Publié dans Littérature française

« Le ghetto intérieur » de Santiago H. Amigorena

Je vous parle aujourd’hui d’un livre, peu épais, 191 pages au compteur, mais d’une telle intensité qu’il m’a fallu attendre quelques jours pour écrire ma chronique :

Quatrième de couverture :

Vicente Rosenberg est arrivé en Argentine en 1928. Il a rencontré Rosita Szapire cinq ans plus tard. Vicente et Rosita se sont aimés et ont eu trois enfants. Mais lorsque Vicente a su que sa mère allait mourir dans le ghetto de Varsovie,il a décidé de se taire.


Ce roman raconte l’histoire de ce silence — qui est devenu le sien.

Ce que j’en pense :

J’ai eu très envie de lire ce roman dès sa parution, (rentrée littéraire 2019) je l’ai acheté et il m’a fait de l’œil sur une étagère de ma bibliothèque, bien en évidence, en bonne compagnie certes, entouré par « les choses humaines » de Karine Tuil et « Ceux qui partent » de Jeanne Benameur. Seulement voilà, ce n’était pas encore le moment opportun. Et puis j’ai voulu lire « Un seul amour », la nuit au musée de l’auteur, alors il fallait que je le connaisse un peu mieux.

Vicente Rosenberg a fui la Pologne, direction l’Argentine, en 1928. Il voulait s’éloigner de sa famille, sa mère en particulier mais aussi son grand frère médecin et sa grande sœur communiste convaincue. Il est parti avec un ami Ariel qu’il a connu à Varsovie, à l’armée et Sammy dont ils ont fait la connaissance sur le bateau.

L’histoire commence en septembre 1940, les trois amis discutent au Tortoni, café qui est leur point de ralliement, quand le travail est fini.

Vicente est marié, avec Rosita Szapire, ils ont trois enfants, il travaille comme marchand de meubles dans un magasin de son beau-père qui fabrique lui-même ces meubles. Tout va bien, ils sont heureux, mais en Europe les nazis règnent en maîtres absolus. De temps en temps, Vicente reçoit une lettre de sa mère. Il a bien tenté, mollement, de la faire venir chez lui, mais n’a pas insisté quand elle a dit qu’elle préférait rester à Varsovie.

Peu à peu le ton des lettres change, les Juifs sont regroupés dans le ghetto de Varsovie, enfermés derrière un mur. Sa mère se réjouit (se rassure plutôt) car ils ont pu rester dans leur appartement situé au cœur du ghetto, et la vie semble continuer. Peu à peu, l’étau se resserre, ils sont de plus en plus nombreux, les nazis ont trouvé la solution, en plus de tirer dans le tas, le plus simple est de les affamer : ils doivent vivre avec 180 calories par jour, le cinquième des besoins élémentaires. Le grand frère de Vicente continue à soigner les autres, gratuitement bien sûr, car ils sont obligés de vendre tout ce qu’ils ont pour acheter ce ma nourriture.

La vie continue à Buenos Aires, le magasin marche bien mais la culpabilité s’installe, et Vicente s’enferme dans le silence, ne plus voir, ne plus entendre, ne plus parler au grand désespoir de Rosita. Il est dans le déni, certes, mais comment pouvait-on imaginer ce qui se passait réellement dans le ghetto, puis la déportation, les camps de travail « la solution finale » ? les journaux évoquaient parfois des évènements en Europe, mais chacun préférait rester dans l’ignorance.

On aurait pu penser que Vicente parle avec sa femme, dont la famille a fui les pogroms en 1905, mais personne n’en parle, donc impossible de mettre des mots et de partager.

On voit sombrer Vicente dans la mélancolie la plus noire, enfermé dans sa forteresse intérieure, il s’éloigne de tout le monde, refusant de partager sa douleur. Il fait un cauchemar récurent où un mur l’emprisonne de plus en plus… Il se punit sans arrêt pour ce qu’il n’a pas fait, se demande qui il est vraiment : Argentin, Polonais, Juif ?

Santiago H. Amigorena calque son récit sur l’évolution des évènements en Europe sous le joug nazi, à la lumière de ce que l’on sait actuellement, évoquant la difficulté à mettre un nom sur l’innommable : génocide ? holocauste ? Shoah ?  

L’écriture est belle, avec des répétitions qui scandent la montée en puissance de la souffrance et de la culpabilité : je sais, je ne sais pas, je ne veux pas savoir… comme on récite un mantra, exercice de style qui illustre très bien le sujet qu’il traite.

C’est le petit-fils de Vicente qui raconte l’histoire, procédé intéressant, car il vient en sorte témoigner de ce qui s’est passé dans cette famille.

