Publié dans Littérature française, Uchronie

« Les fleurs de l’ombre » de Tatiana de Rosnay

Petit détour par l’uchronie aujourd’hui avec :

Résumé de l’éditeur :

Une résidence pour artistes flambant neuve. Un appartement ultramoderne, au 8e étage, avec vue sur tout Paris. Un rêve pour une romancière en quête de tranquillité. Rêve, ou cauchemar ? Depuis qu’elle a emménagé, Clarissa Katsef éprouve un malaise diffus, le sentiment d’être observée. Et le doute s’immisce. Qui se cache derrière CASA ? Clarissa a-t-elle raison de se méfier ou cède-t-elle à la paranoïa, victime d’une imagination trop fertile ?

Fidèle à ses thèmes de prédilection – l’empreinte des lieux, le poids des secrets –, Tatiana de Rosnay tisse une intrigue au suspense diabolique pour explorer les menaces qui pèsent sur ce bien si précieux, notre intimité.

Ce que j’en pense :

Clarissa Katsef vient de quitter son mari après avoir découvert qu’il avait une double vie. Elle en a l’habitude mais cette fois, il semblerait que ce soit plus grave, puisqu’elle décide de faire ses valises illico presto et se met à la recherche d’un appartement. Lors d’une réception, quelqu’un lui parle d’une résidence flambant neuve réservée aux artistes. Étant elle-même écrivain, elle tente sa chance et après un « interrogatoire orienté » sa candidature est acceptée alors qu’elle n’y croyait guère.

Il faut dire que nous sommes dans un pays dévasté par des attentats commis par des drones, alors que les jeux olympiques de 2024 allaient commencer. Des immeubles, ont été éventrés ainsi que la tour Eiffel qui est toujours en chantier. La résidence CASA a été construite sur une zone particulièrement touchée et le but est de faire revenir les gens, dans des conditions de surveillance extrêmes : tout est verrouillé, tenu par des robots et autres joyeusetés : on ouvre la porte avec son empreinte oculaire, dans la salle de bain, sur le miroir, une plaque où Clarissa doit poser sa main tous les jours pour évaluer son état de santé, et cerise sur le gâteau, une « voix » (le style des voix d’un GPS mais cent fois plus sophistiquée car paramétrée après un interrogatoire non moins rigoureux.

Passionnée par Romain Gary et Virginia Woolf, Clarissa a visité leurs maisons car elle est attirée par les lieux et leur mémoire ainsi que leur influence sur ceux qui les occupent, surtout quand il s’agit d’écrivains qui ont choisi d’y mettre fin à leurs jours.

En hommage, elle a choisi comme pseudonyme le nom de Clarissa Katsev et appelé son robot Mrs Dalloway.

« Elle avait hésité au début entre Mrs Danvers et Mrs Dalloway, avant que sa vénération pour Virginia Woolf ne prenne le dessus. »

Très vite, elle se sent mal dans cet appartement luxueux mais déshumanisé, avec l’impression d’être épiée en permanence, et finit pas dépérir. Il y a des disparitions mystérieuses, des bruits inexpliqués, une psy férue d’informatique qui joue les garde-chiourmes, big brother n’est pas loin…

En fait, je n’avais pas tellement envie de lire ce roman car les chroniques ne semblaient guère enthousiastes et surtout ce thème me fait peur (la surveillance via les e-mails les applications, l’intelligence artificielle, les réseaux sociaux et leurs dérives ne m’inspirent que méfiance et cette lecture ne va arranger ma confiance. Mais, je voulais me faire ma propre opinion, et les romans que j’ai lus pendant le confinement sont assez éloignés de ce qui me plaît d’habitude.

Cette uchronie tient la route, et au passage tient plutôt en haleine et on a envie de savoir le fin mot de l’histoire : délire ou réalité ? et Clarissa empêtrée dans ses mariages, ses relations familiales compliquées et ceux qui doutent de sa santé mentale, c’est plutôt amusant.

En fait, je me suis beaucoup plus intéressée à tout ce qui concerne  Virginia Woolf et Romain Gary que j’aime beaucoup, leurs citations servant de trame au récit, les relations familiales complexes de Clarissa, le deuil qu’elle a subi, ses mariages, et surtout son bilinguisme et la manière dont Tatiana de Rosnay a construit son intrigue sur ce thème, ainsi que les allusions au Brexit,  à l’Europe qui se décompose, au dérèglement climatique qui a fait disparaître les plages, les canicules, bref ce qui nous attend si on continue « à regarder ailleurs pendant que la maison brûle ».

Le miel qui coûte aussi cher que le caviar car introuvable, ou encore les fleurs qui sont toutes artificielles car la végétation a tiré sa révérence, même les arbres sont synthétiques, cela fait froid dans le dos…

Petit bémol : j’avoue une certaine ambivalence comme je l’ai dit, car l’auteure accorde beaucoup de place aux derniers moments de ces deux auteurs qu’elle aime, au détriment de l’histoire en elle-même, (je me suis rendue compte que j’ai surtout souligné essentiellement leurs citations !) et cela ne suffit pas pour emporter le lecteur, par contre, cela donne envie de lire les biographies qui leur sont consacrées.

Dans l’ensemble, ce roman m’a quand même plu, même si l’intrigue me laisse sur ma faim, il m’a surtout donné une furieuse envie de commencer enfin à lire l’œuvre de Virginia Woolf que je remets depuis des années au lendemain (la procrastination est très difficile à soigner chez moi !) et je ne sais pas si c’était le but de l’auteure… J’ai l’impression de tourner en rond en rédigeant cette chronique, j’en suis désolée…

Il y a longtemps que je n’avais pas lu un roman de Tatiana de Rosnay, depuis « Elle s’appelait Sarah » en fait, car il y avait toujours une certaine frustration, je trouvais les sujets trop « faciles » avec parfois une impression de romance qui me laissait sur ma faim, donc je n’en ai pas lu beaucoup…

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Robert Laffont qui m’ont permis de découvrir ce roman qui tranche complètement avec les livres précédents de Tatiana de Rosnay.

#LesFleursdelombre #NetGalleyFrance

7/10

Extraits :

Mrs Dalloway n’apparaissait jamais. Elle n’était qu’une voix. Mais Clarissa savait qu’elle avait des yeux et des oreilles dans chaque pièce. Elle se demandait souvent à quoi Mrs Dalloway aurait ressemblé si elle avait vraiment existé.

Ils (les éditeurs) faisaient face à ce problème encore plus inquiétant qu’elle voyait se propager comme une tumeur sournoise : la désaffection à l’égard de la lecture. Non, les livres ne faisaient plus rêver. On les achetait de moins en moins. La place phénoménale qu’avaient grignotée les réseaux sociaux dans la vie quotidienne de tout un chacun était certainement une des causes de cet abandon.

Votre clef, ce sera votre rétine pour le portique du rez-de-chaussée, puis votre index droit pour la porte de votre atelier. Les clefs, les badges, c’est fini. C’est du passé. Bienvenue chez CASA, madame Katsev.

Elle ne croyait pas aux fantômes ; elle croyait à la mémoire des murs, elle avait la conviction que les lieux captaient les émotions du passé.

Elles marchaient toutes les deux vers la Seine, le long de l’ancien tracé du Champs-de-Mars. Aujourd’hui, des immeubles se dressaient là, modernes, lumineux. Les arbres artificiels faisaient leur effet. Quelques véhicules électriques circulaient sans faire de bruit. C’était un endroit calme et agréable…

Cette femme était au pouvoir depuis deux mandats. La lente désintégration de l’Europe, son naufrage inéluctable, et surtout la violence inouïe de l’attentat qui avait frappé Paris dix ans plus tôt avaient offert un boulevard à la jeune candidate au visage déterminé et à la voix grave. Clarissa avait prié de toutes ses forces pour qu’elle ne soit pas réélue. Mais, elle l’avait été, à une large majorité…

Livre après livre, la plume de Gary avait agi sur elle comme une drogue. Elle avait été séduite par ce mélange étonnant de délicatesse et de puissance. De poésie et de brutalité.

Elle écrivait pour faire entendre une voix, même frêle, assourdie ; elle écrivait pour laisser une trace, même si elle ignorait qui la recueillerait. Elle écrirait.

Lu en mai 2020

Publié dans Littérature française, Voyage

« Tout le bleu du ciel »de Melissa Da Costa

J’avais raté ce roman lorsqu’il a été proposé la première fois sur NetGalley, mais les diverses chroniques qui lui étaient consacrées m’avaient laissée avec beaucoup de regrets alors quand il est revenu dans la version livre de poche, plus question d’hésiter :

Résumé de l’éditeur :

Petitesannonces.fr : Jeune homme de 26 ans, condamné à une espérance de vie de deux ans par un Alzheimer précoce, souhaite prendre le large pour un ultime voyage. Recherche compagnon(ne) pour partager avec moi ce dernier périple.


Émile a décidé de fuir l’hôpital, la compassion de sa famille et de ses amis. À son propre étonnement, il reçoit une réponse à cette annonce. Trois jours plus tard, devant le camping-car acheté secrètement, il retrouve Joanne, une jeune femme coiffée d’un grand chapeau noir qui a pour seul bagage un sac à dos, et qui ne donne aucune explication sur sa présence.
Ainsi commence un voyage stupéfiant de beauté. À chaque détour de ce périple naissent, à travers la rencontre avec les autres et la découverte de soi, la joie, la peur, l’amitié, l’amour qui peu à peu percent la carapace de douleurs d’Émile.

Ce que j’en pense :

Émile a vingt-six ans et on vient de lui diagnostiquer une forme précoce de la maladie d’Alzheimer. On lui propose un protocole thérapeutique, mais cela ne débouchera pas sur un traitement, il s’agit seulement d’une étude clinique. Ses parents et sa sœur Marjorie veulent qu’il s’inscrive bien-sûr, mais Émile, lui ne tient pas à servir de cobaye, les médecins lui ayant dit qu’il allait perdre la mémoire et que l’issue serait fatale d’ici deux ans.

Sa compagne Laura l’a largué purement et simplement quelques mois auparavant sous le prétexte qu’il avait tardé à vouloir un enfant avec elle. En fait, elle a une personnalité autoritaire et il lui faut tout, tout de suite, quand elle l’a décidé, après c’est trop tard et elle passe à autre chose.

Ses parents le considèrent déjà comme un être handicapé, le couve et surtout veulent décider de tout à sa place. Son ami d’enfance, marié et père d’un bébé le comprend et devine de façon intuitive qu’il va se passer quelque chose.

