Publié dans Littérature contemporaine, Littérature française

« Un petit coup de jeune » de Thierry Bizot

Une couverture originale, des commentaires sympathiques émanant de personnalités différentes du monde audio-visuel, la promesse d’un page-turner, alors comment résister ?

 

 

Résumé de l’éditeur

 

Un homme de 51 ans souffre d’une amnésie extraordinaire : il a oublié les 16 dernières années de sa vie !

Éric Sadge se réveille un jour dans un lit d’hôpital, après un léger accident de voiture dont il ne se souvient pas. Un médecin lui annonce qu’il n’a pas trente-cinq ans comme il semble le penser, mais cinquante et un ans, et que nous sommes en 2017, pas du tout en 2001… Éric Sadge apprend alors qu’il souffre d’une amnésie qui lui a fait oublier les seize dernières années de sa vie. Il va découvrir avec stupeur que son fils est devenu un jeune homme de vingt-trois ans, que pendant ces seize années qui se sont effacées de sa mémoire il a quitté sa femme pour une autre, que son père est mort en lui laissant un drôle de secret, et que sa carrière a pris un tour spectaculaire… Outre tous les changements les plus récents de notre époque qui l’étonnent et le laissent désemparé, Éric Sadge va s’apercevoir qu’il n’est pas l’homme qu’il croyait être : derrière le personnage bien sous tous rapports se cache peut-être un meurtrier…

« Un regard émouvant et drôle sur le temps qui passe ou qui nous surpasse. Thierry Bizot producteur de télévision a aussi la plume d’un écrivain sensible aux choses du monde. » Nikos Aliagas

 

Ce que j’en pense

 

Animateur d’une célèbre émission à la télé « culture, vous avez dit culture » Eric Sadge, alors qu’il emmène son fils à une compétition de judo, est victime d’un accident et se retrouve à l’hôpital. Rien de cassé, sauf une amnésie inexpliquée : il se croit toujours en 2001 alors que nous sommes en 2017…

Il doit donc reprendre le contrôle de sa vie, mais ceci donne lieu à des quiproquos : Catherine, son épouse lui rend visite à sa demande, mais il apprend qu’ils ont divorcé et qu’il est remarié avec une jeunette, son fils Nicolas a maintenant 23 ans et c’est un étranger…

Ce roman raconte de manière drôle la recherche des souvenirs perdus, le temps a passé et ces dix-sept années n’ont pas forcément évolué de belle manière sur le plan de la famille, de la société, du travail…

Nicolas, le gentil petit garçon est devenu un adulescent qui le déconcerte, voire l’horripile, toujours le téléphone portable scotché à l’oreille, blasé. Il se demande même « comment il a pu le rater à ce point ». Il se sent toujours amoureux de Catherine, sa première épouse, alors rentre à la maison avec une nymphette, c’est stimulant sur le plan érotique, mais cela ne va pas très loin. Sa famille est plutôt partie en vrille : son frère aimé-détesté s’est suicidé, est-il responsable ? Son père autoritaire est décédé, sa mère perd la tête…

Côté travail, l’émission qu’il animait a disparu mais il s’aperçoit qu’il est devenu un animateur vedette à la place de son mentor de quoi aiguiser pas mal de jalousie…

Le monde a continué à tourner, il découvre les images du 11 septembre, le World Trade Center effondré, l’humanité va mal…

L’auteur évoque l’amnésie, et tout ce qui l’entoure : le trou béant dans les souvenirs, ceux qu’on reconstruit en regardant les photos de familles, et la recherche de l’identité : est-on le même individu dix-sept ans plus tard, a-t-on trahi ses idéaux ? qui est-on vraiment et que devient-on ? peut-on garder un esprit jeune alors que le corps a vieilli ? Tout une réflexion, un questionnement intéressant en tout cas.

Thierry Bizot nous offre aussi, en toile de fond, une réflexion intéressante sur l’évolution du monde durant presque deux décennies, avec tous ces travers, le téléphone portable, les réseaux sociaux, où les « amis virtuels » se comptent par milliers et qui véhiculent la haine de l’autre, l’immédiateté de l’information, qu’il s’agisse de vérités ou de fake news.

On n’est pas dans le fameux « C’était mieux avant », l’auteur explore sur un mode léger l’évolution de l’être humain qui s’éloigne de ses valeurs, et qui pourrait prendre conscience de ce qui est vraiment important s’il voulait bien réfléchir un peu…

Ce roman est bien écrit et j’ai pris beaucoup de plaisir à le lire ; ce n’est certes pas le phénomène de l’été mais il joue parfaitement son rôle : distraire le lecteur, le faire sourire, dans une période teintée de sinistrose.

Un grand merci à NetGalley et aux éditions du Seuil qui m’ont permis de découvrir ce roman et son auteur. Je me suis aperçu, au passage, que ce n’était pas le premier roman de Thierry Bizot.

 

#UnPetitCoupDeJeuneTvThrillerPsychologique

 

 

Extraits

 

Il pensait être un homme solide et stable, sur qui a femme pouvait compter, et voilà que cette image, sur laquelle il s’était construit, vient de voler en éclats. Alors donc, comme tous les mâles inquiets à propos de leur virilité, il est tombé dans le panneau… Il imagine bien la poussée de testostérone qui a dû s’emparer de lui, à la cinquantaine pour qu’il éprouve le besoin irrépressible de se jeter dans les bras d’une femelle plus fraiche que la sienne.

 

Il fait désormais partie de ces hommes banals, aussi prévisibles que des taureaux de corrida, immanquablement excités par un bout d’étoffe affriolant qui bouge bien, au point de courir fièrement à leur perte.

 

Il avait éprouvé un malaise en faisant cette troublante constatation : dorénavant on ne savait plus où on allait. Sous les décombres du World Trade Center résidaient les vestiges du XXe siècle. C’était inouï de penser que deux guerres mondiales avaient pu être ensevelies avec une facilité aussi déconcertante.

 

Il remarque que Nicolas, tout comme Éloi, ne peut s’empêcher de tripoter son téléphone portable à chaque instant. Cet objet tyrannique ne cesse de se rappeler à lui et de le réclamer, comme un chien qui quémande avec insistance un morceau de pain sous la table.

