Publié dans Non classé

Cogito ergo sum…

Je viens d’étrenner mon nouveau look, pour aller promener ma chienne Haïti, avec mon attestation dûment datée signée comme d’habitude…

C’est sûr, en me voyant, Sa Majesté COVID 19 va prendre peur! les autoportraits via le smartphone, cela ne vous rend pas sexy, mais tant pis.

Qu’est-ce qu’il fait chaud, derrière ce masque en tissu, il va bien me falloir huit jours pour m’habituer, c’est vrai que le soleil était bien là cet après-midi après deux jours de pluie (enfin averses) mais on est content, cela faisait 45 jours qu’il ne tombait pas une goutte et l’alerte sécheresse pointait son nez…

Je ne sais pas ce qu’il en est pour vous, mais en ce qui me concerne, je sature: je boycotte les infos, à part ARTE chérie car c’est de l’intox, ce déluge d’informations qui déferlent, les discours du Président de la République qui sont ensuite commentés (c’est vrai, on est tellement cons qu’on a besoin d’un décodeur!), les interviews des scientifiques et j’en passe. Et en plus c’est on ne peut plus anxiogène, il va y avoir du monde sur le divan si cela continue.

Ma boîte mail est inondée de newsletters des revues médicales auxquelles j’ai été abonnée autrefois, tout le monde a retrouvé mon adresse, génial! alors on imagine la gestion Stop Covid pour les données.

Cerise sur le gâteau: hier après « Questions pour un champion » pour booster ma mémoire, je zappe et bingo, sur la 2 l’assemblée générale avec le discours du premier ministre… Les chaînes d’info continues servent à quoi? vive le streaming et les documentaires animaliers.

Dernière occasion de râler: je ne sais pas ce qu’il en est pour vous, mais pour ma part, je n’arrive plus à me concentrer sur mes lectures, cela ne m’était jamais arrivé à la fin de la pandémie, je vais avoir un QI de poisson rouge!

Je vous laisse en compagnie d’un chanteur que j’aime beaucoup avec cette chanson pleine de douceur/

Allez, courage et bon confinement!

Publié dans Littérature Royaume-Uni, Polars

« Je sais que tu sais » de Gilly Macmillan

Pour fuir l’intox quotidienne où règne en maître une bestiole microscopique nommée Covid 19, qui entre parenthèses m’a conduit à boycotter les journaux télévisés (une seule exception ARTE journal, court, bien fait sans blablas, j’ai opté pour un polar garanti dépaysant :

Résumé de l’éditeur :

Bristol, 19 août 1996. Les corps de deux enfants assassinés sont retrouvés au petit matin dans un terrain vague. Lorsqu’un nouveau cadavre est découvert sur le même lieu vingt ans plus tard, l’inspecteur Fletcher se voit obligé de replonger dans ses anciens dossiers. Les deux affaires pourraient-elles être liées ? L’enquête a pourtant été résolue par Fletcher lui-même. À moins qu’une erreur n’ait été commise ?

 Pour Cody Swift, jeune homme encore hanté par la mort de ses deux meilleurs amis d’enfance, d’évidentes zones d’ombre persistent. Il lance alors un podcast dans lequel il diffuse les avancées de sa propre enquête, quitte à réveiller chez certains des traumatismes enfouis et des blessures encore vives… Que s’est-il réellement passé en 1996 lors de cette nuit étouffante ? L’homme qui a été envoyé derrière les barreaux à l’époque était-il innocent ? Et si oui, où se trouve le meurtrier aujourd’hui ?

Ce que j’en pense :

Qu’est-ce qui peut arriver de pire en période de confinement que choisir un livre censé apporter la détente, l’évasion : se tromper…

Un crime odieux a donc été commis en août 1996 : on a découvert deux enfants de dix et onze ans odieusement tabassés à mort. L’un des deux est mort dans les bras de l’inspecteur Fletcher, qui est chargé de l’enquête. On pourrait penser que, vue la situation, il aurait à cœur de faire une enquête approfondie, sérieuse or il ne pensa qu’à sa carrière, et se comporte en pourri, manipulant un jeune homme, qui a un retard mental comme on disait à l’époque, de manière à lui faire reconnaître qu’il a fait du mal aux enfants. (dont il était le souffre-douleur attitré !)

Des années plus tard, le « coupable » se suicide en prison  et Cody Swift, qui était l’ami, le copain de jeux et de bêtises de Charlie et Scott (et a échappé à la tuerie,  car il était puni pour avoir déchiré son T-Shirt) décide de faire la lumière et prouver que l’enquête a été menée à charge, et qu’on n’a pas condamné la bonne personne, via une méthode particulière : les podcasts dans lesquels il interroge les personnes qui ont pu avoir un rapport avec le crime : les parents des victimes, les policiers, les gens du quartier…

Évidemment, un autre corps est retrouvé par hasard, pas loin de l’endroit où ont été retrouvé les deux enfants. Et une autre enquête démarre avec un inspecteur Fletcher toujours aussi pourri, qui fricote avec des gens peu recommandables qui ont joué un rôle en 1996.

J’aime assez les flics cabossés par l’existence mais pas les corrompus, alors pourri autant que Fletcher, c’est horripilant, du début à la fin. De toute façon, dans ce roman, c’est celui qui sera plus manipulateur, malfaisant que l’autre, pour preuve le lynchage de Jess, la mère de Charlie, considérée comme une mère indigne ou presque…

De plus, je pense que c’est lié à la version e-book, la mise en page laisse à désirer, et on passe d’une période à l’autre, sans démarcation, ce qui ne facilite pas la lecture.

Mauvaise pioche, alors que je l’avais choisi car Gilly Macmillan connaît un certain succès… et il ne me donne même pas envie de lire « Ne pars pas sans moi », autant regarder une bonne série policière à la TV, même si en période de confinement on nous abreuve de rediffusions…

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Les Escales Noires (que j’apprécie en général) qui m’ont permis de découvrir l’auteure…

#JeSaisQueTuSais #NetGalleyFrance

4/10

L’auteure :

Gilly Macmillan a grandi à Swindon dans le Wiltshire et en Californie du Nord.

Après des études en histoire de l’art et avoir travaillé pour le Butlington Magazine, elle devient professeur de photographie dans le secondaire.

Puis elle se consacre à l’écriture, publiant, entre autres : « Ne pars pas sans moi », « La fille idéale », « La Nanny »

Extraits :

La perte de mes amis et la culpabilité du survivant sont une sombre douleur avec laquelle je vis depuis cette nuit-là. Je ne suis pas le seul. Si fouiller le passé n’a pas été facile pour moi, il en est de même pour certaines personnes avec lesquelles je me suis entretenu.

Il existait une loi du silence dans la cité ; on protégeait les siens. Ce code n’avait plus de valeur si des enfants étaient impliqués, cependant. Ceux qui s’en prenaient aux enfants étaient les pires des ordures.

Écoutez, quand les choses roulent, la brigade criminelle est le meilleur endroit au monde où travailler mais quand ça ne tourne pas rond, il peut devenir l’endroit le plus isolé sur terre.

Qu’est-ce qu’on fait quand la vie vous a mis K-O ? Est-ce qu’on devient le fantôme de celui qu’on était avant, à jamais hanté, ou bien est-ce qu’on avance et qu’on essaie de se reconstruire en tirant les leçons du passé ? Il est possible de se relever, j’en suis la preuve….

Lu en avril 2020

Publié dans Littérature belge, Polars

« Et les vivants autour » de Barbara Abel

Je vous parle aujourd’hui du dernier roman d’une auteure dont j’ai beaucoup entendu parler sur les blogs et qu’il me tardait de découvrir :

Résumé de l’éditeur :

Après Je sais pas et Je t’aime, le nouveau thriller de Barbara Abel dissèque à la perfection la psychologie et les émotions en montagnes russes des personnages qui gravitent autour du corps de Jeanne, inerte et si présent à la fois.

Voilà quatre ans que l’ombre de Jeanne plane sur eux.

Comme s’ils n’avaient plus le droit de vivre pour de vrai tant qu’elle était morte pour de faux.

Cela fait quatre ans que la vie de la famille Mercier est en suspens. Quatre ans que l’existence de chacun ne tourne plus qu’autour du corps de Jeanne, vingt-neuf ans. Un corps allongé sur un lit d’hôpital, qui ne donne aucun signe de vie, mais qui est néanmoins bien vivant. Les médecins appellent cela un coma, un état d’éveil non répondant et préconisent, depuis plusieurs mois déjà, l’arrêt des soins. C’est pourquoi, lorsque le professeur Goossens convoque les parents et l’époux de Jeanne pour un entretien, tous redoutent ce qu’ils vont entendre. Ils sont pourtant bien loin d’imaginer ce qui les attend. L’impensable est arrivé. Le dilemme auquel ils sont confrontés est totalement insensé et la famille de Jeanne, en apparence si soudée, commence à se déchirer autour du corps de la jeune femme…

Ce que j’en pense :

Depuis quatre ans Jeanne est plongée dans le coma et toute la vie de sa famille tourne autour de ce corps, allongé dans ce lit d’hôpital. Les parents, tout d’abord, Micheline et Gilbert, qui forme un couple étrange, lui ne pensant qu’à son travail de chef d’entreprise, régnant de manière despotique sur son personnel, n’hésitant pas à licencier pour un simple retard, sans se soucier des répercussions.

Il est tout aussi tyrannique avec son épouse, ménagère modèle qui s’est investie à fond dans la maison, l’éducation de leurs filles, et qui se tait devant ce mari qui la rabaisse sans arrêt et qui a toujours raison.

Ensuite nous avons Charlotte, la sœur aînée de Jeanne, qui a dû faire le deuil de son envie de devenir comédienne et aide son mari guillaume à gérer un restaurant qui ne tourne pas trop. Elle ne s’est jamais sentie aimée par sa mère que n’avait d’yeux (Dieu ?) que pour Jeanne, qui était plus belle et à qui on passait tout, Charlotte qui essaie à tout prix d’avoir un enfant et n’y parvient pas.

