Publié dans Lectures anciennes, Non classé

« La cuisinière de Himmler » de Franz Olivier Giesbert

Retour sur une lecture ancienne aujourd’hui avec ce roman qui m’avait bien plu à l’époque:

La cuisinière de Himmler de Franz Olivier Giesbert

 

Mon résumé :

 

Rose, âgée de 105 ans, tient un restaurant à Marseille : « la petite Provence » où elle propose à ses clients une carte très originale avec des plats inspirés de tout ce qu’elle a vécu dans sa vie, de tous les gens qu’elle a rencontrés. Elle décide alors d’écrire ses mémoires sur un carnet car sa vie à été mouvementée.

Elle naît en Arménie le 18 juillet 1907, près de la mer Noire, à Kovata, capitale mondiale de la poire, dans des conditions rocambolesque car sa mère accouche contre un cerisier, « c’est ainsi que je vins au monde, en dégringolant ».

A Constantinople, le chef des Sunnites ordonne la purification donc le génocide des Arméniens commence. Un jour, sa famille est arrêtée et exécutée et elle en réchappe en se cachant dans le jardin. Elle découvre une salamandre jaune qu’elle prénomme Théo et à qui elle confie ses émotions et ses pensées.

Mais elle est rattrapée et mise dans un « petit harem », tenu par Selim Bey auquel elle doit faire des fellations. Selim Bey la garde deux ans et la donne à un de se amis qui l’embarque sur son bateau, quittant Trébizonde pour gagner Barcelone.

Elle ne pense qu’à s’enfuir et à se venger. Il lui restera de son enfance que le souvenir d’un plat que préparait sa grand-mère : le « Plaki » à base de haricots.

Elle profite d’une escale à Marseille pour s’échapper. Pour échapper aux sbires de Chapacan Ier, en argot « voleur de chiens », un truand local, qui l’oblige à faire les poubelles, elle se réfugie chez Barnabé Bartavelle, qui tient un restaurant où elle apprend à cuisiner les aubergines. Le truand la retrouve et elle fuit à nouveau avec Théo toujours pour se retrouver enfin chez Emma Lempereur qui l’accueille chez elle et avec son mari décide de l’adopter.

Elle est bien chez eux, elle fait des études, mais les Lempereur meurent l’un dans un accident l’autre de chagrin et les héritiers, pingres, la transforment en esclave, lui faisant faire toutes les choses ingrates et bien-sûr décident qu’elle n’a plus besoin de faire des études (l’année du bac) et décident au passage de lui détourner l’argent de son héritage car elle est mineure et ils deviennent ses tuteurs légaux.

Rose rencontre ensuite Gabriel Beaucaire dont elle tombe amoureuse et qu’elle finit par épouser et part s’installer à Paris chez lui (pendant ce temps ses tuteurs font croire à sa disparition). Elle part avec Théo et la liste de toutes les personnes dot elle souhaite se venger. Ils auront deux enfants ensemble : Edouard et Garance. A Paris, elle ouvre un restaurant qu’elle baptise « la petite Provence ».

Gabriel écrit des articles dans les journaux pendant que Rose invente ses plats dans sa cuisine, brandade de morue, soufflé au caramel et son fameux flan au caramel. Ils sont heureux et Rose ne pense qu’à leur petite vie douillette sans voir la montée de l’antisémitisme s’installer. On commence traquer les Juifs en allant chercher dans leur arbre généalogique les noms pouvant être d’origine juive et à les arrêter, à incendier les synagogues, à piller les magasins semant la terreur.

Mais, peu à peu, la presse antijuive se déchaîne et tout le monde s’en prend à Gabriel par articles interposés.

Tout en devisant avec Théo, Rose décide d’aller régler ses comptes avec le premier de la liste, celui qui a tué son père, et pour ce faire, part donc en Turquie. Gabriel est considéré comme Juif car il porte le nom d’un village et souvent les Juifs qui venaient en France changeaient de nom : soit on essayer de traduire le leur, soit on leur donnait le nom d’un village par exemple.

Après avoir régler son compte à celui qui a tué son père, Rose comprend que Gabriel est en danger et l’aide à se cacher alors qu’ils se sont séparés car elle l’a trompé. Mais il sera arrêté avec les deux enfants sur dénonciation et conduit au Vel d’Hiv.

Rose ne sait pas où ils sont. Pour s’occuper l’esprit elle se met à étudier les plantes et se lance dans la phytothérapie proposant ses tisanes aux clients. Dans son restaurant, se côtoient les têtes pensantes de l’époque, le gratin de la société la police aussi.