J’ai beaucoup aimé ce roman, c’est presque un coup de cœur d’ailleurs, presque, parce que parfois on a du mal à rester en empathie avec Vicente, sans être tenter de le juger : la même interrogation toujours : qu’est ce que j’aurais fait à sa place ? « on ne saura jamais ce qu’on a dans nos ventres » comme le chante si bien Jean-Jacques Goldman, on aimerait être un héros, un résistant qui n’a pas plié sous le joug nazi et puis c’est si facile de refaire l’histoire quand on a tous les éléments en mains.

️ ❤️ ❤️ ❤️ ❤️  

     

L’auteur :

Né à Buenos Aires en 1962, Santiago H. Amigorena est un réalisateur, scénariste, producteur et écrivain argentin vivant en France.

Il se lance très tôt dans l’écriture. Il a écrit une trentaine de scénarios pour le cinéma dont notamment « Le Péril jeune » de Cédric Klapisch et « Les gens normaux n’ont rien d’exceptionnel » de Laurence Ferreira Barbos.
Il écrit aussi des articles pour La Lettre du cinéma et Les Cahiers du cinéma.

C’est en 1997 que Santiago H. Amigorena rencontre Paul Otchakovsky-Laurens qui décide de publier son premier roman « Une enfance laconique » aux Editions POL.

Il écrit, depuis vingt-cinq ans, un projet littéraire qu’il a nommé, pour lui-même, « Le Dernier Livre ». Ce projet comporte six parties qui couvrent chacune six années de la vie du narrateur.

Extraits :

C’est ce qu’on fait depuis la nuit des temps, non ? On aime nos parents, puis on les trouve chiants, puis on part ailleurs… C’est peut-être ça être juif…

A la différence de Vicente, dont la mère et le frère étaient encore en Pologne, Sammy avait fui le Vieux Continent avec toute sa famille et Ariel avait réussi, trois ans plus tôt, en 1937, à convaincre ses parents et sa sœur de venir le rejoindre à Buenos Aires.

Rosita et Vicente étaient très différents, mais il y avait une chose en quoi ils se ressemblaient terriblement : une incertaine fragilité, pâle et silencieuse, qui trahissait le fait d’avoir été beaucoup aimé lorsqu’ils étaient enfants. Cette ressemblance faisait d’eux un couple amoureux et fraternel à la fois.

Comme tous les Juifs, Vicente avait pensé qu’il était beaucoup de choses jusqu’à ce les nazis lui démontrent que ce qui le définissait était une seule chose : être juif.

L’une des choses les plus terribles de l’antisémitisme est de ne pas permettre à certains hommes et à certaines femmes de cesser de se penser comme juifs, c’est de les confiner dans cette identité au-delà de leur volonté – c’est de décider, définitivement, qui ils sont.

… il ignorait, également, malgré ce que lui avait écrit sa mère, les véritables conditions de vie dans le ghetto de Varsovie. Il ignorait que dans le ghetto les nazis tuaient les Juifs, « simplement » si on peut dire, en laissant se propager des épidémies de typhus et de tuberculose et en les affamant.

Pourquoi je ne lui ai jamais dit à quel point j’ai aussi été soulagé de m’éloigner de ma mère, de mon grand frère, de ma grande sœur ? Pourquoi je ne lui ai jamais dit que parfois je voulais sauver ma mère—mais que parfois je ne le voulais pas ? Et elle, pourquoi n’as-t-elle jamais éprouvé le besoin de me raconter comment sa mère et son père avaient fui les pogroms ? Pourquoi, depuis qu’on se connaît, nous n’avons jamais eu besoin de parler du passé ?

Vicente s’était-il douté de la sinistre immensité de ce qui se passait en Europe ? Avait-il su ce qui menaçait vraiment son frère et sa mère au-delà de la misérable vie, et de la misérable mort, du ghetto ? Non. Malgré les lettres de sa mère, comme la plupart des Juifs dans le monde, Vicente n’avait pas pu imaginer ce qu’il allait savoir plus tard.

Se taire. Oui, se taire. Ne plus savoir ce que parler veut dire. Ce que dire veut dire. Ce qu’un mot désigne, ce qu’un nom nomme. Oublier que les mots, parfois, forment des phrases.

Marcher seul a toujours permis aux hommes de se taire – et de penser. Vicente, pourtant, marchait uniquement pour que le silence accompagne ses pas.

Après cette dernière lettre, tout avait changé. Après cette dernière lettre, Vicente ne voulait plus qu’ignorer. Tout ignorer. Absolument, brutalement tout ignoré. Il voulait apprendre ce qu’est l’ignorance la plus extrême. Il voulait vivre dans l’obscurité. Il voulait non seulement ne pas savoir, mais plus encore : il voulait ne plus savoir. Ne plus rien savoir. Même pas ce qu’il savait déjà. Il voulait ne plus rien savoir de ce qui était déjà arrivé ni de ce qui pourrait arriver dans l’avenir. Ni à sa mère, ni à son frère – ni à sa femme, ni à ses enfants, ni à lui-même.

