Publié dans Littérature russe, XIXe siècle

« Les ombres » de Vladimir Korolenko

Je vous parle aujourd’hui d’un court texte, classé dans la rubrique nouvelle, de cet auteur russe du XIXe siècle que j’ai découvert il y a quelques années avec son roman « Le musicien aveugle ». Il s’agit donc de :

Résumé de l’éditeur :

Dans l’œuvre de Korolenko, les ombres se démarquent des autres romans de l’auteur russe.
L’action du roman ne se situe pas en Russie mais en Grèce. Alphabet cyrillique oblige diraient les plaisantins.

 Heureusement Korolenko n’en est pas un, son roman répond à une quête ancienne et légitime de l’auteur, donner une suite à « l’apologie de Socrate » de Platon.

Ce roman a été traduit par Anna Langovoy en 1902.  

Ce que j’en pense :

Socrate vient d’être condamné, accusé d’avoir détruit la foi aux dieux. Il a été dénoncé par ses élèves Mélite et Anite.

Ont-ils eu raison ou tort de le dénoncer là est la question. Le peuple d’Athènes demandait sa condamnation car Socrate disait : « je suis ton œstre, j’aiguillonne ta conscience pour que tu ne t’endormes pas. Ne dors pas, veille et cherche la vérité, ô peuple d’Athènes »

Il est bon de réfléchir à la raison pour laquelle Socrate a été condamné et le bienfondé de ce motif. S’il est facile de condamner, est-on sûr de ne pas commettre une injustice ?

Après sa mort, Socrate se retrouve dans les ténèbres et échange des réflexions avec Elpide, un « croyant ». Les ténèbres font vraisemblablement allusion aux enfers, alors que survient un orage, l’orage des pensées, le côté sombre de l’homme… Il s’agit d’une discussion entre un philosophe et un tanneur que tout oppose, sous la forme de « deux ombres qui cheminent » égarées dans les ténèbres.

Socrate est mort, empoisonnée par la cigüe, comme chacun sait, alors que Elpide est décédé d’une hydropisie et a souffert trois jours avec de mourir, soulevant au passage une autre question : y-a-t-il une mort plus noble que l’autre ? Sous-entendu, les dieux de l’Olympe seront-ils plus indulgents avec l’un qu’avec l’autre ?

On va ainsi suivre le questionnement : Socrate avait-il raison, ou pas ce qui nous entraîne sur une réflexion sur la foi, la croyance, la piété ou le doute… L’homme peut-il trouver la lumière en lui ou à l’extérieur ? Cela me rappelle une phrase du Bouddha « Sois à toi-même ta propre lumière, sois à toi-même ton propre refuge ».

Au passage, l’auteur aborde aussi un problème d’actualité : le blasphème…

Vladimir Korolenko évoque aussi le sacrifice fait aux dieux pour obtenir telle ou telle chose dans la vie, l’espoir est -il dans la foi en un esprit supérieur ou est-il en nous ?

J’ai choisi ce texte court, en pensant au départ que c’était une nouvelle, car j’ai beaucoup aimé « Le musicien aveugle », roman par lequel j’ai découvert Vladimir Korolenko, et en fait, ce petit texte m’a entraînée très loin dans la réflexion. C’est le genre de texte philosophique qu’on met plus de temps à lire qu’un roman de 300 pages, tant le propos est dense. Et c’est encore pire pour rédiger une chronique sans dévoyer le texte.

Si vous ne connaissais pas l’auteur, je vous engage à découvrir « Le musicien aveugle » https://leslivresdeve.wordpress.com/2017/03/21/le-musicien-aveugle-de-vladimir-korolenko/

Un grand merci au site https://bibliotheque-russe-et-slave.com/index1.html dans lequel je vais souvent chercher des livres surtout du XIXe siècle depuis quelques années.

Cette lecture vient clore pour cette année ma participation au challenge « Le mois de l’Europe de l’Est »

9/10

L’auteur :

Vladimir Galaktionovitch Korolenko, né à Jytomyr le 27 juillet 1853 et mort à Poltava le 25 décembre 1921, est un écrivain ukrainien engagé d’inspiration populiste, auteur de nouvelles, journaliste et défenseur des droits de l’homme.

Il est classé parmi les auteurs russes.

Extraits :

Un mois et deux jours s’étaient écoulés depuis que les juges, acclamés par le peuple d’Athènes, prononcèrent la sentence de mort du philosophe Socrate, accusé d’avoir détruit la foi aux dieux. Il était pour Athènes ce qu’un œstre est pour le cheval. L’œstre pique le cheval pour qu’il ne s’endorme pas et qu’il aille vaillamment son chemin. Le philosophe disait au peuple d’Athènes : « Je suis ton œstre, j’aiguillonne ta conscience, pour que tu ne t’endormes pas. Ne dors donc pas, veille et cherche la vérité, ô peuple d’Athènes ! » ainsi débute le récit.

Et maintenant les images des Olympiens sont assombries et la vieille vertu a succombé. Qu’en résultera-t-il donc ? Ne faut-il pas d’un seul coup mettre fin à la sagesse impie ?

Faisons nos adieux – dit-il aux juges qui venaient de le condamner – rentrez dans vos foyers, et moi j’irai à la mort. Amis, je ne sais pas qui de nous choisit le meilleur sort.

Souvenons-nous de nos entretiens sur la justice, sur la vie et sur la mort. N’avons-nous pas dit que l’homme sage devait appréhender non la mort, mais ce qui est contraire à la vérité ?

N’as-tu pas remarqué que les sommets sont les premiers éclairés par les rayons ? Eh bien je me dis : il paraît qu’une grande loi pousse les hommes) chercher eux-mêmes, dans les ténèbres, le chemin de la source de la vie.

Les deux ombres cheminèrent plus loin, et l’âme de Ctésippe, ravie à son enveloppe mortelle, s’envola à leur suite, avide des sons clairs du discours bien connu de Socrate qui lui semblaient éclairer les domaines même des ténèbres désespérantes.

C’est la jalousie qui te fait parler ainsi, avoue-le, répliqua Elpide amèrement. Je te plains, malheureux Socrate. Soit dit entre nous, tu as réellement mérité ton sort et il m’est arrivé de dire plus d’une fois au sein de ma famille qu’il était bien temps de mettre fin à l’impiété propagée par toi.

Voilà justement ce que je voulais te dire, malheureux. Tu as été condamné à mourir par la ciguë !

 — Mais je le sus le jour de ma mort et même avant ! Et toi, heureux Elpide, qu’est-ce qui a causé ta mort ?

 — Oh ! moi, c’est différent ! J’ai eu l’hydropisie de l’estomac. Un médecin fort cher fut appelé de Corinthe ; il se chargea de me guérir pour deux mines, dont la moitié lui fut payée d’avance. Mais je crains bien que Larisse, faute d’expérience dans ces sortes de choses, ne lui ait versé aussi le reste.

Mais s’il arrive qu’en comparant la grandeur divine à la pauvre vertu humaine, on trouve que la mesure comparative est plus grande que la chose mesurée, il s’ensuit que l’origine divine même condamne les Olympiens.

Lu en mars 2020

Publié dans Littérature polonaise, Polars

« Inavouable » de Zygmunt Miloszewski

Je vous parle aujourd’hui du thriller d’un auteur polonais que je m’étais promis de découvrir à l’occasion de ce challenge « Littérature de l’Europe de l’Est » :

Résumé de l’éditeur :

Les photos d’avant-guerre n’en donnent qu’une vague idée, au sourire énigmatique. Mais le « Portrait d’un jeune homme » par Raphaël, chef-d’œuvre disparu dans les décombres du Reich, vient de refaire surface. Aussitôt, le gouvernement polonais met sur pied une équipe clandestine composée d’une experte en recouvrement de biens culturels, d’un marchand d’art, d’un ex-officier de l’armée secrète et d’une voleuse chevronnée.

Or ce quatuor de choc n’est pas seul sur la piste. Mercenaires, espions, tueurs à gage, tous sont aux trousses d’un vérité, plus qu’inavouable…

Ce que j’en pense :

L’histoire débute le 26 décembre 1944, dans la chaîne des Tatras », avec la fuite, en pleine tempête de neige, d’un résistant chargé par un officier nazi de mettre un mystérieux étui métallique à l’abri. Il s’agirait d’un grand secret de cette guerre.

Mais notre homme, alpiniste réputé, s’épuise en tournant en rond dans la tempête et l’objet est perdu, l’officier avale une capsule de cyanure pour échapper aux Alliés aussi bien qu’aux russes.

Saut à l’époque actuelle, avec un « attentat » terroriste déclenché sur les cabines du téléphérique, dans les Tatras toujours. Mais un militaire réussit à déjouer en partie la manœuvre, limitant à la casse, une seule cabine avec deux personnages à bord, faisant le grand plongeon. Le militaire en question tient à rester un héros dans l’ombre, et s’apprête à prendre sa retraite.

Soudain, un tableau de Raphaël « Le portrait d’un jeune homme », disparu des radars depuis fort longtemps réapparaît sur une photo chez un collectionneur lambda. Il s’agit d’une œuvre dérobée par les nazis à la Pologne pendant la guerre. Le premier ministre Donald Tusk charge Zofia Lorentz, une experte en art qui traque ces œuvres pour les faire revenir dans les musées polonais.

On va lui constituer une équipe (à aucun moment, on ne lui a demandé son avis dans le choix des membres) qui comprend un marchand d’art, Karol, un ex-militaire Anatole dont on a déjà fait la connaissance, et une suédoise, voleuse chevronnée, qui purge une peine de prison après s’être fait prendre la main dans le sac lors de sa dernière opération.

Dans ce thriller haletant, un pavé de 635 pages, on suit cette équipe un peu étrange dont la première intervention pour récupérer le tableau est un échec, car des mercenaires, tueurs à gage, des espions tentent à tout prix de faire capoter l’opération. Qui est à la tête de l’opération ? c’est ce que doivent tenter de découvrir le quatuor. A qui peut-on faire confiance, quand l’ennemi en face utilise l’artillerie lourde, du matériel de guerre ?

Un mot sur les personnages féminins : Zofia, c’est l’intellectuelle obsessionnelle, sans concessions, qui tient les autres de haut, se lance dans des explications dithyrambiques, qui pourraient faire l’objet d’une thèse. Toute la partie consacrée à l’histoire du tableau de Raphaël que Zofia explique à ses compagnons est passionnante.

