Publié dans Littérature française, Rentrée littéraire

« Les choses humaines » de Karine Tuil

Je vous parle aujourd’hui d’un livre qui me narguait dans ma bibliothèque, entre « Le ghetto intérieur » de Santiago H. Amigorena et « Ceux qui partent » de Jeanne Benameur, et j’allais l’oublier « Frères d’âme » de David Diop. Il s’agit de :

Quatrième de couverture :

Les Farel forment un couple de pouvoir. Jean est un célèbre journaliste politique français ; son épouse Claire est connue pour ses engagements féministes. Ensemble, ils ont un fils, étudiant dans une prestigieuse université américaine. Tout semble leur réussir. Mais une accusation de viol va faire vaciller cette parfaite construction sociale.


Le sexe et la tentation du saccage, le sexe et son impulsion sauvage sont au cœur de ce roman puissant dans lequel Karine Tuil interroge le monde contemporain, démonte la mécanique impitoyable de la machine judiciaire et nous confronte à nos propres peurs. Car qui est à l’abri de se retrouver un jour pris dans cet engrenage ?

Ce que j’en pense :

Trois jeunes stagiaires ont fait leur entrée à la Maison Blanche en 1995, l’une d’elle va entrer dans l’histoire et faire trembler les USA, bien-sûr il s’agit de Monica Lewinsky. La deuxième a eu plus de chance, elle a rejoint l’équipe d’Hillary et la troisième, celle qui nous intéresse, Claire Davis-Farel de père Américain et de mère Française s’en est mieux sortie, Clinton étant plus intéressé par les courbes voluptueuses de Monica. A quoi cela tient !!!

Claire, essayiste reconnue, a épousé Jean Farel, un homme de télévision, trente dans plus qu’elle, au moins, dans la toute-puissance, ses émissions politiques étant regardées pour tout un public de fans, les hommes politiques pressés de participer au show médiatique. Ils ont un fils, Alexandre, qui a grandi comme il a pu, avec des parents absent, un père hyper-exigeant qui lui demande toujours plus, violent, qui le rabaisse constamment. Alexandre, toujours premier de la classe, a fait des études supérieures brillantes, un grand avenir l’attend à Stanford puis un job dans les GAFAB.

Claire a fini par quitter son époux, au comportement sexuel débridé, il aime bien les stagiaires lui aussi… il a une double vie, toujours fidèle à Françoise, une femme de son âge pour une fois. Elle a rencontré le grand amour avec Adam Wizman, professeur de français dans une école juive qui a deux filles, traumatisées car elles étaient dans l’école juive où a eu lieu un carnage. Il est parti en Israël un an avec sa femme et ses filles, mais ne s’y est pas habitué. Au retour, sa femme est devenue pratiquante juive orthodoxe et s’enferme dans les rituels.

Et un jour, patatras, Adam propose à Alexandre d’emmener sa fille aînée, Mila, à une soirée, qui va dégénérer, avec alcool, drogue, paris stupides d’étudiants désœuvrés avides de sensation qui décident d’organiser un « pari » : coucher avec une des filles de la soirée, et ramener un sous-vêtement comme trophée ! évidemment ses copains lui désignent Mila !

Dans ce roman, Karine Tuil évoque plusieurs thèmes, la notion de viol, le consentement ou non de la victime qui a eu le courage de porter plainte et à qui on va demander des centaines de fois d’entre dans les détails : la police, le juge, les avocats… Chacun, la victime comme le violeur, ayant le droit d’être entendu et défendu, dans un procès le plus équitable possible, où toute la vie va être fouillée pour tenter d’expliquer un passage à l’acte chez un jeune homme jusque là sans problème (enfin c’est beaucoup plus compliqué, c’est ce qu’on découvre au fur et à mesure que la lecture avance.