 

Les migrants parviennent-ils un jour à oublier d’où ils viennent, cet endroit sacré où leur mère les attend ? Peuvent-ils jamais s’affranchir des odeurs, des idées de leur pays natal, ainsi que des interdits paternels ?

 

Chacun a un don inné pour la délation, un goût pour l’insulte et un dévorant besoin d’être entendu. Tout cela ne laisse pas présager une visite agréable de ces égouts numériques.

 

Tout cela lui confirme une intuition : depuis le 11 septembre, le monde, tout en se renouvelant par soubresauts successifs, ne cesse de se dégrader, à la manière du corps humain. Chaque année celui-ci vieillit imperceptiblement, s’affaiblit, devient plus lent, moins productif, perclus de douleurs…

 

En vérité, nous sommes comme des enfants écervelés et insouciants qui prennent chaque journée comme elle vient en jetant aux orties la précédente, sans un regret. Nous sautons de liane en liane, de jour en jour, d’année en année, sans nous soucier de la trace que nous laissons derrière nous. Aussi bien, ces seize dernières années méritaient d’être oubliées.

 

C’était l’époque excitante où la télévision était reine. Personne ne contestait sa suprématie. Les animateurs faisaient la une des journaux, les nouvelles émissions étaient des évènements nationaux. Aujourd’hui il a l’impression de se promener dans un champ de ruines… La télé a perdu de son lustre, personne ne croit plus à rien, ne se réjouit de rien. La société est devenue cynique, moins gaie, moins naïve, moins charmante…

 

Lu en juillet 2019

Publié dans Littérature suédoise, Polars

« Studio 6 » de Liza Marklund

Je vous parle aujourd’hui d’un polar dont la jolie couverture me tentait sur NetGalley :

 

 

 

Résumé de l’éditeur

 

Annika Bengtzon est chargée de répondre aux appels de la Hot Line de La Presse du soir, quotidien suédois à sensation où elle est stagiaire. Un jour, un anonyme lui livre un scoop : le corps nu d’une jeune fille a été découvert dans un cimetière de Stockholm. Elle a visiblement été étranglée. C’est le meurtre de l’été ! Le rédacteur en chef met Annika sur le coup. La victime s’appelait Josefin, elle n’avait que dix-neuf ans et travaillait au Studio Sex, une boîte de nuit porno. Contre toute attente, son enquête la conduit à un ministre.

​Comment s’est-il retrouvé impliqué dans cette affaire sulfureuse ? Quels secrets cache-t-il ? Pour devenir journaliste, Annika va devoir le découvrir. Mais à quel prix ?

« La reine du polar scandinave » – Henning Mankell

« Choisir un livre de Liza Marklund c’est rester éveillé jusqu’à l’aube » – James Patterson
« Un suspense à vous faire tomber de votre chaise » – Harlan Coben

 

 

Ce que j’en pense

 

J’ai choisi ce roman car les polars nordiques me plaisent énormément…

L’intrigue démarre de manière intéressante avec la découverte d’une jeune femme assassinée dans un cimetière. Elle a bien été remarquée tôt le matin par une femme d’un certain âge qui promenait son chien, mais elle a pris la fuite car ledit chien avait commencé à manger un doigt de la main de la victime…

La nouvelle du meurtre arrive sur la Hotline d’un journal sur laquelle intervient Annika, journaliste stagiaire. La victime que l’on finira par identifier s’appelle Josefin et travaillait comme strip-teaseuse dans une boîte de nuit tendance porno Studio Sex (fine allusion à une émission de télévision Studio six aux pratiques de caniveaux…

L’enquête nous entraîne, nous perd même parfois, sur des pistes variées : un homme politique, qui reçoit dans un appartement caché des jeunes femmes, limites prostituées, avec un détour intéressant vers des comportements de ministres et d’un parti politique pur le moins douteux, puis on fait un détour vers le milieu de la pornographie alors que l’auteure nous distille des fragments du journal intime d’une jeune femme victime de maltraitance de la part de son compagnon dont on apprendra l’identité bien plus tard.

En fait, ce roman est très surprenant. Tout d’abord, c’est une jeune journaliste stagiaire Annika Bengtzon, qui semble mener l’enquête alors que le commissaire apparaît seulement de temps en temps. De plus les protagonistes sont plutôt étranges.

Liza Marklund décrit sans complaisance le milieu du journalisme, à sensation ou non, où tous les coups sont bons pour obtenir un scoop, puis une embauche lorsqu’on est stagiaire comme Annika, les dérives de la télévision qui font tout sauf de l’information et privilégie le sensationnel, quitte à mentir et salir les réputations…

L’auteure évoque aussi la maltraitance dont sont victimes les femmes manipulées par des pervers.

J’ai apprécié le côté scandale politique, avec le gouvernement social-démocrate qui a fiché tous les citoyens pour pouvoir faire pression et se maintenir au pouvoir…

Ce roman permet de passer un bon moment, mais je reste sur ma faim, n’est pas Arnaldur Indridason (ou Henning Mankell) qui veut, malgré ce que prétend la couverture…

Un grand merci à NetGalley et aux éditions HLAB qui m’ont permis de découvrir ce roman et son auteure.

 

#Studio6uneEnquêteDannikaBengtzon #NetGalleyFrance

 

 

L’auteur

 

Eva Elisabeth « Liza » Marklund est auteur, journaliste, chroniqueuse et ambassadrice pour l’Unicef. Elle s’est inspirée de sa propre expérience de journaliste pour écrire la série Annika Bengtzon.

Auteur de bestsellers, elle est le deuxième écrivain suédois, après Stieg Larsson, à arriver en première place du New York Times.

Son premier roman, « Studio Sex » (2000), a été vendu à plus d’un million d’exemplaires en Suède et traduit dans vingt pays.

 

Extraits

 

Ce n’est qu’en sa compagnie que je suis un être humain à part entière. Il est la condition à ma vie, le sens de ma vie. Je sais que je représente la même chose pour lui. Nous avons reçu le plus grand des présents.

« Ne me quitte jamais, dit-il, je ne peux pas vivre sans toi » … Et je le promets.

