Publié dans Littérature française, Polars

« Rêver » de Franck Thilliez

Petit détour par le polar, et pas n’importe lequel, aujourd’hui avec :

 

Rêver de Franck Thilliez

 

Quatrième de couverture

 

Psychologue réputée pour son expertise dans les affaires criminelles, Abigaël souffre d’une narcolepsie sévère qui lui fait confondre le rêve avec la réalité. De nombreux mystères planent autour de la jeune femme, notamment concernant l’accident qui a coûté la vie à son père et à sa fille, et dont elle est miraculeusement sortie indemne.

L’affaire de disparition d’enfants sur laquelle elle travaille brouille ses derniers repères et fait bientôt basculer sa vie dans un cauchemar éveillé…

Dans cette enquête, il y a une proie et un prédateur : elle-même.

 

Ce que j’en pense

 

Abigaël n’a décidément pas de chance : elle sort miraculeusement indemne d’un accident de la circulation où son père et sa fille ont perdu la vie, alors qu’ils partaient tous les trois pour un week-end de détente…

Sur le plan professionnel, elle est psychologue, spécialisée dans la criminologie, et planche sur une affaire de disparition pour le moins inquiétante : quatre enfants disparaissent mystérieusement, selon un certain rythme, le tueur que l’équipe surnomme Freddy, s’amusant à multiplier les pistes…

Elle doit surmonter le choc, gérer les affaires courantes : vente de la maison familiale avec les souvenirs, alors que des clients potentiels très bizarres viennent visiter la maison. En, plus elle est atteinte de narcolepsie ce qui est un lourd handicap dans la vie de tous les jours : comment faire quand on s’endort brutalement au beau milieu d’une conversation ou d’une enquête ?

Franck Thilliez nous entraîne dans une de ces enquêtes dont il a le secret, mêlant l’enquête sur la disparition des enfants et les investigations d’Abigaël sur cet accident pour le moins bizarre, le tout sur parfum de narcolepsie, rêve éveillé ou pas, prémonitoire ou non, narcoplexie, mais aussi les effets secondaires du médicament prescrit pour améliorer le sommeil, mais qui détruit méthodiquement la mémoire…

J’ai beaucoup aimé la manière de raconter le récit avec des allers et retours dans le temps, le récit n’est jamais chronologique, ce qui rappelle l’alternance veille sommeil, on se laisse porter et égarer par l’auteur qui distille des éléments qu’on a parfois tendance à oublier en cours de route. Ce roman a eu bien-sûr des effets secondaires : il a encore majoré mon insomnie chronique, car je n’arrivais plus à le poser ! et, comme souvent avec Franck Thilliez, je l’ai lu en apnée, il faut juste s’accrocher pendant les cinquante premières pages (au pif) car il faut bien entrer dans le récit.

J’ai adoré ce polar, aussi bien les thèmes abordés que les protagonistes, ou les histoires personnelles qui sont intriquées et comme l’auteur distille les indices au compte-gouttes préférant nous submerger d’informations, on en vient à suspecter tout le monde.

J’ai découvert l’auteur avec « Puzzle » que j’ai adoré, et ensuite, après avoir enchaîné plusieurs de ses romans, j’ai été déçue par « Angor » et abandonné. Je suis retombée dans la marmite de potion magique pendant ma convalescence, cet hiver, car position allongée oblige, j’ai enchaîné les pavés ( « le syndrome E », « Gatacca », etc.) et l’intérêt (addiction?) est revenu… Je risque donc de reparler de Franck Thilliez dans quelques temps…

 

Extraits

 

Mener une enquête était un éternel recommencement, une plongée sans cesse renouvelée au cœur d’une fractale : plus on descendait dans le détail, plus ce détail s’enrichissait de nouvelles pistes à explorer, jusqu’à tomber sur un autre détail, et ainsi de suite. Et les assassins les plus retors se repliaient au fond de la fractale, attendant qu’on vienne les en déloger.

 

Pour finir, dans un coin, étaient empilés les cadres contenant les étranges photos de ses cauchemars. Frédéric les trouvait « singulières » et avait préféré ne pas les accrocher. Non pas qu’une foule s’empressât ici – il recevait peu – mais cet appartement restait le seul endroit où il pouvait se préserver de la crasse extérieure. Il disait souvent que, si on laissait les affaires en cours rester chez soi, on en venait à dormir avec son flingue.

 

Elle vit son rêve à plein régime. Différentes zones de son cerveau communiquent entre elles, il y a des échanges intenses qui, chez vous comme chez moi, n’existent pas. Tout se passe comme si elle était éveillée. Elle rêve mais, en ce qui la concerne, c’est la réalité, et de façon beaucoup plus forte que n’importe lequel d’entre nous. Dans les rêves, trop instables, on ne peut jamais lire ou écrire, les décors changent sans cesse. Mais, Abigaël, elle, m’a déjà dit qu’elle y parvenait.

 

Abigaël savait qu’un hasard n’était pas « Dieu qui se promenait incognito » comme disait Einstein, mais qu’il était provoqué par des processus souvent indépendants qui, tout à coup, concordaient, et dans le temps et dans l’espace. Cette nuit-là, le hasard résultait en l’occurrence du croisement de deux trajectoires dissociées : leur voyage vers l’Est de la France d’un côté, et la présence de Freddy et de son éventuel complice de l’autre.

Lu en août 2019

Publié dans Littérature italienne

« Borgo Vecchio » de Giosuè Calaciura

Je vous parle aujourd’hui d’un livre que l’ai découvert grâce à une opération Masse critique de Babelio :

 

Borgo Vecchio de Giusuè Galaciura

 

 

Quatrième de couverture :

 

Mimmo et Cristofaro sont amis à la vie à la mort, camarades de classe et complices d’école buissonnière. Cristofaro qui, chaque soir, pleure la bière de son père. Mimmo qui aime Celeste, captive du balcon quand Carmela, sa mère, s’agenouille sur le lit pour prier la Vierge tandis que les hommes du quartier se plient au-dessus d’elle. Tous rêvent d’avoir pour père Totò le pickpocket, coureur insaisissable et héros du Borgo Vecchio, qui, s’il détrousse sans vergogne les dames du centre-ville, garde son pistolet dans sa chaussette pour résister plus aisément à la tentation de s’en servir. Un pistolet que Mimmo voudrait bien utiliser contre le père de Cristofaro, pour sauver son ami d’une mort certaine.

L’intrigue est semblable à celle d’un livret d’opéra : violence et beauté, bien et mal se mêlent pour nous tenir en haleine jusqu’au grand final.

 

 

Ce que j’en pense

 

Ce roman nous raconte l’histoire d’un quartier de Palerme, le Borgo Vecchio, et la vie de ses habitants. On entre ainsi dans la vie de deux garçons, Mimmo et Cristofaro qui vont à l’école ensemble, (et font ensemble l’école buissonnière), de Toto, le voleur insaisissable, à l’agilité exemplaire aussi bien dans la manière dont il accomplit ses larcins que dans la vélocité de sa fuite.

Cristofaro subit un véritable martyr tous les soirs, où il est battu par son père « qui pleure la bière », ses hurlements de bête font frémir les voisins, qui préfèrent monter le son de la télévision, pour ne pas intervenir…

Les deux amis rêvent d’avoir un père comme Toto, et Mimmo décide que la seule manière de faire cesser la maltraitance et de tuer le père de Cristofaro, en subtilisant le pistolet que Toto garde caché dans sa chaussette au cas où il aurait besoin de s’en servir un jour.

On fait aussi la connaissance de Carmela, prostituée notoire, qui reçoit ses clients en « position de prière », juste au-dessous du portrait de la Vierge, tandis que sa fille Céleste apprend ses leçons sur le balcon. Au grand dam des bigots bigotes et autres personnes fréquentant l’Église : une fille qui veut étudier, quelle horreur ! cela revient à insulter Dieu !

Bien-sûr, ces trois-là vont devenir très proche, Mimmo étant tombé amoureux de Céleste, et se confiant à Nana, un cheval dont il s’occupe…

Un jour, Toto décide d’épouser Carmela devenant au passage le père de Céleste et les réactions des gens autour de Toto en dit long… comment rester amis, alors qu’un de ses amis, compagnon des vols depuis le premier jour, que l’auteur appelle « le traître » est aussi amoureux de Carmela. L’amitié peut-elle résister lorsque la jalousie piaffe devant la porte.

