation quand les vents sont contraires, l’homme en a besoin, c’est dans sa nature.

On peut dire toutes sortes de choses concernant les gens. La plupart d’entre nous abritons à la fois beauté et abjection. L’homme est un être complexe, un labyrinthe où l’on se perd quand on cherche des explications.

C’est le genre d’agacement qui naît parfois entre les gens dans les campagnes. Peut-être vivons-nous en général si éloignés les uns des autres que nous ne savons pas vraiment nous comporter avec nos voisins, nous n’avons pas l’habitude de nous soucier d’eux, c’est sans doute là un manque de maturité sociale profondément ancré en nous.

C’est étrange, ce pouvoir qu’à le silence de distordre le temps, les minutes ne sont plus elles-mêmes, elles semblent ne jamais devoir passer, elles deviennent un ciel immobile.

Ne vous est-il jamais arrivé de vous dire que jamais dans l’Histoire nous n’avons vécu dans un tel confort, que l’individu n’a jamais eu à ce point la possibilité d’influer sur son environnement, qu’il n’a jamais été aussi simple de s’engager, mais que la volonté de le faire n’a jamais été aussi rare—comment se fait-il ? Se pourrait-il que la réponse se trouve dans une autre question : quels sont ceux qui tirent profit d’une telle situation ?

C’est la quête elle-même qui est notre but, et si nous parvenons à une réponse, elle nous privera de notre objectif. Or, évidemment, c’est la quête qui nous enseigne les mots pour décrire le scintillement des étoiles, le silence des poissons, les sourires et les tristesses, les apocalypses et la lumière d’été.

Je ne peux pas me défaire de l’idée selon laquelle c’est le hasard qui décide de tout, c’est lui qui engendre tout, y compris le sens qu’on donne à sa vie, l’oiseau continuera de voler dans les airs, dans ce cas, pourquoi s’alarmer de la fin d’une civilisation ?

Peut-être renaissons-nous chaque fois que nous ouvrons les yeux, on peut alors supposer que quelque chose se meurt lorsque nous les fermons.

Il est inutile de penser, on se contente d’exister, d’écouter, d’accueillir le réel et les sons matinaux, de pareils instants réduisent en poussière les grandes puissances de ce monde.

Il a ri de bon cœur en voyant ces singes, parfois tellement bon que les mots ne sauraient l’exprimer. Mais la vie part dans tous les sens puis s’interrompt au milieu d’une phrase ; parfois, il vaut mieux se réveiller tôt, regarder l’océan et laisser passer le temps.

L’être humain est parfois étrange, il se sent seul, aspire à un peu de compagnie, et si quelqu’un arrive, tout s’inverse, il a envie de rentrer dans sa coquille pour avoir la paix.

Lu en septembre 2020

Publié dans littérature USA, Rentrée littéraire

« Glory » d’Elizabeth Wetmore

Je vous parle aujourd’hui d’un premier roman prometteur dont le résumé m’a tout de suite attirée, et après avoir quelque peu hésité, vu l’embouteillage massif de ma PAL je me suis lancée : 

Résumé de l’éditeur :

Roman choral puissant et envoûtant, Glory met en scène les retombées d’une terrible agression dans une petite ville du Texas et donne la parole à celles que l’on n’a pas l’habitude d’entendre.

14 février 1976, jour de la Saint-Valentin. Dans la ville pétrolière d’Odessa, à l’ouest du Texas, Gloria Ramirez, quatorze ans, apparaît sur le pas de la porte de Mary Rose Whitehead.
L’adolescente vient d’échapper de justesse à un crime brutal. Dans la petite ville, c’est dans les bars et dans les églises que l’on juge d’un crime avant qu’il ne soit porté devant un tribunal. Et quand la justice se dérobe, une des habitantes va prendre les choses en main, peu importe les conséquences.


Elizabeth Wetmore n’hésite pas à sonder les tréfonds de l’âme humaine et livre un roman dur et âpre à la beauté mordante.

Ce que j’en pense :

Nous sommes donc en 1976, le soir de la Saint Valentin, une jeune fille de quatorze ans, Gloria Ramirez, accepte de monter dans la voiture d’un homme âgé de quelques années de plus. Il va en profiter pour la violer pendant une partie de la nuit, sous l’effet des amphétamines et de l’alcool, répétant sans cesse son prénom, Gloria, qu’elle va prendre en horreur par la suite et se fera appeler Glory.