En effet, Émile décide d’acheter un camping-car et de partir sur les routes comme il en rêve depuis longtemps, mais ne veut pas partir seul alors il passe une annonce au libellé savoureux, pour trouver une compagne de route. Contre toute attente, Joanne répond à son annonce et accepte de l’accompagner et de s’occuper de lui. Et c’est parti pour l’aventure, le voyage initiatique plutôt.

« Jeune homme de 26 ans, condamné à une espérance de vie de deux ans par un Alzheimer précoce, souhaite prendre le large pour un ultime voyage. Recherche compagnon(ne) pour partager avec moi ce dernier périple. »

Pour être sûr que l’aventure se poursuive, ils éteignent leur portable et Émile décide qu’il enverra des cartes postales de temps en temps à ses parents, à sa sœur et à son ami.

Comme les crises de confusion et les pertes de mémoire deviennent plus fréquente Joanne lui achète un carnet pour qu’il note ses impressions de voyage au jour le jour, comme elle le fait elle-même. On comprend très vite que Joanne a vécu un gros traumatisme et qu’elle fuit aussi les lieux qui lui rappellent sa souffrance.

J’ai beaucoup aimé suivre ce duo, la manière dont ils se découvrent et s’apprivoisent au fur et à mesure du périple, les marches sur les sentiers des Pyrénées, les lacs, les nuits à la belle étoile, la beauté de sites, mais aussi les dangers avec les chutes, les malaises qui nécessitent parfois un avis médical.

Le voyage sur des chemins parfois improbables, les périodes de confusions, la maladie qui progresse, tout est bien abordé dans ce roman. Joanne, qui pratique la méditation de la pleine conscience essaie d’apprendre à Émile pour que les crises de panique soient moins violentes, elle lui parle de son père, un être plein de sagesse qui écrivait des citations sur les murs de la maison.

On rencontre aussi dans ce roman un petit garçon autiste, qui aime peindre, toujours la même couleur, le bleu, mais à vous de le découvrir !

Ce roman raconte aussi l’évolution d’Émile, obnubilé au départ par le départ de Laura, autocentré et qui au fur et à mesure que le voyage se déroule se transforme, tant au contact des autres que du fait de sa maladie. On rencontre des personnages intéressants au cours du voyage qui est aussi un hommage à la nature, à la terre.

Parfois, on est un peu trop dans la romance et les citations de Paulo Coelho reviennent trop souvent mais ce roman est bien construit et aborde des thèmes importants : comment faire pour éviter à tout prix l’acharnement thérapeutique, ou choisir la manière dont on veut vivre les derniers mois de sa vie comme on l’entend réellement ou encore comment désigner un garant qui respectera les volontés du patient sans avoir des problèmes avec la famille…

Des sujets très forts auxquels j’ai beaucoup réfléchi de mon côté, surtout dans un pays où les mots euthanasie, suicide assisté sont tabous, à tel point qu’on est obligé de partir en Belgique ou en Suisse pour faire respecter ses volontés… Mais, c’est difficile de trouver une personne qui pourrait accepter le contrat et les responsabilités qui en découlent, comme Joanne l’a fait avec Émile…

La couverture est belle, le camping-car m’a rappelé ma jeunesse, quand on parcourait les routes dans une vieille estafette Renault !

Une très jolie histoire, dont la fin n’est pas un suspense puisqu’on connaît l’échéance mais qui réserve des surprises quand même. Je redoutais un peu de me retrouver devant un « feel good », genre littéraire qui ne me plaît pas beaucoup en général, mais ce pavé m’a emmenée très loin, de temps en temps la larme à l’œil, et j’ai passé un très bon moment de lecture.

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Le Livre de Poche qui m’ont permis de lire enfin ce roman et de découvrir son auteure.

#Toutlebleuduciel #NetGalleyFrance

9/10

L’auteure :

Mélissa Da Costa est une romancière française, chargée de communication dans le domaine de l’énergie et du climat.

Elle suit également des formations en aromathérapie, naturopathie et sophrologie.

« Tout le bleu du ciel » (2019), est son premier roman. On lui doit également « Je revenais de loin » et « Les douleurs fantômes ».

Elle a publié « Les lendemains » en 2020.

Extraits :

Depuis qu’on lui a annoncé le verdict médical, il voit sa mère pleurer et son père serrer les mâchoires. Il voit sa sœur dépérir, le visage mangé par les cernes. Lui non. Il a pris la nouvelle avec une lucidité totale. Une forme d’Alzheimer précoce lui a-t-on dit…

Il n’en a pas parlé. A personne. Il sait qu’on l’en empêcherait. Ses parents et sa sœur se sont empressés de l’inscrire à l’essai clinique. Le médecin a bien précisé portant : il ne s’agit pas de la guérir ou de le soigner, simplement d’en apprendre un peu plus sur sa maladie orpheline. Aucun intérêt pour lui.

Lui-même a du mal à s’expliquer son propre départ. Est-ce que c’est toujours comme ça quand on quitte les gens ? Est-ce qu’on a du mal à comprendre les raisons qui vous y poussent ?

Elle prononce cette phrase d’une voix étrange : « Le véritable voyage de découverte ne consiste pas à chercher de nouveaux paysages, mais à avoir d’autres yeux » (phrase de Proust)

« Le plus grand voyageur est celui qui a su faire une fois le tour de lui-même » c’est de Confucius…

Quelque part, il a de la chance de savoir qu’il va mourir très bientôt. Sans ça, il n’aurait jamais pris le temps de partir, de voyager au cœur de lui-même, de voir les choses avec de nouveaux yeux. Il n’a jamais ressenti ça, ce sentiment de plénitude et de gratitude envers l’Univers.

Il a arrêté de se formaliser de son silence, de son manque d’expression. Il a compris qu’elle était ainsi, que ce n’était pas contre lui.

Joanne est délicate comme le coucher de soleil et lui est pragmatique comme une boîte de maquereaux.

Si on se marie, je deviendrai légalement responsable de toi… Je… Je pourrai m’assurer qu’on ne te ramène pas au centre ou chez tes parents.

La vie n’en a jamais terminé. Il l’a bien compris. Tant qu’il décidera qu’il n’est pas mort, elle continuera de lui jouer de drôles de tours. Et il n’est pas encore mort. Au contraire, il ne s’est jamais senti aussi vivant.

L’esprit a un pouvoir énorme sur le corps, sur l’évolution de la maladie. Il en prend conscience aujourd’hui, adossé à la façade brûlante d’un bâtiment. Comme ces mourants qui sont capables de tenir des jours et des jours avant l’arrivée de leurs proches pour s’éteindre dans leurs bras.

C’est Joseph qui lui a appris cet exercice. « Quand tu as l’impression que la vie t’éparpille en mille morceaux, quand tous tes repères s’envolent, alors transforme-toi en arbre. » Cela fait trop longtemps qu’elle n’a pas pris le temps de s’asseoir et de ressentir…

Lu en mai 2020

Publié dans Non classé

« La couleur de l’air a changé » de Cécile Cayrel

Je vous parle aujourd’hui d’un livre qui selon le résumé était drôle et émouvant avec :

Résumé de l’éditeur :

Camille s’ennuie. Elle s’ennuie dans sa ville de l’Ouest de la France, dans son couple avec David, dans cette vie de routine où elle ne trouve pas sa place. Un soir, elle trompe David sans vraiment y penser. En l’apprenant, il tente de l’étrangler. Bouleversée, Camille part sur la route. Elle est recueillie par Jen et Michel qui, eux aussi en rupture avec leur ancienne vie, sont partis aux hasards des routes dans une camionnette.

Une échappée à trois commence vers la joie de la vie commune, l’érotisme, la quête des sens retrouvée mais surtout l’acceptation de soi. Sur leur chemin, ils rencontrent Mamie, retraitée en mal d’affection, qui deviendra la protectrice bienveillante du trio inattendu.

Aussi émouvant que drôle, le premier roman de Cécile Cayrel aborde des sujets graves sans pathos ni morale : la violence conjugale, le militantisme écologique, la marginalité qu’engendrent les modes contemporains de sociabilité et l’impératif de la réussite individuelle. Ce roman tour à tour utopique et réaliste, embarque le lecteur à la suite de trois amis finalement seuls face à la liberté que leur ouvre la découverte de la jouissance. L’élan libertaire rencontre le sens et le goût de l’autre. On voudrait que ce roman soit visionnaire.

Ce que j’en pense :

Camille s’ennuie dans son couple, David ne la regarde plus, sort avec les copains. Travail et soirées télé devant des séries, il faut reconnaître qu’il y a plus palpitant dans une vie de couple. Un soir de bringue elle a une relation sexuelle, vite fait dans les toilettes. Elle en parle avec David qui devient fou furieux et tente de l’étrangler. Elle sort de l’appartement, et on la retrouve sur une bretelle d’autoroute, où Jen et Michel qui passaient avec leur camion la font monter à bord.

Jen un peu fofolle, extravertie, militante convaincue, a quitté il y a quelques années une famille où elle n’avait pas trop de place, juste avant le bac, car elle considérait cela comme une sorte de fin de l’adolescence, donc trop d’anxiété, il valait mieux partir et profiter de la vie.

Michel est un éternel adulescent, à la timidité quasi maladive, dont les parents préoccupés uniquement par leurs deux supermarchés, ne se sont jamais trop intéressé à lui à part pour le réprimander a subi la maltraitance à l’école, puis dans son école de commerce. Puis il s’est ennuyé dans une entreprise de vente qui a fini par le licencier.

Ainsi commence le voyage, direction l’Auvergne puis Paris. Michel et Jen ont été des zadistes convaincus à Notre Dame des Landes où ils avaient construit leur cabane dans les arbres avec tout un système de tuyaux pour faire circuler l’eau. Les CRS les ont expulsés manu militari et ils ont repris la route. Jen conserve des valeurs écolo, militante féministe également.

En Auvergne ils vont faire la connaissance de Mamie, une dame âgée qui vit seule dans sa maison et dont la fille ne pense qu’à la placer en EHPAD, et qui bien-sûr n’est pas d’accord.

Cécile Cayrel aborde au passage la violence conjugale, la violence à l’école, les bizutages terribles dans l’école de commerce, la sensibilisation à la biodiversité, au végétarisme…

Ce roman était prometteur, car j’attendais un voyage initiatique, où chacun évolue au contact des autres et finit par trouver sa vraie personnalité. Mais, déception ! on ne sait pas où l’auteure veut nous entraîner, et dont la fin m’a laissée sur ma faim, c’est au lecteur de l’imaginer semble-t-il ? Mais il s’agit d’un premier roman, alors peut-être que le prochain sera plus abouti, car il y a des idées intéressantes.

