Publié dans Littérature Royaume-Uni, Polars

« Mensonge » de J.P. Delaney

Je vous propose aujourd’hui un détour par le polar avec ce livre assez atypique:

 

 

 

Résumé de l’éditeur :

 

« Un thriller sombre et obsédant… Une superbe évocation des émotions contradictoires qui hantent tout un chacun. » Daily Mail

Claire, étudiante anglaise en art dramatique, finance ses études d’une manière peu conventionnel e : elle flirte, pour le compte d’un cabinet d’avocats spécialisé dans les divorces, avec des hommes mariés suspectés d’infidélité. Lorsque la femme de l’un d’entre eux est retrouvée morte, tout change… La police exige de Claire qu’elle utilise ses talents d’actrice pour faire avouer le mari. Dès le début, elle n’est cependant pas sûre du rôle qu’elle doit jouer dans cette mise en scène mensongère, mais elle ne veut pas non plus que les enquêteurs la questionnent sur la nuit du meurtre. Bientôt, Claire se rend compte qu’elle est en train de jouer le rôle le plus mortel de sa vie…

 

 

Ce que j’en pense

 

Le rideau s’ouvre sur une chambre d’hôtel, dans laquelle une personne est allongée sur le lit, un drap sur la tête. La femme de ménage soulève de drap et découvre une femme morte avec des traces de violence…

Ensuite, pleins feux sur Claire Wright, jeune comédienne au passé douloureux, orpheline, ayant vécu chez familles d’accueil nombreuses et variées. Elle a été contrainte de fuir Londres, où elle commençait à avoir un certain succès au théâtre, après une histoire d’amour avec un comédien marié, tordu pour lequel coucher avec ses partenaires ne compte, pas, cela fait partie du « packaging ».

Elle suit les cours de Paul, dans une école d’art dramatique, reconnue mais chère, alors pour payer le loyer, elle se fait embauchée par un cabinet d’avocats, pour jouer la comédie et piéger les hommes dans des situations d’adultère.

Un jour, une femme lui demande de tendre un piège à son mari, elle l’aborde dans un bar, alors qu’il a, à côté de lui, un exemplaire des fleurs du mal. Le piège ne fonctionne pas et surtout la femme est retrouvée morte, assassinée.

Qui est le coupable ? Tout l’entourage est soupçonné : Claire, Patrick le mari, Henry l’avocat qui l’a engagé, ou s’agit-il d’un simple voleur ?

La police, avec l’inspecteur Durban et une psy criminologue, Kathryn , vont faire appel à ses talents de comédienne pour démasquer Patrick, le mari… Claire ayant du mal à voir le mari comme un pervers…

J.P. Delaney multiplie les fausses pistes, avec un autre personnage principal : Baudelaire, dont le recueil « Les fleurs du mal » est omniprésent dans l’esprit délirant psychopathe du tueur. Je me suis promenée avec plaisir, (volupté ?), du côté de la Vénus blanche Apollonie et de la Venus noire, Jeanne la maîtresse du poète, j’ai relu des poèmes que je ne connaissais pas ou que j’avais oubliés et l’auteur a rafraîchi ma mémoire avec les démêlés de Baudelaire avec la justice…

La réflexion de l’auteur sur le mensonge est très intéressante, ainsi que la manière dont il suggère que les comédiens jouent un rôle à la scène et continuent à jouer dans la vie, avec une notion très floue des limites parfois ou également, la limite, tout aussi floue, avec la personnalité histrionique … de plus, pour rester dans le domaine du théâtre, Patrick crée une pièce sur les rapports de Baudelaire et ses Venus…

Parfois, j’ai perdu de vue la trame policière, ce qui est un comble quand on lit un polar !!!! on s’immerge dans le darknet avec les amateurs de sadomasochisme, une manière de plus de promener le lecteur.

Donc, j’ai aimé, mais j’attendais plus, je le reconnais, même si la chute est inattendue, car à force de mélanger les genres, le suspense n’est plus là…

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Fayard qui m’ont permis de découvrir un auteur original.

 

#Mensonges #NetGalleyFrance

 

 

L’auteur

 

J.P. Delaney est le pseudonyme d’un écrivain qui a écrit plusieurs romans à succès sous d’autres noms.

Son premier thriller psychologique, « La Fille d’avant », paru en 2017 aux Éditions Mazarine, a été un succès et phénomène mondial avec des millions d’exemplaires vendus.

 

Extraits

 

Il s’agit de s’immerger dans la vérité émotionnelle d’un personnage, jusqu’à ce qu’elle devienne une partie de vous-même.

Dans les écoles d’art dramatique new-yorkaises, on ne vous apprend pas à jouer. On vous apprend à devenir.

 

Quand vous avez grandi dans des familles d’accueil, vous avez une certaine expérience de la vie. Mais vous avez besoin d’aimer et d’être aimé. Et, c’était l’homme le plus beau que j’avais jamais rencontré, le plus passionné, le plus romantique. Capable de réciter les monologues amoureux de Shakespeare comme s’ils avaient été écrits pour lui.

Moralité : Ne jamais tomber amoureux d’une personne qui préfère prononcer les paroles de quelqu’un d’autre.

 

Un des exercices que nous impose Paul consiste à parcourir les rues de New-York dans la peau de notre personnage, et à adresser la parole à de parfaits inconnus. Quand vous avez fait ça plusieurs fois, vous avez le cuir tanné.

 

Le sado-masochisme est une chose très intéressante, d’ailleurs. Pourquoi est-ce devenu à la mode ? …

… Il se peut que cette déviance soit simplement le revers du libertarisme. A partir du moment où les gens pensent qu’ils ont l’endroit de rechercher le plaisir aux dépens des normes sociales, vous vous retrouvez avec un certain nombre d’individus, restreint mais grandissant, en marge, qui ne comprennent pas pourquoi ils ne pourraient pas assouvir leurs instincts les plus sombres et les plus prédateurs.