Elle arrive à s’enfuir pieds nus dans ce désert de pétrole et parviendra à frapper à la porte de Mary-Rose qui habite une ferme isolée, perdue dans ce coin désertique. Mais, son violeur arrive à retrouver la maison, tentant de persuader Mary-Rose que c’est sa copine mais celle-ci ne s’en laisse pas compter, le menaçant avec son fusil…

Que vaut la vie d’une jeune latino, « une basanée » comme ils disent, elle était forcément consentante et bien-sûr ces filles-là sont adultes à quatorze ans ! même si le visage est tuméfié, si on a dû lui enlever la rate, tellement elle avait reçu de coups dans le ventre…

J’ai bien aimé la manière dont l’auteure structure son récit : elle nous présente le viol de Glory, mais le laisse en trame de fond, préférant mêler à ce drame, l’histoire d’autres femmes de la petite ville d’Odessa, chacune ayant une vie plus ou moins compliquée, comme pour atténuer la violence et la rendre plus supportable.

Elizabeth Wetmore va nous entraîner avec brio dans ce Texas des années soixante-dix, où le machisme et le racisme, le suprémacisme blanc règnent en maîtres (est-ce que cela a vraiment changé dans l’Amérique de Trump ?), où l’on n’hésite pas à harceler les témoins d’un viol au téléphone : « quoi, bousiller la vie d’une honnête jeune homme blanc plein d’avenir pour une basanée ? »

Superbe roman choral, où l’on rencontre des personnages féminins bien trempés, des hommes, qui veulent rester les maîtres du jeu, ou parfois, une femme préfère partir tenter sa chance ailleurs, sur une terre marquée par le passé esclavagiste… et en même temps, l’auteure raconte les dégâts des forages, sur la nature, les concessionnaires rachetant les terres aux paysans ruinés, par la sécheresse…

L’image qui m’a touchée : Debra-Ann, quatorze ans, qui cherche à aider Jesse, ancien militaire, en dérobant des aliments à l’une, une couverture à l’autre, parle de livre et qui tient la maison propre depuis que sa mère est partie :

« Lorsque Ginny reviendra, Debra-Ann ne veut pas que la maison soit sens dessus dessous. Sa mère pourrait tourner les talons et repartir aussi sec… »

Elizabeth Wetmore nous cite au passage quelques blagues du coin, telle celle-ci :

« Pourquoi les filles d’Odessa ne jouent-elles pas à cache-cache ? Parce que personne n’irait les chercher. » ou encore : « Quelle est la différence entre un seau de merde et Odessa ? Le seau. »

Bref, pour un premier roman, c’est une belle réussite et il m’a beaucoup plu, tout comme l’écriture de son auteure.

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Les Escales qui m’ont permis de découvrir ce roman puissant, portrait au vitriol ou presque, d’une certaine Amérique ainsi que son auteure, dont je vais attendre le prochain livre avec impatience.

#Glory #NetGalleyFrance

8,5/10

L’auteure :

Née aux USA à Odessa, Elizabeth Wetmore a suivi des cours d’écriture et obtenu des bourses d’études au sein de plusieurs programmes universitaires prestigieux. « Glory » est son premier roman.

Extraits :

Il y a au moins un truc bien dans chaque livre, explique-t-elle à Jesse, car elle est quasiment certaine qu’il ne sait pas lire, pas vraiment. Les histoires d’amour, les mauvaises nouvelles, les génies maléfiques, les intrigues impénétrables, les endroits et les gens qu’elle aimerait tellement connaître dans la vraie vie, ou les mots dont la beauté et la musique lui donnent envie de pleurer chaque fois qu’elle les prononce à haute voix.

Autrefois, un homme élevait des vaches laitières sur une terre où il vivait aussi avec une femme et leurs trois enfants. Durant la sécheresse de 1934, le prix du bétail était tombé à douze dollars par tête, même pas ce que coûtait le transport jusqu’aux enclos de Fort Worth. Ils leur tiraient une balle dans le front, expliquait grand-mère…

Quelle femme abandonne son mari et sa fille ? Celle qui comprend que l’homme qui partage son lit est, et restera à jamais, le gamin qui l’a engrossée. Celle qui ne supporte pas l’idée d’affirmer un jour à sa propre fille : tout cela est bien assez pour toi. Celle qui croit qu’elle reviendra quand elle aura trouvé un endroit où se poser.

Certes elle déteste le pétrole, mais elle aime la chaleur et le paysage, cette beauté aride, cette lumière inépuisable. C’était quelque chose qui la reliait à  sa  grand-mère, tout comme le donut au chocolat et la tasse de café qu’elle aimait s’octroyer en guise de dîner.

Mais la cinquantaine d’hommes de tous âges debout autour de l’installation de forage ne regardent ni les herbes, ni les animaux, ni la terre elle-même. Ils fixent le ciel, l’air subjugué. Ça va tuer toute la vie déclare Viola…

… Cette odeur, souffle-t-elle. C’est comme si toutes les vaches de l’ouest du Texas avaient pété en même temps. Et nos arbres, pleure-t-elle, fixant un bosquet de jeunes pacaniers se trouvant pile sue le chemin d’une rivière de pétrole. Qu’est-ce qu’ils vont devenir ?

