Publié dans Littérature américaine, Rentrée littéraire

« Ici n’est plus ici » de Tommy Orange

Je vous parle aujourd’hui d’un livre que j’ai décidé de lire dès sa sortie, mais j’ai dû patienter, car c’est un roman version papier, et il fallait pouvoir le lire dans un fauteuil, le tenir dans les mains… cette lecture a donc une valeur spéciale :

 

Ici n'est plus ici de Tommy Orange

 

Résumé de l’éditeur :

 

À Oakland, dans la baie de San Francisco, les Indiens ne vivent pas sur une réserve mais dans un univers façonné par la rue et par la pauvreté, où chacun porte les traces d’une histoire douloureuse. Pourtant, tous les membres de cette communauté disparate tiennent à célébrer la beauté d’une culture que l’Amérique a bien failli engloutir. À l’occasion d’un grand pow-wow, douze personnages, hommes et femmes, jeunes et moins jeunes, vont voir leurs destins se lier. Ensemble, ils vont faire l’expérience de la violence et de la destruction, comme leurs ancêtres tant de fois avant eux.

Débordant de rage et de poésie, ce premier roman, en cours de traduction dans plus d’une vingtaine de langues, impose une nouvelle voix saisissante, véritable révélation littéraire aux États-Unis.

 

Ce que j’en pense :

 

Ce roman commence avec un prologue très fort qui rappelle comment les Indiens d’Amérique ont été traités. On commence en 1621, avec la cession des terres, qui se conclut par un repas à l’origine de la fête la plus hypocrite qui puisse exister : « Thanksgiving » ! puis les massacres qui ont débuté deux ou trois ans plus tard, un nouveau massacre en 1637, pour atteindre le summum en 1864, à Sand Creek.

Les autochtones se sont retrouvés dans des réserves, plus récemment certains ont pu devenir des « Urbains » mais la discrimination est toujours là.

Ce roman, raconte, à travers l’histoire de douze personnages, de différents âges, des hommes, des femmes, des enfants, chacun ayant sa propre problématique, qui se retrouvent pour un grand Pow-Wow organisé pour la première fois dans la ville d’Oakland.

Cette cérémonie n’a pas la même signification pour tous. Mais, avec les danses, les tambours, les costumes traditionnels cela doit être une fête et une manière d’honorer les anciens, de renouer avec les racines.

On sait dès le départ que rien ne sera simple, car l’un des protagonistes vient de fabriquer un revolver grâce à une imprimante en trois dimensions.

Le Pow-Wow est organisé par Blue, qui a été adoptée et ignore tout de ses parents biologiques ; elle est assistée par Edwin Black, mal dans sa peau car il est obèse et se sent rejeté par les autres. Un troisième larron est censé les aider Calvin, mais sa fiabilité n’est pas à toute épreuve.

Une autre famille, atypique bien-sûr, est aussi sur le départ : elle est composée de  deux sœurs dont on va apprendre la douloureuse histoire au fur et à mesure que la fête se prépare : Opale Viola  Victoria Bear Shield et Jacquie Red Feather, qui ont un père différent et qui ont passé leur enfance à fuir, (la mère était victime de maltraitance mais pas uniquement) pour atterrir à Alcatraz, où se sont réfugiées d’autres familles indiennes à l’époque, dont des conditions lamentables…

Jacquie fait la connaissance de Harvey et on sait qu’il s’est passé quelque chose de grave sur la « plage » d’Alcatraz, ce qui va avoir des conséquences tragiques.

La fille de Jacquie est décédée d’une overdose, laissant trois enfants et c’est Opale qui va les adopter officiellement : Orvil, Loother et Loney.

On rencontre aussi Dene, qui a obtenu une bourse, pour un projet de « film » : il recueille des témoignages d’Indiens sur leur origine, leurs désirs dans la vie. Orvil, qui est âgé de quatorze ans va témoigner, sur son appartenance aux Cheyennes. Chaque personne qui accepte de témoigner reçoit une somme d’argent, et pour Orvil, il s’agit d’offrir un vélo à son petit frère Loney.

Outre, Edwin Black et son poids, on rencontre aussi Tony Loneman et le Drome de qui va hanter sa vie, empêchant des relations normales avec les autres, car il se sent différent, monstrueux.

« Quand j’ai posé la question à Maxine, elle m’a dit que ma mère buvait quand j’étais dans son ventre, m’a dit très lentement que j’avais le syndrome d’alcoolisation fœtale. Tout ce que j’ai entendu c’est Drome, et puis je suis retourné devant la télé éteinte que je n’ai plus quitté des yeux. » 

A côté, il y a des loubards, qui n’ont qu’une seule idée en tête : voler l’argent mis en jeu pour le Pow-Wow, sous forme de sorte de « bons d’achats » qui doivent être remis aux gagnants des participations : danseurs, musiciens…

Tommy Orange raconte très bien la difficulté de naître Indien, le mépris des Blancs, la difficulté de se faire une place dans cette société capitaliste sans valeurs ni respect pour autrui, ou pour la Nature. Il raconte aussi la fuite dans l’alcool, pour oublier (comme Jacquie) ou Tony et son visage défiguré par le syndrome d’alcoolisation fœtale, ou encore dans la drogue, au risque d’en mourir, comme Jamie, la fille de Jacquie.

On retrouve aussi le besoin de retrouver ses racines, son identité, telle l’importance du costume traditionnel pour être considéré comme un Indien pour Orvil Red Feather qui répète devant YouTube la chorégraphie des danses.

Ce roman m’a énormément plu, car il aborde des thèmes qui m’intéressent : les racines, l’abandon, l’adoption, l’héritage culturel, la fuite dans les paradis artificiels et ce qui peut en découler, sans oublier le métissage, qui complique encore la notion d’identité.

Il ne va pas améliorer les sentiments que j’éprouve à l’égard des USA, des colonisateurs qui ont spolié les Amérindiens de leurs terres et qui ont le culot de remercier chaque années la terre qu’ils se sont appropriés avec une fête d’une hypocrisie qui va au-delà des mots : Thanksgiving ».

Pour moi, 1492 dont on a célébré l’anniversaire en grande pompe en 1992, ne commémore qu’une chose : le génocide des Amérindiens », par des cow-boys, obsédés par les armes à feu et qui s’érigent en « modèles » et en gendarmes du monde, semant le désastre et le malheur partout où ils passent…

Ceci explique pourquoi, j’ai longtemps fait un blocage sur la littérature américaine, (qui s’est longtemps limitée à Philip Roth, Joseph Boyden); je découvre à petite dose, choisissant bien les auteurs. Ce n’est pas de l’anti-américanisme primaire, mais l’Amérique profonde me laisse perplexe. Là c’était le coup de gueule d’Eve…

Tommy Orange est un excellent conteur, et il cite au passage Gertrude Stein, qui lui a inspiré le titre du roman,  propose des citations de James Baldwin, Bertolt Brecht, Jean Genet, entre autres.

« Cette citation est importante pur Dene. Ce « Là, là ». Il n’avait pas lu Gertrude Stein en dehors de cette citation. Mais, pour les Autochtones de ce pays, partout aux Amériques, se sont développés sur une terre ancestrale enfouie, le verre, le béton, le fer et l’acier, une mémoire ensevelie et irrécupérable. Il n’y a pas de là, là : ici n’est plus ici. »

J’ai beaucoup aimé ce roman choral, dont la couverture est superbe, et il m’a donné envie de lire d’autres livres sur les Amérindiens, de découvrir des auteurs amérindiens… Sherman Alexie, Louise Erdrich, James Welsh, David Treuer entre autres frappent à la porte de ma PAL…

❤️ ❤️ ❤️ ❤️ ❤️

 

 

L’auteur :

 

Né en 1982, Tommy Orange a grandi à Oakland, en Californie, mais ses racines sont en Oklahoma. Il appartient à la tribu des Cheyennes du Sud.

Diplômé de l’Institute of American Indian Arts, où il a eu comme professeur Sherman Alexie et Joseph Boyden, il a fait sensation sur la scène littéraire américaine avec ce premier roman.

 

Extraits :

 

En 1621, peu après une cession de terres, les colons anglais invitèrent Massasoit, chef des Wampanoags, à un banquet. Massasoit arriva avec quatre-vingt-dix de ses guerriers. C’est en mémoire de ce repas que nous partageons toujours le dîner de Thanksgiving en novembre. Pour le célébrer en tant que nation…

…Mais ce repas-là n’était pas un repas d’action de grâce. C’était un repas scellant une cession de terres.

 

Nous avons été définis par tous les autres et continuons d’être calomniés malgré des faits amplement vérifiables sur Internet quant à la réalité de notre histoire et l’état actuel de notre peuple.

 

Tout le monde va se dire que c’est une question d’argent. Mais merde, qui n’en veut pas de l’argent ? Ce qui compte, c’est pourquoi on en veut de l’argent, comment on l’obtient et ce qu’on en fait après. L’argent, ça n’a jamais rien fait à personne. Les gens, si.

 

Maxine veut que je lui fasse la lecture le soir. Ça me plaît pas parce que je suis lent pour lire. Les lettres grouillent sur moi, des fois, comme des insectes. Quand ça leur chante, elles changent de place. Et puis des fois, les mots ne bougent pas…

 

Tu sais ce que Gertrude Stein a dit à propos d’Oakland demande Rob ?…

…  « Il n’y a pas de là, là », dit-il dans une espèce de murmure, avec un sourire idiot qui donne envie de dire à Dene de lui mettre son poing dans la figure.

 

Roosevelt a dit : « je n’irais pas jusqu’à penser qu’un bon Indien est un Indien mort, mais je le crois de neuf Indiens sur dix, et je ne suis guère porté à me pencher de trop près sur le cas du dixième ».

 

C’est ce qu’ils ont fait de nous, les ours et les Indiens, des étrangers sur notre propre terre. Et, avec leurs gros bâtons, ils nous ont fait marcher si loin en direction de l’ouest qu’on a failli disparaître.

 

L’ennui avec la croyance, c’est qu’il faut croire que la croyance suffira, il faut croire en sa croyance.

 

Cela voulait-il dire que j’étais destiné à être gros un jour, ou est-ce mon obsession pour le fait d’être gros, même quand je ne l’étais pas, qui m’a fait grossir ? Ce qu’on fait pour éviter à tout prix quelque chose nous poursuit-il parce qu’on y a trop pensé, prisonnier de nos angoisses ?

 

En l’occurrence, l’araignée c’était Jacquie, et le mini-frigo, c’était la toile. Boire, c’était la maison. Et le piège, la boisson. Ou quelque chose comme ça. Tout ça pour dire « n’ouvre pas le frigo ». Et elle ne l’ouvrit pas.

 

Il est important qu’il s’habille comme un Indien, danse comme un Indien, même s’il joue la comédie, même s’il a de bout et bout l’impression d’être un usurpateur, parce que la seule façon d’être indien en ce monde est d’avoir l’apparence d’un Indien et d’agir comme un Indien. Être ou ne pas être indien en dépend.

 

La plaie ouverte par les Blancs quand ils sont arrivés et ont pris ce qu’ils ont pris ne s’est jamais refermée. Une plaie non soignée s’infecte. Devient une plaie d’un type nouveau, de même que l’histoire de ce qui s’est réellement passé est devenue une histoire d’un nouveau type.

 

Si vous avez la chance d’être né dans une famille dont les ancêtres ont directement bénéficié du génocide et/ou de l’esclavage, peut-être pensez-vous que moins vous en saurez, plus vous resterez innocents, ce qui est une bonne incitation à ne pas savoir, à ne pas trop fouiller profondément, à contourner sur la pointe des pieds le tigre endormi.

 

Les secrets font leur nid de l’omission, comme la honte fait son nid du secret.