Lisa, c’est l’extravertie, qui à un langage de charretier, qu’elle met sur le compte de son passage en prison, amoureuse de son Claude (Monet) au point d’aller voler une (voire plusieurs) de ses œuvres pour la conserver pour elle…

A noter une scène très drôle : Lisa, en tenue d’Eve, pro du piratage informatique et des dernières technologies en vogue, qui déjoue les systèmes de sécurité, pour aller s’emparer du « Jeune » …

L’auteur nous promène avec habilité dans le milieu de l’art, à tel point qu’on ne sait plus qui a existé ou pas : le collectionneur Ignace Korwin-Milewski et sa mystérieuse Catherine par exemple…

L’histoire est passionnante, le suspense au rendez-vous. En plus, on s’aperçoit que les quatre compères ont un passé compliqué, des secrets, des intérêts divergents, des amours blessées et chacun a une personnalité bien affirmée. On ne s’ennuie pas une minute, tant les rebondissements sont nombreux.

Ce thriller nous entraîne dans deux domaines qui m’intéressent particulièrement : la seconde guerre mondiale et l’histoire de l’art, les œuvres dérobées par les nazis, et même si les explications de Zofia sont parfois trop « scolaires », je me suis fait plaisir car Zygmunt Miloszewski  s’est extrêmement bien documenté, donc nous livre toute une réflexion sur l’histoire des impressionnistes, le milieu des collectionneurs, des antiquaires, les opérations douteuses, en mêlant habilement l’Histoire, les magouilles des uns et des autres.

Grâce à l’auteur, j’ai découvert le peintre polonais impressionniste Aleksander Gierymski, notamment sa « vendeuse d’oranges » par exemple…

C’est le premier livre de Zygmunt Miloszewski qui atterrit entre mes mains et j’ai beaucoup aimé. D’autres m’attendent et j’ai bien l’intention de continuer à explorer son univers. Ce n’est pas une découverte de hasard, cela fait un bon moment que je vois passer des critiques enthousiastes sur Babelio, et je l’avais sélectionné pour le Challenge il y a un an déjà…

9/10

https://www.wikiart.org/fr/aleksander-gierymski

https://www.europeana.eu/fr/collections/person/3841-aleksander-gierymski

L’auteur :

Né à Varsovie en 1976, Zygmunt Miloszewski est écrivaine et scénariste. Ses romans sont traduits en dix-sept langues. En France, grâce à sa trilogie de romans policiers mettant en scène le procureur Teodore Szacki, il a été finaliste du Grand Prix des lectrices ELLE, du Prix du Polar à Cognac et du Prix du Polar européen du Point.

Après « Les impliqués », « Un fond de vérité », « La Rage » a reçu le Prix Transfuge du meilleur polar étranger.

Extraits :

Vraiment, on avait de la peine à croire qu’ils (les Polonais) avaient vécu ici toutes ces années en compagnie des Juifs. Les deux peuples les plus malchanceux du monde côte à côte, comme dans une putain de réserve naturelle de perdants. Si Dieu existait, son sens de l’humour ne manquait pas de finesse.

Durant six années, nous nous sommes battus à vos côtés sur tous les fronts, durant six années, on nous a égorgés comme des moutons, on nous a poussés dans les chambres à gaz. Et, pour finir, vous nous cédez à Staline. Aussi simplement que ça. Vous nous mettez entre les mains d’un assassin pire que Hitler qui, par caprice, a fait mourir de faim huit millions d’Ukrainiens en un an.  

La technique secrète des forces armées polonaises. Ça s’appelle la cirrhose du foie, je crois.

Après une courte conversation, on s’apercevait que le docteur Lorentz était une personne querelleuse, intransigeante, dotée d’une intelligence pernicieuse et incapable de compromis.

En son temps, il avait passé quelques mois en Irak en compagnie de Polonais et avait découvert que ces gars portaient en eux une sorte de gène de la menace qui les rendait perpétuellement vigilants. Un Américain moyen prenait tout pour argent comptant, dans un premier temps du moins. Un Polonais moyen était d’emblée persuadé que tout le monde voulait lui faire des crasses, l’arnaque, lui planter un coup de couteau dans le dos et lui déclarer la guerre. C’est pourquoi les Polonais n’entraient jamais en mode « veille ».

Les deux tableaux relèvent de la même technique, ont le même support, des dimensions quasi identiques, le même buste tourné vers la gauche et un sourire mystérieux égaré sur les lèvres. La Joconde et le Jeune sont des parents spirituels ; ce sont les deux plus grands portraits de l’histoire de la peinture.

Il (Karol) qu’il résidait dans un autre pays que le sien, que des patrouilleurs armés le cernaient, que non loin de là s’étendait un quartier où des Arabes vendaient de la bouffe chinoise et où les négociations à coup de flingues étaient probablement aussi répandues que la frustration en Pologne.

Et maintenant, je passe aux choses sérieuses, c’est-à-dire au moment où Milewski croise la route des impressionnistes, picole de l’absinthe en leur compagnie et apparaît en tant que « comte avec sa chère Catherine » dans leurs lettres et dans leurs journaux intimes.  Petite parenthèse : le peintre préféré du comte, c’était Aleksander Gierymski…

Les Allemands brûlaient les archives avec une grande application parce qu’ils savaient qu’ainsi, ils détruisaient la mémoire d’une nation.

La peinture, c’est de la lumière. C’est de la physique de base. La lumière extrait toute chose du néant et rebondit sur chaque surface de façon différente, si bien que les couleurs apparaissent. Peindre, c’est tenter de restituer cet instant fugace où une quantité infinie de rayons de lumière est réfléchie par le monde et atteint notre rétine…  

Lu en mars 2020

Publié dans Littérature indienne

"Fuir et revenir" de Prajwal Parajuly

Namasté ! Petit détour en Inde aujourd’hui avec ce roman :

Résumé de l’éditeur :

Dans le but de célébrer les 84 ans de leur grand- mère, Chitralekha, événement important selon la tradition népalaise, ses petits-enfants se rendent à Gangtok, dans l’État lointain du Sikkim, en Inde du Nord-Est. Ils vivent tous à l’étranger et chacun d’eux, pour des raisons différentes, redoute l’inquisition familiale. Comment sortir indemne de cet anniversaire ? Au fur et à mesure qu’avancent les célébrations, l’affaire se complique, d’autant plus qu’une servante acerbe et un autre invité inattendu se joignent à cette épique réunion de famille.

Ce que j’en pense :

Chitralekha fête son anniversaire (84 ans, un chiffre riche en symboles et ses petits-enfants doivent venir à la fête à Gangtok. Ce devrait être la fête des retrouvailles mais rien n’est simple dans cette famille…

Du côté des petits-enfants, nous avons l’aînée : Bhagwati qui est la honte de la famille parce qu’elle s’est « enfuie de la maison » pour épouser un Indésirable. Elle a connu l’exil car indésirable au Bhoutan comme au Népal, après être restée pendant des années dans des camps de réfugiés pour être enfin envoyée aux USA, où elle fait la plonge, tandis que son époux cherche du travail. Juste avant de partir, elle est congédiée car elle a osé se rebeller quand un « chefaillon » lui a mis les mains aux fesses. Inutile de dire qu’elle prend l’avion la peur au ventre…

Le deuxième, Agastaya, médecin aux USA, qui est censé avoir réussi mais toujours pas marié au grand désespoir de la grand-mère qui veut profiter de la fête pour lui présenter des partis intéressants. Mais, il y un hic, il est homosexuel, et vit avec Nicky qui voudrait qu’ils adoptent un enfant alors qu’il n’assume déjà pas son homosexualité…

La troisième, Manasa qui a fait un beau mariage selon les critères de Chitralekha (dans la même caste) qui vit à Londres, avec son époux Himal et son beau-père paraplégique dont elle est devenue l’auxiliaire de vie, son beau diplôme d’Oxford remisé au placard. Pas d’enfant, acariâtre…

Nous ferons la connaissance du quatrième, Ruthwa, bien plus tard, car il est banni lui aussi pour avoir publié un livre jugé scandaleux par sa famille… on imagine très bien ce que va déclencher son arrivée en fanfare, de même que celle, imprévue, de Nicky…

Un autre personnage important dans l’histoire : Prasanti, eunuque, « hijra » (personne du troisième sexe), domestique de la grand-mère et qui n’en fait qu’à sa tête et vit très bien sa sexualité. Mais, c’est loin d’être aussi simple.

Ce roman aborde les castes, les mariages arrangés, le statut des femmes, les problèmes de l’homosexualité ou des transgenre, sur fond d’Histoire de l’Inde, des guerres entre Sikkim, Bhoutan, Népal, le statut des intouchables, des réfugiés, les relations compliquées entre la grand-mère rigide et ses petits-enfants sur lesquels elle règne en tyran, mais qui réagissent chacun à sa façon, la rébellion pour l’une, le désir d’être enfin reconnue pour l’autre petite-fille, entre autres.

Prajwal Parajuly évoque de manière très forte le statut des Hijras à travers l’histoire familiale compliquée de Prasanti car toutes ne vivent pas de la même manière qu’elle et souvent la prostitution est au bout de la route.

J’ai beaucoup aimé ce roman, haut en couleurs, qui surfe aussi sur la corruption en politique, les tentations « indépendantistes » des uns, les rivalités ethniques et aussi religieuse même si l’Hindouisme et ses rituels, comme la fête des lumières, ses malas constitués d’œillets d’Inde, est le véritable terreau.

L’Inde est un pays qui me fascine, dont je connais un tout petit peu deux régions où se sont réfugié les Maîtres tibétains, notamment SS le Dalaï Lama à Dharamsala (le Petit Tibet) dans l’Himachal Pradesh où est réfugié le gouvernement tibétain en exil. C’est un choc culturel dont je parlerais peut-être bientôt…

J’ai retrouvé avec ce roman la culture indienne ainsi que les relations familiales compliquées qui m’avaient beaucoup plu dans « Deux vies » de Vikram Seth dont il me reste encore à lire le superbe pavé « Un garçon convenable ». J’ai aussi V. S. Naipaul à découvrir (que l’auteur évoque notamment avec le roman « La moitié d’une vie »

L’écriture de Prajwal Parajuly est riche en couleurs, en nuances, et il fait des portraits sans concession. Au début, étant donné la manière dont il exprime les choses, j’ai pensé que c’était une femme…C’est son premier roman et c’est une réussite. Auteur à suivre donc.