Enfin, nous avons Jérôme, le mari de Jeanne, amoureux fou de sa femme et qui se sent coupable depuis l’accident qui a provoqué le coma. Évidemment, Gilbert n’a jamais accepté ses gendres pas assez bien pour lui (pensez donc un artiste et un cuisinier !) et ne se gêne pas pour leur manifester son mépris à chaque repas de famille.

Chacun se rend à l’hôpital, voir Jeanne en fonction de ses disponibilités et bien sûr, la mère parfaite veille jalousement sur sa progéniture, lui faisant la lecture… finalement, les vivants l’intéressent beaucoup moins.

Tous les « vivants » qui entourent Jeanne sont d’accord sur une seule chose la maintenir en vie lorsqu’ils sont convoqués par le professeur. Il s’est passé quelque chose de grave, mais divulgâchons pas ! A partir de là, tout va se compliquer. L’harmonie est beaucoup moins solide qu’on le pensait.

Ce roman noir est passionnant, Barbara Abel aborde tous les problèmes qui peuvent survenir, avec une réflexion dur la loi Claeys-Leonetti, à propos de l’euthanasie, sur les convictions religieuses intégristes de Micheline qui parle à Dieu, s’en référant à lui pour prendre toutes les décisions de la vie de tous les jours, et par ses prises de positions, je n’ai pu m’empêcher de la comparer à la mère de Vincent Lambert.

L’auteure évoque aussi, les relations entre époux, beaucoup plus complexes qu’elles ne paraissent dans la vie de tous les jours mais peuvent basculer et pousser à des comportements extrêmes, la jalousie entre sœurs, les traumatismes de l’enfance et tant d’autres…

Ce roman noir démarre en douceur, puis le rythme s’étoffe, s’accélère, un peu comme « Le boléro » de Ravel, je l’ai lu en apnée, impossible de le poser. C’est le premier roman de Barbara Abel que je lis et j’ai adoré, donc continuer à explorer ses livres.

 Un grand merci à NetGalley et aux éditions Belfond qui m’ont permis de découvrir enfin cette auteure avec ce livre génial.

#Etlesvivantsautour #NetGalleyFrance

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L’auteure :

Née en 1969, Barbara Abel vit à Bruxelles, où elle se consacre à l’écriture. Pour son premier roman, L’Instinct maternel (Le Masque, 2002), elle a reçu le prix du Roman policier du festival de Cognac. Aujourd’hui, ses livres sont adaptés à la télévision, au cinéma, et traduits dans plusieurs langues. Et les vivants autour est son treizième roman.

Extraits :

J’ai décidé de ne choisir que des extraits qui ne révèlent rien de l’intrigue…

Lire l’apaise, ça lui permet d’alimenter le lien verbal, capital selon les médecins pour garder le contact avec les gens en état d’« éveil non répondant » – c’est ainsi que, aujourd’hui, on désigne les personnes plongées dans le coma ou dans un état végétatif – sans pour autant devoir faire la conversation

Tel un ressac inlassable, les années avaient peu à peu effacé les raisons pour lesquelles, un jour, il y a bien longtemps, dans une autre vie, ils avaient posé les yeux l’un sur l’autre et pris la décision de faire un bout de chemin ensemble. Leurs routes s’étaient finalement séparées, et le temps qu’ils réalisent l’absence de l’autre, il était trop tard pour revenir en arrière.

… maintenir Jeanne dans cet état d’éveil non répondant relève à ses yeux de l’obstination déraisonnable ainsi que de la prolongation artificielle de vie, proscrites l’une et l’autre par cette loi. La détermination et l’influence de la famille Mercier ont eu, jusqu’à présent, gain de cause, les décisions du corps médical ne pouvant être prises que de façon collégiale. (la loi Claeys-Leonetti)

Ensuite elles se saluent, l’une et l’autre nimbées de cette force commune, celle des êtres conscients d’être aussi indispensables que dépréciés. Complices dans la mésestime que leur témoignent leurs maris, elles sont de cette génération sacrifiée, lestées du poids des convenances, déjà sur le banc de touche, encore trop jeunes pour ne pas avoir de regrets, pourtant trop vieilles pour profiter des révoltes de leurs petites sœurs, même si elles rêvent, elles aussi, de « balancer leur porc ».

Micheline et lui se targuent d’être de bons chrétiens. Autrefois, ils se rejoignaient sur leurs convictions religieuses, mais leurs fois respectives ont suivi des trajectoires différentes. Celle de Micheline n’a cessé de s’intensifier au fil des ans, nourrie par une existence tout entière consacrée à la famille, aux enfants, au foyer. Nul doute que la solitude a contribué à renforcer sa dévotion, le prétexte de s’adresser à Dieu lui fournissant un alibi pour parler toute seule.

Au fil des années, il a assisté – de loin – à l’évolution des émois mystiques de Micheline, expression d’une foi exacerbée derrière laquelle elle se retranchait chaque fois qu’un problème survenait.

De son côté, l’homme d’affaires s’est accommodé de cet adultère céleste. Pour être franc, ça l’arrangeait même plutôt. Dieu se chargeait à sa place des responsabilités familiales tout en lui assurant une stabilité domestique : très à cheval sur les principes religieux, Micheline ne l’aurait jamais trompé, encore moins quitté.

Identifier un coupable, ça veut dire prouver sa propre innocence.

Lu en avril 2020

Publié dans Littérature italienne

« Quatre amours » de Cristina Comencini

Je vous parle aujourd’hui d’un livre choisi, avant tout, pour son thème et pour faire la connaissance de l’auteure :

Résumé de l’éditeur :

Marta et Andrea. Laura et Piero. Deux couples. Quatre amis inséparables qui ont partagé chaque moment clef de leur vie : rencontre, mariage, enfants. Quand, à l’approche de la soixantaine, leurs mariages respectifs volent en éclats au même moment, c’est la sidération. Il y a d’abord Marta qui décide de partir, sans raison véritable, si ce n’est cette envie irrépressible d’être enfin seule. Puis c’est au tour de Piero, mari chroniquement infidèle, de quitter Laura, son épouse dévouée, sous prétexte qu’il ne se sent plus aimé.

Comment vit-on la séparation après vingt-cinq ans de vie commune ? Que reste-t-il de toutes ces années passées ensemble ? Comment apprivoiser et profiter de cette solitude nouvelle ?
Dans cette comédie douce-amère aux accents de Woody Allen, les quatre protagonistes prennent la parole à tour de rôle pour revisiter leur histoire, du mariage à la séparation et raconter cette nouvelle vie qui s’offre à eux et qu’il faut avoir l’audace de saisir.

Traduit de l’italien par Dominique Vittoz 

Ce que j’en pense :

Nous avons donc deux couples qui se sont connus sur un bateau, et ont tout partagé depuis, la vie de couple, puis les grossesses, les enfants, la vie de famille donc. Brusquement, un des conjoints de chaque couple décide de mettre fin à cette union, qui n’apporte plus rien semble-t-il. Les enfants sont partis, syndrome du nid vide et cela pèse à certains.

Il s’agit de Piero et Laura d’un côté et Andrea et Marta de l’autre et curieusement, la rupture ce fait de façon asymétrique, un des conjoints ne supportant plus l’autre, d’un côté, c’est le mari qui part de l’autre,la femme. En effet, Piero, qui ne se sent plus aimé comme il le voudrait, enfermé dans un rôle de père, futur grand-père, sa fille étant sur le point d’accoucher, dont il ne veut plus, car il est encore jeune met fin brutalement à son couple.

Il a une maîtresse, plus jeune que lui bien-sûr, et curieusement c’était drôle, quand il trompait sa femme, en la quittant cela a beaucoup moins de charme… Laura apprend qu’elle a un cancer du sein et décide de consulter une amie médecin à Milan, pas à Rome, et surtout de ne rien dire et d’affronter la maladie seule, Marta l’accompagne quand même à sa consultation.

Marta s’éclate dans son travail d’architecte d’intérieur, les enfants sont élevés alors, Andréa devient un poids mort, et du jour au lendemain, elle lui dit que c’est fini, sans aucune explication, en gros c’est à lui de trouver, et il sombre dans la tristesse, mais Marta a aussi un plan B (Q serait plus adapté !) …

L’auteure a choisi de rythmer son histoire sur celui des saisons, ils se quittent en hiver, et la deuxième période, celle peut-être des bilans est en été. Ce qui est plutôt pas mal…

J’ai choisi ce roman pour ce concept de couple miroir, celui qui part étant chaque fois celui qui domine l’autre dans l’union, mais ce n’est pas forcément aussi simple.

La personnalité de Piero, parfait macho dans sa manière de traiter les femmes (la sienne ou sa maîtresse), misogyne est un terme qui lui convient bien, il a détesté sa mère, n’a absolument pas gérer la maladie de celle-ci, c’est sa femme qui s’en est occupée, avec beaucoup de compassion et de bienveillance, comme avec les maladies de ses enfants quand ils étaient petits, c’est son côté Mère Térésa. Évidemment, la mort faisait peur à Piero, donc absent jusqu’au bout, et pourtant il a détesté sa femme pendant trois ans, car elle, elle avait su gérer. « Œdipe toi-même » dirait Marcel Rufo avec son petit sourire…

C’est le personnage qui m’a le plus intéressée tellement il est caricatural. Par contre, j’ai eu plus de mal avec son pendant féminin, Marta, car elle est encore pire et cela contraste trop avec la douce Laura. Son comportement avec son époux Andrea est horrible, mais autant on peut trouver des explications pour la personnalité de Piero autant pour elle, on a l’impression que c’est gratuit. Si, son père est parti quand elle était jeune et elle reproduit la même chose dans son couple…

Cristina Comencini a choisi deux couples vraiment très caricaturaux, beaucoup trop même, ce qui m’a laissée perplexe, et je me suis posée beaucoup de questions sur la fin, ou la non-fin de ce roman, qui par ailleurs est truffé de citations, ce que j’ai apprécié. L’auteure aurait pu étoffer davantage son sujet, à mon humble avis. D’où le bémol, je suis restée sur ma faim, comme on peut le constater dans les extraits choisis.

