Publié dans Histoire, Littérature française

« Carmen et Teo » de Olivier Duhamel et Delphine Grouès

Je vous parle aujourd’hui d’un livre passionnant, découvert grâce à NetGalley : en lisant le résumé, je savais que c’était un livre pour moi!

Résumé de l’éditeur :

Une femme et un homme, nés au mitan du XXe siècle au Chili. Elle, Carmen, fille de la bourgeoisie, vit à Santiago ; lui, Teo, a grandi dans les mines de salpêtre au nord du pays. Tout les oppose. Mais voilà que le Chili gronde. Les mouvements révolutionnaires des années soixante secouent les corps et les consciences. Après l’élection d’Allende et la ferveur de l’Unité populaire, viendra le coup d’État du 11 septembre 1973, et avec lui, la violence de la dictature. Pour Carmen et Teo, la vie rime avec engagement, lutte, épreuves et exil. En ligne de mire un ennemi : Pinochet. Et un espoir : la liberté.

Flamboyant, enlevé et virtuose, voici le roman vrai de deux héros qui n’ont jamais renoncé à leurs idéaux et continuent de nous inspirer aujourd’hui.

Ce que j’en pense :

La famille de Téo est originaire de l’Atacama, où l’on travaillait à extraire le salpêtre destiné à fertiliser les campagnes du monde entier mais qui tuaient ceux les travailleurs, jusqu’au jour où une explosion fait de terribles dégâts. La famille quitte alors la région pour la ville.

« En cette année 1959, des centaines de familles partaient en errance, cœurs étreints par l’angoisse du lendemain. »

Toute sa vie, Téo gardera dans le cœur ces Indiens Ayramas, vivant sur les hauts plateaux des Andes et cherchera à cultiver leur culture, leurs coutumes. Son père est un loser, alcoolique et violent, c’est la mère Atina qui fait tourner la maison. Du fait de leur pauvreté, Téo se fera maltraiter à l’école.

Carmen Castillo vient d’un milieu bourgeois ; elle a un caractère affirmé comme ses parents Fernando et Monica, car elle doit trouver sa place dans la famille. Son arrière-grand-père maternel était président du Sénat, et dirigeait un des principaux journaux politiques de l’époque, jusqu’à ce qu’un colonel prenne le pouvoir et le contraigne à l’exil.

Deux milieux complètement différents, donc, mais un engagement politique quasi identique. Carmen est proche de Beatriz Allende, fille aînée de Salvador Allende, admiratrice de Guevara et du régime castriste.

On va assister à la lutte de chacun pour que Salvador Allende arrive au pouvoir, certains plus violents que les autres adhèrent aux méthodes controversées du MIR le Mouvement de la Gauche Révolutionnaire.

Mais, pour la CIA et Nixon en tête, il est inenvisageable qu’un autre pays d’Amérique du Sud devienne « communiste », pour eux, le mot socialisme signifie communisme, œil de Moscou etc… qu’à cela ne tienne, Nixon va dépenser des milliards de dollars pour finance la campagne de candidat de la droite dure, Eduardo Frei, allant jusqu’à envoyer des armes…

En effet Salvador Allende, contrairement aux sondages de la CIA a fini par être élu, dans la liesse populaire et tenter de redistribuer les richesses détenues par les familles catholiques : augmentation des salaires, nationalisations… Mais, l’inflation galopante se profile, les denrées alimentaires se font rares, le général qui était un peu trop « favorable » au président finit par démissionner et l’armée fait appel à « un général discret et obéissant » : Augusto Pinochet pensant qu’il était facilement manipulable (comme un certain KGB fit plus tard appel à Vladimir Poutine, le pensant suffisamment peu futé pour être manipulable !!!

On assiste à un soulèvement de l’armée, télécommandé par Nixon et ses sbires, Salvador Allende refusant de quitter le palais présidentiel va se suicider sur place enregistrant un message d’adieu très fort et émouvant, et la dictature de Pinochet se met en place avec ses arrestations, ses tortures, des milliers de personnes vont ainsi « disparaître », on va jusqu’à les jeter du haut d’un avion en haute mer (technique très appréciée et largement utilisée par Salazar au Portugal)

Ce roman retrace l’histoire du Chili durant la brève présidence de Salvador Allende et les années de la dictature. Teo va être arrêté et torturé mais tiendra bon, les arrestations et les disparitions parmi leurs proches vont se multiplier et Carmen sera contrainte à l’exil. Mais les plus convaincus ne renonceront jamais à résister, avec des commandos formés à Cuba par exemple comme ce fut le cas pour Teo.

