Publié dans Littérature française, Rentrée littéraire

« Carnaval » d’Hector Mathis

J’ai choisi le livre dont je vous parle aujourd’hui sur NetGalley car le résumé a attiré mon attention et je voulais découvrir l’auteur après avoir lu des chroniques positives sur « K.O. », son premier opus :

Résumé de l’éditeur :

l y a déjà de longs mois que Sitam a brutalement quitté ceux qui partageaient son existence. Conscient désormais de son erreur, il cherche à retrouver sa compagne, lorsqu’il apprend la mort d’un ancien copain. Cette nouvelle l’oblige à retourner dans sa banlieue natale. Un voyage qui va le replonger dans le passé. 

Ils étaient alors dans la même galère et formaient une bande. Complices, ils ont grandi entre la déconne, les problèmes d’argent et une soif immodérée d’aventure… 

Deuxième roman d’Hector Mathis, « Carnaval » entraîne le lecteur dans le grand défi lé de personnages hauts en couleur que la vie n’épargne guère. Et le rire, toujours présent, rivalise joyeusement avec le désespoir.

Ce que j’en pense :

Sitam a tout lâché, sa vie d’avant, ses amis d’enfance, sa compagne Capu lorsqu’il a appris qu’il était atteint d’une maladie neurologique : « il est scléreux » comme il le dit lui-même. Entre les médicaments et leur effets secondaires parfois terribles, la lucidité qui lui fait comprendre très vite que ceux-ci ne peuvent qu’atténuer les symptômes sans soigner vraiment, la dureté de la vie à Paris, dans la pauvreté et la solitude, il se rend compte qu’il a peut-être fait une bêtise en prenant la fuite.

A Paris, il a un copain de galère, Totor, qui livre des pizzas ou autres repas, à vélo, payé en fonction de la durée optimale de livraison fixé par l’employeur, et malheur à lui s’il est victime d’une crevaison ou autre contre-temps. Comment payer un loyer quand on gagne à peine de quoi ne pas crever de faim, quand on croise sur la route les « croque-poussière » comme il les appelle.

Alors, retrouver Capu devient une priorité et il frappe à toutes les portes (enfin, tous les numéros de portables qu’il connaît!). Mais, il est obligé de revenir dans la banlieue de son enfance car un des potes est décédé. Tous les souvenirs remontent, les bêtises de l’adolescence, flirtant avec la petite délinquance, l’alcool…

« Grand Jean fuyait l’école, Benji la solitude, le Muco la maladie, l’Allemand sa famille et moi l’ordinaire. C’était tout de même une enfance bien heureuse, pleine d’imaginaire, je sais bien que beaucoup de choses ont été écrites à ce sujet, mais enfin je continue, une enfance avec l’infini au bout de la rue… »

Hector Mathis nous dresse un portrait de l’adolescence, des efforts pour se sortir du quotidien, des liens forts qui se tissent à cet âge-là, la difficulté de garder des illusions et la manière d’aborder la maladie est sans concession, aussi brutale que l’est la maladie elle-même.

Il oppose aussi banlieue et capitale, leurs architectures, les milieux qui ne se mélangent pas, bourgeois et croque-poussière, l’anonymat des villes… comment résister à la manière dont il croque le portrait de son pote surnommé « Muco » car il est atteint de mucoviscidose, et la respiration haletante, parfois coupée comme l’est le récit…

L’écriture est belle, ciselée, avec une langue verte, des coups de pied dans la grammaire, autant que dans la misère de la banlieue qu’il appelle « la grisâtre »

Ce roman est particulier par son style, son rythme effréné, la course à la survie parfois, dans des familles souvent à la limite de la désocialisation. C’est un uppercut et même si le propos est parfois décousu, je me suis laissée emporter par les mots que l’auteur manie avec dextérité…

Ce roman est une suite de «  K.O. » que je n’ai pas lu, mais cela ne m’a pas gênée dans ma lecture, juste donné envie de le lire évidemment.

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Buchet Chastel qui m’ont permis de découvrir ce roman si particulier ainsi que son auteur.

#Carnaval #NetGalleyFrance

8/10

L’auteur :

Né en 1993, Hector Mathis grandit dans les environs de Paris entre la littérature et les copains de banlieue. Écrivant sans cesse, s’orientant d’abord vers la chanson, il finit par se consacrer pleinement au roman. Frappé par la maladie à l’âge de vingt-deux ans, il jette aujourd’hui l’ensemble de ses forces dans l’écriture.

Son premier roman, « K.O. », a été porté par les libraires.

Extraits :

Ce qu’il y a de pire avec les hôpitaux c’est que ça vous oblige à prendre le futur en pleine poire. Vous pouvez pas refuser la vision,condamné à la voyance que vous êtes. Tous les stades de votre maladie étalée dans une salle d’attente et vous encore au tout début…

J’ai foutu le camp d’avec ma Capu il y a bientôt huit mois. Le jour où j’ai su pour la maladie. Maintenant j’en suis revenu de ma crise de solitude. Depuis, je la cherche. Elle a disparu…

Capu introuvable ! C’est inédit une situation pareille ! Perdre complètement la trace de quelqu’un à une époque où il est si difficile de ne pas être joignable…

D’ailleurs, quel que soit le quartier, bourgeois ou croque-poussière, il y en a très peu, des Parisiens de pure souche. On n’y grandit pas, dans la capitale, on y va pour se fondre dans la modernité. Provinciaux, banlieusards qui grimpent se troquer la peau contre une autre ? Lentement, la ville les avale.

Le pouvoir est un lieu creux, on y met ce qu’on projette, des craintes des admirations, du tempérament, surtout du tempérament. Tout est faux. Le pouvoir n’est qu’une caisse de résonance que chaque employé fait vibrer d’imagination…

On se marrait fort, tous les cinq ? On savait se disputer aussi. Pour ça, j’étais gâté. On s’est retrouvés dehors continuellement. Vagabonds. Nés dans un monde enfin de vie, le nouveau nous avait disloqués avant la dizaine. Un des siècles les plus ponctuels qui soient,le vingt-et-unième. Sonné un onze septembre. Pour la rentrée scolaire. Un an à peine après le nouveau millénaire.

J’ai le sentiment d’avoir été présumé coupable toute mon enfance. Qu’on attendait de moi des excuses. Au moins que je rougisse d’être là. Que je frémisse d’être né. Que je comprenne bien que j’étais de trop et qu’en vertu de ça faudrait commencer à se faire petit, discret, inexistant.

Tout ce qu’on arrive à percevoir des autres, c’est ce qu’on subit de nous-mêmes. On ne décrypte ailleurs que ce dont on fait les frais. On analogise.

C’est pour cela que j’aime la grisâtre. Le contraste s’exprime ailleurs. Dans la capitale les affichages sont propres et les rues sont sales. La grisâtre ne ment pas. Elle tombe droit sur les gens, droit sur les âmes.

Jouissif et rassurant ! Il s’était saboté. Il s’était voué lui-même à l’échec, persuadé que rompre le contrat avec le sort le condamnerait à subir bien pire que ce qu’il subissait déjà. Pire que sa souffrance ordinaire,familière, apprivoisée.

Ici, c’est Dieu ou rien. Ici on ne croit plus aux promesses intermédiaires. L’idéal, c’est pour ceux qui peuvent se permettre. Au goudron, on ne rêve pas, on meurt…

L’homme c’est un singe ! Un singe plus doué que les autre, mais doué pour quoi ? La violence et la prétention ! Rien de plus… Oh, tout de même… Il faut reconnaître que c’est extraordinaire ce qu’il a accompli… Quel talent ce grand singe ! Comme il danse ! Comme il pense! Comme il s’agite le moi puis se le contorsionne…

Lu en août 2020

Publié dans Littérature française, Rentrée littéraire

« Histoire du fils » de Marie-Hélène Lafon

Je vous parle aujourd’hui d’un livre qui m’a permis d’entrer dans l’univers d’une auteure que je voulais découvrir depuis longtemps :

Résumé de l’éditeur :

Le fils, c’est André. La mère, c’est Gabrielle. Le père est inconnu.

André est élevé par Hélène, la sœur de Gabrielle, et son mari. Il grandit au milieu de ses cousines. Chaque été, il retrouve Gabrielle qui vient passer ses vacances en famille. 

Entre Figeac, dans le Lot, Chanterelle ou Aurillac, dans le Cantal, et Paris, Histoire du fils sonde le cœur d’une famille, ses bonheurs ordinaires et ses vertiges les plus profonds, ceux qui creusent des galeries dans les vies, sous les silences. 