 

Tu es entré dans la pièce et à ce moment-là, ils se sont mis chanter. Des mélopées anciennes qui s’adressaient à la tristesse ancienne que tu gardais toujours à fleur de peau malgré toi…

… C’était le son de la douleur qui s’oublie dans le chant.

 

 

Lu en janvier 2020

 

CHALLENGE 1% 2019

Publié dans Littérature française, Société

« Les Magnolias » de Florent Oiseau

Je vous parle aujourd’hui d’un livre particulier, que j’ai choisi après avoir lu plusieurs critiques sympathiques à son sujet :

 

 

 

Résumé de l’éditeur :

 

– Caramel

– Pompon

– Cachou…

Il y a des gens, dans la vie, dont l’unique préoccupation semble d’imaginer des noms de poneys. Alain est de ceux-là. Sa carrière d’acteur au point mort – depuis qu’il en a joué un, dans un polar de l’été, sur TF1 –, le quarantenaire disperse ses jours. Chez Rosie en matinée – voluptés de camionnette – et le dimanche aux Magnolias – où sa grand-mère s’éteint doucement. On partage une part de quatre-quarts, sans oublier les canards, et puis mamie chuchote : « J’aimerais que tu m’aides à mourir. » Autant dire à vivre… La seconde d’après, elle a déjà oublié. Pas Alain. Tant pis pour les poneys : il vient de trouver là, peut-être, un rôle à sa portée…

Dans la lignée de Je vais m’y mettre et de Paris-Venise, Florent Oiseau brosse un nouveau portrait de loser magnifique – une parenthèse en Renault Fuego où valsent sandwichs aux flageolets, secrets de famille et cuites à la vieille prune, pour l’amour d’une grand-mère.

 

 

Ce que j’en pense :

 

Alain se rend chaque dimanche, à la maison de retraite, au nom poétique « Les Magnolias », voir sa grand-mère. C’est un peu une obligation, car il se culpabilise, rien qu’à l’idée de ne pas y aller. Il en veut un peu, au passage, à ses parents qui n’y vont qu’une fois par an car ils sont trop occupés par leur travail.

Son oncle Michel s’y rend régulièrement, mais il n’a pas de bonnes relations avec elle. Il lui en veut pour ses incartades, les infidélités à son époux qui, selon lui, en serait mort de chagrin.

Michel est un homme dépressif, on ne sait pas trop ce qu’il fait dans la vie, à part une tendance à noyer son chagrin dans l’eau de vie.

Alain est acteur ; en fait il n’a tourné qu’une seule fois et joué le rôle d’un cadavre ! son agent auto-proclamé Rico, lui chercher toujours « le rôle de sa vie »… il trompe sa solitude en cherchant des noms de poneys, tellement défavorisés par rapport aux chevaux (une claque au passage aux discriminations ambiantes).

La vieille dame semble s’être habituée aux « Magnolias » malgré le personnel revêche, les repas ternes, le quatre-quart sec et l’éternel jus de pomme du goûter, qu’ils partagent,  avec complicité, mais elle est sourde, et son petit-fils doit lui parler à l’oreille et les discussions sont limitées. Et, un jour, lors d’une visite d’Alain, après lui avoir dit qu’il l’aimait, elle lui demande de l’aider à mourir.

La grand-mère possède une maison en Dordogne, où Alain passait toutes ses vacances quand il était enfant. Elle y a vécu longtemps, jusqu’au jour où elle a fait une mauvaise chute et la famille a décidé que la maison de retraite s’imposait.

Alain se rend régulièrement dans cette maison familiale, et un jour, alors qu’il était allé s’y réfugier, pour réfléchir à la demande de la vieille dame, il trouve un carnet : le journal tenu par Michel et commence à le lire, ce qui ne lui plaît pas du tout. Finalement, ce n’est pas une si mauvaise idée car tous les deux finissent par se retrouver en Dordogne et Michel raconte sa mère. Alain se rend compte que celle-ci a eu une vie beaucoup moins sage et lisse qu’il ne le pensait.

En fait, je m’attendais à une réflexion sur ce qu’Alain appelle les mouroirs, ou sur l’euthanasie, alors qu’en fait Florent Oiseau nous trace le portrait d’un « loser magnifique », avec Alain, acteur raté, qui circule au volant de sa « Fuego orange », voiture des années 80,  qui en jette, lui donne un peu de lumière lui qui est toujours dans la grisaille.

Il découvre que les vieux n’ont pas toujours été vieux, et qu’ils sont le miroir de ce que nous serons tous un jour. Il s’aperçoit que sa grand-mère était une femme, pas simplement une dame âgée qui n’a plus toute sa tête et avait vécu sa vie de femme de manière assez libre pour son époque, qu’elle avait aimé, mais aussi qu’elle avait été aimée, moins enfermée dans son couple que peuvent l’être certains couples actuels.

L’auteur réussit à nous faire rire sur un sujet qui n’est pas drôle, sur ces hommes qui sont des losers, mais qui survivent quand même, à une époque où le travail est le modèle dans lequel se reconnaît la société actuelle. Michel qui traîne sa dépression et son ennui, Rico l’exubérant qui trouve toujours des « plans » pour s’en sortir, mais dans la bonne humeur.

Une scène d’anthologie : la cuite mémorable que se prennent Michel et Alain, l’alcool  libérant la parole…

Un roman sympathique, qui se sirote comme un bon vin, tout en montrant bien la société égoïste, égocentrique dans laquelle on évolue.

Un grand merci à NetGalley, et aux éditions Allary qui m’ont permis de découvrir ce livre, ainsi que son auteur.

#LesMagnolias #NetGalleyFrance

❤️ ❤️ ❤️ ❤️

 

Renault-Fuego-

 

 

L’auteur :

 

Florent Oiseau a 29 ans. Son premier roman « Je vais m’y mettre » a été désigné « Livre le plus drôle de l’année » et a reçu le prix Saint-Maur en poche.

« Paris Venise », son deuxième roman, a été finaliste du prix Orange du Livre

 

Extraits :

 

Ma vie n’avait pas été aussi près de basculer depuis une éternité. Depuis trop longtemps, elle était aussi triste qu’une rangée de tables dressées dans un restaurant vide.

 

J’ai réfléchi à l’injustice qui sépare les poneys des chevaux de course, au moment de l’attribution du nom. D’un côté, Pégase de Saphir, de l’autre, Pompon. Comme si la nature ne s’était pas montrée assez injuste sur le plan physique, il fallait que l’homme en rajoute une couche.

 

La télévision n’intéresse personne, ou presque. C’est l’horloge qui lui vole la vedette, l’heure qu’il est, celle qu’il n’est pas, c’est la dernière grande préoccupation des résidents. L’heure et la température extérieure.

 

Ils ne viennent jamais voir ma grand-mère aux Magnolias. Ils disent qu’ils n’ont pas le temps, mais je sais qu’ils seront à l’heure chez le notaire au moment de récupérer sa maison en Dordogne.

 

C’est tombé comme la foudre. En plus doux. C’était la toute première fois qu’on se le disait. On le savait, on se le montrait, mais jamais on ne s’était aventurés à s’en faire part. À en faire part à qui que ce soit, par ailleurs. L’amour se voulait discret ou ne se voulait pas. C’était un domaine qui nous était étranger. Une coquetterie qu’on laissait aux riches, aux habitants des grandes villes, aux gens de la télévision.                             

 

J’ai bu de l’eau et je me suis recouché. Je fixais le plafond et je pensais à ma grand-mère. Elle aussi aimait la foudre. Elle disait que chaque détonation était une admonestation de Dieu et qu’elle était propice à confesser ses mauvaises actions. Dans l’intimité de la nuit et devant les réprimandes du ciel, il fallait reconnaître ses erreurs.

 

Aujourd’hui, j’avais éludé la demande de ma grand-mère et, ce soir, le tonnerre venait me réveiller en plein milieu de la nuit, comme pour me faire culpabiliser et me mettre face à mes responsabilités.

 

Tu sais, on dit souvent que les acteurs ne vivent que par et pour l’image, et que sans elle, ils ne sont rien. C’est la vérité pour la grande majorité des mecs du milieu, mais ce n’est pas ton cas. Tu peux jouer dans le noir, dans le brouillard. Tu peux même jouer hors-champ. Ce n’est pas donné à tout le monde.

 

À son époque, on n’aimait pas son conjoint comme on peut l’aimer aujourd’hui. On dormait cinquante années dans le même lit, puis quelques autres sous le même couvercle, sans jamais aborder le sujet de l’amour. De nos jours, les gens font écrire des mots dans le ciel avec des avions, hurlent des chansons, jurent, pleurent pour prouver qu’ils aiment. Mais en fin de compte, ils ne restent jamais ensemble pour de bon.

 

On imagine qu’ils ont toujours été vieux, souffrants, et qu’à l’inverse, nous avons toujours eu l’âge que nous avons. L’immédiateté des choses, cette photographie figée de l’instant présent, c’est ce qui provoque le déni. C’est drôle cette impression que les vieux ont toujours été vieux.

Quand on y réfléchit un peu, de façon honnête, quand on passe du temps dans les maisons de retraite, dans les hôpitaux, alors on comprend qu’on ne plaint pas les vieux, qu’on n’est pas triste pour eux. On est triste pour nous, triste de s’imaginer à leur place un jour ou l’autre. C’est toujours soi qu’on plaint le plus, et de loin.

 

Mais si le patrimoine génétique les pesait, le patrimoine immobilier qui gravitait au-dessus de leurs têtes d’héritiers potentiels aidait bien souvent ces « lointains parents » à relativiser un peu ce calvaire et accepter l’idée de venir se faire violence une fois dans l’année en allant voir tante Huguette, histoire de s’assurer de toujours figurer sur le bout de papier du notaire.

 

Mais il y a une certitude, une chose que j’ai toujours comprise, c’est qu’elle avait été libre tout au long de sa vie et qu’aucune forme d’autorité, maritale, sociétale ou religieuse n’avait pu la faire dériver du chemin qu’elle s’était choisi.

 

Pourtant, derrière les ronds de serviette, sous les gants de toilette, au fond du panier à pain, se cachait une autre histoire, une autre réalité. La face plus sombre d’une femme que la simplicité apparente ne suffisait pas à résumer.

 

Un cœur, mais aussi un corps. Une mère, une amante, une paysanne, une épouse, une grand-mère, une sœur. Un pilier, un rempart, un souffle, une confidente. Une femme. Une femme incroyable.

 

Lu en janvier 2020

 

 

 

 

 

Publié dans Citations, Poésie

« Nostalgie » poème de Nâzim Hikmet

J’ai découvert ce poète grâce au roman de Michel Serfati :« L’enfant de la colère ». Il m’a beaucoup touchée donc je vais tenter de trouver le recueil dont il est extrait, à savoir :

« Il neige dans la nuit et autres poèmes » : traduit du turc par Münevver Andaç et Güzin Dino.

 

Il neige dans la nuit et autres poèmes de Nâzim Hikmet

 

 

 » Cela fait cent ans

 Que je n’ai pas vu ton visage

 Que je n’ai pas passé mon bras

 Autour de ta taille

 Que je ne vois plus mon visage dans tes yeux

 Cela fait cent ans que je ne pose plus de question

 À la lumière de ton esprit

 Que je n’ai pas touché à la chaleur de ton ventre.

  

 Cela fait cent ans

 Qu’une femme m’attend

 Dans une ville.

 Nous étions perchés sur la même branche,

 Sur la même branche

 Nous en sommes tombés, nous nous sommes quittés

 Entre nous tout un siècle

 Dans le temps et dans l’espace.

 Cela fait cent ans que dans la pénombre

 Je cours derrière toi. »

 

 

L’auteur :

 

Nâzim Hikmet est un né à Salonique en 1901.Il est considéré comme un grand poète turc du XXe siècle.