 

Le sexe peut être un test pour n’importe quelle relation. Ainsi que l’a dit Flaubert, l’ami de Baudelaire : il ne faut pas toucher aux idoles, la dorure en reste sur les mains.

 

Il (le TPH : Trouble de la Personnalité Histrionique) se caractérise par une recherche constante de l’approbation, l’impulsivité, le besoin permanent de séduire les autres, les comportements sexuels à risque, la versatilité, le goût de la manipulation, la recherche de l’excitation, la peur de l’abandon et une tendance à déformer, à ignorer ou à mal interpréter la réalité.

 

Ça arrive tout le temps avec les comédiens. Ils tombent amoureux de leur partenaire. On appelle ça des « Showmances » . C’est du toc. Disons que ça m’arrive plus souvent qu’à d’autres.

CHALLENGE 1% 2019 

 

Lu en septembre 2019

Publié dans Littérature suisse

« Mangoustan » de Rocco Giudice

J’ai choisi ce roman pour sa couverture et aussi parce qu’une des protagonistes n’est autre que Melania Trump, alors la curiosité l’a emporté :

 

 

 

Résumé de l’éditeur :

 

Après trente ans de vie commune, Laure est larguée par son mari, parti avec une employée de maison.

Ukrainienne ambitieuse, Irina est l’épouse d’un Genevois de bonne famille, qui ne manque pas une occasion de lui faire sentir sa basse extraction.

Ex mannequin slovène, Melania a épousé un Priape à la crinière de feu et se retrouve First Lady contre son gré.

Quels liens unissent ces trois femmes qui ne se connaissent pas ?

Des maris dominateurs et la volonté de s’émanciper ? Sans doute. Mais aussi un typhon répondant au doux nom de Mangoustan.

Il s’apprête à balayer Hong Kong le week-end où chacune d’elle est venue s’y ressourcer.

 

Ce que j’en pense

 

On assiste à un épisode de la vie de trois femmes qui n’ont pas été choisies au hasard : tout d’abord, Melania, oui, oui, la first lady dont le mari a accédé à la présidence des USA à son grand dam car elle était tellement persuadée qu’il ne serait pas élu… en fait, cette femme gagne à être connue car elle n’est pas dupe et réussit à trouver la parade pour suggérer ce qu’elle pense réellement :

« Un tailleur-pantalon pour affirmer votre autorité, des lunettes noires pour mettre de la distance, un col lavallière, dit pussy bow, pour dénoncer les propos machistes et ainsi de suite. C’était exactement ce qu’il lui fallait : une tactique de communication qui lui permette d’en dire beaucoup sans jamais ouvrir la bouche. Cela recelait, par ailleurs, un avantage certain : le textile n’a aucun accent slovène. »

Ensuite, nous avons Laure, BOBO habituée à vivre dans le luxe et qui vient d’être larguée par son mari pour une jeunette de trente ans de moins qu’elle, qui était sa bonne. Comment accepter à cinquante-cinq ans d’être balayée ainsi, sans travail, puisque le cher mari ne voulait pas qu’elle travaille, pour s’occuper de sa famille. Bien-sûr, il a eu « l’élégance » d’attendre que les enfants partent de la maison pour mettre un terme au contrat.

Enfin, nous avons Irina, beauté slave, qui a fui son pays l’Ukraine, la misère et son enfance sordide pour tenter sa chance en Occident. Pour elle il s’agit de prendre sa revanche, mettre la main sur un homme riche, en  « couchant utile », ce qui provoque bien des désillusions, mais elle finit par trouver l’homme idéal : Édouard, Suisse plein aux as, mais dont la famille lui est hostile.

Trois femmes donc, qui ont un peu le même profil : la femme objet, bourgeoise, qui épouse un compte en banque, qui risque de la renvoyer dans sa misère originelle quand elle cesse d’être un faire-valoir pour leur carrière professionnelle autant que socialement.

Nos trois héroïnes vont se retrouver à Hong-Kong, alors qu’un super-typhon, Mangoustan, se profile à l’horizon… Rien de tel qu’une catastrophe pour prendre conscience de sa vie, de ce qui est important et surtout de ce qu’on veut en faire.

Rocco Giudice dresse un portrait un peu trop caricatural de ces trois femmes, donc à l’amusement du début succède le ronron et les plaintes de Laure qui s’est victimisée finissent par devenir exaspérantes…

J’ai bien aimé son portrait de Melania beaucoup moins superficielle qu’il n’y paraît : elle enflamme la toile lorsqu’elle refuse de tenir la main de son époux en signe de représailles et à partir de ce moment-là chacun va guetter les signaux qu’elle envoie sans jamais avoir besoin d’ouvrir la bouche : tailleur pantalon blanc pour affirmer son soutien à la cause des femmes victimes de harcèlement…

Je ne sais pas si les éléments que livre l’auteur sur le fonctionnement du couple Trump sont vrais ou romancés mais on se laisse prendre en tout cas…

Les conversations sans filtre, entre Melania et son père Viktor, sont assez truculentes. Les oreilles de Donald doivent souvent siffler.

J’ai passé un bon moment avec ce roman, ce n’est pas le roman du siècle mais il est rempli son rôle, divertir le lecteur, tout en dressant un tableau haut en couleurs du machisme. Pour un premier roman, c’est prometteur, car le rythme est enlevé, mais le style laisse quand-même à désirer, l’auteur gagnerait à être un peu plus littéraire. Il s’exprime dans un langage « d’jeune » avec des termes argotiques… donc laissons-lui le temps de découvrir son style…

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Allary qui m’ont permis de découvre ce roman et son auteur.

 

#Mangoustan #NetGalleyFrance

 

L’auteur

 

Ecrivain suisse, né en 1982 d’un père italien et d’une mère espagnole, Rocco Giudice vit entre Hong-Kong et Genève.

