Publié dans Non classé

« Ponti » de Sharlene Teo

Je vous parle aujourd’hui du premier roman d’une auteure de Singapour avec:

 

 

 

Résumé de l’éditeur:

 

Traduit de l’anglais (Singapour) par Mathilde Bach

Szu est une ado timide et mal dans sa peau. Elle vit recluse à Singapour avec sa mère, une ancienne star de films d’horreur devenus cultes, et sa tante. Quand elle rencontre Circé, à l’aise partout, jolie, brillante, c’est le coup de foudre et l’espoir pour elle d’échapper à l’étouffant huis clos familial. C’est aussi le début d’une amitié fusionnelle.

Une vingtaine d’année plus tard, en pleine crise existentielle et sur le point de divorcer, Circé est confrontée, au hasard d’un projet professionnel, à cette passion adolescente oubliée, et les souvenirs reviennent, bouleversants.

Alternant les points de vue et les époques, Ponti est un roman drôle, émouvant, original, qui nous plonge dans l’ambiance du Singapour contemporain.

 

Ce que j’en pense:

 

Ce roman est une histoire à trois voix  : celle de Szu que s’étend surtout sur 2003, année charnière dans son existence. Adolescente mal dans sa peau, qui ne s’estime guère est rejetée au niveau scolaire, on peut parler de harcèlement, jusqu’à ce qu’elle croise la route de Circé qui devient son amie.

La seconde voix est celle de Circé, l’amie qui sera omniprésente dans les moments difficiles, au début et qui s’avèrera toxique. Chez elle l’argent coule à flots alors que Szu vit à la limite de la misère. Elles n’appartiennent pas au même milieu social ce qui fausse leur relation.

Le père de Szu a quitté la maison quand elle avait huit ans et Amisa, sa mère est une « ancienne gloire de cinéma » qui n’a en fait tourné que dans une trilogie de films d’horreur: les « Ponti » sous la direction d’un metteur en scène plutôt barge.

La troisième voix est celle de Amisa, actrice sur la touche, qui n’a jamais vraiment connu le succès,est aigrie et se comporte en mère indigne, elle n’hésite pas à dire à Szu qu’elle ne l’aime pas, qu’elle lui a gâché sa vie. Mais peut-on être une mère aimante quand on n’a pas été aimé dans son enfance? Elle a pourtant pu être maternelle avec un de ses petits frères…

Une autre personne vit avec Szu et Amisa, Yunxi sui est présentée comme la tante de l’adolescente et qui fait office de médium (de charlatan pour le père de Szu) vivant de la crédulité des personnes en souffrance qui veulent entre en contact avec leurs « chers disparus ».

Un jour, dans l’histoire d’amour-haine un évènement vient encore compliquer les choses: Amisa tombe malade…

Sharlène  Teo alterne les également les périodes avec trois dates clés: 2003 pour Szu et Circé, 1968 pour Amisa et on retrouve les deux jeunes femmes curieusement en 2020.

En fait c’est Circé qui occupe le devant de la scène en 2020 car pour son travail, on ressort la fameuse trilogie « Ponti » car il est question d’en faire un remake.

Ce roman est dérangeant et j’ai eu du mal à le terminer car les histoires d’amitié toxique, de mère tout aussi toxique me hérisse un peu le poil. Cependant, les personnages sont intéressants, leurs vies familiales pleines de souffrances, de deuils sont bien exposées; les hommes ont des rôles vraiment effacés, tel le père de Szu.

j’ai découvert, un peu, la société singapourienne que je ne connaissais pas du tout, donc découverte intéressante.

Pour un premier roman c’est plutôt prometteur.

A noter au passage la très jolie couverture qui est une invitation à elle seule.

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Buchet Chastel qui m’ont permis de découvrir ce roman.

 

#Ponti #NetGalleyFrance

 

L’auteur

 

 

Extraits

 

Aujourd’hui s’achève ma quinzième année dur cette horrible et brûlante planète. Je suis coincée à l’école, les paumes appuyées contre un mur vert. J’appuie tellement fort que mes doigts me font mal. Je suis clouée à ce mur par ma propre honte…

… Qu’est-ce qu’on peut bien y faire quand on est né avec une sale tête?

 

Il a dit que Yunxi était un nom inventé. Qu’elle n’était pas réellement une personne mais un violon extrêmement rare, un Stradivarius Lipinski, le seul Stradivarius sédentaire du Sud-Est asiatique…

 

Ce sont toujours les voix qui s’effacent en premier. Juste avant les expressions. Les tournures de phrase. Ce qui était de l’humour, ce qui était de la sagesse? On ne choisit pas ce qu’on retient et ce qu’on oublie. Avec le temps, des contre-vérités idiotes finissent même par passer pour certaines et signifiantes, telle la moisissure sur le fruit.

 

Ma mère et ma tante vendent de l’espoir. Le fait que les gens viennent à elles constitue déjà une garantie partielle de leur succès.

 

Amisa soupçonnait qu’elle était à tout le moins une des causes du malheur de sa mère. Tout comme chacun de ses frères et sœurs, d’ailleurs, mais elle plus encore.

 

C’est marrant, le temps qu’il faut pour s’adapter à la diminution des privilèges et la vitesse à laquelle on s’habitue au confort.

 

Szu demeurait tête baissée, épaules rentrées jusqu’à mesurer presque ma taille, sans jamais remettre en question l’hostilité de sa mère. Même moi, je savais que les choses ne pouvaient pas être aussi simples et qu’il ne pouvait y avoir de dénouement valorisant à ce harcèlement, cette insulte perpétuelle. Anisa blessait Szu bien plus que toutes les moqueries des filles de l’école.

 

La beauté est une armure. Tout le temps que j’ai connu ma mère, sa beauté l’a toujours rendue invincible.

 

J’ai seize ans et demi et je commence à comprendre que parfois la vie se déroule ainsi: vite, sans compensations. On croit qu’on a des décennies devant nous et tout à coup on n’a plus le temps.

 

Certains jours, elle emmenait sa fille au parc du coin le matin. Elle souriait aux autres femmes qui poussaient leurs landaus en pantoufles marron. Amisa était une femme qui poussait un problème. Le problème gazouillait durant les deux tours de parc.

 

Lu en mai 2019

Publié dans Littérature française, Polars

« Malamorte » d’Antoine Albertini

Place à un polar français, plus précisément corse avec:

 

 

 

 

 

Résumé de l’éditeur:

 

« C’est sur mon bureau qu’échouent les dossiers dont personne ne veut, les cadavres qui ne feraient pas lever un sourcil à un gratte-papier des chiens écrasés, les victimes anonymes des crimes d’après boire, les vies gâchées pour rien, les destins lacérés des assassins et de leurs victimes confondus dans la même misère, dans la came, dans le vice, dans les jalousies morbides carbonisant des générations entières au fond d’un taudis en bordure de la Nationale. »

Ce bureau, c’est un cagibi, un placard dans une aile à moitié désaffectée du commissariat de Bastia, où ce policier corse a échoué, après la critique de trop contre ses supérieurs, la bagarre de trop avec ses collègues. Pourtant sa carrière dans la police avait bien démarré : 7 ans dans la banlieue parisienne à la brigade des stups puis une mutation à la police judiciaire de Bastia la ville où il a grandi. Mais très vite, il a été déçu, écœuré par les ordres des chefs, les affaires oubliées volontairement, les arrestations arbitraires, la corruption, les magouilles quotidiennes. Il travaille seul à présent, sur des affaires mineures en apparence. Comme celles du meurtre d’Hakima, 5 ans et de sa mère Khadija. Ce policier va chercher partout le coupable, comme il cherche partout la vérité .

