Publié dans Challenge le mois de l'Europe de lEst, Littérature russe

« Fox Mulder a une tête de cochon » : Andreï Guelassimov

Dans le cadre du challenge le mois de l’Est je vous propose ce recueil de nouvelles d’un auteur que j’ai découvert par hasard l’an dernier avec « La soif » qui m’avait beaucoup plu :

Quatrième de couverture :

« – Touche ton genou, qu’elle a dit alors. Je l’ai touché.

– Qu’est-ce que tu sens ?

– Mon genou. – C’est un os que tu as là. A l’intérieur de toi, il y a un squelette. Un vrai squelette, tu comprends ? Comme dans vos films imbéciles. Comme dans les cimetières. C’est le tien. C’est ton squelette à toi. Un jour, il n’aura plus de chair autour. Personne ne peut rien y changer. Et pendant qu’il est à l’intérieur il faut avoir pitié les uns des autres.
Est-ce que tu comprends ?

– Qu’est-ce qu’il y a de difficile à comprendre ? Le squelette est à l’intérieur, donc tout va bien. Elle a souri et a dit :

 – Bravo ! D’ailleurs, ce n’est pas si terrible que ça de mourir… »

C’est ainsi, dans la nouvelle intitulée « L’Age tendre », que la vieille Octobrine Mikhaïlovna, qui vit recluse dans son appartement, tente d’apprivoiser un jeune adolescent révolté et malheureux.


On ne trouvera pas chez Andrei Guelassimov de ces grandes et généreuses phrases russes qui expliquent à l’envi ce que vous devez comprendre. Bien au contraire, il reste concis, allusif. Ce qui n’empêche pas le lecteur d’être plongé dans une histoire, une vraie. Dans la Russie soviétique et la Russie d’aujourd’hui. Où la vie est dure et âpre. Avec de belles âmes et de beaux salauds, sans qu’on sache toujours s’y retrouver.

 
On ne s’étonnera pas que ce recueil de cinq nouvelles (« Fox Mulder a une tête de cochon », « Accomplis ce miracle, Seigneur », Jeanne », « Grand-mère par adoption », « L’Age tendre ») ait été salué à sa parution comme un événement.  

Ce que j’en pense :

Andreï Guelassimov nous propose dans ce recueil cinq nouvelles. La première, qui est le titre du livre, est de loin la plus longue et nous entraîne dans une classe de terminale, dans une rivalité entre une professeure, ancien régime qui fait régner une discipline de fer, allant jusqu’à cacher par exemple la carte des positions russes pendant la guerre, pour saper le travail d’une plu jeune. Outre ces rivalités, on a des histoires d’amour balbutiantes entre des étudiants, ou entre l’un d’eux et une des profs qui va s’attirer des ennuis.

Ceci permet à l’auteur de s’en donner à cœur joie entre nostalgiques de l’ordre soviétique et les autres, à l’esprit plus ouvert…

Dans la deuxième, « Accomplis ce miracle Seigneur », on se trouve face à un couple qui ne s’entend plus très bien, et à la suite d’une soirée chez des amis où ils se rendent à contre-cœur, le mari qui a bu emboutit une voiture et se trouve soumis à un chantage, avec bandes rivales, mafia…

« Combien d’années de sa vie, qui ne reviendront plus, peut-on passer sur des chaises que l’on n’a pas choisies…« 

Avec « Jeanne » on aborde de manière touchante mais sans complaisance, le statut des enfants nés avec un déficit moteur, la grossesse non voulue à l’adolescence et le père qui se défile dès qu’il peut. Et que dire de l’attitude des médecins…

« Grand-mère par adoption » est ma préférée : le statut des femmes dans la société, la nécessité d’épouser un homme capable de les faire vivre, à travers l’exemple de la narratrice : elle était mariée à Valery qui travaillait dans les sous-marins et qui a un jour disparu lui laissant leurs deux filles sur les bras. Elle a trimé toute sa vie. Sa fille aînée a fait un bon mariage mais elle vit loin d’elle et elle ne connaît ses petits-enfants qu’en photos. La deuxième s’est mariée très jeune avec un gros fainéant qui oublié de dire qu’il avait déjà été marié et avait une fille de ce mariage… Et qui va s’en occuper alors qu’elle bosse à la demande le jour, ou la nuit, tout en s’occupant de la maison pendant que le couple se prélasse ???

Dans la dernière « L’âge tendre » l’auteur nous propose le journal d’un ado, qui ne sait pas très bien où il en est, dans ce monde d’adultes qui ne lui plaît guerre. Il a du mal à grandir et trouver sa place…

J’ai retrouvé avec plaisir, l’humour noir d’Andreï Guelassimov, son analyse sans concession de la société russe, de sa violence, sa mafia, sur le couple, mais aussi les moments de poésie qu’il offre au lecteur, aux moments les plus sombres. J’ai aimé ses portraits de femmes, obligées de se tuer au travail, ou de se heurter à l’administration face au handicap, la notion de l’amour maternel qui est là ou qui ne l’est pas…

❤️ ❤️ ❤️ ❤️

L’auteur :

Né en 1965 à Irkoutsk, en Sibérie, Andreï Guelassimov est l’un des écrivains les plus prometteurs de la nouvelle littérature russe. Son œuvre est publiée en France par Actes Sud.