Avec ce nouveau roman, Marie-Hélène Lafon confirme la place si particulière qu’elle occupe aujourd’hui dans le paysage littéraire français.

Ce que j’en pense :

André, c’est donc le fils, Gabrielle la mère et le père un illustre inconnu. Comment se construit-on sans père biologique ? et qui est le vrai père celui qui élève l’enfant ou le géniteur?

« A père inconnu, fils inconnu » nous dit l’auteure… on va donc suivre l’itinéraire d’André, que Gabrielle, toute dédiée à sa vie parisienne, a confié dans un premier temps seulement à sa sœur Hélène et son époux Léon, temporaire qui deviendra vite définitif. Elle se contentera très vite de venir une semaine pour Noël et un mois, pendant les vacances d’été.

André s’épanouit dans cette famille, à la campagne, le couple n’ayant que des filles, il devient vite la mascotte. On découvre ainsi Figeac, Aurillac, et donc le Lot, la Cantal avec plaisir. Cette famille est très soudée, chaleureuse et Hélène ne critique jamais, même si l’attitude de Gabrielle la laisse parfois perplexe.

On retrouvera André à différentes périodes de son existence, des moments clés où il aura envie de savoir, mais pas forcément d’éclaircir le mystère.

Un très beau roman, sur la famille, la parentalité, les substituts qui permettent de se construire et en même temps, la comparaison ville-campagne, dans ce qui fait le sel de chacune.

Un seul petit bémol : ce roman est trop court, j’aurais aimé, que cela dure plus longtemps, tant l’écriture est belle et savoureuse… mais il se déguste comme une friandise et c’est une énorme bouffée d’oxygène et d’évasion par ces temps incertains de confinements, pandémie…

J’ai adoré ce roman, c’est presque un coup de cœur… Il fait partie d’un cycle, et j’ai hâte maintenant de découvrir « Joseph » notamment.

C’est le premier roman de Marie-Hélène Lafon que je lis, alors que j’ai eu plusieurs dans ma PAL depuis un bon moment, j’aime beaucoup ses interventions lors des émissions littéraires et je me disais, je garde pour plus tard… Comme pour « Les frères Karamazov » en fait, je garde pour plus tard comme je disais avant, je garde pour la retraite, et si le temps finissait par me filer entre les mains…Il est urgent de ne plus procrastiner.

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Buchet Chastel qui m’ont permis de découvrir en avant-première ce roman et son auteure…

#Histoiredufils #NetGalleyFrance

9/10

Extraits :

Antoinette et Amélie craignent le père, tout le monde le craint, même Paul, les colères du père sont comme l’orage et le tonnerre, la maison tremble, la terre tremble, c’est la nuit en plein jour ; quand ça s’arrête, quand le père s’en va, on recommence à respirer.

On se régalait surtout de la joie contagieuse qu’ils avaient toujours eue dans cette maison, c’était une bonne maladie quand on en connaissait tant de mauvaises, et cet André, né sans père, avait eu de la chance dans son malheur. Il avait transformé l’essai…

Elle est partie. Sa mère est partie, le train l’a emportée. Il préfère qu’elle ne soit plus là, mais il sent qu’il ne faut pas le dire, ni le laisser paraître, même si on ne cache rien à Hélène…

Hélène voit, mais elle ne gronde pas, elle ne juge pas, ne fronce pas le sourcil, n’élève pas le ton, ne pince pas la bouche. Elle embrasse, elle prend sur les genoux, elle ne dit pas beaucoup de paroles.

Depuis quelques jours, sans savoir pourquoi, André se demande si ce père aurait voulu le connaître, lui, André, s’il voudrait le connaître. Il a un père inconnu, et il serait donc lui, aussi un fils inconnu.

A père inconnu, fils inconnu. Ce père et lui auraient en commun un adjectif de trois syllabes dont la première est un préfixe de sens négatif et les deux suivantes, un participe passé…

Paul racontait que la mort d’Armand avait acculé sa mère et sa tante à la religion, son frère Georges, même s’il n’avait que trois ans et demis, à la perfection, son père à l’ambition et lui à la sauvagerie.

Avec Gabrielle, on bavardait, on riait, on racontait la vie des autres, mais on ne parlait pas…

Lu en août 2020

Publié dans Littérature contemporaine, Littérature française

« Amoureuses »de Frédéric Baptiste

Je vous parle aujourd’hui, d’un premier roman que j’ai choisi sur NetGalley pour son résumé et parce que j’avais envie de découvrir une nouvelle plume:

Résumé de l’éditeur:

Printemps 1939. Claire est l’épouse d’un riche industriel peu présent et volage. Sa seule joie réside dans les moments passés avec sa fille. Apprenant qu’elle est enceinte, elle quitte la ville pour accoucher loin de chez elle et faire adopter ce bébé non désiré. Dans un univers rural qui lui était jusque-là étranger, elle découvre une autre vie, et fait la connaissance d’une femme, Marthe, la rebouteuse du village. Cette rencontre va la bouleverser au-delà de ce qu’elle aurait imaginé.

Avec ce premier roman lyrique, à la sensualité lumineuse, Frédéric Baptiste aborde le thème de l’émancipation des femmes par l’amour. Pudique et délicat, ce récit inspiré d’une histoire vraie nous plonge au cœur de l’intimité de deux femmes qu’apparemment tout oppose.

Ce que j’en pense :

Nous sommes donc en 1939, Claire dont le mari est un riche industriel dans une société qu’il gère avec Tristan (le frère de Claire), reçoit une étrange visite : une femme se présente en effet avec deux enfants dont un bébé et lui assène brutalement que leur père est son époux. Grosse colère, donc et une tentative d’explication qui se solde par des ricanements et surtout un viol, pour la réduire au silence. Une femme qui se débat et dit « non » c’est jouissif pour lui, et puis après tout le viol entre mari et femme n’existe pas pour lui. Il s’est offert une femme (surtout sa dot) comme il chasse les animaux pour les réduire en trophées qui ornent le salon… Tout n’est donc qu’affaire de gibier et de chasse…

Mais, lorsque Claire se retrouve enceinte, il est impensable pour elle de continuer cette grossesse et elle va consulter Marthe une « faiseuse d’anges » comme on dit à l’époque… Hélas, il est trop tard, et Marthe refuse de pratiquer et propose Claire de mener sa grossesse à terme et de lui confier le bébé pour adoption car elle et son mari n’ont pas pu en avoir.

Tristan, qui a accompagné Claire chez eux car Édouard est son copain (régiment première guerre mondiale …) accepte de garder le secret et raconte à René qu’elle a contracté la tuberculose et qu’elle doit rester « confinée » pour ne contaminer personne.

On va suivre ainsi les relations d’abord amicales entre Claire et Marthe, et peu à peu, elles vont tomber amoureuses. Ceci va engendrer complicité certes, mais aussi des secrets,baisers volés, car ce n’était pas si simple à leur époque et il était hors de question de tolérer un tel « crime », d’autant plus que Claire est issue d’un milieu bourgeois, dont l’argent est le moteur principal, ainsi que les convenances et le frère de Claire pense avant tout à ses intérêts personnels.

Frédéric Baptiste nous raconte une belle histoire de ses deux femmes qui ont une place particulière dans sa vie, et ceci avec beaucoup de pudeur. Pour un premier roman, je le trouve plutôt convaincant car c’était une époque lointaine où les femmes n’avaient aucun droit à part faire des enfants, tenir la maison (avec des domestiques pour Claire) et obéir à leur époux.

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Julliard qui m’ont permis de découvrir ce roman et son auteur dont la plume m’a vraiment intéressée , même s’il force un peu trop sur le lyrisme par moment, mais je le rappelle, c’est un premier roman. Donc il reste à espérer que l’auteur va continuer sur sa lancée…

#Amoureuses #NetGalleyFrance

7/10

L’auteur :

Après une formation d’acteur à l’École du Théâtre national de Chaillot, Frédéric Baptiste intègre l’atelier scénario de LA FEMIS. En 2013, il est lauréat d’une résidence d’écriture au Moulin d’Andé, où il poursuit l’écriture de son premier long métrage. Parallèlement au cinéma, Frédéric Baptiste écrit et met en scène des spectacles pour différentes productions et artistes de théâtre. Amoureuses est son premier roman.