Un bassin grand comme une maison se forme en quelques heures et déborde très vite ensuite, le pétrole dévastant tout sur son passage. Plus de trente mille barils de pétrole sont déversée dans la nature avant que les hommes reprennent le contrôle de la situation…

Et ensuite, vous êtes tous rentrés (de la guerre), vous les hommes, et on n’a plu eu d’autres choix que de tomber enceinte aussi vite que possible et filer en cuisine comme un brave troupeau de vieilles vaches qu’on renvoie à l’étable.

Nos arrière-grands-pères contraignaient des hommes à sortir de leurs lits avec des fouets et des torches, ils tiraient des enfants par les pieds pour les obliger à voir leurs mères se faire traîner par les cheveux dans les champs. Certains de nos pères et de nos frères possèdent encore un fouet à bestiaux sous le siège avant de leur pick-up.

Les gens croient que les champs pétrolifères pullulent de serpents et de scorpions, mais diable, ce ne sont pas eux les plus dangereux du comté. Au moins, les serpents à sonnette préviennent lorsqu’ils arrivent, enfin, la plupart du temps.

Lu en septembre 2020

Publié dans Non classé

« Rachel et les siens » de Metin Arditi

Je vous parle aujourd’hui du dernier livre de Metin Arditi dont j’ai parlé à plusieurs reprises dans ce blog et dont j’ai retrouvé la plume avec plaisir :

Résumé de l’éditeur :

Qui est Rachel, enfant qui aimait raconter des histoires, devenue une dramaturge acclamée sur toutes les grandes scènes du monde ? Elle naît au début du XXe siècle à Jaffa, où sa famille, des Juifs de Palestine, partage se maison avec les Khalifa, des Arabes chrétiens. Les deux familles ne font qu’une, jusqu’à la guerre. Jusqu’aux guerres.

Rachel et les siens, c’est d’abord Rachel, bien sûr : visage gracieux et corps massif, elle est la cariatide d’une histoire agitée par les bourrasques de l’histoire, tenant bon en toute circonstance, poursuivant une carrière d’artiste tout en vivant pleinement sa vie de femme. C’est aussi Mounir, son voisin, son frère de lait, son frère tout court. C’est Ida, orpheline, adoptée par les parents de Rachel, pour qui elle est plus qu’une sœur, une part d’elle-même. Les siens, ce sont aussi tous ceux qui aiment cette terre, Juifs et Arabes, et s’entre-déchirent.

« Le problème, dit Karl, son premier mari, à leur fille Elisheva, c’est qu’ici, tout le monde a raison. » L’un et l’autre périssent dans un attentat aveugle. Rachel, créatrice d’amours autant que de pièces de théâtre, aura d’autres maris : un Juif d’Istanbul, un diplomate français antisémite, avec qui elle partagera une passion paradoxale et brûlante. Elle aura un autre enfant, et un petit-fils, « pas comme les autres », comme on dit…

Dans les deuils et les exils, de Jaffa à Istanbul, de Genève à Paris, la fière Rachel, figure de proue au milieu des tempêtes, affronte deuil et exils, et transfigure ses blessures en une œuvre bouleversante.

Ce que j’en pense :

L’histoire débute aux environs de Jaffa en 1917. Nous faisons la connaissance de Rachel alors qu’elle a huit ans. Dans une maison de la rue Naguib-Boustros, ses parents, Rozika et Daoud, cohabitent avec Aïcha, son époux Abdallah et leur fils Mounir. Daoud est marchand de tissus raffinés,Abdallah est aussi commerçant.

Un jour un Ashkénaze, Iakov qui a fui avec sa famille les pogroms dans les pays de l’Est vient demander de l’aide à Daoud, car sa femme est décédée, et lui-même ainsi que ses filles sont à bout de force mais celui-ci refuse par peur des représailles et Iakov se pend tentant d’entraîner dans la mort ses deux filles, Tatiana et Ida. Mais Ida survit et Rozika, sous le poids de la culpabilité décide d’adopter la petite fille. Mais celle-ci n’est pas accueillie à bras ouverts : Mounir et Rachel la rejette car elle risque de s’immiscer dans leur belle amitié et tous les moyens sont bons pour qu’elle s’en aille. Ces deux familles vivaient en harmonie jusque-là, entre Juifs arabes et Palestiniens, tout le monde s’en tendait. Mais, l’arrivée en masse des Juifs de l’Europe de l’Est, plus érudits, ayant mieux réussi dans la vie avant l’exil va tout remettre en question.