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Stock qui m’ont permis de découvrir ce roman et son auteure dont c’est le premier roman.

#Lacouleurdelairachangé #NetGalleyFrance

6/10

Extraits :

Prendre de la hauteur ne lui fait pas du bien, elle se voit partir à la dérive. Elle trouvait leur groupe frais, que c’était ce qui lui était arrivé de plus vrai depuis longtemps mais là, le glauque lui pète à la figure, le cul, les affiches, elle se fait l’effet d’une gamine qui part en colonie et qui croit que c’est la vie, les copains et l’aventure.

Il apprécie la présence de Camille. Il croit beaucoup au destin Michel. Elle est là pour une bonne raison qu’il l’aime ou ne l’aime pas n’a aucune importance. Elle est utile, elle aussi elle crée une énergie, ensemble ils vibrent bien.

Elle aussi (Mamie) plus jeune n’aimait pas les vieux. Elle ne se sent pas vieille. Le temps a passé sans qu’elle perçoive la maturité qu’elle imaginait chez ses parents autrefois.

Paris, elle ne connaît pas. C’est bête, il y a des occasions ratées comme ça. Elle n’est jamais allée à Rome, à Londres non plus. Elle a laissé passer les années sans s’en rendre compte…

Paris, même dans le Ford, c’est mieux que l’EHPAD. Elle a vu des reportages, à la télé. Tout sauf ça. Elle ne veut pas des voisins de table qui bavent, devoir faire dans une couche parce qu’on n’a pas le temps de l’emmener aux toilettes et se dénutrir parce que personne ne l’aide à tenir sa fourchette.

Lu en mai 2020

Publié dans Littérature française, Rentrée littéraire

« Les choses humaines » de Karine Tuil

Je vous parle aujourd’hui d’un livre qui me narguait dans ma bibliothèque, entre « Le ghetto intérieur » de Santiago H. Amigorena et « Ceux qui partent » de Jeanne Benameur, et j’allais l’oublier « Frères d’âme » de David Diop. Il s’agit de :

Quatrième de couverture :

Les Farel forment un couple de pouvoir. Jean est un célèbre journaliste politique français ; son épouse Claire est connue pour ses engagements féministes. Ensemble, ils ont un fils, étudiant dans une prestigieuse université américaine. Tout semble leur réussir. Mais une accusation de viol va faire vaciller cette parfaite construction sociale.


Le sexe et la tentation du saccage, le sexe et son impulsion sauvage sont au cœur de ce roman puissant dans lequel Karine Tuil interroge le monde contemporain, démonte la mécanique impitoyable de la machine judiciaire et nous confronte à nos propres peurs. Car qui est à l’abri de se retrouver un jour pris dans cet engrenage ?

Ce que j’en pense :

Trois jeunes stagiaires ont fait leur entrée à la Maison Blanche en 1995, l’une d’elle va entrer dans l’histoire et faire trembler les USA, bien-sûr il s’agit de Monica Lewinsky. La deuxième a eu plus de chance, elle a rejoint l’équipe d’Hillary et la troisième, celle qui nous intéresse, Claire Davis-Farel de père Américain et de mère Française s’en est mieux sortie, Clinton étant plus intéressé par les courbes voluptueuses de Monica. A quoi cela tient !!!

Claire, essayiste reconnue, a épousé Jean Farel, un homme de télévision, trente dans plus qu’elle, au moins, dans la toute-puissance, ses émissions politiques étant regardées pour tout un public de fans, les hommes politiques pressés de participer au show médiatique. Ils ont un fils, Alexandre, qui a grandi comme il a pu, avec des parents absent, un père hyper-exigeant qui lui demande toujours plus, violent, qui le rabaisse constamment. Alexandre, toujours premier de la classe, a fait des études supérieures brillantes, un grand avenir l’attend à Stanford puis un job dans les GAFAB.

Claire a fini par quitter son époux, au comportement sexuel débridé, il aime bien les stagiaires lui aussi… il a une double vie, toujours fidèle à Françoise, une femme de son âge pour une fois. Elle a rencontré le grand amour avec Adam Wizman, professeur de français dans une école juive qui a deux filles, traumatisées car elles étaient dans l’école juive où a eu lieu un carnage. Il est parti en Israël un an avec sa femme et ses filles, mais ne s’y est pas habitué. Au retour, sa femme est devenue pratiquante juive orthodoxe et s’enferme dans les rituels.

Et un jour, patatras, Adam propose à Alexandre d’emmener sa fille aînée, Mila, à une soirée, qui va dégénérer, avec alcool, drogue, paris stupides d’étudiants désœuvrés avides de sensation qui décident d’organiser un « pari » : coucher avec une des filles de la soirée, et ramener un sous-vêtement comme trophée ! évidemment ses copains lui désignent Mila !

Dans ce roman, Karine Tuil évoque plusieurs thèmes, la notion de viol, le consentement ou non de la victime qui a eu le courage de porter plainte et à qui on va demander des centaines de fois d’entre dans les détails : la police, le juge, les avocats… Chacun, la victime comme le violeur, ayant le droit d’être entendu et défendu, dans un procès le plus équitable possible, où toute la vie va être fouillée pour tenter d’expliquer un passage à l’acte chez un jeune homme jusque là sans problème (enfin c’est beaucoup plus compliqué, c’est ce qu’on découvre au fur et à mesure que la lecture avance.

Il y a ceux qui sont persuadés de la culpabilité, qui s’improvisent juges sur les réseaux sociaux et déversent leur haine, gratuitement. Il y a ceux qui prennent conscience qu’ils ne respectent pas assez les femmes, comme l’organisateur du jeu débile, mais il aura fallu « me-too » et « balance-ton-porc » pour qu’il en prenne conscience, et ceux qui ont toujours considéré les femmes comme des proies comme le père d’Alexandre, convaincu qu’il s’agit de trophée de chasse auquel a droit tout homme de pouvoir, avec des allusions au passage à Dominique Strauss-Kahn. Ou encore Donald Trump qui pense qu’il « faut attraper les femmes par la Ch » …

Un autre élément entre en ligne de compte, le côté politisé, avec les montées au créneau des jeunes femmes qui contestent aux femmes le droit de se plaindre, en faisant référence aux évènements de Cologne, lors du réveillon du trente-et-un décembre où beaucoup de viols ont été commis par des réfugiés : pour elles il s’agit d’islamophobie quand on accuse les réfugiés syriens et le droit des femmes passe après (sic). On n’est pas loin de « Génération offensée » de Caroline Fourest. Claire en fait les frais et se fait inonder d’insultes.

J’ai bien aimé la manière dont Karine Tuil aborde tous ces thèmes, sans faire la moindre impasse, y compris l’évocation du doute qui peut envahir la mère d’Alexandre sur la culpabilité de son fils et tout le questionnement qui peut en résulter: est-ce de sa faute? et ce qui fait l’originalité de ce roman, elle décide de se placer sur point de vue de l’agresseur et de son entourage, et non de la victime. Pour cela, elle a suivi des procès d’assises de violeurs pour mieux comprendre, car il n’y a pas, dit-elle de témoignages d’agresseurs.

Ce roman est très fort, bien écrit et je l’ai lu d’une traite, y compris les plaidoiries de chacun lors du procès. J’ai déjà lu « L’insouciance » de l’auteure que j’avais trouvé très puissant aussi et bien construit. Elle a très bien capté l’évolution de la société et ses travers. J’ai encore « L’invention de nos vies » en réserve dans ma bibliothèque.

Ce roman a reçu le prix interallié 2019 et le Goncourt des lycéens et comme la plupart du temps je suis d’accord avec le choix des lycéens. Je suis ravie de l’avoir lu à distance de la rentrée littéraire et de l’avalanche de chroniques publiées à l’époque donc sans a priori ni arrière-pensée.

9/10

L’auteure :

Karine Tuil est l’auteure de « L’invention de nos vies » et de « L’insouciance », traduits en plusieurs langues.

« Les choses humaines » est son onzième roman.

Extraits :

Farel – un homme au charisme irrésistible pour la jeune femme ambitieuse qu’elle était alors, doté en plus d’un sens de la répartie cinglant et dont les invités politiques disaient : « Quand Farel t’interviewe, tu es comme un oisillon entre les griffes d’un rapace »

Pendant vingt ans, ils avaient réussi à maintenir la connivence intellectuelle et l’estime amicale des vieux couples qui ont choisi de faire converger leurs intérêts autour de leur foyer érigé en rempart contre l’adversité, affirmant qu’ils étaient les meilleurs amis du monde, façon policée de cacher qu’ils n’avaient plus de rapports sexuels.

Elle savait l’attraction qu’exerçait le pouvoir médiatique, le risque de toute-puissance que suscitait la courtisanerie, et l’incapacité, pour certains – et c’était toujours les plus fragiles – d’y résister.

Elle (Claire) dénonçait ce déséquilibre, certaines féministes plaçant, selon elle, la défense des étrangers avant celle des femmes attaquées. Elle jugeait ce silence « coupable ». Tout en condamnant les amalgames, elle refusait de fermer les yeux sur les actes répréhensibles commis par ces hommes sur le territoire allemand. On devrait se taire parce que nous avons peur de voir l’extrême droite marquer des points ?

C’était l’attribut qu’il préférait dans la célébrité : l’assurance que rien n’est impossible pour celui dont l’image apparaissait sur un écran.

On la traitait d’islamophobe ; on lui reprochait son « féminisme blanc et bourgeois ». Elle avait un sentiment de malaise et d’immense gâchis, de forfaiture intellectuelle, comme si sa pensée avait été transformée, réduite, anéantie sous la puissance d’un nouveau tyran – les réseaux sociaux et leur processus ravageurs : l’indignation généralisée.

Ils découvraient la différence entre l’épreuve et le drame : la première était insupportable ; le second se produisait dans un fracas intérieur sans résolution possible – un chagrin durable et définitif.

Elle avait toujours été du côté des femmes dans la lutte contre les violences, du côté des victimes, mais à présent, elle cherchait avant tout à protéger son fils. Elle avait découvert la distorsion entre les discours engagés, humanistes, et les réalités de l’existence, l’impossible application des plus nobles idées quand les intérêts personnels mis en jeu annihilaient toute clairvoyance et engageaient tout ce qui constituait votre vie.

A quel moment s’était-elle fourvoyée ? Quand elle avait rencontré son mari et qu’elle avait compris qu’avec lui elle grimperait plus vit l’échelle sociale ? Quand elle avait eu son fils et qu’elle l’avait élevé comme un roi, l’enfermant dans une virilité agressive ? Pendant toute la période de l’instruction, elle avait vécu en repli, elle était restée enfermée chez elle pour ne pas avoir à donner son avis, mais au fond elle était dévastée.