Victime de persécutions en Turquie car il était communiste, donc considéré comme dissident, il a dû s’exiler, à Moscou, où il est mort en 1963.

Le Turquie va attendre trente ans après sa mort (1993) pour le réhabiliter…

Ce recueil (on pourrait dire, une anthologie) est venu se rajouter à ma PAL déjà très encombrée…

Pour en savoir davantage :

http://www.francopolis.net/Vie-Poete/nazimhikmet.htm

 

 

Publié dans Littérature française, Musique

« L’enfant de la colère » de Michel Serfati

Je vous parle aujourd’hui d’un livre que je n’ai pas choisi par hasard sur NetGalley mais parce que le thème résonnait en moi, uniquement en lisant le résumé :

 

 

Résumé de l’éditeur :

 

Nadia n’a jamais connu son père, mort avant sa naissance. À dix-sept ans, elle apprend que Nâzim, né en Turquie, immigré en France, avait été abattu lors d’une attaque de banque. Comme une frange de la jeunesse révoltée des années 1980, il s’était fourvoyé dans un groupuscule violent, au nom d’une lutte radicale contre l’injustice.

Bouleversée, Nadia va chercher à renouer les fils de son histoire, entre Strasbourg où elle a grandi, et Istanbul où s’est réfugiée une ancienne complice de son père. Perdue, elle trouve un peu d’apaisement dans le hang, un instrument de musique dont elle joue bientôt dans les rues, en Alsace et dans la métropole turque. Y trouvera-t-elle de quoi combler l’absence ?

Avec ce roman sur l’engagement, l’exil, la violence et la rédemption, Michel Serfati nous offre aussi le récit sensible d’une quête des origines.

 

Ce que j’en pense :

 

Nadia attend avec impatience que sa mère lui dise enfin qui était son père, comme elle a promis de le faire pour ses dix-huit ans. Des années de questions sans réponses rendent le dialogue difficile.

Elle sait maintenant qu’elle est née d’une histoire d’amour, mais reste sur sa faim. Elle tente de savoir ce qui a bien pu se passer ce jour de 1983 et finit par trouver l’attaque de la banque, par des jeunes épris de liberté et de justice, qui s’est mal terminé : un employé blessé, trois jeunes étudiants arrêtés, un jeune magasinier, d’origine turques qui est abattu, Nâzim, et une jeune femme qui a réussi à prendre la fuite.

La voilà confrontée à l’identité de son père, à l’interrogatoire de sa mère, aux comptes-rendus du procès en 1987, Anne condamnée à la prison à vie par contumace, puisqu’elle s’était enfuie.

« Elle lut, relut dix fois les récits plus ou moins contradictoires des journaux relatant la tentative de hold-up, la folle prise d’otages, l’employé blessé, l’attaquant tué par les tirs de la police, l’arrestation de trois des assaillants, la fuite de la seule jeune femme, les comptes rendus de procès de février 1987. Nâzim Melen, Melen, c’était donc le nom de son père, de son géniteur, elle ne savait comment dire, ni si ou comment elle devait le juger. »

Nadia essaie de prendre contact avec les trois hommes qui sont sortis de prison et un seul veut bien parler avec elle des derniers jours vécus avec la bande, en planque dans un squat… et lui parler d’Anne qui tient une place essentielle  sur l’échiquier, car coup de foudre entre elle et Nâzim durant cette planque.

Entre temps, elle rencontre un musicien qui parcourt le monde : Thorsten étudiant suédois qui lui fait découvrir le hang un instrument qui d’emblée la fascine et dont elle apprend à jouer.

Dans sa quête d’identité, son besoin de connaître ses origines, elle abandonne sa classe préparatoire où ses résultats sont brillants pour entreprendre des études de musicologie et apprendre le turc.

Je ne sais pas si c’est volontaire mais Nâzim est aussi le prénom d’un poète connu :  Nâzim Hikmet

Cela ne suffit pas quand on recherche une moitié de soi, de son identité, alors elle obtient une bourse pour aller étudier six mois à Istanbul, sur les traces des racines de Nâzim et où Anne s’est réfugiée !

Michel Serfati aborde d’une manière pure, empathique, sans jugement, cette quête de l’identité. Il a très bien su décrire la colère de Nadia contre sa mère : c’est celui qu’on a sous la main qui est forcément coupable, puisque l’absent est mort, donc idéalisé. Elle devrait admirer, ou remercier sa mère qui s’est débrouillée seuls pour l’élever, sacrifiant sa vie de femme car aucun homme n’est venu remplacer son amour de jeunesse.

Mais, non, la colère doit se retourner contre elle car, par sa seule présence, elle lui rappelle l’absence douloureuse de son père.

Il aborde aussi les rêves d’une jeunesse idéaliste, qui croyait à l’égalité, à la fraternité, jusqu’à attaquer une banque pour redistribuer aux plus pauvres et dont l’idéal s’est fracassé, ainsi que la manière de réagir des parents : ceux de Nâzim ont « renié » ce fils qui les a déçus et ne veulent plus en entendre parler.

Les mots sont justes, forts, percutants, vibrant comme le Hang et nous montre une jeune femme qui n’a pas peur d’aller jusqu’en Turquie pour retrouver le pays d’origine de son père, alors que la situation du pays n’est pas simple, avec les emprisonnements arbitraires, la torture, les disparitions et les défilés de « mères du samedi » qui veulent juste savoir ce que sont devenus leurs maris ou leurs fils.

Heureusement la musique est là pour évacuer le trop-plein d’émotions et lui permettre de gagner quelques sous comme musicienne ambulante. On ne dira jamais assez le pouvoir thérapeutique de la musique.

Ce roman est un véritable coup de cœur car l’histoire est belle, la quête bien analysée, notamment la souffrance engendrée quand une partie de soi manque, et que le parent présent ne fait que renforcer la douleur de l’absence.

Un immense merci à NetGalley et aux éditions Phébus qui m’ont permis de découvrir ce roman, inspiré d’un fait réel, il y a bien eu une attaque de banque, mais c’était en 1980, et sur laquelle l’auteur a su construire son histoire. En plus la couverture est sublime!

                                                                                                                                         #LEnfantdelacolère #NetGalleyFrance

coeur-rouge-

 

Pour illustrer le Hang, voici une vidéo:

 

ou encore:

 

L’auteur :

 

Michel Serfati a successivement été ouvrier dans l’industrie, éducateur spécialisé, formateur et cadre dans un établissement pour personnes handicapées. Il est l’auteur de « Finir la guerre », lauréat du Festival du premier roman de Chambéry en 2016.

 

Extraits :

 

Mais de quel droit lui refusait-elle la vérité ? Que ce fût aussi une souffrance pour sa mère, qu’il y avait un trop dur à dire pour elle, n’atteignait pas Nadia qui, au fil des ans, répondit au mutisme par des silences de plus en plus pesants.

 

Durant ces années, elle avait ravalé sous sa langue toutes ses interrogations, en même temps qu’elle était habitée d’une colère indicible contre sa mère, une mère n’est-elle pas toujours responsable de tout ?

 

Comment avait-elle fait pour, à vingt-deux ans à peine, au-delà de la honte, du regard et du rejet des autres, des difficultés matérielles qui avaient certainement suivi, assumer la catastrophe, la disparition si brutale de ce qui fut visiblement son seul véritable amour ? Comment avait-elle pu, ses parents trop vite décédés, se débrouiller seule avec un enfant ? Ce que Nadia venait d’apprendre n’avait pourtant pas calmé la hargne qu’elle ne pouvait s’empêcher de ressentir contre elle, et en même temps elle se sentait coupable de cette rancune incontrôlable, dont elle devinait l’irrationalité.

 

Le hang lui offrit une respiration salutaire. Cette musique l’avait réellement bouleversée. Elle avait immédiatement senti qu’elle pourrait par ce moyen exprimer quelque chose d’elle qui échappait à la rationalité de la réflexion et du langage.

 

Cette histoire était la sienne, elle s’était installée en elle, elle devait l’accepter, il lui fallait d’abord s’habituer à ses traces. Elle prenait conscience avec un certain vertige qu’elle avait un passé d’avant sa naissance, et qui pulsait en elle d’une vie pour l’heure impossible à cerner. Elle interrogeait sans fin le sens du mot racines, avec ce qu’elles avaient de souterrain, d’invisible du côté paternel, qui la nourrissaient cependant en silence, clandestinement, très différemment de celles d’une mère si présente dans ce qu’elle lui avait transmis, et si identifiable aussi dans ce qu’elle n’avait pu lui donner.

  

En page intérieure d’un quotidien régional, l’image grise et floue de sa mère, méconnaissable, les yeux hagards, menottée entre deux policiers, soudain la fouetta. Toute l’humiliation de la scène gicla instantanément du cliché, éclaboussa Nadia, la poissa, c’était nauséeux, insupportable.

 

Nadia fit face à ce visage qui était tellement le sien, sa rage disparut d’un coup. Elle s’en imprégna, longuement. Cette première et unique trace matérielle de lui, elle la photocopia, la plastifia, et la glissa dans son portefeuille, en vis-à-vis de sa carte d’identité.

 

D’où, de quoi, de qui Nadia était-elle réellement née ? De la rencontre de deux univers si différents, au carrefour de deux chemins si dissemblables, presque de deux continents. Elle avait le droit, le besoin absolu de se réapproprier cette moitié d’elle qui lui manquait tant, cet « avant elle ». Sans cela, elle n’aurait pas de réponses aux questions qu’elle se posait sans fin : de qui suis-je, d’où suis-je, où me caser ?

 

C’est fou les mélodies qui sortent de ces deux coupelles métalliques. C’est vraiment un instrument magique, étonnant, on dirait une petite soucoupe volante. C’est planant, apaisant, vraiment fait pour l’évasion. Vous êtes musicienne ?

 

Depuis leur conversation quatre ans plus tôt, l’absent s’était immiscé entre elles sans bruit, sans mots, comme si chacune, ayant conscience de la blessure de l’autre, prenait garde à ne pas triturer la plaie. Le Nâzim de Cécile n’était pas celui de Nadia, chacune le sentait bien.

 

Son père, son géniteur, elle balançait sur le terme. Est-on père par la semence, ou par la conscience de l’être ?

 

Ce mot de colère, qui ne lui était venu qu’une fois en découvrant l’image de l’arrestation de sa mère, elle osa enfin se le dire, pour mieux s’en débarrasser, puisqu’il la parasitait tellement.

 

Était-ce donc cela être adulte, avoir toujours des fautes, réelles ou imaginaires, à avouer à ses enfants, ou à la génération qui suit ?

 

 Je me souviens d’un vieux slogan, je ne sais pas s’il a toujours cours en France, qui disait à peu près : « Plutôt des remords que des regrets. » J’ai fait la triste expérience que les remords n’évitent pas les regrets, pire, que les remords sont une forme de regrets irréversibles, avec de la culpabilité en plus.

 

Les apprentis sorciers dont j’ai fait partie ont gâché de belles énergies qui méritaient d’autres débouchés, nous étions pleins de rêves que nous avons abîmés. Comment demander pardon, sans abdiquer totalement, sans renoncer à des choses auxquelles j’ai encore envie de croire, une fraternité qui relie les hommes et bannit l’humiliation ?

 

Imagine-t-on à quel point une simple phrase comme celle-là : « Tu ressembles à ton père », une phrase aussi banale, courante, peut emplir un être affamé, privé depuis toujours de ce miroir ?

 

Quel monde elle-même et sa génération avaient-elles transmis aux plus jeunes, à Nadia, à Enis ? Un monde en lambeaux, qui incontestablement se portait bien plus mal encore que celui de ses vingt ans. Mais elle n’avait pas, elle n’avait plus de solution à leur proposer, allaient-ils avoir l’énergie, la lucidité de les trouver ? Ce serait à eux d’assumer l’héritage, d’inventer, sans se fourvoyer. De s’inventer aussi des rêves.