Un jour Himmler entre sans son restaurant, après un défilé des troupes allemandes sur les Champs Élysées. A la fin du repas, il demande à la voir pour la féliciter pour sa cuisine et en particulier sa brandade de morue. Elle lui explique l’origine de la phytothérapie, lui parlant de Claude Galien, des écrits de Sainte Hildegarde et il repart les poches pleines de tisane de Ginseng car c’est un travailleur acharné, infatigable.

Il est attiré par elle, sa beauté, sa truculence et finit par tomber amoureux. Elle va se servir de lui pour savoir où sont Gabriel et les enfants. Elle est toujours dans la démarche de la vengeance et quand cela devient critique pour elle, il lui propose de l’emmener à Berlin en étant sa cuisinière. Je vous laisse découvrir la suite…

 

Ce que j’en pensais :

 

J’ai beaucoup aimé ce livre. L’histoire est rocambolesque car Rose a une vie très active (un peu comme le vieux qui ne voulait pas fêter son anniversaire), elle échappe au génocide arménien par miracle et elle va connaître tous les génocides du XXe siècle, l’extermination des Juifs, les dictatures, mais aussi les travers de l’Amérique et un clin d’œil à Marseille…

Elle est généreuse, drôle, amoureuse (ses coups de cœurs sont quand même caricaturaux) et pourtant même si l’auteur nous parle de sa beauté, je ne la trouve pas féminine, je n’ai pas réussi à la voir autrement qu’en Franz-Olivier Giesbert en jupons avec un tablier, parlant comme un charretier souvent…

Ce livre se déguste, au propre comme au figuré. On alterne les atrocités et les recettes de cuisine qui mettent en appétit, excitant nos papilles. En fait, la cuisine est un héritage de toutes ses rencontres tout comme ses lectures : Byron avec sa grand-mère, le poète John Keats avec Emma Lempereur entre autres. De chaque étape de sa vie restent une (ou plusieurs) recette de cuisine et un enrichissement de sa bibliothèque.

On voit défiler Sartre et Simone de Beauvoir qui ne jurent que par Staline et le communisme. Elle parle très bien d’ailleurs du fonctionnement si particulier de ce couple avec qui elle ira en Chine. On rencontre aussi Mao, et un beau Chinois Liu dont elle tombe amoureuse.

Chaque fois qu’il y a des difficultés dans sa vie, elle part trucider quelqu’un, cela soulage sa colère ou son impuissance. C’est en cela qu’elle est attachante d’ailleurs. Chaque fois qu’une épreuve survient, elle en fait quelque chose de positif qui la fait avancer dans la vie, et même parfois, la maintient en vie.

On note aussi l’importance de Théo la salamandre qui est un peu sa conscience car elles ont un dialogue imaginaire et Théo lui reproche sa conduite, ses erreurs, ses dérapages.

On découvre aussi Félix Fersten, Estonien, qui est le masseur d’Himmler, personnage particulier formé par un grand maître tibétain. Il soulage Himmler de ses terribles maux d’estomac, en lui faisant signer des papiers annulant des déportations. On retrouve cet homme dans un livre excellent de Kessel : « les mains du miracle ».

On visualise sans peine sa rencontre avec Hitler, végétarien, qui se termine par une beuverie phénoménale non sans conséquences.

On reconnait l’érudition et le talent du journaliste qui sait parler de la grande Histoire et la combine bien avec la petite histoire de Rose.

Enfin, je retiens l’importance de Marseille, de la Provence et surtout de la Méditerranée qui apportent de la lumière à ce livre comme la cuisine amène des parfums exotiques ainsi que les personnes, hautes en couleurs aussi, qui font partie de sa vie d’aujourd’hui.

Donc, un bon livre que j’ai eu beaucoup de plaisir à lire et que je recommande.

 

Et aujourd’hui, qu’en reste-t-il?

 

Je pense qu’il me plairait autant, car on traverse l’histoire du XXe siècle, avec cette truculente cuisinière, on rencontre des personnages intéressants dans tous les domaines.

La scène où elle tente d’expliquer la phytothérapie, les théories de Claude Galien, à Himmler est très drôle, de même que sa manière de « philosopher dans le boudoir »…

La réflexion sur le couple Jean-Paul Sartre Simone de Beauvoir que l’on rencontre dans son restaurant me plaît toujours autant:

« Ce qu’il y avait de mieux chez Sartre, c’était Beauvoir. Qu’aurait-il été sans elle ? Une girouette péremptoire. Un mauvais écrivain. Enfin, pas grand-chose. C’est elle qui a écrit sa légende. »

Je maintiens quand-même l’expression « Franz-Olivier Giesbert en jupons », que j’ai employer pour évoquer Rose,  car c’est vraiment ainsi que je me la représentais.

