Publié dans Littérature française, Rentrée littéraire

« Pourquoi tu danses quand tu marches, » de Abdourahman A. Waberi

Je vous parle aujourd’hui d’un roman, tout petit vu le nombre des pages, mais d’une telle intensité :

 

Résumé de l’éditeur :

 

Un matin, sur le chemin de l’école maternelle, à Paris, une petite fille interroge son père : « Dis papa, pourquoi tu danses quand tu marches ? ». La question est innocente et grave. Pourquoi son père boite-t-il, pourquoi ne fait-il pas de vélo, de trottinette… ? Le père ne peut pas se dérober. Il faut raconter ce qui est arrivé à sa jambe, réveiller les souvenirs, retourner à Djibouti, au quartier du Château d’eau, au pays de l’enfance. Dans ce pays de lumière et de poussière, où la maladie, les fièvres d’abord puis cette jambe qui ne voulait plus tenir, l’ont rendu différent, unique. Il était le « gringalet » et « l’avorton » mais aussi le meilleur élève de l’école, le préféré de Madame Annick, son institutrice venue de France, un lecteur insatiable, le roi des dissertations.

Abdourahman  Waberi se souvient du désert mouvant de Djibouti, de la mer Rouge, de la plage de la Siesta, des maisons en tôles d’aluminium de son quartier, de sa solitude immense et des figures qui l’ont marqué à jamais : Papa-la-Tige qui vendait des bibelots aux touristes, sa mère Zahra, tremblante, dure, silencieuse, sa grand-mère surnommée Cochise en hommage au chef indien parce qu’elle régnait sur la famille, la bonne Ladane, dont il était amoureux en secret. Il raconte le drame, ce moment qui a tout bouleversé, le combat qu’il a engagé ensuite et qui a fait de lui un homme qui sait le prix de la poésie, du silence, de la liberté, un homme qui danse toujours.

 

Ce que j’en pense

 

Un jour, alors qu’il accompagne sa fille à l’école, celle-ci lui pose une question : « Papa, pourquoi tu danses quand tu marches ?», sous-entendu, pourquoi je ne t’ai jamais vu faire du vélo ou de la trottinette. Un peu décontenancé par la question, il se met à réfléchir et les souvenirs du passé remontent. Il va les partager avec elle.

« Après le silence, tu m’as souri comme pour mettre un terme à mon angoisse naissante. Soudain, tu as lâché assez brutalement :

— Papa, pourquoi tu danses quand tu marches ?

— Euh… »

Aden n’a pas eu une enfance heureuse, c’est le moins qu’on puisse dire.

Bébé, il pleurait beaucoup, sa mère ne lui témoignait aucune tendresse et quand elle en avait assez des pleurs, elle le donnait à une autre personne de la maison, comme un vulgaire paquet (de linge sale !). Son père rentrait tard du travail, guère disponible non plus, alors c’était la grand-mère Zahra qui s’occupait un peu plus de lui.

C’était un gamin triste, maigrichon, qui très tôt a eu la mort à ses côté: on pensait qu’il était trop fragile pour vivre. En gros, cet enfant devait avoir le mauvais œil…

Quand il est entré à l’école, il est bien-sûr devenu le souffre-douleur de Johnny, le petit caïd qui repère à distance les proies faciles. Dès le premier jour il a droit à un croc-en-jambe qui le fait tomber la tête première dans la fontaine, avec des plaies, notamment une sur la jambe. On va se contenter de suturer sans chercher plus loin.

Mais, il n’y a pas seulement la violence physique il y a tous les surnoms dont on l’affuble, du fait de son côté chétif. Entre parenthèses, il faudra plusieurs années pour qu’on le montre à un médecin et que le diagnostic de poliomyélite tombe ; il aurait suffi d’un vaccin pour éviter de souffrances…

Dans son malheur, Aden fait la rencontre de sa vie en la personne de son institutrice, Madame Annick, qui va lui donner le goût de la lecture et de l’écriture. Mais les livres ne sont pas les bienvenus à la maison, alors il fait des kilomètres à pied pour trouver des livres, même des revues style « Nous deux » pour étancher sa soif de lecture, avec le risque de tomber sur Johnny ou de se faire découvrir tout simplement.

Zahra, qu’il appelle Grand-Mère Cochise (car elle règne sur la maison, sur sa tribu, et a hérité une certaine sagesse de sa famille de Nomades), lui a donné le goût des mots, en lui racontant des histoires, éveillant ainsi sa curiosité et son amour des mots.