Une enquête, le temps d’un été pluvieux. Le portrait d’une île loin des clichés et des visions de carte postale où se croisent élus, voyous, braqueurs et assassins, travailleurs immigrés, continentaux en mal d’une existence qu’ils espèrent plus douce. Le policier sillonne la ville : des bars pourris aux lotissements à des kilomètres de la mer, des bidonvilles installés près des autoroutes aux villas des beaux quartiers.
Il ne cessera jamais de chercher.

 

 

Ce que j’en pense:

 

Nous sommes à Bastia, dans un quartier résidentiel, « les Albatros » où un crime vient d’être commis: Mohamed Cherkaoui vient d’assassiner sa femme et sa fille avant de retourner l’arme contre lui. Mais, est-ce aussi simple, notre homme est transporté aux urgences et réussit à s’échapper. Innocent? Coupable? Victime d’un règlement de compte?

Cherkaoui avait une entreprise qui semblait connaître des difficultés, car il dépensait sans compter, et ses ex amis l’avaient mis sur la touche. On fait la connaissance au passage d’une cheffe d’entreprise, Sonia Mattei, dont le père a été abattu il y a quelques années, et qui est une ex du capitaine. Autre personnage, haut en couleur, l’entrepreneur François Massia magouilleur, ayant des appuis en haut lieu, et qui envoie ses sbires assassiner ceux qui se mettent sur son chemin. Tout est donc loin d’être aussi simple.

En parallèle, deux meurtres mystérieux de femmes sur lesquels notre capitaine va travailler aussi. On note au passage que tout le monde le prend pour un minable, et qu’on ne fait que le tolérer sur le terrain, à condition qu’il ne fasse pas de l’ombre aux policiers.

Sur l’enquête, on retrouve, un capitaine au placard pour insubordination, et quand je dis placard, c’est au sens littéral, il n’y a qu’une fenêtre et elle est condamnée, un bureau innommable, le tout dans un contexte d’imprégnation alcoolique massive pour oublier ses chagrins… notre est affecté au BHS , alias  » bureau des homicides simples »… « Il est d’ailleurs le seul policier à y être affecté ».

L’auteur nous emmène dans une intrigue à rebondissements, dans une Corse qu’on n’a pas l’habitude de voir ( en littérature du moins). On se trouve confronté à toutes les magouilles mafieuses possibles et imaginables, la gangrène touchant également le milieu des policiers, des gendarmes (avec leur défiance traditionnelle!) et un procureur qui ne pense qu’à sa carrière.

Ce polar est surprenant, et je suis assez mitigée car beaucoup de choses sont caricaturales, ou du moins on le voudrait bien, sinon on tombe de haut, mais le capitaine alcoolique, qui se prend une cuite toutes les nuits, n’entendant jamais son téléphone, qui se promène au volant de  sa « saxo brinquebalante » et conserve malgré l’alcool un flair considérable, ce capitaine donc est fort sympathique …

Un grand merci à NetGalley et aux éditions JC Lattès qui m’ont permis de découvrir de polar.

#Malamorte #NetGalleyFrance

 

L’auteur

 

Antoine Albertini est un journaliste et auteur français vivant en Corse, né le 1ᵉʳ août 1975 à Bastia. Rédacteur à la rédaction de France 3 Corse – Via Stella, il est également correspondant du quotidien Le Monde en Corse depuis 2004.

 

Extraits

 

Je tournai mon regard vers le couloir et son enfilade de portes closes sur les silences des autres voisins, tous frappés par l’épidémie de surdité qui s’était abattue sur la résidence les Albatros. Même la famille dont l’appartement jouxtait celui des victimes n’avait « rien entendu, juste du remue-ménage quand vos collègues sont arrivés, c’est tout ».

 

L’argent sale était blanchi depuis longtemps, il fallait seulement se contenter de maintenir les mafieux aux frontières de la vie civilisée, ne pas braquer leurs amis politiques et surtout, se concentrer sur le terrorisme, la catapulte à promotions internes.

 

Les intempéries avaient rendu l’île à ses angoisses hivernales, ces longs mois où la pire des malédictions nous tombait dessus: nous retrouver seuls avec nous-mêmes, prêts à laisser parler nos instincts cannibales, à nous entre-dévorer à la première occasion.

 

Pour contempler mon avenir de flic, je n’avais qu’à me retourner. Il gisait quelque part entre les années 1998 et 1999, à une époque où j’avais refuser de choisir entre deux versions du désordre et donné un sérieux coup de barre à ma carrière, cap sur les récifs des commissions de discipline de la Police Nationale.

 

C’est parce qu’on avait appris aux flics à regarder ailleurs, que le crime organisé avait pu prospérer, que la Battue s’était imposée comme la plus redoutable équipe du grand banditisme européen pendant trente ans.

 

Les gens de ma sorte sont capables de sentir le souffle de l’Adversaire dans chaque gorgée mais rien ne peut les détourner de cette certitude: ne croire en rien est une malédiction que seule la boisson peut conjurer…

… A certains moments, l’ivresse parvient même à nous persuader que nous sortirons indemnes des blessures que nous nous affligeons… Foutaises…

 

Dans cette île où les arbres généalogiques étendent leurs branches sur des générations, cette solitude la désignait comme une curiosité locale: même le patron de l’épicerie fine située en face de son portail ne se souvenait pas avoir échangé avec elle plus d’une trentaine de mots en dix ans.

 

… Ou, si on laissait la Légion régler l’affaire à sa manière, « suicidé » par pendaison après s’être tranché les veines et tirer une balle dans le dos…

 

Lu en mai 2019

Publié dans Littérature Australienne

« Le garçon et l’univers » de Trent Dalton

J’ai flashé sur la couverture de ce roman australien (encore un)  avec:

 

 

 

Résumé de l’éditeur:

 

Une enfance australienne.