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Stock qui m’ont permis de découvrir ce roman et son auteure.

#Quatreamours #NetGalleyFrance

7/10

L’auteure :

Née en 1956, à Rome, Cristina Comencini, fille de Luigi Comencini est réalisatrice, scénariste et écrivaine. Elle publie son premier roman en 1991 : « Les pages arrachées », ensuite suivront, entre autres, « Passion de famille » et « Le manteau du Turc »

Extraits :

Ces deux modalités de mon écriture – la féminine, plus intime, en quête de sensations nouvelles encore sans paroles, et la masculine, héritée de millénaires de culture patriarcale – se côtoient, se chevauchent, en harmonie ou en conflit : elles sont toutes les deux moi. Ainsi en va-t-il pour la douleur, la joie, l’intelligence, la bêtise : je suis double par définition, j’ai deux valises à porter, et pas seulement une comme les hommes.

La pauvreté produit la cohabitation ; l’aisance et les séparations génèrent l’individualisme et le silence.

Pour écrire, il faut le silence à l’extérieur, mais la vie à l’intérieur.

L’essentiel est de ne pas avoir une seule vie, ne pas fermer les yeux dans l’idée d’une ligne continue : une histoire du début à la fin, c’est la mort. C’est peut-être de cela que j’ai eu peur.

« Je vais mal, je ne peux plus vivre avec toi. Je ne sais pas comment l’expliquer, j’ai besoin d’être seule. » (ce que Marta a dit à Andrea avant de partir.)

Mon problème est le suivant : avant je vivais avec Laura et couchais avec Sara. Maintenant que je suis libre, je n’ai plus aucune envie de la voir. Sans épouse, une maîtresse perd son sens, mais je n’ai pas le courage de le lui dire et puis, au fond, elle me tient compagnie.

Moi, je n’ai jamais envie de pleurer, même si j’éprouve parfois de la nostalgie pour elle et notre vie. Rien de plus normal, après tant d’années. Mais l’avenir, c’est autre chose, on ne construit pas sur la nostalgie. Caractéristique du raisonnement de Piero !

Tout est plus compréhensible : je suis un homme jeune, je n’ai que cinquante-neuf ans. Nous avons le même âge Laura et moi, mais elle se sent grand-mère, pas moi. Idem

Les femmes ne comprennent pas que l’amour inconditionnel est répugnant, il cache l’autoritarisme. Celui de ma mère, celui de Laura me donnaient envie de les quitter, d’être cruel, de les faire pleurer.

… quand sa mère est morte et qu’il m’a détestée pendant trois ans, jusqu’à la naissance de Lucrezia, parce qu’il projetait sur moi, qui étais vivante, sa culpabilité envers elle qui était morte. Laura à propos de Piero

« C’est drôle cette situation à quatre, symétrique. C’est un hasard, évidemment, pourtant on dirait qu’il y a un sens que je n’arrive pas encore à comprendre. Mais tout n’a pas un sens… Il est peut-être inutile de le chercher. »

« La douleur n’est pas le produit de l’absence, du moins pas pour mon cerveau de physicien. C’est l’amour que nous avons partagé qui me manque parce que lui est unique. »

Je crois que j’ai poursuivi ma liberté toute ma vie sans jamais la conquérir. On devrait réussir à se sentir libre aussi quand il y a d’autres personnes près de soi : si on veut faire quelque chose, on le fait de toute façon.

Lu en avril 2020

Publié dans Littérature française

« La fabrique des petits bonheurs » de Danièle Fossette

Je vous parle aujourd’hui d’un livre qui m’a beaucoup occupée ces derniers mois, pour des raisons purement techniques, une de mes liseuses ayant choisi de rendre l’âme…

Résumé de l’éditeur :

Quand le maire demande à Alice, tout juste diplômée en lettres, de mettre ses compétences au service des « laissés-pour-compte » de la ville, elle est perplexe. D’autant plus qu’il lui octroie une pièce délabrée au fond d’une ancienne fabrique de confiserie.

C’est là qu’elle rencontrera une joyeuse bande de personnages hauts en couleur, aussi attachants que cabossés par la vie.

Parmi eux, Moïse et son optimisme contagieux ; Roméo, touchant par ses maladresses ; Ginette, alias Marylin, avec sa soif d’amour et sa franchise désarmante et Camille, la poétesse de la clé à molette.

Parviendront-ils, ensemble, à inventer un chemin de petits bonheurs et à transformer leur
vie ?

Ces héros de l’ordinaire nous apprennent, à leur manière, à voyager, rêver, rire et aimer.

Un roman positif et tendre aux allures de conte moderne.

A déguster comme une friandise.  

Ce que j’en pense :

Alice, qui a une thèse de lettres mais n’a pas trouvé de travail a dû accepter de mauvaise grâce un emploi à la mairie de Bourgis, le maire odieux, étant un ami de son père… obligée de rédiger la gazette de la mairie qui consiste à faire l’éloge du maire. Ce dernier, les élections approchant, lui propose de créer un atelier d’écriture pour les cas sociaux, les marginaux pour prouver qu’il s’intéresse à autre chose que son auto-promotion et ses réceptions…

On lui attribue bien sûr, un « local poubelle » dans une usine désaffectée ! « La fabrique de friandises » …  Après avoir dépoussiéré les lieux et trouver quelques chaises un peu moins bancales que les autres, qu’elle dispose autour d’une table orange qui a vécu, elle-aussi, elle décide de s’investir dans ce projet, tout aussi intimidée que les trois premiers participants qui arrivent : Ginette, Roméo et Moïse.  

Nous avons d’abord Ginette alias Marylin qui parle de son rêve « très monitoire », elle est amoureuse de tous les hommes et uniformes, en particulier pour les chauffeurs de bus auxquels elle écrit des lettres enflammées ce qui aura des conséquences pénibles

Ensuite, Roméo qui est obligé de trouver des repères qu’il perd sans cesse, oubliant le nom de la concierge, se promène avec une blouse blanche constamment. On apprendra plus tard ce qui lui est arrivé.

Et enfin, Moïse, élevé à coups de ceinture par un père violent, qui s’est embarqué un jour sur un cargo, direction la France, heureux de s’éloigner de Fort de France. Il part du principe que, dans la vie, la chance et la malchance doivent s’équilibrer dans la vie, et croit en sa bonne étoile…

Ce seront les trois piliers de l’atelier d’écriture : « La fabrique des petits bonheurs », auxquels viendront s’adjoindre de manière moins régulière deux ou trois autres personnes. Tous sont cabossés par la vie, et Alice qui a perdu ses parents, a été élevée par la grand-mère qui habite loin d’elle, n’est pas épargnée non plus, son petit ami, un homme marié qui la délaisse dans les moments difficiles ayant tendance à briller par son absence a le chic pour l’abandonner dans les moments difficiles.

L’atelier leur permet de dire, avec leurs mots, ce qu’ils ont enfoui au fond d’eux-mêmes et la manière dont ils en jouent, les fautes d’orthographe espiègles donnant lieu à des jeux de mots drôles leur permet de se rapprocher, et un évènement inattendu va les souder davantage et les motiver à se battre. Mais, je n’en dirai pas plus…

J’ai bien aimé ce roman, une friandise dans cette période compliquée de confinement, et la sincérité de Danièle Fossette qui reste toujours dans la bienveillance sans tomber dans le côté Bisounours m’a touchée : cette histoire sent le vécu…

J’aime beaucoup son écriture pleine de poésie, la manière dont elle joue avec les mots… Et la couverture est très jolie, elle est une invitation à la lecture.

Un grand merci aux éditions Librinova qui m’ont permis de découvrir ce livre et son auteure, et à la patience dont ils ont fait preuve à mon égard, car une de mes liseuses ayant rendu l’âme j’ai dû le télécharger à nouveau, et j’ai bien failli ne pas y arriver et être obligée de le lire sur l’ordinateur ce que je déteste…

8/10

L’auteure :

Danièle Fossette est née sur la côte d’opale. Très tôt, la mer l’invite au voyage. Elle parcourt l’Asie, l’Afrique… Fascinée par les îles, elle passe plusieurs années à Madagascar, à Mayotte, en Martinique, à Tenerife.

Reporter, professeur de lettres, conteuse voyageuse, elle publie une trentaine d’ouvrages, essentiellement pour la jeunesse.

Ses livres ont été traduits en plusieurs langues et certains récompensés par le prix Sorcières. Le premier à l’avoir encouragée à écrire est Jean-Jacques Goldman

Extraits :

On était lundi et c’était pour Roméo un jour nouveau. De toute façon, chaque jour effaçait presque le précédent. On l’avait autorisé à se rendre à l’atelier d’écriture. Désormais, il aurait deux rendez-vous dans la semaine : le jeudi, à l’hôpital, pour soigner ses maux. Et le lundi, à l’atelier, pour que les mots le soignent.

Marilyn – de son vrai nom Ginette – parlait tous les matins à son miroir. Elle avait une façon bien à elle de se maquiller qui tenait à la fois de l’art de la dissimulation et de l’art de la guerre.

J’ai quelque chose pour vous ! Une expérience ! Un laboratoire ! Étant donné votre parcours, je vous confie aussi l’animation… d’un atelier d’écriture ! ». Il attendit une réaction de la part d’Alice mais elle était perplexe et il enchaîna : « Ah, ça vous en bouche un coin ! Je le savais bien ! Je vous ai déjà trouvé un lieu ; tous les cas sociaux de Bourgis pourront s’y retrouver. Même l’hôpital psychiatrique a promis de me faire de la pub : Écrire pour guérir, ça sonne bien, non ?

Tous les jours, Moïse se levait en pensant que son jour de chance était arrivé…

… Il croyait en une justice qui distribuait à parts égales les claques et les récompenses. Il suffisait, selon lui, de regarder la vie dans sa globalité. Il avait été un enfant abonné aux coups de ceinture, un adolescent qui avait dû très vite gagner sa vie, un adulte qui avait cumulé tous les malheurs…

Plus que le papier rédigé par Pôle Emploi qui proposait aux employeurs des personnes à « réinsérer ». Ce mot inquiétait Marilyn : elle avait l’impression qu’elle allait devoir s’introduire dans un espace étroit où elle resterait coincée.

