Publié dans Littérature française, Rentrée littéraire

« La société des belles personnes » de Tobie Nathan

Place à un peu de magie, avec un parfum de mille et une nuits avec ce roman :

Résumé de l’éditeur :

1952. Zohar Zohar, expulsé et fugitif, arrive en Europe.

Né pauvre dans le misérable quartier juif du vieux Caire, l’enfant chéri de ‘Haret el-Yahoud, la ruelle aux Juifs, le jeune homme flamboyant, dont les clubs et bars attirent la haute société cairote, débarque sans famille, sans ami, sans un sou. Seul l’accompagne le fantôme de Dieter Boehm, son tortionnaire nazi. Zohar fuit un pays à feu et à sang, une société malade à l’image de son roi, Farouk, ramolli de luxure et détesté par son peuple, une société nécrosée par la montée des Frères musulmans, l’infiltration des anciens nazis dans l’armée égyptienne, les pogroms contre les juifs et la rébellion conduite par le puissant Gamal Abd el-Nasser. En France, son obsession va se lier à celle d’Aaron, Lucien et Paulette, trio soudé dans l’envie d’en découdre avec le passé qui les hante. Contre les bourreaux de leur passé, un même procédé : deux balles dans la tête, la première pour la vengeance, la seconde pour la signature. 

C’est l’histoire que son fils François va découvrir, celle qui lui fera comprendre la mystérieuse promesse faite par son père à la Société des Belles Personnes. Et qu’il décidera de poursuivre.

Entre fresque historique et grand roman, des heures sombres de l’Égypte à la part enfouie de la mémoire française, Tobie Nathan écrit magnifiquement une épopée foisonnante et tragique, lestée du passé, forte de ses personnages, de leurs souvenirs et de leur cheminement.

Ce que j’en pense :

Nous sommes donc en 1952, et Zohar Zohar doit fuir l’Égypte, où les Juifs qui ont toujours vécu en bonne intelligence avec les Égyptiens musulmans, ne sont plus en sécurité, sur une terre où ils vivent depuis fort longtemps. Il faut dire que leur Roi Farouk, adoré par son peuple depuis son accession au trône s’est contenté d’un pouvoir au rabais, pratiquement sous tutelle des Anglais.

Quant à mon vrai père, celui qui m’a engendré, celui dont je porte le nom, il s’appelait Zohar Zohar. En hébreu, je le sais, le mot zohar signifie « la splendeur ». Il paraît que quelquefois, il se faisait appeler « Splendeur des splendeurs », un peu comme on appelait le Négus le « Roi des rois ».

Le peuple a soutenu les Nazis, accueilli Rommel en libérateur, pour se débarrasser à tout prix du protectorat anglais, écoutant les prêches des Frères Musulmans incitant à tuer des Juifs pour faire plaisir à Dieu.

Mais, l’Allemagne nazie a perdu la guerre, mais pas ses meilleurs militaires, notamment Dieter Boehm, prompts à reprendre du service en Égypte pour continuer à massacrer… Et prêter mainforte aux militaires voulant renverser Farouk trop occupé à manger, acheter des voitures de luxe, et multipliant les maîtresses pour se préoccuper du peuple.

On assiste ainsi à la montée de l’islamisme, aux complots, ou alliances temporaires pour amener Gamal Abd el-Nasser au pouvoir en compagnie d’Anouar El-Sadate…

En suivant l’odyssée de Zohar, on traverse toute l’histoire de l’Égypte après la deuxième guerre mondiale, son statut de directeur d’un établissement un peu « olé-olé », la torture par Dieter pour mette la main sur son argent et comme il est Juif, terminer ce qu’Hitler avait commencé !!!

Via Naples, Zohar va arriver à Paris et faire la connaissance de jeunes Juifs, rescapés de l’Holocauste, alors que toute leur famille a été exterminée : Aaron qui a vu les nazis tuer toute sa famille, d’une balle dans la tête, les enfants compris, et les jeter dans des fosses qu’on leur a fait creuser eux-mêmes, Paulette, qui a réussi à s’évader d’un train lors d’un transfert de Ravensbrück ou encore Lucien  : ils ont vu et subi tant de choses que seul le désir de vengeance les fait survivre… les femmes ont la part belle dans ce récit, la mère de Zohar, Livia qui prend soin de lui quand il arrive à Naples sans un sou en poche, la belle Thalia qui espionne pour le compte des Juifs…

On rencontre des personnes ayant existé, pour étayer le raisonnement, tels les nazis Walter Rauff, proche de Heydrich, officier de la SS qui est allé prêter main-forte à Pinochet, ou encore Aloïs Hudal, évêque catholique autrichien, ami personnel de Pie XII, qui rêvait de réaliser une synthèse entre catholicisme et national-socialisme et qui a facilité la fuite des criminels nazis vers l’Amérique du Sud. L’auteur fait de Dieter Boehm un de leurs proches, très actif et complètement cinglé.

