Publié dans Littérature française, Rentrée littéraire

« La dislocation » de Louise Browaeys

Je vous parle aujourd’hui d’un livre que j’ai eu la chance de lire en avant-première :

Résumé de l’éditeur :

Une jeune femme sort de l’hôpital, dépossédée de son identité et de son passé.

Elle voue une haine farouche aux psychiatres, fréquente les magasins de bricolage.

Il lui arrive même de crever les pneus des voitures

Temporairement amnésique, absolument indocile, elle veut repeupler sa mémoire et pour cela, doit enquêter Un homme va l’y aider, sans rien lui souffler Camille, dit K, ami et gardien d’un passé interdit

Le souvenir d’un désert entouré de vitres, une fonction exercée au ministère de l’Agriculture, une bible restée ouverte au chapitre du Déluge forment un faisceau d’indices de sa vie d’avant Quelques démangeaisons et une irrépressible envie de décortiquer le monde et les êtres qu’elle croise hantent ses jours présents.

Sa rencontre avec Wajdi, envoûtant et révolté, marquera son cœur et son esprit Ce sera avant de gagner la Bretagne et, peut-être, de parvenir à combler les énigmes de son histoire prise au piège de l’oubli.

Ce que j’en pense :

On suit l’histoire de l’héroïne, une jeune femme dont on connaîtra le nom bien plus tard, sur une courte période, à Paris pendant l’hiver 2016-2017, puis en Bretagne sur trois mois également pour revenir à Paris. Trois saisons en gros, …

Elle vient de sortir de l’hôpital psychiatrique, où elle a testé antidépresseurs, anxiolytiques, neuroleptiques, sismothérapie (cela fait moins grave qu’électro-choc et plus proche de la Terre) en ayant perdu complètement la mémoire, avec une haine pour les psys, lesquels pensent qu’il ne faut pas l’aider, elle doit retrouver toute seule .

Camille, qu’elle appelle souvent K. car elle ne sait pas qui il est, mais parfois par son prénom, essaie de l’aider comme il peut, tout en respectant la consigne. Il n’est pas non plus très bien dans sa peau ni sa tête, il essaie d’adapter un roman de Louis Guilloux « Le sang noir » en BD, mais l’inspiration n’est pas vraiment là. Est-il pas lui-aussi en quête de quelque chose ?

On va suivre l’héroïne dans sa quête d’identité, qui la conduit souvent à tutoyer la ligne, à se mettre en danger, flirter même avec le danger , car elle se lance dans des rencontres improbables, des expériences sexuelles compliquées, pour retrouver au moins une identité corporelle, à défaut de savoir qui elle est. Une résilience est-elle possible quand il reste à peine quelques flashes, des cauchemars , des mots qui résonnent étrangement parfois, vrai ou pseudo-souvenirs ?

« Le mot poison m’avait électrifiée. Comme s’il état le sens de ma vie, que je découvrais enfin. Comme s’il me permettait de soulever un grand voile. Le mot poison longea à toute allure ma colonne vertébrale. J’entendis alors comme en songe la voix d’un homme me dire : votre destin est d’empoisonner l’eau potable publique.. »

Elle est attachante quand elle s’accroche à son carnet pour noter des mots, leur sens, leurs synonymes, comme une trame à laquelle s’accrocher, s’ancrer un peu plus dans la réalité.

Ce roman fait voyager dans un univers particulier, sur fond de dérèglement climatique, très anxiogène, avec une jeune dont on apprend tardivement le nom, et dont le psychisme part en vrille. On comprend très vite qu’il s’est passé quelque chose de grave, car pas de famille, une violence permanente, avec des passages à l’acte (crever des pneus par exemple) et une soif de vengeance…

On se laisse prendre à ce récit, on a envie de savoir, de comprendre ce qui a pu se passer autrefois, démêler un peu en tout cas ? J’ai eu parfois l’impression, que Louise Browaeys nous questionnait sur l’identité, la nature de notre planète Terre, autant en danger que l’héroïne. Ce roman n’est pas à prendre au premier ni même au second degré, cela va beaucoup plus loin dans la réflexion…

Il me reste en refermant le livre, une sorte de malaise, et une interrogation : jusqu’où peut conduire la peur de dérèglement climatique, la montée des océans, la disparition de certaines espèces, l’obsession d’une nourriture saine, la crainte du nucléaire ou encore de l’intelligence artificielle ? Doit-on s’enfouir dans un blockhaus ?