Venir à ce rendez-vous, écrire ensemble, écouter sans les interrompre les mots des autres, demandait à chacun du courage et du respect.

Alice ne fut pas la seule à être émue. Ce jour-là, elle sentit que conjuguer leurs différences leur permettrait d’écrire ensemble une belle histoire.

Eh bien, l’atelier, c’est ça : un chemin de mots pour aller vers soi et ensuite vers les autres.

Il essaya de se concentrer sur ses ancêtres partis d’Afrique mais se raccrocha difficilement à la branche de l’arbre gêné-pas-logique. Pour l’heure, il rêvait plutôt de braquer le distributeur de pop-corn et de trouver un endroit bien au chaud pour dormir.

« C’est comme si des murs l’entouraient. Ils le protègent mais l’empêchent de participer à ce qui se passe dehors. Écrire, c’est pour lui comme une fenêtre ».

Et si, écrire, c’était plutôt apprendre à regarder à travers les murs ? pensa Alice.

Lu en mars avril 2020

Publié dans Littérature Australienne

« Lune de Tasmanie » de Tamara McKinley

Je vous parle aujourd’hui d’un livre qui permet de voyager durant cette période de confinement :

Résumé de l’éditeur :

— C’est magnifique, souffla Kathryn. Qu’éprouves-tu à retrouver ta terre natale au bout de toutes ces années ?

Des larmes piquèrent à nouveau les yeux de la sexagénaire, qui resserra son châle autour de ses épaules.

— Je ne sais pas si je dois rire ou pleurer, avoua-t-elle à sa petite-fille. Du bateau, j’ai déjà constaté tellement de changements que j’en viens presque à craindre ce que je vais découvrir une fois que nous aurons accosté à MacInnes Bay.

1905. À la mort de son mari, Christy décide, à bientôt 65 ans, de se rendre en pèlerinage sur l’ile de Skye, en Écosse, terre rude où elle a passé́ les quinze premières années de sa vie. Avant que ses parents ne soient contraints à l’exil et s’installent en Tasmanie, au sud de l’Australie.

Accompagnée de sa fille Anne et de sa petite-fille Kathryn, Christy embarque pour un long voyage vers le passé, où de douloureux souvenirs referont surface. Un retour aux sources qui bouleversera à jamais la vie des siens…

Avec cette saga mettant en scène une femme courageuse, Tamara McKinley signe un roman dans la lignée de ses grands succès, sans doute l’un de ses plus personnels.

Ce que j’en pense :

Au moment où débute le récit, nous sommes en 1904. Christy, veuve de fraiche date, profite d’une réunion de famille pour annoncer à ses enfants et à sa petite-fille Kathryn, qu’elle veut retourner en Ecosse, sur l’île de Skye qui l’a vu naître, comme un pèlerinage, en quelque sorte. Il s’en suit un tollé général, sa fille Anne la traitant de folle et d’irresponsable, entre autres, seule Kathryn semble comprendre sa démarche et décide immédiatement de l’accompagner, au grand dam de sa mère, qui impose sa présence au périple. Les deux fils de Christy, Hamish et James sont plus tolérants vis-à-vis de la décision de leur mère.

On va donc suivre le périple des trois femmes, et Christy se décide à raconter son histoire, son enfance difficile, dans la pauvreté sur l’île de Skye, où les « Gaëls » sont persécutés par les Anglais, qui les chassent des terres (alors qu’elles leur sont louées par ces mêmes Anglais !). Ils arrivent avinés, en horde, massacrant tout sur leur passage, incendiant les maisonnettes. Il faut donc fuir de plus en plus loin, sans cesse recommencer, en perdant des êtres chers au passage.

Tamara McKinley a choisi d’alterner les événements du passé et l’époque actuelle où la famille est devenue riche mais où un procès se profile à l’horizon, et c’est Harold, le mari d’Anne qui se démène pour découvrir « le secret » qui hante la famille.

J’aime bien les sagas familiales et les secrets de famille, mais dans ce roman, l’auteure a choisi de nous laisser dans l’ignorance pour entretenir le suspense et cela m’a beaucoup dérangée dans la lecture.

De surcroît, il faut supporter tout au long de la lecture, Anne, « hystéro-pimpim », d’un égoïsme forcené, qui est odieuse avec tout le monde, alors que Kathryn, sa fille, est beaucoup plus mature qu’elle. Cette femme aurait fait les délices de Sigmund Freud, c’est un manuel de psychiatrie à elle toute seule ! Autre source de perturbation dans la lecture, donc.

Autre bémol, l’utilisation à répétition du mot sexagénaire, pour parler de Christy, cela revient une ou deux fois par page, on se demande parfois si l’auteure est atteinte de « gérontophobie » !  

Ce qui m’a plu dans ce roman : l’Australie et ses paysages, les colons, le sort des aborigènes, la fièvre de l’or, la vie au début du XXe siècle en Australien, les chevaux…

Une image très drôle : Anne est tellement désagréable, qu’un des chevaux qui traîne la carriole lui mord le postérieur !!!

C’est le deuxième livre de Tamara McKinley que je lis, et je l’ai mieux apprécié quand même que « La route de Savannah Wings » que j’avais trouvé trop bisounours.

J’ai passé un bon moment quand même car j’ai beaucoup apprécié Christy, son parcours et sa force de caractère, ainsi que les personnages secondaires, comme Gregor, qui emmène les trois femmes dans sa carriole, Harold, le mari d’Anne qui se démène pour éclaircir le mystère et d’autres. Avec le confinement ce type lecture apporte un peu de réconfort, sans prendre trop la tête.

J’ai beaucoup appréciée la très jolie couverture du roman, comme toujours dans ces éditions!

Un grand merci à NetGalley et aux éditions l’Archipel qui m’ont permis de lire ce roman.

#LunedeTasmanie #NetGalleyFrance

7/10

L’auteure :

Née à Launceston (Tasmanie) en 1948, Tamara McKinley émigre en Grande-Bretagne où elle intègre un pensionnat de jeunes filles du Sussex. De La Dernière Valse de Mathilda, traduit dans 20 pays et vendu en France à plus de 350 000 exemplaires, à Quand on ne peut oublier, ses romans ont tous paru aux éditions de l’Archipel.

Extraits :

L’année 1904 touchait à sa fin, et Christy se tenait assise dans le fauteuil préféré de son défunt mari, à côté de la porte-fenêtre donnant sur la baie de Storm et la péninsule tasmanienne. La chaleur de l’été se trouvait atténuée par une brise fraîche venue de la mer – le parfum des pins et des eucalyptus pénétrait grâce à elle dans la demeure. Christy, d’ordinaire apaisée par les cris des carillonneurs huppés dans les arbres non loin, demeurait tendue – elle attendait la réaction de sa famille à l’annonce qu’elle venait de faire.

Comme les Aborigènes ou les Indiens d’Amérique, les petits fermiers de l’île de Skye avaient été victimes d’une terrible injustice qu’on avait si bien passée sous silence que jamais les générations à venir ne connaîtraient la vérité.

Comme elle songeait à présent à sa grand-mère, à la ténacité dont elle avait fait preuve, elle s’avisa que son grand-père, lui, n’avait que rarement évoqué son enfance. Des bribes recueillies par l’adolescente, il ressortait que cette enfance avait été pauvre, et que le garçon qu’il était alors avait failli mourir durant son voyage vers l’Australie. Mais, comme sa future épouse, il avait survécu, pour se bâtir ensuite une vie heureuse et prospère.

La vie, songeait Christy, se révélait décidément imprévisible. Ainsi, la sexagénaire retrouvait aujourd’hui l’auberge des Îles, où jadis elle avait officié en qualité de domestique de très bas étage.

… accoudé au bastingage, il regarda l’île se matérialiser doucement sur l’horizon. Il avait toujours aimé la Tasmanie, parce qu’il s’agissait d’un territoire verdoyant et peu peuplé, jouissant d’un climat plus doux que celui du continent. Un homme en mal de solitude pouvait y errer à son aise.

Ce magnifique endroit possédait cependant une terrible histoire : prisonniers soumis à la torture et enfermés dans les taudis de Port Arthur, de Puer Island ou de Sarah Island, Aborigènes massacrés ou exilés, loin de leur terre natale, sur des îles dont les ressources naturelles demeuraient impuissantes à assurer leur survie…

Lu en avril 2020

Publié dans Polars

« Les disparus de Pukatapu » de Patrice Guirao

Place à un polar particulier, avec ce deuxième roman d’un auteur que j’ai découvert il y a quelques mois avec beaucoup de plaisir :

Résumé de l’éditeur :

Pukatapu, c’est un paradis de sable blanc, de corail et de cocotiers perdu dans le Pacifique, à des milliers de kilomètres de Tahiti. Le long de ses eaux turquoise, une poignée de maisons colorées abritent quinze hommes, neuf femmes et, étrangement, pas un seul enfant.

Lilith, photographe, et Maema, journaliste à La Dépêche de Papeete, y effectuent un reportage sur les conséquences du réchauffement climatique. Elles croient avoir trouvé l’éden, jusqu’au jour où, sur la plage, Lilith découvre une petite main coupée.

Mais sur l’îlot, nulle trace d’un cadavre et personne ne manque à l’appel…

Lilith et Maema, le duo d’enquêtrices le plus attachant du pacifique.

« La Polynésie a trouvé sa vraie perle noire ! » Julie Malaure, Le Point

Ce que j’en pense :

Lilith, photographe, et son amie Maema, journaliste arrive sur l’atoll de Pukatapu, avec pour mission d’étudier les effets du réchauffement climatique, où doit les rejoindre un spécialiste d’IFREMER (Institut Français de Recherche pour l’Exploitation de la Mer). Les liaisons par bateau sont rares, donc elles sont bloquées sur l’île jusqu’à son arrivée.

