Publié dans Littérature française

« Nuits d’été à Brooklyn » de Colombe Schneck

Après avoir terminé l’excellent essai de James Baldwin, « Meurtres à Atlanta », j’ai eu envie de revenir aujourd’hui sur les tensions sociales entre communautés aux USA avec ce roman :

Résumé de l’éditeur :

 « Appelons-le Frederick, il a 41 ans, il est professeur de littérature, spécialiste de Flaubert, marié, père de Lizzie, 15 ans et vit, au moment des faits, l’été 1991, dans une jolie maison en briques à trois étages dans le quartier de Carroll Gardens à Brooklyn. Frederick trompe sa femme. Sa maîtresse s’appelle Esther, elle est blanche, juive, parisienne, évidemment plus jeune. Elle vient de terminer ses études de journalisme. Elle est en stage de trois mois à New York. Cet adultère est un évènement minuscule, mais la vie personnelle est plus importante que les mouvements du monde, tant qu’on a la capacité d’y échapper. »

Pourtant ce sont bien les mouvements du monde qui vont rattraper Frederick et Esther.
Août 1991, à Crown Heights, un quartier résidentiel de Brooklyn, un juif renverse accidentellement deux enfants noirs qui jouent de l’autre côté de la rue. L’un d’eux est tué sur le coup. Ce quartier où cohabitent difficilement les deux communautés se retrouve très vite à feu et à sang, les rues résonnent aux cris de « morts aux juifs » et « vive les nazis », les magasins sont pillés et les voitures brûlent. Pendant que la réaction policière tarde à venir, Rabbins, révérends, mères de famille, journalistes et simples citoyens s’affrontent, cherchant la faute et la violence dans le regard de l’autre.

L’histoire d’amour entre Esther et Frederick ne survivra pas à ces événements qui les opposent jusqu’à la rupture. Esther ne s’en remettra pas et passera 25 ans à ressasser son amour perdu et à essayer de comprendre ce qui s’est joué lors de cet été 1991. Ce livre est le récit de sa quête pour répondre à la question posée un jour par son amant : Pourquoi ne pouvons-nous pas nous aimer les uns les autres ?


Le roman, écrit d’une plume alerte et qui touche toujours juste, que tire Colombe Schneck de ces événements bien réels transporte autant qu’il questionne sur les thèmes malheureusement actuels du racisme et de l’antisémitisme mais toujours en nous parlant la langue universelle de l’amour et de l’espoir.

Ce que j’en pense :

19 août 1991, un cortège de trois voitures passe dans la rue où Gavin est en train de réparer son vélo rouge, avec sa cousine Angela. Il s’agit du rabbin Yosef Lifsh, qui se rend à la synagogue et de son escorte. Le feu passe à l’orange alors que les deux premières voitures sont passés, le chauffeur de la troisième décide de suivre provoquant un accident dramatique : Gavin va y laisser sa vie et Angela aura les jambes brisées.

Les secours ont été appelés : ambulances privées, publiques mais c’est trop tard pou Gavin, et les esprits s’échauffent, pour les habitants du quartier toutes sortes de rumeurs se propagent comme une traînée de poudre : l’ambulance aurait préféré emmener le chauffeur blessé, c’est une faute, le chauffeur était ivre, il n’avait pas le permis, il a fait exprès de tuer l’enfant…

Les magasins juifs sont pillés, un touriste juif qui passait par là est tabassé à mort, avec des slogans ahurissants tels que « vive Hitler », « à mort les juifs » etc. Galvin est Noir donc c’est forcément un acte volontaire…

Dans ce quartier de Crown Heights, les deux communautés ont toujours cohabité sans problèmes particulier, mais la mort de l’enfant va déclencher une montée de haine, alimentée par des jeunes Noirs qui veulent en découdre et transforme la vérité, puis les journalistes.

Une jeune étudiante Esther tente de mener son enquête, n’hésitant pas à se rendre sur les lieux, à rencontrer des personnalités du moment, tel Frederick, professeur de littérature à l’université, passionné par « Madame Bovary » qu’il tente de faire découvrir à ses étudiants. C’est un professeur apprécié qui a été nommé à ce poste parce qu’il fallait des professeurs noirs à l’université et certains sont choqués qu’il puisse enseigner Flaubert, car ce n’est pas ce genre de littérature que « devrait enseigner un Noir ».