Cela va commencer par un exil forcé des Juifs arabes dans un Kibboutz, ils sont obligés de partir avec à peine leurs habits sur le dos et quelques affaires que les soldats turcs se feront un plaisir de confisquer ou détruire. On reverra les mêmes choses quand les nazis arriveront au pouvoir. Là, ils ne vont pas hésiter à défricher, assécher des marais, (les seules terres qu’on veut bien leur céder), dans des conditions tellement difficiles (entre la malaria et l’épuisement beaucoup y laissaient leur vie) pour construire « Do-Beïtenou » mais leur zèle et leur nombre grandissant inquiète. C’est d’ailleurs là que Rachel écrira des petites pièces dont lesquelles Ida jouera pour animer un peu la communauté qui est dirigée par Ossip.

Les relations entre Séfarades et Ashkénazes ne sont pas simples, et étail intéressant au passage : on surnomme ceux qui arrivent de Russie, les Moskubin

« Les Ashkénazes nous méprisent nous aussi. Pour eux nous sommes des sous-Juifs »

Les liens entre ces deux familles, sont très puissants, Mounir, Rachel et Ida se considèrent comme frères et sœurs (de lait pour Mounir et Rachel), mais pourront-ils résister à la tourmente ?

On va suivre ainsi l’évolution de ces familles, sous la domination turque, la montée des extrémismes de chaque côté : Mounir milite pour un état palestinien, écrit dans un journal quasi ultra, alors que Rachel va se battre (tout au long de sa vie) pour une relation harmonieuse entre Palestiniens et Juifs arabes.

On va suivre le parcours de Rachel, ses mariages, les drames de sa vie, ses exils successifs, Tel Aviv, Istanbul, Paris… rythmés par les évènements historiques, ses positions pacifiques, qu’elle tentera de faire passer dans ses pièces de théâtre, tandis qu’Ida deviendra comédienne. Bien-sûr, on a aussi des secrets de famille qui vont peser très lourd. Je n’en dirai pas plus pour ne pas divulgâcher (je trouve d’ailleurs que le résumé de l’éditeur en dit trop !)  

J’ai adoré ce roman, qui m’appris beaucoup de choses sur la Palestine, les Juifs arabes, le désir d’avoir une terre, de ne plus être rejeté, alors que les Européens jouent les faiseurs de rois et les apprentis sorciers. On voit aussi le zèle des Turcs pour imiter les nazis, les déportations, la maltraitance (doux euphémisme !) pour un jour en arriver à « Sykes -Picot » aux conséquences dramatiques. « L’Europe confie à des fonctionnaires de deuxième ordre la tâche de partager l’Orient comme on aurait dépecé un animal encore vivant » écrira Mounir dans une de ses lettres à ses sœurs.

Parmi les choses qui m’ont marquée : la passion de Daoud pour les tissus, leur texture, on arrive à percevoir les nuances entre les étoffes uniquement avec la magie des mots, ou encore Abdallah qui sculpte ses boîtes en argent avec beaucoup de méticulosité pour les ranger dans une cachette, les rendant invisibles aux yeux de tous et confiant à une personne le secret de la cachette.

Metin Arditi, est d’origine turque séfarade et a dû quitter la Turquie à l’âge de sept ans, il connaît donc bien la situation et nous livre ainsi un récit passionnant, bourré d’histoire, une belle réflexion sur les relations entre chrétiens et musulmans et l’espoir de trouver un compromis pour cohabiter à défaut de vivre ensemble en harmonie, espoir de plus en plus mis à mal de nos jours…

J’ai découvert la plume magique de Metin Arditi avec « Le Turquetto » grâce mon amie bibliothécaire et depuis j’essaie de lire tout ce qu’il écrit et, même si certains romans m’ont moins plu, je suis devenue une inconditionnelle de ses talents de conteur. De plus le problème « palestinien » m’intéresse depuis longtemps, mais je connaissais moins la situation en 1917, je l’avoue, donc ma culture générale s’est un peu plus développée !

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Grasset qui m’ont permis de découvrir ce roman et retrouver la plume de son auteur.

#Racheletlessiens #NetGalleyFrance

Coup de cœur donc en ce qui me concerne ! c’est seulement le deuxième après « La société des belles personnes » de Tobie Nathan roman auquel j’ai beaucoup pensé d’ailleurs pour les talents de conteurs de ces deux auteurs.

L’auteur :

Né à Ankara, Metin Arditi, écrivain suisse francophone d’origine turque séfarade a quitté la Turquie à l’âge de sept ans. Il grandit en Suisse au bord du lac Léman, à Paudex, commune vaudoise où ses parents le placent en internat à l’âge de 7 ans et où il passe son bac. Il vit actuellement à Genève.