Un immense merci à NetGalley et aux éditions Emmanuelle Collas qui m’ont permis de découvrir ce roman et son auteur.

9/10

#FuiretrevenirEmmanuelleCollasPrajwalarajuly

L’auteur :

Prajwal Parajuly, fils d’un père indien et d’une mère népalaise, partage son temps entre New York, Londres et Gangtok, sa ville natale dans l’Himalaya indien.

Son premier recueil de nouvelles, The Gurkha’s Daughter(2012) a été plébiscité par la critique et nominé pour le Prix Dylan Thomas.

Son premier roman, Fuir et revenir, est paru en 2013.

Extraits :

J’ai choisi des extraits correspondant à chacun des personnages, pour donne une idée du roman, sans divulgâcher…

Lorsqu’ils avaient été conduits à la frontière Bhoutanaise sous prétexte qu’ils n’étaient pas assez Bhoutanais pour être Bhoutanais, ses concitoyens népalophones et elle n’avait cesser d’espérer que le Népal les accueillerait, mais leurs ancêtres avaient déserté la Népal et vécu au Bhoutan trop longtemps pour être Népalais…

Les réfugiés avaient du mal à savoir quelle était leur patrie, mais Bhagwati bien plus encore.  Qui était-elle ? A sa naissance : une Indienne népalophone, dont le défunt père était originaire du Sikkim et la défunte mère, du Népal…

… Après son mariage : une Bhoutanaise népalophone qui avait juridiquement renoncé à la citoyenneté indienne afin de se sentir chez elle au Bhoutan. Après l’expulsion de six cent mille népalophones du Bhoutan : l’habitante d’un corps apatride échoué dans un camp de réfugiés au Népal. Après le geste magnanime des Etats-Unis : une réfugiée cette fois en Amérique….

Main dans la main, ils contemplaient avec un émerveillement silencieux la majesté de cette ville dans laquelle ils se sentaient chez eux. Toute parole aurait altéré la valeur de ces moments. New York avait la capacité de les rendre muets…

… Quand une telle émotion vous envahissait il était facile de se laisser convaincre que les épreuves sont passagères, comme le reste d’ailleurs. L’impermanence est une chose magnifique.

Son existence était régie par une paraplégie sévère – non la sienne, mais celle de son beau-père. Vue la façon dont cette maladie l’avait privée de tout contrôle sur sa vie, on aurait pu croire que c’était Manasa la paralysée, ce qui n’était pas faux en réalité car la paralysie de son beau-père était devenue la sienne ; tandis qu’elle faisait de son mieux pour donner du mouvement à la vie de son bua, son existence à elle s’était arrêtée.

Leurs ancêtres reléguaient les femmes indisposées dans les étables de sorte qu’elles ne souillent pas la maison de leur ignoble contact. Une version de cette pratique – moins draconienne, mais encore très rigide pour l’époque actuelle – avait toujours cours sous le toit de Chitralekha : La femme « souffrante » devait demeurer dans certaines zones limitées, dont étaient exclus la cuisine et l’autel…

Riches ou pauvres, les gens se ressemblaient tout là-bas, à quelques exceptions près. En Inde, n’importe quel millionnaire était repérable au milieu d’une foule, quels que soient ses efforts pour se fondre dans la masse. C’était un peu ce qui leur arrivait ici, à Bhagwati et lui, la réfugiée et le médecin de retour d’Amérique. Aux États-Unis, grâce à l’égalitarisme de la tenue jean-T-shirt, la population était uniforme.

Le mariage a fait de Manasa la personne la plus culottée au monde.

« Ne t’imagine pas que je me laisserai approcher par tes enfants métis un jour. »

Gangtok était une ville avec des rues truffées de nids-de-poule grands comme des cratères, des chemins de terre et une route à deux voies qui s’élargissait peu à peu, mais la ville était surtout envahie par les escaliers. Les gens d’ici les préféraient aux routes. Ils vous emmenaient souvent aux mêmes endroits qu’elles mais créaient des raccourcis.

Comme l’âge adulte était compliqué ! il comptait tant de chemins dangereux, de zones réglementées dont on ne parvenait plus à s’échapper si on y entrait par mégarde.

Quel courage avait cette domestique eunuque de vivre la vie qu’elle voulait !  Elle incarnait sa sexualité, se délectait de son état intermédiaire, désirait ouvertement, vivait sans s’excuser. Le genre, le sexe, la sexualité, cela ne signifiait rien pour elle. Quelle chance elle avait d’être transgenre de façon aussi transparente, flagrante, incontestable.

Pourtant, Prasanti était un être supérieur. Elle aimait la personne qu’elle était, ne changerait pour rien au monde la façon dont elle était faite et se fichait de l’opinion qu’on avait d’elle. Lorsqu’il serait comme cette domestique eunuque, aussi sûr de lui, aussi impénitent, aussi désinhibé qu’elle, Agastaya se considérerait comme un être à son égal.

Lu en mars 2020

Publié dans Littérature hongroise

"La Porte" de Magda Szabo

Je vous parle aujourd’hui d’un livre qui traînait dans ma PAL depuis plusieurs années et j’ai décidé de l’en sortir pour ce challenge « Le mois de l’Europe de l’Est » qui me permet de découvrir beaucoup d’auteurs :

Quatrième de couverture :

« C’est moi qui ai tué Emerence. Je voulais la sauver, non la détruire, mais cela n’y change rien. »

La Porte est une confession. La narratrice y retrace sa relation avec Emerence Szeredás, qui fut sa domestique pendant vingt ans. Tout les oppose : l’une est jeune, l’autre âgée ; l’une sait à peine lire, l’autre ne vit que par les mots ; l’une est forte tête mais d’une humilité rare, l’autre a l’orgueil de l’intellectuelle. Emerence revendique farouchement sa liberté, ses silences, sa solitude, et refuse à quiconque l’accès à son domicile.

 Quels secrets se cachent derrière la porte ?


Chef-d’œuvre de la littérature hongroise dont le succès fut mondial, prix Femina étranger en 2003, « La Porte » a été élu meilleur livre de l’année 2015 par le New York Times.

Ce que j’en pense :

Dans ce récit autobiographique, Magda Szabo nous raconte comment elle a rencontré Emerence, qu’elle a embauchée sur les conseils d’une amie pour faire le ménage, la cuisine chez elle. La première rencontre donne déjà le ton : Emerence a une stature imposante : elle a soigné son entrée solennelle, vêtue d’une robe grise, à manches longues, tout aussi austère que sa personnalité, les cheveux dissimulés sous un foulard qui ne la quitte jamais.

En fait, c’est elle qui va décider si elle accepte ou non l’emploi et dicter ses propres conditions, ses horaires qui seront on ne peut plus fantaisistes…

Une drôle de relation s’installe entre les deux femmes : Emerence méprise le travail d’écrivain de sa patronne, car pour elle, seul compte le travail manuel, physique. Elle dit régulièrement qu’il y a d’un côté les hommes qui balaient et les autres.

C’est elle qui finalement va régenter la maison, avec une austérité, et un caractère bien trempé, même le chien du couple dont elle a choisi le nom Viola, va la reconnaître comme maîtresse…

On comprend très vite que son côté « brut de décoffrage » est liée à une vie extrêmement difficile : un drame est survenu dans son enfance qui va provoquer des dégâts importants. Son père, charpentier, (comme le Christ) mais aussi ébéniste, meurt jeune. Son grand frère va être confié au grand-père, et elle sera finalement « vendue » comme femme à tout faire, à l’âge de treize ans…

Emerence a traversé l’Histoire : la Seconde Guerre Mondiale, la persécution des juifs, puis le régime communiste, mais elle livre très peu de choses sur sa vie, elle ferme son passé à double tour comme la porte de sa maison, dans laquelle personne n’est autorisé à entrer.

Elle a son groupe d’amies sur lequel elle règne aussi, abat un travail considérable, malgré son âge, passe ses hivers à déblayer la neige devant toutes les portes, de la rue, quand elle en a terminé avec la dernière, il faut recommencer, soulève des meubles aussi grands qu’elle.

Bien-sûr cette relation entre les deux femmes, paraît toxique de prime abord, car Emerence est souvent dans la maltraitance, vis-à-vis de sa patronne, comme du chien qui pourtant lui voue une véritable adoration, et seul l’époux qu’elle appelle « le Maître » mérite sa considération. En fait, le lien qui se tisse entre les deux femmes est beaucoup plus complexe…. en outre, on sait dès le départ qu’elle va se terminer de manière tragique.

J’ai beaucoup aimé ce roman, les personnages, le style de narration, les références à l’Histoire de la Hongrie, les révoltes sous la férule de l’Empereur d’Autriche, les dictateurs qui se sont succédés, le régime communiste… Je connais un peu l’Histoire de ce pays, et l’auteure, qui a fait, entre autres, des études d’Histoire m’a donné envie d’approfondir…

J’ai trouvé le style de narration original : le premier et le dernier chapitre s’appellent la porte et se répondent… l’écriture est belle…

Ce roman m’a énormément plu, c’est presque un coup de cœur et m’a donné envie de connaître davantage cette auteure : « Abigaël » et « La ballade d’Isa » notamment.

️ ❤️ ❤️ ❤️ ❤️     

L’auteure :

Magda Szabo est née en 1917, à Debrecen, capitale du protestantisme hongrois. Après des études de lettres classiques, de langue et littérature hongroise, et d’histoire, elle commence à publier après la Seconde Guerre Mondiale.

Mais, ses œuvres sont vite mises à l’index par le nouveau régime communiste au pouvoir.

Redécouverte à l’Étranger suite au couronnement de « La Porte », prix Femina en 2003, elle est progressivement devenue la figure majeure des lettres hongroises.

En 2015, « La Porte » a été élu le meilleur livre de l’année 2015 par le New York Times.

Elle est décédée le 19 novembre 2007.

Extraits :

Quand nous nous sommes parlée pour la première fois, j’aurais aimé voir son visage, et j’ai été gênée qu’elle ne m’en laisse pas la possibilité. Elle se tenait devant moi telle une statue, immobile, non pas sur ses gardes, même assez détendue, je voyais à peine son front, à ce moment-là je ne savais pas que je ne la verrais sans foulard que sur son lit de mort.

… et ce soir-là, elle n’entra pas à notre service, cela n’eût été ni digne ni convenable : Emerence s’enrôla. En partant elle prit congé de mon mari par cette formule : « je souhaite bonne nuit au maître…

Emerence n’avait trouvé de nom que pour mon mari, moi je n’étais ni madame ni rien, et cela dura tant qu’elle ne put m’assigner de place dans sa vie, tant qu’elle ne découvrit pas ce que j’étais pour elle, et comment elle devait m’appeler.