Une scène particulièrement riche en couleurs : le baptême en grande pompe de Nana

« Ce fut donc dans l’écurie que Toto retrouva le curé avec l’étole de rigueur pour le baptême, la cuvette pour l’eau bénite et l’aspersoir, il était en train d’oindre le cheval afin qu’il partage le destin des chrétiens et Mimmo le caressait tendrement sur le museau pour le consoler de sa peur. Le parrain était Cristofaro et la marraine Céleste, car il suffit des enfants pour baptiser les animaux… »

Ce roman, très court, est d’une puissance telle que j’ai dû faire un break en route, car les scènes de maltraitance sont on ne peut plus réalistes ainsi que la lâcheté des voisins. Cela remue en profondeur, de même que l’obscurantisme environnant. En reprenant la lecture, la poésie de l’écriture de Giosuè Calaciura a fini par m’envoûter : les phrases sont belles, une invitation au voyage dans les ruelles les odeurs, les couleurs du Quartier.

Bref : un roman très particulier, sur fond de misère sociale, où les gens en sont parfois réduits à vendre le peu qu’ils possèdent (par exemple une seule chaussure, l’autre ayant été volée, dans une scène particulièrement triste) … mais la violence omniprésente est oppressante malgré les envolées lyriques.

Voici d’ailleurs ce qu’écrit Jérôme Ferrari à propos de ce roman : « La langue de Giosuè Calaciura est unique, objectivement unique : c’est une langue très belle, dense, poétique, baroque, traversée de constantes inventions métaphoriques. »

Un grand merci à Babelio et aux éditions Notabilia qui m’ont permis de découvrir cet auteur.

 

 

L’auteur

 

Giosuè Calaciura est né à Palerme et il vit et travaille à Rome. Journaliste, il écrit régulièrement pour de nombreux quotidiens et diverses revues. « Borgo Vecchio » est son cinquième roman traduit en français. Il a remporté, lors de sa sortie en Italie, le prix Paolo Volponi.

 

 

Extraits :

 

Au Borgo Vecchio, tout le monde savait que Cristofaro pleurait chaque soir la bière de son père. Après le dîner, assis devant la télévision, les voisins entendaient les hurlements qui couvraient tous les bruits du Quartier. Ils baissaient le volume et écoutaient. Selon les cris, ils pouvaient deviner où il le frappait, à coups de poing secs, précis. A coup de pied aussi, jamais au visage. Le père de Cristofaro tenait à l’honneur de son fils : personne ne devait voie l’outrage des bleus.

 

Mais Céleste se courba pour offrir le moins de surface possible à la meurtrissure du vent, et elle continua à lire dans son manuel scolaire de fâcheux chapitres concernant les us et coutumes simples des religions païennes qui irritèrent encore plus le Seigneur. Pour la frapper, il fit en sorte que la lumière électrique cesse et il précipita le Quartier tout entier dans l’obscurité des premiers temps.

 

Mimmo et Cristofaro connaissaient l’histoire et le destin de Toto. Et comme tous les autres gamins du Quartier, ils auraient voulu être ses enfants.

 

Vous voyez, disait-il en remettant le pistolet dans la gaine de sa chaussette, vous voyez que le pistolet fait plus peur que le couteau, il ne promet ni corps à corps ni discussion, s’il y a le pistolet, il n’y a rien à ajouter.

 

Les marins qui s’en reviennent de l’amour payant préfèrent la promenade solitaire pour se remettre en mémoire chaque caresse, pour sentir encore le frisson de la peau, et ils réfléchissent silencieusement au mystère de l’excitation, ils répètent chaque geste, ils s’accrochent à l’odeur des draps, avec la salive leur revient à la bouche la douceur des seins, et c’est seulement à la fin qu’ils font le compte, combien de gagné, combien de perdu dans la comptabilité du désir, si le prix était correct, et ils cherchent en eux-mêmes la réponse à leur sensation d’épuisement semblable, par son rythme, à celui de la mer contre les môles du port.

 

La légende de la rapidité de Toto le voleur, ce sont les passants volés qui la racontaient, quand ils s’apercevaient qu’ils s’étaient faits détrousser le long des avenues touchant le Borgo Vecchio alors que Toto n’était désormais qu’un blouson au bout d’une rue et qu’il était impossible d’imaginer la moindre poursuite ou réaction.

 

Lu en août 2019

Publié dans Non classé

« Il suffit d’une balle » de Grégoire Lacroix

Je vous parle aujourd’hui d’un livre qui a failli me tomber des mains :

 

 

 

Résumé de l’éditeur :

 

Ce polar philosophique renferme le troublant témoignage d’un homme qui découvre, par hasard, qu’il est surdoué.

Dopé, voire grisé par son imposant Q.I, il s’autorise alors à donner son avis sur tout. Y compris sur la vie privée de son voisin, Édouard de Padirac (rez-de-chaussée ; porte de gauche.) Gentil voisin, mais un peu inquiétant tout de même… surtout lorsqu’il l’implique dans un meurtre.

En effet, un individu est retrouvé inanimé chez de Padirac, une balle entre les deux yeux. En tant qu’agent du SORG, notre « surdoué » croit pouvoir gérer rapidement la situation, mais il se trompe. Cette fois, il éprouvera beaucoup de difficultés à éclaircir l’affaire.

Mais que s’est-il passé ?!

 

 

Ce que j’en pense

 

Grégoire découvre à la suite d’un test de QI sur Internet qu’il a un score de 170 et le moins qu’on puisse dire, c’est que cela va lui monter à la tête. Il se trouve mêlé à un crime farfelu, à cause de son voisin, l’insignifiant Edouard et mène l’enquête…

J’ai du mérite, je n’ai pas refermé ce livre au bout de quarante pages ! un soi-disant crime, capillotracté, des considérations sur les surdoués toutes les deux pages, avec une phrase en caractère gras pour bien entretenir son ego surdimensionné du type : « Nous Autres les Surdoués, ». Au départ, c’est drôle mais très vite cela devient insupportable. « MOI, personnage important, je… » disait ironiquement ma grand-mère qui détestait les « moi, je moi, je….

L’auteur use et abuse des jeux de mots parfois lourds, en se moquant au passage de Freud et Lacan, alors qu’il utilise un langage typiquement lacanien (mystère rieuse, ani-mots et autres corps accords !!!

Et d’abord, on ne dit plus « surdoués » mais « intellectuellement précoces » et le surnom des  enfants précoces est « Zèbres ». Na, moi-aussi je peux étaler ma science…

J’ai choisi ce livre, car j’ai trouvé la couverture originale et on essayait de m’appâter en me proposant un « polar philosophique ». Eh bien, c’est raté ! pour le côté polar comme pour la philosophie (même pas « une philosophie de boudoir » dirait Sade. L’unique plaisir dans cette lecture est le cadeau que l’on reçoit à la fin : notre Narcisse va tomber de haut !

Soit je suis passée complètement à côté d’un génie, soit ce n’est pas mon genre d’humour…

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Flamant Noir qui m’ont permis de découvrir ce roman et son auteur.

 

#IlSuffitDuneBalle #NetGalleyFrance

 

 

Florilèges des cogitations du héros :

 

Découvrir que je suis génial ! indiscutablement, je suis maintenant en mesure de déchiffrer le monde.

Nous Autres les Surdoués, car je fais maintenant partie de cette louable communauté, avons un besoin instinctif : comprendre…

 

Nous Autres les Surdoués, connaissons mieux que tout autres le prix de la vie. Et pourtant, contrairement à la leçon que je viens de donner à Padirac, je viens de tuer un moustique dont c’était probablement la première sortie en vol de nuit non accompagné…

… Toutefois, Nous Autres, sommes capables d’une sensibilité extrême et je ne peux m’empêcher de penser au chagrin de sa mère qui, sans doute, a veillé toute la nuit en guettant son retour. Que faire si elle porte plainte…

 

Quand on étend une nappe de brouillard sur une table de multiplication, le couvert est mis pour un festin dont l’Absurde, l’Aléatoire et la Dérision seront les invités d’honneur.

 

Le Temps est d’une approche plus complexe. C’est un thème obsessionnel chez les humains où l’on distingue essentiellement deux catégories : ceux qui en manquent toujours et ceux qui ne savent pas quoi en faire…

 

Sait-on qu’en matière d’énergie, la politique de l’autruche consiste à mettre la tête dans le sable avec l’espoir d’y trouver du pétrole ?

 

Vous l’avez sans doute bien perçu, Nous Autres les Surdoués, voulons, comme une bougie au milieu des néons ou comme un feu de bois au milieu des climatiseurs, nous dresser tel un phare de lucidité au cœur d’une civilisation naufragée.

