Publié dans Littérature française, Témoignage

« Trois petits tours » : Hélène Machelon

Je vous parle aujourd’hui d’un livre bouleversant :

 

 

 

Quatrième de couverture

 

« Saviez-vous que les petites filles naissent pour faire tourner leur jupon de princesse jusqu’à s’étourdir, pour massacrer les bâtons de rouge à lèvres en se tordant les chevilles sur les escarpins de leur mère, pour sauter sur les lits et s’admirer dans le grand miroir de l’entrée en récitant des poèmes ?

La mienne aussi. Enfin, c’est ce que je croyais ».

Au cours des heures suivant l’arrêt des soins qui maintiennent Rose en vie, ses parents croisent les héros de l’ombre qui les entourent. Leurs vies se racontent dans des portraits (la mère, la pédiatre ou le clown) qui embarquent le lecteur dans un monde d’émotions que généralement on tait. Il se glisse dans les conversations et partage les pensées de chacun pour mieux comprendre l’intensité inouïe du moment.

Une histoire d’amour avec un regard original sur l’inacceptable : la perte d’un enfant.

Un livre percutant et juste au style délicat, porteur d’espoir et de lumière.

 

 

Ce que j’en pense

 

Rose est atteinte d’une leucémie, sa mère lui a fait un don de moelle osseuse et la greffe a pris. La petite fille qui a tout subi, chimiothérapie, chambre stérile, pour éviter toute contamination et tant d’autre, s’accroche tellement qu’on y croit et puis tout s’écroule : problèmes respiratoires qui l’emmènent en réanimation et… c’est la fin au grand désarroi de la pédiatre, qui se retrouve en échec, de la mère qui se demande pourquoi cela lui arrive, et comment continuer à vivre.

Hélène Machelon nous raconte, outre la réflexion sur la mort, sur le sentiment d’impuissance des membres de l’équipe médicale, tous les évènements qui vont suivre : il faut débarrasser la chambre, pour pouvoir faire le ménage, alors que plein de souvenirs s’y sont accumulés, durant le séjour de Rose. Sa mère a du mal à enlever les posters, ou autres objets personnels car cela veut dire accepter que tout est fini. « Trois petits tours et puis s’en vont » comme on dit et Rose s’en est allée.

On découvre aussi l’infirmière, touchée-coulée, qui s’en veut de ne pas avoir été là… « C’est de cette vie ordinaire dont rêvent mes petits malades. On la croit normale et acquise alors qu’elle est extraordinaire et fragile. Je suis du bon côté, celui des vernis à la vie douce et préservée. »

Le pire, c’est la froideur de l’administration, lorsqu’il s’agit de faire la déclaration de décès (la femme drapée dans son armure pour se protéger, et qui entraine les parents au pas de course dans les couloirs, sans leur laisser le temps de reprendre leur souffle.  Bien-sûr, elle a des problèmes personnels, mais quand même, comment faire ce métier si l’on ne peut plus éprouver la moindre once d’empathie.

On découvre aussi, la douceur du thanatopracteur, qui ne pense qu’à rendre Rose plus jolie, effaçant tout signe évoquant la maladie. Il la traite avec un immense respect, tout en lui passant sa jolie robe blanche et cachant les cheveux perdus sous un bonnet.

Hélène Machelon nous livre un récit très émouvant, sans jamais tomber dans le pathos : cette mère est digne, magnifique dans sa dignité même, elle se souvient du moment magique de la greffe, et de tout l’espoir qui l’a entourée ; sa souffrance est là, mais elle ne l’exhibe jamais, elle décrit ce qu’elle ressent et cela va droit au cœur et aux tripes…

Elle pourrait sombrer dans la victimisation, on le comprendrait d’ailleurs, mais non, elle continue d’avancer malgré les doutes sur ce que la foi peut apporter devant l’innommable, ou sur l’existence d’un au-delà.

L’auteure rend hommage au passage aux personnes qui officient à Necker : les clowns qui tentent d’apporter un peu de joie aux enfants et n’hésite pas à entre dans leur vie afin de mieux cerner leur ressenti.

J’ai vraiment beaucoup aimé ce livre et la manière dont l’auteure évoque tout ce qui entoure la maladie et la mort d’un enfant. Il va marquer ma mémoire pour longtemps. Inutile de préciser que ce fut dur de rédiger ma critique…

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Librinova qui m’ont permis de découvrir ce livre et son auteure.

#TroisPetitsTours #NetGalleyFrance

 

 

L’auteure:

 

Hélène Machelon est décoratrice dans l’événementiel et artiste peintre.