Darra, banlieue de Brisbane, 1985. Eli, bientôt 13 ans, grandit entre une mère toxico, un grand frère mutique et, en guise de baby-sitter, l’un des anciens prisonniers les plus célèbres d’Australie : Arthur « Slim » Halliday. Mais Eli ne connaît rien d’autre et, en l’absence de son père biologique, peut compter sur les « good bad men » qui l’entourent : son beau-père Lyle, qui a plongé sa mère dans la drogue mais tente maintenant de l’en sortir ; Slim, que sa longue expérience en cellule d’isolement a rendu philosophe ; Gus, son frère, qui communique en écrivant dans l’air et semble avoir des talents de devin. Un jour, Eli découvre dans le pavillon familial une pièce secrète qui contient de la drogue et un mystérieux téléphone rouge : il suit
Lyle et comprend que celui-ci travaille pour un gang de trafiquants local. Furieux et fasciné à la fois, Eli demande à travailler pour lui…

Traduit de l’anglais (Australie) par Maxime Shelledy et Souad Degachi

 

Ce que j’en pense

 

Eli Bell a douze ans lorsque nous faisons sa connaissance. Son frère August, alias Gus, qui a un an de plus, ne parle plus depuis l’âge de six ans, à la suite d’un accident des plus bizarres à la suite duquel les parents se sont séparés. Ces deux ados vivent avec leur mère, Frances, ex-junkie et son compagnon Kyle que les enfants aiment bien. Ils habitent près de Brisbane, un coin où la drogue circule, inonde tout sur son passage.

Eli et Gus ont eu pour baby-sitter, un ancien prisonnier, Arthur « Slim » Halliday, alias le Houdini de Boggo Road, car il a réussi des évasions spectaculaires de cette prison de Boggo Road, condamné pour le meurtre d’un chauffeur de taxi (meurtre dont on ne saurait jamais s’il était vraiment coupable!) et les relations d’amitié qui unissent Eli et Slim sont très fortes, il lui donne de bons conseils, et le pousse à se donner les moyens de réaliser ses rêves.

Cerise sur le gâteau, Slim adore Omar Khayyâm et ses quatrains, comme moi et nous en livre quelques uns au passage…

Mais Kyle n’est pas très net, à côté de son travail, il est dealer et rêve d’offrir à sa belle une maison, une autre vie. Eli et Gus l’accompagnent parfois lors de ses « livraisons » et côtoient ainsi les vendeurs vietnamiens, hauts en couleurs, une sommité de la ville, vendeur de prothèses « au dessus de tout soupçonnons » et son homme de main, habile dans l’art du découpage des corps…

Un jour, Kyle est emmené par le sbire du « Baron » de la drogue et on ne le reverra jamais. Trahi probablement par son ami d’enfance Teddy…

Cette famille est bien sûr hautement dysfonctionnelle, Eli ayant plus de plomb dans la cervelle que sa mère ou son père, qui picole du matin au soir. Il rêve d’être journaliste spécialisé dans les affaires criminelles, et la manière dont il tombe amoureux de la journaliste responsable de la rubrique est adorable; il a treize ans, elle en a dix de plus, et espère qu’elle l’attendra.

J’ai beaucoup aimé ce roman; il démarre pourtant par des scènes de violence, traite de la misère, de la drogue, des dealers sans scrupules, des flics qui cautionnent, mais les personnages de cette famille sont tellement attachants qu’on laisse la violence de côté pour ne s’intéresser qu’à eux.

Frances, alias Frankie dit toujours que ses enfants sont spéciaux, et si l’intelligence d’Eli ne fait pas de doute, on s’interroge sur Gus, qui refuse de parler, s’exprime en écrivant ses phrases dans l’espace. Parfois on a l’impression que cela ne veut rien dire du tout et qu’il a des hallucinations, ou un syndrome de stress post traumatique (on le serait à moins avec tout ce que ces deux-là ont vécu).

Il y a un élément marquant: derrière le placard de la penderie, dont le fond coulisse, il y a un passage secret, donnant sur une pièce fermée, où trône un téléphone rouge qui sonne de temps en temps, quand les les gamins s’y trouvent! hallucinations? Manipulation? Magie?

La dernière partie est grandiose, et montre comment les pièces du puzzle, qui ont été semées, échappant parfois à l’attention du lecteur, s’articulent.

C’est un pavé, 580 pages, il me semble que j’ai dévoré, après quelques pages où la violence me freinait beaucoup, mais il faut tenir le coup car cette lecture est passionnante. Je pourrais en parler pendant des heures…

Cet auteur est prometteur… et je remercie NetGalley et les Editions Harper Collins France qui m’ont permis de le découvrir.

La couverture est magnifique et j’ai littéralement flashé sur elle…

#LeGarçonEtLunivers #NetGalleyFrance

 

 

L’auteur

 

Trent Dalton est journaliste pour The Weekend Australian Magazine et scénariste. Il a été plusieurs fois récompensé pour ses articles, notamment son recueil Detours : Stories from the Street (2011), résultat de trois mois d’immersion dans des communautés de sans-abris de Brisbane.

Son travail de scénariste a également été couronné de prix prestigieux comme le prix Canal+ International, décerné par le Festival du Court-Métrage de Clermont-Ferrand.

 

 

Extraits

 

August écrit dans l’air de la même façon que Mozart jouait du piano, à ce que m’en a dit mon vieux voisin, Gene Crimmins: comme si le destin de chaque mot était d’arriver jusqu’à nous tel un colis expédié depuis un lieu imaginé par son esprit en ébullition.

 

Les mots, c’est pas terrible à l’intérieur, il vaut mieux les laisser sortir.

Tout le monde fuit quelque chose — des idées la plupart du temps…

 

D’après ce que j’ai vu, le grand amour est une chose difficile. La véritable passion a beaucoup à voir avec la mort.

 

Maman était une néphile, ces années-là. Mais elle était aussi la toile et le papillon — le papillon tigre bleu aux ailes de saphir, en train de se faire dévorer vivant par l’araignée.

 

La vérité, dit Bich, c’est que les enfances australiennes sont si idylliques et joyeuses, pleines de journées à la mer et de parties de cricket dans le jardin, que l’âge adulte ne peut pas répondre aux espoirs des enfants.

 

Le temps, c’était l’ennemi antique. Il a dit que le temps nous tuait lentement.

C’est toujours le temps qui gagne, a-t-il dit. Alors fais ton temps avant qu’il ne te fasse la peau.

 

Je ne sais pas ce que j’attendais d’un deal. Plus de romanesque, peut-être. Du danger, du suspense, de l’adrénaline? Je me rends compte que le dealer moyen de banlieue n’est pas très éloignée du livreur de pizza lambda.

 

Et c’est comme ça pour tous les hommes, gamin. On a tous un peu de bon et un peu de mauvais en nous. Le truc compliqué, c’est d’apprendre à être bon tout le temps, et jamais mauvais. Certains d’entre nous y arrivent. Mais la plupart, non.

 

Il me regarde dans les yeux et essaye de me comprendre, et je pense qu’il me comprend car il respire, et c’est ce que les humains font. Nous respirons. Mais, nous pouvons aussi devenir fous. Fous de tristesse.

 

Le temps est la réponse à tout, bien sûr. La réponse à nos prières, à nos meurtres, à nos pertes, à nos hauts et nos bas, à nos amours, à nos morts.

 

Le temps, on ne peut pas le contrôler; le planifier ou le manipuler, parce qu’il n’est pas vraiment là. Ce n’est pas l’univers qui a inscrit des noms sur nos calendriers et des chiffres romains sur nos horloges, c’est nous.

 

Oh! viens le vieux Khayyam et laisse le sage parler;

Seule une chose est certaine, la vie s’envole;

Seule une chose est certaine, le reste n’est que mensonge;

La fleur, jadis épanouie, meurt pour toujours.