 Ingénieur en génie atomique, il a enseigné à l’École polytechnique fédérale de Lausanne où il a créé la fondation Arditi (qui attribue une quinzaine de prix annuels).

Il a également créé la Fondation « Les Instruments de la Paix-Genève », qui favorise l’éducation musicale à des enfants de Palestine et d’Israël.

On lui doit, entre autres, « Le Turquetto », « l’enfant qui mesurait le monde » « Mon père sur mes épaules » « Carnaval noir » …

Extraits :

Cela faisait quatre siècles que Juifs et Arabes vivaient en paix sous la domination ottomane. A cause d’immigrés comme lui, comme Iakov, comme les Nili, comme tous ces Juifs d’Europe qui ne savaient rien de l’Orient, se sentaient supérieurs et soutenaient ces chiens d’Anglais, ils avaient dû quitter leur maison. Des semeurs de discorde, voilà ce qu’ils étaient…

Rachel resta silencieuse. Son père non plus n’aimait pas voir tous ces Moskubim venir en Palestine. « Nous étions bien, disait-il. Partout les Juifs sont mal aimés. En Russie, en Pologne, en Roumanie, on les massacre. Ici, nous vivons en paix. Tu as vu un Arabe lever la main sur un Juif en Palestine ? Moi, jamais. Mais si l’invasion continue nous deviendrons ennemis ».

C’était vrai. Les nouveaux arrivants étaient nombreux. Surtout, ils avaient en eux la rage de vaincre, de transformer des terres mauvaises en terres fertiles par leur travail et une fougue de chaque instant… (lors de leur arrivée à Do-Beïtenou)

Pour que les gens prennent conscience d’un événement, il faut le mettre en scène. Il faut tout mettre en scène. Toujours.

En six mois, le Kibboutz avait donné quatorze de ses membres à la malaria. A cette hécatombe, il convenait d’ajouter le prix payé par ceux qui ressortaient de la maladie affaiblis au point de ne pas pouvoir travailler pendant plusieurs semaines. Certains finissaient par mourir, piqué à nouveau, ou simplement trop faibles pour travailler.

Et que voit-on ? Que nous disent ces moustiques, lorsqu’ils viennent nous piquer pour nous tuer ? Ils nous disent ceci, mes chers amis : tant que vous n’aurez pas éradiqué la plus petite surface d’eau marécageuse, nous vous ferons la guerre.

Les Turcs et les Anglais se disputaient la ville comme deux hommes se disputent une femme qu’aucun n’aime vraiment, mais que chacun est prêt à sacrifier pour en priver l’autre. La fiancée de Palestine était violée sous se yeux par des voyous de passage. Tôt ou tard, les Anglais n’allaient faire qu’une bouchée des Turcs…

« Des coques de noix sur une mer agité » dit Mounir, voilà ce que sont nos vies.

 Le grand public ne la suivrait pas. Ceux de l’Histadrout ou du parti communiste, peut-être. Et encore… Comme si ses pièces étaient conçues pour être rejetées. Non par désaccord, chez les Juifs le goût de la dispute se cultivait dès l’enfance, mais parce qu’elles portaient toujours ce même message : il faut faire confiance à votre pire ennemi. A un pays porté par un élan extraordinaire et qui réalisait un miracle par jour, elle demandait d’être équitable

Elle (Rachel) écrivait des pièces à thèse pour un public qui ne partageait pas ses idées et qu’en définitive elle jugeait. Comment pouvait-elle espérer obtenir son adhésion ? Sa démarche était ridicule.

Elle répétait souvent ce mot de sa grand-mère, qui venait d’Alexandrie et ne s’était jamais faite à Istanbul : « Pour tuer une mite, le Turc brûle la couverture ». C’était bel et bien ce qui les attendait. Il y avait aussi cette amitié terrifiante avec l’Allemagne… Une fraternité dans la haine des races… Maurice savait-il que, pour un Juif, parler turc était un viol ?

Elle comprit ce qu’avaient fui les Ashkénazes qui venaient en Palestine : le sentiment de n’être rien. Et que pour effacer ce sentiment, atroce, déplacer des montagnes semblait une tâche légère.

Lu en septembre 2020

Publié dans Rentrée littéraire, Roman historique

« La chambre des dupes » de Camille Pascal

Petit détour par l’histoire aujourd’hui avec ce roman qui nous entraîne à la cour de Louis XV :

Résumé de l’éditeur :

Après « L’Été des quatre rois« , couronné par le Grand Prix du roman de l’Académie française, Camille Pascal nous fait entrer cette fois de plain-pied dans le Versailles de Louis XV pour y surprendre ses amours passionnés avec la duchesse de Châteauroux. Subjugué par cette femme qui se refuse pour mieux le séduire, le jeune roi lui cède tout jusqu’à offrir à sa maîtresse une place qu’aucune favorite n’avait encore occupée sous son règne. Leur histoire d’amour ne serait qu’une sorte de perpétuel conte de fées si Louis XV, parti à la guerre, ne tombait gravement malade à Metz…

La belle Marie-Anne – adorée du roi, jalousée par la Cour, crainte des ministres et haïe par le peuple – devra-t-elle plier brusquement le genou face à l’Église et se soumettre à la raison d’État ?