Lu en mai 2020

Publié dans Littérature islandaise, Polars

« Dans l’ombre » de Arnaldur Indridason

Intermède polar aujourd’hui avec ce livre d’un de mes auteurs nordiques préférés :

Quatrième de couverture :  

La mort a été immédiate. Une balle dans la tête. Aucune trace de lutte n’a été relevée dans ce modeste appartement de Reykjavik. Le seul détail troublant est une croix gammée tracée sur le front de la victime. Très vite, en cet été 1941, les soupçons se portent sur les soldats étrangers venus contrer l’expansion nazie. Les enquêteurs Flovent et Thorson doivent agir avec prudence : malgré l’occupation alliée, l’ombre du Troisième Reich plane toujours au-dessus de l’Islande.

Ce que j’en pense :

Nous sommes en Islande, à Reykjavik, en été 1941. Un homme vient d’être retrouvé mort dans un appartement, le crâne explosé par une balle de gros calibre qui tendrait à faire penser à une arme appartenant aux militaires. Sur le front de la victime une croix gammée tracée avec le sang de la victime. Il s’agit de l’appartement de Felix Lunden donc dans un premier temps on pense qu’il s’agit de la victime.

L’enquête est menée par un policier islandais : Flovent auquel l’armée va adjoindre Thorson, un jeune homme de leur camp, un Islandais de l’Ouest, ainsi qu’on surnomme les personnes dont les parents islandais ont émigré au Canada ou aux USA par exemple qui parle très bien la langue même s’il parle bizarrement selon l’avis des gens du coin !

En fait, ce n’est pas aussi simple, le corps n’est pas celui de Felix mais d’un autre homme, représentant commercial comme lui, que sa compagne, Vera, avait quitté en son absence pour ouvrir une blanchisserie avec l’aide d’un militaire.

Ce roman, nous entraine, dans ce pays occupé d’abord par les Anglais, qui sont en train de laisser la place aux Américains, pour éviter que l’Allemagne nazie l’envahisse. Il y a peu de militants pronazis, ils ont été plus ou moins neutralisés, arrêtés et certains envoyés en Grande-Bretagne, mais certains sont encore là, tels Rudolf Lunden le père de Felix, médecin ayant tenté des expériences médicales pour prouver l’origine génétique de la délinquance et autrefois il a utilisé son fils pour arriver à ses fins, l’obligeant à devenir amis avec des élèves issus de milieu pauvre, avec alcoolisme, violences, emprisonnements…

On voyage ainsi dans les méandres des théories nazies fumeuses sur la pureté de la race, le déterminisme génétique de la délinquance, car ils pensaient au départ que les Islandais étaient des descendants des Vikings, donc des surhommes, alors que l’enquête ouvre d’autres possibilités, avec ces femmes qui tentaient à tout prix d’avoir une meilleure vie en se trouvant un compagnon anglais ou américain et si possible de l’épouser, dans ce qu’on appelait « la situation », occupation par les troupes anglaises puis américaines.

L’enquête est passionnante, car l’auteur nous promène au gré des pistes, des indices, sur les pas tantôt du policier Flovent, tantôt dans ceux de Thorson, alors que l’armée a tellement peur d’être reconnue responsable, qu’elle veut garder la mainmise sur ladite enquête.

J’ai retrouvé avec plaisir la plume d’Arnaldur Indridason dans ce premier tome passionnant de la « trilogie de l’ombre » et ce pays fascinant dont chaque livre de l’auteur me fait découvrir un pan de l’Histoire, trilogie que je vais bien-sûr continuer à découvrir, délaissant pour quelques temps le commissaire Erlendur, héros fétiche de l’auteur que j’ai découvert avec « La femme en vert » que j’ai beaucoup aimé et que depuis je suis régulièrement.

9/10

L’auteur :

On ne présente plus Arnaldur Indridason, né en 1961 à Rekjavik, et sa célèbre saga consacrée à l’inspecteur Erlendur, hanté par la mort de son frère lorsqu’ils étaient enfants, pas très heureux en ménage, dont la fille est toxicomane…

On lui doit, entre autres, « La cité des jarres », « La femme en vert » l’homme du lac » ….

Avec la trilogie des ombres on explore une autre face de l’Islande.

Extraits :

Si ce qu’ils affirment est vrai et si la piste les conduit jusqu’à l’armée, cela risque de poser problème, d’autant que tout le monde n’est pas franchement satisfait de notre présence ici. Gardez bien à l’esprit que nous ne voulons pas que ce regrettable évènement nous crée des problèmes. Nous en avons assez comme ça.

On y pratique des recherches en génétique et sur la sélection des espèces, certaines d’entre elles portent sur les criminels. Cette université (Iéna) est la meilleure d’Allemagne dans ce domaine. Les nazis semblent croire qu’il existe un terrain génétique propre à la délinquance et ils ont engagé des travaux de grande envergure pour prouver leur théorie.

Rudolf semblait l’avoir abandonnée au milieu de la lecture d’un article concernant l’origine des Islandais. L’auteur développait la théorie selon laquelle ces derniers descendaient d’une peuplade baptisée les Hérudes, qui était originaire du pourtour de la mer No. ire et était montée vers le nord de l’Europe à la faveur des grandes migrations.

Felix est parfois odieux. Il n’a pas tardé à acquérir un certain ascendant sur ces garçons qui lui obéissaient dans tous les domaines. Il profitait de cette supériorité pour les commander. Il savait parfaitement que son père les avaient pris comme cobayes parce qu’ils venaient de familles à problèmes et il s’en prenait aux plus faibles. Aux plus malheureux. Ce qui ne l’empêchait pas d’imposer aussi sa volonté aux plus forts.

Selon lui, (Hans Lunden) si les ancêtres des Islandais avaient vécu aujourd’hui, ils auraient été des surhommes doublés de génies militaires et il rêvait de les ressusciter. Il menait des études anthropologiques sur la race nordique dans un institut fondé par Himmler à Berlin. Cet institut s’appelle « Héritage ancestral »…

Lu en mai 2020

Publié dans Peinture

« Il y a un seul amour » de Santiago H. Amigorena

Continuant mon exploration de la collection « une nuit au musée », je vous propose aujourd’hui :

Résumé de l’éditeur :

Il y a un seul amour.


Ou plutôt, n’y a-t-il qu’un seul amour ? Parle-t-on du même amour pour une œuvre ou pour l’être aimé ? Qu’en est-il de notre amour ? semble adresser Amigorena à celle qu’il aime et qui ne sera pas auprès de lui cette nuit. N’a-t-il pas déjà écrit tout au long de sa vie sur des musées, des expositions, des peintures ? Oui, cette promenade nocturne au musée Picasso sera donc une tentative de s’extraire de l’amour, de prendre la distance nécessaire pour tenter d’y mettre des mots.


Justement les mots, il les dépose, les juxtapose et joue avec. Au cœur du musée endormi, les interrogations deviennent des affirmations, les affirmations des interrogations. Tenant résolument le fil de l’amour, Amigorena attend, dans le sommeil et les rêves, que les œuvres le guident et lui apportent quelques réponses. Dans cette nuit de solitude forcée, où s’invitent Picasso, Giacometti ou encore Vermeer et Bataille, il explore avec pudeur et profondeur le sentiment amoureux, l’écriture, les œuvres, et ce qui inextricablement les lie. 

Ce que j’en pense :

Renouant avec la série « Une nuit au musée » que j’ai découverte avec Lydie Salvayre et puis récemment Léonor de Recondo, j’ai eu envie de continuer l’aventure.

Santiago H. Amigorena nous invite à partager sa nuit au musée Picasso pour l’exposition Picasso-Giacometti où il va arpenter les couloirs du musée et tenter de dormir sur un lit de camp le reste de la nuit. Il choisit en fait, alors qu’il a l’habitude de parler d’art dans ses livres, un exercice de style particulier : écrire une lettre d’amour à sa compagne.

en fait, rien n’est simple car il est avant tout préoccupé par son histoire d’amour, l’angoisse de la séparation et le fait de passer une nuit loin d’elle est quasiment une torture. Il a emporté avec lui un livre de Bataille, « L’expérience intérieure », qu’il a lu il y a déjà longtemps mais qu’elle est en train de lire, comme une continuité entre leurs sentiments et pensées réciproques.

En fait, il va nous parler très peu de Picasso et Giacometti, contrairement à ce que l’on pouvait attendre mais surtout de son amour, des affres de cet amour, de la difficulté de l’exprimer, de ses doutes, de ses maladresses.

L’auteur évoque les peintres qu’il aime, son amour pour Vermeer depuis l’enfance : « la jeune fille à la perle », ou « La laitière » avec le lait qui coule à l’infini, hors du temps…Ou encore « La vue de Delft », on croise aussi Balthus, qui l’inspire, il aimerait se fondre dans un de ses tableaux.

Santiago H. Amigorena alterne les citations de Bataille et la lettre qu’il voudrait envoyer à son amour, parfois, il alterne tellement qu’il faut vérifier si c’est lui ou si c’est Bataille qui parle, et on se rend bien compte que son esprit est torturé.

A un moment, quand même, il lâche un peu prise, après s’être battu contre l’insomnie, et Picasso vient le chercher pour visiter l’exposition et jeter un regard critique sur ses propres toiles, et on a un dialogue qui se poursuit avec l’intervention de Giacometti qui surnomme Picasso « le Genou-qui-peint ». Ceci est assez savoureux mais il faut avoir parcouru plus de la moitié du livre pour arriver à cette rencontre.

Certes j’ai aimé les oppositions entre « Les Baigneurs » de Picasso et « Les soldats » de Giacometti, mais j’ai été un peu déçue, je m’attendais à voyager davantage dans l’œuvre des deux artistes que dans les tourments de l’auteur. Par contre, il peut devenir lyrique lorsqu’il évoque Vermeer que j’aime énormément ou Edward Hopper qui me fascine également.

Plus loin à l’étage, j’ai retrouvé ces Baigneurs que Picasso, tels des soldats chinois, a bâtis plus que sculptés, immense armée de bronze aussi solide que les Soldats, la forêt de fantassins de Giacometti qui lui faisait face pendant l’exposition, est fragile. J’ai regardé les Baigneurs. J’ai regardé les Soldats. Les guerriers de Picasso étaient aussi féroces que les fantassins de Giacometti sont à jamais timides, craintifs, effarouchés.