Esther est juive, sa famille, originaire de Kichinev, a dû fuir les pogroms en Ukraine, et dans la famille personne n’en parle, ou du moins Esther n’a pas envie d’en savoir plus sur la tragédie familiale, mais comment réussir sa vie quand on nie ses racines, c’est ce que tente de lui faire comprendre Frederick.

Esther et Frederick tombent amoureux, mais il est marié, a des scrupules vis-à-vis de sa femme et de leur fille et surtout, il est plus âgé qu’Esther. Ce couple Noir-Juive entre en résonance avec la situation dans le quartier, car la violence ne frappe pas que les noirs des quartiers défavorisés, et le statut de professeur ne met pas à l’abri de dérapages policiers.

L’auteure fait souvent référence à James Baldwin, à Philip Roth et aussi à un écrivain « russo-ukrainien » que j’apprécie beaucoup : Vladimir Korolenko en évoquant un de ses textes sur le pogrom de 1903 à Kichinev :

« Vladimir Korolenko se demande comment un voisin peut se transformer en monstre. Comment les « retenues ordinaires de civilisation peuvent disparaître aussi rapidement ». Vladimir Korolenko n’offre pas de réponse. »

J’ai beaucoup aimé ce roman, la mise en parallèle d’un accident mortel qui dégénère en haine sur fond de discrimination raciale, qui gangrène à tous les niveaux. Je mets deux bémols :  d’une part, l’idylle entre Esther et Frederick, leurs tourments intimes, sont un peu fade par rapport à ce qui se passe dans le quartier, mais l’exercice est difficile, on a toujours tendance à préférer le sujet principal.

Quant au second bémol : Colombe Schneck a choisi de varier les moments, les dates dans sa narration, tantôt on est dans le passé, tantôt dans le futur par rapport à l’accident et je trouve que cela n’apporte rien de plus au texte, si ce n’est stimuler la vigilance du lecteur. Je précise que ce sont de petits bémols, l’exercice étant difficile.

L’auteure présente son roman comme une histoire d’amour sur fond d’émeutes sociales, mais je trouve que c’est beaucoup plus qu’une simple histoire d’amour, à mon avis. C’est le premier livre de Colombe Schneck que je lis. Certes, j’ai suivi sa carrière de journaliste mais je remettais toujours à plus tard, la découverte de son œuvre littéraire notamment « La réparation », consacrée à la déportation des membres de sa famille…

Un immense merci à NetGalley et aux éditions Stock qui m’ont permis de découvrir ce livre et de commencer à parcourir l’œuvre littéraire de Colombe Schneck.

#NuitsdétéàBrooklyn #NetGalleyFrance

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L’auteure :

Romancière, Colombe Schneck a notamment publié, chez Stock, « L’Increvable Monsieur Schneck » (2006), « Val de Grâce » (2008), « Les guerres de mon père » (2018), et aux éditions Grasset, « La Réparation » et « La tendresse du crawl », traduits dans plusieurs pays.

Extraits :

À 41 ans, Frederick est professeur de littérature française à la New York University (NYU). Il a déjà eu le droit à un portrait dans le New Yorker…

… Son grand-père, petit-fils d’esclave, barbier à Chicago qui avait fait fortune en important des rasoirs, des brosses et des peignes en corne de Grande-Bretagne, puis des parfums de France. Son père, qui avait choisi de vivre dans le sud de la France à la fin des années 1950. Sa mère, poétesse antillaise. Sa naissance à Aix-en-Provence, l’enfance à Bonnieux, dans le Luberon.

Esther et Frederick en sont aux débuts, un jeu sans conséquence, chacun pensant pouvoir maîtriser ce qui va se passer. Frederick est marié, Esther doit retourner dans dix semaines en France. Ils croient l’un et l’autre qu’ils peuvent choisir. Que, si l’inconscient peut jouer (Frederick est en analyse), ce n’est qu’à la marge, pense Esther, persuadée qu’elle a beaucoup de chance, espérant même avoir un « grand destin » (une vaste blague pour Frederick).

Les Juifs pensent que les Noirs sont des assassins et des violeurs, les Noirs que les Juifs sont des esclavagistes en puissance, faut qu’on arrive à remettre le dentifrice dans le tube.