Alors qu’elle est sur la plage, Lilith découvre une main en état de décomposition. Stupeur et incompréhension, les gens du village, notamment le père Hotz, tentent de lui faire comprendre qu’il s’agit d’une hallucination, d’autant plus que quand les hommes vont essayer de la trouver sur la plage, elle a disparu. Mais, une photo se retrouve mystérieusement dans l’appareil de Lilith, confirmant que la main a bien existé.

Qu’a cela ne tienne, on lui dérobe son appareil ! il règne un climat étrange sur l’île, le père Hotz, intégriste pur et dur qui veut maintenir la population sous son emprise dans la crainte de Dieu et du Châtiment et des crimes vont être commis, plus les deux amies se rapprochent de la vérité, plus ça tombe comme des mouches.

En parallèle, un jeune homme qui a dérobé un bateau dont il a changé le nom, car il veut changer de vie est victime d’une tempête et s’échoue sur une île mystérieuse inconnue au bataillon et pour cause, elle est sortie de l’eau à la suite d’un essai nucléaire. Il est recueilli sur une base militaire où des médecins jouent aux apprentis sorciers, alors qu’un volcan menace de se réveiller…

J’ai beaucoup aimé ce roman, bien plus qu’un simple polar à mes yeux, car on se promène dans les vestiges de la culture et des croyances de Tahiti et des îles perdues dans l’immensité de l’océan, aux plages paradisiaques, alors qu’un prêtre maintient la population dans la terreur pour maintenir son emprise. On rencontre aussi des guérisseurs dont l’approche du corps et de la maladie sont passionnantes.

L’auteur évoque les essais nucléaires et leurs retombées dramatiques, les expérimentations sous couvert du secret de l’armée et le parcours difficile de certains membres de cette communauté, sur laquelle pèse un lourd secret qui met en danger les deux amies. On évoque aussi les conséquences dramatiques de l’esclavage (les habitants de l’île de Pâques) la perte des langues d’origine, autant que des traditions. Comme toujours, où l’homme blanc passe, la Nature trépasse…

La présentation est originale, chaque chapitre a une petite phrase pleine de sagesse en guise de titre, ce qui m’a beaucoup plu. L’écriture est belle, faisant surgir plein d’images dans l’esprit du lecteur. Cette fois-ci encore, la couverture est très belle et originale.

J’ai retrouvé avec un immense plaisir la plume de Patrice Guirao, dont j’ai beaucoup apprécié le premier roman « Le bûcher de Moorea » où l’on fait la connaissance de Lilith et Maema, ses descriptions à couper le souffle de ces terres lointaines qui font rêver.

Un petit mot sur la collection « Noir Azur » consacrée aux polars insulaires que l’éditeur définit ainsi : Le roman « noir azur » n’est pas un roman policier qui se passe sous des cieux tropicaux, il est l’expression d’une réalité de la vie sous les cieux tropicaux.

Je vais suivre de près l’auteur, et tenter de découvrir d’autres livres de cette collection

Un immense merci à NetGalley et aux éditions Robert Laffont (La bête noire) qui m’ont permis de découvrir le deuxième livre d’un auteur qui me plaît décidément beaucoup.

#LesdisparusdePukatapu #NetGalleyFrance

9/10

L’auteur :

Patrice Guirao, fils de Jean-Michel Guirao, directeur de la revue Simoun, à laquelle collaboraient les plus grands auteurs, est né en 1954 en Afrique du Nord, où il a passé son enfance, baigné dans ce climat littéraire. C’est sans aucun doute à ce moment de sa vie qu’écrire est devenu pour lui un impératif.

Extraits :

Les extraits qui ne sont pas en italiques correspondent à des titres de chapitres et j’ai choisi finalement une couleur différente. A noter au passage que j’en ai retenu pas mal, ce qui est rare dans un polar…

L’abandon est une fission nucléaire, rien ne peut jamais interrompre les réactions en chaîne qu’il entraîne.

Lilith et Maema avaient jeté leur dévolu sur Pukatapu. Un site d’investigation idéal, à plus de mille cinq cents kilomètres de Tahiti, au nord-est de l’archipel des Tuamotu, le premier qui fait face aux forces de l’océan. Fière sentinelle abandonnée, il n’est indiqué sur aucune carte. Un oubli qui n’avait jamais été rectifié depuis les premières tentatives de cartographie rigoureuse de 1951.

Les arbustes à fleurs, les pandanus, les plants de tiarés et de bougainvilliers aux couleurs vives donnaient à l’ensemble des habitations, peintes les unes en rose, les autres en vert ou en blanc, un air de danseuses de farandole.

Cette réappropriation de la peau et du corps avait été abandonnée pendant presque deux siècles sous la pression de l’Église. Elle était revenue en odeur de sainteté autour des années 1980. En tout cas à Tahiti. Les jeunes s’étaient passionnés pour le tatouage, s’y étaient abreuvés avec frénésie, redécouvrant un mode d’expression identitaire à la hauteur de leur volonté de signifier au reste du monde leur appartenance à un peuple riche d’une culture réprimée.

Les journées étaient longues. Réglées par la pêche, une pauvre culture du coprah, les monotonies du quotidien, et le temps qui oublie de passer. Mais Pukatapu, c’était la terre de ceux qui y vivaient. Celle de leurs ancêtres.

Une vie, c’est comme une série de chiffres avec lesquels on peut faire des nombres à l’infini.

Sans avoir jamais eu besoin d’apprendre, Mareto savait que le monde est pyramidal. Qu’au sommet il y a les forces telluriques, qu’à ses pieds il y a la poussière. Et l’homme pour en compter les grains, pauvre sablier au regard inutilement dirigé vers le ciel, pas plus futé qu’un pähua accroché au corail. Le questionnement ouvre l’accès à la pensée, et cette petite posait les bonnes questions.

Entre la belle ignorance et le savoir se cache la croyance.

Le confinement sur un atoll est moins anxiogène si on a à tout moment une possibilité de le rompre. Quand il n’y en a aucune, il se transforme vite en emprisonnement.

Lilith l’avait entendu, assis en tailleur au pied de la sépulture de Turia, murmurer à l’oreille du vent : « Quel que soit l’endroit qui accueillera ma dépouille, mon corps prendra racine, et ses racines traverseront toutes les terres et tous les océans pour rejoindre les tiennes. Aucune loi ne peut empêcher cela. Ce sera un peu plus long que si j’étais enterré à côté de toi, mais ce n’est pas grave. Nous aurons l’éternité pour nous prendre la main. »

La raison n’écoute la vérité que d’une oreille

Mourir est dans l’ordre des choses. La façon dont on mourait était-elle si importante qu’on accepte que cela mette en danger l’équilibre des relations entre voisins ?

Pour qu’il y ait partage, que le plus adroit pêche pour l’impotent, que le voyant guide l’aveugle, il faut des règles, des valeurs, des croyances. Si l’un de ces piliers s’effondre, la petite communauté se disloque. La méfiance s’installe et avec elle la peur de l’autre. Et, avec la peur de l’autre, la solitude. Cette solitude qui, sur les atolls, porte en elle toutes les morts.

C’est du rongorongo, une écriture originaire de l’île de Pâques. Personne n’a jamais réussi à la déchiffrer. Tous ceux qui la pratiquaient ont été décimés. Une partie lorsqu’ils ont été chassés comme esclaves, l’autre partie par la petite vérole.

C’est un peu la France et le Chili qui sont à l’origine de leur retour. Abolition de l’esclavage oblige, ils ont fait pression sur le Pérou.

— Ah, les prémices de leurs fameux droits de l’homme ! Plutôt que d’exporter des esclaves, il vaut mieux mettre les hommes en esclavage chez eux au nom de la civilisation, ironisa Maema. Ça évite les frais de port.

On ne touche jamais le fond du gouffre de l’ignorance

C’est quoi un miracle ? demande l’enfant. C’est toi, répond le vent

Elle est un de ces êtres dont on ne sait s’ils dansent avec la folie ou bien avec des savoirs qui nous échappent – c’est vers eux qu’on se tourne quand tous les autres ne proposent que le renoncement.

Un jour, poursuit-elle, le monde devra examiner franchement les conséquences de sa stupidité. L’homme devra peut-être céder sa place.

Lu en avril 2020

Publié dans Peinture

« La leçon de ténèbres » de Léonor de Récondo

Je vous parle aujourd’hui d’un livre choisi avec enthousiasme sur NetGalley, car il appartient à une « série » que j’aime beaucoup « Ma nuit au musée » et je préviens : j’ai eu du mal à rédiger cette chronique, j’ai dû attendre plusieurs jours après avoir refermé le livre…

Résumé de l’éditeur :

Leçon de Ténèbres : « Genre musical français du XVIIe qui accompagne les offices des ténèbres pour voix et basse continue. Se jouait donc la nuit à l’Église, les jeudi, vendredi et samedi saints. »


Le Musée Greco à Tolède n’est certes pas une Église, et Léonor de Recondo, quoique violoniste, n’y va pas pour jouer, dans cette nuit affolante de chaleur, de désir rentré, de beauté fulgurante, mais pour rencontrer, enfin, le peintre qu’elle admire, Dominikos Theotokopoulos, dit le Greco, l’un des artistes les plus originaux du XVIe siècle, le fondateur de l’école Espagnole.


Oui, Léonor doit le rencontrer et passer une nuit entière avec lui, dans ce musée surchauffée et ombreux, qui fut sa maison. Le Greco doit quitter sa Candie, natale, en Crète et traverser Venise, Rome et Madrid, où il fut de ces peintres-errants, au service de l’Église et des puissants du temps. Mais Le Greco est mort en 1614 à Tolède. Viendra-t-il au rendez-vous ?

Ce que j’en pense :

Léonor retourne dans le musée qu’elle a visité à Tolède avec son père et sa découverte des tableaux de Dominikos Theotokopoulos a été un véritable choc : elle est tombée amoureuse du peintre en même temps que de son œuvre. C’était une évidence, il fallait qu’elle aille à la rencontre de son « amor » dont elle parle avec beaucoup d’emphase, à la recherche d’une extase, d’une révélation.