Tobie Nathan nous promène ainsi dans l’Histoire, avec des allers et retours entre présent et passé, entre Le Caire et Paris, entre autres, et donne à chaque chapitre, pour le plus grand plaisir du lecteur une petite phrase, devenue plus ou moins proverbiale :

« Savez-vous que le bien qu’on accomplit est un trésor caché pour l’avenir ? »

« Pour oublier tes ennuis, porte des chaussures que te serrent les pieds. »

J’apprécie énormément les talents de conteur de Tobie Nathan, entre les légendes, les youyous, on a l’impression d’être dans les mille et une nuits », ce qui rend ce roman passionnant et très agréable à lire, alors que le sujet est dur, les exactions nazies font toujours frémir.

C’est le deuxième roman de l’auteur que je lis, « L’évangile selon Youri » m’a beaucoup plu, il y a un an ou deux. Je me suis beaucoup intéressée aux travaux de Tobie Nathan, notamment dans le cadre de l’ethnopsychiatrie, ce qui lui permet de si bien connaître les différentes cultures et de les utiliser comme trame dans ses romans. J’ai encore « Ce pays qui te ressemble » dans ma PAL… C’est aussi un plaisir de l’écouter quand il est invité sur les plateaux. Je rappelle au passage, qu’il est né au Caire et que sa famille a dû fuir l’Égypte en 1957…

J’ai pensé aussi à « Léon l’Africain » ou au « Périple de Baldassare » de Amin Maalouf que j’adore, car on retrouve ce même talent de conteur chez lui également.

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Stock qui m’ont permis de découvrir ce roman en avant-première et de retrouver un auteur que j’apprécie beaucoup.

#Lasociétédesbellespersonnes #NetGalleyFrance

Sortie prévue le 19/08/2020

Vous l’aurez compris, j’adore ce genre de récit, l’Orient me fait toujours briller les yeux et ce roman est un coup de cœur

L’auteur :

Né au Caire, Égypte Tobie Nathan est un psychologue, professeur émérite de psychologie à l’université Paris-VIII et écrivain français.

Il a publié une trentaine d’essais sur la psychanalyse et l’ethnopsychiatrie et 10 romans.

Extraits :

J’ai beaucoup de citations et de notes, j’ai dû choisir les extraits qui trahissaient le moins possible l’histoire…

Port de Naples, le 19 septembre 1952. La mer rougissait en voyant approcher le soleil. Il devait être dix-huit heures. Il était assis sur une bitte d’amarrage. Il portait de beaux vêtements, ceux de sa splendeur égyptienne. C’était son seul trésor, ces quelques habits de riche, une chemise de soie, un léger pardessus de laine douce, douce comme la voix de cette femme, une prostituée qui s’est approchée de lui.

Cette fois, il ne lui restait plus rien, pas un centime. La vie pouvait recommencer de zéro ! Il ne savait pas, l’innocent, que lorsqu’on croit recommencer, on ne fait que répéter, et parfois, ce sont de très anciennes histoires.

Ce que Mohammad a réalisé en son temps, stopper les Juifs au Levant, nous autres Allemands, l’avons accompli dans le nôtre : faire disparaître les Juifs d’Occident.

En 1952, Dieter Boehm avait déjà une carrière. Mais qui acquiert rapidement renommée et fortune dans un monde devenu fou est soit un pervers, soit un fou lui-même. Dieter, c’est certain, était les deux…

Son père lui avait trouvé un prénom qui sentait bon l’Allemagne traditionnelle : Dieter, « le combattant du peuple ». On dit que le prénom agit sur les personnes comme une destinée. C’est parfois vrai…

Ô mélodies de la tanbura qui s’adressent en un même mouvement à l’âme et au corps, que l’on appelle simsimiyya, de semsem, « le sésame », graine de l’amour et du secret. En Égypte, le sésame est partout, au creux de la lyre, dans les pâtisseries, dans les clochettes qui ornent les mouchoirs…

Les chats de Caire, le savez-vous, sont les réincarnations des mendiants du passé, morts de n’avoir pu obtenir leur nourriture en leur temps…

Les Juifs faisaient partie intégrante de l’Égypte depuis des temps immémoriaux. Ils avaient été garnison grecque au temps d’Alexandre, et avaient même bâti un temple sur l’île Éléphantine…

… ils avaient été à la fondation du Caire, proches de Saladin qui suivait à la lettre les conseils de son maître et de son médecin, le philosophe Maïmonide…

Si Farouk appelait à la haine du Juif pour retrouver grâce aux yeux de son peuple, les Frères (musulmans) faisaient de la surenchère, martelant dans leurs prêches qu’il était du devoir sacré de chaque musulman d’éliminer chaque Juif qu’il rencontrait.