J’aime beaucoup la manière dont il parle, non seulement de l’art en général, mais surtout de la littérature, des mots, de la langue auxquels il rend un véritable hommage au fil des pages…

Le mot est ce qui reste, dans la langue, de cet instant qui précède le poème et qui ne demande pas à être écrit.

Je n’ai pas pu m’empêcher de comparer avec « La leçon de ténèbres » de Léonor de Recondo qui m’avait permis de mieux connaître El Greco qui était omniprésent dans le livre et qu’elle avait suivi aussi bien dans le musée que dans sa maison…

J’ai encore d’autre auteurs de cette collection à découvrir, notamment Kamel Daoud avec  « Le peintre dévorant la femme ».

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Stock qui m’ont permis de découvrir ce livre et de connaître un peu plus son auteur.

#Ilyaunseulamour #NetGalleyFrance

7/10

Extraits :

L’amour a-t-il une histoire ? Peut-il être étudié, annoté, disséqué ? L’amour est-il une suite d’événements qui peuvent former un récit, une chronique ? Peut-on rendre compte de l’amour ? Peut-on en faire le compte rendu ?

Peut-on apprendre à aimer ? L’amour est-il physique ou métaphysique ? L’amour est-il une affaire de larmes ou de joie ? une affaire de caresses ou de coups ? une affaire de corps – ou de mots ?

Ce soir où l’amour de la peinture allait tenter d’apaiser l’amour de t’aimer.

Surveillé par deux statues de Giacometti – une grande Femme assise située au-dessus de ma tête et un grand Marcheur sombre debout face à moi –, j’allais pouvoir écrire sur un minuscule bureau ou dormir dans un sac de couchage étendu sur un lit de camp.

J’avais marché, marché, marché, et marché encore, mais mon corps ne désirait qu’une seule chose : revenir vers la douceur perdue de ton corps, de tes mots, de ton regard – ton regard aussi profond que la nuit et aussi doux que la pluie.

J’ai parcouru les salles, encore et encore. J’ai profité à outrance de mon privilège. Mais plus j’observais les œuvres, plus elles m’échappaient : visiteur cupide du musée dépeuplé, j’étais là, et j’étais absent, absolument absent. Je voulais voir et mon désir, ma volonté de voir aveuglaient mon regard.

J’avais peur comme si t’abandonner un soir c’était toujours, aussi, comme tu le sens à chaque fois, comme tu me l’as si souvent reproché, le signe prémonitoire d’un abandon total.

J’ai autant écrit sur la peinture que j’ai tu, dans mon écriture, l’influence de la musique. La peinture m’a toujours semblé, instinctivement, plus proche de ce que je cherche en écrivant : un espace plutôt qu’un temps, une terre plutôt qu’un air – plutôt qu’un fleuve un océan.

La mémoire est toujours une œuvre d’art.

Il n’était que neuf ou dix heures du soir, la nuit au musée commençait à peine, et une certitude me sautait déjà aux yeux : pleines de lumière, les œuvres de Picasso s’endorment lorsque le jour finit ; Giacometti, en revanche, n’a fait que des monstres débordants d’humanité qui – comme toi, mon amour – s’éveillent dans la nuit.

Je sais, et je crois que tu le sais aussi : il est des moments de ma vie où, si je n’avais pas écrit, j’aurais eu la faiblesse – ou la force – de me tuer.

Le mot n’est pas la parole. La parole lance, distribue. Le mot tait, revient vers soi. La parole évoque le bavardage incessant des cigales ; le mot, le silence assourdissant du regard mélancolique d’une vache. La parole est multiple, finie parce qu’elle est infinie. Le mot est unique, inépuisable.

Vermeer. A-t-on le droit d’encore parler de Vermeer ? Son silence intempestif et atemporel, le seul de toute la peinture occidentale qui ait hérité la douceur de celui de Bellini et la puissance de celui de Piero, n’a-t-il pas déjà eu sa farandole de louanges ?

Cette manière de s’adresser à nous comme si nous étions des amis d’enfance, cette manière de nous parler si simplement pour nous dire des choses si complexes, fait de Vermeer l’un des peintres les plus mystérieux de la peinture occidentale.

J’ai décidé de dormir comme si dormir pouvait se décider, comme si éteindre l’esprit était une décision de l’esprit, comme si plonger dans cet état où nous ne sommes plus nous-mêmes, où nous ne sommes plus personne, était une décision qu’on pouvait prendre en étant soi-même.

Le rêve avait duré une éternité. Une éternité dans un instant infime, comme durent tous les rêves – ceux que nous faisons endormis, aussi bien que ceux que nous faisons éveillés.

Il n’y a qu’une grandeur : celle du partage. Seuls nous ne sommes rien. Nous ne sommes que des pas qui s’éloignent dans la nuit. Non, même pas des pas : des pieds dissociés qui s’en vont chacun dans un sens, et qui sombrent dans l’abîme obscur du silence.

Souvent, j’ai confondu l’amour des êtres et l’amour des œuvres, puisque leur but ultime, à tous deux, croyais-je, n’était que de me permettre de bâtir l’illusion de mon œuvre.

Ce ne sont pas les choses qu’on doit renouveler : c’est notre regard.

Lu en mai 2020

Publié dans Non classé

« Génération offensée » de Caroline Fourest

Place à la réflexion aujourd’hui avec :

Résumé de l’éditeur :

« C’est l’histoire de petits lynchages ordinaires, qui finissent par envahir notre intimité, assigner nos identités, et censurer nos échanges démocratiques.  Une peste de la sensibilité. Chaque jour, un groupe, une minorité, un individu érigé en représentant d’une cause, exige, menace, et fait plier.

Au Canada, des étudiants exigent la suppression d’un cours de yoga pour ne pas risquer de « s’approprier » la culture indienne. Aux États-Unis, la chasse aux sorcières traque les menus asiatiques dans les cantines et l’enseignement des grandes œuvres classiques, jugées choquantes et normatives, de Flaubert à Dostoïevski. Des étudiants s’offusquent à la moindre contradiction, qu’ils considèrent comme des « micros-agressions », au point d’exiger des « safe space ». Où l’on apprend en réalité à fuir l’altérité et le débat.


Selon l’origine géographique ou sociale, selon le genre et la couleur de peau, selon son histoire personnelle, la parole est confisquée. Une intimidation qui va jusqu’à la suppression d’aides à la création et au renvoi de professeurs. La France croyait résister à cette injonction, mais là aussi, des groupes tentent d’interdire des expositions ou des pièces de théâtre… souvent antiracistes ! La police de la culture tourne à la police de la pensée.  Le procès en « offense » s’est ainsi répandu de façon fulgurante. « L’appropriation culturelle » est le nouveau blasphème qui ne connaît qu’une religion : celle des « origines ». » C. F.

Sans jamais vouloir revenir à l’ancien temps, Caroline Fourest trace ici une voie authentiquement féministe et antiraciste, universaliste, qui permet de distinguer le pillage de l’hommage culturel.

Ce que j’en pense :

On découvre dans ce livre jusqu’où on peut aller au nom de l’antiracisme, de l’intolérance avec beaucoup d’exemples à la clé :

Par exemple, cette mère de famille qui se retrouve agonie d’injure pour avoir organiser un anniversaire japonisant pour sa fille ! inutile de préciser que les copines avaient adoré porter des kimonos et se maquiller en geishas !

L’auteure qualifie l’appropriation culturelle de nouveau blasphème. Il est devenu intolérable qu’une femme blanche aborde dans une BD le racisme contre les Noirs ou Madona dans son clip « like a prayer » se déhanchant façon Gospel ou encore que la chanteuse blanche, Katy Perry, ose se présenter au public, coiffée de tresses africaines, et qui a dû s’excuser …

 La chanteuse s’est presque flagellée en direct pour avoir osé porter des tresse malgré ses « privilèges de femme blanche »

Camilla Jordana s’est vue attaquée car elle arborait des dreadlocks à la soirée de Césars, mais elle, elle a refusé de s’excuser.

Caroline Fourest explique la différence entre appropriation intellectuelle et appropriation culturelle, on n’est plus dans le pillage des œuvres au temps de la colonisation.

En gros, on arrive à cette idée : seul un Noir peut comprendre le racisme ou encore, seul un Noir peut interpréter au théâtre au cinéma un Noir, un Blanc, un Blanc, une lesbienne, le rôle d’une lesbienne, idem si on est transgenre ou tant d’autres possibilités ce qui laisse pantois. On va vite être à cours d’idée au cinéma ou dans les conférences comme cela se passe déjà aux USA ou au Canada où les professeurs sont obligés de se censurer et risquent leur poste à tout moment.

On vit dans une époque où règne la victimisation : au lieu d’agir, on préfère se sentir offensé pour tout et n’importe quoi au lieu de chercher à trouver des solutions. On est loin de l’esprit de mai 68, de l’art de la discussion, du débat d’idées, on condamne et à l’heure des réseaux sociaux et clic décérébré et intempestif, faire le buzz est tellement plus simple que réfléchir par soi-même.

Je voudrais en profiter pour rappeler cette citation apocryphe de Voltaire :

 Je ne suis avec ce que vous dîtes, mais je me battrais jusqu’à la mort pour que vous ayez le droit de le dire.

J’ai beaucoup aimé cet essai, car Caroline Fourest a fourni un travail important, étayé, elle fournit des preuves pour chaque sujet abordé. J’avais peur de me sentir un peu dépassée en le lisant en période de confinement mais il se lit très bien et son argumentation me plaît. J’ai toujours beaucoup de mal à rédiger une chronique sur un essai, je compte sur votre indulgence!

Heureusement, on n’en est pas encore là en France mais depuis Charly Hebdo, on flippe un peu quand même et on sent que cela va nous tomber sur la tête très prochainement. J’aurais pu dire encore beaucoup de choses sur ce livre foisonnant d’idées et de réflexions mais ne divulgâchons pas, comme disent nos amis canadiens. Le titre est excellent et le sous-titre l’est tout autant.

Je suis Caroline Fourest depuis pas mal de temps, lorsqu’elle est invitée aux débats (28 minutes par exemple sur ARTE) et au départ elle me hérissait un peu car je la trouvais trop catégorique, mais ses mises en garde contre l’extrême droite et ses dangers, la montée des populismes, sa lutte courageuse vis-à-vis de Tarik Ramadan m’a permis de l’apprécier davantage et je vous invite vivement à lire cet essai.

Un immense merci à NetGalley et aux éditions Grasset qui m’ont fait confiance en me confiant cette lecture.

❤️ ❤️ ❤️ ❤️

L’auteure :

Caroline Fourest, née le 19 septembre 1975 à Aix-en-Provence, est une journaliste, essayiste et réalisatrice française.