 

Partir, c’est parfois aller nulle part. c’est aussi faire des parts, se départir de quelque chose, d’une part de sois, tu le sais, c’est se diviser. Tous les exilés savent ça…

 

Lu en janvier 2020

Publié dans Littérature française, Polars

« Toxique » de Niko Tackian

Nouvelle pause polar pour souffler un peu avant de rédiger une chronique sur un livre fort que je viens de terminer avec ce roman:

 

Toxique de Niko Takian

 

 

Résumé de l’éditeur :

 

Janvier 2016. La directrice d’une école maternelle de la banlieue parisienne est retrouvée morte dans son bureau. Dans ce Paris meurtri par les attentats de l’hiver, le sujet des écoles est très sensible. La Crim dépêche donc Tomar Khan, un des meilleurs flics de la Crim, surnommé le Pitbull, connu pour être pointilleux sur les violences faites aux femmes.

À première vue, l’affaire est simple. « Dans vingt-quatre heures elle est pliée », dit même l’un des premiers enquêteurs. Mais les nombreux démons qui hantent Tomar ont au moins un avantage : il a développé un instinct imparable pour déceler une histoire beaucoup plus compliquée qu’il n’y paraît.

 

Ce que j’en pense :

 

Nous sommes en janvier 2016, deux mois après les attentats qui ont ensanglanté Paris, les policiers de l’antiterrorisme sont sur les dents en permanence, lorsqu’on apprend qu’une directrice d’école a été assassinée dans son bureau. Enquête de routine à priori, puisque le coupable a été identifié rapidement et se serait jeté sous le métro…

Tout semble plié d’avance, mais le commandant Tomar Khan sent que c’est plus compliqué et veut investir plus en profondeur.

Tomar, surnommé le pitbull par son équipe, ressemble plus à un justicier qu’à un flic, ce qui m’a beaucoup dérangée (on dirait Clint Eastwood et l’inspecteur Harry !). On comprend très vite, vu que le roman s’ouvre sur un de ses cauchemars récurrents, qu’il a eu beaucoup de problèmes dans sa vie, son enfance, mystère que Niko Tackian entretient, alternant les phases de l’enquête et les problèmes de Tomar avec sa famille et sa difficulté à créer une relation amoureuse…

Il est intéressant de noter que Goran, le frère de Tomar a choisi d’être prêtre dans la religion orthodoxe, ce qui donne lieu à un baptême assez sympathique. Ce duo de frangins est quand même spécial…

L’intrigue est facile à suivre, même si tout n’est pas expliqué clairement. On a une description de la sociopathie qui tient la route, mais une partie des actes de l’assassin vont rester dans l’ombre, on se demande bien pourquoi.

J’ai apprécié la nostalgie des policiers qui sont être obligés de quitter le 36 quai des Orfèvres, pour des locaux plus « adaptés ».

Je dois reconnaître que mon premier contact avec les polars de cet auteur m’a laissée perplexe, il n’y a pas que l’assassin qui est toxique dans l’histoire. J’aime bien les flics cabossés, mais là cela va trop loin. La violence pour la violence, ce n’est pas ma tasse de thé.

Il paraît que les suivants sont mieux mais je ne suis pas tentée pour l’instant, et vu l’embouteillage monstre dans ma PAL, cela va attendre…

 

Extraits :

 

« Le 36, c’est quand même autre chose, bordel ! on va nous coller dans une tour sur le périph ? Au lieu de voir les péniches, on va se taper les bagnoles ! » s’était exclamé Ivan Dorval, patron de la Crim, en apprenant la nouvelle. Oui, tout était en train de partir en sucette. La vieille dame du 36 vivait ses derniers instants mais elle comptait bien finir en beauté et piquer encore quelques salopards aux ronces de son insigne.  « Qui s’y frotte s’y pique »… Une devise qui collait comme un gant au commandant Tomar Khan…

 

« Pitbull », comme on le surnommait à la brigade, ne lâchait jamais sa proie. Tomar avait la réputation d’un mec inflexible et sanguin…

 

Dino était un geek, un fondu d’informatique…

… Passé à la moulinette de ses neurones, un faisceau d’indices sans connexions se transformait en une véritable piste exploitable. Dino était le genre de mec capable de trouver une aiguille dans une botte de foin en un temps record et Tomar était fier de l’avoir recruté.

 

Le lierre, lui, continuerait à croître en se délectant de son hôte. Il en était ainsi dans la nature, mais aussi chez l’homme. Que faire lorsque ce parasite qui vous étouffe fait partie de votre chair ? Faut-il se mutiler pour vivre libre dans la souffrance ou accepter son sort et se résigner à mourir en esclave ?

 

Non, il avait développé sa propre spiritualité où il était question de destins croisés, de synchronicité, de symbolisme caché dans les détails du quotidien et d’une certaine dose de philosophie bouddhiste. Tomar avait toujours pensé qu’on récoltait ce qu’on semait, une manière simple de résumer le système oriental du karma. Certains récoltaient simplement moins vite que d’autres.

 

Le rite du baptême était un symbole de renaissance dans la plupart des religions. Mais, Goran lui avait expliqué que pour les chrétiens orthodoxes, c’était un véritable exorcisme accompagnant la mort du vieil Adam, l’homme de la chute, et la renaissance dans le corps sanctifié du Christ…

 

En réalité, le baptême marquait le passage de l’état d’esclave à celui d’homme libre, affranchi des forces du mal qui le dominaient inconsciemment. Tout un programme…

… Il ne suffisait pas de quelques mots pieux et d’un peu d’eau bénite pour éradiquer le mal, il en fallait beaucoup plus.

 

Kurdes et Arméniens avaient une histoire commune dans laquelle il était question de génocide, de révisionnisme et d’un combat incessant pour la reconnaissance de leurs droits et de leur mémoire…

 

Il faut voir la sociopathie comme une sorte d’immaturité figée. Ce sont des adultes qui ont les mêmes réactions qu’un enfant de cinq ans. Ils aiment arracher les ailes des mouches sans se soucier de leur douleur. Ils ne sont pas capables de voir la souffrance de l’autre et ne la respectent pas. Et surtout, ils cherchent à satisfaire leurs besoins à tout prix.

 

 

Lu en janvier 2020

Publié dans Littérature française, Polars

« Deuils de miel » de Franck Thilliez

Pause polar, aujourd’hui, pour rattraper mon retard, avec ce livre que j’ai lu au début du mois:

Deuils de miel de Franck Thilliez

 

Résumé de l’éditeur :

 

Après le décès accidentel de sa femme et de sa fille, le commissaire Sharko est un homme brisé. Insomnies, remords, chagrin… Difficile dans ces conditions de reprendre du service. Mais une macabre découverte va brutalement le ramener à la réalité : une femme est retrouvée morte, agenouillée, nue, entièrement rasée dans une église. Sans blessures apparentes, ses organes ont comme implosé. Amateur d’énigmes, le tueur est aussi un orfèvre de la souffrance. Et certainement pas prêt à s’arrêter là.

Pour Sharko, déjà détruit par sa vie personnelle, cette enquête ne ressemblera à aucune autre, car elle va l’entraîner au plus profond de l’âme humaine : celle du tueur… et la sienne.

 

 

Ce que j’en pense :

 

Six années se sont écoulées depuis l’affaire terrible durant laquelle la femme de Sharko a été enlevée et torturée. Après une période de répit relatif, Suzanne et leur fille se font renverser par une voiture et décèdent sous la violence du choc.

Le commissaire est en mode survie, avale tous les psychotropes qu’il a sous la main : antidépresseurs, tranquillisants, somnifères, caféine pour se réveiller ce qui ne l’empêche pas de s’investir à fond dans cette nouvelle enquête : une femme retrouvée nue, le crâne rasée, le doigt pointé vers le ciel. Son corps a en fait implosé… le doigt ne prend pas le Ciel à témoin, il désigne un indice que les hommes en combinaison orange vont essayer d’analyser.

Franck Thilliez nous fait explorer avec sa verve et la manière dont il a potassé le sujet, le monde des insectes. De toutes les espèces, des abeilles, qui pollinisent aux anophèles qui servent de vecteurs à tout ce qu’on peut imaginer.

Plus que par le sujet évoqué qui est très intéressant, cette intrigue, la suite de « Train d’enfer pour Ange rouge », m’a intéressée essentiellement pour Sharko, le choc émotionnel induit par l’accident qui a tué sa femme et sa fille provoque des effets considérables, il est presque une bombe à retardement par moment.

On en apprend davantage sur la fragilité de ce flic, réputé géant insubmersible, sur sa personnalité, ses failles qui le rendent encore plus attachant et éclairent davantage l’homme dont j’ai fait la connaissance, dans le désordre …

Lecture toujours aussi addictive en ce qui me concerne: une fois commencé, c’est très dur de le lâcher, car Franck Thilliez parle aussi bien des insectes que du choc émotionnel!

Un bon cru comme d’habitude et dont une partie se passe près de chez moi, une fois n’est pas coutume. Il me reste à lire « La forêt des ombres » pour ne pas faire d’impasse et je reprendrai les aventures plus récentes du commissaire : « Sharko », « Le manuscrit inachevé »

❤️ ❤️ ❤️ ❤️

 

Extraits :

 

… Regarde autour de toi. L’église forme un même bloc, orienté vers une mission unique : la prière, le don de soi, la foi. Tu vois, je n’y connais pas grand-chose en religion, à peine si j’ai lu la bible, mais je sais qu’à la Genèse, Adam et Eve étaient nus, aussi nus que notre victime. La pureté des premiers jours… La nudité originelle, celle de toutes les créatures du Dieu…

 

De l’autre côté, des hommes en scaphandre orange évoluaient dans des pièces scellées du sol au plafond. Derrière des écrans de contrôle, d’autres types les observaient, eux-mêmes suivis par des caméras murales. Le surveillant qui surveille le surveillant qui surveille le surveillant, le tout surveillé par un surveillant…

 

 

Non, notre réelle crainte vient du psycho-terrorisme. Envoyez à quelques personnes bien choisies des enveloppes contenant de l’anthrax, et le tour est joué. Pourtant, la maladie du charbon n’est pas contagieuse, se guérit avec des antibiotiques et ses vecteurs sont très difficiles à cultiver. Mais, la psychose, elle, demeure.

 

En effet, une piste s’ouvrait. Mais, elle renforçait l’horreur de ce qu’était vraiment l’assassin. Un monstre. Car il ne se contentait pas de tuer. Il poussait la perfection de ses crimes au plus infime détail, il les travaillait, les peaufinait, comme de véritables œuvres d’art.

Et il composait, avec la mort…une toile de maître…

 

Ces hurlements que Suzanne poussait, elle-aussi, dans nos draps trempés. Le choc émotionnel. Les fractures cérébrales. Quel parallélisme troublant… Le pire des assassins et ma femme, fondus dans un même moule d’oubli. Horrible signe du destin.

 

Lu en janvier 2020

Publié dans Littérature française

« La femme révélée » de Gaëlle Nohant

Je vous parle aujourd’hui du dernier roman de Gaëlle Nohant avec :

 

 

Résumé de l’éditeur :

 

Paris, 1950. Eliza Donneley se cache sous un nom d’emprunt dans un hôtel miteux. Elle a abandonné brusquement une vie dorée à Chicago, un mari fortuné et un enfant chéri, emportant quelques affaires, son Rolleiflex et la photo de son petit garçon. Pourquoi la jeune femme s’est-elle enfuie au risque de tout perdre ?