Spécialiste d’Oscar Wilde, il a enseigné à l’université la littérature anglo-américaine.

Fox Mulder a une tête de cochon, son premier livre a été publié en 2001 et « La soif » en 2004.

Extraits :

« Fox Mulder a une tête de cochon »

Les femmes à un certain âge, ne se préoccupent que d’avoir chaud. Elles font une croix sur elles-mêmes. Elles comprennent trop bien qu’il n’y aura plus de miracles.

Les hommes, c’est différent. Leur imagination travaille jusqu’à la fin…

Elle (la directrice) était sortie sur le perron juste avant la fête de fin d’année des classes de terminale. Elle avait décidé de s’adresser au peuple. A cette époque-là, ils aimaient bien parler du haut des tribunes. Jusqu’à ce qu’ils meurent les uns après les autres. Et qu’on les transporte au Mausolée.

A seize ans beaucoup de choses semblent drôles. Le feu au cul du professeur n’était pas une exception.

En ce qui concerne la relativité du temps, Einstein avait raison. Ce n’est cependant pas les physiciens qu’il faut interroger là-dessus, mais les garçons tombés amoureux un mardi. Toute leur vie leur suffira-t-elle pour arriver jusqu’au samedi ? Voilà la question. Et les relativistes, sur ce point, c’est motus et bouche cousue. 

Mince alors ! dit Anton dans l’obscurité. Est-ce que quelqu’un me voit ?

Instinct héliocentrique. Je ne me souviens pas quel était le numéro de ce Louis-là. Le Roi Soleil.

Et avec ça, il a l’impression que tous, autour de lui, sont des crétins, que personne de toute façon ne comprend rien et que, puisqu’il est le premier à être amoureux, c’est comme s’il avait découvert l’Amérique. Dans la mesure où personne, n’est-ce pas, n’a jamais disputé à Colomb sa découverte…

« Grand-Mère par adoption »

Dans le travail, je suis très accommodante. Si on me dit de venir, je viens. Puisqu’on me le demande, c’est que je dois le faire. Je peux y aller de nuit comme de jour. C’est comme ça qu’on nous a éduqués nous autres. Le parti disait : il faut. Le komsomol répondait : présent. Et puis, ai-je vraiment le choix ? Si j’avais dû refuser, ça fait bien longtemps qu’on m’aurait flanquée à la retraite.

La cause était entendue : pour elles, tout devait être différent. Elles ne seraient pas comme leur mère. Qui avait raté sa vie, tandis qu’elles, elles la réussiraient. Parce qu’elles savaient comment faire. Qu’elles avaient des idées sur tout. Sur le tricot, la mode, les hommes. Leur mère était une pauvre idiote. Qui aimait écouter les disques de Valery Obodzinski. (chanteur lyrique)

Lu en mars 2020

Auteur :

Psychiatre à la retraite, je peux enfin m'adonner à ma passion. Lectrice assidue depuis le CP, je profite de ma retraite pour parler de mes livres, de mes coups de cœur, de mes déceptions aussi... ma PAL est gigantesque, il me faudra trois vies encore pour en venir à bout.

14 commentaires sur « « Fox Mulder a une tête de cochon » : Andreï Guelassimov »

  1. C’est vraiment un livre original, en commençant par le titre. J’aime beaucoup la description que tu fais de chacune des nouvelles et les extraits incitent vraiment à la lecture. Bonne découverte, bravo !

    Aimé par 1 personne

    1. il est plus léger que « La soif » qui évoquait la guerre de Tchétchénie et les traumatismes qu’elle a provoqués mais l’humour noir est toujours là et en même temps la poésie, cet auteur me plaît beaucoup…

      J'aime

  2. Bon, je vois que mes commentaires ne passent toujours pas par ici, je vais donc faire comme chez Goran, et changer d’identité !! Je disais donc que j’avais déjà noté La soif suite à ton billet, mais que je ne l’ai pas encore lu, malgré sa brièveté.. Celui-là a l’air très bien aussi, et la couverture est atypique !
    Ingannmic

    Aimé par 1 personne

    1. je ne sais pourquoi ça bugue en ce moment, côté commentaires…
      Je pense que celui-ci est plus facile que « La soif » qui traitait des traumas de la guerre en Tchétchénie » et les nouvelles sont tellement différentes qu’on ne le lâche plus…

      J'aime

    1. là je dis un immense merci à la FNAC opération « 2 livres de poches achetés le 3e offert », j’ai eu « La soif » en cadeau et l’écriture de Guelassimov m’a scotchée, il a un univers à part…
      Pour lui par contre, il y a d’autres livres disponibles alors peut-être un autre essai en 2021, mais ma PAL Europe de l’Est s’est beaucoup enrichie cette année alors je vais peut-être élargir 🙂

      Aimé par 1 personne

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