Publié dans Littérature française, Polars

« Persona » de Maxime Girardeau

Je vous parle aujourd’hui d’un livre que j’ai eu la chance de découvrir en avant-première :

 

 

Résumé de l’éditeur :

 

Un homme est retrouvé horriblement mutilé dans un bâtiment désaffecté du centre hospitalier Sainte-Anne à Paris. Pour Franck Somerset, commissaire à la Crim’, c’est le début d’une enquête étrange et singulière.

Étrange, car ce n’est pas une série d’homicides au sens propre du terme à laquelle il se trouve confronté : toutes les victimes sont encore en vie, mais elles ont été torturées et « enfermées » en elles-mêmes.

Singulière, car pour comprendre, Franck Somerset va devoir plonger dans l’univers des nouveaux maîtres du monde – les grands du numérique qui maîtrisent nos vies immatérielles.
C’est au cœur de Paris, dans ces tréfonds et au-delà, que Franck va suivre la piste de ce qui ressemble à une vengeance frénétique, folle et pourtant méthodique, où s’affrontent deux mondes, un nouveau qui se persuade de sa toute puissance et un ancien qui ne veut pas mourir …

 

Ce que j’en pense :

 

Après ce qui ressemble à l’extrait d’un journal intime décrivant, a minima, une scène de violence, le roman s’ouvre sur un homme, qui se lève dès la première sonnerie du réveil, fait ses vingt minutes de gym quotidienne et se prépare à prendre l’avion pour se rendre à l’aéroport. Il s’agit de Kahl Doe… et on enchaîne sur un appel à la Crim’ pour Franck, car une affaire étrange a été signalée…

Franck Somerset est un policier qui ne traîne pas de valises, ni de passé douloureux, amoureux de sa ville qu’il appelle « Sa Paris », qui fait bien son boulot à l’UNIC (Unité Nationale d’Investigation Criminelle) avec son adjointe Laurence, et ses collaborateurs ont chacun leur spécialité Marion, Gilles, Tanguy. Ils ont un camion spécial, une sorte de laboratoire ambulant qu’ils appellent la « Mystery Machine »

« Gilles, Marion et Tanguy s’affairaient sur différents éléments, chacun dans sa spécialité. Si Marion s’occupait des aspects médicaux, à Gilles, les aspects technologiques et vidéo, il excellait dans l’utilisation des techniques informatiques les plus récentes. À Tanguy, l’art de l’interrogatoire, il était le plus empathique du groupe et capable d’extirper des informations aux plus récalcitrants. L’objectif était de fixer une première direction pour la traque… »

J’aime bien le nom de famille de Franck : Somerset, c’est sympa, cela fait penser à Somerset Maugham et à la chanson d’Alain Souchon « Comme dans ce nouvelles pour dames de Somerset Maugham… »

L’équipe est appelée sur une scène de crime : un homme a été découvert par hasard dans les sous-sols de l’hôpital Saint-Anne : tortures multiples sur le corps à l’aide de perforateurs, les pieds brisés de la même manière, le bras droit amputé, sur le visage, on lui a cloué un masque en pierre (type précolombien ?) et il a été lobotomisé, mais l’assassin a bien pris soin de le garder en vie.

Il s’agit de Philippe Silva, directeur commercial, à Facebook…

Franck va annoncer l’agression à Sonia, sa femme, travaille qui travaille pour Google, sous les ordres d’Elga. A travers elle, on apprend le mode de fonctionnement de cette « entreprise » où par exemple, les repas sont entièrement gratuits, du petit-déjeuner au dîner, en passant parles cookies, et tant d’autres avantages qui laissent l’individu lambda sidéré…

Elga et son amie Ariane, ont des ordinateurs dont la puissance est à des années-lumière de ceux de la police. Franck accepte leur aide car elles ne font rien d’illégal, restant sur tout ce qui est du domaine public et elles font en quelques heures à peine, ce qui leur prendrait des jours…

La collaboration va s’étoffer encore davantage lorsqu’une deuxième victime est découverte : une femme, torturée de manière similaire, mais au lieu de la lobotomie, le « tueur » lui a rompu les cervicales, la rendant tétraplégique, donc enfermée dans son corps jusqu’à la fin de ses jours.

