Publié dans Littérature française, Musique

« L’enfant de la colère » de Michel Serfati

Je vous parle aujourd’hui d’un livre que je n’ai pas choisi par hasard sur NetGalley mais parce que le thème résonnait en moi, uniquement en lisant le résumé :

 

 

Résumé de l’éditeur :

 

Nadia n’a jamais connu son père, mort avant sa naissance. À dix-sept ans, elle apprend que Nâzim, né en Turquie, immigré en France, avait été abattu lors d’une attaque de banque. Comme une frange de la jeunesse révoltée des années 1980, il s’était fourvoyé dans un groupuscule violent, au nom d’une lutte radicale contre l’injustice.

Bouleversée, Nadia va chercher à renouer les fils de son histoire, entre Strasbourg où elle a grandi, et Istanbul où s’est réfugiée une ancienne complice de son père. Perdue, elle trouve un peu d’apaisement dans le hang, un instrument de musique dont elle joue bientôt dans les rues, en Alsace et dans la métropole turque. Y trouvera-t-elle de quoi combler l’absence ?

Avec ce roman sur l’engagement, l’exil, la violence et la rédemption, Michel Serfati nous offre aussi le récit sensible d’une quête des origines.

 

Ce que j’en pense :

 

Nadia attend avec impatience que sa mère lui dise enfin qui était son père, comme elle a promis de le faire pour ses dix-huit ans. Des années de questions sans réponses rendent le dialogue difficile.

Elle sait maintenant qu’elle est née d’une histoire d’amour, mais reste sur sa faim. Elle tente de savoir ce qui a bien pu se passer ce jour de 1983 et finit par trouver l’attaque de la banque, par des jeunes épris de liberté et de justice, qui s’est mal terminé : un employé blessé, trois jeunes étudiants arrêtés, un jeune magasinier, d’origine turques qui est abattu, Nâzim, et une jeune femme qui a réussi à prendre la fuite.

La voilà confrontée à l’identité de son père, à l’interrogatoire de sa mère, aux comptes-rendus du procès en 1987, Anne condamnée à la prison à vie par contumace, puisqu’elle s’était enfuie.

« Elle lut, relut dix fois les récits plus ou moins contradictoires des journaux relatant la tentative de hold-up, la folle prise d’otages, l’employé blessé, l’attaquant tué par les tirs de la police, l’arrestation de trois des assaillants, la fuite de la seule jeune femme, les comptes rendus de procès de février 1987. Nâzim Melen, Melen, c’était donc le nom de son père, de son géniteur, elle ne savait comment dire, ni si ou comment elle devait le juger. »

Nadia essaie de prendre contact avec les trois hommes qui sont sortis de prison et un seul veut bien parler avec elle des derniers jours vécus avec la bande, en planque dans un squat… et lui parler d’Anne qui tient une place essentielle  sur l’échiquier, car coup de foudre entre elle et Nâzim durant cette planque.

Entre temps, elle rencontre un musicien qui parcourt le monde : Thorsten étudiant suédois qui lui fait découvrir le hang un instrument qui d’emblée la fascine et dont elle apprend à jouer.

Dans sa quête d’identité, son besoin de connaître ses origines, elle abandonne sa classe préparatoire où ses résultats sont brillants pour entreprendre des études de musicologie et apprendre le turc.

Je ne sais pas si c’est volontaire mais Nâzim est aussi le prénom d’un poète connu :  Nâzim Hikmet

Cela ne suffit pas quand on recherche une moitié de soi, de son identité, alors elle obtient une bourse pour aller étudier six mois à Istanbul, sur les traces des racines de Nâzim et où Anne s’est réfugiée !

Michel Serfati aborde d’une manière pure, empathique, sans jugement, cette quête de l’identité. Il a très bien su décrire la colère de Nadia contre sa mère : c’est celui qu’on a sous la main qui est forcément coupable, puisque l’absent est mort, donc idéalisé. Elle devrait admirer, ou remercier sa mère qui s’est débrouillée seuls pour l’élever, sacrifiant sa vie de femme car aucun homme n’est venu remplacer son amour de jeunesse.

Mais, non, la colère doit se retourner contre elle car, par sa seule présence, elle lui rappelle l’absence douloureuse de son père.

Il aborde aussi les rêves d’une jeunesse idéaliste, qui croyait à l’égalité, à la fraternité, jusqu’à attaquer une banque pour redistribuer aux plus pauvres et dont l’idéal s’est fracassé, ainsi que la manière de réagir des parents : ceux de Nâzim ont « renié » ce fils qui les a déçus et ne veulent plus en entendre parler.