 

Les années cinquante ? C’est l’âge de pierre pour ceux de ta génération…

 

Crois-moi, IB (bureau de renseignements) est le talon d’Achille des sociaux-démocrates, c’est leur grande, leur énorme erreur. Et, en même temps, c’est ce qui leur a permis de se maintenir au pouvoir. Ils font leur possible pour passer leurs méfaits sous silence. Par l’intermédiaire de la Sapo, (organisation des délégués sociaux-démocrates sur les lieux de travail) ils ont fiché toute la population suédoise. Ils ont poursuivi des personnes pour leurs opinions, ils les ont isolées, ils se sont arrangés pour qu’elles soient licenciées. Ils continueront à mentir tant qu’il n’y aura pas de preuve irréfutable.

 

En temps de guerre, tous ceux qui se trouvaient sur la liste devaient être arrêtés. En temps de paix, ils pouvaient avoir quelques difficultés à trouver du travail. Ils étaient exclus des responsabilités syndicales. Il n’y avait pas besoin d’être communistes pour se retrouver sur la liste.

 

Nous mourrons tous, dit sa grand-mère en riant. Il faut prendre soin de soi et ne rien faire dans la précipitation. Rien ne sert de fuir devant la douleur, elle finira toujours par te rattraper. Laisse-là te submerger, et quand tu referas surface, tu seras plus forte.

 

Lu en juillet 2019

Publié dans Littérature française

« La partition » de Diane Brasseur

Je vous parle aujourd’hui d’un roman qui a attiré ma curiosité sur NetGalley :

 

 

Résumé de l’éditeur :

 

De la Grèce aux rives du lac Léman, une superbe fresque familiale.

Un matin d’hiver 1977, Bruno K, professeur de littérature admiré par ses étudiants, se promène dans les rues de Genève. Alors qu’il devise silencieusement sur les jambes d’une jolie brune qui le précède, il s’écroule, mort.

Quand ses deux frères Georgely et Alexakis apprennent la nouvelle, un espoir fou s’évanouit. Le soir même, ils auraient dû se retrouver au Victoria Hall à l’occasion d’un récital de violon d’Alexakis. Pour la première fois, la musique allait les réunir.

La Partition nous plonge dans l’histoire de cette fratrie éclatée en suivant les traces de leur mère, Koula, une grecque au tempérament de feu. Elle découvre l’amour à 16 ans, quitte son pays natal pour la Suisse dans les années 20 et refera sa vie avec un homme de 30 ans son aîné. Une femme intense, solaire, possessive, déchirée entre ses pays, ses fils et ses rêves. Une épouse et une mère pour qui l’amour est synonyme d’excès.

 

Ce que j’en pense

 

On fait la connaissance de Bruno K. (on ne saura en fait jamais vraiment ce que signifie ce K. que l’on retrouve dans le nom du père…) en 1977, alors qu’il marche dans la rue, suivant une jeune fille dont il admire les jambes, et brusquement il s’écroule, mort ! il s’agit de retrouver sa famille, pour procéder aux démarches habituelles et cela s’avère compliqué…

Bruno avait trois frères, plus ou moins perdus de vue depuis des années, et ce roman propose de remonter le passé à la recherche de secrets de familles. Chaque chapitre propose une lettre de Bruno adressée le plus souvent à sa mère, pas toujours chronologiquement, mais servant de charpente à l’histoire qui se déroule en fait des années 20 à 1977.

La saga commence en Grèce, avec Koula, la mère de Bruno, et raconte un peu qui était sa mère Epistimi, et le grand-père colonel héros de guerre, mais en fait on en saura très peu à son sujet, l’auteure préférant insister sur les principes de l’éducation grecque à l’époque, notamment le statut des filles… Koula rencontre Paul Peter K, un représentant en porcelaine, l’épouse et le suit en Suisse.

Après une première grossesse, (Bruno) elle déchante car son mari est volage, sa belle-mère la Mutti, compatit car elle a vécu la même chose, puis un deuxième enfant fait son entrée Georges…

Koula ne supporte pas la situation et sur les conseils de la Mutti, repart en Grèce, avec Bruno, mais laisse derrière elle Georges. Elle finit par refaire sa vie avec Hyacinthe, alias Cintho, un homme plus âgé dont elle aura un enfant Alexakis. Le décor est planté ! on imagine très bien que les trois frères ne vivront pas des relations « normales ».

Bruno apprend le piano, Alexakis sera violoniste et Georges un inventeur (la laisse élastique pour chien par exemple !) et une partition servira de toile de fond. Il s’agit du Concerto pur violon et orchestre de Beethoven.

Certes, les hésitations, les réflexions de Koula, semblent sincères, après tout on lui a demandé de choisir entre ses deux fils celui qu’elle emmènera, choix extrêmement violent pour retrouver sa liberté, mais cela ne suffit pas à la rendre sympathique. J’ai beaucoup pensé au « Choix de Sophie » en lisant la première partie.

Les amateurs de « mère toxique » seront servis, Koula a tout pour elle, son exubérance, son intolérance, son exigence, son rejet de toutes les femmes qui s’approchent de ses fils, les considérant comme des rivales. Elle est infecte, tellement imbuvable que je n’ai pas accroché du tout, j’ai terminé le roman pour voir où l’auteure voulait aller.

J’aurais aimé que Diane Brasseur laisse une part plus importante aux anciens, pour mieux comprendre le fonctionnement mental de Koula.

Un point positif : la manière dont elle évoque la syphilis, notamment la forme congénitale, et les répercussions sur la famille…

Grosse déception donc… en lisant les autres critiques sur ce roman, je me dis que peut-être je suis passée à côté; bien-sûr je viens de lire « Les déracinés » que j’ai adoré, donc la lecture qui suit un coup de cœur est toujours difficile à apprécier…

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Allary qui m’ont permis de découvrir ce roman et son auteur.

#LaPartition #NetGalleyFrance

 

L’auteur

 

Diane Brasseur est franco-suisse. Elle a grandi à Strasbourg et fait une partie de sa scolarité en Angleterre.

Après des études de cinéma à Paris, elle devient scripte et tourne, entre autres, avec Albert Dupontel, Olivier Marchal et Abd Al Malik.