On va ainsi faire la connaissance de certains prédateurs des GAFAM, tel Kahl Doe, le prototype de parfait salaud, misogyne, carriériste, arriviste, prédateur…

Quel peut bien être le lien ? Vengeance ? Exécution d’un contrat ? En tout cas, l’exécutant a des méthodes particulières, à la précision chirurgicale, presque militaire…

J’ai beaucoup aimé le parallèle entre les Persona sur les réseaux sociaux : l’image que les gens veulent donner d’eux-mêmes aux autres, et non ce qu’ils sont réellement (tout est dans l’apparence de nos jours !) et la notion de Persona telle qu’elle est définie par Carl Gustave Jung :

« La Persona est ce que quelqu’un n’est pas en réalité, mais que lui-même et les autres personnes pensent qu’il est. »

L’auteur dénonce les méthodes de ces GAFAM, leur toute puissance des chefs qui se croient tout permis et méprise tout le monde, tellement leur Ego est surdimensionné, l’esclavage moderne des subalternes qu’on méprise et qu’on presse jusqu’à ce qu’ils tombent et qu’on les jette.

Seul l’argent les intéresse, en dehors du pouvoir bien-sûr : on rédime sur tout, mais quand on organise un festival de la publicité, à Cannes, on loue des yachts aussi énormes que leur Ego :

« Le Riviera mesurait 60 mètres et se composait de trois ponts, six suites, une piscine, une salle de fitness, un équipage de quinze personnes et la capacité d’organiser une fête avec cent cinquante invités. Un outil de travail certes dispendieux, mais pour 160 000 euros la journée, le gain égotique se rentabiliserait rapidement. »

La manière dont on peut récupérer toutes les données de quelqu’un à partir de son profil professionnel sur LinkedIn par exemple en les croisant avec ses comptes Facebook, Twitter, Instagram, fait froid dans le dos. Surtout, ces personnes imbues d’elles-mêmes qui postent tout pour s’exhiber : un masque social en somme. Il arrive un moment où elles ne savent plus faire la différence entre leur Persona et ce qu’elles sont réellement…

Un moment très drôle : quand Elga voit s’afficher le visage de Trump, nouveau président des USA, sur le page du journal « Le Monde », elle pense que le site du journal a été piraté par Poutine, et va vérifier d’autres « Unes » … Fake News !!! inutile de préciser que je préfère le terme « Infox » !

Maxime Girardeau nous présente enquête passionnante, à la manière de Franck Thilliez; il maîtrise parfaitement le sujet qu’il aborde et le suspense va crescendo, happant le lecteur.

L’enquête est un peu trash : tortures, personnalités perverses, prédateurs en tout genre et le message que fait passer le tueur sur plan symbolique est de plus en plus affiné… mais ne divulgâchons pas !

L’auteur démontre au passage que la perversion, la perversité, la maltraitance se cachent sous différentes formes : physique, mentale…

Un premier roman très réussi ! je suis totalement conquise, donc j’attends de pied ferme une suite des aventures de Franck et son équipe et qui sait peut-être Elga ?

Un immense merci à NetGalley et aux éditions Mazarine qui m’ont permis de dévorer ce roman en avant-première.

Sortie prévue le 12/02/2020 : un conseil si vous croisez ce livre, foncez !

#Persona #NetGalleyFrance

 

❤️ ❤️ ❤️ ❤️ ❤️

 

L’auteur :

 

Né en 1980, Maxime Girardeau a travaillé pendant douze ans dans le domaine du marketing digital, notamment au sein d’une des fameuses multinationales rassemblées sous l’acronyme GAFAM. Désormais, il se consacre à l’écriture. PERSONA est son premier roman.

 

Extraits :

 

Sur sa petite terrasse, adossé à la barrière en fer forgé, il prit le temps pour l’écouter, sa ville, sa Paris, ainsi qu’il affectionnait de l’appeler. Celle qu’il connaissait aussi bien qu’une femme que l’on chérit et qui, pourtant, conserve tant et tant de mystères. Il la sentait vibrer sous ses mains à travers le métal de la rambarde. Il aimait à penser qu’elle lui susurrait quelques mots, chaque matin, pour lui dire où regarder, où on avait besoin de lui.

 

Les images continuaient de tourner en boucle sur l’écran de sa tablette. Le porte-étendard de l’homme répugnant dressait le poing au-dessus de sa tête. Elga se sentait défiée elle-même. Cela ne la concernait pourtant pas.  Après tout, elle était française, et pour tout bon Gaulois, hormis le nombril de l’Hexagone, pas grand-chose n’avait de l’importance.

 

Kahl n’aimait pas attendre. Il considérait son temps comme un bien infiniment plus précieux que celui des êtres qui l’entouraient. Un très ancien marqueur social qu’il mettait un point d’honneur à faire perdurer. La patience se devait d’être une qualité importante de la classe moyenne et laborieuse.