 

Les prenant à leur propre jeu, j’ai mélangé les lettres de « Freud » et « Lacan » et obtenu « canular EDF » ce qui démontre, s’il en était besoin, que l’un et l’autre ont pété les plombs plus haut qu’ils n’avaient le compteur…

 

Nous Autres les Surdoués, y portons (au corps) une attention particulière ; il est le support biologique entièrement consacré au fonctionnement optimisé de notre génial cortex.

 

Quand il a bu, il pourrait faire un antivol pour sa moto avec tous les chaînons manquants dans la suite de ses idées. Il ferait surtout mieux de ne pas rouler dans cet état.

 

 

Lu en août 2019

Publié dans Littérature française, Témoignage

« Trois petits tours » : Hélène Machelon

Je vous parle aujourd’hui d’un livre bouleversant :

 

 

 

Quatrième de couverture

 

« Saviez-vous que les petites filles naissent pour faire tourner leur jupon de princesse jusqu’à s’étourdir, pour massacrer les bâtons de rouge à lèvres en se tordant les chevilles sur les escarpins de leur mère, pour sauter sur les lits et s’admirer dans le grand miroir de l’entrée en récitant des poèmes ?

La mienne aussi. Enfin, c’est ce que je croyais ».

Au cours des heures suivant l’arrêt des soins qui maintiennent Rose en vie, ses parents croisent les héros de l’ombre qui les entourent. Leurs vies se racontent dans des portraits (la mère, la pédiatre ou le clown) qui embarquent le lecteur dans un monde d’émotions que généralement on tait. Il se glisse dans les conversations et partage les pensées de chacun pour mieux comprendre l’intensité inouïe du moment.

Une histoire d’amour avec un regard original sur l’inacceptable : la perte d’un enfant.

Un livre percutant et juste au style délicat, porteur d’espoir et de lumière.

 

 

Ce que j’en pense

 

Rose est atteinte d’une leucémie, sa mère lui a fait un don de moelle osseuse et la greffe a pris. La petite fille qui a tout subi, chimiothérapie, chambre stérile, pour éviter toute contamination et tant d’autre, s’accroche tellement qu’on y croit et puis tout s’écroule : problèmes respiratoires qui l’emmènent en réanimation et… c’est la fin au grand désarroi de la pédiatre, qui se retrouve en échec, de la mère qui se demande pourquoi cela lui arrive, et comment continuer à vivre.

Hélène Machelon nous raconte, outre la réflexion sur la mort, sur le sentiment d’impuissance des membres de l’équipe médicale, tous les évènements qui vont suivre : il faut débarrasser la chambre, pour pouvoir faire le ménage, alors que plein de souvenirs s’y sont accumulés, durant le séjour de Rose. Sa mère a du mal à enlever les posters, ou autres objets personnels car cela veut dire accepter que tout est fini. « Trois petits tours et puis s’en vont » comme on dit et Rose s’en est allée.

On découvre aussi l’infirmière, touchée-coulée, qui s’en veut de ne pas avoir été là… « C’est de cette vie ordinaire dont rêvent mes petits malades. On la croit normale et acquise alors qu’elle est extraordinaire et fragile. Je suis du bon côté, celui des vernis à la vie douce et préservée. »

Le pire, c’est la froideur de l’administration, lorsqu’il s’agit de faire la déclaration de décès (la femme drapée dans son armure pour se protéger, et qui entraine les parents au pas de course dans les couloirs, sans leur laisser le temps de reprendre leur souffle.  Bien-sûr, elle a des problèmes personnels, mais quand même, comment faire ce métier si l’on ne peut plus éprouver la moindre once d’empathie.

On découvre aussi, la douceur du thanatopracteur, qui ne pense qu’à rendre Rose plus jolie, effaçant tout signe évoquant la maladie. Il la traite avec un immense respect, tout en lui passant sa jolie robe blanche et cachant les cheveux perdus sous un bonnet.

Hélène Machelon nous livre un récit très émouvant, sans jamais tomber dans le pathos : cette mère est digne, magnifique dans sa dignité même, elle se souvient du moment magique de la greffe, et de tout l’espoir qui l’a entourée ; sa souffrance est là, mais elle ne l’exhibe jamais, elle décrit ce qu’elle ressent et cela va droit au cœur et aux tripes…

Elle pourrait sombrer dans la victimisation, on le comprendrait d’ailleurs, mais non, elle continue d’avancer malgré les doutes sur ce que la foi peut apporter devant l’innommable, ou sur l’existence d’un au-delà.

L’auteure rend hommage au passage aux personnes qui officient à Necker : les clowns qui tentent d’apporter un peu de joie aux enfants et n’hésite pas à entre dans leur vie afin de mieux cerner leur ressenti.

J’ai vraiment beaucoup aimé ce livre et la manière dont l’auteure évoque tout ce qui entoure la maladie et la mort d’un enfant. Il va marquer ma mémoire pour longtemps. Inutile de préciser que ce fut dur de rédiger ma critique…

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Librinova qui m’ont permis de découvrir ce livre et son auteure.

#TroisPetitsTours #NetGalleyFrance

 

 

L’auteure:

 

Hélène Machelon est décoratrice dans l’événementiel et artiste peintre.

Mère de trois enfants, elle vit autour du monde : Alger, Mexico et aujourd’hui à Hanoï.

« Trois petits tours » (2019) est son premier roman.

 

Extraits

 

Détachés d’eux-mêmes, ce couple présentait déjà la capacité surhumaine de s’oublier totalement. Pareils aux autres parents de cet étage, dépourvus de la moindre particule d’égoïsme ou d’amour propre. Envolés tous deux vers leur seule raison de vivre, leur fille.

 

Je ressentais, mêlée d’impatience et d’appréhension, l’envie frénétique de me mettre au travail sur le champ, pour tout comprendre. Chercher et trouver des solutions au nom de la vie, noircir au plus vite la page blanche face à l’immensité du problème. C’est mon boulot : réparer des gènes défectueux, emmêlés ou endormis.

J’avais pour défi de faire vivre et grandir cette enfant. Puis une fois sauvée, la remettre entière à ses parents pour qu’elle devienne comme les autres.

 

Je n’avais jamais croisé la mort, même de loin, brièvement. Aujourd’hui, je l’embrasse ou plutôt, c’est elle qui m’embrasse dans un long baiser subi. Elle me force, elle me viole, elle fait de moi ce qu’elle veut…

… Qu’allons-nous devenir ? Qu’avons-nous fait de mal ? Je n’ai ni faim, ni soif, ni sommeil. Je n’ai plus peur, le pire est arrivé. Le vide que Rose nous laisse est abyssal, je ne sais pas quoi faire de mes mains, de mes bras, de ma tête. Je me sens tellement inutile.

 

Pourquoi ai-je fui ? Ai-je eu peur un instant pour mon propre bonheur ? Que la souffrance de cette mère soit contagieuse, qu’elle m’atteigne, moi qui ai tout ? Que ses tentacules de douleur m’engloutissent et m’entraînent tout au fond d’elle… (Margaux, clown dans le service)

 

Mon Dieu, je viens d’utiliser l’imparfait. Et si dès demain et pour toujours, je ne parlais de toi qu’à l’imparfait. Nos mémoires s’érodent avec le temps, comment te garder intacte ? Il aurait fallu tout écrire, tout photographier, tout consigner. C’est trop tard et je regrette de ne pas avoir tout gravé dans la pierre.

 

Jamais nous n’évoquions l’épée de Damoclès que nous avions au-dessus de nos têtes puisque nous pensions secrètement que nos enfants étaient immortels. Des enfants meurent, oui, mais ce fait ne nous concernait pas, ça n’arrivait qu’aux autres ou dans les films…

 

J’ai cru en notre bonne étoile et à la prophétie de ma mère qui disait qu’un jour mon prince viendrait et m’emmènerait loin…

 

Je suis une mère virtuelle, fictive et parfaitement inutile. Je ne comprends pas ce qui nous arrive, ni pourquoi.

 

Je me sens flouée par ce Dieu en qui j’ai mis ma confiance et qui n’écoute pas. Je ne sais plus, je me perds. Envisager le néant, le rien après la vie m’est insupportable…

 

Lu en août 2019

Publié dans Littérature Royaume-Uni

« Automne » d’Ali Smith

Je vous parle aujourd’hui d’un livre que j’ai choisi pour sa belle couverture et son résumé pour le moins intrigant.