« Les Fidélités » (2013) est son premier roman.

 

Extraits

 

Alexakis n’est pas lâche, il ne manque ni de courage ni de franchise, mais cela lui est difficile de soutenir le regard d’un autre parce qu’il a les yeux clairs.

Le regard dit trop. Dans les yeux des autres, Alexakis a peur de devenir transparent.

 

De l’enfance, il manquera toujours quelque chose à Alexakis. Et c’est cela qu’il cherche, tous les soirs sur scène avec son violon.

 

C’était l’époque où le silence des adultes soufflait sur les questions des enfants…

… C’est dans le regard des autres, sincère et désolé, qu’il a appris son drame.

 

Car pour Koula, cela sera de la faute des femmes, de leurs yeux de méduse et de leurs voix de sirènes… Chaque fois, ce sera de la faute des femmes.

 

Koula a la beauté d’une femme qui s’abandonne, et pour toujours, le cœur de Bruno K penchera pour les femmes fragiles et vulnérables. Il ne cessera de fuir les femmes de bon sens et de bonne humeur, celles qui offrent une vie douce, sans soucis et sans surprises.

 

Koula laisse à Paul Peter K son fils le plus fort, Georgely n’est pas malade. C’est le plus Suisse de ses enfants et le plus robuste, celui qui supportera l’abandon.

 

Pas une fois à Langenthal, elle ne s’était demandée, de retour en Grèce, qu’est-ce que je vais y faire ? Elle a l’impression désagréable d’être en morceaux comme les statues brisées du Parthénon auxquelles il manque un bras, une jambe ou une tête.

 

Pour Koula, c’est simple comme une équation : si on aime, on est jaloux.

Pour Monsieur Hyacinthe, la jalousie est du venin.

 

Les lettres suscitent une intimité propice aux confessions. Les mots vont vite sur le papier. L’éloignement provoque le manque. Plus ils s’écrivaient, plus Cyntho et Koula avaient envie de s’écrire.

 

Koula avait envie d’avoir une fille alors tant que c’est possible, elle se fait plaisir – Alexakis portera des robes roses en dentelle à volants et des rubans dans les cheveux.

 

Au piano, Bruno K est un conteur. Il raconte une histoire comme s’il la découvrait alors qu’il connaît la fin.

Au violon, Alexakis pousse et tire l’archet. Il étire la note comme l’élastique d’un lance-pierres.

 

Koula n’a perdu son fils à la guerre, c’est pire, elle l’a perdu à une autre femme.

 

Lu en juillet 2019

Publié dans Littérature française, Roman historique

« L’Américaine » de Catherine Bardon

Place aujourd’hui à la suite de l’épopée de la famille Rosenheck avec:

 

 

Résumé de l’éditeur :

 

Septembre 1961. Depuis le pont du bateau sur lequel elle a embarqué, Ruth tourne le dos à son île natale, la République dominicaine. En ligne de mire : New York, l’université, un stage au Times. Une nouvelle vile… Elle n’en doute pas, bientôt elle sera journaliste comme l’était son père, Wilhelm. Ruth devient très vite une véritable New-Yorkaise et vit au rythme du rock, de l’amitié et des amours. Des bouleversements du temps aussi : l’assassinat de Kennedy, la marche pour les droits civiques, les frémissements de la contre-culture, l’opposition de la jeunesse à la guerre du Viêt Nam…

Mais Ruth, qui a laissé derrière elle les siens dans un pays gangrené par la dictature où la guerre civile fait rage, s’interroge et se cherche. Qui est-elle vraiment ? Dominicaine, née de parents juifs autrichiens ? Américaine d’adoption ? Où va-t-elle construire sa vie, elle dont les parents ont dû tout fuir et réinventer leur existence ? Trouvera-t-elle la réponse en Israël où vit Svenja, sa marraine ? Entrelaçant petite et grande histoire, explorant la question de l’exil et de la quête des racines,

Catherine Bardon nous livre une radiographie des États-Unis des années 1960, en poursuivant la formidable fresque romanesque inaugurée avec Les Déracinés.

 

Ce que j’en pense

 

Nous retrouvons dans ce roman, les héros qui ont fait la joie des lecteurs qui ont aimé « Les déracinés ». Le récit alterne toujours les faits et le journal des ressentis, émotions du héros principal, qui est Ruth, la fille de Wilhelm et Almah Rosenheck.

Un drame est survenu à la ferme, Wilhelm est décédé à la suite d’un accident de la route, idiot comme souvent : sa voiture a percuté une vache, dans la nuit, à peine quelques secondes d’inattention et c’est le grand voyage…

Ce drame traumatise tout le monde, on s’en doute, mais Ruth, « le premier bébé » de la colonie, dont le visage a été photographié, a même été utilisé pour des timbres-poste éprouve le besoin de quitter sa famille pour aller faire des études de journalisme à New-York.  Nous sommes en 1961.

Elle part en bateau, refaisant à l’envers le voyage que ses parents ont fait des années plus tôt, comme un pèlerinage. Elle fait la connaissance d’Arturo sur le steamer, un jeune Dominicain qui part faire des études aussi.

Ruth découvre ainsi la sinistre Ellis Island qui depuis ne retient plus personne en quarantaine, et comprend ce que ses parents ont dû ressentir quand les US ont refusé de les accueillir.

Elle vient vivre chez sa tante Myriam, qui tient une école de danse, et dont le mari Aaron a bien réussi dans son métier d’architecte, et une relation forte se noue avec leur fils Nathan, épris de danse lui-aussi. Leur réussite est teintée de tristesse, car Myriam pense à son frère Wil et à Almah qui n’ont pas peu réaliser leur rêve.

« Je voulais vivre ma vie comme je l’entendais sans m’encombrer des bagages pesants de l’histoire familiale. J’allais écrire une page de la vie des Rosenheck en Amérique. Ma propre page. »

Ce roman évoque surtout le statut difficile des enfants de la deuxième génération : ses parents sont des êtres tellement exceptionnels pour Ruth, qu’elle se sent nulle, ne pouvant jamais leur arriver à la cheville. Comment faire son chemin quand les parents ont tant souffert, ont dû supporter tellement de désillusions, travailler la terre, construire leur colonie ?