« Mangoustan » est son premier roman

 

Extraits

 

En haut de l’escalier, le père apparait enfin, le veston déboutonné, une cravate bicolore raide comme un fil à plomb et les cheveux brillants comme la Toison d’or. Sa chevelure flamboie littéralement. Est-ce pour cela que Melania, sa femme, protège ses pupilles derrière des verres fumés.

 

Dans cette séquence insolite, le mannequin slovène rejette ostensiblement la main de son mari devant l’ensemble des caméras de télévision venues capter leur arrivée. Celle que tant de monde prenait, jusque-là, pour une femme de peu, une poupée arriviste et écervelée, soumise à la puissance et à la fortune, s’était réapproprié d’un seul geste une dignité niée de tous. La Vénus à l’irréprochable plastique dont on soupçonnait la détermination à grimper à genoux, si nécessaire, la pente qui, du sol à la ceinture, mène à la fortune, s’était muée en fauve.

 

Laure connaissait une autre réalité, moins manichéenne que cette vision sans nuances et réduisant l’humanité à deux clans opposés. Dans sa famille, on disait que l’échec est l’antichambre du succès, que la vie est pleine de ressources, que des trains, il en passe tout le temps. On lui avait toujours appris que la fin ne justifie pas les moyens, que la droiture d’un homme, ça compte. Elle avait retenu des livres de Zweig qu’il y a plus de plaisir à comprendre les hommes qu’à les juger

 

Melania faisait preuve d’une indulgence infinie pour l’esprit potache de son dabe. C’était un homme coquet qui vouait à son épouse et sa fille une tendresse infinie mais dont l’humour rasait le sol. Rien ne le transportait davantage que la force comique d’un prout ou les plaisanteries de Benny Hill. Il gloussait alors et son visage congestionné passait par toutes les nuances comprises entre le pourpre et le mauve.

 

Il (Donald) avait retenu la leçon ; la passion sexuelle et le projet familial devaient être strictement séparés. Il n’y avait que les prolos pour mélanger cela. Melania répondait à ses attentes ; jeunesse, beauté, modestie de l’origine et discrétion. Il en ferait son faire-valoir et une madone exemplaire, virginité mise à part. Elle élèverait un enfant, laisserait son mari dans la lumière, calerait son agenda sur celui de son époux mais se tiendrait, pour le reste, à l’écart des mondanités, clubs et autres salons. Il s’agirait d’un job et, si elle l’acceptait, il garantirait, en échange, pour elle et ses parents, une vie fastueuse. Le contrat était limpide et sans aucune compromission physique : no zob in job.

 

Melania, plus intuitive qu’analytique, se considérait simplement mariée à un enfant capricieux, un promoteur immobilier dont les projets architecturaux phalliques trahissaient, depuis longtemps déjà, les aspirations. Elle savait qu’il raisonnait comme on le fait au café du commerce à l’heure de l’apéritif.

 

Ici, monsieur, on ne vit pas ; on consomme. On ne traînasse pas à la terrasse d’un café, on ne lit pas dans les parcs, on ne se prélasse pas sur la plage. La douceur de vivre, les promenades ou le dolce farniente, ce génie européen, n’existent pas. Ici, Épicure est en Enfer ; tout y est frénétique. Le bruit vous assomme : les passages à piétons sonnent, les voitures vrombissent, les chantiers crépitent, les terminaux de cartes de crédit bipent. À tout moment, les magasins vomissent des tonnes de produits

 

Le temps passe et le sommeil, à son œuvre discrète, creuse dans l’éclat des ruches de sombres parcelles. Les agents de la nuit murmurent une berceuse ; léthargiques, les hommes progressivement renoncent et les loupiotes s’éteignent les unes après les autres. Le loup est aux portes de la ville, mais il n’y a plus rien à faire désormais.

 

Dépendre de son compagnon est un danger considérable, dit Irina. Les hommes n’ont pas de mémoire et encore moins de reconnaissance. L’égoïsme est dans leur nature. Ils ne partagent que le surplus, ce dont ils peuvent se passer, jamais ce dont ils ont besoin. Et puis, qu’est-ce qu’ils sont paternalistes ! Il nous faut constamment en appeler à leur bienveillance, flatter leur sentiment de grandeur et feindre de les penser magnanimes. La relation amoureuse est une fabrique de servitude féminine volontaire. Les femmes sortent toujours perdantes de ce jeu de dupes.

 

CHALLENGE 1% 2019

 

Lu en septembre 2019

Publié dans Littérature roumaine

« Mémoire brisée » de Eugen Chirovici

Je vous parle aujourd’hui d’un livre que j’ai choisi pour son titre et sa couverture prometteuse :

 

 

Résumé de l’éditeur :

 

New York, de nos jours. Par une nuit pluvieuse, le docteur James Cobb, un psychologue renommé, donne une conférence sur les souvenirs enfouis et l’hypnose. À la sortie, il est abordé par un inconnu, un homme gravement malade qui, quarante ans auparavant, s’est réveillé dans une chambre d’hôtel à côté du corps sans vie d’une femme, sans pouvoir se rappeler de la soirée. À l’heure de sa mort, il a besoin de comprendre : est-il un meurtrier ou un simple témoin ?
Intrigué, James Cobb plonge dans ce mystère vieux de plusieurs décennies. Mais autour de lui, les récits divergent, les interprétations se multiplient et l’enquête vire à l’obsession.
Quand des secrets rejaillissent de son propre passé, James Cobb se livre à une troublante quête de vérité dont l’issue réserve bien des surprises.

 

Ce que j’en pense :

 

Joshua Fleischer assiste à une conférence donnée par le docteur James Cobb sur la mémoire, les souvenirs refoulés qui peuvent remonter au cours d’une séance d’hypnose. Agé de soixante-quatre ans, attient d’une leucémie, il est hanté par une nuit passé à Paris, où il s’est retrouvé en présence d’une jeune femme morte. L’a-t-il tuée ? Il n’a aucun souvenir de cette fameuse nuit, mais traîne depuis une immense culpabilité.