 

Chaque jour de ta vie t’a emmené vers demain. Mais, bien sûr, chaque jour de ta vie t’a aussi mené à aujourd’hui.

 

Lu en mai 2019

 

Publié dans Littérature Australienne

« La prisonnière du temps » de Kate Morton

Toujours plongée dans la littérature australienne, je vous parle aujourd’hui du dernier opus de Kate Morton, auteure que je désire découvrir depuis longtemps avec :

Résumé de l’éditeur:

« Mon vrai nom, personne ne s’en souvient. La vérité à propos de cet été-là, personne ne la connaît »

À l’été 1862, un groupe de jeunes peintres proches des Préraphaélites, menés par le talentueux Edward Radcliffe, s’installe au Birchwood Manor, sur les rives de la Tamise. Là, inspiré par sa muse, la sulfureuse Lily avec qui il vit une passion ravageuse, Edward peint des toiles qui marqueront l’histoire de l’art. Mais à la fin de sa retraite, une femme a été tuée, une autre a disparu, un inestimable diamant a été dérobé, et la vie de Edward Radcliffe est brisée.

Plus d’un siècle plus tard, Élodie Winslow, jeune archiviste à Londres fiancée à un golden-boy qui l’ennuie, découvre dans une vieille sacoche deux objets sans lien apparent : le portrait sépia d’une femme à la beauté saisissante en tenue victorienne, et un cahier de croquis contenant le dessin d’une demeure au bord de l’eau. Pourquoi le Birchwood Manor semble-t-il si familier à Elodie ? L’inconnue de la photo pourra-t-elle enfin livrer tous ses secrets ? Et si, en l’entraînant sur les traces d’une passion d’un autre siècle, son enquête l’aidait à percer le mystère de ses propres origines et à enfin mener la vie qu’elle désire ?

Ce que j’en pense

Élodie, archiviste très rigoureuse, est plongée dans la préparation de son mariage, avec un golden boy, sous l’œil critique de sa future belle-mère qui veut lui imposer ses vues, allant jusqu’à exiger d’elle qu’elle retrouve les enregistrements des concerts de sa mère, une violoniste virtuose qui a perdu la vie dans un accident de voiture en compagnie d’un autre musicien. Elle découvre un carton poussiéreux contenant une sacoche en cuir qu’elle doit classer, enregistrer…

Comment relier une sacoche en cuir contenant un carnet de croquis, avec notamment le dessin d’une vieille demeure, la photo d’une belle femme, qui ne semble pas inconnue à Élodie, à une tragédie survenue en 1862 ? c’est tout l’art de Kate Morton !

Élodie se lance sur les traces de la personne à qui elle a appartenu et qui s’avère être Edward Radcliffe un peintre appartenant à la fraternité Magenta, qui a acheté une maison dans un méandre de la Tamise, pleine de charme, où il reçoit ses amis de la fraternité, chacun travaillant sur le sujet qui l’inspire. Edward, fiancé à une riche héritière est tombé sous le charme d’une jeune femme, Lily alias Birdie dont il fait son modèle, plutôt sa muse en fait. Il en tombe amoureux ce qui va avoir des conséquences funestes.

Un voleur se serait introduit dans la maison et aurait tirer sur la fiancée, la tuant, en même temps que disparaît un diamant appartenant à la famille. Ce drame, s’accompagne de la disparition mystérieuse de Lily va provoquer la descente aux enfers de Edward, qui selon la théorie policière du moment aurait été brisé par la mort de sa fiancée et aurait perdu toute inspiration.

Plus tard un jeune artiste viendra au manoir, dont a hérité Lucy, la jeune sœur du peintre, car il a obtenu une bourse et fera une thèse sur Edward Radcliffe.

Dans ce roman, Kate Morton choisit de donner la parole à un fantôme, un esprit comme on veut, en l’occurrence Lily, pour nous raconter plusieurs histoires se déroulant à des époques différentes, 1862, puis pendant les guerres, pour arriver à 2017 et toutes ont un lien entre elles, avec des personnages multiples, dont certains sont très attachants.

« Je regrette de ne plus avoir de visage. Ni de voix. Une vraie voix que tous pourraient entendre. On se sent bien seule parfois dans les limbes. »

Ce roman, un pavé de plus de 600 pages, m’a énormément plu, car l’écriture est belle, l’histoire qu’il nous raconte tient en haleine jusqu’au bout, et pour une fois les protagonistes de l’époque actuelle ne sont pas de pales figures par rapport aux personnages d’une époque plus ancienne.

Kate Morton pose aussi des questions sur le temps, la vérité, la beauté, l’art, mais aussi sur la mémoire, les souvenirs, le deuil, l’amour, la souffrance, la misère ou encore les trahisons. Elle aborde aussi les liens familiaux, notamment les fratries, et l’importance des lieux dans nos vies.

Il y a longtemps que je voulais découvrir cette auteure, mais je souffre d’un encombrement pathologique de ma PAL où j’accumule des titres de romans, impossible de résister à la moindre tentation… ceux qui me connaissent bien le savent depuis longtemps, il me faudra plusieurs vies pour en venir à bout !

Un grand merci à NetGalley et aux Presses de la Cité qui m’ont permis de découvrir et d’aimer ce roman.

#LaPrisonnièreDuTemps #NetGalleyFrance

Avec mes excuses pour la présentation: je suis en cure et je travaille sur mon vieil ordinateur et le copié-collé se fait mal car pas de Word… la prochaine fois je rédigerai directement sur le blog ce sera plus simple!

 

Extraits

Loin de Londres, loin des regards indiscrets. Rien d’étonnant à ce que ses amis aient accepté avec tant de célérité. S’il l’avait voulu, Edward eût fait allumer un cierge au diable.

* * *

Tout était lumière mais cela n’a pas duré.Vous le savez déjà, bien-sûr car il n’y aurait pas d’histoire à raconter si la chaleur avait persister. Personne ne s’intéresse aux étés sereins et joyeux qui finissent comme ils ont commencé. Leçon que Edward m’a enseignée.

* * * 

La lumière était une des obsessions de la fraternité. Elle tirait son nom des théories de Goethe sur la couleur – le cercle des couleurs, les interactions entre la lumière et l’obscurité, l’idée qu’il y a une nuance entre le rouge et le violet qui permet d’avoir un cercle complet, le fameux magenta. Il faut se souvenir du fait qu’on assistait à cette époque-là, à un quasi big bang des arts et des sciences.

* * *

La sentimentalité était mièvre, écœurante ; la nostalgie, aigüe et douloureuse. La nostalgie, c’était le plus profond des désirs, la conscience du caractère inexorable du passage du temps. Impossible de le remonter pour retrouver un moment, un individu ; impossible de réparer ses erreurs.

* * *

L’être humain est un conservateur. Chacun, chacune prend soin de ses souvenirs préférés et les assemble afin de créer un récit susceptible de plaire. Certains évènements sont réparés et astiqués, pour qu’on puisse les mettre en vitrine ; d’autres, jugés sans valeur, sont laissés de côté et croupissent dans les entrepôts bondés de l’esprit.