« Qui étais-je, moi Ruth Rosenheck, née en république Dominicaine de parents juifs autrichiens, parachutée à New-York ? Juive, Autrichienne, Dominicaine, américaine ? Avais-je fait le bon choix ? Je me sentais perdue… »

Un autre élément entre en ligne de compte : ils n’ont jamais parler de leurs propres parents, de l’antisémitisme, de la Shoah pour préserver leurs enfants, car c’était trop lourd à porter, alors ils les ont élevés dans la liberté, l’insouciance : Ils étaient « les petits princes de la colonie » dit Ruth.

Alors dans ce cas, comment savoir qui l’on est et d’où l’on vient ? Comment se construire ? Ruth a choisi le journalisme comme son père, après avoir abandonné ses études d’infirmière, (dans la famille d’Almah, ils étaient médecins depuis des générations) et le virus était entré en elle lorsqu’elle avait couvert le procès d’Eichmann…

A l’université, elle se rend compte qu’il y a des clans, l’élite et les autres dont elle fait partie, ce qui ne facilite pas l’intégration… les US n’ont guère fait de progrès depuis l’arrivée de ses parents, la fermeture d’Ellis Island n’est qu’un symbole et encore…

Ruth a idéalisé aussi le couple formé par ses parents, en mettant la barre aussi haut, comment s’engager dans une histoire d’amour, construire un couple ou une famille ?

Elle se cherche, s’égare dans des amours sans lendemains, comme si elle voulait se perdre elle-même, seul Arturo son ami est fidèle au poste. Avec lui, elle va assister, à l’assassinat de JFK, le racisme, Johnson et la guerre au Vietnam, et la marche des droits civiques avec Martin Luther King, le plus jeune prix Nobel, ne l’oublions pas… en passant par les jeunes hippies, la drogue, l’amour libre, (où elle retrouvera Lizzie qui faisait partie de la bande des quatre copains autrefois.

Même si le récit qui s’étend jusqu’à 1966, allume un projecteur sur Ruth, on ne perd pas de vue les autres personnages, Almah, Marcus, Svenja, Frizzie entre autres, ni l’évolution de la situation politique et sociale de la République Dominicaine, ou la construction d’Israël.

J’ai aimé la manière d’aborder la recherche de l’histoire familiale pour savoir ce que l’on veut transmettre, le besoin de se connecter avec les grands-mères qu’elle n’a pas connues, pour continuer le chemin tout en partant à la quête de son identité. Mettre de la distance, géographiquement parlant, ne rend pas forcément plus autonome. Cette jeune femme est intéressante, même si l’on parfois envie de la « secouer un peu » pour qu’elle avance…

Catherine Bardon, nous fait parcourir les US par le biais de tous les évènements importants qui se sont déroulés sur cette période, et pointe le traitement des Noirs, le rejet dont ils sont victimes. Elle n’est pas tendre dans sa description et tout ce qu’elle évoque résonne tristement avec la période actuelle. En choisissant de faire participer Ruth et Arturo à la marche pour les droits civiques pour écouter le discours de Martin Luther King : « I have a dream », elle donne au lecteur la possibilité de « revivre » cette manifestation pacifique.

J’ai bien aimé ce roman, même s’il manque quelque chose de la magie du premier tome « Les déracinés », cela reste une belle histoire, qui étrille « l’Amérique » et sa société qui ne brille pas par sa tolérance, et se comporte comme le gendarme du monde, n’hésitant pas à envoyer des soldats pour maintenir à tout prix une dictature en République dominicaine par exemple…

Ce roman est dense, il ne s’étend que sur six années et pourtant il se passe tant de choses ! j’espère que l’auteure nous proposera une suite car il est difficile de se détacher des personnages…

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Les Escales qui m’ont permis de découvrir ce roman et d’apprécier une nouvelle fois son auteure.

♥ ♥  ♥ ♥ ♥

#Laméricaine #NetGalleyFrance

 

Extraits

 

Une fois de plus, il m’a été difficile de choisir les extraits que je propose…

A l’aube d’écrire page de ma vie, j’avais besoin de ce lent arrachement à ma terre natale, et surtout, je m’étais mis en tête de refaire à l’envers le voyage qui avait amené Wilhelm et Almah Rosenheck, mes parents, sur cette île, plus de vingt ans auparavant. Ils comptaient au nombre de cette poignée d’« immigrants involontaires », comme on avait cyniquement baptisé à l’époque ces laissés pour compte, qui avaient échoué là à cause des cahots de l’Histoire, faute d’Amérique ou d’une meilleure terre d’asile.

 

Elle (Almah) se consola en se disant que la vie allait ainsi, une succession de petites déchirures qui ne rendaient que plus étincelantes les retrouvailles.

 

Je passais des heures, alanguie dans une chaise longue, à regarder la mer en faisant défiler les séquences les plus réussies du film de mes jeunes années. C’était une manière de faire mes adieux à mon enfance à laquelle je tournais définitivement le dos, en fermant les yeux, je voyais une longue plage blonde où le bonheur n’en finissait pas de couler…

 

Un véritable voyage à l’envers. Le steamer dépassa lentement Ellis Island. Le purgatoire où mes parents avaient perdu leurs dernières illusions, l’impasse d’où ils s’étaient embarqués pour ce qui devait être leur seconde vie avait triste mine…

 

Elle imaginait ses parents, orphelins de leur pays, patientant dans cet îlot sinistre, dans l’impossibilité de rejoindre ce qu’ils considéraient alors comme le rêve d’une terre promise qui les narguait depuis la rive du fleuve, puis se désespérant devant le spectacle des gratte-ciels de New-York qui leur étaient interdits.

 

Wilhelm était parti, la laissant veuve. Un mot vide de sens qui ne disait rien de son désarroi, du vide incommensurable, du manque chevillé à son esprit, tatoué à la moindre parcelle de sa peau. Wilhelm disparu, un trou dans son âme s’était creusé, qu’elle ne pourrait jamais combler.

