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« Les optimistes » de Rebecca Makkai

Je vous parle aujourd’hui d’un livre intense, qui a fait remonter beaucoup de souvenirs d’une époque pas si lointaine, que « les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître » ce qui a rendu difficile la rédaction de ma chronique :

Résumé de l’éditeur :

Du Chicago des années 1980 au Paris d’aujourd’hui, une épopée puissante sur le pouvoir de l’amitié face à la tragédie.

À Chicago, dans les années 1980, au cœur du quartier de Boystown, Yale Tishman et sa bande d’amis – artistes, activistes, journalistes ou professeurs… – vivent la vie libre qu’ils s’étaient
toujours imaginée. Lorsque l’épidémie du sida frappe leur communauté, les rapports changent, les liens se brouillent et se transforment. Peu à peu, tout s’effondre autour de Yale, et il ne
lui reste plus que Fiona, la petite sœur de son meilleur ami Nico.

Révélant un immense talent, Rebecca Makkai brosse le sublime portrait de personnages brisés qui, au milieu du chaos, n’auront pourtant de cesse de trouver la beauté et l’espoir.

Ce que j’en pense :

Ce roman nous raconte deux histoires, l’une dans les années quatre-vingt et l’autre à l’époque actuelle qui ont pour fil rouge Fiona tandis que se profile celle de Nora dans les années vingt..

Chicago, début des années quatre-vingt, après une période de liberté et d’insouciance, le SIDA fait son apparition dans le quartier de Boystown où vivent Yale Tishman et ses amis et l’hécatombe va commencer avec la maladie et la mort de Nico, dans des conditions douloureuses pour chacun et pour des raisons différentes.

Alors que son compagnon Terrence est effondré et se voit éjecté de la vie de Nico par les parents de celui-ci : profondément intolérants, ils ont mis leur fils à la porte quand ils ont compris ses préférences sexuelles alors qu’il n’avait que quinze ans. Et là, ils ont remis le grappin sur Nico, préférant l’hospitaliser au nom du qu’en dira-t-on, dans un hôpital non qualifié pour traiter la maladie, mais tellement plus conforme à leur désir que rien ne filtre.

A la mort de Nico, si Fiona, sa petite sœur, n’avait pas été là il n’aurait même pas pu assister aux « cérémonies », notamment un enterrement aux antipodes de ce qu’aurait aimé Nico.

On va suivre, surtout, l’histoire de Yale, son compagnon Charlie, d’une jalousie maladive alors qu’il n’est pas exemplaire, et peu à peu le petit groupe va se trouver dans la tourmente. L’auteure décrit très bien ces années où le SIDA s’abat sur la communauté gay, les difficultés rencontrées dans la prise en charge d’autant plus balbutiante que nous sommes sous la gouvernance Reagan, qui n’a aucune empathie pour les homosexuels, réduisant au maximum les crédits pour la recherche, fermant les lits destinés aux patients atteints par le virus : en gros, ils ont la punition qu’ils méritaient…

Rebecca Makkai décrit très bien la culpabilité de ces jeunes, leurs difficultés à reconnaître qu’ils sont atteints, ou la hantise de faire les tests, de même que les manifestations de militants, ACT UP, les sittings devant les mutuelles qui les excluent, la manière dont la police les matraquent, ou encore les militants d’extrême droite qui « cassent de l’homo » …

C’est la partie du livre que je préfère, car elle est très forte et rappelle des souvenirs, c’était mieux en France, mais pas évident quand même. On tâtonnait, autant que maintenant avec le Covid, devant ce mal mystérieux, ce virus très photogénique il faut le reconnaître, avant de mettre en évidence des tests et de s’entendre sur des noms scientifiques.

Il a fallu que des stars meurent pour que l’on fasse quelque chose, notamment aux USA, et les gens de ma génération se rappelleront sûrement la mort d’un sublime acteur américain : Rock Hudson, qui faisait aussi rêver les femmes…

En ce qui concerne l’année 2015 et ce qui arrive à Fiona, la sœur de Nico qui s’est beaucoup démenée pour la cause dans sa jeunesse et se retrouve confrontée à la disparition de sa fille, après un passage dans une secte, c’est intéressant, certes, mais moins prenant. L’alternance des chapitres apporte une bouffée d’oxygène permettant de respirer et de continuer à suivre l’évolution de Yale.

J’ai bien aimé ce roman, où les personnages, les lieux, les hôpitaux, les musées ont été inventés par l’auteure en fonction des personnes et des spécialistes qu’elle a rencontrés pour composer son livre.