Au seuil de la mort, il veut comprendre et demande à James Cobb de venir chez lui et tenter de faire comprendre ce qui a pu se passer durant cette fameuse nuit. Les deux séances l’épuisent et il n’y a rien à en tirer, cependant il raconte au psy ses souvenirs de l’époque, et comment lui et son copain Abe se sont retrouvés à Paris, et comment s’est terminée cette amitié….

Lorsque Josh meurt, le docteur Cobb veut avoir et se lance sur la trace de tous ceux qui ont pu croiser ces jeunes gens à l’époque et résoudre l’énigme. Voilà pour le pitch qui est tentant et laisse présager une enquête intéressante.

Une enquête menée par un psychiatre pourquoi pas ? Sur le plan déontologique, c’est quand même curieux, après tout le patient ne lui a pas demandé d’enquêter, d’autant plus que notre psy n’est pas tout à fait au-dessus de tout soupçon : une de ses patientes, devenue sa maîtresse tout en restant sa patiente s’est suicidée…

L’histoire est un peu capillotractée, avec moults rebondissements, des réflexions intéressantes sur l’hypnose, les souvenirs, vrais ou faux, la mémoire etc. Seulement, il y a trop d’invraisemblances, dans le but probable d’entretenir le suspense, ce qui n’a pas véritablement fonctionné : je me suis même endormie sur ma liseuse…

L’écriture de E.O. Chirovici est sympathique mais il y a une tendance certaine au ronronnement. Le Daily Telegraph promettait un roman « terriblement efficace », mais je suis passée complètement à côté de ce « thriller psychologique » …

Je remercie NetGalley et les éditions Les Escales qui m’ont permis de découvrir ce roman et cet auteur dont le premier roman « jeux de miroirs » semblent avoir eu du succès.

#MémoireBrisée #NetGalleyFrance

 

L’auteur

 

E.O. Chirovici (Eugen Ovidiu Chirovici) est un écrivain roumain, auteur de nombreux best-sellers dans son pays.

« Jeux de miroirs » est son premier roman traduit en français.

 

Extraits

 

A cet égard, mes recherches ont confirmé que la volonté d’un individu placé sous hypnose est dramatiquement affaiblie, et qu’il ne dispose plus de son libre arbitre. Voilà pourquoi, si l’hypnothérapeute le lui demande, une personne en transe est capable de faire des choses qu’elle ne ferait jamais en temps normal.

 

Je vous ai donné ces exemples pour illustrer le principe à l’œuvre dans l’hypnose : la responsabilité que le sujet transfère sur l’hypnothérapeute est beaucoup plus grande dans les états modifiés de conscience que dans les états normaux. 

 

A l’époque, les accusations de harcèlement sexuel n’étaient pas forcément rendues publiques ; dans la mesure où elles risquaient de nuire à la réputation de l’établissement, la commission de discipline préférait régler le problème en coulisses et l’enterrer dans sa crypte secrète.

 

Le mythe de ces illustres expatriés parisiens, tels que Fitzgerald, Hemingway, Dos Passos, Hughes et tant d’autres, était encore très présent à l’esprit des jeunes de ma génération. Paris apparaissait comme une Babel brillante, à la fois inspirante et pleine de mystère, alors que New York semblait en pleine déroute au milieu des années 1970. Je m’imaginais que tous les Parisiens portaient des bérets, mangeaient des pains d’un mètre de long, buvaient de l’absinthe en compagnie de jolies femmes. Là-bas, les idées de génies tombaient du ciel telles des gouttes de pluie, si bien qu’il suffisait d’ôter le béret en question quelques secondes et de s’en servir pour les récupérer.

 

L’oubli est une part importante de notre système immunitaire mental, répliquai-je. Notre cerveau efface les fichiers qu’il juge inutiles ou dommageables, tout comme un ordinateur élimine les virus, les vieux documents ou les icônes superflues. Il arrive souvent que nos souvenirs perturbants soient maquillés, retouchés ou rafraîchis afin de n’en préserver que certaines parties pour une raison ou un autre.

 

Freud était persuadé qu’il existait une sorte de poubelle de recyclage, le subconscient – à savoir un endroit où finissent tous les souvenirs effacés, ceux dont le patient n’est même pas conscient – à laquelle le psychanalyste pouvait avoir accès…

 

… Jung, son brillant apprenti est même allé plus loin, en affirmant que toutes les poubelles de recyclage individuelles étaient reliées entre elles, formant un réseau invisible baptisé « l’inconscient collectif »

 

J’ai passé ma vie à éviter la vérité et les réponses directes, depuis ce jour où, quand j’avais cinq ans, quelqu’un a voulu m’expliquer que le père Noël n’existait pas. J’ai alors compris que la vérité n’avait aucune valeur et que seule comptait l’imagination. Cette prétendue « vérité » n’est qu’un cimetière où on enterre toutes les choses auxquelles les gens ont cessé de rêver.

 

Ah ! Si les désirs étaient des bagnoles, tous les clochards rouleraient en jaguar !

 

On dit que le temps guérit tout. Ce n’est pas vrai. Quand le malheur frappe, le temps divise son cours en deux dimensions. Dans l’une d’elles, vous continuez à vivre, du moins en apparence. Mais, dans l’autre, seul existe ce moment qui vous accable encore et encore.

 

Lu en septembre 2019

Publié dans Littérature américaine, Rentrée littéraire

« Sous un ciel écarlate » de Mark Sullivan

Petit détour, aujourd’hui, par la deuxième guerre mondiale, en Italie avec ce livre :

 

 

Résumé de l’éditeur :

 

En 1943, Pino Lella est un jeune Italien comme les autres : il aime la musique, les filles, et ne veut pas entendre parler de la guerre ni des nazis. Mais le temps de l’innocence prend fin lorsque l’appartement familial est détruit par un raid des Alliés sur Milan. Pino entre alors dans la clandestinité en rejoignant un réseau qui aide les Juifs à passer en Suisse. Il y rencontre Anna, jolie veuve de six ans son aînée, dont il tombe follement amoureux.