Dans ce roman de la Cour, Camille Pascal plonge le lecteur dans les intrigues amoureuses, les cabales d’étiquette et les complots politiques d’un monde qui vacille. 

Ce que j’en pense :

J’ai choisi ce roman, car j’aime beaucoup l’écriture de Camille Pascal, c’est une friandise qui se déguste, lentement… Et en plus, je connaissais mal Louis XV, son illustre bisaïeul m’ayant beaucoup plus intéressée, il convenait donc de réparer un peu cette méconnaissance…

On s’intéresse ici à une période très courte (entre le 08/09 1741 et le 3 avril 1746), du règne du Bien-aimé, qui vient de perdre sa maîtresse, Pauline de Vintimille, morte après son accouchement, tandis que sa sœur Marie-Anne piaffe d’impatience pour prendre la suite. Il est vrai que la famille Mailly-Nesle a bien fourni le Roi en maîtresses ; avant la duchesse, il y a eu Louise de Mailly, que Marie-Anne va faire chasser purement et simplement du palais tandis que la quatrième sœur, Hortense de La Tournelle est en alerte aussi…

Camille Pascal raconte avec beaucoup de verve, tout ce qui se trame autour du Louis XV, les clans qui se forment parmi les courtisans, car le Cardinal de Fleury prend de l’âge, et parmi les impatients, on note l’oncle de Marie-Anne, le Duc de richelieu (descendant du Cardinal) libertin qui saute sur tout ce qui bouge… Évidemment, on va avoir des complots contre Marie-Anne qui sait se faire courtiser, pour attiser l’amour royal… et suivre les clans qui s’affrontent Maurepas et les siens d’un côté, Richelieu de l’autre, c’est passionnant…

Ce qui frappe, c’est la manière dont Louis XV se laisse gouverner par ses pulsions sexuelles, (ou par la chasse d’ailleurs, il aime traquer tous les gibiers !) et sa belle Marie-Anne, rêve de le voir en « héros de guerre » ce qui risque d’avoir des conséquences… et veut à tout prix un titre de duchesse mais il faut lui trouver une terre et ce sera… Châteauroux (elle ne sait même pas où ça se trouve !)

Quoi qu’il en soit, la belle est quand même intéressante, quand elle se mêle de politique, il faut le reconnaître, alors que Marie Leszczynska est tellement effacée noyée dans sa bigoterie. Camille Pascal nous propose au passage des lettres échangées entre Marie-Anne et Richelieu assez truculentes, parfois même osées, très explicites en tout cas, persuadée qu’elle ne risquait rien…  

La médecine de l’époque fait froid dans le dos, le Roi a tellement reçu de « saignées » lorsqu’il a été malade à Metz qu’il a failli y laisser sa vie, augmentant d’autant plus les trahisons, coups bas… on croise au passage M. de la Peyronie, chirurgien du roi, ou encore deux médecins venant de l’illustre faculté de médecine de Montpellier qui s’expriment en patois occitan pour ne pas être compris ce qui augmente la suspicion à leur égard…

J’ai beaucoup apprécié la langue : on se sent catapulté au siècle de Louis XV avec des   expressions de l’époque, une manière coquine de parler de sexe autant que de nourriture, entre deux tasses de chocolat. On ne dira jamais assez les vertus du chocolat!

Un petit clin d’œil en passant au titre savoureux qui fait penser bien-sûr à la journée des dupes sous le règne de Louis XIII…

Vous l’aurez compris, j’ai adoré ce livre et la verve de Camille Pascal dont j’ai déjà beaucoup aimé le précédent roman historique : « L’été des quatre rois » et il m’a donné envie de creuser un peu le règne de Louis XV, ma pauvre PAL va se mettre en grève, une fois de plus !

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Plon qui m’ont permis de découvrir en avant-première ce livre et de retrouver un auteur que j’apprécie beaucoup. (Sortie 28/08/2020)

#rentreelitteraire2020 #NetGalleyFrance

9,5/10

Extraits :

Seule la grande saignée au pied permettrait d’évacuer les humeurs dont l’accumulation provoquait cette forte fièvre et les violentes convulsions qui secouaient la jeune accouchée comme un pantin de la foire Saint-Germain.