Il y a ceux qui sont persuadés de la culpabilité, qui s’improvisent juges sur les réseaux sociaux et déversent leur haine, gratuitement. Il y a ceux qui prennent conscience qu’ils ne respectent pas assez les femmes, comme l’organisateur du jeu débile, mais il aura fallu « me-too » et « balance-ton-porc » pour qu’il en prenne conscience, et ceux qui ont toujours considéré les femmes comme des proies comme le père d’Alexandre, convaincu qu’il s’agit de trophée de chasse auquel a droit tout homme de pouvoir, avec des allusions au passage à Dominique Strauss-Kahn. Ou encore Donald Trump qui pense qu’il « faut attraper les femmes par la Ch » …

Un autre élément entre en ligne de compte, le côté politisé, avec les montées au créneau des jeunes femmes qui contestent aux femmes le droit de se plaindre, en faisant référence aux évènements de Cologne, lors du réveillon du trente-et-un décembre où beaucoup de viols ont été commis par des réfugiés : pour elles il s’agit d’islamophobie quand on accuse les réfugiés syriens et le droit des femmes passe après (sic). On n’est pas loin de « Génération offensée » de Caroline Fourest. Claire en fait les frais et se fait inonder d’insultes.

J’ai bien aimé la manière dont Karine Tuil aborde tous ces thèmes, sans faire la moindre impasse, y compris l’évocation du doute qui peut envahir la mère d’Alexandre sur la culpabilité de son fils et tout le questionnement qui peut en résulter: est-ce de sa faute? et ce qui fait l’originalité de ce roman, elle décide de se placer sur point de vue de l’agresseur et de son entourage, et non de la victime. Pour cela, elle a suivi des procès d’assises de violeurs pour mieux comprendre, car il n’y a pas, dit-elle de témoignages d’agresseurs.

Ce roman est très fort, bien écrit et je l’ai lu d’une traite, y compris les plaidoiries de chacun lors du procès. J’ai déjà lu « L’insouciance » de l’auteure que j’avais trouvé très puissant aussi et bien construit. Elle a très bien capté l’évolution de la société et ses travers. J’ai encore « L’invention de nos vies » en réserve dans ma bibliothèque.

Ce roman a reçu le prix interallié 2019 et le Goncourt des lycéens et comme la plupart du temps je suis d’accord avec le choix des lycéens. Je suis ravie de l’avoir lu à distance de la rentrée littéraire et de l’avalanche de chroniques publiées à l’époque donc sans a priori ni arrière-pensée.

9/10

L’auteure :

Karine Tuil est l’auteure de « L’invention de nos vies » et de « L’insouciance », traduits en plusieurs langues.

« Les choses humaines » est son onzième roman.

Extraits :

Farel – un homme au charisme irrésistible pour la jeune femme ambitieuse qu’elle était alors, doté en plus d’un sens de la répartie cinglant et dont les invités politiques disaient : « Quand Farel t’interviewe, tu es comme un oisillon entre les griffes d’un rapace »

Pendant vingt ans, ils avaient réussi à maintenir la connivence intellectuelle et l’estime amicale des vieux couples qui ont choisi de faire converger leurs intérêts autour de leur foyer érigé en rempart contre l’adversité, affirmant qu’ils étaient les meilleurs amis du monde, façon policée de cacher qu’ils n’avaient plus de rapports sexuels.

Elle savait l’attraction qu’exerçait le pouvoir médiatique, le risque de toute-puissance que suscitait la courtisanerie, et l’incapacité, pour certains – et c’était toujours les plus fragiles – d’y résister.

Elle (Claire) dénonçait ce déséquilibre, certaines féministes plaçant, selon elle, la défense des étrangers avant celle des femmes attaquées. Elle jugeait ce silence « coupable ». Tout en condamnant les amalgames, elle refusait de fermer les yeux sur les actes répréhensibles commis par ces hommes sur le territoire allemand. On devrait se taire parce que nous avons peur de voir l’extrême droite marquer des points ?

C’était l’attribut qu’il préférait dans la célébrité : l’assurance que rien n’est impossible pour celui dont l’image apparaissait sur un écran.