En fait, c’est beaucoup plus compliqué qu’elle ne le pensait, après le regard plein de doute, voire de suspicion qu’elle perçoit déjà en arrivant (quelle idée saugrenue de vouloir passer « une nuit au musée » !)  Elle comprend très vite qu’elle ne pourra pas vraiment être seule, il y a la surveillance, les alarmes, les rondes, donc, elle va être filmée tout le temps, on lui a donné le droit de rester seulement deux heures dans un lieu sans alarme mais où il existe quand même caméras… (Patio et chapelle). Comment la rencontre avec son grand amour va-t-elle pouvoir se passer ?

Je souris. Ils ne savent pas exactement pourquoi je suis là, mais moi je le sais très bien. On leur a dit que j’arrivais de Paris, que c’était une expérience intéressante d’enfermer une artiste toute une nuit dans le musée. Et ça a dû doucement les faire rire.

Pour mieux préparer l’aventure, elle ne s’est pas contentée du musée, elle a visité tous les lieux qui ont été importants dans la vie du peintre à Tolède, à la recherche de cet homme dont elle nous raconte avec brio l’histoire extraordinaire, tragique : il a quitté son pays, la Crète, où il se trouvait trop à l’étroit car il ne voulait plus se contenter de peindre des icônes, abandonnant son premier amour, pour le ciel de l’Italie et des génies de l’époque.

Il s’y sent très vite à l’étroit, non reconnu, alors qu’il a appris les techniques, a côtoyé les grands, et s’embarque pour l’Espagne. Il rencontre celui qui l’accompagnera une grande partie de sa vie. Il retombe amoureux mais le destin s’acharne, sa belle gitane va mourir en couches, il élèvera seul son fils :

Jerónima de las Cuevas a des airs de gitane. Elle a piqué des fleurs dans son chignon, elle porte sa plus belle robe, elle a noirci ses yeux, s’est parée d’un collier, de boucles d’oreilles et d’un châle brodé par son père. Dans sa famille, ils sont tous artisans brodeurs.

Léonor de Récondo alterne ses émotions, sa rencontre avec les tableaux de Greco qui se dérobe à elle, et l’histoire du peintre qu’elle retranscrit de fort belle manière, tout en rendant hommage au passage à trois noms, qui sont au firmament de la peinture espagnole : Goya, Velasquez et Greco. Un lien très fort l’unit à Dominikos Theotokopoulos, ils sont frères d’âme : tous deux ont connu l’exil alors elle est forcément sur la même longueur d’ondes que lui.

On sent au passage toute l’émotion que fait remonter la peinture, la quête de « La Rencontre », chez l’auteure, notamment quand elle lui offre son talent de violoniste en jouant dans le patio pour que les vibrations de l’instrument entrent en communion avec l’énergie du peintre. On se sent un peu voyeur dans ce moment intense mais on imagine ces deux êtres qui se rejoignent dans la beauté et la pureté de l’instant.

On peut sourire parfois devant cet amour qu’elle exprime avec émotion, avec emphase même, mais son enthousiasme est très communicatif ! je connaissais peu l’œuvre de Dominikos Theotokopoulos, alors je suis allée à sa rencontre via Internet, découvrir les tableaux dont parle Léonor de Récondo, notamment « El Expolio », « l’enterrement du comte Orgaz » et « San Bernardino » peint en 1603-1604.

J’ai choisi ce livre parce que j’aime bien l’auteure, et j’apprécie beaucoup cette collection « Une nuit au musée ». Le livre de Lydie Salvayre « Marcher jusqu’au soir » où elle parle de sa nuit avec « L’homme qui marche » de Giacometti, m’a plu.

Je connaissais déjà la sensibilité de Léonor de Récondo que j’ai découverte avec « Pietra viva » brillant hommage à Michel-Ange, pour lequel j’ai eu un coup de cœur à l’époque, ou encore avec « Amours » et une fois de plus, elle ne m’a pas déçue.

J’ai beaucoup aimé ce livre qui m’a permis de mieux connaître El Greco que je verrai plus de la même manière… je l’ai terminé, il y a quelques jours déjà, mais c’est toujours très compliqué de parler d’un livre qu’on a aimé car il rend les autres lectures fades ! Et la chronique va paraître certainement un peu échevelée, mais un peu de tendresse et d’émotion dans ce monde confiné, cela ne fait pas de mal, bien au contraire.

Un grand merci à NetGalley et aux Editions Stock qui m’ont permis de lire ce livre et de retrouver cette auteure que j’aime beaucoup.

#Laleçondeténèbres #NetGalleyFrance

9/10

pour mieux comprendre son univers

L’auteure :

Née en 1976 dans une famille d’artistes, Léonor de Récondo commence à apprendre le violon à 5 ans et son talent est vite remarqué. À l’âge de dix-huit ans, elle obtient du gouvernement français la bourse Lavoisier qui lui permet de partir étudier au New England Conservatory of Music (Boston/U.S.A.).

De 2005 à 2009, elle fait partie des musiciens permanents des Folies Françoises, un ensemble avec lequel elle explore, entre autres, le répertoire du quatuor à cordes classique. En février 2009, elle dirige l’opéra de Purcell Didon et Enée mis en scène par Jean-Paul Scarpitta à l’Opéra national de Montpellier. Cette production fait l’objet d’une tournée.    

Léonor de Récondo a enregistré une quinzaine de disques et a participé à plusieurs DVD (Musica Lucida).

Sur le plan littéraire, on lui doit, entre autres, « Pietra viva », « Amours », « rêves oubliés »

Extraits :

J’ai eu beaucoup de mal à choisir les extraits, j’ai retenu ceux qui me semblaient les plus caractéristiques, les plus aptes à convaincre de le lire le livre…

C’est une belle maison reconstituée du XVIe siècle avec sa cuisine, son patio, ses meubles, ses instruments de musique, ses arbres, ses fontaines, son potager, ses herbes aromatiques. C’est un monde en soi, intime et accessible aux autres.

Une nuit, une seule où je pourrai y déambuler loin de la foule. Il y a des pièces pour se cacher, des couloirs pour courir, une chapelle pour sortir le violon de son étui et écouter la résonnance longue qui galopera sur la voûte et emplira mes oreilles.

El Greco, puisque c’est ainsi qu’il est connu, s’empare de la lumière à grands gestes, en quête d’invisibles, abandonnant sur sa route, avec un dédain certain, les incompréhensions de langage et les interdits de couleur.

J’aimais qu’on se retrouve là. L’Espagne était notre pays perdu. Celui de mon père, celui de la guerre civile, d’une histoire déchirée, d’un passé abandonné dès que le Pays basque était tombé sous le joug de Franco.

À l’égal de l’amour, la discipline artistique est une extrapolation bienheureuse de soi.

Je crois à l’éducation du regard qui comprend l’élaboration d’une réflexion. Je crois à la connaissance dans le temps, nécessaire à la création d’un présent qui ait un sens, un présent qui embrasse, qui contienne les routes traversées et celles à venir, même si nous foulons inlassablement les territoires de ceux qui nous ont précédés, même s’il nous plaît d’imaginer que nous les réinventons.

Je me balade toujours avec ma petite foule invisible. Ce sont mes morts, ceux que j’ai connus et aimés, ceux que je n’ai pas croisés, mais qui ont trouvé une place en moi.

Doménikos est aussi un fantôme, et ce ne sera pas juste comme ça. Il est auréolé de sa gloire, nul besoin de lutter pour lui faire une place. Mes fantômes savent être polis quand ils le veulent. Respect et courbettes sur le passage du maître.

Je pense que le temps va être long. Je suis fatiguée, j’ai peur d’avoir rêvé une rencontre qui n’aura pas lieu. Je me fous des apôtres, j’aimerais dormir, je me demande pourquoi je passe mes journées à construire des châteaux en Espagne, quand je pourrais rester chez moi tranquillement.

Doménikos ne se lassait pas de ce spectacle, il lui avait fallu des mois pour se faire à la foule, aux bruits, aux possibles qu’offrait la ville. Il ne savait pas par où commencer, il déambulait abasourdi, à la fois enivré et déprimé par ce grouillement.

C’était plus fort que lui, il voulait demeurer libre de partir, de peindre, de rêver d’ailleurs et de rejoindre cet ailleurs.

La plupart de mes fantômes sont nés en Espagne et c’est toujours pour nous tous une grande émotion de fouler cette terre. Je débarrasse une table dehors et je leur dis de m’attendre là.

En 1577, quand Doménikos la découvre, même si le roi et les nobles l’ont désertée, Tolède reste la capitale spirituelle de l’Espagne avec plus de soixante mille habitants, ses trentaines de paroisses, quarantaine de couvents, et autant de commandes possibles, pense-t-il.

Doménikos et Francesco avancent lentement sur ces terres, les mules chargées de lourds sacs. On les voit arriver de loin sur leurs montures. Leurs silhouettes grandissent au fur et à mesure de leur progression. Comment ne pas penser à Don Quichotte et Sancho Panza ? Comment ne pas imaginer que Cervantes, qui séjourna à Tolède de nombreuses fois pendant la période où y vécut El Greco, ne l’a pas rencontré ?

Doménikos, à l’instar du fameux hidalgo de la Mancha, se battra contre des moulins à vent, ceux érigés par les commanditaires insatisfaits de ses œuvres qui tenteront, toute sa vie durant, de payer moins cher ses tableaux. Ils ne lésineront ni sur les estimations ni sur les experts avertis.

Je regarde le plafond, j’attends Doménikos. Je sais qu’il ne viendra pas de sitôt. Il faut que mon corps se fasse à la dureté du sol, que je traverse les secondes, que je meure de soif peut-être, que je me dessèche, me racornisse. Ou alors que je sois prise d’une belle extase mystique, voilà ce qu’il me faudrait, mais ça ne vient pas comme ça.

Je ne sais pas grand-chose sur Jorge Manuel mis à part qu’il était lui-même peintre, qu’il a travaillé avec son père, qu’il a été veuf à plusieurs reprises, et qu’il s’est remarié chaque fois.