Elle transmet aussi son amour de l’art, de la photographie, et de la peinture notamment, avec une autre héroïne, Nora, la tante de Fiona, qui a fréquenté des artistes peintres dans les années pré et post première guerre mondiale à Paris, et son amour de jeunesse Ranko Novak, ou Modigliani, Soutine, Foujita avec au passage une comparaison entre les effets dévastateurs de la guerre sur ces jeunes hommes et ceux des années quatre-vingt…mais ne divulgâchons pas…

Un roman qui fait réfléchir sur un virus, une maladie qui a provoqué beaucoup de dégâts et prouve au passage qu’il est très facile de réécrire l’histoire, quand on a tous les éléments en mains, alors qu’il est si difficile de faire face jour après jour à ce que l’on ignore encore, et de décréter telle ou telle mesure.

Un bémol toutefois, il y a des longueurs, on étouffe parfois au cours de cette lecture car trop de détails, cela finit par lasser un peu, car ce livre est un pavé…

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Les Escales qui m’ont permis de découvrir de roman et son auteure.

#LesOptimistes #NetGalleyFrance

❤️ ❤️ ❤️ ❤️

Rock Hudson

pour en savoir plus:

https://www.vanityfair.fr/culture/people/story/la-veritable-histoire-de-rock-hudson-lacteur-secretement-gay-qui-bouleversa-lamerique/11648

L’auteure :

Née à Chicago en 1978, Rebecca Makkai a publié son premier livre « Chapardeuse » en 2011, puis un deuxième roman en 2014 « La maison de cent ans ». Elle a écrit également des nouvelles.

Lauréat de la Andrew Carnegie Medal et finaliste du National Book Award et du prix Pulitzer, « Les Optimistes », son troisième roman, a déjà conquis des dizaines de milliers de lecteurs aux États-Unis et ailleurs.

Extraits :

Leurs parents avaient coupé les vivres à Nico lorsque celui-ci avait quinze ans, mais Fiona lui apportait en douce de la nourriture, de l’argent et des médicaments contre ses allergies à l’appartement qu’il partageait avec quatre autres types sur Broadway, prenant seule le train de banlieue puis l’El depuis Highland Park. À onze ans. Lorsqu’il présentait Fiona, Nico disait toujours : « Voici la femme qui m’a élevé. »

Charlie était vraiment allergique aux églises. « Quand je vois des prie-Dieu et des livres de cantiques, cinq tonnes de culpabilité anglicane me tombent sur la tête », avait-il coutume de dire.

Teddy était contre le test, car il redoutait que l’on associe des noms aux résultats d’analyse, et que ces informations soient utilisées par le gouvernement, comme ces fameuses listes de juifs. Du moins était-ce ce qu’il soutenait. Peut-être était-il simplement terrifié, comme tout le monde.

Certes, elle associait aussi Richard aux années qui avaient suivi, celles où Nico les avait quittés, celles où les amis de Nico, qui étaient devenus les seuls amis qu’elle avait, mouraient un par un, puis deux par deux, et, en un clin d’œil, par paquets abominables. Et pourtant, pourtant, cette époque lui manquait. Elle y serait retournée sans hésitation.

Charlie avait eu raison de dire qu’il leur faudrait la mort d’une grosse célébrité. Et pouf, Rock Hudson était parti, sans avoir eu le courage de sortir du placard, même sur son lit de mort, et finalement, alors que la crise durait depuis quatre ans, il y avait une faible lueur de quelque chose, là.

Aux yeux de Fiona, cette ville, c’était toujours 1920. C’était toujours tante Nora à Paris, l’amour tragique et les artistes phtisiques.

Je ne pense même pas que ce truc marche. Comment sait-on que ces tests ne font pas partie de la même conspiration gouvernementale qui a concocté le virus ? Je dis juste que…

Je l’ai accompagné chez les flics. Tu sais comment ils sont. Même s’ils choppent quelqu’un, le mec invoquera la « panique homosexuelle », accusera sa victime d’avoir mis sa main sur son pantalon.

Elle entendit « le SIDA* », un acronyme qu’elle avait toujours trouvé plus joli que le « AIDS » anglais. À vrai dire, tout ce qui concernait le sida avait été mieux sur toute la ligne en France, à Londres, même au Canada. Moins de honte, plus de pédagogie, plus de financements, plus de recherche. Moins de gens qui vous gueulaient des trucs sur l’enfer pendant que vous étiez en train de mourir.

Comment pouvait-elle expliquer que cette ville était un cimetière ? Qu’ils déambulaient chaque jour à travers des rues où un holocauste s’était produit, un massacre de négligence et d’antipathie – lorsqu’ils traversaient une poche d’air froid, ne comprenaient-ils pas que c’était un fantôme, un garçon que le monde avait craché ?

Cette maladie a amplifié toutes nos erreurs, dit Yale. La petite bêtise que vous avez commise à dix-neuf ans, la seule fois où vous n’avez pas été prudent. Et il s’avère que c’était le jour le plus important de votre vie.