Extraits :

Ils délogent les pauvres bêtes de leurs habitats, les piègent, les acculent, les abattent de sang-froid. Toute la bassesse humaine exprimée en une matinée, dont la férocité se prolonge quand ils ordonnent que les cadavres soient dépecés, débités, cuisinés, empaillés, puis accrochés aux murs. Un cauchemar…

Elle n’existe pas dans ce décor, perpétuellement en fuir, hors du temps et du réel. Elle qu’on a évidemment épousée pour sa dot, va devenir le énième trophée qu palmarès d’une bourgeoisie havraise à laquelle elle appartient,certes, mais dans laquelle elle ne s’épanouit pas, dans laquelle elle n’a pas vraiment grandi, dont elle n’a jamais supporté les codes.

Moi, je suis toute seule dans une famille où les grandes personnes ne parlent pas, se mentent et font semblant de s’aimer. J’espère que maman ne ment pas quand elle dit qu’elle va revenir vite.

Même si l’arrivée de cette enfant revêtait à ses yeux une importance qui n’avait pas de prix : elle lui donnait l’identité de grand-frère. Et elle le sortait du syndrome de l’enfant unique tourmenté par les frustrations et la solitude psychique de ses parents qu’il cherchait inconsciemment à combler. Ce que pense Tristan, le frère de Claire, quand celle-ci vient au monde pendant la 1e guerre mondiale.

Alors, elle s’était inventé une amie imaginaire et sauvage qui vivait cachée derrière le buisson de ronces de chez la mère Haquet. Elle l’appelait « toi ». et c’est à « toi » qu’elle confiait ses misères. Et « toi » l’écoutait, sans la juger ou lui poser des questions…

« Toi » était une sorte de journal intime éphémère sur lequel les mots ne restaient pas inscrits. Ils étaient seulement prononcés par Marthe, entendus par « toi » et s’évanouissaient dans l’air. Ils ne laissaient pas de trace. La vraie intimité, en somme. Toi et moi. Aucun témoin. Aucune intrusion. Aucun risque de trahison.

L’enfance voit le monde à travers le filtre du merveilleux;elle en a probablement lénifié les aspérités.

La tendresse a une puissance bienfaitrice insoupçonnable. Pourquoi s’en prive-t-on ? Par orgueil ? Par pudeur excessive ? Par manque d’amour peut-être ? C’est si simple pourtant. Si doux. Si rare.

Il y a des films qui nous mettent dans des dispositions particulières, ils influencent nos pensées, nous donnent de l’élan, conditionnent nos émotions. Certains changent le cours de notre vie. « Quai des brumes », l’eau de vie du diable et son besoin de tendresse réunis ont eu un effet déroutant sur Claire.

Lu en août 2020

Publié dans Littérature française, Rentrée littéraire

« Fille » de Camille Laurens

Je vous parle aujourd’hui d’un roman lu en avant première grâce à l’opération « masse critique spéciale rentrée scolaire, organisée par Babelio:

Quatrième de couverture:

FILLE, nom féminin.


1. Personne de sexe féminin considérée par rapport à son père, à sa mère.

2. Enfant de sexe féminin.

3. (Vieilli.) Femme non mariée.

4. Prostituée.


Laurence Barraqué grandit avec sa sœur dans les années 1960 à Rouen.
« Vous avez des enfants ? demande-t-on à son père. – Non, j’ai deux filles », répond-il.
Naître garçon aurait sans doute facilité les choses. Un garçon, c’est toujours mieux qu’une garce. Puis Laurence devient mère dans les années 1990. Être une fille, avoir une fille : comment faire ? Que transmettre ?


L’écriture de Camille Laurens atteint ici une maîtrise exceptionnelle qui restitue les mouvements intimes au sein des mutations sociales et met en lumière l’importance des mots dans la construction d’une vie.

Ce que j’en pense :

Nous assistons « en direct » à la naissance de Laurence, alors que la religieuse qui fait office de sage-femme fait remarquer qu’il ne s’agit que d’une fille. Or le père de famille, le Dr Barraqué voulait absolument un garçon, que l’aînée soit une fille, passe encore, mais que le scenario se répète, c’est une infamie et en plus la femme d’un de se amis vient d’accoucher d’un garçon, il en est réduit à raser les murs, en sortant de l’hôpital ! Notons au passage que nous sommes en 1959 !

Ensuite vient le choix du prénom, mais avait-on vraiment prévu un prénom féminin ? Ce sera donc Laurence (l’aînée a hérité d’un prénom non genré : Claude!)

Ton père va le matin à la mairie déclarer la naissance, la « née-sans ».

Le couple repart donc avec une fille sous le bras, comme un paquet encombrant. Le père va briller durant toute l’enfance puis l’adolescence par son absence, son épouse qui a l’importance d’un meuble dans la famille, ne s’en occupera guère plus. Il n’est là que pour régenter, donner des ordres, des règles, formater ses filles en gros, comme il semble avoir formaté sa femme…

Cette lecture n’a pas été une partie de plaisir pour moi, car ce père a déclenché une puissante aversion, et page 158, quand j’ai vu comment il se comportait pendant la grossesse de Laurence, le roman a failli m’échapper des mains : j’aurais eu une Kalachnikov, à portée de main, je l’aurais trucidé… Mais j’ai tenu à terminer ce livre pour voir jusqu’où cela pouvait aller… mentir pour imposer comme gynécologue-obstétricien à sa propre fille, un véritable boucher, et le plaindre parce qu’il a mal géré, alors que c ‘est sa fille la victime … Cela se voyait au début du XXe siècle cf. « Corps et âme » de Maxence Van der Mersch, à l’époque des « Mandarins » …

Très vite, Laurence fait ce qu’on attend d’elle, mais elle se réfugie dans les fantasmes, ses rêves sont là pour pallier les manques, les souffrances, car de surcroît, elle n’a rien à attendre de sa sœur, qui la traite aussi mal que le patriarche…

Quoi qu’il en soit, comment se construire, s’épanouir, trouver un sens à sa vie, être une femme, (mais qu’est-ce qu’une femme dans une telle famille?) quand on a grandi dans un tel milieu et aussi, quel couple peut-on former et quelles valeurs transmettre à ses propres enfants ensuite… être une mère, quand on n’a jamais reçu de marques d’affection de la sienne ? Laurence est-elle une femme, une pseudo-femme, un pseudo-homme ? De plus on ne peut pas dire que le nom de famille choisi par l’auteure « Barraqué » puisse être susceptible d’aider…

L’auteure nous livre une scène d’anthologie : quand le père, médecin je le rappelle, tente de leur expliquer la sexualité, l’importance de rester vierge et qui se termine ainsi :

« Bon, en définitive, poursuit le père, ce n’est pas compliqué, résumons-nous : il suffit d’être sages et d’obéir à votre père. Les filles ont leurs règles et elles suivent les règles, c’est tout. »

Camille Laurens nous livre ici une description au vitriol du machisme, et un plaidoyer pour le féminisme style MLF des années soixante-dix… Je suis née presque dix ans avant (le roman se situe en 1959, et je n’ai pas du tout vécu cela : dans la famille naître fille n’était pas un handicap, l’école primaire, puis secondaire était sous le signe de les filles dans une école les garçons de l’autre, certes, mais cela ne nous dérangeait pas. Ce que demandaient les parents, c’était bien travailler à l’école, faire des études, avoir un métier. Bien-sûr, nos mères étaient des femmes au foyer et ne s’épanouissaient pas au mieux mais on ne percevait pas une revanche à prendre à tout prix pour leurs filles…

Je suppose que l’auteure a choisi volontairement, pour illustrer son propos, ce père tout-puissant, méprisant, qui veut tout régenter et elle a réussi à le rendre exécrable, mais à force de le rendre antipathique, on en oublierait presque que la mère ne s’interpose jamais : les filles doivent subir, même si elle sont victimes d’attouchement, elles doivent se taire, c’est forcément de leur faute, et puis c’est connu le grand-oncle a les mains baladeuses …

J’ai remarqué en lisant ce roman, que l’auteure portait un prénom épicène pour reprendre la formule d’Amélie Nothomb et que son nom de famille était aussi une version dérivée de Laurence, et vue la manière dont le père est décrit, son comportement oppresseur oppressant oppressif, j’en déduis qu’il s’agit d’une autofiction … Or l’autofiction n’est pas un « genre », au sens littéraire bien-sûr, que j’affectionne.