Mais les parents de Pino l’obligent bientôt à s’enrôler dans l’armée allemande, pensant le mettre ainsi à l’abri. Blessé, il devient à dix-huit ans le chauffeur du bras droit d’Hitler en Italie puis, rapidement, espion pour les Alliés. Dès lors, Pino ne cesse de se révolter face aux horreurs de la guerre et de courir tous les dangers pour l’amour d’Anna.

Basé sur l’histoire véridique d’un héros oublié, ce roman est une ode au courage et à la résilience.

 

Ce que j’en pense

 

Pino (pour Giuseppino) Lella a dix-sept ans, se passionne pour la musique et les intérêts de son âge tout simplement, lorsqu’il est confronté à la guerre : lors d’une sortie au cinéma avec son petit frère, survient un bombardement par les Alliés. Il avait invité à cette sortie une jeune femme rencontrée dans la rue, et qui lui avait tapé dans l’œil (et qui n’est jamais venue).

Les bombardements continuent et un jour, l’appartement de ses parents est détruit. Ces derniers décident de l’envoyer dans un camp de vacances où il est allé tous les étés, plus jeune, ce qui ne lui plaît pas du tout (il se trouve trop vieux pour y aller !). Le prêtre lui impose des promenades, escalades même à un rythme soutenu et finalement il le forme dans le plus grand secret à faire passer la frontière à des Juifs. Situation souvent périlleuse car les brigands considèrent que la montagne leur appartient pour leurs trafics.

Ses parents le font revenir à Milan (il a l’âge de la circonscription, pour être enrôler chez les Allemands) et à son grand dam, le pousse à « collaborer »…  Son oncle et sa tante (Allemande) l’encourage lorsqu’un général allemand, bras droit d’Hitler himself, impressionné par la manière dont il a dépanné sa voiture, l’embauche comme chauffeur. Il va ainsi espionner pour le compte des Alliés les faits et gestes de Leyers, la manière dont il construit la défense pour arrêter la progression des Alliés, utilisant des esclaves qu’il tue à la tâche.

Travail compliqué car il doit se faire passer pour un adepte de la cause hitlerienne, et donc se fait traiter de collabo, car personne ne doit être au courant même ses parents pour ne pas le mettre en danger. Son frère s’engage dans la résistance et le méprise, le traitant de lâche.

J’ai adoré suivre les traces de ce héros « ordinaire », ses hauts le cœur devant les exactions de Leyers, grâce auquel il rencontre le Duce qui est pitoyable, prêt à n’importe quoi pour sauver sa peau et celle de sa Clara.

J’ai lu beaucoup de livres, romans, témoignages, et autres sur la deuxième guerre mondiale, mais je connaissais très peu l’histoire de la résistance italienne. Cela se limitait à la fameuse rencontre Mussolini Hitler où sciemment tout est organisé pour que le train s’arrête toujours à côté du tapis rouge, Hitler trônant sur le marchepied pour mieux asseoir sa domination, ou encore la mort du Duce pendu la tête en bas avec Clara…

Le propos n’est jamais triste, car une histoire d’amour se tisse entre Anna, (la jeune fille qu’il avait invitée au début) qui s’avère être la femme de chambre de la maîtresse de Leyers.

Mark Sullivan nous livre aussi des pages superbes consacrées à Puccini, « Nessun dorma » extrait du 3e acte de Turandot, et notamment le concert improvisé sur la colline avec le père de Pino au violon et Beltramini, le père de Carletto, son ami d’enfance, en ténor.

Mark Sullivan s’est livré à un travail de fourmi pour reconstituer la vie de ce jeune Italien, véritable héros de la deuxième guerre mondiale, engagé dans la lutte contre les nazis et le fascisme à l’âge de dix-sept ans et qui serait resté un héros très discret voire totalement inconnu, s’il n’était pas tombé sur cette histoire par hasard alors que son roman avait fait un flop…

Il a partagé la vie de cet homme qui ne s’est jamais considéré comme un héros et se prétend lâche ! son enquête a été difficile car dit-il : « je me suis heurté à une sorte d’amnésie collective concernant l’Italie et les Italiens d’après-guerre »

J’ai beaucoup aimé ce livre qui m’a donné l’immense envie de  Pino.. comme toujours, quand j’ai un coup de cœur pour un roman, j’ai du mal à rédiger ma chronique…

Un grand merci à NetGalley et à Amazon Publishing France qui m’ont permis de découvrir cette pépite.

#SousUnCielécarlate #NetGalleyFrance

coeur-rouge-

 

L’auteur

 

Mark Sullivan a publié dix-huit romans, dont le best-seller « Private series », co-écrit avec James Patterson. Il a obtenu de nombreux prix, notamment le Fresh Talent Award de WHSmith, et son œuvre a été couronnée par le New York Times et le Los Angeles Times.

Il a grandi dans le Massachusetts et est titulaire d’une licence d’anglais. D’abord engagé en tant que bénévole dans le Peace Corps au Niger, il a ensuite repris des études pour devenir journaliste d’investigation. Skieur émérite et aventurier impénitent, il vit avec son épouse à Bozeman, dans le Montana, où il considère chaque instant de la vie comme un miracle.

 

Extraits

 

Le cardinal Schuster était une personnalité influente à Milan. En sa qualité de chef catholique de l’Italie du Nord, et parce qu’il avait l’oreille du pape Pie XII, il faisait souvent la une des journaux. Pino fut frappé par l’expression de son visage : ses traits souriants respiraient la bonté, mais ses yeux exprimaient la menace de la damnation.

 

Milan fut la cible de l’aviation alliée pratiquement chaque nuit durant les mois de juin et juillet 1943. Les immeubles s’écroulaient les uns après les autres dans un tourbillon de poussière. Elle stagnait dans les rues longtemps après le lever du soleil incandescent, qui répandait une chaleur impitoyable, comme pour ajouter à la détresse de ces premières semaines de désolation.