Où qu’elle travaille, il lui arrivait de laisser tomber sa tâche, parce qu’il lui arrivait à l’esprit que je pouvais avoir besoin de quelque chose, et elle n’était rassurée qu’en voyant qu’il ne me manquait rien, alors elle repartait en courant, le soir elle préparait un plat dont elle savait que je l’aimais, mais il lui arrivait aussi de m’apporter autre chose, des cadeaux inattendus, sans raison particulière.

D’une manière générale, Emerence considérait notre couple comme une énigme, elle ne comprenait pas pourquoi je me compliquais les choses, mais puisqu’il en était ainsi, elle l’acceptait, tout comme j’admettais qu’elle n’ouvre pas sa porte.

Aujourd’hui, je sais ce que j’ignorais alors, l’affection ne peut s’exprimer de manière acquise, canalisée, articulée, et je n’ai pas le droit d’en déterminer la forme à la place de l’autre.

… si un étranger, venu chez nous pour la première fois, en voyant Emerence vaquer à la cuisine, l’aurait prise pour ma tante ou ma marraine, je ne l’aurais pas détrompé, il était impossible d’expliquer la nature, l’intensité de notre relation, ou le fait qu’Emerence était pour chacun de nous une nouvelle mère, bien qu’elle ne ressemblât à aucune des nôtres.

Aux yeux d’Emerence, tout travail qu’on n’exécute pas avec les mains ou la force physique n’était que flemmardise, voire charlatanisme, pour ma part, si j’ai toujours estimé les performances du corps, je ne les ai jamais considérées comme supérieures à celles de l’esprit.

Celui qui était en haut, sous quelque auspice qu’il s’y trouve, même  s’il y était dans l’intérêt d’Emerence, n’était autre qu’un oppresseur, le monde d’Emerence connaissait deux sortes d’hommes, ceux qui balaient et les autres, tout découlait de là, peu importe sous quel mot d’ordre ou quelles bannières on célébrait la fête nationale.

Si Emerence croyait en quelque chose, c’était au temps, dans sa mythologie personnelle, le Temps était le meunier d’un moulin éternel, dont la trémie déversait les évènements de la vie dans le sac que chacun apportait à son tour.

Ce n’était vraiment pas facile, mais je ne pouvais rien y changer : c’est elle qui réglementait notre relation, et elle en réglait le thermostat avec économie et rationalité.

Lu en mars 2020

Publié dans Musique, Poésie

« C’est extra » de Léo Ferré

Un peu de douceur par les temps qui courent avec cette superbe chanson:

Une rob’ de cuir comme un fuseau
Qu’aurait du chien sans l’ fair’ exprès
Et dedans comme un matelot
Une fill’ qui tangue un air anglais
C’est extra
Les moody blues qui chante(nt) la nuit
Comm’ un satin de blanc marié
Et dans le port de cette nuit

Un’ fill’ qui tangue et vient mouiller

C’est extra, C’est extra, C’est extra, C’est extra

Des cheveux qui tomb’nt comm’ le soir
Et d’ la musique en bas des reins
Ce jazz qui d’jazze dans le soir
Et ce mal qui nous fait du bien
C’est extra
Ces mains qui jouent de l’arc-en-ciel
Sur la guitare de la vie
Et puis ces cris qui mont’nt au ciel
Comme une cigarett’ qui prie

C’est extra, C’est extra, C’est extra, C’est extra

Ces bas qui tiennent haut perchés
Comme les cordes d’un violon
Et cette chair que vient troubler
L’archet qui coule ma chanson
C’est extra
Et sous le voile à peine clos
Cette touffe de noir Jésus
Qui ruisselle dans son berceau
Comme un nageur qu’on n’attend plus

C’est extra, C’est extra, C’est extra, C’est extra

Un’ rob’ de cuir comme un oubli
Qu’aurait du chien sans l’ faire exprès
Et dedans comme un matin gris
Un’ fille qui tangue et qui se tait
C’est extra
Les moody blues qui s’en balancent
Cet ampli qui n’ veut plus rien dire
Et dans la musique du silence
Une fill’ qui tangue et vient mourir

C’est extra, C’est extra, C’est extra, C’est extra

Ce texte, écrit en 1969, n’a pas pris une ride,et sa voix enchante toujours autant… J’aime énormément cet artiste qui nous a quitté depuis longtemps, un quatorze juillet, sacré pied de nez de la part d’un anarchiste qui disait aimer le confort, quand on lui reprochait de descendre dans un hôtel quatre étoiles lors d’une tournée… ça avait de la gueule quand même….

Publié dans Littérature Royaume-Uni

« Les enfants perdus de St Margaret » d’Emily Gunnis

Je vous parle aujourd’hui d’un livre que j’ai choisi pour son résumé et sa belle couverture :

Résumé de l’éditeur :

 Des lettres bouleversantes. Une jeune femme enfermée. Un mystère à résoudre.

1956. Ivy Jenkins s’apprête à donner naissance à son premier enfant. Mais la société puritaine britannique des années 1950 ne lui permettra pas de profiter de ce bonheur. Abandonnée par son amant, répudiée par sa famille, elle est internée de force à St. Margaret, un couvent pour mères célibataires.  Très rapidement, l’institution la sépare de son bébé. 2017. Samantha Harper, une jeune journaliste, tombe sur des lettres déchirantes qui révèlent les terribles conditions de détention d’Ivy Jenkins à St. Margaret. Au fil de ses recherches, elle découvre une série de morts suspectes. Alors que le couvent est sur le point d’être démoli, il ne lui reste plus que quelques heures pour faire éclater la vérité. Avant qu’elle ne soit ensevelie à jamais…

Un premier roman suffocant, inspiré de faits réels, qui mêle avec brio mystère et suspense. Aussi émouvant que dérangeant, Les Enfants perdus de St. Margaret s’est déjà vendu à plus de 350 000 exemplaires dans le monde.

Ce que j’en pense :

L’histoire débute, en 1956, avec une lettre qu’Ivy est en train d’écrire à Elvira, une petite fille qu’elle a prise sous sa protection à St Margaret, pour lui donner des consignes pour s’échapper. Pour protéger la fuite de l’enfant, elle détourne l’attention sur elle-même et fait le grand plongeon.

Le récit va ensuite se dérouler en alternance sur plusieurs périodes : 1957-59, 1968-69, 1976, 2000 et l’époque actuelle 2017.

En 2017, Sam est journaliste, rubrique « Chiens écrasés », quand elle rédige un article c’est un autre qui signe bien-sûr. Son mariage avec Ben bat de l’aile, et elle retourne vivre avec sa grand-mère Nana et sa fille Emma, âgée de quatre ans. Elle a des horaires de travail compliqués ce qui n’arrange pas la tension dans le couple, surtout Ben se contente de « chercher du travail » …

Sam arrive en retard à l’anniversaire de Nana et la découvre endormie, tenant dans ses mains une lettre signée d’une certaine Ivy, dont l’encre s’est un peu estompée avec le temps, écrite en 1956. Il s’agit d’un appel au secours, car Ivy est enceinte, non mariée et on l’a envoyée accoucher à St Margaret. En faisant des recherches sur Internet elle tombe sur un établissement lugubre.

La mère de Sam, toxicomane est morte jeune, et le grand-père est mort l’année précédente. On comprend assez vite qu’il y a des secrets de famille.

Sam enquête, à l’insu de son chef, sur un institut abandonné depuis longtemps et qui doit être prochainement détruit, pour faire place à un projet immobilier de luxe mais les travaux ont été interrompus car on a découvert le squelette du père Benjamin, porté disparu depuis quelques années. Une présentatrice télé sur le départ, Kitty Cannon a assisté à l’audience concernant ce décès classé accidentel.

Emily Gunnis nous raconte ainsi l’histoire de ce lieu sinistre où l’on envoyait accoucher les jeunes mères célibataires, qui étaient une honte pour leur famille. Elles étaient prises en charge par des religieuses catholiques, qui les traitaient en esclaves, les tuant au travail jusqu’à la veille de leur accouchement, les nourrissant à peine d’une soupe style brouet clair digne de Dachau. Elles étaient là pour souffrir et expier leurs fautes !

Elles ne recevaient aucune aide pour accoucher, cela durait des heures et on les laissait avec le minimum de soins avec une mortalité maternelle et infantile importante, sans oublier les malformations dues aux conditions d’accouchement.

Le père Benjamin avec la complicité d’un médecin, s’occupait de débarrasser les familles « du problème » moyennant finance et les filles devaient rembourser en trimant… Et, bien-sûr, on leur enlevait leur enfant dès la naissance, en les obligeant à signer les formalités d’adoption. Si elles se révoltaient, elles étaient punies…

On se croirait dans l’univers de Dickens ou de Balzac, mais ceci se passait il n’y a pas si longtemps, dans les années 50-60. Et il ne faut pas oublier qu’il n’y a pas si longtemps les femmes mourraient en couches, c’est ce qui est arrivée à ma grand-mère paternelle, en 1924, et cela a laissé beaucoup de souffrance dans notre famille, je peux vous l’assurer.

J’ai lu ce roman d’une traite, comme un polar, malgré le sujet douloureux, car le sinistre institut n’existe pas en réalité, mais l’auteure l’a créé en rassemblant une énorme documentation sur les établissements de ce genre qui ont existé surtout dans la très catholique Irlande mais aussi au Royaume Uni. Il s’y est passé des choses sordides que je vous laisse découvrir et qui vont traumatiser les enfants sur plusieurs générations, car l’adoption n’est jamais un long fleuve tranquille. Le poids des secrets, les répétitions des scenarii de vie peuvent conduire à des actes qu’on peut imaginer…

 C’est le premier roman d’Emily Gunnis et c’est une réussite car elle a su utiliser des faits ayant vraiment existé pour bâtir une fiction bien maîtrisée et tient ainsi le lecteur en haleine tout au long de son livre. Elle nous donne une série d’ouvrages traitant de ce sujet qui n’ont, pour la plupart, pas été traduits.

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Préludes qui m’ont permis de découvrir ce roman et son auteure.

#LesEnfantsperdusdeStMargaret #NetGalleyFrance

❤️ ❤️ ❤️ ❤️

L’auteure :

Diplômée de journalisme, Emily Gunnis a longtemps travaillé pour la télévision avant d’écrire son premier roman. Elle vit aujourd’hui à Brighton.