D’un côté les Loubavitch, de l’autre les Caribéens et les Afro-Américains, partageant les mêmes rues. Deux paquebots dans la nuit qui s’ignorent.

« Je n’ai rien contre le fait d’avoir des voisins noirs, mais chaque fois que je les vois, je me rappelle que la valeur de ma maison a baissé de quatre-vingts pour cent. »

Pour Ruth, à Princeton, cela était plus difficile, tous les jours elle devait affronter quelqu’un qui refusait de croire qu’elle était étudiante, se justifier et montrer sa carte d’identité, on la prenait au choix pour une femme de ménage ou une secrétaire.

Je vais vous dire un truc. Les journaux blancs, le New York Times, même le Village Voice, les libéraux de New York qui se disent antiracistes, qui envoient leur gros chèque une fois par an à la NAACP (National Association for the Advancement of Colored People), qui se passionnent pour l’apartheid en Afrique du Sud et trouvent cela « honteux » et qui ne voient pas de quoi il s’agit quand on les interroge sur leur part de racisme, alors que les seuls Noirs qu’ils fréquentent sont leurs portiers et leurs femmes de ménage, ils me font bien rigoler.

On n’y arrivera pas, ce sera toujours nous contre les autres. Nous avons moins, eux ont tout. La rivalité, l’envie, la comptabilité des avantages et des inconvénients, il ne suffit pas d’avoir, il faut que l’autre soit réduit, d’un côté comme de l’autre, par une barrière.

Le savoir de Frederick, ce qui le rassure et le tient – qu’un mot puisse passer d’une âme à l’autre, que ce mot ait été écrit il y a un siècle ou aujourd’hui –, est inutile. Les paroles sont inassimilables, elles se répètent dans le vide. Chacun reste dans son camp avec l’histoire qui l’arrange. La douleur de l’autre est étrangère.

Cela la gêne que l’on puisse la comparer à eux, d’avance elle les juge « bornés », « rétrogrades », « compacts » et « menaçants ». Si des Juifs libéraux, assimilés, laïcs, cultivés, militants antiracistes, diplômés des bonnes universités, pleins d’humour, lecteurs de Philip Roth, aisés, démocrates, des gens comme Ellis et ses parents, comme elle, vivaient à Crown Heights, ils auraient su vivre « en bonne intelligence » avec leurs voisins.

Ce à quoi nous avons assisté ici, c’est la violence d’un camp. Quand nous étions enfants, nous pensions que le mot « pogrom » appartenait à nos livres d’histoire. Nous pensions que « Heil Hitler » étaient des mots du passé. Malheureusement nous avons vu de nos propres yeux un pogrom. Et cela s’est passé ici à Crown Heights.

Et c’est drôle comme on oublie vite les drames qui ne se passent pas à l’intérieur de soi, alors qu’il est si difficile d’échapper à soi et à ses propres complaintes.

Dans vingt ans, on sera en 2011, est-ce que l’on continuera de tuer des jeunes gens noirs qui courent dans la rue, de crier « À mort les Juifs » ?

Lu en avril 2020

Publié dans Tombé des mains

« Mon année de repos et de détente » de Ottessa Moshfegh

Encore un choix inadéquat, en espérant rire un peu pendant le confinement avec :

Résumé de l’éditeur :

« J’avais commencé à hiberner tant bien que mal à la mi-juin de l’an 2000. J’avais vingt-six ans… J’ai pris des cachets à haute dose et je dormais jour et nuit, avec des pauses de deux à trois heures. Je trouvais ça bien. Je faisais enfin quelque chose qui comptait vraiment. Le sommeil me semblait productif. Quelque chose était en train de se mettre en place. En mon for intérieur, je savais – c’était peut-être la seule chose que mon for intérieur ait sue à l’époque – qu’une fois que j’aurais assez dormi, j’irais bien. Je serais renouvelée, ressuscitée… Ma vie passée ne serait qu’un rêve, et je pourrais sans regret repartir de zéro, renforcée par la béatitude et la sérénité que j’aurais accumulées pendant mon année de repos et de détente.»


Jeune, belle, riche, fraîchement diplômée de l’université de Columbia, l’héroïne du nouveau roman d’Ottessa Moshfegh décide de tout plaquer pour entamer une longue hibernation en s’assommant de somnifères. Tandis que l’on passe de l’hilarité au rire jaune en découvrant les tribulations de cette Oblomov de la génération Y qui somnole d’un bout à l’autre du récit, la romancière s’attaque aux travers de son temps avec une lucidité implacable, et à sa manière, méchamment drôle.