A travers l’histoire de ces deux familles, on a l’histoire de la résistance à la dictature et la douleur de l’exil. Carmen se persuade qu’elle amoureuse d’Andrés Pascal Allende, et confond l’amour avec l’admiration pour son militantisme ; elle finit par l’épouser tout en sachant qu’elle s’enferme dans une autre cage, car le statut des femmes n’est pas terrible…

 « Révolutionnaire ou non, la domination masculine était bel et bien une réalité. Elle admirait Andrés qui l’avait initiée à nombre de découvertes, à la militance active. Depuis qu’elle s’était plongée dans l’aventure du Mir, elle aspirait à plus encore d’intensité, plus d’espace pour s’épanouir… »

Comme Carmen, Teo rejoindra le Mir, en quête de ce qu’il appelle une communauté, une autre famille en somme.

J’ai beaucoup aimé ce roman historique, surtout pour tout le rappel du contexte politique du Chili, mais les héros sont très intéressants (ce qui n’est pas toujours couru d’avance, car il y a souvent un décalage entre l’Histoire et la petite histoire et là je trouve que les auteurs s’en sortent très bien.

J’ai suivi de près la période « Pinochet » au Chili, comme celle de toutes les dictatures qui se sont succédé en Amérique du Sud d’ailleurs : comment ne pas se souvenir de tous ces dictateurs dans leurs habits de lumière trônant aux obsèques de Paul VI par exemple !) et Pinochet ne sera jamais jugé de son vivant, malgré des initiatives courageuses, conduisant à son arrestation en Grande-Bretagne en 1998. Comment oublier que ce vieillard diminué en fauteuil roulant, a envoyé promener le fauteuil dès qu’il a posé le pied sur le sol chilien à sa descente d’avion, bras d’honneur au monde entier ! il ne sera jamais inquiété et s’éteindra en 2006 ! avec un détail croustillant : pas si à l’aise que cela, le vieillard soi-disant amnésique,  il a demandé à être incinéré pour être sûr que sa tombe ne soit pas profanée !

Certains des protagonistes m’ont un peu dérangée par leurs méthodes ultra-violentes, et leur militantisme forcené sans concession leur jusqu’au-boutisme mais on voit Teo évoluer, prendre ses distances avec eux, il est capable d’entendre les idées des autres sans les rejeter de manière systématique comme il le faisait au début.

L’écriture est belle, très rythmée, on ne s’ennuie pas une seconde et la couverture est très bien choisie!

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Stock Arpège qui m’ont permis de découvrir ce livre passionnant ainsi que les deux auteurs et d’apprécier la qualité de leur travail.

#CarmenetTeo #NetGalleyFrance

Coup de cœur donc !

Les auteurs :

Olivier Duhamel, professeur émérite, spécialiste des institutions et de la vie politique, intervient sur Europe 1 et LCI. Il a publié en 1974 « Chili ou la tentative », de nombreux essais et manuels, et un premier roman, « Colette et Jacques » (Plon, 2019 ; Pocket, janvier 2020). Il est le fils de l’homme politique, Jacques Duhamel

Delphine Grouès, directrice de l’Institut des compétences et de l’innovation de Sciences Po, est autrice d’une thèse sur la protestation populaire chilienne, « Cris et écrits de l’opprimé », et d’une pièce de théâtre, « La Lueur de l’ombre », sur les silences mémoriels.

Extraits :

Le salpêtre du Chili, connu du monde entier, le salpêtre qui viendrait fertiliser les campagnes anglaises, françaises, allemandes russes, et de quelques autres pays encore. Le salpêtre, toujours le salpêtre qui brûle les poumons et rompt les corps.

A quoi bon en perler, les frères se moqueront, et le père… le père, à quoi bon ? Et la mère, la mère courait, se courbait pour soutenir la famille ; les soucis d’un petit garçon de douze ans seraient dérisoires au regard des siens, ou pire, s’ajouteraient au fardeau qu’elle portait déjà sur les épaules.

L’insouciance des premières années de Teo sur sa terre natale s’était brisée. Sa terre du Nord… la nostalgie de la nature et du désert l’envahissait. Est-ce qu’un jour il parviendrait à retrouver ses grands espaces, la liberté, le lien avec la lune, les étoiles et le soleil, comme le grand-père aymara le lui avait appris ? Et le silence ? Combien il aspirait à retrouver quelques secondes de silence. Voulant échapper au vacarme, Teo s’isolait comme un oiseau blessé.