Quand sa mère se retrouve enceinte, sept ans plus tard, on ne lui explique rien, d’où sa surprise en découvrant un bébé dans le panier lorsqu’elle rentre à la maison. Bébé qui, bien-entendu, sera beau, souriant et captera toute l’attention. Aden, qui était délaissé le sera encore plus : comment lutter sinon en lisant, en travaillant bien à l’école…

Abdourahman A. Waberi nous replonge dans le Djibouti du temps de la colonisation, quand on parlait encore de Territoire Français des Afars et Issas alias TFAI, sur les conditions de vie de l’époque, sous le regard de de Gaulle, un personnage aussi de l’histoire, en fait.

Il décrit la vie d’Aden, pendant son enfance mais aussi plus tard, au cours de sa scolarisation, avec des anecdotes sympathiques, comme un passage de relais entre lui et sa fille. Le retour sur l’enfance permet de réfléchir à la manière dont on peut transcender, se sortir d’un statut de victime dans lequel on a tendance à s’enfermer et mettre en place un processus de résilience pour pouvoir transmettre plus tard à ses enfants.

Une image que je garde en mémoire: Aden prenant sa revanche sur les « tortionnaires en herbe » de son enfance en écrivant leurs rédactions.

J’aime beaucoup les histoires de transmission familiale, de résilience alors ce roman m’a beaucoup touchée, tant par le thème que par l’écriture, nous laissant imaginer les couleurs et la culture de sa terre natale. Comment résister à quelqu’un qui aime autant les livres, les mots, se les approprie, devenant le roi de la dissertation ?

Un grand merci à NetGalley et aux éditions J.C Lattes qui m’ont permis de découvrir un superbe conteur dont j’ai très envie de connaître les autres livres…

#PourquoiTuDansesQuandTuMarches #NetGalleyFrance

 

https://www.youtube.com/watch?v=E0tp7Ux8Ew0

 

coeur-rouge-

 

 

L’auteur

 

Né en 1965, à Djibouti, Abdourahman A. Waberi est un écrivain franco-djiboutien d’expression française. Il vit en France et aux États-Unis.

 

Extraits

 

Pourquoi Maman me détestait-elle autant ?

Cette question, je n’osais pas me la poser. Ce n’est que plus tard qu’elle s’immiscera dans mes pensées. Elle se logera dans mon cœur. Elle y creusera son trou noir.

 

Grand-Mère, donc. C’était elle, le chef suprême de la famille. Elle faisait régner une loi de fer, comme une guerrière apache sur ses troupes éparpillées. Presque aveugle, grand-mère Cochise se tenait droite et immobile derrière un voile invisible aux autres.

 

Les anciens nomades qui composent mon arbre généalogique disent que la vérité sort de la bouche des enfants et que la gratitude se lit dans les yeux de la vache qui vient de vêler. Cet adage que je trouvais hier idiot ne m’a jamais paru aussi juste que ce matin-là. Toi, ma fillette, tu me renvoyais la vérité avec une dose d’affection non dénuée de fermeté.

 

Je vais me présenter juste pour la forme ou disons pour mieux habiter mon rôle de conteur. Je m’appelle Aden Robleh. Les enfants de mon quartier, eux, m’appelaient le Gringalet ou l’Avorton. Ces quolibets m’ont longtemps servi de carte d’identité. Ce passé a été ma prison. Je veux désormais le remettre à distance. M’en libérer.

 

Je passais le plus clair de mon temps à penser à la mort. Apprendre à mourir était pour moi une préoccupation de tous les instants. Un immense sujet de réflexion.

 

Le parent idéal n’a envers sa progéniture aucune attente. Il est là juste pour le bien de ses enfants. Leur transformation, leur bonheur. J’avoue que ce n’est pas le chemin emprunté par la plupart des parents que j’ai connus et que je connais encore…

La mémoire est une force impérieuse, un courant qui emporte tout sur son passage. Impossible de la contrôler, impossible de lui échapper. Elle me fait revivre, en cet instant même, ces images vues et vécues qui me serrent le cœur et qui me trempent de sueur.