 

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Résumé de l’éditeur :

 

Daniel Gluck, centenaire, ne reçoit pas d’autres visites dans sa maison de retraite que celles d’une jeune femme qui vient lui faire la lecture. Aucun lien familial entre les deux pourtant, mais une amitié profonde qui remonte à l’enfance d’Elisabeth, quand Daniel était son voisin. Elisabeth n’oubliera jamais la générosité de cet homme si gentil et distingué qui l’a éveillée à la littérature, au cinéma et à la peinture.

Les rêves – ceux des gens ordinaires, ou ceux des artistes oubliés – prennent une place importante dans la vie des protagonistes d’Ali Smith, mais le réel de nos sociétés profondément divisées y trouve également un écho. Le référendum sur le Brexit vient d’avoir lieu, et tout un pays se déchire au sujet de son avenir, alors que les deux amis mesurent, chacun à sa manière, le temps qui passe. Comment accompagner le mouvement perpétuel des saisons, entre les souvenirs qui affluent et la vie qui s’en va ?

L’écriture d’Ali Smith explore les fractures de nos démocraties modernes et nous interroge sur le sens de nos existences avec une poésie qui n’appartient qu’à elle, et qui lui a permis de s’imposer comme l’un des écrivains britanniques les plus singuliers, les plus lus dans le monde entier.

Traduit de l’anglais par Laetitia Devaux.

 

 

Ce que j’en pense

 

Ce roman nous entraîne, dans un voyage étrange, au Royaume Uni, dans une période qui s’étend des années soixante au référendum sur le Brexit. Elisabeth s’est liée d’amitié avec Daniel Gluck, un voisin, au grand dam de sa mère (un vieux monsieur, qui s’intéresse à une petite fille c’est forcément louche, il est peut-être gay, voire pire…)

Cet homme étrange va lui faire découvrir la littérature, le pouvoir et la magie des mots, des images ; il a traversé les époques, rencontré tant de gens. Elisabeth construit péniblement sa vie, fait des études d’art, une thèse sur les peintres du pop’art qui prend une direction particulière lorsqu’elle déniche, dans une boutique d’art, un vieux catalogue d’exposition de Pauline Boty, peintre qui est tombée dans l’oubli. Elle décide de changer de sujet de thèse pour se consacrer à son œuvre, estimant que son directeur de thèse ne lui accorde pas la considération qu’elle mérite : c’est une femme, morte jeune, passée à la trappe.

On rencontre une autre femme, au cours de ce roman, en la personne de Christine Keeler, mannequin, danseuse aux seins-nus et qui défrayera la chronique car elle a été présentée comme call-girl à John Profumo, secrétaire d’État à la guerre en 1961…

Le récit alterne les périodes de l’enfance et de l’âge adulte d’Elisabeth, ses relations difficiles avec sa mère, et les visites qu’elle rend alors à Daniel, qui est dans une maison de retraite, où il est le plus souvent plongé dans un profond sommeil.

Ali Smith nous livre une réflexion sur la vie, la mort, le temps qui passe, l’inconstance des actions, avec un coup de patte bien senti au référendum, qui a conduit au Brexit…

Un passage intéressant : Daniel Gluck qui se retrouve dans un arbre, un pin, qui lui sert da moyen de déplacement, peut-être une allusion à la mort, au cercueil…

Ce roman est un OVNI, inclassable… On ne sait jamais si on est dans la réalité ou dans le rêve, tant les frontières sont fragiles. Il est plein de poésie, et c’est très difficile d’en parler, de faire une synthèse, tant on se laisse emporter par l’écriture.

Je ne connaissais pas du tout Ali Smith, mais son style un peu étrange m’a plu son écriture est belle.

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Grasset qui m’ont permis de découvrir ce roman et son auteure.

#Automne #NetGalleyFrance

2 sites intéressants:

http://blog-des-auteurs-libres.over-blog.com/2017/12/disparition-de-christine-keeler.html

https://www.wikiart.org/fr/pauline-boty

Sortie prévue le 4 septembre 2019

 

 

Extraits

 

Les choses se décomposent, il en a toujours été ainsi, c’est dans leur nature. Un homme vieux, très vieux, est rejeté sur le rivage. On dirait un ballon de foot crevé avec des coutures en creux, ces ballons de cuir que frappaient les gens, un siècle plus tôt.

 

Il aurait cru que la mort épure une personne, la débarrasse de toute sa pourriture pourrissante jusqu’à lui donne l’inconsistance d’un nuage.

 

Ah, les jeux de mots : la richesse des pauvres ; ce pauvre vieux John Keats. Pauvre, certainement, mais vieux, non, ça jamais. Lui, le poète de l’automne dans une Italie d’hiver s’était surpris, à quelques jours de sa mort, à faire des jeux de mots comme s’il ne devait pas y avoir de lendemain…

 

Autrefois, on en aurait parlé pendant un an. De nos jours, les nouvelles, c’est comme un troupeau de moutons lancé à pleine allure qui se jette du haut d’une falaise.

 

Il faut toujours être en train de lire, dit-il. Même quand on ne lit pas réellement. Sinon, comment lirions-nous le monde ? Considère ça comme une constante.

 

La langue, c’est comme des coquelicots. Il suffit de retourner la terre, et des mots en sommeil surgissent, tout rouges, tout neufs. Ils éclosent. Puis, leurs péricarpes s’agitent, et les graines tombent. Et de nouveaux mots poussent.

 

On pourrait penser que c’est désagréable d’être coincé à l’intérieur d’un arbre. On pourrait imaginer qu’on s’y ennuie. Néanmoins le parfum adoucit le désespoir. Ça revient à porter une armure, mais c’est bien mieux, parce que c’est une armure façonnée par les années.

 

Il nous reste à espérer, disait Daniel, que les gens qui nous aiment et qui nous connaissent un peu, nous auront, au final, vus tels que nous sommes. A la fin, il n’y a plus que ça ou presque qui compte.

 

Un jour, il a dit quelque chose de très juste. Quand l’Etat ne fait plus son boulot, il a dit. On parlait du référendum à venir, et depuis, j’y ai souvent repensé. Alors les gens deviennent de la chair à canon. C’était un homme sage, votre grand-père. Un homme intelligent.

 

Si j’avais vu avant le référendum cet objet ridicule qui fait office de passeport, dit-elle, j’aurais compris depuis longtemps ce qui s’annonçait.

 

Elisabeth avait grimacé. Chaque matin, elle se réveillait avec l’impression d’avoir été dupée. Sa pensée suivante allait à toutes les personnes qui se réveillaient en ayant l’impression d’avoir été dupées partout dans ce pays, quoi qu’elles aient voté.

 

C’est normal d’oublier, tu sais, dit-il. L’oubli, c’est important. Indispensable. Ça permet d’avoir un peu de repos. Tu comprends ? Il faut oublier, sinon, on ne pourrait jamais dormir.

 

La vie ? C’était ce qu’on s’efforçait d’attraper, le bonheur intense d’un objet qui vous échappait toujours de peu. Peindre ? C’est ce qu’on faisait seule, et là, et c’était son combat ou son moment de grâce, toujours terriblement solitaire.

 

 

Lu en août 2019

Publié dans Chick-Lit, Littérature espagnole

« Dans les pas de Valeria » : Elisabet Benavent

Petit détour par la chick-lit aujourd’hui avec ce roman à la couverture géniale déniché sur NetGalley

 

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Résumé de l’éditeur :

 

Quand Bridget Jones s’invite dans Sex and the City…

Elles sont quatre amies de toujours qui vivent à Madrid. Complices et inséparables, elles se connaissent sur le bout des doigts et se racontent tout. Vraiment tout. Surtout leurs histoires de cœur…

Valeria, 27 ans à peine, commence à s’encrouter avec son compagnon de toujours, elle déprime.

Lola s’est entichée d’un super coup,  mais il est fiancé.

Carmen est amoureuse d’un collègue, mais elle n’ose pas se lancer, elle est un peu complexée.

Nerea, la sainte- Nitouche du groupe, vient enfin de rencontrer un homme à sa hauteur – mais…

Tout bouge lorsque Valeria rencontre Victor, un homme ô combien séduisant
lorsque Lola décide de réagir.

Lorsque Carmen parvient à séduire son collègue et découvre que le nouveau petit ami de Nerea n’est autre que… son propre boss – qu’elle déteste !

Leur amitié survivra-t-elle à ce drame ?

C’est drôle, c’est vif, ça pétille et ça passe aussi vite qu’une soirée entre filles. On s’est à peine embrassées qu’il est déjà l’heure de se quitter. A regret.

 

 

Ce que j’en pense

 

J’ai choisi ce roman, car j’avais besoin d’une lecture facile, ne prenant pas la tête, dans cette période difficile. Il faisait référence au fameux « journal de Bridget Jones » que je n’ai jamais lu, mais les films m’avaient amusée alors pourquoi pas ?