A cause d’elle (la reine Marie Leszczynska), le règne des maîtresses royales recommençait, et Dieu savait ce que ces sangsues putassières coûtaient au peuple. Les miséreux étaient de plus en plus nombreux dans la ville, où l’on ne comptait pas moins de cinq cents familles d’indigents sur la paroisse Notre-Dame.

C’est d’ailleurs pour cette raison qu’il (Richelieu) aimait la fréquentation du pouvoir car, avec lui, ce qui était prévu n’arrivait jamais et l’imprévu, au contraire, était toujours certain. Versailles se réduisait à un immense tapis vert où chacun misait quotidiennement son existence dans l’espoir de tirer un jour la bonne carte.

Cet homme habitué depuis l’enfance à être le centre de tous les hommages et de toutes les attentions n’imaginait pas qu’une femme qui prétendait l’aimer puisse s’inquiéter d’autre chose que de lui-même.

Les Anglais, dont la perfidie n’était pas qu’une figure de style, travaillaient à ressusciter contre l’arrière-petit-fils la formidable coalition qui, trente ans plus tôt, avait bien failli emporter la puissance du roi Louis XIV et transpercer la France de part en part.

La place du cardinal de Fleury n’avait pas été pourvue, elle était donc à prendre car ils savaient que le roi s’ennuyait déjà à gouverner par lui-même. Depuis six mais, ils s’observaient, se tendaient des chausse-trappes pour essayer de prendre l’avantage dans l’esprit du roi…

… Partout Maurepas voyait des mains de femmes agissant contre lui, et derrière celles de Richelieu se glissant jusqu’au roi à travers les caresses de La Tournelle. Comment se battre contre des putains qui ne disaient pas leur nom ? pensa-t-il. C’était là toute l’injustice du combat qu’il devait mener.

Cette idée était devenue une sorte de marotte et, entre deux tasses de chocolat, Marie-Anne ne pensait qu’à cette seule chose, rêvant du moment où son Louis XV se cuirasserait pour la guerre avec autant d’entrain qu’il en avait pour l’amour.

Aujourd’hui, alors que la camarde l’avait effleuré de sa faux, il voulait de la vie, de l’esprit et de la joie. Il était bien sot d’avoir imaginer trouver un peu d’ivresse au fond d’un vieux flacon déformé par tant de grossesse et empli d’une dévotion toute polonaise. Après tout il n’avait jamais demandé à régner sur la France, et si Dieu lui avait fait la mauvaise plaisanterie de le mettre à ce poste, cela valait bien, n’en déplaise à tous les évêques de France et au pape lui-même, quelques compensations.

Elle voulait, par cette nouvelle journée des dupes, effacer la honte et punir plus durement que par l’exil tous ceux qui l’avait chassée de la chambre du roi, comme une fille perdue. Elle ! La duchesse de Châteauroux !

Lu en août 2020

Publié dans Littérature française, Rentrée littéraire

« Du côté des Indiens » : Isabelle Carré

Après moultes hésitations, je me suis décidée à lire le roman dont je vous parle aujourd’hui, car je ne voulais pas avoir de regrets :  

Résumé de l’éditeur :

« Il s’est trompé, il a appuyé sur la mauvaise touche, pensa aussitôt Ziad. Il ne va pas tarder à redescendre… Il se retint de crier : “Papa, tu fais quoi ? Papa ! Je suis là, je t’attends…” Pourquoi son père tardait-il à réapparaître ? Les courroies élastiques de l’ascenseur s’étirèrent encore un peu, imitant de gigantesques chewing-gums. Puis une porte s’ouvrit là-haut, avec des rires étranges, chargés d’excitation, qu’on étouffait. Il va comprendre son erreur, se répéta Ziad, osant seulement grimper quelques marches, sans parvenir à capter d’autre son que celui des gosses qui jouaient encore dans la cour malgré l’heure tardive, et la voix exaspérée de la gardienne qui criait sur son chat.


Son père s’était volatilisé dans les derniers étages de l’immeuble, et ne semblait pas pressé d’en revenir.  »
 
Ziad, 10 ans, ses parents, Anne et Bertrand, la voisine, Muriel, grandissent, chutent, traversent des tempêtes, s’éloignent pour mieux se retrouver. Comme les Indiens, ils se sont laissé surprendre ; comme eux, ils n’ont pas les bonnes armes. Leur imagination saura-t-elle changer le cours des choses ? La ronde vertigineuse d’êtres qui cherchent désespérément la lumière, saisie par l’œil sensible et poétique d’Isabelle Carré.