Les mots sont justes, forts, percutants, vibrant comme le Hang et nous montre une jeune femme qui n’a pas peur d’aller jusqu’en Turquie pour retrouver le pays d’origine de son père, alors que la situation du pays n’est pas simple, avec les emprisonnements arbitraires, la torture, les disparitions et les défilés de « mères du samedi » qui veulent juste savoir ce que sont devenus leurs maris ou leurs fils.

Heureusement la musique est là pour évacuer le trop-plein d’émotions et lui permettre de gagner quelques sous comme musicienne ambulante. On ne dira jamais assez le pouvoir thérapeutique de la musique.

Ce roman est un véritable coup de cœur car l’histoire est belle, la quête bien analysée, notamment la souffrance engendrée quand une partie de soi manque, et que le parent présent ne fait que renforcer la douleur de l’absence.

Un immense merci à NetGalley et aux éditions Phébus qui m’ont permis de découvrir ce roman, inspiré d’un fait réel, il y a bien eu une attaque de banque, mais c’était en 1980, et sur laquelle l’auteur a su construire son histoire. En plus la couverture est sublime!

                                                                                                                                         #LEnfantdelacolère #NetGalleyFrance

coeur-rouge-

 

Pour illustrer le Hang, voici une vidéo:

 

ou encore:

 

L’auteur :

 

Michel Serfati a successivement été ouvrier dans l’industrie, éducateur spécialisé, formateur et cadre dans un établissement pour personnes handicapées. Il est l’auteur de « Finir la guerre », lauréat du Festival du premier roman de Chambéry en 2016.

 

Extraits :

 

Mais de quel droit lui refusait-elle la vérité ? Que ce fût aussi une souffrance pour sa mère, qu’il y avait un trop dur à dire pour elle, n’atteignait pas Nadia qui, au fil des ans, répondit au mutisme par des silences de plus en plus pesants.

 

Durant ces années, elle avait ravalé sous sa langue toutes ses interrogations, en même temps qu’elle était habitée d’une colère indicible contre sa mère, une mère n’est-elle pas toujours responsable de tout ?

 

Comment avait-elle fait pour, à vingt-deux ans à peine, au-delà de la honte, du regard et du rejet des autres, des difficultés matérielles qui avaient certainement suivi, assumer la catastrophe, la disparition si brutale de ce qui fut visiblement son seul véritable amour ? Comment avait-elle pu, ses parents trop vite décédés, se débrouiller seule avec un enfant ? Ce que Nadia venait d’apprendre n’avait pourtant pas calmé la hargne qu’elle ne pouvait s’empêcher de ressentir contre elle, et en même temps elle se sentait coupable de cette rancune incontrôlable, dont elle devinait l’irrationalité.

 

Le hang lui offrit une respiration salutaire. Cette musique l’avait réellement bouleversée. Elle avait immédiatement senti qu’elle pourrait par ce moyen exprimer quelque chose d’elle qui échappait à la rationalité de la réflexion et du langage.

 

Cette histoire était la sienne, elle s’était installée en elle, elle devait l’accepter, il lui fallait d’abord s’habituer à ses traces. Elle prenait conscience avec un certain vertige qu’elle avait un passé d’avant sa naissance, et qui pulsait en elle d’une vie pour l’heure impossible à cerner. Elle interrogeait sans fin le sens du mot racines, avec ce qu’elles avaient de souterrain, d’invisible du côté paternel, qui la nourrissaient cependant en silence, clandestinement, très différemment de celles d’une mère si présente dans ce qu’elle lui avait transmis, et si identifiable aussi dans ce qu’elle n’avait pu lui donner.

  

En page intérieure d’un quotidien régional, l’image grise et floue de sa mère, méconnaissable, les yeux hagards, menottée entre deux policiers, soudain la fouetta. Toute l’humiliation de la scène gicla instantanément du cliché, éclaboussa Nadia, la poissa, c’était nauséeux, insupportable.

 

Nadia fit face à ce visage qui était tellement le sien, sa rage disparut d’un coup. Elle s’en imprégna, longuement. Cette première et unique trace matérielle de lui, elle la photocopia, la plastifia, et la glissa dans son portefeuille, en vis-à-vis de sa carte d’identité.

 

D’où, de quoi, de qui Nadia était-elle réellement née ? De la rencontre de deux univers si différents, au carrefour de deux chemins si dissemblables, presque de deux continents. Elle avait le droit, le besoin absolu de se réapproprier cette moitié d’elle qui lui manquait tant, cet « avant elle ». Sans cela, elle n’aurait pas de réponses aux questions qu’elle se posait sans fin : de qui suis-je, d’où suis-je, où me caser ?