Nous sommes à Barcelone, en compagnie de quatre amies qui se réunissent régulièrement pour dîner, (alcool bienvenu aussi) et se raconter leurs soucis : problèmes conjugaux, libido, travail…

Valeria a publié un premier roman qui a eu beaucoup de succès, mais elle est à court d’idée pour écrire le deuxième, panne sèche, malgré une astreinte quotidienne devant la page blanche. Elle est mariée à Adrian depuis dix ans mais leur vie sexuelle bat de l’aile, et leur vie de couple tout court d’ailleurs… Adrian, photographe, rentre de plus en plus tard et, crevé, il s’endort sitôt la tête posée sur l’oreiller.

Carmen supporte un boss qui la dénigre, lui infligeant des remarques désobligeantes sur son travail pourtant bien fait et de préférence devant témoins. Son coéquipier Baltho ne cautionne pas mais se tait. Elle multiplie les amants, rencontres d’un jour pour s’étourdir.

Nerea, la plus sage de toutes cherche le véritable amour, l’homme de sa vie et tente de modérer ses copines. Jusqu’au jour où elle tombe d’un homme qui va laisser les autres sans voix…

Enfin, nous avons Lola qui tombe toujours sur des super-coups mais mariés…

Bien-sûr Valeria tente de se remettre en question : c’est sûrement de sa faute, elle se balade en vieux T-shirt, (les bas, tombant sur les chaussures dirait Aznavour) décide de se reprendre en mains, laisse tomber la page blanche pour aller voir Adrian à son atelier et ô surprise s’aperçoit qu’Alex l’assistant dont son mari lui rabat les oreilles est une jeune femme de vingt ans, hyper-sexy….

Lorsqu’elle croise la route de Victor, tous les clignotants vont s’affoler pour notre plus grand plaisir…

Mon peu d’attirance envers la Chick-lit n’est un secret pour personne, mais le ton plein d’humour d’Elisabet Benavent m’a beaucoup plu, les scènes d’amour torrides qui émaillent le roman sont drôles, parfois même très crues mais dépaysement garanti….

Un roman idéal pour les vacances ou en cas de surchauffe neuronale… Et c’est vrai, ça pétille tellement qu’après avoir râler sur le côté « nunuche » de ces quatre copines, je me suis prise en jeu…

Un grand merci à NetGalley et aux éditions de l’Archipel qui m’ont permis de découvrir le roman et l’auteure.

Sortie prévue 18 septembre 2019…

 

#DansLesPasDeValeria #NetGalleyFrance

 

 

L’auteure

 

Née à Valence en 1984, Elisabet Benavent est licenciée en communication audiovisuelle, elle a travaillé dans le service communication d’une multinationale avant de tout plaquer pour se consacrer à sa passion : l’écriture.

D’abord auto-éditée, la publication en 2013 de ses romans « Dans les pas de Valeria » (« En los zapatos de Valeria »), « Dans le miroir de Valeria » (« Valeria en el espejo »), « Les hauts et les bas de Valeria » (« Valeria en blanco y negro ») et « Passionnément Valeria » (« Valeria al desnudo ») a connu un énorme succès en Espagne, avec plus de 800 000 exemplaires vendus.

 

Extraits

 

C’est tellement plus facile de se sentir bien dans ses pompes quand quelqu’un vous vénère comme un dieu. J’aurais sans doute été bien avisée de me dégotter moi-aussi un admirateur inconditionnel.

 

Comment aurais-je pu dire à mes amies que mon mari et moi ne nous touchions plus quand nous étions au lit, qu’il n’était pas exclu qu’une autre lui ait mis le grappin dessus, ou que, n’ayant plus aucun désir pour moi, il se livrait peut-être jusqu’à l’épuisement à l’auto-érotisme ? Mais une bonne chose au moins était sortie de toutes ses considérations : j’avais pris conscience que mon allure laissait gravement à désirer et qu’il était temps que je me ressaisisse.

 

Je me regardai dans la glace, avec mon chignon perché sur le haut de mon crâne et mes lunettes qui glissaient sur mon nez, le vieux T-shirt tout défraichi d’Adrian… Pas vraiment étonnant qu’il ne se sente pas attiré par mois. Et si c’était moi qui avais fait capoter notre relation à force de négligence ?

 

Tombée très bas, oui, mais les deux paquets de donuts et les deux litres de Coca que je me suis enfilas hier m’ont aidée à amortir la chute. Rien de tel qu’une orgie de sucre et de caféine pour se rafraîchir les idées.

 

Carmen n’était pas habituée à se sentir toute-puissante, et pour être tout à fait franche, elle avait peur de ne pas être à la hauteur de la situation. Elle craignait de perdre subitement les pédales et de tout gâcher en cédant à la panique. L’heure de la vengeance avait sonné, et elle s’imaginait faisant gicler le sang de son boss en riant à gorge déployée.

 

Le reste, je le réservais aux filles qui me livraient généralement trois points de vue différents, voire discordants. Mais, lorsque toutes tombaient d’accord, je savais qu’elles avaient raison. C’était une thérapie de groupe efficace et un rituel si ancien, entre nous, qu’il était impossible d’y déroger. C’est pourquoi j’avais décidé de passer aux aveux…

 

 

Lu en août 2019

Publié dans Polars

« Sœurs » de Bernard Minier

Retour aujourd’hui à un auteur que j’aime beaucoup avec ce livre:

 

Soeurs de Bernard Minier

 

Résumé de l’éditeur

 

Pauvres âmes déchues.

Il a fallu que je vous tue…

Mai 1993. Deux sœurs, Alice, 20 ans et Ambre, 21 ans, sont retrouvées mortes en bordure de Garonne. Vêtues de robes de communiantes, elles se font face, attachées à deux troncs d’arbres.

Le jeune Martin Servaz, qui vient d’intégrer la PJ de Toulouse, participe à sa première enquête. Très vite, il s’intéresse à Erik Lang, célèbre auteur de romans policiers à l’œuvre aussi cruelle que dérangeante.

Les deux sœurs n’étaient-elles pas ses fans ? L’un de ses plus grands succès ne s’appelle-t-il pas La communiante ? L’affaire connaît un dénouement inattendu et violent, laissant Servaz rongé par le doute : dans cette enquête, estime-t-il, une pièce manque, une pièce essentielle.

Février 2018. Par une nuit glaciale, l’écrivain Erik Lang découvre sa femme assassinée… elle aussi vêtue en communiante. Vingt-cinq ans après le double crime, Martin Servaz est rattrapé par l’affaire. Le choc réveille ses premières craintes. Jusqu’à l’obsession.

Une épouse, deux sœurs, trois communiantes… et si l’enquête de 1993 s’était trompée de coupable ?

Pour Servaz, le passé, en ressurgissant, va se transformer en cauchemar. Un cauchemar écrit à l’encre noire.

Peur, soumission, mensonges, manipulation.

 

Ce que j’en pense

 

Quel plaisir de retrouver cet auteur dont j’ai adoré « Glacé », « N’éteins pas la lumière » et « Nuit », dévorés pratiquement en apnée… Je me faisais donc un plaisir de retrouver Servaz, dégradé par décision disciplinaire après sa dernière enquête.

Le roman se déroule en deux temps, la première en 1993, où deux sœurs sont découvertes mortes, habillées en communiantes, comme dans un des romans de l’auteur de polar tordu, Erik Lang. Martin Servaz est sur sa première enquête, avec celui qu’il considère comme son mentor. Il assiste alors à des interrogatoires musclés, les baffes pleuvent. Il se rebiffe ce qui ne lui vaut pas que des sympathies. Un des protagonistes se suicide laissant une lettre dans laquelle il s’accuse du crime ; Erik Lang est du coup mis hors de cause.

On le retrouve en 2018 enquêtant sur un nouveau crime : la femme d’Erik Lang est retrouvée assassinée, vêtue elle aussi en communiante… de quoi relancer l’enquête plutôt bâclée en 1993.

L’intrigue est intéressante, pleine de rebondissements et de tensions tels que Bernard Minier sait si bien le faire… Il dresse un portrait au vitriol de l’écrivain tordu, manipulateur, sûr de lui-même, narcissique, qui exerce une véritable emprise sur ses fans.