J’avais mis 4 étoiles à l’époque…

 

Extraits :

 

Le grand âge qui est le mien m’a appris que les gens sont bien plus vivants en vous une fois qu’ils sont morts. C’est pourquoi mourir n’est pas disparaitre, mais, au contraire, renaître dans la tête des autres.

           

Les humains sont comme les bêtes d’abattoirs. Ils vont à leur destin, les yeux baissés, sans jamais regarder devant ni derrière eux. Ils ne savent pas ce qui les attend, ils ne veulent pas savoir, alors que rien ne serait plus facile : l’avenir, c’est un renvoi, un hoquet, une aigreur, parfois le vomi du passé.

           

A mon âge, je sais que c’est incongru et même idiot, mais s’il fallait chasser tous nos fantasmes de nos têtes, il ne resterait plus grand-chose à l’intérieur. Quelques uns des dix commandements nageant dans du jus de cervelle et c’est à peu près tout. La vie serait à mourir. Ce sont nos folies qui nous maintiennent debout.

 

Il se dégageait de Marseille un sentiment de grandeur que résumait bien l’inscription en latin que l’on pouvait lire jadis, ai-je appris plus tard, sur la façade de l’hôtel de ville :

« Marseille est fille des Phocéens ; elle est sœur de Rome ; elle a rouvert ses portes à Jules César et s’est défendue victorieusement contre Charles Quint. »

 

Paris, 1939. Après que Gabriel eut quitté la maison avec nos enfants, une grosse boule a commencé à pourrir dans mon ventre. J’ai donné un nom à cette douleur qui vous mange les chairs et que chacun d’entre nous subit deux ou trois fois dans sa vie : le cancer du chagrin.

 Il avait semé des métastases partout et d’abord dans mon cerveau qui, refusant de s’arrêter ou de se concentrer, tournait à vide et en rond. Sans oublier les poumons qui respiraient mal, ni le gosier où plus rien ne passait, ni les tripes que tordaient souvent des crampes atroces.

 

 La vengeance est certes une violence faite au code civil et aux préceptes religieux, mais c’est aussi un bonheur dont il me semble stupide de se priver. Quand elle a été consommée, elle procure, comme l’amour, un apaisement intérieur. Justice faite, c’est la meilleure façon de se retrouver en paix avec soi-même et avec le monde.

 

 J’ai décidé de le suivre le jour même quand, après être venu tester ma cuisine dans la gargote de la 44e Rue, il m’a proposé de reprendre une affaire avec lui. L’Amérique est un pays où on n’arrête pas de refaire sa vie jusqu’à la mort. C’est pourquoi elle a fini par se croire éternelle. C’est sa faiblesse. C’est aussi sa force.

 

 Les États-Unis sont une société de carnivores qui a besoin de son content de viande saignante ; elle marche au bifteck haché comme d’autres à l’espoir ou à la trique. J’avais le sentiment de vivre tout le temps dans le péché. J’empestais même le péché.

 

Je ne ma lasserai jamais de répéter ce qui fut une des grandes leçons de ma vie : il n’y a rien de plus stupide que les gens intelligents. Il suffit de flatter leur ego pour les manipuler comme on veut. La crédulité et la vanité marchant de paire, elles se nourrissent l’une de l’autre, même chez les plus grands esprits : j’eus l’occasion de le vérifier tout au long du voyage.

 

L’institut néerlandais Clingendael, spécialisé dans les relations internationales, a chiffré à 231 millions le nombre de morts provoqués par les conflits, les guerres et les génocides de ce XXe siècle qui n’a cessé de repousser les limites de l’abjection.

Quelle est l’espèce animale qui s’entretue à ce point, avec autant de férocité ? En tout cas, ni les singes ni les cochons dont nous sommes si proches, pas davantage les dauphins ni les éléphants. Même les fourmis sont plus humaines que nous.          

 

Lu en octobre 2013

Auteur :

Psychiatre à la retraite, je peux enfin m'adonner à ma passion. Lectrice assidue depuis le CP, je profite de ma retraite pour parler de mes livres, de mes coups de cœur, de mes déceptions aussi... ma PAL est gigantesque, il me faudra trois vies encore pour en venir à bout.

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