Mère de trois enfants, elle vit autour du monde : Alger, Mexico et aujourd’hui à Hanoï.

« Trois petits tours » (2019) est son premier roman.

 

Extraits

 

Détachés d’eux-mêmes, ce couple présentait déjà la capacité surhumaine de s’oublier totalement. Pareils aux autres parents de cet étage, dépourvus de la moindre particule d’égoïsme ou d’amour propre. Envolés tous deux vers leur seule raison de vivre, leur fille.

 

Je ressentais, mêlée d’impatience et d’appréhension, l’envie frénétique de me mettre au travail sur le champ, pour tout comprendre. Chercher et trouver des solutions au nom de la vie, noircir au plus vite la page blanche face à l’immensité du problème. C’est mon boulot : réparer des gènes défectueux, emmêlés ou endormis.

J’avais pour défi de faire vivre et grandir cette enfant. Puis une fois sauvée, la remettre entière à ses parents pour qu’elle devienne comme les autres.

 

Je n’avais jamais croisé la mort, même de loin, brièvement. Aujourd’hui, je l’embrasse ou plutôt, c’est elle qui m’embrasse dans un long baiser subi. Elle me force, elle me viole, elle fait de moi ce qu’elle veut…

… Qu’allons-nous devenir ? Qu’avons-nous fait de mal ? Je n’ai ni faim, ni soif, ni sommeil. Je n’ai plus peur, le pire est arrivé. Le vide que Rose nous laisse est abyssal, je ne sais pas quoi faire de mes mains, de mes bras, de ma tête. Je me sens tellement inutile.

 

Pourquoi ai-je fui ? Ai-je eu peur un instant pour mon propre bonheur ? Que la souffrance de cette mère soit contagieuse, qu’elle m’atteigne, moi qui ai tout ? Que ses tentacules de douleur m’engloutissent et m’entraînent tout au fond d’elle… (Margaux, clown dans le service)

 

Mon Dieu, je viens d’utiliser l’imparfait. Et si dès demain et pour toujours, je ne parlais de toi qu’à l’imparfait. Nos mémoires s’érodent avec le temps, comment te garder intacte ? Il aurait fallu tout écrire, tout photographier, tout consigner. C’est trop tard et je regrette de ne pas avoir tout gravé dans la pierre.

 

Jamais nous n’évoquions l’épée de Damoclès que nous avions au-dessus de nos têtes puisque nous pensions secrètement que nos enfants étaient immortels. Des enfants meurent, oui, mais ce fait ne nous concernait pas, ça n’arrivait qu’aux autres ou dans les films…

 

J’ai cru en notre bonne étoile et à la prophétie de ma mère qui disait qu’un jour mon prince viendrait et m’emmènerait loin…

 

Je suis une mère virtuelle, fictive et parfaitement inutile. Je ne comprends pas ce qui nous arrive, ni pourquoi.

 

Je me sens flouée par ce Dieu en qui j’ai mis ma confiance et qui n’écoute pas. Je ne sais plus, je me perds. Envisager le néant, le rien après la vie m’est insupportable…

 

Lu en août 2019

Auteur :

Psychiatre à la retraite, je peux enfin m'adonner à ma passion. Lectrice assidue depuis le CP, je profite de ma retraite pour parler de mes livres, de mes coups de cœur, de mes déceptions aussi... ma PAL est gigantesque, il me faudra trois vies encore pour en venir à bout.

16 commentaires sur « « Trois petits tours » : Hélène Machelon »

  1. Dans ma vie professionnelle, j’ai connu des enfants frappés trop tôt par une maladie incurable. La lecture de ce livre me rappellerait trop leurs visages. On parle de premier roman …est-ce une autobiographie ? Car, tout semble si vrai! Necker, les clowns, etc… Bravo pour cette femme d’avoir écrit un tel livre! Merci beaucoup à toi de nous le faire partager !

    Aimé par 1 personne

    1. je me suis posé la question car ça sonne tellement juste…
      j’ai connu la détresse du médecin qui n’arrive pas à sauver son patient et cela ne s’atténue jamais, même en avançant en âge…
      Très beau texte en tout cas et encore je n’évoque pas l’évolution de la mère, pour ne pas spolier 🙂

      Aimé par 1 personne

    1. c’est un livre magnifique, j’admire cette femme, sa capacité de résilience et la manière dont elle réagit, et donne vie à d’autres corps de métier, elle crée une histoire pour les personnes qu’elle rencontre, leur donne vie…
      C’est un livre qui va rester longtemps dans ma tête…

      J'aime

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