On la traitait d’islamophobe ; on lui reprochait son « féminisme blanc et bourgeois ». Elle avait un sentiment de malaise et d’immense gâchis, de forfaiture intellectuelle, comme si sa pensée avait été transformée, réduite, anéantie sous la puissance d’un nouveau tyran – les réseaux sociaux et leur processus ravageurs : l’indignation généralisée.

Ils découvraient la différence entre l’épreuve et le drame : la première était insupportable ; le second se produisait dans un fracas intérieur sans résolution possible – un chagrin durable et définitif.

Elle avait toujours été du côté des femmes dans la lutte contre les violences, du côté des victimes, mais à présent, elle cherchait avant tout à protéger son fils. Elle avait découvert la distorsion entre les discours engagés, humanistes, et les réalités de l’existence, l’impossible application des plus nobles idées quand les intérêts personnels mis en jeu annihilaient toute clairvoyance et engageaient tout ce qui constituait votre vie.

A quel moment s’était-elle fourvoyée ? Quand elle avait rencontré son mari et qu’elle avait compris qu’avec lui elle grimperait plus vit l’échelle sociale ? Quand elle avait eu son fils et qu’elle l’avait élevé comme un roi, l’enfermant dans une virilité agressive ? Pendant toute la période de l’instruction, elle avait vécu en repli, elle était restée enfermée chez elle pour ne pas avoir à donner son avis, mais au fond elle était dévastée.

Lu en mai 2020

Auteur :

Psychiatre à la retraite, je peux enfin m'adonner à ma passion. Lectrice assidue depuis le CP, je profite de ma retraite pour parler de mes livres, de mes coups de cœur, de mes déceptions aussi... ma PAL est gigantesque, il me faudra trois vies encore pour en venir à bout.

23 commentaires sur « « Les choses humaines » de Karine Tuil »

    1. j’ai beaucoup aimé « L’insouciance » c’est pour cela que j’ai eu envie de continuer l’aventure avec elle.
      J’ai gardé « L’invention de nos vies » pour la prochaine fois car c’est lui qui semble être le plus apprécié 🙂

      Aimé par 1 personne

    1. ce n’est pas un milieu qui m’attire et je ne le comprends pas, mais je trouve l’idée de raconter ce que pense l’accusé et sa famille culottée et très intéressante, le point de vue de la victime est beaucoup plus souvent traité 🙂

      J'aime

    1. la plupart du temps le Goncourt des lycéens me plaît, ils votent pour un roman qui leur parle et se moquent des « guerres de clochers » les grandes maisons d’édition ne les intéressent pas ou du moins ne déterminent pas leurs choix!
      cela dit, c’était gonflé de se placer du point de vue de l’agresseur et de son entourage, tout déplaisant qu’il soit, on éprouve plus d’empathie pour la victime, et c’est réussi 🙂

      Aimé par 1 personne

  1. Tu en fais une formidable présentation ! Je ne l’ai pas encore lu mais il est noté et je le ferai un jour même si ce milieu-là ne m’intéresse pas vraiment, le sujet oui. Pour l’instant je ne suis pas encore retournée en médiathèque, celle de mon village propose un drive, et en ville elle vient à peine de rouvrir et je ne veux pas me retrouver à faire la queue devant la porte ! Alors je résorbe mes piles et c’est une bonne chose aussi, finalement 🙂 Belle journée

    Aimé par 1 personne

    1. le milieu est particulier, (je préfère ma petite vie tranquille à tous ces jeux de pouvoir! mais elle traite tellement bien le sujet … J’ai « L’invention de nos vies » qui m’attend 🙂
      La BM fonctionne aussi en mode drive, mais j’hésite il y a une manipulation des livres donc prudence encore quelques temps, et j’ai aussi un stock de livres à la maison et ceux de NetGalley donc je ne vais pas être en manque!
      belle journée à toi aussi !

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