Elle tient une chronique « Sans détour » tous les samedis dans Le Monde, ainsi qu’une « Carte blanche » tous les vendredis à 7h26 sur France Culture.

Elle enseigne sur « Multiculturalisme et universalisme » à Sciences-Po Paris. Et siège au Conseil de la Fondation Anne Lindh pour le dialogue entre les cultures (Euro-Med)

https://carolinefourest.wordpress.com/

Extraits :

En mai 1968, la jeunesse rêvait d’un monde où il serait « interdit d’interdire ». La nouvelle génération ne songe qu’à censurer ce qui la froisse ou l’  « offense ».

Jadis, la censure venait de la droite conservatrice et moraliste. Désormais, elle surgit de la gauche. Ou plutôt d’une certaine gauche, moraliste et identitaire.

Si encore, elle hurlait contre de vrais dangers, l’extrême droite et la remontée du désir de domination culturelle ! Mais non. Elle polémique pour rien, tempête et s’emporte contre des stars, des œuvres et des artistes.

 Si bien que nous vivons dans un monde furieusement paradoxal, où la liberté de haïr n’a jamais été si débridée sur les réseaux sociaux, mais où celle de parler et de penser n’a jamais été si surveillée dans la vie réelle.

Hier, les minoritaires se battaient ensemble contre les inégalités et la domination patriarcale. Aujourd’hui, ils se battent pour savoir si le féminisme est « blanc » ou « noir ».

Ici, la crainte est qu’une dessinatrice blanche puisse signer un album contre le racisme anti-Noirs. Comme si sa couleur de peau lui interdisait de toucher au sujet.

».

Inspirée par sa réflexion professionnelle sur le copyright, sa définition s’éloigne du cercle précis tracé par Oxford. Selon elle, l’appropriation culturelle désigne le fait de « s’emparer de la propriété intellectuelle, du savoir traditionnel, des expressions culturelles, des artefacts de la culture d’un autre sans sa permission ». Mine de rien, en quelques mots, nous avons perdu l’intention de « dominer » ou « d’exploiter ». Ce qui est pourtant crucial.

Dans un tout autre registre, suivant cette logique, les dessinateurs athées de Charlie Hebdo n’ont pas le droit de représenter Mahomet, sans commettre le double péché de blasphème et d’« appropriation culturelle ».

Sans les Stones, le blues n’aurait jamais franchi les portes du ghetto. Dans quel monde vivrions-nous si le blues était considéré comme une « musique noire » et ne passait que sur des radios « noires » ? À quoi ressemblerait la pop si Madonna ne s’était pas inspirée du Voguing – ce mouvement issu du ghetto gay et latino – ou du gospel ? Si elle écoutait les critiques et limitait son inspiration ?

Décidément, il ne fait bon aimer la culture des autres quand vous êtes Blanc.

La suite de l’entretien est encore plus consternante. D’une voix chevrotante, Katy Perry explique le plus sérieusement du monde que la couleur de son épiderme l’empêche de s’identifier à une femme noire portant des tresses : « Je ne pourrai jamais comprendre ce que cela représente, à cause de qui je suis. Mais je peux essayer de m’éduquer. » Une demande de rééducation approuvée par l’activiste de Black Lives Matter qui la confesse.

Le combat contre la haine de soi est certainement plus urgent que de se battre contre l’amour des autres.

Sur l’échelle de Richter des épidermes douillets, les drames semblent tous avoir la même gravité, qu’il s’agisse d’un génocide ou d’une coupe de cheveux. Le plus terrifiant reste cette phobie du mélange culturel. Considérer comme « extrêmement violent » le fait de pouvoir « entrer » et « sortir » d’une culture. Comme s’il s’agissait d’un viol. Et non d’un métissage.

La création des uns n’empêche pas celle des autres. Pourtant, ces activistes préfèrent interdire que créer à leur tour. Un droit qu’ils pensent tenir de leur idée génétique, jugée supérieure en raison des souffrances de leurs ancêtres. Ces souffrances subies par d’autres leur permettent d’opprimer autrui.

C’est la force d’une œuvre. Vous faire sortir de vous-même, pour vous mettre à la place de l’autre. Un voyage qui échappe totalement aux littéralistes de l’identité.

Lu en mai 2020

Publié dans Littérature française

« Le ghetto intérieur » de Santiago H. Amigorena

Je vous parle aujourd’hui d’un livre, peu épais, 191 pages au compteur, mais d’une telle intensité qu’il m’a fallu attendre quelques jours pour écrire ma chronique :

Quatrième de couverture :

Vicente Rosenberg est arrivé en Argentine en 1928. Il a rencontré Rosita Szapire cinq ans plus tard. Vicente et Rosita se sont aimés et ont eu trois enfants. Mais lorsque Vicente a su que sa mère allait mourir dans le ghetto de Varsovie,il a décidé de se taire.


Ce roman raconte l’histoire de ce silence — qui est devenu le sien.

Ce que j’en pense :

J’ai eu très envie de lire ce roman dès sa parution, (rentrée littéraire 2019) je l’ai acheté et il m’a fait de l’œil sur une étagère de ma bibliothèque, bien en évidence, en bonne compagnie certes, entouré par « les choses humaines » de Karine Tuil et « Ceux qui partent » de Jeanne Benameur. Seulement voilà, ce n’était pas encore le moment opportun. Et puis j’ai voulu lire « Un seul amour », la nuit au musée de l’auteur, alors il fallait que je le connaisse un peu mieux.

Vicente Rosenberg a fui la Pologne, direction l’Argentine, en 1928. Il voulait s’éloigner de sa famille, sa mère en particulier mais aussi son grand frère médecin et sa grande sœur communiste convaincue. Il est parti avec un ami Ariel qu’il a connu à Varsovie, à l’armée et Sammy dont ils ont fait la connaissance sur le bateau.

L’histoire commence en septembre 1940, les trois amis discutent au Tortoni, café qui est leur point de ralliement, quand le travail est fini.

Vicente est marié, avec Rosita Szapire, ils ont trois enfants, il travaille comme marchand de meubles dans un magasin de son beau-père qui fabrique lui-même ces meubles. Tout va bien, ils sont heureux, mais en Europe les nazis règnent en maîtres absolus. De temps en temps, Vicente reçoit une lettre de sa mère. Il a bien tenté, mollement, de la faire venir chez lui, mais n’a pas insisté quand elle a dit qu’elle préférait rester à Varsovie.

Peu à peu le ton des lettres change, les Juifs sont regroupés dans le ghetto de Varsovie, enfermés derrière un mur. Sa mère se réjouit (se rassure plutôt) car ils ont pu rester dans leur appartement situé au cœur du ghetto, et la vie semble continuer. Peu à peu, l’étau se resserre, ils sont de plus en plus nombreux, les nazis ont trouvé la solution, en plus de tirer dans le tas, le plus simple est de les affamer : ils doivent vivre avec 180 calories par jour, le cinquième des besoins élémentaires. Le grand frère de Vicente continue à soigner les autres, gratuitement bien sûr, car ils sont obligés de vendre tout ce qu’ils ont pour acheter ce ma nourriture.

La vie continue à Buenos Aires, le magasin marche bien mais la culpabilité s’installe, et Vicente s’enferme dans le silence, ne plus voir, ne plus entendre, ne plus parler au grand désespoir de Rosita. Il est dans le déni, certes, mais comment pouvait-on imaginer ce qui se passait réellement dans le ghetto, puis la déportation, les camps de travail « la solution finale » ? les journaux évoquaient parfois des évènements en Europe, mais chacun préférait rester dans l’ignorance.

On aurait pu penser que Vicente parle avec sa femme, dont la famille a fui les pogroms en 1905, mais personne n’en parle, donc impossible de mettre des mots et de partager.

On voit sombrer Vicente dans la mélancolie la plus noire, enfermé dans sa forteresse intérieure, il s’éloigne de tout le monde, refusant de partager sa douleur. Il fait un cauchemar récurent où un mur l’emprisonne de plus en plus… Il se punit sans arrêt pour ce qu’il n’a pas fait, se demande qui il est vraiment : Argentin, Polonais, Juif ?

Santiago H. Amigorena calque son récit sur l’évolution des évènements en Europe sous le joug nazi, à la lumière de ce que l’on sait actuellement, évoquant la difficulté à mettre un nom sur l’innommable : génocide ? holocauste ? Shoah ?  

L’écriture est belle, avec des répétitions qui scandent la montée en puissance de la souffrance et de la culpabilité : je sais, je ne sais pas, je ne veux pas savoir… comme on récite un mantra, exercice de style qui illustre très bien le sujet qu’il traite.

C’est le petit-fils de Vicente qui raconte l’histoire, procédé intéressant, car il vient en sorte témoigner de ce qui s’est passé dans cette famille.

J’ai beaucoup aimé ce roman, c’est presque un coup de cœur d’ailleurs, presque, parce que parfois on a du mal à rester en empathie avec Vicente, sans être tenter de le juger : la même interrogation toujours : qu’est ce que j’aurais fait à sa place ? « on ne saura jamais ce qu’on a dans nos ventres » comme le chante si bien Jean-Jacques Goldman, on aimerait être un héros, un résistant qui n’a pas plié sous le joug nazi et puis c’est si facile de refaire l’histoire quand on a tous les éléments en mains.

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L’auteur :

Né à Buenos Aires en 1962, Santiago H. Amigorena est un réalisateur, scénariste, producteur et écrivain argentin vivant en France.

Il se lance très tôt dans l’écriture. Il a écrit une trentaine de scénarios pour le cinéma dont notamment « Le Péril jeune » de Cédric Klapisch et « Les gens normaux n’ont rien d’exceptionnel » de Laurence Ferreira Barbos.
Il écrit aussi des articles pour La Lettre du cinéma et Les Cahiers du cinéma.

C’est en 1997 que Santiago H. Amigorena rencontre Paul Otchakovsky-Laurens qui décide de publier son premier roman « Une enfance laconique » aux Editions POL.

Il écrit, depuis vingt-cinq ans, un projet littéraire qu’il a nommé, pour lui-même, « Le Dernier Livre ». Ce projet comporte six parties qui couvrent chacune six années de la vie du narrateur.

Extraits :

C’est ce qu’on fait depuis la nuit des temps, non ? On aime nos parents, puis on les trouve chiants, puis on part ailleurs… C’est peut-être ça être juif…

A la différence de Vicente, dont la mère et le frère étaient encore en Pologne, Sammy avait fui le Vieux Continent avec toute sa famille et Ariel avait réussi, trois ans plus tôt, en 1937, à convaincre ses parents et sa sœur de venir le rejoindre à Buenos Aires.