Voyez-vous, je voulais être une muse. Parce que mes propres créations n’exprimaient pas ce sentiment de perte que je ressentais. Et si je ne pouvais peindre tout cela moi-même, alors peut-être que quelqu’un pouvait peindre mon âme. Bien sûr, je visais l’immortalité. (Nora)

Mais elle n’avait pas compris non plus pourquoi Yale avait supporté Charlie aussi longtemps. Tôt ou tard, cela lui parlerait – comment une personne pouvait changer, et pourtant, vous étiez incapable de vous détacher de la première idée que vous vous étiez faite d’elle. Comment l’homme qui avait été parfait pour vous un jour pouvait se retrouver piégé dans le corps d’un étranger.

Elle pensa à Nora, dont le travail artistique et l’amour furent interrompus par un assassinat, par la guerre. Des hommes stupides et leur violence stupide, saccageant toutes les bonnes choses jamais construites. Pourquoi ne pouvait-on pas juste vivre sa vie sans trébucher sur la queue d’un crétin ?

C’est la différence entre optimisme et naïveté, déclara Cecily. Personne dans cette pièce n’est naïf. Les gens naïfs n’ont pas encore connu de véritables difficultés, alors ils pensent que cela ne pourra jamais leur arriver. Les optimistes ont déjà traversé des épreuves. Et nous continuons à nous lever le matin, parce que nous croyons pouvoir empêcher que cela se produise à nouveau. Ou alors nous nous forçons à y croire.

Je n’arrête pas de penser aux histoires de Nora sur les types qui se sont repliés sur eux-mêmes après la guerre. C’est une guerre, ça, vraiment. C’est comme si tu avais été dans les tranchées pendant sept ans. Et personne ne le comprendra. Personne ne te remettra de médaille.

Lu en mai 2020


Auteur :

Psychiatre à la retraite, je peux enfin m'adonner à ma passion. Lectrice assidue depuis le CP, je profite de ma retraite pour parler de mes livres, de mes coups de cœur, de mes déceptions aussi... ma PAL est gigantesque, il me faudra trois vies encore pour en venir à bout.

23 commentaires sur « « Les optimistes » de Rebecca Makkai »

    1. j’ai pensé à « Philidelphia » que j’avais beaucoup aimé,par contre je ne connaissais pas « The normal heart » je vais aller jeter un coup d’oeil…
      la gestion du SIDA par l’administration Reagan est écœurante et reste d’actualité

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  1. Je l’ai noté dans mon carnet depuis longtemps ce qui veut dire que quelqu’un d’autres en avait parlé dans la blogo et l’avait aimé…Je l’avais oublié et tu me donnes envie de le chercher malgré tes bémols, cette période m’a marqué…pour des raisons évidentes, mais aussi parce que certains de mes proches ont été touchés. Merci pour ta présentation et pour les extraits qui permettent de mieux sentir l’ambiance du roman.

    Aimé par 1 personne

    1. j’ai baigné dedans à une époque, pas dans mon entourage, mais dans mon métier, et c’était assez dur…
      les bémols sont tout petits, car les histoires sont inégales, mais les personnages sont attachants, leurs combats contre le virus ou contre le rejet par la famille,etc; sont bien analysés.

      Aimé par 1 personne

    1. C’est vrai, il va falloir soutenir nos petites librairies, et les commandes sont en cours d’élaboration… Je pense faire cela à distance et récupérer la commande après car la notre est petite alors….
      En tout cas, ce sera plus sûr que la BM car tout le monde va toucher les livres 🙂

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    1. j’ai adoré replonger dans les années quatre-vingt et ce roman a fait remonter beaucoup de souvenirs.
      J’ai beaucoup pensé à « Philadelphia » que j’ai adoré à l’époque, et je pleure toujours des années après 🙂

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    1. Idem pour moi Fiona est souvent horripilante mais son comportement et la manière dont elle a entouré tous ses amis qui sont morts explique quand même qu’il lui soit difficile d’avoir une vie normale à l’âge adulte 🙂

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    1. plongée (immersion même) dans ces années 80 : très fort!
      la période 2015 est moins bien mais visiblement les victimes du SIDA ont laissé des traces chez Fiona parfois exaspérante mais cela se comprend.
      J’ai peu insisté sur Nora et le milieu artistique des années 20 à Paris car ma chronique aurait été interminable 🙂

      Aimé par 1 personne

    1. j’ai préféré les années 80 car la période 2015 est moins bonne, et il faut supporter Fiona même si on peut comprendre son comportement après tous les morts qui ont jalonné sa vie…
      J’espère qu’il va te plaire 🙂

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