 

Il y avait deux camps, celui des étudiants légitimes, issus des collèges new-yorkais huppés et celui des pièces rapportées, les étudiants venus d’autres états ou pire encore de pays étrangers, comme Deborah et moi…

…  On appartenait à l’un ou à l’autre camp, mais il était inenvisageable d’en changer, et il devenait clair que ce ne seraient ni mes efforts de sociabilité ni mes résultats académiques qui me permettraient d’intégrer la caste des Wasp « White anglo-saxon protestant ». J’étais condamnée à rester à la lisière de l’élite de la faculté.

 

Avec Cuba, il y avait bien assez de communistes aux portes de la Floride. Il ne fallait pas renouveler les erreurs du passé, ils devaient garder le contrôle et continuer de tirer les ficelles dans l’ombre pour rester les maîtres du jeu.

 

Elle mit le doigt sur une vérité : mieux valait vivre intensément, ne fût-ce qu’un instant, que de ne vivre qu’à demi sans rien risquer…

 

Les Dominicains, comme tous les Hispaniques, étaient victimes du racisme ordinaire. Ruth et Arturo étaient à peu près épargnés grâce à la couleur de leur peau, mais ils étaient tout à fait conscients de l’ostracisme qui frappait la plupart de leurs concitoyens de couleur.

 

Dans le bus qui les ramenait à New-York, Bernie exultait. Aucun dérapage, aucune violence. La marche avait été exemplaire. Un véritable succès. Un triomphe même. Plus que cela, elle marquerait l’histoire des Etats-Unis …

 

Il me semble que depuis ma naissance, on me fait endosser un rôle trop grand pour moi. Je sais que Maman, Frizzie, ma tante, Svenja, et toi, sans parler de mon père, avez placé de grands espoirs en moi.

Eh bien, vous vous êtes tous illusionnés sur mes capacités et vous attendez trop de moi. Je sens, je sais, que je ne serai jamais à la hauteur de vos espérances, ni même de mes propres rêves…

… Je ne serai pas non plus la plume que papa n’a pas pu être à cause de la guerre. Je n’aurai jamais le millième de son érudition, même si je lisais jusqu’à la fin de mes jours. Je ne réussirai pas non plus à être une femme aussi exceptionnelle que ma mère, je ne lui arrive pas à la cheville. Voilà, je suis une ratée.

 

Tu vois, je ne suis pas capable de grand-chose. J’ai l’impression de faire de l’amateurisme partout où je passe, de rester à la surface des choses et de passer entre les gouttes sans jamais m’investir.

 

Avaient-ils fait une erreur en l’élevant à l’abri des soucis, en la laissant grandir dans un paradis artificiel ? Était-il possible que leur détermination à faire de ces enfants, héritiers d’un lourd passé, des petits princes, les ait finalement fragilisés ? La charge symbolique de sa naissance, de sa vie même, était-elle trop lourde pour Ruth ? Ou n’étaient-ce que les atermoiements d’une jeune fille qui avait du mal à négocier le tournant de sa vie adulte ?

 

Lu en juillet 2019

Publié dans Littérature française, Roman historique

« Les déracinés » de Catherine Bardon

Je vous parle aujourd’hui d’un livre magique, sorti en 2018, que je n’ai pas vu passer (un comble pour moi qui suis fascinée par cette époque de l’Histoire). Heureusement je l’ai découvert sur NetGalley qui le remettait à disposition du fait de la sortie de « L’Américaine »

 

 

 

Résumé de l’éditeur :

 

Des cafés viennois des années trente aux plages des Caraïbes, découvrez une formidable histoire d’amour et d’exil, et le destin exceptionnel d’Almah et de Wilhelm.

Vienne, 1932. Au milieu du joyeux tumulte des cafés, Wilhelm, journaliste, rencontre Almah, libre et radieuse. Mais la montée de l’antisémitisme vient assombrir leur idylle. Au bout de quelques années, ils n’auront plus le choix ; les voilà condamnés à l’exil. Commence alors une longue errance de pays en pays, d’illusions en désillusions. Jusqu’à ce qu’on leur fasse une proposition inattendue : fonder une colonie en République dominicaine. En effet, le dictateur local a offert cent mille visas à des Juifs venus du Reich.

Là, au milieu de la jungle brûlante, tout est à construire : leur ville, leur vie.

Fondée sur des faits réels, cette fresque au souffle admirable révèle un pan méconnu de notre histoire. Elle dépeint le sort des êtres pris dans les turbulences du temps, la perte des rêves de jeunesse, la douleur de l’exil et la quête des racines.

 

 

Ce que j’en pense

 

On va suivre l’histoire d’un couple et de sa famille dont on fait la connaissance en 1921, alors que Vienne rutile de mille feux, tandis que se profile la montée de l’antisémitisme, du nazisme. Il y a d’abord les moments heureux, la rencontre, de Wilhelm et Almah, leurs familles respectives qui ont pignon sur rue : Julius le père d’Almah est un chirurgien renommé, sa mère Hannah, musicienne, le père de Wil Jacob est imprimeur, autoritaire certes, mais qui laissera son fils choisir le métier qu’il veut, alors qu’il rêvait de lui laisser l’imprimerie familiale, dont la femme Esther est en apparence soumise.

Malgré, les corbeaux noirs qui se profilent à l’horizon, on va assister à leur mariage, à la synagogue ; l’antisémitisme rampant va monter crescendo, les violences, les insultes, et certains commencent à fuir dans l’exil ou le suicide ; les droits se réduisent de plus en plus mais chacun espère que cela va s’améliorer, ils sont là depuis des générations, occupent une place dans la société viennoise…

Il est difficile de prendre la décision de s’exiler en laissant les parents derrière soi, la culpabilité s’insinue… Un jour, Myriam, la petite sœur de Wil se fait traitée de « sale truie » et cela va précipiter sa décision de partir. Pour Almah, c’est impossible de partir en laissant ses parents à Vienne, mais Julius et Hannah vont décider d’en finir, la libérant de ses hésitations et de sa culpabilité.

Ainsi commence l’exil, le passage par la Suisse, où ils atterrissent dans un camp où ils vont rester environ un an, puis la traversée de la France direction Lisbonne, où la vie leur sourit un peu plus et enfin l’embarquement vers l’inconnu dans le bateau qui les emmènent en Amérique, où ils espèrent pourvoir rester, Myriam et son époux Aaron habitant New-York : ils découvrent l’humiliation, Ellis Island où les examine comme des animaux… Leur demande est rejetée, ils acceptent alors d’aller avec le groupe à la Dominique.