Rosita et Vicente étaient très différents, mais il y avait une chose en quoi ils se ressemblaient terriblement : une incertaine fragilité, pâle et silencieuse, qui trahissait le fait d’avoir été beaucoup aimé lorsqu’ils étaient enfants. Cette ressemblance faisait d’eux un couple amoureux et fraternel à la fois.

Comme tous les Juifs, Vicente avait pensé qu’il était beaucoup de choses jusqu’à ce les nazis lui démontrent que ce qui le définissait était une seule chose : être juif.

L’une des choses les plus terribles de l’antisémitisme est de ne pas permettre à certains hommes et à certaines femmes de cesser de se penser comme juifs, c’est de les confiner dans cette identité au-delà de leur volonté – c’est de décider, définitivement, qui ils sont.

… il ignorait, également, malgré ce que lui avait écrit sa mère, les véritables conditions de vie dans le ghetto de Varsovie. Il ignorait que dans le ghetto les nazis tuaient les Juifs, « simplement » si on peut dire, en laissant se propager des épidémies de typhus et de tuberculose et en les affamant.

Pourquoi je ne lui ai jamais dit à quel point j’ai aussi été soulagé de m’éloigner de ma mère, de mon grand frère, de ma grande sœur ? Pourquoi je ne lui ai jamais dit que parfois je voulais sauver ma mère—mais que parfois je ne le voulais pas ? Et elle, pourquoi n’as-t-elle jamais éprouvé le besoin de me raconter comment sa mère et son père avaient fui les pogroms ? Pourquoi, depuis qu’on se connaît, nous n’avons jamais eu besoin de parler du passé ?

Vicente s’était-il douté de la sinistre immensité de ce qui se passait en Europe ? Avait-il su ce qui menaçait vraiment son frère et sa mère au-delà de la misérable vie, et de la misérable mort, du ghetto ? Non. Malgré les lettres de sa mère, comme la plupart des Juifs dans le monde, Vicente n’avait pas pu imaginer ce qu’il allait savoir plus tard.

Se taire. Oui, se taire. Ne plus savoir ce que parler veut dire. Ce que dire veut dire. Ce qu’un mot désigne, ce qu’un nom nomme. Oublier que les mots, parfois, forment des phrases.

Marcher seul a toujours permis aux hommes de se taire – et de penser. Vicente, pourtant, marchait uniquement pour que le silence accompagne ses pas.

Après cette dernière lettre, tout avait changé. Après cette dernière lettre, Vicente ne voulait plus qu’ignorer. Tout ignorer. Absolument, brutalement tout ignoré. Il voulait apprendre ce qu’est l’ignorance la plus extrême. Il voulait vivre dans l’obscurité. Il voulait non seulement ne pas savoir, mais plus encore : il voulait ne plus savoir. Ne plus rien savoir. Même pas ce qu’il savait déjà. Il voulait ne plus rien savoir de ce qui était déjà arrivé ni de ce qui pourrait arriver dans l’avenir. Ni à sa mère, ni à son frère – ni à sa femme, ni à ses enfants, ni à lui-même.

Il était devenu un fugitif, un traître. Un lâche. Il était devenu celui qui n’était pas là où il aurait dû être, celui qui vivait alors que les siens mourraient. Et à partir de ce moment-là, il a préféré vivre comme un fantôme, silencieux et solitaire.

Lu en mai 2019

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« Les nouveaux prophètes » : Åsa Larsonn

Après avoir voyagé aux USA en pleine épidémie de SIDA, et avant de me plonger dans « Génération offensée » essai de Caroline Fourest, je propose un intermède polar aujourd’hui avec ce livre :

Résumé de l’éditeur :

Dans la petite ville minière de Kiruna, en Laponie, Viktor Strandgård, celui que l’on surnomme « le pèlerin du paradis » pour avoir miraculeusement survécu à un grave accident, est retrouvé mort dans le temple de cristal, où il officiait. Qui a pu assassiner, aussi sauvagement et avec un tel acharnement, cet éminent membre de l’Église de la Force originelle ? Sollicitée par son amie d’enfance, Sanna, la sœur de la victime, Rebecka Martinsson, avocate fiscaliste à Stockholm, va mener l’enquête. Menacée par les disciples de la communauté, la jeune femme se met rapidement en danger…

Avec cette première enquête de Rebecka Martinsson, la star du polar scandinave fait preuve d’une remarquable maîtrise du genre et d’un grand sens de l’intrigue policière.

PRIX DU PREMIER ROMAN POLICIER SUÉDOIS.

Ce que j’en pense :

Dans la ville de Kiruna, Viktor Strandgård, alias « Le pèlerin du paradis » car il a eu une révélation divine après un accident et s’est consacré depuis à Dieu, dans une Église réunifiée, l’Église de la Force Originelle, rassemblement de trois Églises préexistantes a donc été assassiné de manière très violente : un coup sur l’arrière du crâne, puis multiples coups de couteau, puis énucléation et pour finir les mains tranchées (une seule a été retrouvée pas très loin du corps) l’arme a disparu.

Sa sœur Sanna appelle une ancienne amie Rebecka Martinson qui travaille dans un cabinet d’avocats fiscalistes, car c’est elle qui a trouvé le corps. Bonne pâte, Rebecka se rend sur place, au grand dam de son patron, alors qu’elle sait très bien que Sanna manipule tout le monde et qu’elle-même a dû fuir la communauté religieuse il y a quelques années.

Sur place l’enquête est menée par Anna-Maria Bella, et son coéquipier Sven-Erik sous la férule d’un substitut du procureur carriériste, misogyne phallocrate…

On va ainsi plonger dans ce qui est en fait une secte pure et dure : des « prêtres » qui attirent et manipulent des personnes fragiles, qui détournent de l’argent cela s’apparente plutôt à une secte, qui ont des relations sexuelles avec des gamines sous influence, et font pression pour qu’elles n’avortent pas car c’est un crime… Voilà ce qui se passe à l’Église de la Force originelle.

Évidemment quand la police veut interroger les prêtres, c’est l’omerta ! dans le temple (une construction de cristal qui en met plein la vue, errent toutes sortes de gens, notamment un homme toujours en train de parler tout seul, la bible à la main ; il s’agit de Curt Bäckström qui entend Dieu lui parler, comme il « entend des voix sortir des appareils éteints » : radio, téléphone, télé, le réfrigérateur, ou le micro-ondes … on est loin de l’électrosensibilité, on est dans le délire.

J’ai choisi ce polar car j’apprécie beaucoup les polars nordiques, mais celui-ci ne m’a guère plu : les déviances des personnes de la secte, aussi bien les pseudo-prêtres que leurs épouses, d’une part, mais surtout la violence « des êtres humains » notamment une scène de brutalité envers une chienne m’a révulsée ! que les hommes se trucident entre eux, s’ils le veulent, je m’en contrefiche, mais qu’on s’en prenne à des animaux je ne supporte pas.

J’ai d’ailleurs failli lâcher le livre à ce moment-là, mais la curiosité l’a emporté : connaître l’identité du coupable.

Il y a vraiment trop d’illuminés dans cette histoire, et même si le duo de flics et Rebecka sont très sympathiques, mais le principe d’une enquête menée par une avocate me laisse sur la réserve, même si elle collabore avec la police, donc je n’ai pas été emballée. On devrait retrouver Rebecka dans d’autres aventures et Asa Larsson a écrit d’autres polars, mais je n’ai pas très envie de la découvrir davantage. Peut-être, lui laisserai-je une chance avec « Le sang versé » qui a reçu beaucoup d’éloges. Je préfère vraiment Indridason et Adler-Olsen.

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Le Livre de Poche qui m’ont permis de découvrir ce roman et son auteure.

#LesNouveauxprophètes #NetGalleyFrance

5-6/10

L’auteure :

Née à Upsalla, en Suède en 1966, Åsa Larsson est une avocate et romancière, auteur de roman policier.

Elle a écrit une série de cinq romans policiers qui mettent en scène Rebecka Martinsson, une jeune femme qui a grandi à Kiruna, étudié à Uppsala pour devenir avocate, puis a trouvé un poste d’assistante dans un cabinet d’avocats de Stockholm, spécialisé dans le droit fiscal.

Son premier roman « Horreur boréale » adapté au cinéma a connu un grand succès en Suède. Le deuxième « Le sang versé » a reçu le prix du meilleur roman policier suédois.

Extraits :

Car en vérité, allongé là, il (Viktor Strandgård) est beau comme une icône. Le sang d’un rouge sombre nimbe sa longue chevelure aussi blonde que celle de Sainte Lucie. Il ne sent plus ses jambes. Il s’endort. Il n’a pas mal.

C’est le boulot, songea-t-elle, je travaille trop. C’est pour ça que, la nuit, mes pensées tournent dans ma tête comme un hamster dans sa roue.

Elle était aussi large que haute. Grotesque. Le résultat inévitable de plusieurs générations de consanguinité dans les petites communautés lapones. (Dixit le substitut du procureur Carl von Post à propos d’Anna-Maria Bella flic enceinte jusqu’au yeux)

Dieu a appelé ce garçon avec beaucoup de force et il a tout abandonné dès le jour où il l’a entendu. Il a arrêté le lycée et la musique et à consacré sa vie à la prédication et à la prière.

C’est fou comme tout le monde s’aime dans le coin. Ils mentent, trahissent et sont prêts à s’entredévorer pour le petit-déjeuner tellement ils s’aiment, songea Rebecka.

Mais elle ne craint rien parce que Dieu la tient bien. Il ne la laissera pas tomber. Sanna a confiance. Elle ne tombera pas.

La dame derrière la caisse lui souriait, mais il avait depuis longtemps le don de voir l’âme des gens et, lorsqu’elle lui avait rendu la monnaie, il l’avait vue se transformer sous ses yeux. Ses dents étaient devenues jaunes, ses yeux s’étaient révulsés dans leurs orbites et ils avaient pris l’apparence du verre dépoli. Les ongles rouges, au bout des doigts qui tenaient les pièces, s’étaient allongés et transformés en griffes crochues…

Lu en mai 2020

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« Les optimistes » de Rebecca Makkai

Je vous parle aujourd’hui d’un livre intense, qui a fait remonter beaucoup de souvenirs d’une époque pas si lointaine, que « les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître » ce qui a rendu difficile la rédaction de ma chronique :

Résumé de l’éditeur :

Du Chicago des années 1980 au Paris d’aujourd’hui, une épopée puissante sur le pouvoir de l’amitié face à la tragédie.