L’auteure présente une description de l’hystérie au XIXe siècle à la Salpêtrière qui est très réductrice aussi… et n’oublions pas que l’hystérie existe aussi chez l’homme, mais cette « maladie » a été littéralement explosée : histrionisme c’est plus adapté aux hommes Ah ! Ah !

J’ai ressenti un profond malaise durant cette lecture, et je ne suis pas convaincue… d’ailleurs j’ai eu un mal fou à rédiger cette chronique (et sans lire les autres chroniques pour rester au plus près de mon ressenti), que j’ai dû refaire trois fois et qui ne me convient toujours pas en fait  …

Je trouve par contre que Camille Laurens maîtrise très bien la langue et joue avec les mots, les associations d’idées, (l’opposition garce-garçon par exemple) Lacan aurait peut-être apprécié. Je n’ai lu que « celle que vous croyez » de Camille Laurens et il m’a laissé un meilleur souvenir. Par contre, je sens que celui-ci va me hanter quelques temps…

Un grand merci à Babelio et aux éditions Gallimard qui m’ont permis de découvrir ce roman et de retrouver la plume de l’auteure…

6/10

Extraits :

Ta naissance te sépare à la fois de ta mère, qui est une fille aussi, ça se sait, et de toutes l’humanité qui ne porte pas le nom de fille. Le mot adverse n’est pas prononcé, et pour cause, mais il flotte silencieusement dans l’éther de la chambre, le mot contraire met dans l’air un effet de pochoir, un embryon, un fœtus, un bébé, jusque-là le genre était de ton côté. Il y a quelques secondes, elle ou il, tout restait possible, la grammaire rêvassait toujours son paysage,à présent on t’a coupé les ailes(quoi d’autre?) tu es plus seule que Robinson et pourtant c’est fait, le sort en est jeté avec la placenta, Dieu, né garçon, dit-on, père d’un fils, croit-on, Dieu est un enfant qui joue aux dés : c’est une fille.

Avant l’invention de l’échographie, on les tuait à la naissance. Si tu étais née en Inde ou en Chine, tu serais peut-être morte. À Rouen, tout va bien. On t’aime quand même.

Je suis précoce, comme fille, oui, ou plutôt, précoce comme une fille : je parle mieux que je ne bouge, j’écoute mieux que je ne cours, je préfère jouer avec les mots qu’à chat perché. Il paraît que la langue est notre privilège, à nous qui apprenons si tôt à limiter notre corps. La parole est notre « Nautilus », elle a ses abysses.

Il paraît qu’au XIXe siècle, à l’hôpital de la Salpêtrière à Paris, il y avait des femmes jeunes ou vieilles qui étaient comme Claude, paralysées par rien, ou bien muettes ou même aveugles sans aucune raison. On les appelait « les hystériques » – un mot pas joli qui vient d » «utérus ». elles n’avaient rien, en réalité. Leur problème, c’était ça. Pourquoi elles n’avaient rien là où les garçons avaient quelque chose. Cette différence les dévastait, elles ne marchaient pas dans la combine. Ça leur tordait le corps et le cœur de ne pas savoir pourquoi.

Garce. Le mot revient et la hante. C’est une injure. Mais n’est-ce pas d’abord le féminin de garçon ? Tout ce qui est féminin déçoit, déchoit, elle le sait désormais. Garçon, c’est un constat. Garce, c’est un jugement. Le mot en changeant de genre devient mauvais. Mais il a des pouvoirs…

L’équivalent de la virginité pour la fille, chez le garçon, c’est l’expérience. La valeur est inversement proportionnelle dans un couple : elle ignare, lui savant, c’est le principe. La fille, moins elle en sait, plus on la respecte…

Les filles, c’est le boulet des pères. Il ne sait pas trop comment s’y prendre. Les contraindre ou les convaincre, il hésite en vain : c’est ni l’un ni l’autre.

C’est une drôle d’expression, se reproduire. C’est le contraire de mourir,en un sens, mais ça ne fonctionne pas comme une photocopieuse : on ne se reproduit pas à l’identique. Les filles, par exemple, ne sont pas des machines, elles ne se reproduisent pas toujours bêtement. Parfois, elles font des garçons.

Quelqu’un d’autre, me dis-je. Il devrait dire j’ai rencontré quelqu’un d’autre. Ou bien est-ce que ma mère n’a jamais été personne ?

Elle cite une phrase d’Hélène Cixous sur le massacre des premiers-nés en Égypte raconté dans l’exode : « si c’est un garçon, tuez-le ; une fille, qu’elle vive (c’est-à-dire tuez-la autrement). »

Lu en août 2020

Publié dans Littérature française, Rentrée littéraire

« La dislocation » de Louise Browaeys

Je vous parle aujourd’hui d’un livre que j’ai eu la chance de lire en avant-première :

Résumé de l’éditeur :

Une jeune femme sort de l’hôpital, dépossédée de son identité et de son passé.

Elle voue une haine farouche aux psychiatres, fréquente les magasins de bricolage.

Il lui arrive même de crever les pneus des voitures

Temporairement amnésique, absolument indocile, elle veut repeupler sa mémoire et pour cela, doit enquêter Un homme va l’y aider, sans rien lui souffler Camille, dit K, ami et gardien d’un passé interdit

Le souvenir d’un désert entouré de vitres, une fonction exercée au ministère de l’Agriculture, une bible restée ouverte au chapitre du Déluge forment un faisceau d’indices de sa vie d’avant Quelques démangeaisons et une irrépressible envie de décortiquer le monde et les êtres qu’elle croise hantent ses jours présents.

Sa rencontre avec Wajdi, envoûtant et révolté, marquera son cœur et son esprit Ce sera avant de gagner la Bretagne et, peut-être, de parvenir à combler les énigmes de son histoire prise au piège de l’oubli.

Ce que j’en pense :

On suit l’histoire de l’héroïne, une jeune femme dont on connaîtra le nom bien plus tard, sur une courte période, à Paris pendant l’hiver 2016-2017, puis en Bretagne sur trois mois également pour revenir à Paris. Trois saisons en gros, …

Elle vient de sortir de l’hôpital psychiatrique, où elle a testé antidépresseurs, anxiolytiques, neuroleptiques, sismothérapie (cela fait moins grave qu’électro-choc et plus proche de la Terre) en ayant perdu complètement la mémoire, avec une haine pour les psys, lesquels pensent qu’il ne faut pas l’aider, elle doit retrouver toute seule .

Camille, qu’elle appelle souvent K. car elle ne sait pas qui il est, mais parfois par son prénom, essaie de l’aider comme il peut, tout en respectant la consigne. Il n’est pas non plus très bien dans sa peau ni sa tête, il essaie d’adapter un roman de Louis Guilloux « Le sang noir » en BD, mais l’inspiration n’est pas vraiment là. Est-il pas lui-aussi en quête de quelque chose ?

On va suivre l’héroïne dans sa quête d’identité, qui la conduit souvent à tutoyer la ligne, à se mettre en danger, flirter même avec le danger , car elle se lance dans des rencontres improbables, des expériences sexuelles compliquées, pour retrouver au moins une identité corporelle, à défaut de savoir qui elle est. Une résilience est-elle possible quand il reste à peine quelques flashes, des cauchemars , des mots qui résonnent étrangement parfois, vrai ou pseudo-souvenirs ?

« Le mot poison m’avait électrifiée. Comme s’il état le sens de ma vie, que je découvrais enfin. Comme s’il me permettait de soulever un grand voile. Le mot poison longea à toute allure ma colonne vertébrale. J’entendis alors comme en songe la voix d’un homme me dire : votre destin est d’empoisonner l’eau potable publique.. »

Elle est attachante quand elle s’accroche à son carnet pour noter des mots, leur sens, leurs synonymes, comme une trame à laquelle s’accrocher, s’ancrer un peu plus dans la réalité.

Ce roman fait voyager dans un univers particulier, sur fond de dérèglement climatique, très anxiogène, avec une jeune dont on apprend tardivement le nom, et dont le psychisme part en vrille. On comprend très vite qu’il s’est passé quelque chose de grave, car pas de famille, une violence permanente, avec des passages à l’acte (crever des pneus par exemple) et une soif de vengeance…

On se laisse prendre à ce récit, on a envie de savoir, de comprendre ce qui a pu se passer autrefois, démêler un peu en tout cas ? J’ai eu parfois l’impression, que Louise Browaeys nous questionnait sur l’identité, la nature de notre planète Terre, autant en danger que l’héroïne. Ce roman n’est pas à prendre au premier ni même au second degré, cela va beaucoup plus loin dans la réflexion…

Il me reste en refermant le livre, une sorte de malaise, et une interrogation : jusqu’où peut conduire la peur de dérèglement climatique, la montée des océans, la disparition de certaines espèces, l’obsession d’une nourriture saine, la crainte du nucléaire ou encore de l’intelligence artificielle ? Doit-on s’enfouir dans un blockhaus ?