Au passage l’auteur évoque le problème des fans, qui idolâtrent l’écrivain, achetant tous ses livres, à la minute même où ils paraissent, se faisant photographier avec lui, lors des séances de dédicace (sans en rater une seule, bien-sûr) , allant jusqu’à mette leur vie en danger pour leur idole qui bien-sûr ne peut être qu’innocente et maltraitée par la police…

J’ai retrouvé Martin Servaz avec plaisir, avec ses fêlures, ses relations complexes avec sa fille, exilée à l’autre bout du monde, la manière dont il tente d’apprivoiser son fils, Gustav, victime de cauchemars (normal après tout ce qu’il a vécu avec ce tordu de psychopathe, enfermé en Suisse….

J’aime beaucoup la réflexion de Bernard Minier sur l’époque actuelle : les réseaux sociaux, les gens qui ne sont connectés qu’avec leur smartphone, et ne se parlent plus, ne se voient plus, les « fake-news », les adeptes de la théorie du complot, ceux qui sont persuadés que la Terre est plate. Il est aussi « optimiste » que moi, ceci expliquant cela…

La fin est grandiose, car inattendue, et on se demande si on retrouvera ce brave Martin….

Je l’ai trouvé un petit peu au-dessous des trois précédents, mais la barre avait été mise à une telle hauteur !

Ce n’est pas forcément dû au roman ou à l’auteur, dont l’écriture est toujours aussi belle, car j’ai du mal à fixer mon attention ces derniers temps, submergée par les soucis de santé de mon entourage…

 

Extraits

 

En matière de récits policiers, cependant, il s’était arrêté aux classiques : Poe, Conan Doyle, Gaston Leroux, Chandler et Simenon, en gros. Ses auteurs favoris avaient nom, Tolstoï, Thomas Mann, Dickens, Gombrowicz, Faulkner et Balzac. Comme son père avant lui, il considérait que les meilleurs livres demandent des efforts et que, plus globalement, tout ce qui est obtenu facilement est vain et sans valeur.

 

Les morts ne parlent pas. Les morts ne pensent pas. Les morts ne pleurent pas les vivants. Les morts sont morts, tout simplement. Mais, la seule vraie tombe, c’est l’oubli, songea-t-il.

 

Alice et Ambre étaient-elles cela : des chrysalides devenues papillons et prenant leur essor ? Se cherchant et mettant à l’épreuve les interdits parentaux ? Après tout, sur des esprits aussi avides de nouveauté, les romans d’Erik Lang devaient exercer une attraction puissante.

Au point d’oublier toutes les règles de prudence ? A cet âge, la perception du risque était souvent faible et le diagnostic faussé par un sentiment trompeur de toute-puissance.

 

Que l’humanité fût devenue folle, Servaz n’en doutait pas une seconde. La question était de savoir si elle l’avait toujours été : cinglée, suffisante, autodestructrice – et si elle n’avait eu les moyens de son autodestruction qu’à une date récente.

 

A vingt ans, il s’était rêvé écrivain, mais il serait flic toute sa vie. Même à la retraite, un flic restait un flic. C’est ce qu’il était. Où donc étaient partis ses rêves ? La plupart ne se réaliseraient jamais ; c’était ça la jeunesse, songea-t-il, des rêves, des illusions, la vie présentée comme un chatoyant mirage… une publicité clinquante vendue par une agence de voyages pour un séjour qui se révèlerait très éloigné du prospectus… Et aucun bureau des réclamations en vue.

 

Soudain, il se demanda combien de personnes dans cette ville lisaient en ce moment précis, c’est-à-dire en même temps que lui ? Des centaines ? Des milliers ? Et combien regardaient la télévision ou l’écran de leur téléphone ? Infiniment plus, sans aucun doute. Etaient-ils, eux, lecteurs, comme les Indiens d’Amérique au XIXe siècle : menacés d’extinction par une race nouvelle ? Appartenaient-ils à l’ancien monde en train de disparaître ? 

 

J’aurais dû voir la vérité bien plus tôt : les personnes comme lui ne sont fans de personne. Elles n’aiment qu’elles-mêmes, elles sont trop pénétrées de leur propre importance, trop occupées par leur propre gloire, leur propre vie pour s’intéresser à celle des autres. Nous, les fans, notre amour est à sens unique, il ne sera jamais payé de retour. Les gens comme lui prennent notre adoration, notre amour comme si cela leur était dû. Mais, ils se fichent pas mal de nos petites vies…

 

Lu en août 2019,

Publié dans Histoire

« Les égéries de la Révolution » de Jean et Marie-José Tulard

Je vous parle aujourd’hui d’un livre choisi dans le cadre d’une opération masse critique organisée par Babelio :

 

Les égéries de la Révolution de Jean et Marie-José Tulard

 

Quatrième de couverture

 

Séduire au risque d’en mourir : tel fut le sort de plusieurs héroïnes de ce livre dont le rôle politique sous la Révolution s’acheva sur l’échafaud. Ainsi d’Olympe de Gouges ou de Mme Roland…

On l’a oublié ou négligé : de grandes figures féminines tentèrent d’infléchir le cours de la Révolution dans un sens ou dans un autre. La plupart s’efforcèrent d’influencer des hommes politiques du temps – de là leur nom d’« égéries » – faute de pouvoir se faire entendre à la tribune et participer aux grandes décisions. Une revendication que les révolutionnaires ne cessèrent d’étouffer. Et pourtant, n’étaient-ce pas les femmes qui avaient ramené le roi de Versailles à Paris ou contribué à la chute de la monarchie ?

Voici l’histoire de la Révolution vue sous un autre jour, expliquant, entre autres, le renoncement du duc d’Orléans à la régence après la fuite du roi ou la chute inattendue de Robespierre le 9 Thermidor.

Dans les coulisses de la scène politique, ne fallait-il pas chercher l’égérie ?

 

Ce que j’en pense

 

J’ai choisi ce livre car mon intérêt pour l’Histoire est connu, et j’ai mis beaucoup de temps à lire, et à rédiger ma critique, car difficile de réaliser une synthèse…

Les auteurs ont choisi de découper leur ouvrage en plusieurs parties, des origines de la Révolution, à l’hypothèse de création d’une monarchie constitutionnelle, pour aborder ensuite la Terreur et pour finir le Directoire, en nous dressant pour chacune un portrait des femmes qui ont été influentes.

Certaines sont très connues et j’ai retrouvé avec plaisir une femme que j’admire : Olympe de Gouges qui s’est battue pour le statut des femmes et des minorités (les Noirs par exemple). Le portrait de Madame Roland est intéressant également car je connaissais fort peu de choses sur elle.

Autre chapitre intéressant, celui consacré à Charlotte Corday, dont bien-sûr on connait l’épilogue, Marat assassiné dans sa baignoire… la manière dont Charlotte construit son acte avec précision, force le respect.

Les auteurs évoquent également, ces femmes qui ont joué un rôle dans le déclenchement des évènements, les soulèvements, la marche des femmes pour ramener le Roi de Versailles et dont on connaît si peu de choses, à peine a-t-on entendu leur nom ci ou là…  Louise-Renée Leduc, alias, Reine Audu car elle régnait sur les Halles, centre d’approvisionnement de Paris, par exemple, ou encore Pauline Léon clubiste, qui voudrait bien convaincre les hommes que les femmes ont aussi des idées

« Devant les menaces qui pèsent sur le pays, elle exhorte les législateurs à permettre aux femmes de s’armer, car « l’amour de la patrie en danger et la haine des tyrans leur feront aisément braver tous les dangers ». Cela ne signifie pas rassure-t-elle, que les femmes abandonneront leurs tâches d’épouses et de mères de famille… »

Une de ces femmes m’a plutôt fascinée ; il s’agit de Theresia Cabarrus, qui prend position énergiquement pour les droits des femmes, qui lui vaudront des railleries, et un emprisonnement qui lui permettra de faire la connaissance de Tallien dont elle deviendra la maîtresse, ce qui au passage lui attirera les foudres de Robespierre le vertueux. Elle participera à sa chute ce qui lui vaudra « le surnom de Notre Dame de Thermidor, ce surnom suggérant que c’est elle qui aurait renversé Robespierre ».

Certaines, je l’avoue, m’étaient totalement inconnues : Mme de Polastron, Mme de Sapinaud pour ne citer qu’elles.

Je remercie vivement Babelio et les éditions Robert Laffont qui m’ont permis de lire ce livre, de découvrir certaines de ces égéries, dont le destin fut trop souvent funeste, et grâce à la bibliographie proposée par les auteurs, je vais pouvoir approfondir…

 

Les auteurs

 

Marie-José Tulard, haut fonctionnaire, puis avocate, a enseigné l’histoire des institutions à l’Université et publié plusieurs ouvrages juridiques.