Ah, Zohar, enfant de la ruelle aux Juifs, même avec toute ta ruse, ton adresse et ta grâce, tu n’aurais pas survécu longtemps si Walter Rauff était parvenu au Caire dans le sillage de Rommel ! Il s’en est fallu d’un rien.

A la rubrique « nom du bénéficiaire », je lis, écrit en lettres françaises : « en-nass ». J’ai étudié l’arabe. Je sais que le mot signifie précisément : « les gens ». et à la rubrique prénom : « el-‘helwin », ce qui veut dire : « les beaux ». En accolant les deux termes, « en-nass el-‘helwin », on obtient une expression que l’on pourrait traduire par « les belles personnes ».

Gamal (Nasser) était une panthère, évitant de se déplacer en plein jour et chassant la nuit. De la panthère, il avait la démarche souple, puissante, secrète et le sourire, aussi, que l’on disait carnassier. (Nasser, en arabe, signifie « l’aigle ».

Quelque chose s’était déréglé dans l’ordre du monde. L’Égypte n’était plus la mère des mondes, elle commençait à en devenir le cimetière.

« Les hommes n’oublient les injures, qu’après en avoir tiré vengeance. »

Car tout le monde était d’accord sur un point : nul plus que lui n’a incarné cette fameuse loi du maktoub, du « C’est écrit !  Ce qui arriva devait arriver. C’était de que Farouk avait toujours pensé. C’était un roi agi. On l’avait placé sur le trône sans qu’il s’y attendît, on le chassait sans qu’il réagît.

Regarde comme le chemin est tracé. Tu vas partir sans difficulté et tu arriveras en bonne santé. Il sera toujours devant toi, le chemin, si tu n’oublies pas la confrérie, la Société des Belles Personnes. C’est pourquoi, nous sommes tous là, derrière toi, deux par deux. Elle lui désigna les coquillages : tu vois comme nous te suivons tous ?

Ils se souvenaient de l’exposition « Le Juif et la France » au palais Berlitz et de ses cinq cent mille visiteurs enthousiastes. Les mêmes, sans doute, qui applaudissaient les miliciens défilant sur les avenues, un béret ridicule sur le côté, le bras levé pour mimer les Super Salauds, les SS de la Germanie…

Lu en août 2020

Auteur :

Psychiatre à la retraite, je peux enfin m'adonner à ma passion. Lectrice assidue depuis le CP, je profite de ma retraite pour parler de mes livres, de mes coups de cœur, de mes déceptions aussi... ma PAL est gigantesque, il me faudra trois vies encore pour en venir à bout.

16 commentaires sur « « La société des belles personnes » de Tobie Nathan »

    1. je connaissais mal l’histoire de l’Égypte Nasser était au pouvoir quand j’étais gamine…
      l’auteur a très bien su raconter les histoires de tous les protagonistes, en les mêlant à des êtres sui ont existé, et tous ces va-et-vient présent passé donnent du rythme et allègent le récit 🙂
      cet auteur est agréable à lire et à écouter 🙂

      J'aime

    1. il est très agréable à écouter, mais sa plume est magique…
      il connaît toutes les civilisations de par son métier, et on sent que cela le passionne car il réussit à faire partager…
      j’ai vraiment aimé… Il y a un moment que je n’avais par ressenti une émotion (des émotions) pareille 🙂

      Aimé par 1 personne

    1. je connaissais assez mal l’histoire de l’Égypte, il m’a permis d’apprendre des choses, d’en réviser d’autres… Il raconte tellement bien qu’on a l’impression d’être dans ses pas dans les rues du Caire, et en plus il y a tous les rituels, cérémonies (enterrement par exemple) dont il est difficile de parler dans une chronique, on risquerait de « l’abîmer » 🙂

      Aimé par 1 personne

Répondre à alexmotamots Annuler la réponse.

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.