J’aime beaucoup le terme « dislocation » qui pourrait très bien être rajouté au vocabulaire de la psychiatrie, car il est très évocateur et moins rébarbatif que d’autres nom de pathologies et l’auteure la définit ainsi…

On parle de dislocation lorsque coexistent des hallucinations, un langage délirant et hermétique, des conduites incohérentes, une humeur dépressive ou euphorique, une désorganisation de la pensée, une perturbation des affects…

dans le cas de ces femmes, la dislocation psychique semble intervenir lorsqu’elles identifient entièrement leur vie et leur destin à ceux de la Terre.

Si l’avenir de la planète tourne à l’obsession, et à l’anxiété permanente, il vaut peut-être mieux s’abstenir, mais ce serait dommage, car l’écriture est belle… Je l’ai terminé depuis une semaine, déjà, mais je continue à réfléchir sur les messages de l’auteure.

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Harper-Collins Traversée qui m’ont permis de découvrir en avant-première ce roman (le premier ) et son auteure qui a publié surtout des essais, écologie, permaculture…

#LaDislocation #NetGalleyFrance

8/10

L’auteure :

Louise Browaeys est l’autrice de nombreux livres en lien avec l’écologie (dont Permaculture au quotidien, Terre vivante, 2018, et Accompagner le vivant , Diateino , 2019). Agronome, facilitatrice et conférencière, elle signe ici son premier roman.

Extraits :

J’ai des phrases entières qui me reviennent, comme des guirlandes surgies d’un passé où j’étais continuellement allongée. À moins que ce passé n’existe pas, lui non plus ? Je finis par douter de tout.

Je n’ai pas perdu non plus l’usage de la parole, ça non, je sens à certains moments les mots venir me chatouiller le bout de la langue et j’arrive à prononcer de plus en plus de phrases. Ils s’agglutinent et ils tombent de ma bouche d’un jour sur l’autre, par gravité . Pour réapprendre à parler, je cherche leur sens dans le dictionnaire en ligne.

C’est une catastrophe ce pays (le Brésil), aucune femme au pouvoir, à part l’ancienne présidente, oui, c’est vrai… Enfin je ne vais pas me remettre à parler de ça. C’est une forme de déforestation comme une autre, la soumission de la femme, non ? C’est impossible d’épouser un mec là-bas. Ils sont beaucoup trop latins …

Je tenais une page spéciale dans mon carnet pour ces mots qu’il qualifiait volontiers de bâtards et qui étaient heureux, selon moi, de trouver un endroit où se recueillir et se reposer : les mots doivent aussi pouvoir s’allonger pour reprendre des forces, il faudrait des hôpitaux pour les mots…

Lorsque je lui dis que j’avais perdu la mémoire, que j’étais vide, oui, vide comme un pot, aussi creuse qu’une huître de troisième catégorie échouée sur la plage un soir de tempête, il (Wajdi) me regarda d’un air supérieur…

J’avais rêvé cette nuit-là que la vie pouvait se comparer à un morceau de parmesan:le tout était de savoir retirer le plastique et de croquer le fromage au bon endroit.Je compris en me réveillant en sursaut que je n’étais pas au bon endroit, que je n’étais pas en train de croquer le fromage par le bon côté, mais de m’esquinter les incisives sur le croûte rance, au répugnant goût de plastique…

Le pire, c’était quand je me mettais à comparer sérieusement ce que je semblais avoir vécu avec ce que j’étais en train de vivre. Je n’y voyais, non seulement aucune continuité, mais aucun lien, comme si on avait inversé les rôles des personnages, brûlé les paysages, secoué les sentiments et vieilli les corps jusqu’au ridicule.

K, comme la majorité des alcooliques, exagère toujours sur les complications liées à l’alcool. Il allait encore dire, tu sais, les hommes ont inventé deux choses pour oublier qu’ils vont mourir : l’alcool et la religion, et je ne me sentais plus la force de bouleverser ses petites mythologies…

Nous vivons avec la prétention que nous pourrions vivre une autre vie. Nous confondons notre peine avec celle de la Terre, qui est pourtant bien plus prosaïque. C’est comme si les vies que nous n’avions pas vécues, les vies que nous imaginons au comptoir, ou que nous fantasmons, la nuit venue, à la faveur d’un regard, d’une lettre ou d’une déception, c’est comme si ces vies-là étaient des faisceaux invisibles et tenaces qui agiraient sur nos inflexions, sur nos rires et sur nos grimaces, faisant de nous de pathétiques marionnettes.

Le monde appartient à ceux qui ne ressentent rien, je l’ai compris, ici, à Saint-Brieuc, sous le feu du ciel qui tangue. Plus on est sensible, plus on est condamné à errer comme un ragondin dans les canaux invisibles des égouts où il n’est toutefois pas exclu que nous puissions apercevoir les plus saisissants interstices de lumière.

Aucune étude sérieuse n’a encore été conduite sur le sujet, mais je suspecte une corrélation forte entre la lutte des femmes pour des causes écologiques et leur dislocation psychique (12 cas seraient recensés comme tels) qui surviendrait en grande majorité à la suite de souffrances physiques brutales, de harcèlements insidieux ou, les plus souvent, de l’indifférence absolue de l’ensemble de la population.

Les gens s’éloignent avant d’assister à votre écrasement – car votre écrasement leur rappelle trop le leur…

Lu en août 2020

Publié dans Challenge Tour du monde de l'été, Littérature italienne

« La liberté au pied des oliviers » de Rosa Ventrella

Petit détour par l’Italie, aujourd’hui, avec ce roman :

Résumé de l’éditeur :

Dans le sud de l’Italie, deux fillettes grandissent à la merci des sursauts de l’histoire et des injustices liées à leur condition.

Teresa et Angelina sont deux sœurs que tout oppose : Teresa est délicate et silencieuse tandis qu’Angelina, sa sœur cadette, est impertinente et curieuse. Toutes deux grandissent dans l’Italie des années 1940, au cœur des Pouilles, entourées de leur père et de leur mère Caterina, à la beauté incomparable.

Lorsque leur père part à la guerre, leur mère comprend que cette beauté sera sa principale arme pour subvenir à leurs besoins. Elle cède alors à un terrible compromis, sans savoir que celui-ci viendra réveiller la malalegna : ce bavardage incessant et empoisonné des commères, véritable malédiction qui tourmente le village depuis la nuit des temps. Le concert de chuchotements qui serpente de porte en porte se propagera alors jusqu’à atteindre ses filles, Teresa et Angelina, déterminant à jamais leur destin.

Ce que j’en pense :

Dans les années 40, on suit l’histoire de deux petites filles, deux sœurs qui grandissent dans les Pouilles, dans une famille pauvre, alors que leur père est parti à la guerre. La misère règne, il faut bien trouver à manger pour survivre. Un jour, les Sbires de Mussolini viennent réquisitionner les casseroles, les bijoux, pour les fondre pour l’armée. Le baron Fortuné, qui règne sur la région, les empêche de s’en prendre à Caterina, la mère des fillettes. Mais cela a un prix, elle doit devenir sa maîtresse et dans ce village où règnent la calomnie, les langues de vipère, l’espionnite , la réputation de la belle Caterina va être mise à mal : « c’est la pute du baron ».

Tout semble rentrer dans l’ordre, au retour de son époux Nardo, mais il est revenu traumatisé par la guerre.

Rosa Ventrella nous dépeint l’Italie de cette période, où les pauvres triment alors que les propriétaires ne s’occupent pas de leurs terres, mais refusent que les paysans veuillent tenter d’en cultiver quelques mètres-carrés pour ne pas crever de faim, et n’hésitent pas à maltraiter, tuer ceux qui oseraient… Elle fait une assez belle critique de la société de l’époque, où les femmes obéissent, tiennent la maison avec des moyens rudimentaires, tout le monde dort dans la même pièce, il faut tout laver à la main, les vêtements sont faits pour être utiles, couvrir le corps, on est aux antipodes de la société de consommation !