Jean Tulard, membre de l’Institut, professeur émérite à la Sorbonne, est spécialiste de l’histoire de la Révolution et de l’Empire, période à laquelle il a consacré de nombreux livres.

Ensemble, ils ont aussi écrit « Napoléon et quarante millions de sujets ».

 

 

Extraits

 

Certes Mme Necker parait parfois un peu rigide – elle est fille de pasteur – du moins à ses débuts, mais elle est prête à tout sacrifier à la carrière de son mari.

Aux dîners du vendredi, elle reçoit Diderot et d’Alembert, Helvétius et Buffon qui vient spécialement de province, tant il est fasciné par la maîtresse des lieux, Marmontel et l’abbé Raynal qui ne fait que quelques apparitions. Tout ce qui compte alors dans la sphère des Lumières se retrouve dans son salon.

 

Olympe de Gouges avait voulu faire du droit de monter à la tribune la contrepartie équitable du « droit » de monter à l’échafaud. Pour avoir oser exprimer librement ses opinons au fil des évènements révolutionnaires, elle s’est effectivement vu appliquer sans ménagements le second de ces droits, sans avoir pu obtenir pour les femmes la reconnaissance du premier. Ayant payé de sa vie ses revendications, il était juste qu’elle devienne pour la postérité leur meilleur porte-drapeau.

 

Déçue par la tonalité générale des débats et l’œuvre de la Constituante, Mme Roland juge, comme Brissot et Robespierre qu’il faut faire pression sur les représentants en s’appuyant sur l’opinion. Elle devint assidue du Cercle social qu’anime l’abbé Fauchet, ardent promoteur des idées de Rousseau. Elle le qualifie « d’excellent et vigoureux apôtre de la meilleure doctrine »

 

Femme politique dans l’âme, à laquelle son époque ne permet pas d’agir directement, Mme Roland va jouer de son formidable pouvoir de séduction et d’influence en avançant masquée derrière la fonction éminente qu’exerce désormais son mari. Pour ce faire, elle joue de trois cordes : conseillère éclairée du ministre, hôtesse écoutée des Girondins et stratège inspirée.

 

Digne des héroïnes tragiques offertes à son imagination par son illustre aïeul, elle (Charlotte Corday) ne craint pas de s’immoler pour une noble cause.

Or, l’inéluctable progression de la guerre civile, qu’elle perçoit comme un danger mortel pour le peuple français est, à ses yeux, imputable au seul Marat. Avec sa disparition, la France serait sauvée.  Plus de guillotine, plus de crimes, plus de Terreur.

 

A l’image de Mme Roland, Theresia salue la Révolution et adresse même une pétition en faveur des droits des femmes. Maçonne, elle fait partie d’une loge en vue, adhère au club de 1789 et prend des positions qui lui valent les critiques des feuilles royalistes et de plusieurs pamphlets… la jeune femme que découvre Tallien (elle est née en 1773), malgré les privations de l’emprisonnement, est plus que ravissante. « Coup de foudre » immédiat. Sans difficulté, Tallien fait libérer Theresia et sans résistance Theresia devient ma maîtresse de Tallien.

 

Lu en juillet-août 2019

Publié dans Littérature française, Polars

« Entre deux mondes » d’Olivier Norek

Je vous parle aujourd’hui d’un roman noir qui m’a profondément marquée :

 

Entre deux mondes d'Olivier Norek

 

Résumé de l’éditeur :

 

Fuyant un régime sanguinaire et un pays en guerre, Adam a envoyé sa femme Nora et sa fille Maya à six mille kilomètres de là, dans un endroit où elles devraient l’attendre en sécurité. Il les rejoindra bientôt, et ils organiseront leur avenir. Mais arrivé là-bas, il ne les trouve pas. Ce qu’il découvre, en revanche, c’est un monde entre deux mondes pour damnés de la Terre entre deux vies.

Dans cet univers sans loi, aucune police n’ose mettre les pieds. Un assassin va profiter de cette situation. Dès le premier crime, Adam décide d’intervenir. Pourquoi ? Tout simplement parce qu’il est flic, et que face à l’espoir qui s’amenuise de revoir un jour Nora et Maya, cette enquête est le seul moyen pour lui de ne pas devenir fou. Bastien est un policier français. Il connaît cette zone de non-droit et les terreurs qu’elle engendre.

Mais lorsque Adam, ce flic étranger, lui demande son aide, le temps est venu pour lui d’ouvrir les yeux sur la réalité et de faire un choix, quitte à se mettre en danger.

 

Ce que j’en pense

 

Ce roman sommeillait dans ma bibliothèque, dont la caractéristique essentielle est qu’elle déborde à force de lire des critiques positives sur Babelio ou sur les blogs de mes amies… et brusquement, l’urgence s’est imposée à moi, il fallait que je le lise illico car la situation est loin de s’arranger dans ce qui n’est plus la Jungle de Calais…

Deux mondes qui vivent en parallèle, et parfois s’affrontent : d’un côté les habitants de la région qui ne connaissent de la guerre que les infos de la TV, ne se rendant plus compte qu’ils sont quand même privilégiés : ils sont libres, mangent à leur faim, ou à peu près, les yeux rivés sur leurs smartphones, repliés sur eux-mêmes, habités par la peur de l’invasion des migrants, leitmotiv des nationalistes de tout crin.

De l’autre, ceux qui ont fui leur pays en guerre, les tortures en tous genres, parmi lesquels, Adam, Syrien, opposant à Assad qui a infiltré la police d’état pour tenter d’obtenir des informations, et qui décide de fuir avant d’être découvert ; il envoie sa femme Nora et leur fille Maya vers la Lybie pour s’embarquer sur la Méditerranée. Il pensait rester encore quelques jours, mais les choses se sont précipitées mais la traversée sera funeste pour elles… Il ne cessera de les chercher en arrivant à la Jungle.

Une nuit il entend des hurlements « inhumains » et se précipite : un jeune garçon, d’objet sexuel au groupe d’Afghans qui font régner la terreur sur la Jungle. Cet enfant ne parle pas et pour cause, sa langue a été coupée par les barbares de son pays. Une complicité s’engage entre les deux. Adam décide de l’appeler Kilani.

La Jungle est une zone de non-droit, où les policiers n’interviennent pas, même si un crime est commis. Pourtant, un jeune policier, Bastien, fraichement muté dans ce coin où personne ne veut venir, mais pour lui c’est l’occasion d’un nouveau départ car sa femme s’est enfoncée dans une dépression profonde depuis le décès de son père.

Bastien se lie à Adam, (entre policiers on se comprend !) et ils tentent d’élucider ce crime, qui sera bientôt suivi d’un autre.

Ce roman noir est un uppercut : il dénonce les passeurs sans scrupules, les migrants qui meurent en Méditerranée, qu’on n’hésite pas à jeter par-dessus bord s’ils dérangent et risquent d’attirer l’attention (une petite fille qui tousse et qu’on jette à l’eau), l’exploitation des communautés par celle qui est la plus nombreuse, les règlements de compte, les tentatives désespérées pour rejoindre « Youké » (United Kingdom) en prenant les camions d’assaut.

C’est qu’ils sont dérangeants ces migrants, ils font fuir les touristes, les commerçants, vident les plages (comment envisager de se baigner sur une plage qui longe la Jungle n’est-ce pas?)

Il y a quand même des associations, des individus qui se sentent concernés… Une question me hante: aurais-je le courage de faire ce qu’ont fait Bastien et sa femme? « On ne saura jamais vraiment ce qu’on a dans nos ventres… » comme le chante si bien Jean-Jacques Goldmann. 

Olivier Norek nous livre un superbe roman, bien écrit, sans tabou, ni pathos, ni bons sentiments : des faits, des ressentis… et au passage il exprime très bien notre sentiment d’impuissance face à tant de souffrance. Il prend une connotation particulière avec le hard Brexit et l’arrivée de BOJO au 10 Downing Street …

Ce roman est un coup de cœur et je vais continuer à explorer l’œuvre d’ Olivier Norek. Je comprends l’engouement des lecteurs…

 

coeur-rouge-

 

Extraits

 

Se barrer au plus vite ! Adam devait se barrer au plus vite.
Il ne pourrait pas sauver son pays. Seules sa femme et sa fille comptaient à présent. Il fallait quitter la Syrie par tous les moyens possibles. Et que ceux qui diraient qu’il aurait pu se battre pour aider son peuple, aillent se faire foutre. Ou viennent à sa place, dans ce hangar surchauffé, recenser des suicidés aux pieds brûlés et aux dents arrachées.