 

C’est fou les mélodies qui sortent de ces deux coupelles métalliques. C’est vraiment un instrument magique, étonnant, on dirait une petite soucoupe volante. C’est planant, apaisant, vraiment fait pour l’évasion. Vous êtes musicienne ?

 

Depuis leur conversation quatre ans plus tôt, l’absent s’était immiscé entre elles sans bruit, sans mots, comme si chacune, ayant conscience de la blessure de l’autre, prenait garde à ne pas triturer la plaie. Le Nâzim de Cécile n’était pas celui de Nadia, chacune le sentait bien.

 

Son père, son géniteur, elle balançait sur le terme. Est-on père par la semence, ou par la conscience de l’être ?

 

Ce mot de colère, qui ne lui était venu qu’une fois en découvrant l’image de l’arrestation de sa mère, elle osa enfin se le dire, pour mieux s’en débarrasser, puisqu’il la parasitait tellement.

 

Était-ce donc cela être adulte, avoir toujours des fautes, réelles ou imaginaires, à avouer à ses enfants, ou à la génération qui suit ?

 

 Je me souviens d’un vieux slogan, je ne sais pas s’il a toujours cours en France, qui disait à peu près : « Plutôt des remords que des regrets. » J’ai fait la triste expérience que les remords n’évitent pas les regrets, pire, que les remords sont une forme de regrets irréversibles, avec de la culpabilité en plus.

 

Les apprentis sorciers dont j’ai fait partie ont gâché de belles énergies qui méritaient d’autres débouchés, nous étions pleins de rêves que nous avons abîmés. Comment demander pardon, sans abdiquer totalement, sans renoncer à des choses auxquelles j’ai encore envie de croire, une fraternité qui relie les hommes et bannit l’humiliation ?

 

Imagine-t-on à quel point une simple phrase comme celle-là : « Tu ressembles à ton père », une phrase aussi banale, courante, peut emplir un être affamé, privé depuis toujours de ce miroir ?

 

Quel monde elle-même et sa génération avaient-elles transmis aux plus jeunes, à Nadia, à Enis ? Un monde en lambeaux, qui incontestablement se portait bien plus mal encore que celui de ses vingt ans. Mais elle n’avait pas, elle n’avait plus de solution à leur proposer, allaient-ils avoir l’énergie, la lucidité de les trouver ? Ce serait à eux d’assumer l’héritage, d’inventer, sans se fourvoyer. De s’inventer aussi des rêves.

 

Partir, c’est parfois aller nulle part. c’est aussi faire des parts, se départir de quelque chose, d’une part de sois, tu le sais, c’est se diviser. Tous les exilés savent ça…

 

Lu en janvier 2020

Auteur :

Psychiatre à la retraite, je peux enfin m'adonner à ma passion. Lectrice assidue depuis le CP, je profite de ma retraite pour parler de mes livres, de mes coups de cœur, de mes déceptions aussi... ma PAL est gigantesque, il me faudra trois vies encore pour en venir à bout.

8 commentaires sur « « L’enfant de la colère » de Michel Serfati »

  1. Le thème de ce roman ressemble beaucoup à l’autre titre que j’ai lu de cet auteur, « Finir la guerre », que j’avais beaucoup aimé, et qui raconte l’histoire d’un fils qui suite au suicide de son père, part en Algérie pour en savoir plus sur cet homme qu’il réalise avoir mal connu.

    Aimé par 1 personne

    1. je l’ai noté car j’ai envie de poursuivre ma découverte de l’auteur!
      la manière dont il parle du ressenti, de ces femmes est belle: comme s’il ressentait cela de l’intérieur, intuitivement.
      Un choc cette lecture et je commence à lasser mon entourage à force d’en parler 🙂

      J'aime

    1. l’histoire est belle, le sujet extrêmement bien traité! (j’ai beaucoup de compassion pour la mère, car ça m’a rappelé des souvenirs douloureux et permis de mieux comprendre…)
      j’ai envie de lire « Finir la guerre » qui aborde le côté fils-père 🙂

      Aimé par 1 personne

  2. J’ai noté cet auteur dans mon carnet de lecture mais je ne l’ai pas encore lu…Je suis tentée car en ce moment je lis beaucoup de romans qui parlent du père et des racines. Merci pour cette découverte et pour tes extraits de musique. J’ai entendu une fois des musiciens jouer du hang, c’était au bord du Lac du Bouchet en Haute-Loire et c’était…magique !

    Aimé par 1 personne

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