« Les enfants perdus de St Margaret » est son premier roman.

Extraits :

Ivy ouvrit la fenêtre grâce à l’une des clés de sœur Angelica. Elle baissa les yeux vers le sol si lointain et elle imagina Elvira en train de fuir dans les tunnels pour disparaître dans la nuit. Au moment où sœur Faith allait l’atteindre, elle déploya les bras et sauta.

Quand on perd quelqu’un, on croit qu’on va juste regretter ses bons côtés, mais c’est faux. En fait, on regrette tout. Le bon et le mauvais.

Ma sœur, serait-il possible que je travaille à la cuisine cet après-midi ? J’ai des contractions atroces.

— Non, ce n’est pas possible. Tu ne vas pas accoucher aujourd’hui, c’est trop tôt. Remets-toi au travail !

Ivy s’était traînée jusqu’à son poste. Tous les regards étaient sur elle, mais personne n’osait dire un mot. À l’heure du dîner, elle ne tenait plus debout. Les autres filles étaient parties et mère Carlin et sœur Edith étaient venues la toiser alors qu’elle était recroquevillée par terre dans un coin, se serrant le ventre et pleurant de souffrance.

Arrête cette comédie et va donc à l’infirmerie, mon enfant. Dépêche-toi, avait dit mère Carlin.

Je croyais que ces douleurs abominables étaient l’annonce que notre bébé ne survivrait pas. Plusieurs sœurs sont passées, me disant de rester tranquille, d’arrêter de faire autant de bruit, que c’était le châtiment pour mes péchés de chair. J’essayais d’être brave, mais avec cette douleur, c’était impossible. J’appelais maman, papa, toi. Personne ne venait.

Lu en mars 2020

Publié dans Challenge le mois de l'Europe de lEst, Littérature russe

« Volia Volnaïa » de Victor Remizov

Je vous parle aujourd’hui d’un livre qui m’attendait sagement dans ma bibliothèque, depuis ma découverte de Victor Remizov en 2019 car je le réservais pour le challenge « le mois de l’Europe de l’Est » de cette année…

Quatrième de couverture :

Rybatchi, un petit village russe de Sibérie. Ici, tous les habitants sont chasseurs, pêcheurs. Tous sont braconniers. Maintenus dans l’illégalité par une milice corrompue, ils n’ont qu’un rêve : acheter une licence pour vendre légalement le fruit de leurs efforts, sans rien devoir aux autorités. Tout bascule lorsque le braconnier Kobiakov refuse de céder leur dû aux miliciens. Une rébellion s’ébauche et s’enflamme dès l’arrivée d’une unité des forces spéciales venue de Moscou. L’émeute devient politique et la chasse à l’ours se transforme en chasse à l’homme. Dès lors un dilemme se pose aux villageois : se soumettre ou partir dans la taïga se refaire une vie, très loin mais enfin libres.

« Ce roman est un alcool fort. Il ne livre son feu qu’à ceux qui voudront bien abandonner leurs repères et se perdre dans l’immensité de ce Far Est » écrivait Le Figaro Littéraire…

Ce que j’en pense :

Nous sommes en Sibérie, dans le petit village de Rybatchi, proche de la mer, en octobre, alors que va débuter la saison de la chasse. Ici tout le monde se connaît, les hommes sont chasseurs, pêcheurs. Il faut bien vivre dans la Russie post communiste, où règnent des flics pourris, miliciens qui rackettent les pêcheurs : on ferme les yeux sur la pêche illégale des œufs de saumon, qu’ils appellent l’or rouge, moyennant une commission de vingt pour cent…

Un incident survient, Kobiakov furieux que son véhicule soit fouillé par l’un des ripoux, ne se laisse pas faire, emboutit la voiture des policiers, coup de feu échangé sans blesser personne sauf l’orgueil dudit ripou et Kobiakov est obligé de partir à pied avec son chien sur son terrain de chasse, dans la taïga, en évitant ses isbas refuges : il est devenu un « criminel en fuite » pour crime de lèse-majesté…

On va faire ainsi un superbe voyage, dans la solitude des montagnes enneigées, magiques quand on les connaît bien (et même si on ne les connaît pas d’ailleurs !) et rencontrer des personnages fascinants, courageux, épris de liberté. On suit bien sûr Kobiakov sur la trace des zibelines, qu’on appelle « l’or mou », et pour se nourrir il faut abattre d’autres espèces.  Cet homme parcourt des centaines de kilomètres à pied, comme on en parcourt cinq ou dix, respecte la nature, ne chassant que pour se nourrir, lui et son chien. Dans la région, les orpailleurs d’autrefois ont laissé la place à l’or mou et à l’or rouge…

On a un autre chasseur, Jebrovski, un nanti qui s’est enrichi de manière plus ou moins honnête et qui vient pour la deuxième année sur le terrain de chasse qu’il a acheté l’année précédente : il était arrivé en hélicoptère la première fois, et il s’étonne que les autres ne l’apprécient guère et l’appellent le Moscovite ». Il n’y connaît pas grand-chose mais veut vivre des sensations fortes, en utilisant d’autres hommes du village pour l’emmener, dégager le passage, tronçonner les pins…

Côté policiers nous avons le lieutenant-colonel Tikhi, qui doit bientôt être muté, et tente à tout prix de régler cette affaire à l’amiable, qui lui-aussi touche des sous, même si c’est à contre cœur et qu’il a brûlé les premières enveloppes de billet dans la cheminée sous l’emprise de la vodka, et qui remettre en question ses choix de vie. Il est entouré de deux autres miliciens, celui qui a déclenché les hostilités car il est prêt à tout pour progresse et n’est même pas originaire du coin.

Le troisième, (Vaska Semikhvatski) vit comme un pacha, tellement il a touché avec ses vingt pour cent, et veut partir seul à la recherche de Kobiakov.

Parmi les villageois, on a aussi Choura qui rêve de révolution, mais reste dans la théorie, et que l’on surnomme « l’étudiant » et un autre personnage, un musicien, Balabane, cheveux longs, mèche qui tombe sur le front, qui chante en s’accompagnant à la guitare, qui sirote sa vodka au bar du coin, toujours penché sur un livre, plein de mystère…

Étant donné l’escalade, les grands pontes de la police de Moscou, tout aussi corrompus sont prévenus et on envoie pour l’exemple l’unité d’élite, l’OMON, des militaires qui ont servi en Tchétchénie ! et qui ne savent faire que le nettoyage par le vide….

J’ai un peu de mal au départ, car la chasse et moi, cela fait deux, et la souffrance animale m’est insupportable, mais j’ai mis mes pieds dans les traces de Kobiakov dont j’ai beaucoup aimé, le respect de la nature, la liberté d’esprit. Les ruminations de Tikhi donnent lieu à des phrases superbes, les personnages secondaires sont tous attachants, avec leurs qualités et leurs défauts, à par le nazillon de service.

« En cela, tous les gars du coin se ressemblaient : ils voulaient une vie libre. Même au prix d’un pouvoir inique. Or un pouvoir inique corrompt même la liberté. »

J’ai failli oublier les femmes dans cette belle histoire : elles sont loin d’être absentes du récit, elles ont un caractère bien trempé, une résistance plus en douceur, plus réfléchie à la situation, qu’il s’agisse de Macha, la compagne de Tikhi, ou de Olia sa secrétaire, ou les compagnes des personnages secondaires. Quant à la femme du Moscovite, qui brille par son absence, on sent en fait sa présence lancinante en toile de fond, vu l’état du couple…

Viktor Remizov décrit très bien l’importance de la corruption dans son pays, ceux qui l’acceptent car c’est devenu une fatalité et ceux qui se révoltent pour plus de justice, et on sent son affection pour ces chasseurs, pêcheurs, ces hommes qui travaillent et voudraient vivre honnêtement de leur travail, et l’importance de l’amitié, des liens qui se tissent entre eux.

J’ai aimé aussi la réflexion sur la liberté, liberté des grands espaces, liberté d’esprit, et la critique de la Russie de Vladimir Poutine qui leur ferait regretter l’époque de l’URSS et tout le monde rigole sur les tours de passe-passe des élections et le roque (clin d’œil aux amateurs d’échecs) terme sous lequel il désigne l’élection de Medvedev comme président et Poutine devenant premier ministre : « nos présidents, je ne sais même plus qui est au pouvoir en ce moment ». Maintenant, Vladimir ne se donne même plus la peine de procéder au tour de passe-passe, il a fait modifier la consultation pour régner au moins jusqu’en 2036 !

 Comme le dit la traductrice :  

« Volia volnaïa, « liberté libre », comprend l’idée de grands espaces à parcourir et de risque, souvent associée à la figure du Cosaque, du guerrier, du bandit. Volia signifie à la fois liberté et volonté. »

J’ai beaucoup pensé à Sylvain Tesson et à Andreï Makine en parcourant la taïga, les espaces enneigés, le silence…

Comme dans beaucoup de romans russes, la vodka occupe une place importante, c’est pratiquement un personnage du livre. J’ai adoré cette histoire, et l’écriture si belle de Victor Remizov que j’ai retrouvé avec un immense plaisir car je l’ai découvert, l’année dernière grâce à NetGalley, avec son deuxième roman « Devouchki » qui était déjà un coup de cœur.

https://leslivresdeve.wordpress.com/2019/02/17/devouchki-de-victor-remizov/

Je connais encore mal les auteurs russes contemporains, à part Victor Remizov et Andreï   Guelassimov, alors que j’adore les auteurs russes du XIXe, mais j’essaie de combler mes lacunes…

Donc, un immense coup de cœur une nouvelle fois pour le roman et l’auteur dont j’attends le prochain livre avec impatience, en espérant que le régime ne l’enverra pas en prison car la liberté de pensée n’est pas la bienvenue…

Pour le plaisir de réentendre cette belle langue russe :

L’auteur :

Victor Remizov est né à Saratov, en Russie, en 1958. Après des études de géologie, il s’est tourné vers les langues à l’université d’État de Moscou. Toujours entre nature et littérature, il a travaillé comme géomètre expert dans la taïga, puis en tant que journaliste et professeur de littérature russe.

Nommé pour le Big Book Award et le Russian Booker, Volia volnaïa, son premier livre paru en France, a reçu un très bel accueil lors de sa sortie en 2017.

Victor Remizov vit à Moscou et a publié Devouchki son deuxième roman en 2019.