 

Il avait de la chance. Pour la première fois de sa vie, il prit conscience que tout pouvait basculer en un clin d’œil. Et il ne cessait de se demander si Anna était sauve.

 

Ces paroles que Pino avait entendues des centaines de fois, l’émouvaient toujours autant. Il se sentait tout petit et insignifiant en remerciant Dieu d’avoir survécu aux bombardements, sans oublier sa rencontre avec Alberto Ascari et son retour à la Casa Alpina…

 

Le cardinal l’avait informé que, suite au massacre de Meina,les nazis avaient rançonné les Juifs parqués dans le ghetto de Rome et leur avaient promis la sécurité en échange de cinquante kilos d’or à fournir dans les trente-six heures. Les Juifs s’étaient procuré le précieux métal dans leurs propres réserves et auprès d’un certain nombre de catholiques. Mais, une fois ce trésor livré, les Allemands avaient mis à sac plusieurs locaux de la communauté juive, puis trouvé la liste des noms et adresses des Juifs romains…

 

Le Saint-Père et le Vatican sont cernés par les tanks et les SS, Pino. Ce serait un suicide sut le pape faisait une pareille déclaration maintenant    et cela entraînerait l’invasion, voire la destruction de la cité du Vatican. Il a mis ses cardinaux dans le secret. Par ce biais, il a donné aux catholiques d’Italie l’ordre implicite d’ouvrir leur porte à quiconque aurait besoin d’un refuge pour échapper aux nazis. Nous devons cacher les Juifs et le sauver dans la mesure de nos moyens.   

 

Même si sa mission avait été insignifiante, il savait qu’il avait fait son devoir, qu’il s’était défendu, il avait couru un risque et cela lui procurait une sorte d’euphorie. Il n’allait pas rejoindre les Allemands, mais la Résistance. Il n’y avait rien à rajouter…

 

Tu ne comprends pas, Pino ? Tu es maintenant le chauffeur du général (Leyers). Tu iras partout où il ira. Tu verras tout ce qu’il verra tout ce qu’il verra. Tu entendras tout ce qu’il entendra. Tu seras notre espion à l’intérieur du haut commandement allemand !

 

Leyers paraissait toutefois indifférent à la misère des Italiens. Il cessa même de la rémunérer pour leur contribution à l’effort de guerre allemand. En cas de besoin, il procédait aux réquisitions nécessaires. Aux yeux de Pino, il était retourné à l’état reptilien où il l’avait connu, les premiers temps. Froid, impitoyable, efficace : l’archétype de l’ingénieur déterminé à accomplir la mission dont il était chargé.

 

Lu en septembre 2019

 

CHALLENGE 1% 2019

Publié dans Littérature française

« A la demande d’un tiers » de Mathilde Forget

Je vous parle aujourd’hui d’un livre surprenant:

 

 

Résumé de l’éditeur :

 

« La folie n’est pas donnée à tout le monde. Pourtant j’avais essayé de toutes mes forces.  »

C’est le genre de fille qui ne réussit jamais à pleurer quand on l’attend. Elle est obsédée par Bambi, ce personnage larmoyant qu’elle voudrait tant détester. Et elle éprouve une fascination immodérée pour les requins qu’elle va régulièrement observer à l’aquarium.
Mais la narratrice et la fille avec qui elle veut vieillir ont rompu. Elle a aussi dû faire interner sa sœur Suzanne en hôpital psychiatrique. Définitivement atteinte du syndrome du cœur brisé, elle se décide à en savoir plus sur sa mère, qui s’est suicidée lorsqu’elle et Suzanne étaient encore enfants.

Elle retourne sur les lieux, la plus haute tour du château touristique d’où sa mère s’est jetée. Elle interroge la famille, les psychiatres. Aucun d’eux ne porte le même diagnostic. Quant aux causes : « Ce n’est pas important de les savoir ces choses-là, vous ne pensez pas ? » Déçue, méfiante, elle finit par voler des pages du dossier médical qu’on a refusé de lui délivrer.

Peu à peu, en convoquant tour à tour Blade Runner, la Bible ou l’enfance des tueurs en série, en rassemblant des lettres écrites par sa mère et en prenant le thé avec sa grand-mère, elle réussit à reconquérir quelques souvenirs oubliés.

Mais ce ne sont que des bribes. Les traces d’une enquête où il n’y a que des indices, jamais de preuves.

La voix singulière de Mathilde Forget réussit à faire surgir le rire d’un contexte sinistre et émeut par le moyen détourné de situations cocasses. Sur un ton à la fois acide et décalé, elle déboussole, amuse et ébranle le lecteur dans un même élan.

 

Ce que j’en pense

 

Curieux roman !

La narratrice est obligée de faire interner sa sœur aînée Suzanne, toutes les deux s’affrontent dans un corps à corps violent, avec des couteaux à proximité et ce sont les pompiers qui vont devoir les séparer et emmener Suzanne. Comment ont-ils fait pour savoir, devant ces deux corps intriqués, emmêlés que c’était Suzanne qu’il fallait emmener ?

Notre héroïne se pose alors des questions sur la maladie mentale, sur le rôle des mères dont le déclenchement éventuel d’une pathologie, ce qui l’entraîne à se demander pourquoi leur mère s’est suicidée quand elles étaient enfants. Sous-entendu, qui est responsable quand une personne au suicide et à qui doit-on en vouloir ? Elle va donc partir à la recherche du dossier médical de sa mère, ce qui n’est pas une mince affaire, secret médical ou pas, pour savoir ce qui s’est réellement passé, s’il y a un secret de famille sous-jacent.

Mathilde Forget nous livre tout un florilège de réflexion, sur les relations entre sœurs, l’aînée a-t-elle forcément un ascendant sur la cadette, sur les relations avec le père, les grands-parents. Cette quête est loin d’être sinistre à la lecture, car elle est émaillée de détails ou d’évènements drôles : les réflexions sur les requins (est-ce qu’ils s’éloignent vraiment si on les regarde dans les yeux ?)

