Publié dans Challenge le mois de l'Europe de lEst, Littérature russe

« Volia Volnaïa » de Victor Remizov

Je vous parle aujourd’hui d’un livre qui m’attendait sagement dans ma bibliothèque, depuis ma découverte de Victor Remizov en 2019 car je le réservais pour le challenge « le mois de l’Europe de l’Est » de cette année…

Quatrième de couverture :

Rybatchi, un petit village russe de Sibérie. Ici, tous les habitants sont chasseurs, pêcheurs. Tous sont braconniers. Maintenus dans l’illégalité par une milice corrompue, ils n’ont qu’un rêve : acheter une licence pour vendre légalement le fruit de leurs efforts, sans rien devoir aux autorités. Tout bascule lorsque le braconnier Kobiakov refuse de céder leur dû aux miliciens. Une rébellion s’ébauche et s’enflamme dès l’arrivée d’une unité des forces spéciales venue de Moscou. L’émeute devient politique et la chasse à l’ours se transforme en chasse à l’homme. Dès lors un dilemme se pose aux villageois : se soumettre ou partir dans la taïga se refaire une vie, très loin mais enfin libres.

« Ce roman est un alcool fort. Il ne livre son feu qu’à ceux qui voudront bien abandonner leurs repères et se perdre dans l’immensité de ce Far Est » écrivait Le Figaro Littéraire…

Ce que j’en pense :

Nous sommes en Sibérie, dans le petit village de Rybatchi, proche de la mer, en octobre, alors que va débuter la saison de la chasse. Ici tout le monde se connaît, les hommes sont chasseurs, pêcheurs. Il faut bien vivre dans la Russie post communiste, où règnent des flics pourris, miliciens qui rackettent les pêcheurs : on ferme les yeux sur la pêche illégale des œufs de saumon, qu’ils appellent l’or rouge, moyennant une commission de vingt pour cent…

Un incident survient, Kobiakov furieux que son véhicule soit fouillé par l’un des ripoux, ne se laisse pas faire, emboutit la voiture des policiers, coup de feu échangé sans blesser personne sauf l’orgueil dudit ripou et Kobiakov est obligé de partir à pied avec son chien sur son terrain de chasse, dans la taïga, en évitant ses isbas refuges : il est devenu un « criminel en fuite » pour crime de lèse-majesté…

On va faire ainsi un superbe voyage, dans la solitude des montagnes enneigées, magiques quand on les connaît bien (et même si on ne les connaît pas d’ailleurs !) et rencontrer des personnages fascinants, courageux, épris de liberté. On suit bien sûr Kobiakov sur la trace des zibelines, qu’on appelle « l’or mou », et pour se nourrir il faut abattre d’autres espèces.  Cet homme parcourt des centaines de kilomètres à pied, comme on en parcourt cinq ou dix, respecte la nature, ne chassant que pour se nourrir, lui et son chien. Dans la région, les orpailleurs d’autrefois ont laissé la place à l’or mou et à l’or rouge…

On a un autre chasseur, Jebrovski, un nanti qui s’est enrichi de manière plus ou moins honnête et qui vient pour la deuxième année sur le terrain de chasse qu’il a acheté l’année précédente : il était arrivé en hélicoptère la première fois, et il s’étonne que les autres ne l’apprécient guère et l’appellent le Moscovite ». Il n’y connaît pas grand-chose mais veut vivre des sensations fortes, en utilisant d’autres hommes du village pour l’emmener, dégager le passage, tronçonner les pins…

Côté policiers nous avons le lieutenant-colonel Tikhi, qui doit bientôt être muté, et tente à tout prix de régler cette affaire à l’amiable, qui lui-aussi touche des sous, même si c’est à contre cœur et qu’il a brûlé les premières enveloppes de billet dans la cheminée sous l’emprise de la vodka, et qui remettre en question ses choix de vie. Il est entouré de deux autres miliciens, celui qui a déclenché les hostilités car il est prêt à tout pour progresse et n’est même pas originaire du coin.

Le troisième, (Vaska Semikhvatski) vit comme un pacha, tellement il a touché avec ses vingt pour cent, et veut partir seul à la recherche de Kobiakov.

Parmi les villageois, on a aussi Choura qui rêve de révolution, mais reste dans la théorie, et que l’on surnomme « l’étudiant » et un autre personnage, un musicien, Balabane, cheveux longs, mèche qui tombe sur le front, qui chante en s’accompagnant à la guitare, qui sirote sa vodka au bar du coin, toujours penché sur un livre, plein de mystère…

Étant donné l’escalade, les grands pontes de la police de Moscou, tout aussi corrompus sont prévenus et on envoie pour l’exemple l’unité d’élite, l’OMON, des militaires qui ont servi en Tchétchénie ! et qui ne savent faire que le nettoyage par le vide….

J’ai un peu de mal au départ, car la chasse et moi, cela fait deux, et la souffrance animale m’est insupportable, mais j’ai mis mes pieds dans les traces de Kobiakov dont j’ai beaucoup aimé, le respect de la nature, la liberté d’esprit. Les ruminations de Tikhi donnent lieu à des phrases superbes, les personnages secondaires sont tous attachants, avec leurs qualités et leurs défauts, à par le nazillon de service.