* * *

La bonne heure, m’expliquait-il, n’existait pas. Le temps était une idée, sans début ni fin, invisible, inaudible. On pouvait certes le mesurer, mais personne n’avait jamais su trouver les mots pour en expliquer la nature.

* * *

La vie est cruelle – cruelle mais aveugle. C’est sa seule concession à la justice.

* * *

Ces officiers en écrivaient des tombereaux, de ces lettre bordées de noir ! Ils étaient passés maîtres dans l’art de ne jamais rien dire du chaos, des atrocités, et de ne jamais faire allusion à un quelconque gâchis. Non, officiellement, il n’y avait pas de gâchis à la guerre. Et très peu d’erreurs…

…Rien n’était plus éloigné du foyer que le champ de bataille, aucun mal du pays n’était plus effroyable que celui du soldat qui affrontait la mort.

* * *

Et d’ailleurs, une histoire ne se réduit pas à une idée. Une histoire, ce sont des milliers d’idées qui fonctionnent en harmonie.

* * *

La magie et la science ne sont pas contradictoires à mes yeux. Toutes deux sont des tentatives respectables et valables pour comprendre le fonctionnement du monde.

* * *

Être parent, c’est si facile ! Pas plus compliqué que de piloter un avion sans ailes les yeux bandés.

* * *

Parents, enfants. La relation la plus simple du monde, et la plus compliquée. Chaque génération transmet à la suivante une valise pleine de pièces prises à d’innombrables puzzles accumulés depuis des siècles, avec cette prière : « eh bien, à vous d’en faire quelque chose maintenant.

* * *

La primogéniture : les fils sont prénommés comme les pères et l’on attend d’eux qu’ils se conforment au moule familial, car il faudra, tôt ou tard prendre la place du patriarche et perpétuer la dynastie.

* * *

Lu en mai 2019

Publié dans Littérature francophone, Polars

« L’enfant de Garland Road » de Pierre Simenon

Je vous parle aujourd’hui d’un livre que j’ai choisi grâce au «  bouche à oreille » :

 

 

Résumé de l’éditeur :

 

Avec ce sublime texte, Pierre Simenon s’inscrit parmi les grands auteurs contemporains.

Kevin O’Hagan a 63 ans. Écrivain raté et veuf torturé par les affres toxiques d’un mariage déchu et d’un amour devenu haine que même la mort n’a pas réussi à éteindre, il vit retiré du monde, sans espoir ni recours, dans les collines boisées du Vermont. Alors qu’il tente sans succès d’en finir avec l’existence, il devient malgré lui le tuteur de David, son neveu de 10 ans, qui vient de perdre ses parents dans des circonstances aussi brutales que mystérieuses.

Au fil des jours se tissent des liens d’affection et de complicité entre le vieil homme et l’enfant, leur permettant à tous deux de lentement reprendre goût à la vie. Mais juste au moment où Kevin se met à espérer avoir enfin trouvé l’antidote au poison qui ronge son âme, la tragédie frappe à nouveau sans crier gare : un après-midi, David disparaît de son école. Pour le sauver, Kevin se lance alors dans une traque effrénée qui exigera de lui toutes ses ressources et tout son courage. Sachant bien que, cette fois, il n’a pas droit à l’échec, et que tout se jouera sans merci ni pardon.

 

Ce que j’en pense

 

Kevin ne se remet pas de la perte de son épouse, décédée dans un accident. Il a élevé leur fille, mais depuis qu’il est seul, il boit plus que de raison et tous les soirs relit sa lettre d’adieu au monde, joue avec son révolver mais remet son suicide au lendemain.

Il rumine sur sa vie d’écrivain raté, sur ce mariage loin d’être aussi idyllique qu’il ne veut bien le reconnaître, le temps ayant embelli les souvenirs.

Il se trouve dans l’obligation de prendre en charge son neveu, David, dont les parents ont été assassinés devant lui, il a survécu en se cachant dans un placard. Cambriolage qui a mal tourné conclut la police. Il remet donc son suicide à plus tard et s’occupe du gamin, le console après ses cauchemars…

Mais, les choses ne sont pas aussi simples et l’enquête rebondit. Son amie Fran, shérif à la retraite veille au grain, et l’enquête prend une toute autre direction…

Ce thriller qui démarre en douceur, est passionnant ! Pierre Simenon alterne la progression de l’enquête et les souvenirs de Kevin : sa rencontre avec sa femme, leur vie à deux, elle ne pensant qu’à sa carrière et le reléguant au rang de nounou, car elle le méprise en fait, l’évolution de leur couple. Chaque partie du roman commence par une scène du passé de Kevin, pour ensuite avancer dans l’histoire, les relations entre Kevin et son neveu, et l’enquête elle-même, cette façon de construire le récit m’a beaucoup plu.

Les personnages sont très intéressants, avec leurs qualités et leurs faiblesses et l’auteur nous livre un portrait du pervers narcissique au féminin truculent ! Nicole est imbuvable avec sa suffisance, sa jalousie maladive (elle demande à Kevin qui il préfère entre elle et leur fille et surtout qui choisirait-il de sauver si elles étaient toutes les deux en train de se noyer!).

Kevin en écrivain raté, plus ou moins alcoolo, qui trouve un sens à sa vie en s’occupant de David et les relations qu’il entretient avec la truculente Fran, géniale en femme shérif à la retraite, lesbienne qui ne se cache pas et a épousé sa compagne…

Suivre leurs pas dans le Vermont sur les traces des responsables de la tuerie, est passionnant, avec des scènes où Fran et Kevin sont armés jusqu’aux dents et prennent leur destin en mains. On est loin de la passivité dans laquelle Kevin était noyé au départ…

C’est le premier roman de Pierre Simenon que je lis, après avoir des critiques très positives et son style me plaît beaucoup. Il est le fils de Georges Simenon, et réussit très bien à se faire un prénom.

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Plon qui m’ont permis de découvrir cet auteur que je vais suivre.

 

#LenfantDeGarlandRoad #NetGalleyFrance

 

L’auteur

 

Fils de Georges Simenon, Pierre Simenon, né en 1959 à Lausanne, a travaillé dans une banque privée genevoise avant de partir pour les États- Unis en 1987, où il devint avocat de cinéma. Il réside actuellement en Nouvelle-Angleterre avec sa femme et ses deux enfants. Après son premier roman, Au nom du sang versé, il a écrit un récit autobiographique intitulé De père à père.

 

Extraits

 

Elle s’était bien gardée d’ajouter que, de cette tombée en disgrâce, et des difficiles années qui s’en suivirent, elle avait hérité, outre un souvenir cruel, une confiance parcimonieuse envers ses semblables et une volonté farouche de ne plus jamais manquer de rien – et surtout de ne plus jamais dépendre d’autrui. Cela aussi, il ne le comprendrait que plus tard.

 

Avant la fin de la soirée, Fran en était arrivée à la triste conclusion que Nicole était soit une garce égocentrique, trop absorbée par elle-même pour pouvoir réellement partager de l’amour avec autrui, soit, plus probablement, une manipulatrice perverse narcissique passée maîtresse dans la vampirisation émotionnelle de son conjoint, victime de choix. Bien-sûr, elle n’en avait jamais fait part à Kevin.