J’aime beaucoup le terme « dislocation » qui pourrait très bien être rajouté au vocabulaire de la psychiatrie, car il est très évocateur et moins rébarbatif que d’autres nom de pathologies et l’auteure la définit ainsi…

On parle de dislocation lorsque coexistent des hallucinations, un langage délirant et hermétique, des conduites incohérentes, une humeur dépressive ou euphorique, une désorganisation de la pensée, une perturbation des affects…

dans le cas de ces femmes, la dislocation psychique semble intervenir lorsqu’elles identifient entièrement leur vie et leur destin à ceux de la Terre.

Si l’avenir de la planète tourne à l’obsession, et à l’anxiété permanente, il vaut peut-être mieux s’abstenir, mais ce serait dommage, car l’écriture est belle… Je l’ai terminé depuis une semaine, déjà, mais je continue à réfléchir sur les messages de l’auteure.

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Harper-Collins Traversée qui m’ont permis de découvrir en avant-première ce roman (le premier ) et son auteure qui a publié surtout des essais, écologie, permaculture…

#LaDislocation #NetGalleyFrance

8/10

L’auteure :

Louise Browaeys est l’autrice de nombreux livres en lien avec l’écologie (dont Permaculture au quotidien, Terre vivante, 2018, et Accompagner le vivant , Diateino , 2019). Agronome, facilitatrice et conférencière, elle signe ici son premier roman.

Extraits :

J’ai des phrases entières qui me reviennent, comme des guirlandes surgies d’un passé où j’étais continuellement allongée. À moins que ce passé n’existe pas, lui non plus ? Je finis par douter de tout.

Je n’ai pas perdu non plus l’usage de la parole, ça non, je sens à certains moments les mots venir me chatouiller le bout de la langue et j’arrive à prononcer de plus en plus de phrases. Ils s’agglutinent et ils tombent de ma bouche d’un jour sur l’autre, par gravité . Pour réapprendre à parler, je cherche leur sens dans le dictionnaire en ligne.

C’est une catastrophe ce pays (le Brésil), aucune femme au pouvoir, à part l’ancienne présidente, oui, c’est vrai… Enfin je ne vais pas me remettre à parler de ça. C’est une forme de déforestation comme une autre, la soumission de la femme, non ? C’est impossible d’épouser un mec là-bas. Ils sont beaucoup trop latins …

Je tenais une page spéciale dans mon carnet pour ces mots qu’il qualifiait volontiers de bâtards et qui étaient heureux, selon moi, de trouver un endroit où se recueillir et se reposer : les mots doivent aussi pouvoir s’allonger pour reprendre des forces, il faudrait des hôpitaux pour les mots…

Lorsque je lui dis que j’avais perdu la mémoire, que j’étais vide, oui, vide comme un pot, aussi creuse qu’une huître de troisième catégorie échouée sur la plage un soir de tempête, il (Wajdi) me regarda d’un air supérieur…

J’avais rêvé cette nuit-là que la vie pouvait se comparer à un morceau de parmesan:le tout était de savoir retirer le plastique et de croquer le fromage au bon endroit.Je compris en me réveillant en sursaut que je n’étais pas au bon endroit, que je n’étais pas en train de croquer le fromage par le bon côté, mais de m’esquinter les incisives sur le croûte rance, au répugnant goût de plastique…

Le pire, c’était quand je me mettais à comparer sérieusement ce que je semblais avoir vécu avec ce que j’étais en train de vivre. Je n’y voyais, non seulement aucune continuité, mais aucun lien, comme si on avait inversé les rôles des personnages, brûlé les paysages, secoué les sentiments et vieilli les corps jusqu’au ridicule.