Ou encore les références à Bambi qu’elle déteste car chaque fois qu’on en parle à l’école, les autres élèves se retournent vers elle et compare les deux situations… Sans oublier les allusions à Hannibal Lecter, (derrière le tueur en série, il faut chercher la mère…) ou au syndrome de cœur brisé, ce qui permet à l’auteur de se livrer à une étude détaillée dudit syndrome, à la signification du mot japonais pour le désigner…

Ce roman court mais intense, qui au passage est le premier de l’auteure,  m’a déroutée car je m’attendais à une réflexion sur l’hospitalisation à la demande d’un tiers et tout ce qui s’y rapporte : la difficulté de faire interner quelqu’un contre son gré, la procédure, la culpabilité de la personne qui doit signer…

Mathilde Forget a une écriture incisive, avec des phrases courtes, qui peuvent être percutantes parfois.

Cette lecture, peu poussive, me laisse un sentiment mitigé : je ne suis pas certaine d’avoir aimé ce livre, mais il m’a fait réfléchir donc pas une mauvaise pioche finalement.

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Grasset qui m’ont permis de découvrir ce livre et son auteure.

#ÀLaDemandeDunTiers #NetGalleyFrance

CHALLENGE 1% 2019

 

L’auteure

 

Mathilde Forget est une auteure, compositrice et interprète française.

Elle a reçu le Prix Paris jeunes talents en 2014 pour son EP (extended play) de chanson « Le sentiment et les forêts ».

Elle a suivi un master de création littéraire et publié des nouvelles dans les revues « Jef Klak » et « Terrain vague ».

 « À la demande d’un tiers » (2019), son premier roman, a été sélectionné pour le Prix du roman Fnac 2019.

 

Extraits

 

Trois pompiers sont là. Ils foncent sur Suzanne et l’immobilisent sur le lit. Ces danseurs-là n’ont pas le temps de laisser craquer leurs articulations. Je me demande comment ils ont su lequel de nos deux corps entremêlés ils devaient maîtriser…

 

De manière générale, j’ai peur de déranger, certainement à cause de mon éducation protestante. Je me demande quelle éducation religieuse a eue Hannibal. (Lecter)

 

Un jour une amie m’a dit : « c’est tellement propre chez toi, on dirait l’appartement d’un psychopathe ». C’est vrai, je pourrais être une psychopathe mais je crois que mon goût pour les intérieurs austères me vient surtout de mon éducation protestante. Les protestants appellent cette particularité, qu’ils considèrent comme une qualité, la tempérance.

 

Quand on a une sœur, le jour de notre naissance est déjà une question de partage.

 

Dans le jardin où j’attends Suzanne, les autres patients se rapprochent de moi. Certains ont l’esprit fendu paraît-il. Ils se déplacent lentement et beaucoup sont en robe de chambre. Ici, la mode n’a qu’une saison, celle de la nuit. Si la lumière est bonne, ils ressemblent à des silhouettes de Hopper, si elle est mauvaise, à des morts-vivants. Ils rodent…

 

Les corps et les esprits semblent étrangers à toute forme de contestation. Les angles sont arrondis par les pilules. Les visages et les mains sont gonflés. Les médicaments transforment les corps en balles errantes se déplaçant au gré du vent.

 

A ne pas prendre le temps d’enterrer ses parents, on peut finir par enterrer tous les animaux du coin.

 

Je déteste Bambi car à chaque fois qu’il était évoqué à l’école, quelqu’un me regardait, embarrassé, avec l’air de dire : « bon, on parle d’autre chose, elle aussi elle a perdu sa mère ». Mais, ma mère n’a pas été assassinée par un chasseur. Je n’ai rien à voir avec Bambi, j’avais envie de leur dire.

 

Parfois, on tombe amoureux d’une personne en écoutant quelqu’un d’autre en parler, comme on tombe amoureux de Lou en lisant Apollinaire.

 

Cette austérité jusque dans mon souvenir ne m’étonne pas, ma mémoire ne s’encombre pas de fioritures, ma mémoire aussi est protestante.

 

Dans toutes les fiches des tueurs en série, il y a une rubrique enfance et elle commence par l’histoire de la mère. La mère du tueur, c’est important quand on cherche à comprendre le crime. J’ai déjà essayé de rédiger ma rubrique enfance.

 

Ça rassure d’avoir un coupable quand on perd quelqu’un, c’est important d’avoir un visage à détester. Quand une personne se donne la mort, le visage que l’on déteste est aussi celui qui nous manque.

 

L’autre problème avec l’absence de coupable, c’est que tout le monde se sent accusé. Les gens qui se suicident sont un sujet désagréable pour les gens qui ne se suicident pas. Les conversations deviennent des interrogatoires, les souvenirs de potentielles preuves…

 

Comment l’inceste fait-il pour être généralement connu de tout le monde mais de personne en particulier.

 

Lu en septembre 2019

Publié dans Polars

« Le bûcher de Moorea » de Patrice Guirao

Je vous parle aujourd’hui d’un  polar noir azur avec :

 

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Résumé de l’éditeur :

 

Dans le lagon de Moorea, les eaux calmes et bleues bercent quelques voiliers tranquilles. Les cocotiers dansent au vent. Les tiarés exhalent leur parfum. Pourtant, à l’abri de la forêt, des flammes se fraient un chemin vers le ciel. Lilith Tereia, jeune photographe, tourne son appareil vers le bûcher. Devant son objectif, des bras, des jambes, des troncs se consument. Et quatre têtes. Pour quels dieux peut-on faire aujourd’hui de tels sacrifices ? Avec Maema, journaliste au quotidien de Tahiti, Lilith est happée dans le tourbillon de l’enquête. Les deux vahinés croiseront le chemin d’un homme venu de France chercher une autre vie. Un homme qui tutoie la mort.