Ce que j’en pense :

J’ai tenté de résister mais j’ai fini par baisser les bras, au bout de deux chapitres…

L’héroïne (tout à fait le terme qu’il convient, vu ce qu’elle ingurgite !) a tout pour elle : WASP, riche car elle a hérité de ses parents avec lesquels les relations n’étaient pas au beau fixe, mais cela n’a jamais empêcher d’accepter un héritage) mince, blonde, garde-robe qui va avec, décide de faire un « break » : dormir pendant un an, par n’importe quel moyen.

Une amie boulimique alcoolique continue à venir la voir malgré tout, ce qui donne des échanges au ras des pâquerettes. Pour avoir des médicaments elle consulte un psychiatre, le Dr Tuttle, complètement cinglée, qui délivre plusieurs ordonnances à la fois, toutes plus démentes les unes que les autres. Au niveau déontologie, comme au niveau prescriptions, c’est vraiment limite.

On début, on sourit un peu, mais contrairement à ce qu suggère le résumé, on ne rit même pas jaune, tant c’est affligeant.

On visite toute la pharmacopée des anxiolytiques, aux somnifères en passant par les neuroleptiques et les médicaments inconnus au bataillon … Mieux vaut relire le Vidal c’est plus drôle.

Et dire que le résumé promettait ceci en guise d’appréciation : « Le meilleur roman existentialiste qui n’ait pas été écrit par un auteur français. » selon Kirkus Review

Je pensais m’amuser un peu, c’est râpé, ce style de littérature n’est vraiment pas pour moi, confinement ou pas… et en plus,la couverture était peu engageante, j’aurais dû hésiter…

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Fayard qui m’ont permis de découvrir cette auteure …

#MonAnnéeDeReposEtDeDétente #NetGalleyFrance

Extraits :

Il se passait bien des choses à New York – il s’en passe toujours – mais rien ne m’affectait. C’était toute la beauté du sommeil – la réalité se détachait et se manifestait dans mon cerveau aussi fortuitement qu’un film ou un rêve. Il m’était facile d’être indifférente aux choses qui ne me concernaient pas. Les employés du métro se mettaient en grève. Un cyclone arrivait, s’en allait. Aucune importance. Des extraterrestres auraient pu nous envahir, des sauterelles déferler, je l’aurais remarqué, mais je ne m’en serais pas inquiétée.

Si j’avais besoin de cachets supplémentaires, je m’aventurais jusqu’à la pharmacie Rite Aid à trois rues de chez moi. C’était toujours une expédition. Quand je remontais la Première Avenue, tout me faisait tressaillir. J’étais comme un bébé au moment de sa naissance – l’air me faisait mal, la lumière me faisait mal, les détails du monde me semblaient effrayants, hostiles. Je misais sur l’alcool uniquement les jours de ces sorties-là – un verre de vodka avant de partir et de passer devant tous les petits bistros, cafés et magasins que je fréquentais à l’époque où je sortais, où je faisais semblant d’avoir une vie. Autrement, j’essayais de me limiter à un rayon d’une rue autour de mon appartement.

Avril 2020

Publié dans Littérature française

« Et la vie reprit son cours » de Catherine Bardon

Ayant beaucoup aimé le premier roman de Catherine Bardon : « Les déracinés » ce troisième opus me tendait donc les bras :

Résumé de l’éditeur :

LA SAGA LES DÉRACINES


Après Les Déracinés et L’Américaine, découvrez le troisième tome de la superbe fresque historique imaginée par Catherine Bardon. Au cœur des Caraïbes, en République dominicaine, la famille Rosenheck ouvre un nouveau chapitre de son histoire.

Jour après jour, Ruth se félicite d’avoir écouté sa petite voix intérieure : c’est en effet en République dominicaine, chez elle, qu’il lui fallait poser ses valises. Il lui suffit de regarder Gaya, sa fille. À la voir faire ses premiers pas et grandir aux côtés de ses cousines, elle se sent sereine, apaisée. En retrouvant la terre de son enfance, elle retrouve aussi Almah, sa mère, l’héroïne des Déracinés. Petit à petit, la vie reprend son cours et Ruth – tout comme Arturo et Nathan – sème les graines de sa nouvelle vie. Jusqu’au jour où Lizzie, son amie d’enfance, retrouve le chemin de Sosúa dans des conditions douloureuses.