Tout construire dans l’île où règne le dictateur Trujillo. Ils vont créer une communauté manière Kibboutz, travaillant la terre, construisant un village sur une usine désaffectée…

Peu à peu la communauté augmente avec d’autres arrivées, notamment Svenja et son frère Mirawek, arrivés de l’Est, Emil, mais aussi Markus qui sera un ami solide pour Wil. Une belle histoire d’amitié entre Svenja, libre, volage, et Almah et en miroir celle de Markus et Wil… Des liens qui se renforcent autour de la création du journal, car ils ont dû renoncer à une partie de leurs rêves, le journalisme pour Wil, alors que sa femme peut encore exercer son métier de dentiste.

Almah est le moteur de ce couple extraordinaire qui résiste même s’il doit parfois s’arc-bouter pour tenir ; elle s’accroche à la vie même dans les pires moments…

Ils élèvent leurs enfants, Frederik, né à Vienne et Ruth, conçue probablement lors du « séjour » à Ellis Island, dans cette atmosphère de liberté et de créativité, mais ne parlent jamais du passé, de ceux qui sont restés à Vienne, voulant à tout prix les protéger dans cette bulle… Ruth est le premier bébé né dans la communauté, ce qui lui donne une aura, parfois dure à assumer pour elle.

Il faut se battre tous les jours pour faire sortir quelque chose de cette terre, avec des périodes de doute voire de suspicion car les semences sont imposées par … Monsanto (déjà), les vaccins et les antipaludéens par Bayer…

Un jour, le 23 février 1942, la nouvelle tombe : Stefan Zweig s’est suicidé. C’était le maître à penser de Wil, il l’admirait profondément Elle connaissait la passion maladive de Wilhelm pour l’écrivain autrichien qu’il avait interviewé avec tant de fierté autrefois. C’était lui qui lui avait donné le goût de la littérature et qui l’avait inspiré par son mode de vie…

Il va lui rendre hommage en publiant la lettre émouvante laissée par Stefan Zweig dans leur journal…

Catherine Bardon évoque aussi avec beaucoup de sensibilité les vagues de nostalgie (Sehnsucht) qui parfois remontent avec une odeur, un mot et les ramènent dix ans en arrière…

Mais peu à peu, la Communauté va s’éloigner des principes qui ont été à la base de sa construction, certains voulant vendre leurs produits directement, faire de l’argent…  Et les liens vont se distendre car il y aura la création de l’État d’Israël et certains, comme Svenja et son frère, partiront créer des Kibboutz avec gestion collective, comme si l’expérience de Sosua était le brouillon, la première mouture, mais où se situe la frontière entre réalité et idéal ?

Catherine Bardon aborde dans ce roman l’histoire de cette famille et de leurs amis, entre 1921 et 1961 (avec le procès de Eichmann) en nous rappelant en parallèle la grande Histoire, sans jamais, tomber dans la facilité, ou la caricature, nous livrant les états d’âme de chacun, en les reliant aux grands évènements, aux grands personnages de l’époque.

Elle ne nous brosse pas un tableau idyllique de l’île car le dictateur Trujillo (alias « le bouc » à cause de son appétit pour la chair fraiche) y règne avec une poigne de fer et le narcissisme et le culte de la personnalité sont bien là, même si la petite communauté est loin de la capitale.

Elle ne cherche pas à nous vendre un couple idéal à travers l’histoire de Wil et Almah : c’est un couple qui s’aime très fort car les liens qui se sont tissés entre eux sont basés (et renforcés) par toutes les épreuves qu’ils ont traversées, mais l’amour n’est jamais un long fleuve tranquille et ils auront tous les deux des blessures, des crises à traverser, ce en quoi ils nous ressemblent.

Un petit mot dur le style : l’auteure a choisi d’alterner le récit des faits et les notes du journal tenu par Wilhelm où il exprime son ressenti, ce qui donne une saveur particulière à son livre.

Etan donné ma passion pour cette époque de l’histoire, ce livre était pour moi, mais il m’a tellement emballée que j’ai du mal à faire une synthèse et ma critique, comme toujours dans ces cas-là part un peu dans tous les sens, tellement j’ai envie de partager mon enthousiasme.

J’ai adoré ce roman, volumineux mais qui se dévore, ces héros que je n’avais pas envie de quitter et dont j’ai appris à connaître les états d’âme, les personnalités. Je vais enchaîner avec le tome 2 « L’Américaine ». Je l’ai acheté pour avoir une version papier et revenir sur tous les passages que j’ai soulignés…

Vous l’avez compris, si vous ne l’avez pas lu, précipitez-vous…

Un immense merci à NetGalley et aux éditions « Les Escales » qui m’ont permis de découvrir ce livre magnifique.

#LesDéracinés #NetGalleyFrance

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L’auteur

 

Catherine Bardon est une amoureuse de la République dominicaine. Elle a écrit des guides de voyage et un livre de photographies sur ce pays, où elle a passé de nombreuses années. Elle vit à Paris et signe avec « Les Déracinés » son premier roman.

 

Extraits

 

Très difficile de choisir des extraits, tans les passages surlignés sont nombreux !

 

Avoir vingt-cinq ans à Vienne était un privilège. C’était une époque brillante et stimulante, qui était encore un vrai creuset de création et, somme toute, le berceau de la modernité de tout l’Occident. (1931)

 

Les Kahn, médecins de père en fils, vivaient à Vienne depuis cinq générations. Les aïeux de la mère d’Almah avaient émigrés de Russie au début du siècle précédent. Ils appartenaient à cette grande bourgeoisie juive qui se croyait à tort assimilée et gardait soigneusement ses distances…

… il (le père) était de ceux pour qui l’appartenance à une classe sociale et à une profession comptait bien plus que leur judaïté.

 

Elle était la pièce manquante du puzzle de ma vie, celle qui lui donnait tout son sens et sans laquelle l’image n’en aurait pas été lisible.