Doménikos l’a souvent peint dans ses tableaux. Enfant dans L’Enterrement du comte d’Orgaz, magistral tableau qui est in situ dans l’église de Santo Tomé aujourd’hui encore. Le tout jeune Jorge Manuel est là aussi au premier plan, il regarde le visiteur.

Et c’est ainsi que Doménikos, maintenant père, entre pour ne plus jamais en sortir dans son yermo intérieur. Entrer dans le yermo consiste à pénétrer dans la nuit profonde, à y cheminer seul.

Doménikos vient de trop loin pour vouloir être aidé. Ce qu’il réclame à cette terre si sèche, si froide et inhospitalière l’hiver, si brûlante et odorante l’été, c’est la possibilité de creuser un refuge pour lui et son fils.

Il en est de même pour nous tous, il y a toujours un moment où nous nous rêvons seuls au milieu de la foule. C’est l’instant le plus précieux, celui qui nous projette en dehors du temps et de notre propre incarnation.

Quelques heures avant d’entrer au musée, j’ai visité l’église de Santo Domingo el Antiguo. Je n’ai pas vu toutes les œuvres de Doménikos qui sont à Tolède, mais ce monastère était une priorité puisque c’était non seulement le lieu d’une de ses premières commandes, mais aussi le quartier où il avait vécu.

Le violon, c’est mon territoire sans mots, mon espace de vibrations. C’est ma possibilité de dire autrement, seulement en gestes. Des gestes sonnants.

Et dans cette nuit sans fin, dans cette lente attente de toi, Doménikos, il m’a fallu des heures de préparation, de pérégrinations, de prières, pour qu’advienne ce nocturne peu avant l’aube, pour que surgisse mon unique leçon de ténèbres.

La lumière qui émane de mes personnages représente leur illumination spirituelle, leur aspiration au divin, dit-il souvent à Jorge Manuel.

Je ne suis plus fatiguée, Doménikos, plus du tout, je suis extatique, au bord du vertige. Tu n’es plus très loin, je sais que tu marches vers moi, tu es sorti de chez toi, tu as fermé ton livre… Parlons poésie, Doménikos, mi amor.

Lu en avril 2020

Publié dans Littérature française, Polars

« La mariée était en Rose Bertin » de Frédéric Lenormand

Je vous parle aujourd’hui d’un livre choisi chez Babelio, dans le cadre de la dernière opération « Masse critique ».

Il s’agit du troisième tome de la série « Au service secret de Marie-Antoinette » :

Quatrième de couverture :

Un bijou de drôlerie, pour les amateurs de comédies policières !


La reine Marie-Antoinette reçoit la visite de son frère adoré, l’empereur Joseph II. Mais les retrouvailles sont de courte durée. Un code secret permettant d’entrer en contact avec les espions du royaume a été dérobé ! Et le voleur se serait enfui… accoutré d’une robe de mariée ! Une création de Rose Bertin, la modiste de la Reine ! À Versailles, rien ne tourne plus rond.


La grande organisatrice ! Marie-Antoinette a deux préoccupations : 1) son apparence 2) les affaires diplomatiques de la France. L’Histoire a négligé la deuxième. Pourtant la reine a plus d’un tour dans son sac !

Détective amateur n°1 ! Rose Bertin, modiste, a atteint son rêve : avoir sa propre boutique à Paris. Mais, avec ses activités parallèles d’enquêtrice et les provocations de Léonard, elle n’a pas un moment de répit !

Détective amateur n°2 ! Léonard Autier, plus connu pour ses penchants pour la boisson et le jeu que pour ses talents de coiffeur, fait parfois montre de courage. Sa hardiesse sera-t-elle à la hauteur de l’exaspérante Bertin et des volontés de la Reine ?

Ce que j’en pense :

Marie-Antoinette attend l’arrivée de son frère, Joseph II et s’organise pour le recevoir, faisant appel à sa modiste Rose Bertin ainsi qu’à son coiffeur Léonard. Leur mission : lui trouver une tenue et une coiffure « sortie de lit » : comme si elle venait de se réveiller, et n’avait pas attendu son arrivée !

Mais, le code secret permettant de décoder les notes de de Broglie, concernant les données collectées durant ses années de services aux renseignements ont disparu, le prince ayant été exilé dans sa province par Louis XVI qui ne comprend rien aux renseignements et pensent que cela n’a pas lieu d’être, ce qui n’est pas l’avis des autres puissances, notamment le Saint Empire.

Qu’a cela ne tiennent la modiste et le coiffeur sont les agents de renseignements au service de la reine. Donc, ils vont se lancer sur les pistes possibles, et les cadavres, disparitions vont se multiplier.

Officiellement Joseph est venu voir sa sœur, pour lui rappeler le devoir conjugal et la nécessité d’avoir un héritier. En fait, il va visiter les lieux de pouvoir dans Paris, comme un simple touriste (pour espionner c’est intéressant !) et surtout il veut récupérer le fameux code pour déchiffrer certains documents, issus des « caisses » de Louis XV…

Si on rajoute un peu de piment avec la famille de Rose qui débarque de province pour la marier (elle est déjà trop vieille selon sa mère !) et transforme sa boutique de froufrous en un magasin honorable que s’apparente plutôt à une arrière-boutique de pompes funèbres.

L’enquête, qui est en fait la troisième du duo Rose-Léonard, est sympathique, mais manque d’entrain, ça ronronne à tous les étages et je me suis même endormie dans la première partie de l’intrigue (un comble pour un polar !)

En fait, ce qui m’a intéressée, c’est le contexte historique : Marie-Antoinette, telle qu’elle nous est présentée, me plaît beaucoup, car elle est beaucoup moins stupide qu’on voulait nous la présenter à une certaine époque.

Par contre, le portait de Louis XVI est plutôt affligeant, préoccupé par horloges et serrures, la risée de Joseph II, lequel est assez savoureux : tenu éloigné du pouvoir par Marie-Thérèse, il ronge son frein car les femmes (ses sœurs) règnent sur leurs époux respectifs.

Le point positif : l’humour de l’auteur, sa manière de tourner en dérision l’époque, ses jeux de mots assez drôles…

Un grand merci à Babelio et aux éditions de la Martinière qui m’ont permis de découvrir, dans cette opération « masse critique mauvais genre », cette série « Au service secret de Marie-Antoinette » dont c’est le 3e opus. Je ne sais pas si je lirai les précédents, j’aime mieux quand il y a de l’action dans les enquêtes.

Ceci dit, en cette période de confinement j’ai du mal à me concentrer, mes attirances en matière de lectures sont différentes de d’habitude, donc je multiplie les thèmes, j’ai du mal à rédiger mes chroniques… J’en arrive à me demander si je ne vais pas essayer la chick-litt, ou refaire une immersion dans un polar de Thilliez, ou un polar nordique, au moins cela me tiendrait éveillée… blues du confinement ? 

7/10

L’auteur :

Frédéric Lenormand saupoudre depuis toujours ses intrigues historiques d’un humour savoureux. Récompensé par les prestigieux prix Arsène Lupin et Historia, il a également publié, dans la série Au service secret de Marie-Antoinette, L’Enquête du Barry et Pas de répit pour la reine, disponibles aux Éditions de La Martinière.

Extraits :

Son frère Joseph, le maître du Saint Empire, avait annoncé son arrivée à une heure indue, vers les neuf heures.  Pour l’accueillir, Marie-Antoinette avait souhaité que Rose et Léonard lui concoctent une tenue « sortie de lit ». Elle ne voulait pas avoir l’air d’avoir attendu, elle voulait paraître s’éveiller fraîche comme une rose…

Charles de Broglie avait trôné pendant deux décennies à la tête du système de renseignements de Louis XV, une organisation que Louis XVI, dans un sublime élan de clairvoyance, avait abandonnée le jour où il était devenu roi. Ce dernier ne comprenait rien à l’espionnage…

Un coiffeur peut se crêper le chignon avec n’importe qui, il est habitué à couper les cheveux en quatre et il peut vous faire boucler…

Il ne resta bientôt plus qu’un simple frotteur, un de ces valets chargés d’ôter la poussière des meubles. Ces gens-là n’étaient pas dangereux, ils faisaient partie du mobilier. Joseph referma la porte et retourna s’asseoir dans son fauteuil…

Si Marie-Antoinette pouvait avoir la dent dure avec n’importe quel habitant du château, elle était très aimée du petit personnel, qu’elle traitait toujours avec bonté. C’étaient les courtisans qu’elle méprisait et raillait.

Ces dames étaient horrifiées. Avec un monarque comme celui-là, plus besoin de révolutionnaires.

  1. Voulez-vous être empereur d’une république, Sire ?
  2. Pourquoi pas ? Cela pourrait s’appeler une « monarchie républicaine ».

Les dames lui répliquèrent qu’une fois en république, ses sujets n’auraient que faire d’un empereur, et que ses belles réformes s’achèveraient sur un coup de hache.

  1. C’est une question que l’avenir tranchera, dit Joseph. En tout cas, cela ne concerne pas Marie-Antoinette, ni son mari…

Il sembla à Joseph que les Français appelaient « monarchie absolue » ce qui était plutôt une anarchie absolue.

Lu en avril 2020


Publié dans Essai, littérature USA

« Meurtres à Atlanta » de James Baldwin

Je vous parle aujourd’hui d’un livre et d’un auteur dont j’ai suivi le combat, (tout comme celui de Malcolm X ou encore de Martin Luther King) pendant des années mais dont je n’avais encore rien lu.

Résumé de l’éditeur :

Entre 1979 et 1981, vingt-huit enfants, tous âgés entre 7 et 16 ans, tous noirs, tous issus de familles pauvres sont assassinés à Atlanta, Géorgie, dans le Sud profond des États-Unis.

En juin 1981, un Noir de 23 ans, Wayne Williams, est arrêté pour le meurtre de deux hommes. C’est le suspect idéal. Et c’est lui qui sera jugé, puis condamné à la prison à vie pour le meurtre des vingt-huit enfants, sans aucune preuve tangible.