Les deux sœurs sont pratiquement l’opposé l’une de l’autre: l’aînée Teresa est blonde aux yeux bleus timide, parfois jusqu’au bégaiement, alors que la plus jeune, Angelina est brune, très belle comme sa mère, ce qui ne peut aller de paire qu’avec malédiction, drame…

J’ai pris du plaisir à lire ce roman, mais je suis restée sur ma faim, j’ai trouvé que l’auteure ne creusait pas assez alors qu’elle avait un sujet en or. J’ai beaucoup pensé à « L’amie prodigieuse » d’Elena Ferrante, car il y a beaucoup similitude : deux sœurs au lieu de deux amies, mais la méchante et la gentille, l’amour entre elles est aussi teinté de jalousie, parfois de haine… et, de la même manière, il y a un peu trop de romance à mon goût

Bref, ça finit par ronronner ! Mais l’avantage, il faut le reconnaître, c’est que cette lecture est sympathique, agréable pour les vacances et cette famille est attachante…

J’ai beaucoup aimé « Une famille comme il faut », le premier roman de Rosa Ventrella donc j’attendais plus de celui-ci.

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Les Escales qui m’ont permis de découvrir ce roman et de retrouver son auteure.

#Lalibertéaupieddesoliviers #NetGalleyFrance

7/10

Extraits :

La médisance était partout et poursuivait ma mère, qui devait l’esquiver à chaque pas : elle se glissait dans les ruelles, dans l’escalier en colimaçon tordu qui menait à la place, elle se cognait contre les bonbonnes d’huile devant « lu trappetu », le pressoir, elle entrait dans les yeux des ânes attelée aux charrettes de fruits, elle contaminait le vendeur de sardines, le boulanger, le vendeur de fruits et légumes, les commères sur le pas de leur porte…

Mamie Assunta disait que la beauté de notre mère était une malédiction de notre famille. Une condamnation dont allait hériter ma sœur.

Je restai un moment immobile, le dos voûté, les yeux rivés au sol, puis je me levai, hésitante. Parler devant eux me mettait dans l’embarras, je sentais une pulsation dans ma joue gauche. Toute ma vie, ce signe annoncerait le malaise, exprimerait l’inadéquation de mon corps.

Toutes les choses ont leur saison.la saison des fruits et celles des semences, celle du bien et celle du mal. La saison de la vie et celle de la mort…

…Dans la vie, chaque chose a son moment et (que) même si là on est tristes et on se sent seules, ça ne durera pas toujours. Les bonnes saisons et les mauvaises saisons. Le blanc et le noir.

Quand Marie-Madeleine embrassa les pieds du Christ, des gouttes de sang coulèrent. De ces gouttes saintes, sont nées les anémones, les fleurs du vent. Parce qu’après le sang, il y a la vie. Après la douleur, il y a l’espoir.

Plus les enfants grandissaient, plus leurs parents s’inquiétaient pour eux. Les lois qui régissaient nos vies obéissaient à une temporalité terrible, qui ne laissait aucun répit. Dans le fond, je l’avais toujours su. C’était peut-être la raison de mon bégaiement:je n’étais pas certaine de saisir les bons mots, parce qu’il n’y avait pas de bons mots… Dans un quartier où les gens s’épuisaient en conjectures, en critiques et en échecs, le silence calibré constituait la meilleure des armures.

Le temps nous change mais n’efface pas, tout au plus il ajoute des strates sur les couches existantes.

A cette époque je ne croyais pas au destin, j’étais convaincue à ma façon que nous étions les artisans de notre avenir, mais aujourd’hui je pense que nous n’avons pas ce pouvoir. Nous pouvons seulement décider comment faire face aux événements.

Je savais bien que papa n’agissait pas ainsi par méchanceté ; au fond de son cœur, il était convaincu que la vie devait être ainsi et que changer son destin avait un peu la même conséquence que tricher aux cartes : on restait inachevé. Un poulain qui ne devient jamais cheval, une graine qui ne devient jamais arbre, un corps sans racines.

Je n’ai jamais pu prononcer à voix haute ce genre de phrases, je n’ai jamais dit à mon père que je l’aimais, ni à ma mère. J’ai grandi à une époque où l’amour ne devait pas être dit.

Lu en août 2020

Publié dans Littérature française, Polars

« Sauve-la » de Sylvain Forge

Je vous parle aujourd’hui d’une belle découverte :

Résumé de l’éditeur :

Alexis Lepage, modeste employé d’assurances, est sur le point de se marier avec la fille de son patron lorsqu’il reçoit un message de Clara, son amour de jeunesse, qui refait surface après des années.


Alors qu’elle le supplie de l’aider à retrouver sa fille disparue, Alexis hésite. Que dissimule cette demande impromptue, si longtemps après leur séparation ? Et pourquoi Clara refuse-t-elle de le rencontrer ?


Replongé dans un passé dont il n’a jamais fait le deuil, Alexis va partir à la recherche d’une fille dont il ignore tout.


Son enquête le conduira droit en enfer.


Un thriller haletant sur l’intrusion du numérique dans nos vies, son impact sur nos représentations du monde et de la mort.

Ce que j’en pense :

Alexis est sur le point de se marier avec Clémence, la fille de son employeur, ce qui ne lui vaut pas que de la sympathie dans l’entreprise d’assurances. Tous deux envisagent également une PMA et le boss n’hésite pas à convoquer Alexis pour en entretien,afin de lui donner sa bénédiction et un contact influent au centre médical !

Et soudain, il reçoit un message sur son portable,émanant de son amour de jeunesse Clara, dont il n’avait pas de nouvelles depuis vingt ans au moins et qui lui demande de retrouver sa fille Olivia, censée avoir disparu dans un tragique accident d’autocar dans les Pyrénées. Mais voilà, elle croit l’avoir reconnue sur des photos.

Et le voilà parti sur les traces d’une enquête bâclée par la gendarmerie, sur un chemin semé d’embûches, sur les route de l’Ariège, dans des paysages grandioses et peu hospitaliers sur fond de migrants, venant d’Espagne, de mafia locale, de laboratoires dénués de tout principe. Éthique, déontologique ou autre, prêt à tout pour garantir aux plus riches une éternelle jeunesse.

Surtout, on se promène dans le monde de l’intelligence artificielle, on « tchatte » avec l’au-delà, via des programmes informatiques qui font quand même froid dans le dos, mais qui existent vraiment, les « chatbots » par exemple,sans oublier les puces GPS implantées sous la peau…

J’ai vraiment adoré ce thriller passionnant, que j’ai lu en apnée : il m’a été pratiquement impossible de poser le livre une fois ouvert, quelle que soit l’heure (du jour ou de la nuit). L’enquête est passionnante, les protagonistes attachants, notamment Alexis, Clémence ou le gendarme qui n’est pas toujours très clair …

Un petit plus : l’auteur nous fournit beaucoup de sites internet pour en savoir davantage sur le cyberespace, laisser des messages post-mortem (et oui, il y a des fêlés qui font cela) sur les chatbots….

Il est inutile de préciser que ma méfiance vis-à-vis du traçage, piratage et autres amis du smartphone, s’est renforcée : j’ai regardé mon téléphone d’un œil noir pendant un bon moment !  

C’est le premier roman de Sylvain Forge que je lis, (et pourtant je voyais passer des critiques enthousiastes!) et je suis « tombée sous le charme » et je mets illico une option sur « Tension extrême » et « Parasite » .

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Fayard qui m’ont permis de découvrir ce roman et son auteur qui ont mis un rayon de soleil (euh lumière, parce que soleil, vue la canicule, on est servi!) dans cette période pandémique masquée.

#Sauvela #NetGalleyFrance

9/10

L’auteur :

Spécialiste en cybersécurité et conférencier en dramaturgie, lauréat du Prix du Quai des Orfèvres 2018 avec  « Tension extrême » (Fayard), Sylvain Forge est notamment l’auteur de  « Parasite »  (Mazarine, 2019) et de « Un parfum de soufre »  (Prix Plume d’argent 2016 du thriller francophone).


Il parvient à associer des recherches scientifiques fouillées à un sens aigu du suspense. Ses ouvrages ont déjà conquis plus de 200 000 lecteurs.

Extraits :

Dans un ralenti cauchemardesque, elle vit l’unique phare éclairer le gouffre, puis les sièges voltiger dans l’habitacle : l’autocar se disloquait.