« En cela, tous les gars du coin se ressemblaient : ils voulaient une vie libre. Même au prix d’un pouvoir inique. Or un pouvoir inique corrompt même la liberté. »

J’ai failli oublier les femmes dans cette belle histoire : elles sont loin d’être absentes du récit, elles ont un caractère bien trempé, une résistance plus en douceur, plus réfléchie à la situation, qu’il s’agisse de Macha, la compagne de Tikhi, ou de Olia sa secrétaire, ou les compagnes des personnages secondaires. Quant à la femme du Moscovite, qui brille par son absence, on sent en fait sa présence lancinante en toile de fond, vu l’état du couple…

Viktor Remizov décrit très bien l’importance de la corruption dans son pays, ceux qui l’acceptent car c’est devenu une fatalité et ceux qui se révoltent pour plus de justice, et on sent son affection pour ces chasseurs, pêcheurs, ces hommes qui travaillent et voudraient vivre honnêtement de leur travail, et l’importance de l’amitié, des liens qui se tissent entre eux.

J’ai aimé aussi la réflexion sur la liberté, liberté des grands espaces, liberté d’esprit, et la critique de la Russie de Vladimir Poutine qui leur ferait regretter l’époque de l’URSS et tout le monde rigole sur les tours de passe-passe des élections et le roque (clin d’œil aux amateurs d’échecs) terme sous lequel il désigne l’élection de Medvedev comme président et Poutine devenant premier ministre : « nos présidents, je ne sais même plus qui est au pouvoir en ce moment ». Maintenant, Vladimir ne se donne même plus la peine de procéder au tour de passe-passe, il a fait modifier la consultation pour régner au moins jusqu’en 2036 !

 Comme le dit la traductrice :  

« Volia volnaïa, « liberté libre », comprend l’idée de grands espaces à parcourir et de risque, souvent associée à la figure du Cosaque, du guerrier, du bandit. Volia signifie à la fois liberté et volonté. »

J’ai beaucoup pensé à Sylvain Tesson et à Andreï Makine en parcourant la taïga, les espaces enneigés, le silence…

Comme dans beaucoup de romans russes, la vodka occupe une place importante, c’est pratiquement un personnage du livre. J’ai adoré cette histoire, et l’écriture si belle de Victor Remizov que j’ai retrouvé avec un immense plaisir car je l’ai découvert, l’année dernière grâce à NetGalley, avec son deuxième roman « Devouchki » qui était déjà un coup de cœur.

https://leslivresdeve.wordpress.com/2019/02/17/devouchki-de-victor-remizov/

Je connais encore mal les auteurs russes contemporains, à part Victor Remizov et Andreï   Guelassimov, alors que j’adore les auteurs russes du XIXe, mais j’essaie de combler mes lacunes…

Donc, un immense coup de cœur une nouvelle fois pour le roman et l’auteur dont j’attends le prochain livre avec impatience, en espérant que le régime ne l’enverra pas en prison car la liberté de pensée n’est pas la bienvenue…

Pour le plaisir de réentendre cette belle langue russe :

L’auteur :

Victor Remizov est né à Saratov, en Russie, en 1958. Après des études de géologie, il s’est tourné vers les langues à l’université d’État de Moscou. Toujours entre nature et littérature, il a travaillé comme géomètre expert dans la taïga, puis en tant que journaliste et professeur de littérature russe.

Nommé pour le Big Book Award et le Russian Booker, Volia volnaïa, son premier livre paru en France, a reçu un très bel accueil lors de sa sortie en 2017.

Victor Remizov vit à Moscou et a publié Devouchki son deuxième roman en 2019.

Extraits :

Jebrovski constatait, pour la deuxième année consécutive, que ces hommes ne le tenaient pas pour un des leurs. Ils ne l’appelaient pas par son prénom, et le sobriquet qu’ils lui avaient donné était méprisant, il servait à marquer la différence : le Moscovite. Il ne cherchait pas vraiment à se faire adopter, mais se demandait tout de même à quoi ça tenait…

… Les locaux étaient peut-être trop fiers pour admettre qu’un type de Moscou puisse vivre et chasser dans la taïga comme eux.

C’était (Kobiakov) un solitaire incorrigible et on le respectait, même si certains n’appréciaient pas son côté anachorète. Après tout, il ne faisait de mal à personne. Peut-être que jadis des gars costauds comme lui constituaient la base du peuple russe, car les fainéants et les ivrognes n’auraient tout de même pas pu s’approprier et ensuite mettre en valeur la moitié de la terre…

Tel un animal qui fuit instinctivement le danger, il évitait les hommes, qui ne le menaçaient peut-être en rien, et allait toujours plus loin, défendant son droit à la liberté.

Au bourg, les relations entre flics et villageois n’étaient pas uniquement régies par le pouvoir. Les gars n’aimaient pas les flics, mais les uns et les autres avaient les mêmes valeurs dans la vie, des valeurs peut- être obsolètes, propre à la taïga, car c’était là qu’ils vivaient tous.