À Chicago, dans les années 1980, au cœur du quartier de Boystown, Yale Tishman et sa bande d’amis – artistes, activistes, journalistes ou professeurs… – vivent la vie libre qu’ils s’étaient
toujours imaginée. Lorsque l’épidémie du sida frappe leur communauté, les rapports changent, les liens se brouillent et se transforment. Peu à peu, tout s’effondre autour de Yale, et il ne
lui reste plus que Fiona, la petite sœur de son meilleur ami Nico.

Révélant un immense talent, Rebecca Makkai brosse le sublime portrait de personnages brisés qui, au milieu du chaos, n’auront pourtant de cesse de trouver la beauté et l’espoir.

Ce que j’en pense :

Ce roman nous raconte deux histoires, l’une dans les années quatre-vingt et l’autre à l’époque actuelle qui ont pour fil rouge Fiona tandis que se profile celle de Nora dans les années vingt..

Chicago, début des années quatre-vingt, après une période de liberté et d’insouciance, le SIDA fait son apparition dans le quartier de Boystown où vivent Yale Tishman et ses amis et l’hécatombe va commencer avec la maladie et la mort de Nico, dans des conditions douloureuses pour chacun et pour des raisons différentes.

Alors que son compagnon Terrence est effondré et se voit éjecté de la vie de Nico par les parents de celui-ci : profondément intolérants, ils ont mis leur fils à la porte quand ils ont compris ses préférences sexuelles alors qu’il n’avait que quinze ans. Et là, ils ont remis le grappin sur Nico, préférant l’hospitaliser au nom du qu’en dira-t-on, dans un hôpital non qualifié pour traiter la maladie, mais tellement plus conforme à leur désir que rien ne filtre.

A la mort de Nico, si Fiona, sa petite sœur, n’avait pas été là il n’aurait même pas pu assister aux « cérémonies », notamment un enterrement aux antipodes de ce qu’aurait aimé Nico.

On va suivre, surtout, l’histoire de Yale, son compagnon Charlie, d’une jalousie maladive alors qu’il n’est pas exemplaire, et peu à peu le petit groupe va se trouver dans la tourmente. L’auteure décrit très bien ces années où le SIDA s’abat sur la communauté gay, les difficultés rencontrées dans la prise en charge d’autant plus balbutiante que nous sommes sous la gouvernance Reagan, qui n’a aucune empathie pour les homosexuels, réduisant au maximum les crédits pour la recherche, fermant les lits destinés aux patients atteints par le virus : en gros, ils ont la punition qu’ils méritaient…

Rebecca Makkai décrit très bien la culpabilité de ces jeunes, leurs difficultés à reconnaître qu’ils sont atteints, ou la hantise de faire les tests, de même que les manifestations de militants, ACT UP, les sittings devant les mutuelles qui les excluent, la manière dont la police les matraquent, ou encore les militants d’extrême droite qui « cassent de l’homo » …

C’est la partie du livre que je préfère, car elle est très forte et rappelle des souvenirs, c’était mieux en France, mais pas évident quand même. On tâtonnait, autant que maintenant avec le Covid, devant ce mal mystérieux, ce virus très photogénique il faut le reconnaître, avant de mettre en évidence des tests et de s’entendre sur des noms scientifiques.

Il a fallu que des stars meurent pour que l’on fasse quelque chose, notamment aux USA, et les gens de ma génération se rappelleront sûrement la mort d’un sublime acteur américain : Rock Hudson, qui faisait aussi rêver les femmes…

En ce qui concerne l’année 2015 et ce qui arrive à Fiona, la sœur de Nico qui s’est beaucoup démenée pour la cause dans sa jeunesse et se retrouve confrontée à la disparition de sa fille, après un passage dans une secte, c’est intéressant, certes, mais moins prenant. L’alternance des chapitres apporte une bouffée d’oxygène permettant de respirer et de continuer à suivre l’évolution de Yale.

J’ai bien aimé ce roman, où les personnages, les lieux, les hôpitaux, les musées ont été inventés par l’auteure en fonction des personnes et des spécialistes qu’elle a rencontrés pour composer son livre.

Elle transmet aussi son amour de l’art, de la photographie, et de la peinture notamment, avec une autre héroïne, Nora, la tante de Fiona, qui a fréquenté des artistes peintres dans les années pré et post première guerre mondiale à Paris, et son amour de jeunesse Ranko Novak, ou Modigliani, Soutine, Foujita avec au passage une comparaison entre les effets dévastateurs de la guerre sur ces jeunes hommes et ceux des années quatre-vingt…mais ne divulgâchons pas…

Un roman qui fait réfléchir sur un virus, une maladie qui a provoqué beaucoup de dégâts et prouve au passage qu’il est très facile de réécrire l’histoire, quand on a tous les éléments en mains, alors qu’il est si difficile de faire face jour après jour à ce que l’on ignore encore, et de décréter telle ou telle mesure.

Un bémol toutefois, il y a des longueurs, on étouffe parfois au cours de cette lecture car trop de détails, cela finit par lasser un peu, car ce livre est un pavé…

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Les Escales qui m’ont permis de découvrir de roman et son auteure.

#LesOptimistes #NetGalleyFrance

❤️ ❤️ ❤️ ❤️

Rock Hudson

pour en savoir plus:

https://www.vanityfair.fr/culture/people/story/la-veritable-histoire-de-rock-hudson-lacteur-secretement-gay-qui-bouleversa-lamerique/11648

L’auteure :

Née à Chicago en 1978, Rebecca Makkai a publié son premier livre « Chapardeuse » en 2011, puis un deuxième roman en 2014 « La maison de cent ans ». Elle a écrit également des nouvelles.

Lauréat de la Andrew Carnegie Medal et finaliste du National Book Award et du prix Pulitzer, « Les Optimistes », son troisième roman, a déjà conquis des dizaines de milliers de lecteurs aux États-Unis et ailleurs.

Extraits :

Leurs parents avaient coupé les vivres à Nico lorsque celui-ci avait quinze ans, mais Fiona lui apportait en douce de la nourriture, de l’argent et des médicaments contre ses allergies à l’appartement qu’il partageait avec quatre autres types sur Broadway, prenant seule le train de banlieue puis l’El depuis Highland Park. À onze ans. Lorsqu’il présentait Fiona, Nico disait toujours : « Voici la femme qui m’a élevé. »

Charlie était vraiment allergique aux églises. « Quand je vois des prie-Dieu et des livres de cantiques, cinq tonnes de culpabilité anglicane me tombent sur la tête », avait-il coutume de dire.

Teddy était contre le test, car il redoutait que l’on associe des noms aux résultats d’analyse, et que ces informations soient utilisées par le gouvernement, comme ces fameuses listes de juifs. Du moins était-ce ce qu’il soutenait. Peut-être était-il simplement terrifié, comme tout le monde.

Certes, elle associait aussi Richard aux années qui avaient suivi, celles où Nico les avait quittés, celles où les amis de Nico, qui étaient devenus les seuls amis qu’elle avait, mouraient un par un, puis deux par deux, et, en un clin d’œil, par paquets abominables. Et pourtant, pourtant, cette époque lui manquait. Elle y serait retournée sans hésitation.

Charlie avait eu raison de dire qu’il leur faudrait la mort d’une grosse célébrité. Et pouf, Rock Hudson était parti, sans avoir eu le courage de sortir du placard, même sur son lit de mort, et finalement, alors que la crise durait depuis quatre ans, il y avait une faible lueur de quelque chose, là.

Aux yeux de Fiona, cette ville, c’était toujours 1920. C’était toujours tante Nora à Paris, l’amour tragique et les artistes phtisiques.

Je ne pense même pas que ce truc marche. Comment sait-on que ces tests ne font pas partie de la même conspiration gouvernementale qui a concocté le virus ? Je dis juste que…

Je l’ai accompagné chez les flics. Tu sais comment ils sont. Même s’ils choppent quelqu’un, le mec invoquera la « panique homosexuelle », accusera sa victime d’avoir mis sa main sur son pantalon.

Elle entendit « le SIDA* », un acronyme qu’elle avait toujours trouvé plus joli que le « AIDS » anglais. À vrai dire, tout ce qui concernait le sida avait été mieux sur toute la ligne en France, à Londres, même au Canada. Moins de honte, plus de pédagogie, plus de financements, plus de recherche. Moins de gens qui vous gueulaient des trucs sur l’enfer pendant que vous étiez en train de mourir.

Comment pouvait-elle expliquer que cette ville était un cimetière ? Qu’ils déambulaient chaque jour à travers des rues où un holocauste s’était produit, un massacre de négligence et d’antipathie – lorsqu’ils traversaient une poche d’air froid, ne comprenaient-ils pas que c’était un fantôme, un garçon que le monde avait craché ?

Cette maladie a amplifié toutes nos erreurs, dit Yale. La petite bêtise que vous avez commise à dix-neuf ans, la seule fois où vous n’avez pas été prudent. Et il s’avère que c’était le jour le plus important de votre vie.

Voyez-vous, je voulais être une muse. Parce que mes propres créations n’exprimaient pas ce sentiment de perte que je ressentais. Et si je ne pouvais peindre tout cela moi-même, alors peut-être que quelqu’un pouvait peindre mon âme. Bien sûr, je visais l’immortalité. (Nora)

Mais elle n’avait pas compris non plus pourquoi Yale avait supporté Charlie aussi longtemps. Tôt ou tard, cela lui parlerait – comment une personne pouvait changer, et pourtant, vous étiez incapable de vous détacher de la première idée que vous vous étiez faite d’elle. Comment l’homme qui avait été parfait pour vous un jour pouvait se retrouver piégé dans le corps d’un étranger.

Elle pensa à Nora, dont le travail artistique et l’amour furent interrompus par un assassinat, par la guerre. Des hommes stupides et leur violence stupide, saccageant toutes les bonnes choses jamais construites. Pourquoi ne pouvait-on pas juste vivre sa vie sans trébucher sur la queue d’un crétin ?

C’est la différence entre optimisme et naïveté, déclara Cecily. Personne dans cette pièce n’est naïf. Les gens naïfs n’ont pas encore connu de véritables difficultés, alors ils pensent que cela ne pourra jamais leur arriver. Les optimistes ont déjà traversé des épreuves. Et nous continuons à nous lever le matin, parce que nous croyons pouvoir empêcher que cela se produise à nouveau. Ou alors nous nous forçons à y croire.

Je n’arrête pas de penser aux histoires de Nora sur les types qui se sont repliés sur eux-mêmes après la guerre. C’est une guerre, ça, vraiment. C’est comme si tu avais été dans les tranchées pendant sept ans. Et personne ne le comprendra. Personne ne te remettra de médaille.

Lu en mai 2020