Le bruit de sa chute épouvantable se répercuta dans la vallée avant de retomber dans une pluie de poussière et de roches éclatées.

Ensevelie sons un monceau de tôles et de débris, en état de choc, le souffle coupé par l’effroi et la douleur, elle voulut dégager ses mains et sa tête. Le vent s’était levé, déchirant les nuages.

Les premières étoiles.

Autour d’elle, ni bruit, ni râle.

Un silence de mort. 

Une certitude glacée l’envahit : Clémence avait raison. Il était accro à Clara, à ces lignes de code qui l’incarnaient, prisonnier de ce labyrinthe géant de combinaisons capable de lâcher des mots et des phrases toujours plus pertinentes.
Le piège s’était déjà refermé car, aussi factice soit-il, l’avatar numérique de Clara lui ressemblait suffisamment pour qu’Alexis ne parvienne pas à s’en défaire.

Je crois que jusqu’à maintenant, ce n’est pas Olivia que je cherchais, mais une part de toi. J’espérais la trouver en vie et découvrir que son regard était pareil au tien. Alors, je me serais tenu devant elle, face à face, et toi tu ne serais plus partie pour toujours mais vivante et jeune comme je t’avais laissée, il y a vingt-six ans.

Lu en août 2020

Publié dans Non classé

« Bitna, sous le ciel de Séoul » de J. M. G. Le Clézio

Je vous parle aujourd’hui d’un roman que j’avais envie de lire depuis assez longtemps, pour retourner une fois de plus dans l’univers de son auteur que je suis régulièrement depuis des années :

Résumé  de l’éditeur :

« Je m’appelle Kim Se-Ri, mais je préfère Salomé, je ne peux plus sortir de chez moi à cause de la maladie. J’attends celui, celle qui viendra me raconter le monde »

Parce que le conte peut faire reculer la mort, Bitna, étudiante coréenne sans un sou, invente des histoires pour Salomé, immobilisée par un mal incurable.

La première lutte contre la pauvreté, la seconde contre la douleur. Ensemble, elles se sauvent dans des récits quotidiens ou fabuleux, et bientôt, la frontière entre réalité et imaginaire disparaît.

Un roman qui souffle ses légendes urbaines sur la rivière Han, les boulevards saturés et les ruelles louches. Sous le ciel de Séoul se lève « le vent de l’envie des fleurs ».

Ce que j’en pense :

On suit l’arrivée à Séoul de Bitna qui va poursuivre ses études universitaires. Elle vient d’un village de pêcheurs du Sud, dans la province de Jeolla-do. Elle est hébergée par sa tante, qui la traite de haut et lui rappelle sans arrêt qu’elle est pauvre et que si elle n’est as contente, elle n’a qu’à retourner dans son village. Elle doit subir les caprices de sa cousine, et elle devient vite l’esclave de la maison.

Elle finit par déménager et par l’entremise d’un libraire qu’elle appelle Mr Pak, (alias Frédérik) elle répond à une annonce qui lui promet une rétribution si elle raconte des histoires à Salomé, une jeune femme atteinte d’une maladie neurologique.

En fait, une relation étrange se noue entre les deux femmes, Bitna pouvant se montrer cruelle avec Salomé qu’elle jalouse, malgré la maladie qui l’handicape, parce qu’elle est riche.

J. M. G. Le Clézio nous raconte une histoire déroutante, où la vérité n’est jamais très loin du mensonge, où l’on peut faire des rencontres étranges dans cette capitale toujours en mouvement.

Les histoires de Bitna nous font rencontrer des êtres malmenés par la vie du policier dont la mère a fui le Nord pendant la guerre avec son enfant sur le dos, qui élève des pigeons voyageurs, à Naomi, l’enfant abandonnée dans un orphelinat, en passant par une jeune chanteuse à la gloire éphémère et destructrice.

J’aime beaucoup que j’ai découvert avec « Étoile errante » il y a fort longtemps , (il n’avait pas encore reçu le Prix Nobel) et j’ai lu une grande partie de ses livres et j’ai retrouvé la poésie de sa plume, mais j’ai un peu moins apprécié ce roman, peut-être à cause de la manipulation et de la cruauté que Bitna exerce sur Salomé, et peut-être aussi parce que la culture coréenne est encore un mystère pour moi .

On est toujours dans la dualité, outre vérité-mensonge, on a la vie et la mort la misère avec les quartiers sordides, (les cafards, les rats) et la richesse, l’opposition campagne grande ville et malgré la poésie, et la magie du conte, on ressent une anxiété, une insécurité durant cette lecture. En tout cas, on sent l’attachement important de l’auteur pour Séoul et la Corée et il leur rend un bel hommage. Cependant j’ai beaucoup mieux apprécié « Alma »

Un grand merci à Lecteurs.com qui m’a permis de découvrir ce roman en version poche et de retrouver un auteur que j’apprécie.

7,5/10

Extraits :

Lorsqu’elle a passé la ligne de démarcation, elle a emmené avec elle un couple de pigeons voyageurs que son père avait élevés, elle les a portés avec son fils sur son dos, dans un petit sac percé de trous pur qu’ils puissent respirer. Elle les emportés afin qu’un jour, ils puissent voler vers leur pays natal et donner des nouvelles à la famille restée de l’autre côté.

Bitna mon étoile ! Et je me souvenais de ce que ma mère m’avait raconté, c’était mon grand-père maternel qui avait choisi mon nom, parce qu’il voulait que je brille dans ma vie, au-dedans et au -dehors.

Tout d’un coup j’ai compris que je détenais un pouvoir sue elle, un peu comme Frederick en avait un sur moi. C’était un sentiment à la fois agréable et venimeux, l’impression de céder à une tentation, à un vice.

Je m’en veux de lui raconter tout cela, de trouble son attente, est-ce pour me venger d’elle, de son monde si douillet et si protégé, malgré sa maladie, ce monde où l’argent ne manque jamais, où les infirmières se succèdent à heures régulières pour son service, et auquel j’appartiens maintenant que je me suis engagée à lui parler ? Ou bien est-ce que je veux la punir d’être comme elle est, sans défense, enveloppée de son odeur de mort ?

Elle voudrait croire que ce n’est pas vrai et en même temps elle espère en savoir plus, parce qu’il y a toujours une vérité cachée dans un mensonge.

C’était la première fois qu’elle ressentait la tristesse qui s’était enracinée dans son corps, qui obstruait sa gorge et nouait son ventre. La voix douce de Nam Gil entrait en elle et défaisait les nœuds un par un, libérait l’eau qu’il y avait dans sa mémoire et l’eau débordait de ses paupières.

Quand on meurt, dit la rumeur, ce qu’on ressent n’est pas douloureux, bien au contraire, c’est doux comme du miel dans la gorge, c’est enivrant comme une fumée parfumée qui emplit la poitrine, et la porte qui s’ouvre au fond du cerveau est pareille à l’entrée du paradis.

Lu en août 2020

Publié dans Littérature canadienne

« La route du lilas » d’Eric Dupont

Je vous parle aujourd’hui d’un roman que j’ai longtemps hésité à lire car je me méfie des critiques très enthousiastes qui peuvent provoquer une trop grande attente et parfois même une déception…

Résumé :

Chaque printemps, Shelly et Laura traversent les États-Unis pour suivre la floraison du lilas. En plus de leur offrir quelques mois de lilas supplémentaires, ce périple leur permet de faire passer clandestinement la frontière canadienne à des femmes en fuite qui veulent refaire leur vie. Cette année, elles accueillent Maria Pia, sexagénaire brésilienne, à bord de leur camping-car. Initiée au rite de l’écriture sous l’influence du parfum enivrant du lilas par ses deux compagnes de voyage, Maria Pia dévoile au fil des jours et des pages les raisons de sa cavale, son histoire ainsi que celle des femmes qui ont marqué sa vie.

Chaque printemps, Shelly et Laura traversent les États-Unis pour suivre la floraison du lilas. En plus de leur offrir quelques mois de lilas supplémentaires, ce périple leur permet de faire passer clandestinement la frontière canadienne à des femmes en fuite qui veulent refaire leur vie. Cette année, elles accueillent Maria Pia, sexagénaire brésilienne, à bord de leur camping-car. Initiée au rite de l’écriture sous l’influence du parfum enivrant du lilas par ses deux compagnes de voyage, Maria Pia dévoile au fil des jours et des pages les raisons de sa cavale, son histoire ainsi que celle des femmes qui ont marqué sa vie.