K, comme la majorité des alcooliques, exagère toujours sur les complications liées à l’alcool. Il allait encore dire, tu sais, les hommes ont inventé deux choses pour oublier qu’ils vont mourir : l’alcool et la religion, et je ne me sentais plus la force de bouleverser ses petites mythologies…

Nous vivons avec la prétention que nous pourrions vivre une autre vie. Nous confondons notre peine avec celle de la Terre, qui est pourtant bien plus prosaïque. C’est comme si les vies que nous n’avions pas vécues, les vies que nous imaginons au comptoir, ou que nous fantasmons, la nuit venue, à la faveur d’un regard, d’une lettre ou d’une déception, c’est comme si ces vies-là étaient des faisceaux invisibles et tenaces qui agiraient sur nos inflexions, sur nos rires et sur nos grimaces, faisant de nous de pathétiques marionnettes.

Le monde appartient à ceux qui ne ressentent rien, je l’ai compris, ici, à Saint-Brieuc, sous le feu du ciel qui tangue. Plus on est sensible, plus on est condamné à errer comme un ragondin dans les canaux invisibles des égouts où il n’est toutefois pas exclu que nous puissions apercevoir les plus saisissants interstices de lumière.

Aucune étude sérieuse n’a encore été conduite sur le sujet, mais je suspecte une corrélation forte entre la lutte des femmes pour des causes écologiques et leur dislocation psychique (12 cas seraient recensés comme tels) qui surviendrait en grande majorité à la suite de souffrances physiques brutales, de harcèlements insidieux ou, les plus souvent, de l’indifférence absolue de l’ensemble de la population.

Les gens s’éloignent avant d’assister à votre écrasement – car votre écrasement leur rappelle trop le leur…

Lu en août 2020

Auteur :

Psychiatre à la retraite, je peux enfin m'adonner à ma passion. Lectrice assidue depuis le CP, je profite de ma retraite pour parler de mes livres, de mes coups de cœur, de mes déceptions aussi... ma PAL est gigantesque, il me faudra trois vies encore pour en venir à bout.

12 commentaires sur « « La dislocation » de Louise Browaeys »

    1. OVNI est le terme adéquat!
      l’auteure pousse la réflexion assez loin, et le parallèle entre la femme et la Terre est très intéressant. Jusqu’où peut entraîner la quête de l’identité, le désir de retrouver la mémoire…
      bon week-end à toi aussi 🙂

      Aimé par 1 personne

  1. C’est étonnant comme la  » dislocation  » intérieure en forme de psychose de cette héroïne est associée à la fin du monde ! Comme si son mal intérieur n’était pas suffisant pour exprimer la souffrance et avait pris pour exutoire l’état du monde l Ma curiosité est éveillée…😉

    Aimé par 1 personne

    1. pour un premier roman c’est réussi, elle pousse la réflexion très loin, et suit cette jeune femme quand elle se met en danger sans la juger, c’est la démarche qui est intéressante et prime. On comprend très vite qu’elle a subi un gros traumatisme… Mais jusqu’à quel point peut-on tout oublier?

      Aimé par 1 personne

  2. Un livre très intéressant en effet, qui questionne énormément – je l’ai moi aussi terminé depuis plusieurs jours et je n’arrive toujours pas vraiment à me le sortir de la tête. On sent que l’auteure veut marquer les esprits, qu’elle veut créer un sentiment d’urgence, voire de révolte face à la destruction de la planète.

    Aimé par 1 personne

    1. je trouve qu’il a bien creusé son thème, et sa mise en parallèle dislocation de l’héroïne et celle de la Terre que l’on sous-estime trop (« la maison brûle et nous regardons ailleurs » disait Chirac il y a déjà longtemps:-)
      ce livre va rester aussi longtemps dans ma mémoire 🙂

      Aimé par 1 personne

    1. c’est vrai, actuellement la planète prend feu et je pense que les personnes qui s’inquiètent sont toujours les mêmes les autres, notamment les « climato-négationistes » regardent encore plus ailleurs
      ceci dit le roman est très intéressant 🙂

      J'aime

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