Extraits :

Jebrovski constatait, pour la deuxième année consécutive, que ces hommes ne le tenaient pas pour un des leurs. Ils ne l’appelaient pas par son prénom, et le sobriquet qu’ils lui avaient donné était méprisant, il servait à marquer la différence : le Moscovite. Il ne cherchait pas vraiment à se faire adopter, mais se demandait tout de même à quoi ça tenait…

… Les locaux étaient peut-être trop fiers pour admettre qu’un type de Moscou puisse vivre et chasser dans la taïga comme eux.

C’était (Kobiakov) un solitaire incorrigible et on le respectait, même si certains n’appréciaient pas son côté anachorète. Après tout, il ne faisait de mal à personne. Peut-être que jadis des gars costauds comme lui constituaient la base du peuple russe, car les fainéants et les ivrognes n’auraient tout de même pas pu s’approprier et ensuite mettre en valeur la moitié de la terre…

Tel un animal qui fuit instinctivement le danger, il évitait les hommes, qui ne le menaçaient peut-être en rien, et allait toujours plus loin, défendant son droit à la liberté.

Au bourg, les relations entre flics et villageois n’étaient pas uniquement régies par le pouvoir. Les gars n’aimaient pas les flics, mais les uns et les autres avaient les mêmes valeurs dans la vie, des valeurs peut- être obsolètes, propre à la taïga, car c’était là qu’ils vivaient tous.

La belle vie corrompt. Non seulement ses bras et ses jambes avaient engraissé, mais son être tout entier était imprégné par cette opulence qui lui venait de ses revenus permanents et presque légaux. Le cerveau du lieutenant-colonel était comme un citron pressé. Ces dernières années, il avait seulement fait semblant de travailler, veillant à conserver son poste. Et maintenant qu’il aurait bien voulu prendre une décision, il ne s’en sentait plus capable.

Il y avait dans le travail de ces hommes un sens immense, presque inaccessible à l’intellect, un sens qui émanait de cette taïga, de ces montagnes, contenu dans le travail lui-même, dans ce lourd labeur qu’ils accomplissaient sans rechigner, en sachant que l’année suivante, il leur faudrait recommencer.

Non, cela n’a pas de sens de faire du fric pour faire du fric… Il y a eu une époque où on avait l’impression de construire quelque chose. Un pays libre, par exemple. En fait, ce n’est pas du tout ce qu’on nous demande.

Alors, j’ai travaillé pour quoi ? Pour faire régner l’ordre ? La justice ? De quel ordre parle-t-on ? La justice, le pouvoir n’en veut pas. Ni celui d’hier, ni celui d’aujourd’hui. J’en ai vu, des représentants du pouvoir ! Le pouvoir n’aime que lui-même, il chercher à se hausser, il tente d’atteindre la meilleure part du gâteau… Tikhi

Un homme vit, s’encroûte dans ses petits problèmes quotidiens, ne voit rien venir. Il avance dans l’existence. Content, et même fier de lui ! Puis soudain : paf ! Une avalanche d’épreuves s’abat sur lui. C’est comme si le soleil se levait en pleine nuit, éclairant ses défauts et ses faiblesses. Où est passée sa fierté ? Où est son bonheur risible ?  idem

Il n’avait ni acquis, ni perspectives. Pas d’espérances, pas d’amis, rien à réaliser ; sa vie n’avait aucun sens, sinon l’objectif idiot d’être le premier. C’était si absurde ! Une vie creuse et stupide ! Personne n’avait besoin de lui ! C’était ainsi qu’il réfléchissait, ruminait. Il en arriva à la question de l’orgueil, à la racine même de celui-ci, une question terrible, trouble, une impasse infranchissable. (Vaska Semikhvatski)

Personne n’était là pour l’admirer, or cela n’a pas de sens de s’admirer soi-même. Pour être fier, on a besoin de quelqu’un d’autre.

Quant à se révolter… (Balabane leva les yeux vers l’Etudiant). Collectivement, on ne peut qu’aller en enfer ! Chacun doit décider pour lui-même.

Lu en mars 2020

Publié dans littérature USA, Nouvelles

« Propriétés privées » de Lionel Shriver

J’ai choisi ce recueil de nouvelles pour faire enfin la connaissance d’une auteure appréciée sur les sites littéraires :

Résumé de l’éditeur :

Ne dit-on pas que les choses que l’on possède finissent toujours par nous posséder ?

Alors que son meilleur ami décide de l’exclure de sa vie, une artiste tente de récupérer le cadeau démesuré qu’elle lui avait offert. 

Un couple entreprend de bouter hors de chez lui son fils de trente ans qui, en bon millenial, va mettre en scène cet « abandon » sur les réseaux sociaux et devenir une star du net. 

Un businessman détourne l’argent de son entreprise et s’envole pour une vie dorée au soleil, avant de se voir rongé par la culpabilité. 

Une femme s’acharne à posséder une maison qui ne veut pas d’elle… 

Portées par la verve sarcastique, l’esprit d’analyse, la provocation d’une Shriver au meilleur de sa forme, douze histoires sur un sujet aussi inattendu que central : la propriété. Celle que nous nous octroyons sur les autres, sur les objets, celle qui définit notre statut social, celle qui nous aliène aussi.  

Critique acerbe de nos sociétés malades, miroir peu flatteur de notre course effrénée à la possession, une œuvre d’une brûlante actualité, salutaire et éclairante.

Ce que j’en pense :

J’ai donc choisi ce recueil de nouvelles pour faire la connaissance de Lionel Shriver, dont le roman « il faut qu’on parle de Kevin » a été encensé.

L’auteure aborde le thème des propriétés privées sous divers angles : la propriété dans le sens maison, mais dans un sens beaucoup plus poussée :appartient-on à quelqu’un quand on l’épouse, comme c’est le cas dans la première Novella « Le lustre en pied » où on trouve Jillian et Baba,  un duo amis depuis dans années, qui ont été amants à certaines périodes, mais l’amitié peut-elle résister quand la future épouse déteste Jillian, et somme son « futur » de mettre un terme à cette relation… Un bel exemple de lâcheté masculine…

Grand procrastinateur devant l’Éternel, il avait encaissé les bénéfices liés au fait de laisser tomber Frisk sans en payer le prix. Le plus dur était l’autre moitié de la décision qui, du fait même que c’était le plus dur, constituait en réalité toute la décision : parler à Frisk. Car il avait juste assez d’intelligence pour comprendre que, lorsqu’on annonce la fin d’une relation, celle-ci se termine instantanément.

La deuxième « Le sycomore à ensemencement spontané » évoque la solitude du veuvage et la capacité à ne pas s’y enfermer, surtout quand le jardin dont s’occupait amoureusement le mari est soudain envahi par les pousses du sycomore du voisin. Celle-ci est plutôt drôle. Est-ce que l’arbre du voisin vous appartient un peu quand il vous envahi (peut-on le faire tailler?)

Pourtant, dès le début, l’angoisse avait été amplifiée par le fait de savoir à l’avance que l’acuité de sa perte s’émousserait, en entraînant une seconde : la perte de la perte.

Quand j’ai abordé la troisième, avec le fils de la maison qui joue les Tanguy s’incruste, ne fait rien tout le jour et spécule sur la sénilité future de ses parents pour prendre possession totalement de la maison, les parents étant, dans un premier temps, relégués au sous-sol, c’était trop pour moi. S’il s’était agi d’un livre version papier, je l’aurais fracassé, mais je tiens trop à ma liseuse…

J’ai donné une chance encore à « Repossession » dans laquelle Helen, comptable fiscaliste, qui achète une maison sur un coup de tête et dont l’ex propriétaire a été expulsée et tout se met à aller de travers, comme si des fantômes y avaient élu domicile. Jusqu’où peut-on aller pour garder sa maison ? très loin dans le cas d’Helen.

Comptable fiscaliste, Helen tenait les règles en haute estime. Elle n’éprouvait aucune sympathie pour les gens qui ne contrôlaient pas leur situation – qui laissaient leur vie partir en vrille, créant un souk pas possible que des citoyens responsables devaient ensuite gérer à leur place.

La relation d’un homme qui a inventé « un truc génial » révolutionnant la dialyse et qui a oublié d’être un père : que faire lorsque celui-ci est proche de la mort et exige la présence du seul de ses enfants à ne pas être parti à des milliers de kilomètres ? celle-ci est assez drôle, car « le baume à lèvres » est le héros de l’histoire ou du moins un symbole, un « truc génial » qui peut pourrir la vie…

De fait, Dod n’avait pas été un père cruel. Il avait été peu investi, ce qui était pire. Au moins, la cruauté impliquait une certaine forme d’attention.

J’ai continué bravement ma lecture en râlant et trainant des pieds, mais la dernière Novella m’a achevée, j’ai abandonné car ma liseuse était à nouveau en péril et c’eût été dommage pour elle…

Je pense avoir compris le message, le désir de provoquer, mais la notion de parasite, de spéculation sur la mort des parents pour hériter, j’ai connu et je ne peux pas prendre au second degré ! … une de mes copines employait l’expression :  « la génération TPMG » (Tout Pour Ma Gueule)

Je me suis donnée une journée supplémentaire pour poster cette chronique, mais quand cela ne veut pas, cela ne veut pas ! Je suis passée à côté de ce recueil, ce n’était peut-être pas le bon moment…ou alors je vieillis mal …

« Il faut qu’on parle de Kevin » est dans ma PAL depuis des lustres et je crois qu’il bien qu’il va y rester encore quelques temps.

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Belfond qui m’ont permis de découvrir ce recueil et son auteure.

#Propriétésprivées #NetGalleyFrance

4/10

L’auteure :

Née en 1957 en Caroline du Nord, Lionel Shriver a fait ses études à New York. Diplômée de Columbia, elle a été professeur avant de partir parcourir le monde. Elle a notamment vécu en Israël, à Bangkok, à Nairobi et à Belfast. Après Il faut qu’on parle de Kevin (Belfond, 2006 ; J’ai Lu, 2008), lauréat de l’Orange Prize en 2005, La Double Vie d’Irina (Belfond, 2009), Double faute (Belfond, 2010), Tout ça pour quoi ? (Belfond, 2012 ; J’ai Lu, 2014), Big Brother (Belfond, 2014 ; J’ai Lu, 2016) et Les Mandible, une famille (Belfond, 2017 ; Pocket, 2019), Propriétés privées est son septième roman traduit en français. Lionel Shriver vit entre Londres et New York avec son mari, jazzman renommé.