Entre passé, présent, mythe et réalité, du Tennessee à Montréal en passant par Rio et Paris, ces histoires enchevêtrées dessinent une ode à la résilience et à toutes les femmes du monde.

Ce que j’en pense :

Shelly et Laura suivent chaque année la floraison du lilas, ce qui les emmène du Tennesse à Montréal, à bord de leur vieux camping-car. Lors de chaque expédition, elle emmène quelqu’un, en général une femme qui a des ennuis avec le justice et cette année, c’est Pia, Brésilienne qui va faire la route avec elle, ce qui va se révéler mouvementé vu son caractère. On sait qu’elle a fui le Brésil, via le Mexique, entrant aux USA de manière illégale. Le lilas, a priori, ne l’excite pas trop, elle trouve les légendes le concernant trop farfelues pour son esprit rationnel…

Lors d’une séance d’écriture sous l’emprise du parfum du lilas, rituel annuel de Shelly et Laura, elle finit par écrire son histoire sur des carnets…

Maria-Pia alias Pia, est née dans une ferme à Belo Horizonte au Brésil dans une famille où rien n’est simple, sa mère meurt très jeune. Le père n’a qu’une idée en tête, les éduquer pour les marier au mieux …

Si la sœur aînée de Pia, Vitoria, accepte ce mariage que lui impose son père comme un marché, comme les esclaves autrefois, Pia, elle refuse catégoriquement.

Elle n’a jamais rien attendu de son père Hercules, violent, absent la plupart du temps, troussant Aparecida, fille d’esclave, qui fait tourner la ferme depuis la mort de son épouse. Elle ira à l’école des sœurs, chargées d’en faire une épouse modèle, mais sans se soumettre et tombera amoureuse (du moins le croit-elle) de Thiago, qui vient réaliser les photos de classe. Elle le suivra à Paris, où elle découvre Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir, le rêve communiste de partage et d’égalité.

Tout n’est pas toujours simple pour elle, Thiago étant violent lui-aussi, mais elle fera des rencontres qui influenceront sa vie : Thérèse,

Eric Dupont nous entraîne, avec parfois des longueurs, dans l’histoire du Brésil, la dictature, mais aussi l’épopée de Léopoldine de Habsbourg, arrière-petite-fille de Marie-Thérèse d’Autriche, du côté de la branche maternelle comme de la branche paternelle (on connaît les mariages de l’époque et la lignée de « sang bleu » avec toutes les conséquences sur la descendance. Elle a un caractère affirmé, refuse d’épouser son oncle Rodolphe, comme on le lui demande, ce type de mariage était fréquent à l’époque) et va se marier avec le fils du roi du Portugal, Jean VI, exilé au Brésil depuis 1808, pour fuir Napoléon qu’elle surnomme l’antéchrist … j’ai bien aimé la manière dont l’auteur raconte l’histoire de Léopoldine et ce qu’elle a fait et surtout ce qu’elle a enduré au Brésil (Stéphane Bern, sors de ce corps!).

La disparition mystérieuse de Thiago, après leur retour ou Brésil, permet d’illustrer les arrestations arbitraires, la torture… et par voie de conséquence, la difficulté d’être des enfants dont l’un des parents a « disparu », car comment faire son deuil alors qu’on espère encore le revoir vivant.

J’ai trouvé intéressant la manière dont Simone, la fille de Pia, anime son émission de télé réalité sur une chaîne-spectacle, (qui endort les gens, les empêchant de réfléchir par eux-mêmes!) où elle dénonce les féminicides impunis avec la police qui s’en désintéresse, Mais était-il indispensable de raconter vingt ou trente cas dans le détail ? Le statut des femmes dans ce pays latin, est déplorable : objets qui servent à tenir la maison, faire des enfants et autres joyeusetés, sous la coupe d’un mari macho…

Au bout d’un moment, le lilas, cela devient tellement entêtant qu’on a besoin de faire une pause… et vue mon érudition dans le domaine de la botanique, j’ai fait une overdose de la pollinisation, des croisements, des formes hybrides, les thyrses etc…

C’est un roman agréable à lire mais les longueurs ont parfois eu raison de ma patience, j’ai failli abandonner plusieurs fois car je commençais compter de plus en plus souvent le nombre de pages restantes, mais Léopodine m’a donné envie de continuer. C’est le premier roman d’Eric Dupont que je lis, influencée par des critiques parfois élogieuses, et je suis restée sur ma faim.

Un clin d’œil au passage à la photo volée à Édith Piaf, qui va faire de Thiago le premier paparazzo recensé !ou encore à l’achat coup de cœur d’un appartement dans un gratte-ciel, à conception sociale, de Niemeyer, sans oublier le luxe de détails des produits utilisés par Simone lors d’une séance de maquillage, les marques, les actions comparées, et même le prix de chaque article est cité…

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Harper Collins France qui m’ont permis de découvrir ce roman et son auteur.

#Laroutedulilas #NetGalleyFrance

6/10

L’auteur :

Écrivain québécois francophone, né en Gaspésie en 1970, Eric Dupont est actuellement professeur de traduction à l’Université McGill.


Il est l’auteur de « Voleur de sucre » (2004, Prix Senghor de la francophonie et prix Jovette Bernier), « La Logeuse » (2006, titre gagnant du Combat des livres 2008 à Radio-Canada), « Bestiaire » (2008), « La fiancée américaine » (2012, sélectionné pour le prix des cinq continents de la francophonie et lauréat du prix littéraire des collégiens), « La Route du lilas » (2018).

Extraits :

Le reste de sa vie, elle (Shelly) l’avait passé au service des livres, qu’elle voyait comme des continents vierges offerts à ceux qui fuyaient la réalité. Pia aima l’image du continent vierge…

Puis, le phénomène se produisit. Dès que le parfum se précisa, le visage de Pia s’adoucit, toute la tension faciale disparut. Le parfum qui émanait des thyrses blancs – 1 sur l’échelle de Wister, qui sert à classer les couleurs des lilas – provoqua chez elle une expérience proustienne.

C’était bête comme ça. J’ai mis des années à le comprendre, mais ce photographe me semblait la dernière chance d’échapper au plan de mon père qui consistait, n’ayons pas peur des mots, à me vendre comme son père avait acheté Aparecida et comme ce crieur était en train de vendre ces truies et ces génisses.

Ces sœurs, je les ai détestées comme on laboure un champ : avec patience et résignation. Il n’empêche qu’un des buts de leur enseignement était de nous rendre pareilles à elles, ce à quoi elles sont parvenues dans une certaine mesure.

Ce sont ces accidents, je pense, qui ont mené Thiago à conclure que la valeur d’une photo volée est directement proportionnelle au nombre de jours d’une chanteuse a encore devant elle. Plus la mort est proche, plus le cliché vaut cher.

Toute formation universitaire de gauche n’est que ça, un club préparatoire à la bourgeoisie de demain. C’est peut-être pour ça aussi qu’elle (Thérèse) aimait tant Paris, parce qu’elle pouvait s’y permettre d’être la garce qu’elle n’aurait jamais pu être à Montréal…

Depuis qu’elle avait commencé à coucher sur papier ses souvenirs parisiens, Pia saisissait toute la pertinence de la théorie de Laura sur les effets à long terme du lilas sur la mémoire. Elle savait, maintenant, que c’est à Paris que son cerveau avait été transformé, comment expliquer autrement cette avalanche de souvenirs pénibles ?

J’y croyais aussi, comme Niemeyer, comme Le Corbusier, son maître, à cette idée que l’architecture peut changer la société. Si tous les Brésiliens se mettaient à se rapprocher, à vivre dans des constructions de ce type, les classes finiraient par disparaître. Dieu que j’étais conne !

Dans le nid impérial viennois est un jour né un aigle à deux têtes qui est devenu l’emblème de l’Autriche-Hongrie. Quels choix s’offrent alors à Léopoldine dont chaque ovule perdu représente une chance manquée pour l’empereur d’étendre la puissance de son pays.

Lu en août 2020

Publié dans à la découverte d'un auteur

Tobie Nathan suite

Au cas où je n’aurais pas été assez persuasive (j’en doute un peu quand même!) voici une petite vidéo sympathique : je crois que Tobie Nathan vous en parlera encore mieux que moi…

Un ancien passage à la Grande Librairie,en bonne compagnie…

En conférence, il est très intéressant également…

Bon, j’arrête avant qu’on me traite de groupie!

Bonnes lectures et bon week-end caniculaire…