 

Conscience, mon cul, Fran ! la seule conscience que nous ayons réellement est celle de l’inéluctabilité de notre propre mort. Cela ne nous rend pas supérieurs au reste de la création, seulement plus angoissés.

 

Une sourde intuition, sans fondement concret avait fait son chemin en lui bien avant que n’apparaissent les premiers soupçons. Et, comme l’on rejette les signes avant-coureurs d’une maladie, il s’était longtemps efforcé d’ignorer ce que son cœur savait déjà. A ce jour, il ne pouvait toujours pas déterminer à quel moment précis il avait basculé et s’était résolu à se confronter à la réalité.

 

Nicole bâtissait et gérait son empire et se contentait de son rôle de parentage à la demande, assumant sa tâche de mère au gré de ses disponibilités, comme on commande un film sur Netflix, un soir de désœuvrement. 

 

Il n’avait déjà pas été facile pour Fran d’être la première femme shérif d’un comté du Green Mountain State, mais y être parvenue en étant ouvertement gay avait à l’époque relevé d’une véritable gageure et témoignait autant de ses hautes qualités professionnelles que de la ténacité et de la discrétion des deux femmes.

 

Kevin siffla d’admiration. Même en ayant grandi dans le Vermont, où les armes à feu sont presque aussi courantes que les moustiques en été et la neige en hiver, il ne pouvait cacher sa surprise devant l’arsenal de l’ex-shérif.

 

Si la mort, comme son complice le temps, efface implacablement les souvenirs, elle accomplit son œuvre de façon sélective. Les défauts du défunt disparaissent, ses qualités et les bons moments demeurent au point de prendre une proportion démesurée grâce au vide ainsi laissé.

 

Tolérer l’inacceptable s’était révélé plus facile que défendre son droit au respect…

 

Il avait été incapable de prouver sa réelle valeur à sa femme. Encore une échappatoire, car la seule personne qu’il lui fallait convaincre n’était autre que lui-même.

 

Lu en mai 2019

Publié dans Littérature belge

« Cachemire rouge » de Christiana Moreau

Je vous parle aujourd’hui d’un livre que j’ai choisi sur NetGalley après avoir flashé sur la couverture:

 

 

 

Quatrième de couverture

 

Trois destins liés par un fil rouge, celui d’un précieux cachemire tissé de manière ancestrale. Toscane. Alessandra est fière de la qualité des pulls et étoffes qu’elle vend dans sa boutique de Florence. Une fois par an, elle va s’approvisionner en Asie. Jusqu’à ce coup de foudre pour le cachemire rouge filé par une jeune fille, Bolormaa. Dans les steppes de Mongolie, celle-ci mène une existence nomade avec sa famille, en communion avec la nature. Mais, lorsqu’un hiver glacial décime leur troupeau de chèvres, elle doit quitter ses montagnes pour travailler à l’usine
en Chine. C’est là qu’elle rencontre XiaoLi. Bientôt, dans l’espoir de se construire un avenir meilleur, les deux amies font le choix du départ. De l’Asie à l’Europe, du Transsibérien jusqu’en Italie, elles braveront tous les dangers pour prendre leur destinée en main et tenter de réaliser leur rêve.

Avec humanité et un grand sens du romanesque, Christiana Moreau compose une histoire vibrante, véritable ode à l’amitié et au courage.

PRIX DES LECTEURS CLUB 2017.

PRIX DU PREMIER ROMAN ROTARY CLUB COSNE-SANCERRE.

 

Ce que j’en pense

 

Ce roman nous raconte l’histoire d’une jeune fille mongole, Bolormaa, obligée de quitter son milieu familial car le réchauffement climatique a provoqué la décimation du troupeau familial. Le père, sous la pression de ses fils, doit se résoudre à vendre le reste du troupeau à un acheteur chinois sans scrupules. Ils vont s’occuper de troupeaux sédentarisés pour produire en chaîne, ce qu’ils faisaient de manière respectueuse de la nature auparavant, dans une mégalopole Ordos, poussée dans la steppe grâce à une idée germée dans le cerveau de technocrates mégalomanes.

Son père lui laissait toujours le produit de la tonte des cinq premières chèvres, alors pour la dernière fois, elle recueille la précieuse laine, qui donne ce fameux cachemire si prisé dans le monde entier. Elle décide d’utiliser les recettes de sa grand-mère pour mettre au point une teinture rouge et fabriquer un pull qu’une Italienne Alessandra, qui vient tous les ans acheter la précieuse laine pour son magasin de luxe.

Retrouver la jeune femme en Toscane lui sert de moteur pour s’accrocher à la vie. Adieu la yourte, la vie nomade au grand air, bonjour l’esclavage.

Bolormaa, dont le prénom signifie cristal, va donc travailler dans un atelier tenu par les chinois, subit le racisme de ses « collègues » chinoises, se fait violer par le chef d’atelier. Elle réussit à se faire une amie chinoise, XiaoLi après cette agression et toutes deux vont décider de partir à la recherche de l’Eldorado européen.

On va les suivre dans leur long voyage en train : le Trans mongolien, puis le transsibérien puis Moscou où elles partent à la rechercher du passeur, le voyage en camion la Pologne, la montagne à pied pour entrer en Autriche car les contrôles ont été resserrés, pour arriver en Italie et se retrouver à nouveau sous la coupe des Chinois mafieux (j’ai l’impression d’utiliser un pléonasme !) elles sont à nouveau esclaves dans les ateliers pour payer les dettes des passeurs (avec des intérêts astronomiques !!!)

Christiana Moreau nous raconte le changement climatique avec les dzuds : phénomène climatique caractérisé par une vague de froid extrême faisant suite à un été caniculaire, et les hivers particulièrement enneigés pendant lesquels le bétail est incapable de trouver sa nourriture.

Elle évoque aussi le statut des femmes à l’époque de Gengis Khan : « Les Mongoles avaient une situation bien meilleure que la plupart des femmes de cette époque. Elles administraient leur foyer, pouvaient divorcer de leur mari et étaient des conseillères écoutées »

On découvre aussi la haine des Chinois envers les Mongols à cause de Gengis Khan ; ces Chinois qui construisent des mégapoles dans les Steppes au milieu de nulle part, telle Ordos, pour les abandonner ensuite car illusoires les transformant en cités fantômes…

J’ai aimé la relation qui se tisse dans le train entre les deux jeunes filles et la Baba russe, qui rentre chez elle après avoir rendu visite à sa fille, la manière dont elle partage la nourriture, les chants…

Christiana Moreau explique aussi la manière dont la Chine a établi sa mainmise sur le cachemire, spéculant sur la raréfaction des troupeaux, donc de la laine, imposant ses tarifs au monde entier.

Ce roman est un coup de cœur, j’ai adoré suivre les pas de Bolormaa et XiaoLi, dans ce périple dur, leur courage est exemplaire. Cette belle histoire ne va pas arranger mon opinion sur les Chinois, que je ne porte pas trop dans mon cœur (droits de l’homme, persécution des Tibétains…). On n’est jamais dans l’angélisme, même s’il y a un « Happy End ».