La belle vie corrompt. Non seulement ses bras et ses jambes avaient engraissé, mais son être tout entier était imprégné par cette opulence qui lui venait de ses revenus permanents et presque légaux. Le cerveau du lieutenant-colonel était comme un citron pressé. Ces dernières années, il avait seulement fait semblant de travailler, veillant à conserver son poste. Et maintenant qu’il aurait bien voulu prendre une décision, il ne s’en sentait plus capable.

Il y avait dans le travail de ces hommes un sens immense, presque inaccessible à l’intellect, un sens qui émanait de cette taïga, de ces montagnes, contenu dans le travail lui-même, dans ce lourd labeur qu’ils accomplissaient sans rechigner, en sachant que l’année suivante, il leur faudrait recommencer.

Non, cela n’a pas de sens de faire du fric pour faire du fric… Il y a eu une époque où on avait l’impression de construire quelque chose. Un pays libre, par exemple. En fait, ce n’est pas du tout ce qu’on nous demande.

Alors, j’ai travaillé pour quoi ? Pour faire régner l’ordre ? La justice ? De quel ordre parle-t-on ? La justice, le pouvoir n’en veut pas. Ni celui d’hier, ni celui d’aujourd’hui. J’en ai vu, des représentants du pouvoir ! Le pouvoir n’aime que lui-même, il chercher à se hausser, il tente d’atteindre la meilleure part du gâteau… Tikhi

Un homme vit, s’encroûte dans ses petits problèmes quotidiens, ne voit rien venir. Il avance dans l’existence. Content, et même fier de lui ! Puis soudain : paf ! Une avalanche d’épreuves s’abat sur lui. C’est comme si le soleil se levait en pleine nuit, éclairant ses défauts et ses faiblesses. Où est passée sa fierté ? Où est son bonheur risible ?  idem

Il n’avait ni acquis, ni perspectives. Pas d’espérances, pas d’amis, rien à réaliser ; sa vie n’avait aucun sens, sinon l’objectif idiot d’être le premier. C’était si absurde ! Une vie creuse et stupide ! Personne n’avait besoin de lui ! C’était ainsi qu’il réfléchissait, ruminait. Il en arriva à la question de l’orgueil, à la racine même de celui-ci, une question terrible, trouble, une impasse infranchissable. (Vaska Semikhvatski)

Personne n’était là pour l’admirer, or cela n’a pas de sens de s’admirer soi-même. Pour être fier, on a besoin de quelqu’un d’autre.

Quant à se révolter… (Balabane leva les yeux vers l’Etudiant). Collectivement, on ne peut qu’aller en enfer ! Chacun doit décider pour lui-même.

Lu en mars 2020

Auteur :

Psychiatre à la retraite, je peux enfin m'adonner à ma passion. Lectrice assidue depuis le CP, je profite de ma retraite pour parler de mes livres, de mes coups de cœur, de mes déceptions aussi... ma PAL est gigantesque, il me faudra trois vies encore pour en venir à bout.

15 commentaires sur « « Volia Volnaïa » de Victor Remizov »

  1. Voilà un auteur que j’ai déjà noté grâce à toi dans mon petit carnet et bien entendu je rajoute ce titre ! Mais pour l’instant je vais résorber ma pile empruntée la semaine dernière en médiathèque juste avant qu’elle ferme, puis comme tous je piocherai dans ma bibliothèque personnelle…ensuite on verra bien ! En tous les cas on ne s’ennuie jamais quand on aime lire 🙂 Prends soin de toi surtout

    Aimé par 1 personne

    1. il est splendide ce roman… Je viens de m’apercevoir que j’ai oublié le paragraphe sur les femmes qui sont importantes aussi…. il va falloir que je modifie
      j’ai choisi la nouvelle présentation de WordPress mas ça complique la vie finalement ça va bien si on fait des chroniques sobres, ce qui n’est pas mon cas…
      prémonition: j’ai fait des chats compulsifs sur les sites proposant des lives d’occasion alors j’ai un stock et avec ma liste NetGalley je devrais pouvoir tenir 🙂
      je n’ai rien pris à la BM car je craignais de ne pouvoir les rendre…

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    1. Ah oui! les scènes de chasse du début m’ont irritée puis j’ai suivi le héros et la Sibérie (la Russie tout court, ce n’est pas parce que je fais des vannes sur Vladimir 1er que j’aime moins ce pays, sa langue et sa culture…
      Dépaysement total, qui fait du bien 🙂

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    1. On trouve tout dans ce roman, de l’action, beaucoup de réflexion sur la société, l’amitié la solidarité, avec des paysages tellement bien décrits qu’on s’y croirait…
      J’adore cet auteur:-)

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    1. j’aime beaucoup cet auteur belle écriture, des histoires qui sortent de l’ordinaire je serais bien restée encore un peu là-bas…
      cela m’a rappelé « L’archipel d’une autre vie » de Makine 🙂
      je note tous les livres qui parlent de grands espaces, liberté… en ce moment

      Aimé par 1 personne

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