 

Nous cristallisions désormais l’hostilité de nos compatriotes, un rejet presque unanime que rien ne justifiait. A cause de nos racines, ils nous amalgamaient en une masse qui gommait nos individualités et anéantissait nos existences. 1935

 

L’ancienne Vienne, la ville tolérante et ouverte de mes jeunes années, la capitale cosmopolite de Zweig, n’était plus. La liberté d’expression n’y serait bientôt plus qu’un lointain souvenir. L’antisémitisme, chaque jour plus violent, se radicalisait. À croire qu’il était viscéralement ancré dans la mémoire collective de nos compatriotes.

Une espèce d’atavisme voulait que les vieux restent les gardiens du temple, tandis que les jeunes, porteurs d’avenir, allaient tenter leur chance sous des cieux plus bienveillants.

 

Wilhelm se mordit la lèvre. Il préférait rester dans le flou. Il se disait que pour émigrer, il fallait être soit très pauvre, soit très courageux. Or, il n’était ni l’un ni l’autre. Il admirait Myriam qui possédait le courage qu’il n’avait pas.

 

Viscéralement attaché à ma ville natale et à tout ce qu’elle symbolisait, j’espérais chaque jour l’embellie qui nous donnerait une bonne raison de rester.

 

Certains avaient choisi une forme de départ plus radicale, et je me demandais si cela relevait du courage ou de la lâcheté. Egon Friedell (philosophe, journaliste) s’était jeté par une fenêtre au lendemain de l’Anschluss. A Coblence, le mathématicien Albert Smolenskin s’était noyé dans le Danube, tandis que sa femme s’ouvrait les veines. Le corps médical n’échappait pas à la vague de suicides… 1938

 

Les nazis avaient trouvé la solution au « problème » juif : l’expulsion et la relocalisation hors du Reich, dans les pays prêts à les accueillir. A l’initiative de Roosevelt, une conférence internationale débuta le 6 juillet à Evian pour trouver des terres d’accueil…

… Un seul pays s’était porté candidat pour accueillir des Juifs : la République dominicaine. 1938

 

Julius et Hannah avaient choisi de quitter ce monde ensemble. Un geste d’amour l’un envers l’autre pour se protéger de ce qui devait advenir ? Un geste d’amour envers Almah qu’ils libéraient de ses attaches à Vienne ? 

 

Ils auraient voulu être déjà de l’autre côté de la frontière, que l’Autriche soit derrière eux, que c’en soit fini une bonne fois pour toutes. C’était un lent déchirement, une séparation qui s’étirait au fil des paysages qui défilaient. Rien ne les avait préparés à cette sensation qu’on les amputait d’une partie d’eux-mêmes.

 

C’était un accord gagnant-gagnant. D’un côté Trujillo développait son pays grâce aux capitaux juifs et au zèle européen. Au passage, il espérait blanchir une population trop sombre à son goût, un paradoxe pour le métis qu’il était. De l’autre, le projet était un laboratoire pour le Joint…

 

On se sentait si faible et si impuissant au milieu de l’océan, suspendus entre l’eau et le ciel, deux éléments bien trop vastes pour nous. Où étions-nous ? Au milieu de nulle part… Déjà partis et pas encore arrivés. En un point hasardeux, en suspension entre hier et demain, entre la vie et la mort, entre un pays qui nous expulsait et un pays qui ne savait pas encore qu’il allait nous accueillir.

 

Nous sommes un paradoxe. Un observateur étranger serait étonné de voir des paysans au cuir tanné par le soleil et aux mains abîmées par les travaux de la ferme discuter de Nietzsche, analyser les erreurs politiques de Dollfus, débattre des thèses de Herzl…

 

Ruth était comme investie d’une mission, porteuse d’un message. Je commençais à me dire qu’il était possible d’écrire une histoire heureuse sur un passé douloureux.

C’en était fini de baisser les yeux, d’essayer de passer inaperçus, de nous fondre dans le décor, de perdre de la substance. Nous n’’étions plus des mendiants gris. Nous avions retrouvé notre dignité, nous avions une nouvelle terre et une nouvelle famille, et c’était vertigineux.

 

Nous avions changé de paradigme, renonçant à tout le superflu mais à rien d’essentiel.

Peut-être touchions-nous au bonheur ?

 

Ce n’est pas en regrettant le passé qu’on le fait revivre, intervint Emil. Il n’y a que le présent qui se construit et il se réinvente à mesure que le passé lui cède la place.

 

C’est en s’attachant à ceux que l’on rencontre là que l’on refait sa vie, c’est à travers eux qu’on accède à une nouvelle identité.

 

Étions-nous une espèce de brouillon, de test à l’implantation en terre vierge des Juifs urbains ? Je doutais que l’expérience Sosua soit tout à fait concluante et je me demandais si notre Kibboutz allait faire long feu.

 

Il ne pleurait pas la mort de la plus grande gloire littéraire de l’Autriche, mais celle d’un homme qui symbolisait, à lui-seul, tout ce que sa ville et son pays avaient représenté pour lui, les élans de sa jeunesse envolée, les rêves et les illusions perdus, les disparus, ceux qu’il avait laissé sur son chemin, ceux dont il ne savait plus rien. Sa passion pour Zweig n’avait rien à voir avec la raison.

 

La guerre avait fait de Zweig un Juif errant mais il n’avait pas accepté d’être dépossédé de sa germanité et d’être réduit à sa seule identité juive. Il n’avait pas supporté le sort fait aux Juifs, ni son impuissance face à la destruction de son monde.

 

Le temps se contentait de dresser des remparts toujours plus hauts contre les ravages de la conscience et du souvenir. Derrière, le chagrin et la culpabilité guettaient la moindre faille. Il fallait tenir les souvenirs à distance pour être heureux.

 

On prétend que l’âme des morts survit aussi longtemps que quelqu’un est capable de prononcer leur nom. Je prononcerai les leurs en silence chaque jour de ma vie.

 

Cette année (1945), la pire depuis notre arrivée, nous rappelle que le malheur rôde toujours derrière le voile fragile et éphémère du bonheur. Le temps ne guérit que les plaies superficielles, les autres se rouvrent à la moindre alerte.

 

Sans racines, on n’est qu’une ombre…

 

Lu en juin 2019