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Préludes qui m’ont permis de découvrir ce roman et donné l’envie de lire « La sonate oubliée », son premier roman.

#CachemireRouge #NetGalleyFrance

coeur-rouge-

 

L’auteure

 

Christiana Moreau est une artiste peintre, sculptrice et écrivain.

Après un recueil de poésie, « Poesimage » (2014), « La Sonate oubliée » (2017) est son premier roman.

Elle vit à Seraing, dans la province de Liège.

 

Extraits

 

Il règne alors une grande effervescence dans la plaine. Tous les éleveurs rejoignent en famille les troupeaux. Chaque animal doit être soigneusement peigné afin de récolter cette fibre tellement convoitée qui se cache sous les grands poils et à partir de laquelle on produira le cachemire.

 

Des dizaines de bêtes gisaient gelées autour d’eux. Ils ont perdu la moitié du cheptel et on failli y laisser leur peau. Rares, il y a vingt ans, les dzud sont désormais de plus en plus fréquents. La Mongolie semble victime d’un grand bouleversement climatique.

 

Le bonheur est un cristal qui se brise au moment de son plus grand éclat. Cristal, c’est la signification de son prénom mongol : Bolormaa.

 

La nuit tombe très vite en Mongolie et dire qu’on voit les étoiles serait un euphémisme. On vit dans la Voie Lactée. La galaxie complète s’ouvre sur l’absolu. L’immensité.

 

Isolée au milieu des Chinois, elle a dû pour la première fois essuyer des propos racistes…

… Les Hans ont conservé la mémoire des invasions mongoles qui durant des siècles ont ravagé le pays, brûlé les villes et les ont exterminés. Ils traînent derrière une rancune millénaire.

 

La forme ronde de la yourte qui évoque la voûte céleste avec ses piliers centraux symbolisant l’axe cosmique, la liaison entre la terre et le ciel qui est la base de toute pratique spirituelle…

 

L’absence et les souvenirs de son père, quand il expliquait qu’il y a deux milles ans on trouvait ici des steppes couvertes d’une végétation verdoyante, sillonnées de vifs cours d’eau et de terres fertiles. Malheureusement, les hommes insensés ont détruit ce don du ciel si précieux, déplorait-il. Les guerres, le défrichage à outrance et la coupe immodérée des arbres ont causé l’appauvrissement, la dégradation et la détérioration des sols.

 

XiaoLi culpabilise d’avoir entraîné Bolormaa dans ce nouvel esclavage. Elle n’a pas gagné l’Eldorado, elle a juste retourné le sablier ; le même gravier de malheur s’écoule en sens inverse. A quoi bon avoir quitté Ordos, songe-t-elle, si c’est pour croupir au fond d’un atelier identique ?

 

La société occidentale est devenue une société de l’image. Des images qui se déversent en cascade du matin au soir. Photos, reproductions de tableaux imprimées en relief sur toile à des prix dérisoires, dans les chaînes de magasins de décoration à bon marché, inondant des cohortes de consommateurs qui aiment renouveler leur cadre de vie tous les trois ans, d’après les statistiques…

 

 

Lu en avril mai 2019

Publié dans Littérature américaine

« Tangerine » de Christine Mangan

Je vous parle aujourd’hui d’un livre en accès libre sur NetGalley dont le titre est une invitation au voyage:

 

 

Résumé de l’éditeur :

 

Tanger, 1956. Alice Shipley n’y arrive pas.

Cette violence palpable, ces rues surpeuplées, cette chaleur constante : à croire que la ville la rejette, lui veut du mal.

L’arrivée de son ancienne colocataire, Lucy, transforme son quotidien mortifère. Ses journées ne se résument plus à attendre le retour de son mari, John. Son amie lui donne la force d’affronter la ville, de sortir de son isolement.

Puis advient ce glissement, lent, insidieux. La joie des retrouvailles fait place à une sensation d’étouffement, à la certitude d’être observée. La bienveillance de Lucy, sa propre lucidité, tout semble soudain si fragile… surtout quand John disparaît.

Avec une Tanger envoûtante et sombre comme toile de fond, des personnages obsessionnels apprennent à leurs dépens la définition du mot doute.

 

Ce que j’en pense

 

Nous sommes à Tanger, en 1956. Déjà, les frémissements de l’indépendance sont palpables… Deux jeunes femmes, qui sont devenues amies lors de leurs études, se retrouvent. Hasard ?

En fait, Lucy débarque à l’appartement d’Alice qui vit dans cette ville avec son époux, John surtout intéressé par la rente qu’elle touche tous les mois, en attendant l’héritage pour ses vingt et un ans et qui traficote on ne sait trop quoi…

Autrefois Alice fut sous la coupe de Lucy, engluée dans une amitié envahissante pour ne pas dire toxique. Un secret les a séparées, la mort accidentelle de Tom, l’amoureux d’Alice qui ne s’en est jamais vraiment remise et a dû être internée pendant quelques mois.

On comprend très vite que la relation quasi-fusionnelle entre les deux amies, est toxique, pathologique, car Lucy ment tout le temps, manipule tout le monde et tient à garder à tout prix son emprise, quitte à démolir tout ce qui se met en travers de son chemin. Mais, Alice n’est pas très nette non plus, perdue entre le passé et le présent, dans les souvenirs qui remontent ou pas à la surface, avec ses hésitations, tergiversations…

« Je savais tout d’elle, qu’elle m’était si proche qu’il semblait parfois que nous étions une seule et même personne. »

Le malaise monte au fur et à mesure qu’on tourne les pages, on finit par ne plus savoir qui manipule qui, et cette sensation de confusion est entretenue par la manière dont Christine Mangan a construit son récit, alternant les témoignages de Lucy et d’Alice ; je me suis même demandée à un moment si ce n’étaient pas deux avatars, une personnalité multiple, si on ne nageait pas en pleine psychose…

J’ai aimé suivre ses deux femmes, dans la chaleur étouffante de Tanger, les suivant dans les souks ou les bars bizarres, ou au contraire vers la plage, et les tombes… Tanger et ses couleurs bleu, rouge, jaune, et son thé à la menthe brûlant, Tanger et ses odeurs d’épices, Tanger et le contraste des cultures, Tanger et ses noms multiples : Tingis, Tangiers…

« Ce n’était pas une ville où l’on arrivait et où l’on pouvait se sentir immédiatement chez soi – non, il y avait un processus à l’œuvre, une épreuve, une sorte d’initiation à laquelle seuls les plus courageux survivaient. Un endroit qui inspirait la rébellion, l’exigeait de ses habitants de ses citoyens… »

Les autres personnages sont intéressants également, notamment la Tante Maude, femme austère qui a pris Alice en charge à la mort de ses parents, si peu démonstrative qu’on en vient à la soupçonner aussi, ou encore Joseph alias Youssef, habitant mystérieux de la ville, peintre à ses heures et qui aime escroquer les touristes. Par contre, John, l’époux d’Alice est un peu terne…

Ce roman m’a plu par les thèmes abordés, la mémoire, l’amitié, entre autres, mais la sensation de malaise a persisté, même en le refermant, me laissant perplexe car la fin est déconcertante…

Je tiens à préciser qu’un élément perturbateur s’est glissé dans cette lecture : il s’agissait d’épreuves et la mise en page laissait à désirer avec des coquilles…

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Harper-Collins qui m’ont permis de découvrir cette auteure dont c’est le premier roman, peut-être une auteure à suspense à suivre.