 

Ferouz s’était occupé de payer et en avait profité pour s’assurer des conditions de traversée. Le Zodiac modèle militaire de plus de quinze mètres faisait bonne figure et semblait presque neuf. Pour le rassurer, les deux passeurs libyens lui parlèrent d’une dépression s’éloignant, d’une traîne de tempête qui s’essoufflerait bientôt. La fenêtre était restreinte, mais ils en avaient l’habitude. On lui montra ensuite sur un téléphone portable une carte marine où une dépression rencontrait un anticyclone. Pour Ferouz qui n’y entendait rien, de vagues taches colorées entre la Libye et l’Italie.
Ils parlaient la même langue et pourtant, « no danger » revenait à chaque phrase dans la bouche du passeur, comme un réflexe automatique compréhensible par tous.

 

Deux bras fondirent sur elle, saisirent l’enfant, d’abord par un bras, hurlement de peur, puis par une jambe, cœur en suspens, avant de l’envoyer frapper l’eau de plein fouet, bazardée comme un sac de lest.
Entre les jambes de Nora, Maya fut prise d’une nouvelle quinte de toux et le passeur comprit qu’il n’avait pas jeté la bonne…

 

Leur but, c’est Youké, comme ils disent. United Kingdom. L’Angleterre. Ils restent persuadés que le travail au black y est intarissable et que les statuts de réfugié s’y distribuent comme des bons points.
– Et ce n’est pas le cas ?
– Il y a cinq ans peut-être, mais avec le Brexit, l’Angleterre s’est renfermée. Contractée même. Comme tous les pays riches qui n’ont qu’une seule trouille, c’est de voir l’autre partie du monde venir se décrotter les pompes sur leur paillasson. Quoi qu’il en soit, même si l’intégration là-bas est plus compliquée qu’avant, reste que pas mal de réfugiés ont réussi le passage. Donc les nouveaux aussi ont envie de retrouver leur famille.

 

Des gamins, des jeunes, des adultes. Uniquement des hommes. De la pauvreté. De la misère. De la dignité pourtant. Pas de tristesse. 

Venant des pays les plus éloignés et les plus violents, ils échouaient ici, comme l’écume des conflits de l’Afrique et du Moyen-Orient.

 

Il était de retour, aujourd’hui, sur ces terres entre deux mondes où les dunes avaient retrouvé leur calme. Plus de migrants, plus d’humanitaires, comme si d’un coup de baguette magique, le problème avait été résolu. Probablement le plus bel enfumage de la décennie.

 

Lu en juillet 2019

Publié dans Littérature contemporaine, Littérature française

« Une joie féroce » de Sorj Chalandon

Je vous parle aujourd’hui du dernier roman d’un auteur que j’apprécie beaucoup, alors comment résister à la tentation quand je l’ai vu sur NetGalley :

 

Une joie féroce de Sorj Chalandon

 

Résumé de l’éditeur :

 

Jeanne est une femme formidable. Tout le monde l’aime, Jeanne.

Libraire, on l’apprécie parce qu’elle écoute et parle peu. Elle a peur de déranger la vie. Pudique, transparente, elle fait du bien aux autres sans rien exiger d’eux. A l’image de Matt, son mari, dont elle connaît chaque regard sans qu’il ne se soit jamais préoccupé du sien.

Jeanne bien élevée, polie par l’épreuve, qui demande pardon à tous et salue jusqu’aux réverbères. Jeanne, qui a passé ses jours à s’excuser est brusquement frappée par le mal. « Il y a quelque chose », lui a dit le médecin en découvrant ses examens médicaux. Quelque chose. Pauvre mot. Stupéfaction. Et autour d’elle, tout se fane. Son mari, les autres, sa vie d’avant. En guerre contre ce qui la ronge, elle va prendre les armes. Jamais elle ne s’en serait crue capable. Elle était résignée, la voilà résistante. Jeanne ne murmure plus, ne sourit plus en écoutant les autres. Elle se dresse, gueule, griffe, se bat comme une furie. Elle s’éprend de liberté. Elle découvre l’urgence de vivre, l’insoumission, l’illégalité, le bonheur interdit, une ivresse qu’elle ne soupçonnait pas.

Avec Brigitte la flamboyante, Assia l’écorchée et l’étrange Mélody, trois amies d’affliction, Jeanne la rebelle va détruire le pavillon des cancéreux et élever une joyeuse citadelle.

 

Ce que j’en pense

 

C’est l’histoire d’une jeune femme, Jeanne, libraire de son état, appréciée de ses collègues comme de ses clients. Elle est mariée à Math. Un jour le cancer fait irruption dans sa vie, et elle s’aperçoit très vite qu’elle devra affronter seule, ce combat : chimio, chirurgie, radiothérapie… Math se révèle au-dessous de tout, c’est à lui que cela arrive, il ne sait pas s’il saura supporter. Sn attitude est révoltante (mais ce sont des choses qui arrivent dans la réalité !)

Les effets secondaires de la chimio le dégoûtent, et que dire de sa réaction quand il découvre les cheveux de Jeanne dans la salle de bains : « C’est dégueulasse » s’exclame-t-il ! Et il finit par prendre la fuite, songe au divorce, et pourquoi pas la mettre dehors de l’appartement…

Sorj Chalandon aborde de fort belle manière le cancer, ses causes, ses traitements, l’attitude du corps médical… Et la solidarité qui peut s’installer entre patientes.

En effet, Jeanne fait la connaissance de Brigitte, puis d’Assia, de Mélody. Ensemble, elles parlent librement de leur souffrance au quotidien, des nausées, des douleurs, du choix entre perruque et turban… Un jour, un projet fou leur passe par la tête.

J’ai beaucoup aimé toute la partie consacrée au cancer et à la manière parfois pleine d’humour qu’emploie l’auteur, mais la deuxième partie m’a moins plu car peu crédible. Certes on comprend qu’il faut s’accrocher à quelque chose, avoir un but pour avancer jour après jour mais le récit limite polar m’a laissée sur ma faim.

J’aime beaucoup la plume de Sorj Chalandon, mais même s’il m’a fait sourire parfois, je suis moins emballée que par ses autres romans.

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Grasset qui m’ont permis de découvrir ce dernier opus de l’auteur.

 

#UneJoieFéroce #NetGalleyFrance

 

Extraits

 

Jusqu’à ce matin, le cancer était une grande cause nationale, un ruban rose dans un journal, un drame dans un roman, la triste fin d’une héroïne de téléfilm. Dans la vie, il y avait le cancer et moi. Lui d’un côté comme un chien teigneux, et moi très loin, là-bas. Qui mange sain ne fume ni ne bois. Ce matin, le cancer c’était l’autre…

 

Mais on n’est pas malade du cancer. Pas seulement. Malade ? Le mot est trop petit, trop étriqué… Dans le mot cancer, il y a de l’injustice. De la traitrise. C’est le corps qui renonce. Qui cesse de vous défendre. C’est une écharde mortelle. Un visiteur du soir que l’on voit se faufiler en tremblant. Il dormait sur votre seuil, comme un vieux chat fourbu. S’est installé sur le canapé. Puis dans votre lit.

 

Je me suis demandé si le mal était entré en moi par effraction ou si je lui avais offert l’hospitalité. S’il était invité ou si je l’avais accueilli.

 

Je lui ai dit que c’était lui qui était dégueulasse. Qu’à ses côtés, je ne me sentais pas seulement malade, mais sale aussi. Et moche. Et vieille. Et presque morte…

 

Nous étions en mal d’un enfant. Cette évidence m’avait bouleversée. C’est pour cela que Brigitte avait choisi Assia, pour cela aussi que les deux femmes avaient adopté Mélody, pour cela encore, que j’étais entrée dans leur cercle magique.

 

Le cancer m’avait fait pressée, vivante, rugueuse aussi. Ma priorité était d’arriver jusqu’au matin suivant. Je ne m’excusais plus. Je ne saluais plus les réverbères. Je ne baissais plus les yeux devant le regard chien d’un homme… Pour la première fois depuis mon enfance et la mort de mes parents, je me suis remise à siffloter sur les trottoirs.

 

J’étais presque nue et tout leur semblait naturel. Avant moi dans la pièce, il y avait eu un cancer, et j’étais le cancer suivant, juste avant le cancer prochain. Un défilé de bas morceaux.

 

Un matin, j’avais écrit : « mon destin m’échappe, c’est la première leçon du cancer ». En le couchant le soir où les filles m’avaient dévoilé leur plan, j’avais rajouté dans la marge : « se réapproprier rageusement son destin est la deuxième leçon. »

 

Lu en juillet 2019