Il était devenu un fugitif, un traître. Un lâche. Il était devenu celui qui n’était pas là où il aurait dû être, celui qui vivait alors que les siens mourraient. Et à partir de ce moment-là, il a préféré vivre comme un fantôme, silencieux et solitaire.

Lu en mai 2019

Auteur :

Psychiatre à la retraite, je peux enfin m'adonner à ma passion. Lectrice assidue depuis le CP, je profite de ma retraite pour parler de mes livres, de mes coups de cœur, de mes déceptions aussi... ma PAL est gigantesque, il me faudra trois vies encore pour en venir à bout.

29 commentaires sur « « Le ghetto intérieur » de Santiago H. Amigorena »

  1. Bonjour Eve,
    Les non-dits dans une famille, même dans ce cas ci, montre sans vouloir juger combien il est difficile avec une histoire familiale et éloigné.e de pouvoir prendre position, s’en sortir, savoir ce qui se passe. Je comprends ce Vicente. Et l’auteur lui envoie ces excellents rêves récurrents de murs, comme par hasard ceux du ghetto.
    Un livre dur et âpre, c’est ce que je ressens à la lecture. Les distances dans les familles créent tant de sujets si difficiles. En plus à cette époque horrible, être juif, le ghetto de Varsovie et tout ce que tout le monde ignorait et certainement en Amérique, où ces camps de concentration et les actions des nazis n’étaient pas très connus. Les informations ne sont venues que bien plus tard.
    Bon w.e. Geneviève

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    1. c’est un roman qui fait réfléchir et on s’attache à Vicente car on aurait peut-être fait la même chose.
      J’ai du mal à comprendre les « polémiques » sur la lâcheté du héros sur laquelle beaucoup de gens l’ont interpelé, on savait peu de choses à l’époque!
      ce qui manque pour comprendre complètement Vicente c’est pourquoi il est vraiment parti de Varsovie: respirer vivre sa vie,OK mais pourquoi si loin? Ceci explique probablement cela.
      Bon week-end à toi aussi 🙂

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  2. C’est un livre qui m’a aussi beaucoup marqué et que j’ai aimé lire malgré la gravité du sujet et cette culpabilité très lourde à porter que le lecteur ressent comme un poids à travers les mots de l’auteur…Merci pour cette belle présentation, il faut vraiment le lire. bon week-end

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    1. ce roman est passionnant, tellement bien écrit, verbalisé qu’on souffre avec lui.
      il décrit tellement bien la culpabilité qui entraîne tout sur son passage, le rendant incapable d’aimer, de s’occuper de sa femme et de ses enfants, surtout son fils.
      Et dire, que la famille a dû faire le chemin inverse pour fuir la dictature plus tard!
      l’auteur est très agréable à écouter aussi:-)

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    1. il est superbe, j’ai hésité à en faire un coup de cœur complet en fait…
      il décrit l’enfermement dans la culpabilité, et fait réfléchir sur ce qu’on aurait fait, surtout aimé faire (ce serait si bien d’avoir la certitude qu’on se serait comporter en héros alors qu’on savait si peu de choses à l’époque alors imaginer l’impensable 🙂

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  3. Ah, ce coup de cœur me ravit, j’ai énormément aimé aussi ce titre bouleversant, et je me suis étonnée, lorsque j’ai publié mon billet, du nombre de lecteurs exprimant des bémols à son sujet car je n’en avais lu que des avis positifs au moment de sa sortie ..

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    1. je comprend mal aussi les bémols! les gens sont allés jusqu’à lui demander « pourquoi faire une livre sur un personnage aussi lâche » je cite ses propres mots. on n’est pas là pour juger Vicente et surtout qui est-on pour le juger, comment pouvait-il imaginer l’impensable avec le peu d’éléments dont il disposait et l’espoir permettait aussi de survivre 🙂

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  4. La petite remarque que tu fais en fin de chronique est ce qui m’a gênée pour complètement adhérer et avoir un coup de coeur…. L’attitude de Vincente me l’a rendu un peu antipathique, passif mais comme tu le dis si bien : qu’aurions-nous fait à sa place ? 🙂

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    1. je n’arrivais pas à comprendre pourquoi il ne tentait pas d’en parler avec Rosita, sa famille a vécu les pogroms, donc elle aurait pu comprendre. Les non-dits empoisonnent tout! et il y a sûrement dû y en avoir d’autres pour qu’il parte à des milliers de km faire sa vie respirer OK mais pourquoi si loin?
      en tout cas ce roman fait réfléchir 🙂

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    1. j’espère qu’il te plaira, il a le mérite de faire réfléchir le lecteur et on s’attache à Vicente, on ‘est pas là pour le juger mais pour tenter de le comprendre
      l’écriture est belle notamment les répétitions à la manière des automatismes mentaux 🙂

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    1. je l’ai bien aimé, il soulève des interrogations, chez le lecteur, le héros est attachant car sa souffrance et sa culpabilité touche énormément car elles sont authentiques 🙂
      un héros ordinaire, qui n’est pas superman 🙂

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