Publié dans Lectures anciennes

« La trahison de Thomas Spencer » de Philippe Besson

Bessonmania oblige, voici un autre livre de Philippe BESSON qui m’a beaucoup plu aussi dans un genre différent de ceux dont j’ai parlé jusqu’à présent. Et oui, après l’uppercut de « Son frère », j’ ai enchaîné ses romans à l’époque…

 

La trahison de Thomas Spencer de Philippe Besson

 

 

Ce que j’en pensais alors :

 

Ce livre raconte l’histoire de deux enfants, Paul et Thomas, qui sont nés le même jour dans la même ville le jour où la bombe a été lancée sur Hiroshima. Cela va créer chez eux un lien très fort. Ils se considèrent comme frères jumeaux, font tout ensemble découvre la télévision ensemble, Elvis Presley…ils se protègent mutuellement à l’école.

Le grand frère de Paul est mort en héros lors de la guerre de Corée à l’âge de 18 ans. La famille tient une épicerie et elle est très rigide.

Ils vont découvrir le racisme : leurs parents leur interdisent de jouer avec un petit garçon car il est noir dans cet état du Sud où le racisme est ancré profondément, il y a les restes encore présent et actifs de l’esclavage.

Ils vont grandir ensemble et Philippe Besson met en parallèle l’évolution de « l’Amérique » l’élection d’un jeune président John Fitzgeral Kennedy les fait rêver, et l’épisode de la baie des cochons les amènent à détester le communisme. L’assassinat de JFK les traumatise: comment cela peut-il arriver dans notre pays.

Ils ont des expériences avec les filles; Thomas obtient une bourse à l’université et suit un parcours littéraire, milite contre l’injustice avec une amie de l’époque puis décide de  tout lâcher pour rentrer dans sa ville.

Leur destin commun continue avec une amitié toujours aussi solide et une fille Claire qu’ils avaient connue enfant revient dans leur vie devenant la compagne de Paul. Alors surgit un nouveau bouleversement  avec l’assassinat de  mort de Martin Luther King suivi de près de celui de Bob Kennedy, avec en toile de fond la guerre au Vietnam.

Le trio vit normalement pourrait-on dire mais Paul est rongé et finit par s’engager pour le Vietnam….

C’est un roman bouleversant sur l’amitié pure entre deux garçons et le fait que l’on peut trahir alors qu’on aime. On se jure que c’est  « à la vie à la mort » mais  ce n’est pas si simple que cela et on le découvre en grandissant.

Dans ce livre, il y a un 3ème héros qui s’appelle  le Mississippi, ce fleuve dans lequel ils ont connu leurs premiers émois et qui est aussi capricieux que la vie.

 

Et aujourd’hui?

 

Ce roman est encore très présent dans ma mémoire, car c’est l’histoire d’une belle amitié, avec ses joies, ses découvertes, ses peines aussi et Philippe Besson en parle avec une telle sensibilité… Il n’enjolive jamais, reste au plus près des émotions, des ressentis, vis-à-vis du racisme, de la lâcheté, de la manipulation de « la Grande Amérique » pour justifier ses actions. « Make America great again » répétait sans cesse tel un mantra un récent candidat aux élections ….

On traverse les évènements majeurs d’une époque qui est la mienne: j’avais quatorze ans quand J.F.K. a été assassiné, en classe, avec les copines, on pleurait, car on était toutes plus ou moins amoureuses de lui et la violence venait d’entrer brutalement dans notre vie jusque là bien protégée.

 

Extraits :

 

A dix ans j’ai appris en une seule phrase, prononcée sur un ton désolé et néanmoins badin tout le racisme du sud.

 

Il en va de la solitude comme des plantes : il en existe plusieurs variétés.

 


Première variété : la claustration. Oui, j’ai eu l’impression d’être placé en quarantaine, à l’isolement. La solitude est une prison, un cloître. On s’y sent comme entre quatre murs. On cogne contre une porte close et personne ne nous entend, personne ne vient ouvrir. On est ravitaillé régulièrement par le dehors, histoire de ne pas mourir tout à fait, de ne pas disparaître au monde. Mais même si ces rations données comme à un chien sont la mesure de notre enchaînement. Et puis, on apprend l’endurance, la résistance. Enfin, on reconnaît au premier coup d’oeil ses compagnons d’infortune car les visages des enfermés se ressemblent tous.