 

Kahl ressentit le changement en marche. Depuis l’avènement des réseaux sociaux, de l’information en cent quarante caractères, de l’égalité des points de vue entre un chercheur d’université et Kévin du 93, les dominateurs se montraient à nouveau, soufflant sur les braises de l’ignorance et de la colère.

 

Schématiquement, les meetings internes ne servaient la plupart du temps qu’à entretenir l’ego de ses confrères masculins. La journée s’annonçait dense avec un enchaînement ininterrompu jusqu’au soir de présentations sur le moi et le surmoi de ses collègues.

 

Les Persona en marketing matérialisaient des personnages imaginaires, représentatifs d’une cible précise. Elles servaient à décrire leur personnalité, leurs habitudes de vie et de consommation, permettant ainsi d’élaborer des dispositifs de publicité digitale pour toucher spécifiquement ces personnes et donc tous ceux qui leur ressemblaient. Une sorte de caricature du vivant, indispensable pour cibler précisément ses consommateurs.

 

Kahl détestait les commerciaux, mais ils étaient les idiots utiles de la partie. Ils étaient aussi simples à manipuler qu’un âne avec une carotte et ils remplissaient quelques comptes offshores pour ses vieux jours…

… Ce Dir’Co-là (il s’agit en fait de Philippe Silva) n’était d’ailleurs pas si déplaisant, pensa Kahl. Il n’était certes pas très malin, et il avait une voix assourdissante, mais il était un parfait porte-étendard de la génération Trump. Du pognon, surtout du pognon, et le reste on s’en balance !

  

La dernière (lobotomie) a été pratiquée officiellement en France en 1986. Mais elle a toujours cours dans certains pays européens comme la Suède, l’Espagne ou la Belgique, ainsi que dans certains États américains et pays en voie de développement. 

 

Plusieurs éléments le troublaient. L’agression, pour commencer. Un tel déchaînement de violence aboutissait toujours à la mort. Ici, l’agresseur avait pris soin de garder Silva en vie. Une vie altérée à jamais, comme un message sur l’homme qu’il était pour l’agresseur. Une haine profonde s’exprimait contre cette victime. Cette idée se renforçait avec le masque, comme un outil pour cacher l’homme qu’il était, ou celui qu’il était devenu à la suite des tortures.

 

Il avait la main sur plusieurs centaines de personnes, gérait un budget de quatre milliards de dollars annuels. Il usait du pouvoir de faire et défaire les rois des agences médias, de pousser ou détruire les start-ups du digital, d’accompagner ou d’annihiler la carrière de ses collaborateurs. Kahl était un empereur à l’insatiable besoin de revanche sur un monde qu’il avait conquis dans la souffrance.

 

Kahl, lui, était un prédateur, un roi tout en haut de sa montagne, dominant son propre écosystème. Comme dans le règne animal, le prédateur prenait rarement soin des tendres herbivores, encore moins des plus fragiles, jeunes ou vieux.

 

Google achetait la paix sociale en fournissant des confiseries introuvables à ses chers petits génies.

 

L’arrivée de Trump à la tête des États-Unis provoquait un électrochoc pour les démocraties européennes, un réveil à coups de seaux d’eau glacée après une soirée beaucoup trop arrosée. Il était donc possible pour une démocratie stable d’élire un ploutocrate, raciste et sexiste, pour défendre le droit des cols blancs déclassés. La violence d’un illettré pour répondre à des peurs irrationnelles, un cocktail explosif qui rappelait les années trente.

 

Alors revenons à la première question. Quel est mon job ? Pourquoi me paye-t-on si cher ? Parce que je suis très fort pour créer des Delphine, des Pierre, des John ou des Barbara. J’élabore ces Persona , ces personnages imaginaires qui représentent des groupes sociaux, qui deviendront ensuite des clients fidèles. C’est là que la magie opère.

 

Il y a de plus en plus de fous dehors. C’est normal avec tout ce qu’il y a sur Internet…

… Maintenant qu’on peut voir n’importe quoi, les gens deviennent fous…

… On devient fou en pensant que, comme on peut voir ces choses sur un téléphone, c’est normal, et donc qu’on peut le faire.

 

La Persona symbolise l’archétype que l’on supporte au sein du monde extérieur : la gentille fille, le bon père de famille, l’ambitieux, le génie, la « working girl », le séducteur, l’institutrice, etc. Elle a pour fonction de justifier notre individualité. C.G. Jung la décrivait par ces mots : « La Persona est ce que quelqu’un n’est pas en réalité, mais que lui-même et les autres personnes pensent qu’il est. »

 

Lu en janvier 2020

9 commentaires sur « « Persona » de Maxime Girardeau »

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