Roman des amours et de l’amitié, Et la vie reprit son cours raconte les chemins de traverse qu’emprunte la vie, de défaites en victoires, de retrouvailles en abandons.
Guerre des Six-Jours, assassinat de Martin Luther King, chute de Salvador Allende… Catherine Bardon entrelace petite et grande histoire et nous fait traverser les années 1960 et 1970. Après Les Déracinés, salué par de nombreux prix, et le succès de L’Américaine, elle poursuit sa formidable fresque romanesque.

Ce que j’en pense :

Et voici le tome 3 de la série ! nous retrouvons la famille Rosenheck dans son domaine de Sosua, avec le retour au bercail de Ruth, la fille d’Almah et Wil. L’escapade américaine est terminée et elle reprend la vie en famille dans son île, s’apercevant au passage, lors de son retour qu’elle avait eu en fait le mal du pays.

On va suivre toute la famille et ses proches sur un dizaine d’années, de 1967 à octobre 1979, pour être plus précise. Ruth a grandi intérieurement (depuis l’Américaine) elle retrouve ses marques, la ferme, las promenades à cheval, le métier de journaliste auprès de Markus. Elle a laissé Arturo Soteras retourner aux USA, car il s’y sent mieux, plus accepté du fait de son homosexualité, qu’il est obligé de cacher à sa famille, catholique, ultra-conservatrice. Il poursuit sa carrière de pianiste. Et il peut compter sur Myriam, la sœur de Wil qui vit à New-York.

Ruth fait la connaissance du frère d’Arturo, Domingo, médecin promis à une belle carrière à Santiago, qui fait la fierté de ses parents. Cela ne plaît pas trop à Arturo, mais c’est le coup de foudre, Domingo va même lâcher sa carrière hospitalière pour s’occuper de l’association d’Almah, campagnes de vaccinations, soins des plus démunis.

Leur mariage sera l’occasion de revoir tous les proches éparpillés un peu partout, Svenka en Israël, Lizzie, l’amie d’enfance de Ruth qui est plongée dans le mouvement hippie, concerts, drogues, « peace and love » et d’autres encore…

On suit l’évolution de cette famille, et en parallèle tous les évènements qui se passent dans le monde durant cette dizaine d’années. Des guerres entre Israël et la Palestine, aux manifestations contre la guerre aux USA, les droits des minorités. On croise ainsi, Moshé Dayan, Golda Meir, mais aussi Jimmy Hendrix, Otis Redding, Janis Joplin, l’assassinat de Martin Luther King…

On suit l’évolution de la situation politique en République dominicaine : Trujillo n’est plus là, mais un autre dictateur lui a succédé et la famille est toujours obligée de se méfier, dans ses échanges de courriers avec les USA comme avec Israël notamment. Les USA jouent toujours les arbitres du monde dans leur chasse au socialisme (cf. L’assassinat de Salvadore Allende au Chili pour mettre en place Pinochet entre autres….

Les traumatismes du passé sont toujours là, et Catherine Bardon évoque très bien la difficulté de vivre parfois des enfants de déportés, des exilés, avec le syndrome du survivant. Lizzie en est un exemple particulièrement émouvant et éprouvant pour la famille, les drogues, notamment le LSD ne faisant pas bon ménage avec la santé mentale.

Dans ce troisième opus, on va voit arriver quelqu’un que l’on a bien connu dans « Les déracinés » et le passé est quand même toujours là, tapi dans l’ombre pour le bien comme pour le mal.

J’ai beaucoup aimé ce roman, et j’ai eu un grand plaisir à retrouver notamment Almah sa force de caractère, sa liberté d’esprit, son opiniâtreté. Les autres personnages sont moins attachants, mais je dois reconnaître que Ruth a bien évolué ; je l’avais trouvé irritante immature dans « l’Américaine », mais il n’est pas évident de trouver sa place quand la personnalité des parents est aussi forte. C’est plus simple pour son frère, Frederick, qui a repris la ferme.