 

Ce que j’en pense

 

J’ai choisi ce polar car j’avais flashé sur la couverture que je trouvais superbe. C’était à elle seule une promesse de dépaysement garanti. Bine m’en a pris.

D’un côté (côté tahitien biens-sûr) nous avons Lilith photographe qui s’est faire un étrange tatouage sur le visage et son amie Maema journaliste. Toutes les deux enquêtent sur un meurtre atroce et ô combien étrange : on a retrouvé quatre corps mutilés, et mis à mort sur un bûcher, évoquant d’étranges rituels. C’étaient des touristes, deux hommes d’âge mur qui passaient leurs vacances avec deux femmes beaucoup plus jeunes. L’enquête a été confiée à un jeune flic au corps de rêve…

Au même moment débarque Nael, un tueur en série, amoureux de la mort (c’est pour cela qu’il la donne !) dont le dernier carnage s’est déroulé moins bien que prévu, l’envoyant sur les traces de son ex-femme retrouvée égorgée sur les lieux de son dernier  crime… évidemment deux histoires qui n’ont rien à voir au départ et vont se retrouver intriquées, imbriquées…

On ne sait pas très bien où on va au départ, mais toujours est-il qu’on a envie d’y aller ! avec un beau voyage en Polynésie, les odeurs, les parfums plutôt, les paysages, on en prend plein les yeux, d’autant plus que Patrice Guirao pimente le récit en nous multipliant les noms, les mots tahitiens.

Voyage aussi dans les coutumes du pays, l’empreinte des Blancs, sur fond de colonisation, des vieux fantasmes de cannibalisme, avec un tueur en série complètement barge, qui parle avec un rat (qui dévore tous les livres qui lui à portée de museau, de Deleuze à l’annuaire téléphonique, en passant par Proust).

Parfois, on a l’impression d’être dans un rêve, tellement certains comportements ont une composante abracadabrantesque (et bien oui, je n’ai pas pu résister !)…

L’écriture est toute en couleurs, comme le récit, et l’auteur a donné des titres à tous ses chapitres et certains sont magnifiques comme par exemple :

Le silence est le meilleur écho de ce qu’on ne veut pas comprendre.

Ou

Les mots sont des bruits civilisés.

Ou encore

Les enfants ne peuvent bâtir leurs royaumes qu’avec la terre des hommes

Dépaysement garanti, une belle plume et une référence au passage, dans la postface au roman « Noir azur » qui désigne les polars ultramarins…

En faisant des recherches, j’ai appris que Patrice Guirao surnommé la perle noire de Polynésie » avait composé pour  Johnny Halliday, Pascal Obispo, Jane Birkin et participé aux « Dix commandements »  ou « Mozart, l’opéra rock » entre autres… Beaucoup de talents donc.

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Robert Laffont collection « La bête noire » qui m’ont permis de découvrir ce polar et son auteur.

#LeBûcherDeMoorea #NetGalleyFrance

 

L’auteur

 

Patrice Guirao arrive à Tahiti en 1968. Il a quatorze ans. Depuis, il n’a plus quitté cette île qu’il aime tant. Aiguilleur du ciel, puis parolier, il collabore avec les plus grands et enchaîne en toute discrétion les tubes, avant de s’adonner à l’écriture de comédies musicales à succès et de romans policiers.

Il est l’auteur d’un manifeste dans lequel il définit un genre nouveau, le polar « noir azur ».

 

Extraits

 

Les îles sont les tambours de la mer et les hommes son tombeau.

 

Elle ne savait pas ce qu’il avait trouvé de si inspirant, Gauguin. Matisse, elle comprenait. Il était passé en coup de vent et leur avait piqué le bleu. Mais l’autre avait usé son temps à triturer les verts, les rouges et l’innocence des filles. Il était juste venu donner libre cours à ses névroses. Il avait bouffé l’oreille de son pote et ça lui avait refilé le goût de la chair humaine…

 

Son roman continuait à se construire avec la chair de ses victimes. A l’encre de leurs râles. Il sourit. Il savait qu’il ne l’écrirait jamais. Il n’en ressentait plus ni le besoin, ni l’envie. Il avait compris depuis longtemps que l’écriture n’avait été qu’un alibi. Le seul qu’il ait trouvé pour policer sa nature profonde.

 

Seules les vies sont des romans. Ce sont d’ailleurs les seules qui ont une fin. Les autres, celle d’encre et de papier, ne sont que des vies avortées. Non, tuer n’est pas un crime. C’est mettre le point final à un roman.

 

L’existence est faite de départs. Du crépuscule à l’aurore et des aurores aux crépuscules. Le jour devient cette mélancolie qu’on se traîne la nuit….

 

Le destin est un drôle de grimoire qui ne se laisse pas lire facilement.

 

On ne désaime pas sur commande. Il faut des raisons au désamour. Il a ses saisons. Et ce temps-là ne venait pas. Lilith l’aimait toujours…

 

Peut-on avancer en posant le fardeau du passé sur le bord du chemin sans que quelqu’un nous le rapporte un jour ? Avancer ? Peut-être pas. Mais fuir ? Cela devrait être possible…

 

Il constata une fois de plus que personne ne vient à Tahiti par hasard. Il y a toujours une histoire qui conduit ici et pas ailleurs. Un cheminement de vie. Nael, comme les autres, était en quête d’une vérité. C’est toute la différence entre les hommes qui arrivent quelque part et les hommes qui y grandissent.

 

C’est ce qui la sauvait. Elle avait fait de l’abandon la source. Pas le manque, pas le désamour : la source. Elle s’y désaltérait et y trouvait la délicieuse amertume des oranges et la douceur des pamplemousses.

 

Tous les hommes se battent pour leurs libertés. Mais, rappelle-toi bien une chose ma petite Lilith, il n’y a pas de liberté sans oppresseurs, sinon cela s’appelle la vie.

 

 

Lu en août 2019