 

Les livres, les revues, les magazines et les bandes dessinées étaient des denrées si rares dans notre quartier, j’étais toujours prêt à braver la canicule et les quolibets pour aller chercher à l’autre bout de la ville un vieux livre tombant en lambeaux ou un Paris Match trempé

 

Ladane est le pavillon sous lequel a navigué ma prime adolescence. Ladane m’a subjugué très tôt. Elle était la fleur de lotus qui trônait dans la boue de mon quartier. Elle avait un sacré physique, la diablesse.

 

Une chose est sûre, grand-mère Cochise a hérité de sa mère un bon instinct maternel. Elle devait connaître l’arbre sous lequel son placenta a été enterré une demi-heure après sa naissance. Elle avait dû l’arroser jusqu’à ses sept ans comme le voulait la tradition. Ma mère non. Cela change tout, tu ne crois pas, Béa ?

 

À l’époque, il n’y avait qu’un seul lycée, Béa. Y entrer changeait ta vie. Une fois parvenu au lycée, tu avais la sensation d’accéder à un club très sélect. Après le lycée, tu faisais partie de l’élite du pays. Tu pouvais choisir de rester pour servir dans l’administration ou partir en France pour te frotter à l’université.

 

Un handicapé.

Une victime.

Enfant j’ai contracté la poliomyélite.

Je ne suis plus ce gosse.

Je ne devais plus jamais me laisser définir par cette maladie ou par une autre.

Pourquoi la poliomyélite me définirait-elle et pas le rhume des foins, la grippe ou l’otite ? J’ai retenu de ma grand-mère que dans la vie tout n’est que mouvement. Je me suis rendu compte qu’Héraclite d’Éphèse ne disait pas autre chose.

 

Grand-mère Cochise n’a jamais ouvert un livre de sa vie car elle ne savait ni lire ni écrire, mais elle avait la mémoire d’éléphant des conteurs des temps anciens. Tout ce qu’elle avait entendu durant sa longue vie était stocké dans son disque dur, si bien que le jour où elle partirait par le fait du Seigneur ou de Satan ce serait un grand drame. Ce serait comme si toute la bibliothèque de mon quartier d’enfance partait en fumée. Quand Cochise avait entendu une anecdote, tu pouvais être certaine Béa qu’elle l’avait stockée soigneusement dans son cerveau

 

Et je suis parti en abandonnant tous les souvenirs de mon quartier. J’étais égoïste. Je voulais sauver ma peau. J’ai tout laissé derrière moi, Béa. À tous, j’ai dit : « Ciao, ciao, ciao!»

 

Ils m’appelèrent Jack Lang… D’une part, ils reconnaissaient mon penchant littéraire et artistique. Le flamboyant ministre de la culture de François Mitterrand n’était-il pas devenu aux yeux de tous, en France et à l’étranger, le meilleur ambassadeur de la culture et de la langue françaises ? De l’autre, par un jeu de mots translinguistique savamment dosé, ils soulignaient ma différence. Langaareh, dans ma langue maternelle, le somali, signifie le boiteux. Me voilà artiste et boiteux.

 

Lu en octobre 2019

 

CHALLENGE 1% 2019

Auteur :

Psychiatre à la retraite, je peux enfin m'adonner à ma passion. Lectrice assidue depuis le CP, je profite de ma retraite pour parler de mes livres, de mes coups de cœur, de mes déceptions aussi... ma PAL est gigantesque, il me faudra trois vies encore pour en venir à bout.

24 commentaires sur « « Pourquoi tu danses quand tu marches, » de Abdourahman A. Waberi »

    1. il est extrêmement bien écrit, touchant, il transmet sa passion pour les livres, la littérature en général, en même temps il vaut vraiment le coup 🙂
      j’ai eu un mal fou à choisir les extraits tant j’avais de passages surlignés

      J'aime

    1. je l’ai remarqué pour son titre au départ, puis j’ai vu passer des critiques dans l’ensemble positives alors il était pour moi.
      Je croise les doigts pour qu’il obtienne le Renaudot, ce serait bien mérité 🙂

      J'aime

    1. celui-ci est un vrai coup de coeur: belle histoire, mêlant la petite et la grande avec « H », la sensibilité de l’auteur quand il se penche sur le passé (le sien comme celui du personnage) et une belle écriture…
      Un grand bouquin (ce n’est pas un pavé pourtant…) alors fonce…. 🙂
      cela fait du bien de te retrouver tu m’as manqué 🙂

      Aimé par 1 personne

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