Pire encore, ce pays du bout du monde ne devait pas révéler que l’alliance entre le socialisme et la démocratie était envisageable. Un président socialiste légalement élu ? Impossible. Inacceptable.

Les messages enflammés du Mir, l’euphorie de l’espérance, la certitude que tous pourraient jouer un rôle dans a transformation de la société, séduisaient de nombreux jeunes gens qui se lançaient à corps perdu dans le mouvement. Ils voulaient rejoindre ce collectif, cette nouvelle famille, se rapprocher d’une flamme qui donnerait un sens à leur avenir.

Teo s’épanouissait. Il s’épanouissait enfin. La fin de son adolescence portait le sceau de l’engagement. Il avait trouvé un sens à l’exil que la compagnie du salpêtre avait imposé à sa famille. Rejoindre le Mir, c’était s’insérer dans une communauté. Une communauté d’intention et aussi de protection. Trouver une place, posséder une identité.

Il s’agissait d’un axe central de la stratégie de Nixon et Kissinger pour renverser Allende : créer un mouvement social d’opposition dans les classes moyennes secteur par secteur. Le mouvement s’étendit à nombre d’avocats, médecins, patrons de PME… les chauffeurs de taxis et les pilotes de ligne furent aussi de la partie…

Une part grandissante de la bourgeoisie souhaite un coup d’État pour retrouver ses privilèges, la caste militaire pour améliorer les siens, et les États-Unis pour empêcher toute contagion en Amérique latine…

Les présidents se succédaient, Pinochet, lui, demeurait Commandant en chef des Armées. Les exilés rentraient au pays, et plusieurs d’entre eux choisissaient quelques mois, quelques années plus tard de repartir vers les terres qui les avaient protégés. Le temps et les espaces avaient été brisés. L’exile ne s’arrêtait pas, ce qu’ils avaient perdu ne pourrait être retrouvé. Ils ne reconnaissaient plus la nation de leurs souvenirs, ils y avaient perdu leur place…

L’impunité exerçait sa violence et sa terreur au quotidien. L’incompréhension, le dégoût et la révolte submergeaient les victimes. La bataille ne faisait que commencer.

Lu en juin 2020

Auteur :

Psychiatre à la retraite, je peux enfin m'adonner à ma passion. Lectrice assidue depuis le CP, je profite de ma retraite pour parler de mes livres, de mes coups de cœur, de mes déceptions aussi... ma PAL est gigantesque, il me faudra trois vies encore pour en venir à bout.

19 commentaires sur « « Carmen et Teo » de Olivier Duhamel et Delphine Grouès »

    1. il est passionnant du début à la fin, et les auteurs sont des spécialistes du Chili donc c’est encoreplus captivant 🙂
      j’ai manifesté contre la dictature, exulté lorsque Pinochet a été arrêté à Londres et à nouveau la colère quand il est rentré impuni 🙂

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    1. idem pour moi, manifs contre Pinochet, Videla et autres …
      Je me souviens de la joie immense que j’ai ressentie lors de son arrestation à Londres et de l’écœurement quand il a atterri au Chili, écartant le fauteuil avec mépris, ravi d’avoir berné tout le monde une fois de plus 🙂
      ce roman est superbe car les deux auteurs sont des spécialistes, et là ils ont bien entremêlé la petite histoire et la grande sans jamais tomber dans le pathos 🙂

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    1. il est passionnant d’un bout à l’autre, et il ravive tellement de souvenirs je me suis tellement révoltée contre Pinochet 🙂
      les deux auteurs sont vraiment des spécialistes du Chili, alors ils fournissent beaucoup de détails, sur les lieux (de torture ou autre) sur la culture, les Indiens Aymaras que je ne connaissais pas …
      tout ce qui concerne les dictateurs m’intéresse depuis toujours (mon mari a quitté le Portugal à cause de Salazar!)

      Aimé par 1 personne

    1. il y a des passages difficiles certes, mais ce livre est vraiment brillant sous tous rapports, j’ai revécu des évènements qui m’avaient révoltée et qui sont retranscrits sans pathos vraiment conquise 🙂

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    1. c’est vraiment un coup de cœur, les auteurs ont réussi sur tous les plans : revoir l’Histoire du Chili et choisir deux familles pour raconter le vécu les espoirs, etc. qui sont vraiment intéressantes ce qui est trop rarement le cas 🙂
      je pense que je vais l’acheter, ce que je fais souvent quand un livre découvert sur NetGalley me plaît et la couverture sera peut-être différente si j’attends la version poche 🙂

      Aimé par 1 personne

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