Ce que j’en pense :

Ziad est un petit garçon de dix ans, qui a hâte de montrer son bulletin scolaire à son père, car ses résultats se sont nettement améliorés. Il guette l’arrivée de l’ascenseur, pour le lui montrer et bizarrement celui-ci ne s’arrête pas, et son père disparaît dans un appartement du cinquième étage… Il se rend compte, très vite, que son père a une maîtresse et sa petite vie bien réglée ou presque va se mettre à vaciller.

Que faire ? il décide d’aller voir la dame du cinquième, Muriel pour lui demander de ne plus voir son père, ce qu’elle fait… Hélas, le père est victime de ce qui ressemble à une rupture d’anévrisme et bizarrement, Ziad se rapproche de Muriel…

Le roman démarre bien, mais ça s’enraye très vite : l’auteure en voulant creuser la vie la personnalité des protagonistes, s’égare : on part dans le viol des jeunes actrices pour accéder à un rôle, avec des références à #me-too et finalement on enfourche un autre cheval de bataille avec la dérive de la mère de Ziad qui se lance dans des rencontres hasardeuses, la maladie du père, et ses consultations à l’hôpital, et c’est très dommage et irritant pour le lecteur qui s’attend à une histoire plus centrée sur Ziad, sa vie qui vole en éclat, du fait de la trahison du père, et du côté taiseux de la famille…

Il faut quand même remarquer que, dans ce roman, les rôles sont souvent inversés : ce gamin est plus adulte que ses parents et essaie constamment et lucidement de « les porter sur ses épaules ».

J’avais choisi de ne pas lire le premier roman d’Isabelle Carré, car elle ne m’avait pas convaincue lors de ses passages à la télé, et ces actrices qui se mettent à l’écriture, ça me gêne parfois et je savais que c’était une autofiction teintée de romance. Avec un deuxième roman je me suis laissée tenter et grosse déception…

L’écriture est relativement agréable, les références au cinéma (on a droit à des répliques par exemple des « Tontons flingueurs » ou à la littérature, qui confirment sa culture artistique, mais cela ne suffit pas à faire un bon livre. Je suis contente d’être allée au bout car je voulais savoir ce qui allait arriver à Ziad que j’ai bien aimé et la fin est particulière…

Visiblement tout le monde ne pense pas comme moi car, dans la newsletter annonçant le programme de « La Grande Librairie » du 09/09/2020, on peut lire: « L’actrice et romancière Isabelle Carré signe un roman magnifique sur l’enfance saccagée et sur la vulnérabilité, Du côté des Indiens (Grasset). Elle raconte, elle aussi, le moment où une jeune actrice, harcelée par un réalisateur prestigieux, ne peut pas dire non. »…

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Grasset qui m’ont permis de découvrir ce roman et son auteure que j’aime beaucoup en tant que comédienne….

#DucôtédesIndiens #NetGalleyFrance

6/10

Extraits :

L’année de ses dix ans a sonné la fin d’une autre récréation, celle de l’insouciance. La page s’est définitivement tournée, et il n’aime pas le nouveau chapitre qui est en train de s’écrire.

Pourtant, Ziad en était convaincu, les conflits des cours d’histoire, les guerres qu’on apprenait à l’école ne se déclaraient pas que dans le passé ou le dimanche soir à la télé, elles ne se déroulaient pas uniquement à l’autre bout du monde, à l’occasion d’affrontements ethniques, séparatistes ou intégristes, elles se livraient aussi dans de jolis appartements, entre frères et sœurs, maris et femmes, avec ceux qu’on avait pourtant coutume d’appeler affectueusement « les Proches ».

Le visage de Ziad s’éclaira d’un grand sourire en demi-lune, aussi large et élastique que celui d’un personnage de manga, même s’il avait encore du mal à y croire. En grandissant, il avait appris à se méfier des promesses des adultes. Leur sempiternel « on ira », qui n’arrivait jamais. « Tu avais bien dit cette semaine ! »

Mais qu’on soit pâtissier, gardien d’immeuble ou employé de bureau, n’était-ce pas la vie elle-même qui s’efforçait tôt ou tard d’enseigner à chacun l’art du compromis ? Malgré son jeune âge, il savait déjà qu’un bonheur sans tâche, ça n’existe pas, pour personne.

On n’enregistre pas les choses « normales » au feutre indélébile, on ne grave pas la vie de tous les jours, le monde tel qu’il est, ou tel qu’il devrait être, de cette façon, on répertorie ainsi les images qu’on n’a pas su lire.

Parfois, quand il découvrait ses parents devant la télé, les yeux cernés, fixant les images comme s’ils cherchaient désespérément à capter autre chose derrière l’écran, il se disait que son rôle était de les rassurer, s’il le pouvait. De ne pas peser en plus sur les épaules fatiguées, de les porter même, s’il en était capable.

Lu en août-septembre 2020