Vite dépouillée de toutes ressources, désorientée, seule dans une ville inconnue, Eliza devenue Violet doit se réinventer. Au fil des rencontres, elle trouve un job de garde d’enfants et part à la découverte d’un Paris où la grisaille de l’après-guerre s’éclaire d’un désir de vie retrouvé, au son des clubs de jazz de Saint-Germain-des-Prés. A travers l’objectif de son appareil photo, Violet apprivoise la ville, saisit l’humanité des humbles et des invisibles.
Dans cette vie précaire et encombrée de secrets, elle se découvre des forces et une liberté nouvelle, tisse des amitiés profondes et se laisse traverser par le souffle d’une passion amoureuse.
Mais comment vivre traquée, déchirée par le manque de son fils et la douleur de l’exil ? Comment apaiser les terreurs qui l’ont poussée à fuir son pays et les siens ?  Et comment, surtout, se pardonner d’être partie ?

Vingt ans plus tard, au printemps 1968, Violet peut enfin revenir à Chicago. Elle retrouve une ville chauffée à blanc par le mouvement des droits civiques, l’opposition à la guerre du Vietnam et l’assassinat de Martin Luther King. Partie à la recherche de son fils, elle est entraînée au plus près des émeutes qui font rage au cœur de la cité. Une fois encore, Violet prend tous les risques et suit avec détermination son destin, quels que soient les sacrifices.

Au fil du chemin, elle aura gagné sa liberté, le droit de vivre en artiste et en accord avec ses convictions. Et, peut-être, la possibilité d’apaiser les blessures du passé. Aucun lecteur ne pourra oublier Violet-Eliza, héroïne en route vers la modernité, vibrant à chaque page d’une troublante intensité, habitée par la grâce d’une écriture ample et sensible.

 

Ce que j’en pense :

 

Eliza a perdu son père, très jeune ; père qu’elle a idéalisé au point d’en faire une icône (c’en était probable une, soit dit en passant) il lui a appris la tolérance, n’hésitant pas à l’emmener dans les quartiers réservés aux Noirs. Tout cela au grand dam de sa mère.

Elle parvient à entamer des études grâce à une bourse, mais tombe sur amoureux transis, Adam, qui ne lui plaît guère : elle finit par céder : c’est un beau mariage selon sa mère. Adieu, les études, le rôle d’épouse n’en nécessite pas ! peu après le mariage, Adam part sur le front elle vit dans une belle maison, se retrouve vite enceinte et surtout sous la coupe de la mère d’Adam, Abigail, la sorcière de service qui veille jalousement sur son précieux rejeton.

Au retour de la guerre, Adam a changé, picole beaucoup, fait des affaires mystérieuses, pour ne pas dire mafieuses, multiplie les aventures extra-conjugales. Eliza se défoule avec son appareil photo, prenant des clichés, chaque fois qu’elle le peut.

Un jour, un homme noir tire sur Adam, l’accusant d’avoir mis le feu volontairement à l’appartement dans lequel sa femme et ses quatre enfants sont morts brûlés vifs. C’est un Noir, il est forcément coupable mais Eliza commence à douter d’Adam.

Elle prend la fuite, avec des faux papiers, sous un nouveau nom Violet Lee, direction Paris, n’emportant que quelques bijoux et son précieux Rolleiflex… elle se retrouve par hasard dans un hôtel de passe où elle fait la connaissance de Rosa. On va suivre sa vie à Paris au début des années cinquante.

Elle réussit à trouver du travail, continue à se promener avec son Rolleiflex, comme bouclier, et rencontre d’autres femmes dont les vies sont un peu plus libres que ce qu’elle a connu à Chicago, mais à quel prix. Elle rencontre, un photographe, un pianiste de jazz qui a fui les USA aussi, ainsi qu’un bel américain Sam, beaucoup moins clean qu’elle le croit.

Mais l’exil est dur, elle pense à son fils qu’elle a laissé là-bas (il est plus facile de fuir son pays seul, qu’avec un enfant (les migrants en savent quelque chose) et en plus elle se sait surveillée.

Un jour, elle décide qu’il est temps de rentrer à Chicago… mais ne divulgâchons pas…

Eliza-Violet est née le jours des émeutes de Chicago en 1919. « Moi, je suis née au cœur d’une nuit d’émeutes. J’ai été baptisée par cette violence, elle est entrée dans mes tissus et dans mon sang, je l’ai aspirée avec mon premier cri. J’ai voulu lui échapper mais elle ne m’a jamais quittée. »

La ville qu’elle va retrouver en 1968 ne vaut guère mieux (un maire qui envoie les flics surarmés sur des manifestants pacifiques qui refusent d’aller combattre au Vietnam et sont forcément des « rouges ») Martin Luther King a été assassiné, les espoirs des plus pauvres, partis en fumée, il ne restait que Robert Kennedy pour prendre le relais, on sait le sort qui lui a été réservé.

Ce sont toujours les mêmes qui trinquent, tandis qu’une minorité s’en met plein les poches : les entrées en guerre des USA ne sont jamais altruistes : que ce soit le débarquement en Normandie, le Vietnam et celles qui ont suivi…

Au début, on peut être heurtée par le fait que la jeune femme parte seule, mais, comme Gaëlle Nohant alterne les récits dans cette première partie, on ne peut qu’être d’accord avec elle : elle n’avait aucune chance de garder son fils quelle que soit son choix.

« La vérité est que j’ai choisi de me sauver avant Tim, parce que l’emmener avec moi était trop risqué. Cela va à l’encontre de tout ce qu’on nous apprend, que les mères sont faites pour se sacrifier, que c’est leur destin depuis le fond des âges. »

Le titre « la femme révélée » est intéressant : Eliza-Violet se révèle plus forte qu’elle ne pense l’être. Mais il fait allusion aussi à la photographie (les révélateurs à l’époque où l’on développait ses photographies en chambre noire).

J’ai beaucoup aimé cette histoire, le destin de cette femme qui se croit fragile parce qu’on l’a élevée avec cette idée, et qui résiste, s’accroche dans une ville qu’elle ne connaît pas : Paris est la ville de la liberté ! c’est l’idée qu’on lui a vendue, certes, mais on ne lui a pas précisé à quel prix…

Gaëlle Nohant a une très belle écriture, elle nous fait partager le destin de ces femmes auxquelles on ne peut que s’attacher qu’il s’agisse de Rosa, la prostituée sous le joug d’un mac » jaloux ! ou Brigitte qui fréquente les clubs de jazz ou encore de la femme qui s’occupe du foyer « Les Feuillantines »  qui accueille les jeunes femmes, avec sa concierge dragon qui ferme la porte sitôt «  la permission de minuit »  dépassée, tans pis si les jeunes femmes sont obligées de passer la nuit dehors…

Les personnages masculins sont bien étudiés psychologiquement, ce n’est pas un livre uniquement de femmes, avec une tendresse particulière pour Horatio, le musicien noir, presque aveugle qui se déchaîne sur son piano.

Dernière remarque : sur le plan historique, c’est une très bonne idée de mettre en parallèle les deux époques, car finalement rien en semble changer dans les mentalités : on est toujours le Noir de quelqu’un.

Ce roman me touche également beaucoup pour une autre raison: Martin Luther King était notre idole au lycée, et son assassinat nous a  laissées (lycée de filles à l’époque)dans une état de sidération, et celui de Bobby Kennedy dont on avait suivi la campagne, a fait voler en éclats toutes nos illusions, et explique pourquoi j’ai pu peu d’auteurs américains pendant des années à l’exception de Philip Roth donc cette lecture a fait remonter das tas de souvenirs….

Tout le monde aura compris, j’aurais pu encore parler de roman pendant des heures, mais cela deviendrait lassant. J’ai eu beaucoup de mal, une fois de plus, à limiter les extraits, tant ce livre renferme de phrases ou de descriptions fortes, en particulier le chapitre 22…

C’est le premier roman de l’auteure que je lis et je l’ai vraiment aimé. Il serait temps que je sorte « La légende du dormeur éveillé » qui sommeille dans ma PAL depuis sa sortie.

Un immense merci à NetGalley et aux éditions Grasset qui m’ont permis de lire ce beau roman et de faire enfin la connaissance de la plume de son auteure.

 

#Lafemmerévélée #NetGalleyFrance

 

❤️ ❤️ ❤️ ❤️ ❤️

 

 

Pour en savoir plus sur les émeutes raciales de 1919 : voir le livre de Carl Sandburg

https://savoirs.rfi.fr/fr/comprendre-enrichir/histoire/chicago-juillet-1919-les-premieres-emeutes-raciales

 

Extraits :

 

Eliza Bergman, née trente et un ans plus tôt par une nuit de chaos, s’est évanouie dans les brumes du lac Michigan, qui escamotent les cadavres et les charognes. Tout ce qu’il est préférable de cacher.

 

La propriétaire du passeport s’appelait Violet Lee. Elle était née le 11 mars 1919 à Chicago, quelques mois avant qu’Eliza ajoute son premier cri à ceux d’une ville à feu et à sang. Sur la photo, Violet a des yeux marron-vert, des cheveux châtains aux épaules : elles pourraient être jumelles.

 

Je m’étonne que mon choix, au moment de sauver ma peau, se soit porté sur cette ville où je n’avais jamais mis les pieds. Comme si l’esprit de mon père, qui me désertait depuis des années, m’avait adressé un signe à travers le brouillard. Il aimait tant Paris que son évocation toujours recommencée remplaçait les bedtime stories. Elle était ce havre des réfugiés et des artistes, cœur de la Bohème et de l’intelligence, capitale des droits de l’homme et de ces Français qui nous avaient offert Lady Liberty, pour éclairer de son faisceau bienveillant la porte de l’Amérique.

 

Je sais qu’aucune ville n’est accueillante à ceux qui ont tranché les amarres.

 

Mon père estimait que je grandirais mieux s’il me montrait le monde comme il était. Il avait résolu de me parler dès l’enfance de certaines formes du mal, celles que mon jeune cerveau pouvait appréhender.

 

Tant qu’on forcera ces gens à s’entasser sur quelques miles et qu’on leur déniera le droit de vivre où ils veulent, d’avoir les mêmes opportunités que les autres… ils voudront échapper à leur prison par tous les moyens, et peu importe s’il faut voler ou tuer pour y parvenir. C’est humain, tu vois, d’aspirer à la liberté, de ne pas supporter la cage.

 

J’avais assez fréquenté les amis de mon père pour ne pas être dupe de ces grandes bourgeoises qui réservaient leurs dons à des Blancs démunis, puisqu’il était établi que les Noirs étaient paresseux et vivaient au crochet de l’aide sociale. « Si, Eliza ! C’est un fait, ils sont différents de nous. Ce besoin de vivre en tribu, dans cette promiscuité, cette saleté repoussante… C’est dans leur nature », argumentait ma tante sur un ton péremptoire. Mon père n’était plus là pour lui river son clou.

 

Nous consentions aux mythes qui nous constituaient en nation, à un évangile de liberté écrit dans le sang, la domination, le vol et l’esclavage. Nous acceptions d’être réunis par un mensonge. Si le grand-père d’Adam lui avait légué ce rêve intact, mon père m’avait ouvert les yeux sur ses reflets trompeurs et son hypocrisie. Mais dans le même temps, il m’avait confié son utopie : celle de le rendre plus honnête, de l’élargir à tous les nécessiteux.

Or les Noirs, répétais-je à Adam, en étaient exclus dès l’origine. Il m’objectait que ses ancêtres avaient fait une guerre pour les libérer. Mais cette pseudo-liberté était une fable, il le savait aussi bien que moi. Le peu qu’ils en recevaient était conditionné et ils se heurtaient sans cesse à un plafond de verre. Rien ne changerait vraiment tant que nous refuserions de le regarder en face.