Encore quelques extraits :

« Le lustre en pied »

Le corollaire inhérent à cette tendance – celle de susciter ce type de détestation – est la propension à se creuser les méninges afin de découvrir ce qui peut bien provoquer des réactions épidermiques si radicales.

En plus de toutes ses horribles manières, il lui suffisait de se retrouver en présence d’une personne dont elle savait être détestée pour qu’apparaissent en surface nervosité, contrition et crise de doute, au point d’en arriver à rallier son ennemi au lieu de le combattre.

Tous, nous constituons l’auditoire de notre propre vie, et en écoutant la symphonie de ses propres sentiments, Baba était comme ces prodiges de la musique capables d’entendre l’absence d’une altération – si bémol, et non si naturel – au cinquième alto du pupitre, ce qui gâchait pour lui tout le morceau, alors que des auditeurs moins attentifs auraient trouvé l’orchestre juste.

« Terrorisme domestique »

 Rien ne changeait-il donc jamais ? Est-ce que personne n’aimait ses parents et ne se réjouissait à l’idée de les voir ? Ou tous les enfants devenus adultes lançaient-ils des regards furtifs à la montre de leur père pour évaluer s’ils avaient purgé une partie suffisante de leur peine et pouvaient être relâchés pour bonne conduite ?

Lu en mars 2020

Publié dans littérature USA

« Le petit-fils » de Nickolas Butler

Il y un bon moment que j’avais remarqué l’engouement pour Nickolas Butler sur Babelio alors quand j’ai vu cette magnifique couverture sur NetGalley, je n’ai pas pu résister, il était temps   pour moi de faire enfin connaissance avec sa plume :

Résumé de l’éditeur :

Après trente ans à travailler dans un petit commerce, Lyle vit désormais au rythme des saisons avec sa femme Peg, dans leur ferme du Wisconsin. Il passe ses journées au verger où il savoure la beauté de la nature environnante. Leur fille adoptive, Shiloh, et leur petit-fils bien aimé, Isaac, se sont récemment installés chez eux, pour leur plus grande joie.


Une seule ombre au tableau : depuis qu’elle a rejoint les rangs des fidèles de Coulee Lands, Shiloh fait preuve d’une ferveur religieuse inquiétante. Cette église, qui s’apparente à une secte, exige la foi de la maison entière et Lyle, en proie au scepticisme, se refuse à embrasser cette religion. Lorsque le prédicateur de Coulee Lands déclare qu’Isaac a le pouvoir de guérison, menaçant par là-même la vie de l’enfant, Lyle se trouve confronté à un choix qui risque de déchirer sa famille.


Interrogeant les liens filiaux, la foi et la responsabilité, Le Petit-fils dépeint avec justesse, tendresse et amour le combat d’un couple de grands-parents prêts à tout pour leur petit-fils.

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Mireille Vignol.

Ce que j’en pense :

Lyle, à la retraite, a trouvé un petit job : il s’occupe du verger d’un couple plus âgé qui vit simplement, chichement, car Otis est plus radin qu’économe, mais ils ont connu la grande récession alors on comprend mieux. Ce contact avec la nature fait un bien fou à Lyle, car il vit en harmonie avec les saisons.

Il est marié à Peg depuis de longues années et les épreuves en ont fait un couple solide : ils ont perdu leur fils, âgé de neuf mois, ce qui aurait pu les détruire mais ils ont adopté Shiloh, dont la mère, adolescente, a accouché dans les toilettes, et leur a confié le bébé à l’adoption…

Shiloh a été choyée par ses parents qui l’aiment énormément, y compris quand elle dérape à l’adolescence. Ils pardonnent tout. Elle a eu un enfant Isaac, de père inconnu et tous les deux sont revenus vivre dans la maison de Lyle.

Mais, un malaise règne : Shiloh s’est entichée de Steven, un « pasteur » qui dirige une église qui s’apparente plus à une secte qu’à une église en fait, avec des prêches qui durent des heures, des chants, un endoctrinement pour faire simple.

Lyle fréquente le dimanche l’église luthérienne dont le pasteur est son ami Charlie, avec lequel il peut discuter de ses doutes : depuis la mort de son fils, il a perdu la foi, est rempli de doutes mais va à la messe quand même.

C’est un homme plein de qualités qui s’occupe de son ami Hoot, qui est malade, alors qu’il fume depuis l’âge de neuf ans et absorbe beaucoup de bière. Il aide Otis à ramasser et livrer ses pommes, est toujours disponible pour tout le monde.

Isaac tombe malade, alors qu’il est chez ses grands-parents et à l’hôpital on diagnostique un diabète. Mais Shiloh refuse de le soigner, seule la prière va le guérir, et c’est de la faute de Lyle, suppôt de Satan qu’Isaac est malade !!!

Ce roman est basé sur une histoire vraie, une petite fille morte, faute de soins appropriés, et Nickolas Butler, décrit très bien l’impuissance des parents qui voient leur fille sous emprise, tentant par tous les moyens de ne pas être exclus, coupés de leur petit-fils, tentant à tout prix d’empêcher le pire d’arriver, même s’il faut pour cela aller assister aux grand-messes de la communauté…

Il parle aussi du deuil, du chagrin causé par la perte d’un enfant, de l’amour que Lyle éprouve pour Shiloh alors qu’elle est odieuse avec lui.

J’ai beaucoup aimé ce roman, les réflexions de l’auteur sur la maladie, la mort, l’amour dans le couple et l’amour paternel, mais aussi, sur l’altruisme et l’amitié et tout ce que l’on peut faire pour ceux qu’on aime. La réflexion sur la foi est très intéressante également. Quel décalage entre ce grand-père bienveillant et le pasteur autoproclamé (ou presque) de la congrégation qui ne pense qu’à asseoir son pouvoir et à l’argent…

C’est le premier roman de Nickolas Butler que je lis, j’ai découvert l’engouement sur Babelio pour ses précédents ouvrages, et les critiques élogieuses dans l’ensemble pour celui-ci.

Un immense merci à NetGalley et aux Éditions Stock qui m’ont permis de découvrir ce roman et son auteur que je vais suivre de près désormais.

#Lepetitfils #NetGalleyFrance

9/10

L’auteur :

Nickolas Butler est un écrivain américain, né le 02/10/79 à Allentown, Pennsylvanie.


Diplômé de l’Université du Wisconsin et de l’atelier de l’écrivain Iowa, il vit actuellement dans le Wisconsin avec sa femme et leurs deux enfants.

On lui doit, entre autres : « Retour à Little Wing », « Des hommes de peu de foi » …

Extraits :

Le monde, il le savait, était divisé en deux camps, comme c’est si souvent le cas à moins qu’on ne le réduise tout aussi souvent à cela pour simplifier : les gens pour qui les cimetières étaient des endroits tristes et inquiétants ; et ceux, à son instar, qui y puisaient un sens d’unité, de stabilité et de continuité profondes.

Hoot était le meilleur ami de Lyle. Ils étaient différents à plus d’un titre mais ils avaient leur bon cœur en commun et la gentillesse compte pour beaucoup dans notre capacité à nous lier d’amitié avec autrui, et peut-être à aimer.

Peg et Lyle persistaient. Si Lyle avait perdu la foi, Peg avait depuis longtemps saisi son mari par le poignet et, alors même qu’ils s’agrippaient tous les deux à une falaise qui s’effondrait, elle ne le lâchait pas – elle croyait pour lui et aussi en lui, d’une certaine manière.

C’est ainsi que Lyle avait passé des années, d’innombrables dimanches, assis devant son ami pour l’écouter prêcher et ce qu’il appréciait le plus dans sa manière de diriger l’église, c’était que Charlie (en dépit de sa vie exceptionnelle et de sa taille) dégageait une certaine vulnérabilité.

Les fidèles l’adoraient car eux aussi percevaient chez le pasteur de vieux défauts et imperfections. Ils se reconnaissaient en lui.

« Papy, si l’homme descend des gorilles et des singes, est-ce que ça veut dire qu’Adam et Ève descendaient des gorilles et des singes ? Ils ressemblaient plus à des gorilles ou plus à nous ? À moins que ce soit juste une histoire ? Et si Adam et Ève étaient les premiers humains sur Terre, est-ce qu’ils ont toujours été grands ? Je veux dire, est-ce qu’ils ont été enfants ? Tu trouverais pas ça cool si à un moment donné on était tous des enfants ? Juste deux enfants sur la planète entière ? »

… (Otis) offrit de l’embaucher dans le verger Sourdough, un emploi qui valait ce qu’il valait, mais qui s’avéra une véritable aubaine pour Lyle. Pas pour l’argent qu’il lui rapportait – en vérité, le salaire était très modique –, mais parce que les cycles du verger lui donnèrent ce qui lui avait manqué sans même qu’il s’en aperçût : un sens à sa vie. Et aussi parce qu’il redécouvrit le bonheur de travailler en plein air.

et bien que Lyle n’eût pas la moindre envie de fréquenter une autre église que celle dans laquelle il avait été baptisé, confirmé et marié, il prit soudain conscience que sa fille avait le pouvoir d’éloigner son petit-fils de lui, une pensée déchirante qui s’apparentait à une amputation.

Tous les jours sont importants, tous, jusqu’au dernier. Plus on vieillit, plus c’est évident.

Si tu sais que quelqu’un est en danger de mort et que tu pries pour lui au lieu de l’amener chez le docteur, c’est de la négligence. Et si quelqu’un souffre et que tu penses que Dieu va trouver un moyen de le guérir par magie, c’est purement et simplement illégal : non-assistance à personne en danger.

Tu risques de ne plus la revoir. Ça devient un combat entre eux et le monde entier. Ils croient que tout le monde essaie de leur nuire. Et ça ne fait que renforcer leur foi.

Il n’existe aucune source d’espoir plus importante que celle des parents envers leurs enfants – perdre espoir en eux revient à perdre espoir dans le monde – et, même à ce stade, Lyle refusait de renoncer à croire en Shiloh.

Être parent, c’est aimer son enfant plus qu’il ne t’aimera jamais, avait-il dit.