 


Deuxième variété : l’abandon. On est laissé, démuni. On est dans une pauvreté incroyable, on ne possède plus rien, on n’appartient plus à rien, on est un déclassé, on n’a personne à qui se raccrocher. On perd la réalité. Les alentours deviennent imprécis. On peut trouver du plaisir à se délester ainsi, à devenir aussi léger. Pourtant, on se rend compte rapidement que ce dénuement n’est que de l’inconsistance. La sensation du vide est effrayante.

 


Troisième variété : l’exil. C’est comme un bannissement, un départ obligé, une déportation, un ostracisme. On est renvoyé, relégué. On se sent importun, en excès. Il faut partir, s’éloigner, ne plus déranger. Même en accomplissant une distance infime, on se retrouve au plus loin. Et les autres, ceux qui restent, deviennent inaccessibles, intouchables. On se voit les perdre.

 


Quatrième variété : la méditation. On loge dans une tour d’ivoire, on se recueille, on réfléchit, on se persuade qu’on a décidé de son sort, on est bien là où on est, on prend du recul. Du reste, on voit mieux de loin. Vrai, cela s’apparente à une retraite, un renoncement délibéré. Il arrive souvent qu’on s’y ennuie.

 

 

Cinquième variété : la séparation. J’ai parlé de ça, ce retranchement. Cette ombre. Une sauvagerie.
(p. 117-119)

 

 

On est persuadé qu’on ne trahira jamais. On serait prêt à en faire le serment. On a cette certitude que rien ne peut ébranler. Et à ceux qui osent mettre notre parole en doute, on répond par un haussement d’épaules ou par un énigmatique « Tu ne peux pas comprendre. »
J’étais sincèrement, intimement convaincu que je ne trahirais jamais Paul. Je le savais, je le disais. Cette affirmation n’exigeait de moi aucun courage, aucun aplomb. J’avais, au contraire, le sentiment très net de proférer une évidence, d’enfoncer une porte ouverte.
[…]

 

De mon côté, j’ai découvert que je pouvais me tromper. Renoncer à mes principes, abdiquer mes certitudes, m’arranger avec ma mauvaise conscience. J’ai trahi.
[…]

 

Et certains soirs, où la tristesse est plus violente qu’à l’accoutumée, où elle vient cogner contre les parois de ma carcasse, où elle coupe ma respiration, le souvenir de cette trahison me donne envie d’ouvrir les fenêtres et de sauter dans le vide.
Mais je suis en vie. On est donc parfaitement capable de vivre avec la conscience de sa bassesse, avec le dégoût de soi.
Je suis en vie. J’écris. (p. 73-74)

 

 

 

Et, à l’instar des vrais scélérats, nous avons décidé de vivre cachés, dissimulés aux regards, dérobés aux jugements. Nous n’éprouvions pas de honte mais nous redoutions l’opprobre, le déferlement de haine et de mépris, les crachats. (p. 240)

 

 

 

 « Il y a des pans entiers de notre destin qui sont peuplés de rien, à propos desquels on n’a rien à raconter des années après, qui ne sont émaillés d’aucun évènement, d’aucun accident, qui ne laissent pas de traces. Toutefois, cette vacuité n’est pas synonyme de fadeur, insignifiance. C’est un temps apparemment sans relief mais pas sans saveur car nous y sommes tranquilles et chanceux, en paix et réjouis, cette harmonie nous satisfait.

 

 

 

Maman m’a simplement répondu qu’il fallait se garder de fréquenter le petit Carter. Comme je lui demandais la raison de cette interdiction, elle a eu ces mots, qui sont restés pour toujours gravés dans ma mémoire : »Mais parce que Franklin est noir, mon chéri. »

Voilà, à dix ans, j’ai appris, en une seule phrase, prononcée sur un ton désolé et néanmoins badin, tout le racisme du Sud.

 

Lu en juin 2013

Auteur :

Psychiatre à la retraite, je peux enfin m'adonner à ma passion. Lectrice assidue depuis le CP, je profite de ma retraite pour parler de mes livres, de mes coups de cœur, de mes déceptions aussi... ma PAL est gigantesque, il me faudra trois vies encore pour en venir à bout.

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