 

Je m’étais retirée de ce monde intellectuel avant d’y conquérir ma place. J’en concevais une honte secrète, et ne souhaitais pas être confrontée à ceux qui m’avaient connue avant mon mariage.

 

Et puis l’étonnement que ce baiser ne chamboulât rien en profondeur, qu’il ne soit « que ça ». Ce sentiment d’être à la fois à l’intérieur et à l’extérieur de moi, comme si je m’observais calmement. Un premier manque qui ne se comblerait jamais, voilà ce qu’avait été ce baiser.

 

À mon attirance pour Sam se mêle le plaisir de retrouver ma langue natale. À travers elle, c’est un peu de l’Amérique qui m’est rendu, de ses fantasmagories triomphantes et de ses tricheurs, éclusant leurs insomnies au son d’un juke-box fatigué. Sa voix chaude et vibrante, tel le timbre déchirant d’Eurydice, m’oblige à me retourner.

 

Entre les mains d’une jeune fille, la liberté est plus dangereuse qu’un revolver.

 

Longtemps, mon fils m’a empêchée de quitter Adam. Combien de nuits me suis-je endormie sur la résolution de faire mes bagages ? C’était une pulsion, pas encore une résolution. Les raisons ne manquaient pas mais elles s’effaçaient devant l’existence de mon petit garçon. Il était là et n’avait rien demandé, dépendait entièrement de notre bon vouloir. Je ne pouvais dissocier ma vie de la sienne.

 

Adam était rentré la veille de Noël 1944. Deux ans de guerre l’avaient changé. Il s’était endurci, s’impatientait de notre lenteur à déchiffrer ses désirs. Ce qu’il avait vécu là-bas, dont il ne parlait pas, avait érodé le vernis de courtoisie qui tempérait les mouvements impérieux de son être. Il buvait sec et s’entourait de compagnons choisis pour leur propension au défoulement, proportionnelle au flegme avec lequel ils menaient leurs affaires.

 

Nous ignorions le prix qu’il avait payé pour survivre. Et puis les hommes buvaient, c’était dans l’ordre des choses. Les Irlandais y mettaient une sorte de passion triste. L’ivresse les reliait à la longue chaîne de misères et d’injustices qui les avait jetés, après bien des tempêtes, sur ce continent dont la dureté répondait à la leur, violence contre violence.

 

Conversant avec lui, le saxophone est venu élargir le thème et le premier accord s’est dilaté en voyage, s’enrichissant de détours qui n’en étaient pas, allégeant le fardeau jusqu’à la consistance d’une plume. Je sentais que le jeu du pianiste s’adressait à ma part brisée, qu’il me murmurait patiemment que je pouvais moi aussi en faire une force.

 

Être innocent ou coupable faisait peu de différence. Ce qui comptait, c’était d’avoir un avocat intelligent. Et pour en avoir un, il fallait pouvoir se le payer.

 

Partir n’est pas le plus difficile, a-t-il murmuré. Le plus dur, c’est de se pardonner de ne pas être resté.

 

Rien ne pourrait m’empêcher de rentrer chez moi. L’exil est un poison tenace, tu le sais mieux que moi. J’avais rendez-vous avec les lambeaux de ma vie.

 

« Ce foutu pays ne laissera personne parler pour les perdants », répétait Sam avec amertume.

 

Je ne pouvais détacher mon regard de la photo qu’un photographe de Life avait prise quelques secondes après les coups de feu : un Mexicain de dix-sept ans soutenait la tête de Bobby allongé les bras en croix, les yeux mi-clos, avec sur le visage ce qui ressemblait à une acceptation. La pietà d’un temps sauvage qui faisait taire ses derniers prophètes à coups de revolver.

 

Reliés par une solitude immense, nous nous taisions, conscients que ce qui venait de mourir avec Bobby Kennedy n’avait pas fini de nous briser l’échine.

 

L’assassinat de Bobby Kennedy nous avait fauchés de plein fouet, orphelins d’un printemps qui emportait ce qui nous restait d’innocence…

… L’énergie finit par nous revenir, et nous résolûmes de nous jeter dans la bataille. Qui aurait lieu à Chicago, tout le monde semblait d’accord sur ce point.

 

Tu vois, me dit-il, en vieillissant, je constate que derrière le racisme, il y a la rapacité d’un système qui a besoin de fabriquer des esclaves. Le problème, ce n’est pas la peur ou la haine de l’autre. Ces barrières-là, on peut les repousser, les faire tomber. Le problème, c’est ce ventre qui a toujours faim, de main d’œuvre à bas prix, d’hommes dégradés.

 

Le démocrate Hubert Humphrey avait remporté son ticket pour l’élection présidentielle, mais tout le monde s’en moquait car il avait déjà perdu…

 …Lui volant la vedette, une armée de gamins débraillés prouvait au monde entier qu’à Chicago, comme à Prague, l’État était prêt à piétiner ses enfants pour éteindre toute contestation.

 

Et dans le monde entier, d’autres leaders ont suivi le même chemin ; il y a une bestialité dans la moelle de ce siècle, constatait au micro l’écrivain Norman Mailer, et sa voix grave et triste, démultipliée par l’écho, tremblait dans la flamme des bougies.

 

…Chaque jour, un peu de ce maigre butin lui est rogné, et des politiciens bien habillés lui assurent que les taxes qui l’écrasent engraissent les tire-au-flanc, les voyous et les drogués. Plus besoin de prononcer certains mots, d’évoquer une couleur de peau, chacun sait de quoi il retourne. 

 

Lu en janvier 2020

Publié dans Littérature Royaume-Uni, Témoignage

« A l’ombre du baobab » d’Alexandra Fuller

Je vous parle aujourd’hui d’un livre que j’ai eu la chance de lire en avant-première car il sortira début février :

 

 

Résumé de l’éditeur:

 

C’était dans la petite ferme piscicole et bananière d’une chaude vallée qu’ils s’étaient enfin fixés, après des décennies d’errance en Afrique australe et centrale, séduits par la forêt de mopanes, les étangs à poissons dominés par les baobabs à l’écorce rose-argent, et le large fleuve Zambèze coulant paresseusement vers le sud.

Ainsi vivait Tim Fuller, un mouton noir anglais qui s’est exilé en Afrique où il s’est battu lors de la guerre du Bush rhodésienne avant de s’établir en Zambie avec sa famille. Maintenant qu’il n’est plus, l’autrice et sa mère dispersent ses cendres au pied des baobabs qui règnent sur leur propriété et affrontent son absence écrasante. Le résultat est un récit débordant de joie, de vitalité et de résilience dans lequel Alexandra Fuller intériorise les leçons de son père et célèbre la mémoire d’un homme qui dévorait la vie à pleines dents.

  Traduit de l’anglais par Anne Rabinovitch

 

 

Ce que j’en pense :

 

L’histoire commence à Budapest, où Tim Fuller a emmené en vacances sa femme Nicola, et sa fille Bobo alias Al-Bo alias Alexandra. Mais tout ne se passe pas comme prévu, il doit être hospitalisé et cela ne se terminera pas très bien. Comment gérer la mort, à l’Étranger, quand on a des papiers un peu « limite », comment rapatrier le corps, l’incinération….

Il faut s’organiser dans une ville qu’elles ne connaissent et dont elles ne parlent pas la langue, et sont confrontées aux migrants, à leur grande surprise.

C’est Al-Bo qui est obligée de prendre les choses en mains, sur le plan administratif, car Nicola réagit de manière bizarre, comme infantilisée par la perte.

A cette occasion, les souvenirs remontent en surface, et on retrace ainsi l’histoire familiale : Nicola est née au Kenya. Tim est originaire du Royaume Uni, qu’il a quitté dès que cela a été possible, car il s’y sentait à l’étroit, coincé sur cette île, avec quatre sœurs qui sont des épouvantails. Pour elles, il sera toujours Tim le SDF, Tim qui a tout perdu etc.

On se retrouve ainsi en Afrique australe, dans la partie qu’on appelait autrefois la Rhodésie, dans l’ex-empire colonial britanniques. Donc, ils vont subir la guerre, les rebelles noirs soutenus par certains pays tels la Corée, les Blancs par d’autres états, chacun ne voyant que ses propres intérêts. En fait, je résume mais c’est plus compliqué, car  il y a plusieurs « Chimurenga » : guerres entre Blancs et Noirs pour le contrôle du pays …

Un jour, il faut se rendre à l’évidence, la guerre est perdue ce qui anéantit Nicola… la Rhodésie devient alors le Zimbabwe, et les premières élections démocratiques ont changé sa vie à tout jamais.

« Lorsque les résultats de la première élection démocratique de Rhodésie avaient été annoncés à la radio, son visage s’était empreint de désespoir. « Tu ne comprends pas, Bobo. Nous avons tout perdu. Tout. » Il est possible qu’elle ait aussi perdu l’esprit ce jour-là »

Tim a toujours été nomade, ne s’attachant pas au matériel, il a ainsi parcouru une bonne partie de l’Afrique Australe, construisant une ferme, puis la laissant pour tout recommencer ailleurs. Jusqu’au jour où Nicola décide de faire grève et obtient qu’ils se fixent enfin, sur une terre belle mais hostile, en Zambie. De « Tim le SDF », il devient « Tim du No man’s land » fondera une famille, avec deux filles Vanessa et Al-Bo, mais trois autres enfants mourront en bas âge …

Au début, je redoutais une romance, style « Autant en emporte le vent » avec la nostalgie de l’Empire, le racisme (« certains sont supérieurs, d’autres inférieurs » c’est comme cela que Nicola voit les choses).

En fait, Alexandra Fuller, la narratrice qui se cache derrière Al-Bo, raconte le couple formé par ses parents, ce qui fait qu’un couple tient dans la durée, alors que d’autres divorcent. Elle évoque aussi ce que devient celui qui reste, comment il réagit, surtout qu’ici, il s’agit d’un couple fusionnel, où les enfants occupent une place compliquée, entre les meutes de chiens, et tous les animaux pittoresques, serpents venimeux ou non, singes…

« Quand nous étions enfants, ils semblaient surtout absorbés par la densité de leur propre monde. Ce n’étaient pas des parents protecteurs ; ils nous permettaient de les suivre, mais pas de les approcher. »

L’auteure pose une autre question : que devient une fratrie, après le décès d’un père ? est-ce que la relation se renforce ?  Ou au contraire, se distend-elle ?

Toute la réflexion autour de l’urne funéraire, du choix au retour en avion, mais également : comment être sûr que la personne qui « l’occupe » est la bonne »? et que doit-on en faire ensuite? Tout cela est abordé de manière directe et, assez souvent, avec beaucoup d’humour.

On a une excellente réflexion sur la mort, le deuil, la souffrance. On trouve, notamment, de très belles phrases sur le chagrin… D’habitude, je ne suis pas trop fan d’autofiction, mais dans ce livre, on est plus dans le témoignage, ce qui explique qu’il m’avait une chance de me plaire…

J’ai lu très peu de romans sur l’AfrIque, (j’ai bien-sûr pensé à « Une ferme africaine » de Karen Blixen que j’ai beaucoup aimé, mais on n’est pas dans le même registre!) et je suis absolument nulle en géographie africaine, donc ce roman m’a permis d’apprendre pas mal de choses et de faire un beau voyage, grâce à cette famille assez pathologique….

Un grand merci à NetGalley et aux éditions J. C. Lattès qui m’ont permis de découvrir ce livre en avant-première puisque la sortie est prévue le 5 février prochain.

 

#Alombredubaobab #NetGalleyFrance

❤️ ❤️ ❤️ ❤️

 

L’auteure :

 

Alexandra Fuller, née en Angleterre, a grandi en Rhodésie (Zimbabwe) et en Zambie. Elle est l’auteur de cinq livres, traduits dans une dizaine de pays, et a signé de nombreux articles pour The New YorkerGranta, New York Times Book ReviewFinancial TimesVogue et National Geographic.