Ce roman est comparable par son intensité et ses références à l’Histoire au premier tome qui reste quand même mon préféré, mais c’est dans un mouchoir de poche. Comme dans les précédents, l’auteure fait un clin d’œil à Stefan Zweig…

Un immense merci à NetGalley et aux éditions Les Escales pour m’avoir permis de déguster ce roman en avant-première. J’ai décidé d’acheter tous les romans qui m’ont été proposés pendant le confinement, afin de les offrir, ce sera ma modeste participation.

#Etlavierepritsoncours #NetGalleyFrance

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L’auteure :

Catherine Bardon est une amoureuse de la République dominicaine. Elle a écrit des guides de voyage et un livre de photographies sur ce pays, où elle a passé de nombreuses années. Elle vit à Paris. On lui doit « Les Déracinés », « L’Américaine » et « Et la vie reprit son cours ».

Extraits :

Je retrouvais mon âme d’enfant. Le carnaval était fait pour ça. Une véritable ode païenne sans aucune retenue, où tout un peuple communiait sans considérations de classe, d’origine ou de couleur de peau.

Une pensée pour mon oncle Aaron me traversa l’esprit. Lui qui avait fait sienne la devise de Ludwig Wittgenstein « La différence entre un bon et un mauvais architecte réside en ce que le mauvais succombe à toutes les tentations quand le bon leur tient tête » aurait trouvé là matière à réflexion.

La seule façon de s’affranchir des diktats de cette société encalminée dans le carcan d’un ordre moral rigide hérité des catholiques espagnols, c’était de la fuir.

Il est donc écrit que nous ne vivrons jamais en paix. Nous aurions pu croire, après ce que nous avons traversé, particulièrement notre peuple, que le monde serait plus sage. Nous aurions tant aimé qu’il soit plus sage, comme nous aspirions si fort à la paix. Et nous allons de déception en déception. Plus que jamais je pense que la guerre est une fatalité et la paix une utopie.  Lettre de Svenja, guerre Israël Palestine août 1967

Almah sentait poindre en elle des envies, des espérances, des idées qui voulaient prendre de l’ampleur. Elle n’était pas vieille, sa vie était loin d’être terminée et elle n’avait pas dit son dernier mot. Maintenant que tout était en ordre, le temps était venu de se montrer égoïste.

On m’avait appris à ne rien jeter. Le moindre objet pouvait trouver son utilité, sa fonction, être recyclé, servir d’engrais. C’était une éducation à l’écologie avant l’heure, j’étais pétrie de ce bois-là et peu à peu je le convertis à cette façon de vivre.

J’avais abandonné les incertitudes de ma vie. Je n’avais plus à chercher ma place dans le monde. Elle était à côté de lui. C’était nouveau pour moi, ce sentiment de force, d’invulnérabilité. La perspective de vivre et de vieillir à ses côtés me paraissait infiniment douce et rassurante.

Golda était la troisième femme au monde à accéder à ce niveau de responsabilité. Je découvrais au passage qu’en 1938 elle avait été « observateur juif de Palestine » à la conférence d’Évian, celle-là même qui avait abouti, après bien des méandres, à l’exil de mes parents ici.

Reprenant à son compte un mot de Zweig, Almah disait volontiers en riant « Nous serons “des curiosités pour la génération suivante, les derniers exemplaires d’une race éteinte, Homo austriaco-judaicus” et en même temps le premier maillon d’une nouvelle race, Homo dominicano-austriaco-judaicus. »

Lizzie souffrait-elle de ce mal indicible des héritiers de la Shoah, elle qui semblait la plus forte d’entre nous ? Les racines du drame étaient-elles là ? Dans une enfance mal préservée, dans la douleur de grandir et l’impossibilité de trouver sa place dans une société indifférente à notre histoire ?

« La vie est un jeu de dupes, elle vous fait croire à de grandes espérances, puis elle vous lâche en vous riant au nez d’y avoir cru », « Le monde dans lequel je vis est cassé. Il n’y a que la merde et l’absurdité. La vie ne mérite qu’un pied de nez »,

J’avais le net sentiment qu’une nouvelle page de notre histoire venait de s’écrire avec le sacre de Nathan et je me fis la réflexion que dans cette famille il était dit que ce seraient les plus jeunes qui accompliraient les rêves des aînés.

Je devais apprendre à vivre avec ça. Apprendre que ce sont nos absents qui nous constituent, qui nous font ce que nous sommes, autant que nos vivants.

Lu en avril 2020