Quand James Baldwin, qui s’est toujours senti du côté des plus faibles, est invité à écrire un livre sur les meurtres de ces enfants, il accepte. Après une enquête menée sur place, quatre ans après les événements, Baldwin ne conclut ni à la culpabilité de Williams, ni à son innocence. L’essentiel est ailleurs.

Le drame d’Atlanta agit en effet à la manière d’un révélateur et montre la limite des conquêtes du mouvement des droits civiques. Baldwin décrit une société déchirée par la haine et la peur, par la hantise raciale.

Trente-cinq ans après sa première publication, ce texte n’a rien perdu de sa force ni de sa modernité. Ni, tragiquement, de son actualité.

Ce que j’en pense :

En l’espace de deux ans, environ, vingt-huit enfants dont l’âge varie de 7 ou 16 ans, ont été assassinés. Le seul point commun : ils sont tous noirs, issus de familles pauvres. L’enquête piétine, on évoque au passage la main du Ku Klux Klan, dans cette ville du Sud, dont les dirigeants sont noirs. On n’envisage pas d’emblée que le tueur puisse être noir, jusqu’à ce que le FBI mette en évidence ce qu’il a appelé « un faisceau d’indices » et curieusement un homme noir est arrêté.

Mauvais endroit au mauvais moment ? il aurait été trouvé sur les lieux d’un des crimes mais pourquoi ? Tout ceci est un peu capillotracté car on va le juger en fait sur deux meurtres, en sous entendant qu’il est coupable des autres aussi, c’est tellement plus simple.

James Baldwin, appelé à se rendre à Atlanta va essayer de décortiquer l’histoire, en mettant en parallèle des notions fortes : les relations entre Blancs et Noirs, la déségrégation qui pour lui aurait été la solution plutôt que l’intégration. Il met en relation la pauvreté, qui est toujours dans les mêmes quartiers, et la manière dont ces enfants sont souvent dans la rue, car ils y sont mieux qu’à la maison, et non pour le plaisir de traîner la nuit.

Il pose la question de la culpabilité : est-on coupable d’office si l’on est noir ? est-ce que Wayne Williams est vraiment le meurtrier ou était-il temps de mettre un terme à ce drame pour calmer le jeu ? il est le coupable idéal car c’est un jeune homme peu agréable, arrogant, qui avait tendance à être violent avec ses parents : le mauvais garçon, qu’on n’a aucun scrupule à condamner d’office. (Même si d’autres meurtres ont été commis pendant son incarcération) …

Comment les jurés ont-ils peu le désigner coupable et le condamner sans véritable preuve ?Certes, je le répète, c’est le climat engendré par ces meurtres qui l’a conduit au banc des accusés. D’un point de vue judiciaire, il est accusé de deux assassinats. Et pourtant, il est présumé coupable de vingt-huit meurtres, pour lesquels il est jugé sans être inculpé !

James Baldwin revient, avec brio, sur l’esclavagisme, la manière dont s’est déroulée la période après l’abolition de l’esclavage, le poids de l’homme blanc dans l’exploitation des pauvres, les effets de la colonisation, la manière dont les différents présidents américains ont été élus, et sur quels critères, et surtout la manière dont ils ont envisagé le racisme et la lutte éventuelle à mener pour en venir à bout, dans ce pays où la violence est omniprésente et où les marchands d’armes sont tout puissants.

Il aborde aussi l’Afrique du Sud et l’Apartheid, et il n’aura pas eu la chance de connaître, de son vivant, Madiba président…

Autre question soulevée : les soldats noirs ont un comportement héroïque pendant les guerres, mais ils ne seront pas mieux considérés pour autant, ceci se retrouve aussi dans les guerres plus récentes (Afghanistan, Irak…) ils ont le droit de mourir en héros, mais s’ils reviennent ils doivent faire à nouveau profil bas, situation que l’on peut retrouver dans les pays colonisateurs.

Il évoque aussi la notion de communauté qui ne doit pas aboutir à une exclusion ou encore le fait que certains voudraient être des blancs et se comportent comme eux. Il compare aussi la situation à Harlem à celle d’Atlanta, rivant son clou au passage à « autant en emporte le vent » de Margaret Mitchell bien trop complaisante à ses yeux.

Petite parenthèse, il se vend encore plus d’armes actuellement pendant la pandémie de COVID 19 que d’habitude, car ce sont des produits de première nécessité (sic) et les gens ont besoin de se sentir en sécurité…

Il y a longtemps que je voulais me plonger dans un texte de James Baldwin et   je n’ai pas été déçue du voyage, sa démonstration est brillante, même si elle ne peut rien changer au cours des choses, l’affaire étant considérée comme résolue. Le raisonnement de l’auteur est brillant, même si on n’est pas toujours totalement en accord avec lui. Afin de ne pas trop divulgâcher, j’ai choisi de limiter ma chronique aux éléments du discours de l’auteur qui m’intéressaient le plus, mais il évoque beaucoup d’autres thèmes tout aussi passionnants les uns que les autres.

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Stock qui m’ont permis de découvrir ce livre qui est toujours terriblement d’actualité et n’a pas pris une ride trente-cinq après avoir été publié pour la première fois. C’est le genre de livre qu’il faut déguster en prenant son temps et dont je pourrais parler pendant des heures, alors un conseil : si ce n’est pas déjà fait, lisez-le !

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L’auteur :

Né le 02/08/1924 à Harlem et mort le 1er décembre 1987 à Saint-Paul de Vence, James Baldwin est un écrivain américain, auteur de romans, de nouvelles, de poésies, et on lui doit aussi des pièces de théâtre et des essais.

Son premier roman « La conversion » est une autobiographie. Ses essais explorent les distinctions raciales, « Chroniques d’un pays natal », ou sexuelles « La chambre de Giovanni » au sein des sociétés occidentales, notamment dans l’Amérique du milieu du XXe siècle.


Extraits :

À distance, on s’imagine aisément que l’on a saisi la logique des événements. Mais tant qu’elle n’est pas confrontée aux faits, cette logique n’est-elle pas une création imaginaire bâtie à partir de souvenirs ?

Et, sous les strates du refoulement, semblables à des couches géologiques, est assoupie, du moins veut-on le croire, la terreur essentielle, celle que la mémoire veut nier. Cependant elle ne dort jamais complètement, cette terreur qui n’est pas la peur de la mort (laquelle est inconcevable) mais celle de la destruction.

Ce qui est oublié est la clé de nos crises de colère ou de notre maîtrise de soi. L’oublié est le serpent du jardin de nos rêves.

Chacun sait, même si cela nous déplaît, qu’une salle de tribunal est par essence un cirque romain pour tous ceux qui y participent. Impossible d’y être impartial.

La présence d’une administration noire était censée prouver que la ville « trop occupée pour haïr », comme on l’a souvent qualifiée, ne pouvait en aucune façon être accusée d’avoir une justice « sudiste ».

Dans cette affaire, toutefois, et conformément aux réalités concrètes de la vie aux États dits « unis », les enfants disparus et assassinés ont été agressés selon des critères de couleur et de condition sociale : ils étaient noirs – une malédiction dans cette démocratie – et pauvres, une condition que la morale dominante du travail et de la compétition condamne avec une cruauté sans pareille.

… et pour un jeune de condition pauvre, la différence entre la rue et chez lui n’est pas évidente : la maison c’est aussi l’insécurité et la misère, avec un lit et un toit. Et avec une maman, et parfois un papa, et d’autres mouflets, et ce sentiment confus, étouffant, intolérable qu’il doit sortir faire quelque chose !

Je n’ai rien dit de la réaction à l’échelle nationale car elle fut insignifiante par rapport à la réaction américaine au sort des otages en Iran – ou, dans le même ordre d’idées, au raid sur Entebbe.

Les jeunes sont sacrés pour la société. Ils représentent son unique espoir, et les anciens ont la responsabilité de les guider, de les protéger et de les élever – ce qui signifie d’abord et avant tout d’assumer leur autorité et de les réprimander. Si personne ne le fait lorsqu’ils sont au zénith éphémère de leur jeunesse, comment pourraient-ils espérer trouver une telle aide plus tard ?

Il existe, selon Andrew, un mal qui atteint particulièrement la communauté noire, la « sorriness », une sorte de pitié de soi-même. Je ne suis pas du Sud, et je n’avais jamais entendu cette expression auparavant. Cette maladie frappe les Noirs de sexe masculin. Elle est transmise par la mère, dont l’instinct est évidemment de protéger le mâle noir de la destruction qui le menace dès lors qu’il s’affirme en tant qu’homme.

L’effet du système blanc dans la vie des hommes noirs a toujours été, et demeure, l’émasculation.

Ce que revendiquaient les Noirs, c’était la déségrégation, qui est une question à la fois juridique, publique et sociale : l’exigence d’être traités comme des êtres humains et non comme des bêtes de somme ou des chiens.

Les Américains ont décidé que déségrégation signifiait intégration et, armés de ce concept, ils ont anéanti toutes les institutions noires de ce pays, à l’exception de l’Église noire.

Au tout début de l’affaire des meurtres d’enfants, que nous appellerons désormais la Terreur, les gens ont pensé instinctivement qu’il s’agissait d’une nouvelle convulsion du Ku Klux Klan – ce qui aurait paradoxalement pu être rassurant. Mais du fait de la présence d’une administration noire, cette hypothèse était non seulement intenable mais honteuse.

Les intérêts « vitaux » du monde occidental exigeaient l’exploitation des richesses extorquées aux colonies : sans ce pillage à l’échelle mondiale, il n’y aurait jamais eu de révolution industrielle.

Pour nous, la nation était sacrée, comme la terre. Mais pour eux, la nation était un terrain de pillage. Nous pensions que nous appartenions à la nation. Ils pensaient que la nation leur appartenait.

Seuls les Amérindiens, c’est-à-dire les Indiens pauvres, ont été traités avec encore moins d’égards, « tentant, comme le résumait un de mes amis blancs, d’investir les taudis que les Noirs essayent à tout prix de quitter ».

Lu en mars 2020