Ses deux volumes de mémoires, « Larmes de pierre » et « L’Arbre de l’oubli » ont figuré parmi les meilleurs livres de l’année du New York Times, qui compare l’auteur à Karen Blixen, Doris Lessing et Nadine Gordimer.

Son portrait du jeune roughneck qui travaillait sur des forages pétroliers du Wyoming, « Une vie de cowboy », a valu à Alexandra Fuller d’être comparée à Kessel, Kerouac et Conrad par le Figaro Magazine.

Elle a emménagé dans le Wyoming en 1994 et est mère de trois enfants.

 

Extraits

 

Comme l’amour, la guerre est une affaire sanglante quand elle survient, et un vrai gâchis, une fois terminée ; mais avec un certain recul, on peut considérer l’un ou l’autre, et ne voir que la gloire, ou seulement la douleur.

 

La tristesse, le gâchis et l’iniquité de la guerre mettent des décennies à s’évacuer d’un lieu et de la mémoire d’un peuple.

 

Papa n’avait rien de commun avec le vieil Anglais agonisant typique, pâle et malléable, au teint préservé du rayonnement des ultraviolets. Cinquante ans de coups de soleil, cinquante ans passés à endurer les brûlures. Il ressemblait exactement à ce qu’il était : un fermier bananier de la vallée du Zambèze, en Zambie.

 

Nous fumions quand nous étions fatigués, affamés, ou anxieux. « Quelqu’un a envie d’un en-cas pour le poumon ? »

 

Il y a – en principe – un mouton noir dans chaque famille convenable. Et des tantes, du moins il y en avait autrefois. Papa en avait cinq ; une derrière chaque rocher d’Angleterre, se plaignait-il. « Tim Fuller est parti en Afrique et il a tout perdu », s’étaient lamentées les tantes. Ce n’était pas ce qu’elles avaient espéré ; ni ce qu’il leur avait laissé espérer. Il avait bien ri.

 

Il y avait toujours – c’est encore vrai à présent – la question des origines ; un concept si britannique qu’il s’enracina, se nicha et suppura partout où s’implantaient les Anglais.

 

Au contraire du passé et de la mort, le chagrin n’est pas un autre pays, mais un endroit entre les pays, un circuit d’attente, un purgatoire.

 

C’est donc ça le chagrin, pensai-je. Le temps volé, sans cesse et pour toujours.

 

On ne peut pas prévoir la mort parfaite, ou plutôt si, mais il est impossible d’anticiper le contrecoup idéal de la disparition d’un être aimé. Le choc en est toujours inédit, toujours, chaque fois le chagrin trouve un nouveau tunnel pour accéder à nos cœurs.

 

Je me rappelle avoir pensé alors que mon père ne pouvait pas passer l’arme à gauche. Ou bien il mourrait un jour, bien sûr, tout le monde meurt, mais il prendrait la forme d’un arbre. Il resterait debout, projetant son ombre fraîche sur nous les jours de canicule, nous procurant du combustible pour nous chauffer avec ses branches cassées les nuits froides…

 

Rien ne vous prépare à l’obscurité soudaine d’une nuit d’Afrique australe, même si vous n’avez jamais rien connu d’autre. La lumière donne l’impression d’avoir été étouffée, au lieu de se glisser doucement derrière l’horizon. Mais ce bond entre un ciel éclatant et la nuit annonce la fin. Je veux dire une fin définitive.

 

Mais mon père semblait avoir renoncé à lutter contre la perte, et se réjouir de l’opportunité de tout laisser derrière lui une fois de plus. Cela avait dû lui demander quelques sacrifices, bien qu’il eût choisi de vivre dans un pays où un titre de propriété ne vous garantissait pas l’accès à une terre ; un fusil ne suffisait pas non plus à vous garder la vie sauve. « La seule garantie, c’est qu’à la fin tu perdras tout quoi qu’il arrive », disait papa.

 

Et brusquement je découvris leur mariage, non pas la mésaventure exubérante et grandiose en Afrique de l’Est et du Sud, pleine d’amour, de racisme et de tragédie, que j’avais imaginée jusqu’à ce jour, mais une routine confortable comme un vêtement usagé, qu’on porte sans y penser pendant des années, avec ses défauts et ses accrocs. Dans l’incertitude des premiers temps, à travers leurs petites victoires et leurs grandes pertes, ils étaient restés une constante l’un pour l’autre.

 

Maman est ingérable. Élevée comme un pur-sang, sur-éduquée et sous-scolarisée, elle n’a jamais reçu d’ordre de personne. Elle n’allait pas commencer maintenant à obéir à ses deux filles. La seule personne qu’elle eût jamais écoutée était papa, surtout parce qu’il ne lui demandait jamais de faire quoi que ce soit.

 

Elle n’est pas consumée par la vie comme l’était mon père ; au lieu de cela elle la dévore, elle la consume elle-même. Elle essaie tout ce que la vie peut lui offrir, mais avec délice, lentement, de façon méthodique.

 

Chaque fille vit la mort de son père comme si elle était seule au monde, et lui le seul père. Et pour chacune des filles, un père concentre une série de faits précis, une série d’événements particuliers. Penser à lui différemment, le voir à travers les yeux de quelqu’un d’autre, est ressenti comme une trahison.

Il avait été un père pour moi, et un autre pour elle.

 

Même après des années d’un travail de mémoire approfondi, il faudrait aux vivants, pour pleurer les morts causées par ces tragédies, plus de temps qu’il ne leur en restait. Pourtant, ceux qui négligent de faire le deuil oublient. Chacun sait que ces gens-là sont condamnés à répéter le passé ; c’est aussi le cas de ceux qui optent pour le déni, retournant le passé comme des ossements dans un champ.

 

C’est éprouvant pour un homme de savoir qu’il y a des limites importantes et incontournables à ce qu’il peut faire, mais aucune limite à ce qu’on pourrait lui imposer.

 

Vanessa et moi ne serions jamais des héritières …

… Nous étions les orphelins assassinés et meurtriers de l’Empire, les vestiges récalcitrants d’un peuple brièvement rassasié ; nous étions la demi-vie de notre violence suprémaciste blanche, le contrecoup du colonialisme.

 

C’était notre héritage, à Vanessa et à moi. Si nous ne recevions rien d’autre de nos parents, nous savions affronter la tourmente. Ils nous avaient montré comment ; nous les avions vus faire encore et encore, ce n’était pas une musique facile ; mes parents avaient vécu toute leur vie sans tenir compte des règles. Ils avaient payé leurs erreurs historiques à une échelle cosmique, et malgré cela ils avaient résisté.

 

Le chagrin fait un mauvais usage de vos émotions, il vous pousse à tendre une oreille attentive, il vous transforme en suppliante. À la fin, le chagrin vous contraint à devenir son humble servante.

 

Lu en janvier 2020

 

 

 

Publié dans Littérature française, Polars

« Congés mortels » de Didier Fossey

Je vous parle aujourd’hui d’une découverte fort sympathique :

 

 

Résumé de l’éditeur :

 

Juillet 1936. Corbigny, dans la Nièvre.

Paul Perrin, alias « Le Bredin », un paysan, sillonne la campagne en quête de femmes qu’il agresse et tue. Peu cultivé, mais rusé, il échappe aux enquêtes de gendarmerie. La mobilisation de 1939 va lui éviter beaucoup d’ennuis…

Juillet 2006.

Un couple de randonneurs est retrouvé décapité sur un chemin, près de Clamecy, dans la Nièvre. L’une des victimes est le fils d’un magnat de la presse parisienne. Une autre femme disparait peu de temps après. L’affaire est confiée au commandant, Boris le Guenn, de la BAC parisienne, qui se rend sur place. Mais après quelques jours l’enquête ralentit. Les éléments trouvés ne correspondent à rien. C’est alors que Boris rencontre Fernand, l’ancien du village, celui qui perd la tête. Le vieil homme lui assure que « Le Bredin » est revenu et qu’il est le meurtrier. Le commandant va tenter d’établir un lien entre le passé sombre de la France de 1940 et l’affaire actuelle, sans imaginer jusqu’où cette enquête hors de Paris le mènera.

Et si les propos du vieillard avaient un sens ?

 

Ce que j’en pense :

 

L’histoire commence en 1936, dans la Nièvre, avec un homme fort peu sympathique, Paul Perrin, que les villageois autour surnomme le « Bredin » en gros, le faible d’esprit… pour rester correcte. C’est un sauvage, vivant seul, obsédé par les femmes, dans le sens prédateur bien entendu. On retrouve des campeurs morts brûlés sous leur tente, Arlette, la femme de Fernand, un voisin, est partie, en bicyclette, voir sa mère et n’est jamais revenue… On sait que Perrin est l’auteur des crimes, mais la police de l’époque classe les dossiers, et ce, d’autant plus, que ce profile la drôle de guerre.

Fernand est persuadé que le coupable est Perrin mais comment le prouver ? surtout quand on lui répond qu’elle dû faire une « fugue » et qu’il n’y a pas lui d’enquêter.

La mobilisation arrive et tous les deux sont enrôlés ; Fernand menace Perrin, jure qu’il reviendra de la guerre pour lui faire la peau ou du moins se faire justice. Perrin continue à tuer et à violer, sur le front, alors qu’il est fait prisonnier, et bizarrement le village n’entendra plus jamais parler de lui : il a disparu…

Curieusement, en 2006, des crimes sont commis de manière un peu comparable. On découvre un couple assassiné violemment, la tête tranchée et reposée de manière théâtrale ? crime de rôdeur estime les gendarmes. Mais, le jeune homme est le fils d’un magnat de la presse, Jean-Charles Joris, imbu de lui-même, qui rend visite au garde des sceaux, comme le commun des mortels va promener son chien et il a des moyens de pression : il connaît tous les secrets des politiques, procureur…

Il réclame et obtient, évidemment quand on a le bras long, le transfert des corps à l’Institut Médico-Légal (IML, ça sonne tellement mieux que la morgue !), c’est dire la considération qu’il porte à la gendarmerie de la Nièvre. Il est persuadé que son fils a été assassiné à cause des articles qu’il a publié dans son journal (dont Papa lui a donné la rédaction en supervisant bien sûr).

Selon l’effet domino, du garde des Sceaux au procureur, puis au procureur adjoint, l’enquête est confiée à Boris Le Guen (contre lequel le procureur adjoint a une dent comparable à une corne de rhinocéros).

Mais, une femme partie se promener en vélo n’est jamais rentrée alors le mari, qui a racheté à la mairie la maison de Perrin, signale la disparition…

On assiste à une répétition des scenarii de 1936 et 2006 alors imitateur ? Le « Bredin » serait-il de retour (il aurait plus de quatre-vingt-dix ans alors on peut douter…)

J’ai beaucoup aimé cette enquête car Didier Fossey alterne les récits de 1936 et 2006, en arpentant les routes de la campagne nivernaise. Il maintient constamment le lecteur en alerte, on se laisse prendre au jeu, au rythme de l’histoire. J’ai trouvé les personnages bien étudiés, sur le plan psychologique, qu’il s’agisse de Fernand, de Perrin, et leur manière de s’exprimer, un style de patois, ou du magnat de la presse

Le commandant Boris Le Guen et ses relations compliquées avec le procureur tordu, la manière dont il mène son enquête, en collaborant de manière « amicale » avec la gendarmerie locale, m’ont également beaucoup plu.

En fait, Boris Le Guen est un héros récurent dans les polars de Didier Fossey, et j’ai bien envie de lire autres ses enquêtes. Ce livre s’inscrit entre « traque sur le Web » et « Ad unum » si j’ai bien compris. Le fait de n’avoir pas lu les autres ne m’a pas gênée mais j’aurais peut-être compris l’animosité du procureur à son égard.