Lu en mars 2020

Publié dans Littérature coréenne

« Kim Jiyoung, née en 1982 » de Cho Nam-Joo

Je vous parle aujourd’hui d’un livre dont le titre m’a attirée, Jiyoung étant le prénom coréen de ma fille aînée, et j’avais envie de connaître un peu plus son pays, démarche pas très simple vu le contexte, et il est présenté comme « le roman coréen phénomène » …

Résumé de l’éditeur :

Kim Jiyoung est une femme ordinaire, affublée d’un prénom commun – le plus donné en Corée du Sud en 1982, l’année de sa naissance. Elle vit à Séoul avec son mari, de trois ans son aîné, et leur petite fille. Elle a un travail qu’elle aime mais qu’il lui faut quitter pour élever son enfant. Et puis, un jour, elle commence à parler avec la voix d’autres femmes. Que peut-il bien lui être arrivé ?

En six parties, qui correspondent à autant de périodes de la vie de son personnage, d’une écriture précise et cinglante, Cho Nam-joo livre une photographie de la femme coréenne piégée dans une société traditionaliste contre laquelle elle ne parvient pas à lutter. Mais qu’on ne s’y trompe pas : Kim Jiyoung est bien plus que le miroir de la condition féminine en Corée – elle est le miroir de la condition féminine tout court.

Ce que j’en pense :

Kim Jiyoung vit à Séoul, avec son époux et leur petite fille, elle avait un travail qu’elle a dû abandonner pour s’occuper de « sa famille », alors que son mari rentre de plus en plus tard le soir, à cause du travail. Un jour, tout dérape : elle se met à parler avec la voix et les expressions d’autres personnes. Au début, son mari pense qu’elle est peut-être sous l’effet de l’alcool, mais non, le lendemain cela recommence. Que se passe-t-il ? Est-ce un mode d’entrée dans la schizophrénie, un burn-out ou autre chose ?

A partir de là, flash-back et on revient sur le passé de Kim Jiyoung, son enfance, dans les années 1982-1994, dans une famille traditionnelle : dans la maison seul le père travaille, la mère a dû abandonner son désir de devenir enseignante. La mère de son père vit avec eux, et ne donne jamais un coup de main.

Elle a eu deux filles et lorsque la troisième grossesse se profile, elle est « sommée » d’avoir recours à un avortement thérapeutique car c’est encore une fille !!!! et elle doit se débrouiller seule :

Sa mère est allée toute seule à la clinique et a fait « effacer » la petite sœur de Kim Jiyoung. Ce n’était pas son choix, mais c’était sa responsabilité.

Quelques années plus tard, ils ont enfin un garçon, qui est le roi du monde, rien n’est assez bien pour lui, il y a une hiérarchie bien établie qui fait frémir :

Quand on servait un bol de riz bien chaud, tout juste cuit, l’ordre normal de distribution était d’abord le père, puis le petit frère et la grand-mère. Il était normal que le petit frère mangeât des morceaux de tofu frit, des raviolis et des galettes de viande, tandis que Kim Jiyoung et sa sœur se contenteraient des morceaux effrités ou de miettes.

Les filles travaillent bien à l’école mais donnent un coup de main à leur mère, les hommes de la maison et la grand-mère se tournant les pouces, (rendons justice à cette dernière : elle est très douée pour une chose, critiquer sa belle-fille !)

Cho Nam-Joo nous dresse un portrait de la société coréenne qui fait frémir, tant dans la famille, que plus tard au collège, au lycée, on voit Kim Jiyoung et sa sœur lutter sans cesse pour réussir, faire des études supérieures. La fille aînée finit par écouter sa mère et devient enseignante pour la sécurité de l’emploi, mais Jiyoung veut faire autre chose, des études de communication, car les médias l’intéressent…  

L’auteure a très bien construit son roman, elle nous propose quatre périodes dans la vie de son héroïne et met en parallèle la société coréenne et son « évolution » : 1982-1994, puis 1995-2000 avec les études, le harcèlement des hommes dans les moyens de transport entre autres, mais aussi de la part des enseignants, les discriminations parce que ce sont des filles.

Les années 2001-2011 avec les études supérieures et l’entrée dans le monde du travail, et la manière immonde dont les femmes sont traitées, et les années 2011-2015 où Kim Jiyoung doit choisir.

A chaque période, le gouvernement vote des lois pour modifier les choses, mais elles restent toutes dans le placard : la loi interdisant la discrimination homme femme a été promulguée en 1999 mais c’est resté une loi !!!! on a même créé un ministère de l’égalité des sexes !!!

Une phrase en particulier :

D’ailleurs s’il avait confié à Kang Hyesu et à Kim Jiyoung des clients difficiles, ce n’était pas parce qu’il leur faisait confiance, mais parce qu’il ne fallait pas user les employés hommes, réputés pérennes, avec des tâches épuisantes.

Le régime patriarcal a soi-disant été aboli en Corée mais le statut de la femme est loin d’avoir évolué.

J’ai beaucoup apprécié ce livre, la manière dont Cho Nam-Joo l’a construit et son étude de la société coréenne est très bien faite, statistiques à l’appui. Il est dur et fait réfléchir sur les droits de la femme dans les autres sociétés où le patriarcat est bien établi…

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Robert Laffont qui m’ont permis de découvrir ce roman et son auteure.

#KimJiyoungnéeen1982 #NetGalleyFrance

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L’auteure :

Née en 1978 à Séoul en Corée du Sud, Nam-joo Cho est une ancienne scénariste de télévision. Dans l’écriture son troisième roman « Kim Jiyoung, née en 1982 », elle s’est en partie inspirée de sa propre expérience de femme qui a quitté son emploi pour rester à la maison après avoir donné naissance à un enfant.

 
Il a eu un impact profond sur l’inégalité des sexes et la discrimination dans la société coréenne et a été traduit en 18 langues

Extraits :

Automne 2015

Jeong Daehyeon a cru que sa femme plaisantait. On aurait vraiment dit sa mère, avec ce léger clignement de l’œil lorsqu’elle lui demandait ou lui rappelait quelque chose, et cette façon de prononcer geeeendre en traînant sur la première syllabe.

Était-ce un jeu ? Était-elle ivre ? Se pouvait-il qu’il s’agisse d’un de ces trucs qu’on voyait à la télévision, genre une possession ?

D’autres symptômes ont succédé à ces premières alertes. Par exemple l’envoi de SMS avec des émoticônes un peu niais, totalement inhabituels. Ou la préparation d’un bouillon avec des os de bœuf, ou des nouilles sautées aux légumes, des plats qui n’étaient ni à son goût ni dans ses habitudes. Jeong Daehyeon ne reconnaissait plus sa femme.

1982-1994

C’était l’époque où le gouvernement mettait en œuvre toute une série de mesures pour contrôler les naissances, au nom du planning familial. Dix ans plus tôt, l’IVG pour raison médicale avait été rendue légale. Comme si avoir une fille constituait une raison médicale, l’avortement des fœtus filles était pratiqué de façon massive. Cette tendance allait persister durant toutes les années quatre-vingt, jusqu’au début des années quatre-vingt-dix où la population atteignit le point culminant du déséquilibre des naissances garçon/filles.

Dans ce temps-là, tout le monde pensait que le fils ferait la réussite et le bonheur de la famille, qu’il allait l’élever dans l’échelle sociale. Aussi les filles se chargeaient-elles volontiers du soin de leurs frères.

Sa mère regrettait sa vie manquée et regrettait d’être devenue la maman de Kim Jiyoung – une pierre, ferme et lourde, quoique petite, qui pèse contre un pan de sa longue jupe. Kim Jiyoung avait d’un coup l’impression d’être cette pierre et ça la rendait triste. La mère, percevant sa peine, de ses doigts, tendrement, a remis de l’ordre dans les cheveux de sa fille.

1995-2000

Tu m’étonnes. De nos jours on guérit des cancers, on transplante des cœurs, et il n’existe pas un seul traitement pour la douleur des règles, c’est dément. Ils croient que c’est la catastrophe si un soin concerne l’utérus. C’est quoi le problème, c’est un territoire sacré, ou quoi ?

Le prof principal de première année avait la cinquantaine. Il tenait toujours une baguette dont l’extrémité était en forme de main avec l’index tendu. Sous prétexte de contrôler le badge, il appuyait sur la poitrine des filles ; sous prétexte de contrôler les uniformes, il soulevait leurs jupes.

Et ces clients, nombreux eux aussi, qui croyaient avoir acquis le droit de draguer les filles parce qu’ils avaient acheté ceci ou cela. Les filles, presque inconsciemment, entassaient petit à petit au fond de leur cœur la désillusion et la peur des hommes.

Apparemment, plus aucun parent coréen ne considérait que les filles pussent ne pas bien travailler à l’école ni aller aussi loin dans leurs études que les garçons.

2001-2011

Kim Jiyoung eut l’impression qu’un troisième œil s’ouvrait grand en elle. Effectivement, c’était cela. Depuis qu’elle avait entamé sa quatrième et dernière année universitaire, Kim Jiyoung avait assisté à un maximum de forums avec d’anciens étudiants et à de nombreuses réunions d’information sur l’emploi. Parmi toutes ces séances, elle n’avait pas vu une seule ancienne étudiante.

Pour l’entreprise, une femme trop intelligente est un problème. Vous voyez, rien que là, pour nous, vous êtes un problème. Pardon ? Si nous ne sommes pas assez intelligentes, c’est un problème, si nous le sommes trop, c’est encore un problème, et avec tout ça si nous sommes moyennes nous allons entendre que c’est un problème d’être moyennes ? Elle en avait conclu que sa lutte était vaine et avait cessé de protester.

Mais le quotidien de Kim Jiyoung était une lutte permanente. Si elle relâchait un tant soit peu la pression, elle pouvait être écrasée du jour au lendemain ; elle n’avait pas l’esprit assez en paix pour se préoccuper du bien-être des autres. Comme de la poussière qui se dépose peu à peu sur l’étagère de la salle de bain ou le frigo sans que cela se voie au quotidien, les déceptions et les griefs n’avaient cessé de s’accumuler entre eux.

2012-2015

Le système patriarcal fut finalement aboli. En février 2002, la cour constitutionnelle déclara que le patriarcat enfreignait le principe d’égalité des sexes et était par là même anticonstitutionnel.

Des gens qui gobent sans réfléchir un cachet à la moindre migraine, qui n’oublient pas de mettre de la pommade anesthésiante pour enlever un petit grain de beauté, disent aux femmes de mettre leur enfant au monde dans la douleur et d’oublier les menaces qui pèsent sur leur vie à cet instant. Ils parlent comme si cette souffrance était la quintessence de l’amour maternel. Il s’agit de quoi, là, d’une religion ?

Lu en mars 2020