C’est le premier polar de l’auteur que je lis, je ne le connaissais pas du tout, en fait ; je l’ai choisi en lisant le résumé de l’éditeur et c’est une belle découverte. Il ne reste plus qu’à découvrir ses autres titres. Quand le policier me plaît, en général, je veut découvrir tous les livres de l’auteur : cf. Sharko de Franck Thilliez, ou Erlendur de Indridason ou encore Morck de Adler-Olsen pour ne citer qu’eux.

Un grand merci à NetGalley et à Flamant noir Editions qui m’ont permis de découvrir le livre et son auteur dont le riche parcours est atypique.

 

#CONGÉSMORTELS #NetGalleyFrance

 

 

L’auteur :

 

Didier Fossey en né en 1954 à Paris. Après des études secondaires laborieuses, il fréquente un lycée hôtelier à Granville, en Normandie, d’où il sort muni d’un CAP de garçon de restaurant. Il a la chance de travailler sur le paquebot France, puis dans différents établissements parisiens avant d’ouvrir son propre restaurant.

En 1984, il laisse tout tomber pour entrer dans la police, à Paris. Ses années de service en brigade anticriminalité de Nuit du 13e arrondissement de 1986 à 2001, les nuits de planque, de traque, la morsure du froid, ce monde de la nuit lui plaisent et lui fournissent quelques anecdotes croustillantes qui lui serviront quelques années plus tard.

Après avoir retrouvé des textes écrits autrefois pour le plaisir, il se lance dans l’écriture de son premier polar, « Tr@que sur le Web » publié dans une petite maison d’édition en 2010. Fort de cette expérience, il écrit un autre polar, « Ad Unum », en 2011, toujours dans la même maison d’édition.

En 2014, sollicité par un nouvel éditeur, il écrit un roman d’action. Puis, en 2015, il renoue avec le polar et écrit « Burn-Out » aux Éditions Flamant Noir. Le livre rencontre un très grand succès et remporte le Prix polar 2015 du Lions club.

 

Extraits :

 

Quelques extraits du début, seulement, car incident technique et tous les marque-pages et surlignages ont été effacés sur ma liseuse…

 

   Depuis le décès accidentel de ses parents dans l’incendie de la grange, deux ans plus tôt, il vivait seul dans cette ferme isolée de la Nièvre. Ses parents étaient morts en essayant de sauver les trois vaches de l’exploitation, c’est-à-dire toute leur fortune. Paul n’était pas là lorsque c’est arrivé. Il était au bal du 14 Juillet à Corbigny, la ville d’à côté.

 

   Lorsque les gendarmes étaient arrivés à bicyclette, vers deux heures du matin, ils lui avaient annoncé qu’il n’avait plus de parents et… plus de vaches. Paul avait à peine eu l’air surpris. Il faut dire que Perrin « le bredin », comme on l’appelait dans la région, était loin d’être finaud. Il avait quitté l’école à l’âge de dix ans pour garder les vaches aux champs, sans avoir décroché son certificat d’études, sachant tout juste lire, écrire et compter. De plus, ce soir-là, il avait beaucoup bu et n’avait pas semblé mesurer la portée de l’événement.

 

   Depuis, seul dans la ferme familiale, il travaillait comme journalier dans les exploitations voisines et subsistait grâce au braconnage, à l’élevage de poules et lapins ainsi qu’à la culture de son potager.

 

   La nuit tombée, on le voyait souvent errer le long des haies ou à la lisière des bois, une lanterne à acétylène dans une main, un gourdin dans l’autre, traquant le moineau et le merle qui s’y nichaient. Il faisait plus pitié que peur, mais, de l’avis général, on n’aurait pas aimé le croiser, la nuit venue.

 

À la demande du père de la victime et sur intervention du garde des Sceaux, l’autopsie ne serait pas pratiquée à Dijon, mais les corps seraient transférés dès le lendemain à l’institut médico-légal de Paris. Une commission rogatoire enjoignait à l’adjudant-chef Dumortier de se rendre quai de la Rapée, à Paris 12e, siège de la médecine légale, pour assister à l’examen des corps.

 

   — Gaubert, votre prémonition s’avère exacte. On va pouvoir faire provision de PQ. Les emmerdements commencent…

 

Jean-Charles Joris, 58 ans, était le patron du groupe de presse qui portait son nom. Trois quotidiens, quatre hebdomadaires, un mensuel, deux radios et une chaîne de télévision. Grand, athlétique, des yeux bleu perçant dans un visage anguleux, surmontés de cheveux blancs coupés en brosse, et toujours vêtu avec recherche. J.C comme l’appelaient ses collaborateurs, avait la réussite apparente. Assis à l’arrière de sa Bentley vert anglais, il s’épongeait les yeux avec un mouchoir brodé à ses initiales, et buvait une gorgée de Glenfiddich dans le gobelet en cristal du bar du véhicule.

 

 

Lu en janvier 2020

Publié dans Littérature française, Polars

« Pandemia » de Franck Thilliez

Je vous parle aujourd’hui d’un livre qui m’a tenu compagnie dans les jours qui ont suivi mon intervention : un pavé, certes, mais version poche donc déformable sans problème, offrant une variante à la liseuse… Il a été un compagnon idéal comme … en janvier février 2019…

 

Pandemia de Franck Thilliez

 

 

Résumé de l’éditeur :

 

Comme tous les matins, Amandine a quitté sa prison de verre stérile pour les locaux de l’Institut Pasteur. Mais, ce matin-là est particulier. Appelée pour des prélèvements à la réserve ornithologique du Marquenterre, la microbiologiste est déconcertée : trois cadavres de cygnes gisent sur une étendue d’eau.

En forêt de Meudon, un homme et son chien ont été abattus. Dans l’étang tout proche, un sac de toile contenant des ossements : quatre corps en kit.

Et, pendant ce temps, une grippe à la souche non identifiable vire à l’épidémie et fauche jusqu’aux plus robustes du quai des Orfèvres, mettant à l’épreuve Franck Sharko et Lucie Hennebelle…

 

Ce que j’en pense :

 

Tout commence avec la découverte de trois cygnes morts dans une réserve. C’est une scientifique travaillant à l’institut Pasteur, Amandine, qui est appelée sur les lieux et décide de faire des analyses poussées, car cela lui semble suspect. Bien-sûr, on pense à la fameuse grippe aviaire qui a menacé le monde deux ou trois ans auparavant.

Au même moment un virus informatique s’infiltre dans les ordinateurs de la PJ semant la panique, revendiqué bien-sûr….

En peu de temps, une épidémie de grippe se répand à grande vitesse, confondue au début avec la grippe saisonnière mais dont les symptômes sont beaucoup plus violents, et peuvent provoquer la mort… les policiers tombent comme des mouches.

Le laboratoire tombe sur un virus type influenza, (responsable de la grippe) extrêmement contagieux et dont on ignore comment il a pu se propager. On trouve d’autres oiseaux migrateurs morts, en Allemagne, disposés en trois cercles concentriques qui rappellent un tueur en série que l’équipe de Sharko pensait avoir éliminer lors d’une enquête précédente (cf. « Angor ».)

Franck Thilliez aborde de fort belle manière, comme d’habitude, tous les aspects de la virologie, des mutations, spontanées ou provoquées par la main de l’homme. J’ai adoré nager dans cette enquête car je m’y sens encore un peu chez moi. La manière dont on traite le problème en haut lieu, est toujours digne de la gestion de Tchernobyl : pour ne pas affoler on déclenche encore plus la panique.

On surfe aussi sur le thème de la guerre bactériologique (virologique ici), car l’action se situe en 2013. On évoque le choléra, Ebola, et aussi, le spectre de la grippe espagnole au bilan humain catastrophique.

« D’ailleurs, à force de fouiner, j’ai remarqué que depuis quelques mois de belles petites cochonneries se remettaient à circuler à travers le monde. On a le choléra, malencontreusement introduit en Haïti, et surtout de l’Ebola au Zaïre… »

Pour rester dans le domaine médical, Phong, le compagnon d’Amandine est atteint du SIDAA (syndrome d’immunodéficience acquise de l’adulte, différent du SIDA qui oblige le couple à vivre dans des conditions drastiques : il ne doit être en contact avec aucun microbe : La maison a été construite avec des cloisons doubles en verre, pour éviter les contacts, ce qui entraînent des rituels de lavages qui empirent de manière obsessionnelle, de jour en jour, chez Amandine.

En parallèle, on explore un autre milieu « viral » avec le darknet : thème abordé de manière passionnante. Les tueurs en série évoluent dans tous les milieux….

J’ai adoré ce polar, pour les thèmes évoqués, pour la trame de fond avec les thèses complotistes, le suprématisme qui poussent les gens à faire n’importe quoi pour éliminer les plus faibles (Hitler et ses sbires inspirent toujours, on inoculait des maladies dans les camps !).

Juste une petite frustration : je ne me souvenais plus très bien de l’intrigue de « Angor » (lu il y a quelques années et pas trop apprécié à l’époque, ce qui m’avait un peu détournée de l’auteur, le sujet m’ayant dérangée) donc, il y a des éléments, des subtilités, des références qui m’ont échappé.

Franck Thilliez est excellent comme toujours ou presque, et il fait un travail de documentation sur le sujet qu’il veut traiter qui me laisse admirative…. Et quel plaisir de retrouver Sharko, Lucie et les autres membres de l’équipe…

J’ai découvert cet auteur avec « Puzzle » que j’ai adoré, et enchaîné avec « Fracture » et « Angor » donc pas dans l’ordre, ce que je suis en train de rectifier, cf. la manière dont j’ai enchaîné la trilogie (« Le syndrome E » « Gatacca » …) début 2019.

❤️ ❤️ ❤️ ❤️ ❤️

 

Extraits :

 

J’ai choisi les extraits les plus intéressants sur le plan théorique, de manière à ne pas divulgâcher :

 

Des études montraient que des postillons invisibles pouvaient être envoyés jusqu’à deux mètres lors d’un simple éternuement. La grippe n’avait pas de cerveau mais la nature l’avait dotée d’un objectif : trouver sans cesse des hôtes pour s’y reproduire.

 

Il faut savoir que le virus de la grippe mute tout le temps. Ses huit gènes, sont comme huit joueurs de football. Des joueurs qui changent de poste en permanence, qui parfois quittent l’équipe pour être remplacés par d’autres, plus performants…

Dans près de cent trente pays du monde, plus de cent cinquante laboratoires de surveillance passent leur temps à faire des prélèvements sur des malades et à dresser les portraits-robots de ces joueurs de foot. Ils surveillent la grippe depuis plus de soixante ans, avec autant de sérieux que les télescopes surveillent le ciel à l’affût des météorites. Eux, l’infiniment grand, et nous l’infiniment petit…

 

Si ce n’est pas la nature qui a placé ces cygnes morts de manière qu’ils forment ces trois cercles concentriques, c’est…

… quelqu’un. Quelqu’un qui voulait probablement disperser un virus de la grippe, dans las nature, en utilisant le meilleur outil de dispersion qui soit…

… les oiseaux.

 

… Crack-Jack n’est pas un « hacker », les hackers ayant tout de même un semblant d’éthique. C’est un « Cracker », un véritable criminel informatique qui n’est que dans une logique de destruction et de gain financier. Dire que ce type est une ordure de la pire espèce, sans aucun état d’âme, est un euphémisme. S’il fallait humaniser ses actes, on pourrait presque les comparer à ceux d’un tueur en série. Crack-Jack est un tueur en série de données informatiques, un destructeur de vies humaines via le réseau. Et, s’il signe ses virus ou ses actes, c’est parce qu’il en est fier. La plupart des pirates informatiques ont besoin de reconnaissance.

 

 

Lu en décembre-janvier 2020