#Tangerine #NetGalleyFrance

 

L’auteur

 

Christine Mangan est diplômée de l’University College de Dublin, où elle a rédigé une thèse sur la littérature gothique du XVIIIe siècle, et de l’Université du Sud du Maine, où elle a suivi un Master d’écriture. Tangerine est son premier roman.

 

Extraits

 

J’oublie ce qui s’est passé. C’est une sensation étrange, car elle a toujours été là, à rôder sous la surface, menaçant de la briser. Mais il arrive que son nom m’échappe, alors j’ai pris l’habitude de le noter sur les morceaux de papier que je trouve. La nuit quand les infirmières sont parties, je le murmure pour moi, comme une leçon de catéchisme apprise enfant, comme si le rabâcher allait m’aider à me souvenir, m’empêcher d’oublier, car je me répète, je ne dois pas oublier.

 

Laisse tout ça au passé, m’avait-elle conseillé, comme si les souvenirs étaient des objets qu’on pouvait ranger dans des boîtes assez solides pour ne jamais laisser échapper les secrets qu’elles contenaient. dixit Tante Maude

 

Tôt ou tard, tout finit par changer. Le temps passe, insoumis – quels que soient nos efforts pour en figer, modifier ou récrire le cours. Il n’y a tout simplement rien qui puisse l’arrêter, absolument rien.

 

Alors, le Maroc est votre maison… oui, il est à vous. Vous êtes une Tangerine à présent, dit-il non sans malice, car il s’agissait en fait du nom du fruit, et non celui des habitantes.

 

Ces jours-là, je sentais que tout mon être dépendait des liens intimes qui nous unissaient et je ne voulais pas la quitter. Mais à d’autres moments, je la détestais, me méprisais, la méprisais, elle, pour cette dépendance, cette relation fusionnelle que nous avions construite – même si, d’humeur sombre, il m’arrivait de me demander s’il s’agissait bien d’une relation…

 

Tanger et Lucy se ressemblaient, me dis-je. Des énigmes insolubles qui refusaient de me laisser en paix. Et j’en avais assez de ne pas savoir, d’avoir toujours l’impression d’être en marge des choses, à la périphérie.

 

Les jeunes filles savaient tout des garçons de l’université d’à côté – il leur importait manifestement beaucoup de connaître leur futur mari. Elles avaient beau étudier la littérature, les mathématiques et même la médecine pour certaines, il semblait que la grande majorité d’entre elles avait déjà compris que la profession à laquelle elles se destinaient, était celle de mère et d’épouse.  

 

Elle pensa à Tanger, à tous les noms qu’elle portait, aux changements qu’elle avait subis. Aux personnes qui l’avaient revendiquée comme leur au fil des siècles – un large éventail de nationalités de langues. Tanger était la ville de la métamorphose, elle se transformait afin de survivre.

 

 

Lu en avril mai 2019

Publié dans Littérature américaine, Science fiction

« Élévation » de Stephen King

Petit détour par la SF, aujourd’hui avec ce dernier opus de Stephen King :

 

 

Résumé de l’éditeur :

 

Dans la petite ville de Castle Rock, les rumeurs circulent vite. Trop vite.

C’est pourquoi Scott Carey ne veut confier son secret à nul autre que son ami le docteur Bob Ellis. Car avec ou sans vêtements, sa balance affiche la même chose, et chaque jour son poids diminue invariablement. Que se passera-t-il quand il ne pèsera plus rien ?

Scott doit également faire face à un autre problème : les chiens de ses nouvelles voisines ont décidé que sa pelouse était le lieu idéal pour faire leurs besoins. Entre le couple et Scott, la guerre est déclarée. Mais lorsqu’il comprend que le comportement des habitants de Castle Rock, y compris le sien, envers les deux femmes mariées met en péril le restaurant qu’elles ont ouvert en ville, il décide de mettre son « pouvoir » à contribution pour les aider.

Un roman joyeux, exaltant et teinté de tristesse.

 

Ce que j’en pense

 

L’histoire de Scott est très belle : atteint de surpoids, il monte rarement sur la balance, mais brutalement il se met à perdre du poids de manière incompréhensible : les chiffres baissent alors qu’il continue à mal se nourrir, et en plus, cela ne se voit pas, son corps reste le même, il entre toujours dans ses habits. Cela laisse son ami le doc, avec lequel il joue au tennis, perplexe et inquiet.

Il vit seul, avec son chat, car sa femme est partie et il ne s’en remet pas si bien que cela. De surcroît, ses relations avec ses voisines lesbiennes qui sont mariées et tiennent un restaurant, ne sont pas au beau fixe : elles vont courir laissant leurs chiens en liberté, lesquels vont faire leurs crottes sur sa pelouse.

Il en résulte une prise de bec, car l’une des deux a un caractère de cochon et nie les faits, il va donc surveiller et les prendre sur le fait.

Stephen King raconte de belle manière la chute des kilos, les angoisses de Scott qui veut absolument que les relations de voisinage soient bonnes, mais que faire quand Deirdre le rabroue sans cesse. Certes, c’est difficile pour les deux femmes : les gens se moquent d’elles, boycottent leur restaurant, l’homophobie bat son plein.

La perte de poids a des avantages, Scott se sent léger, sait que l’horloge tourne, il finira par ne plus rien peser… Il se paye le luxe d’une course à pied, affrontant Deirdre qui est une ancienne championne, doublant au passage des concurrents qui se moquent de « cet obèse » qui ose se confronter aux sportifs au corps svelte !

Mine de rien, l’auteur dénonce tous les travers de l’Amérique profonde : raciste, homophobe, grossophobe… et comme la vie serait légère sinon… il ne tombe jamais dans la caricature, alors que son propos vise Donald Trump au passage !

A force de le délester de ses kilos, le corps évolue différemment comme en apesanteur, ou comme Icare voulant s’approcher du soleil, plus rien ne pèse sur la vie de Scott, ce qui permet à Stephen King de faire des référencer à la mort…

Quel plaisir de retrouver Stephen King que j’avais un peu délaissé depuis la lecture de 22/11/63… Ce roman m’a énormément plu, même si le ton est différent des autres romans de l’auteur, on reste dans le fantastique. Le titre m’a beaucoup plus : on s’élève avec le héros, car cette « élévation » du corps suggère aussi celle de l’esprit et l’histoire se termine en feu d’artifice.

En outre, ce roman est « illustré » : des dessins nous sont proposés pour illustrer chacun des chapitres rendant la lecture encore plus savoureuse.

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Le Livre de Poche pour m’avoir permis de découvrir de roman.

#Elevation #NetGalleyFrance

♥ ♥ ♥ ♥

Extraits

 

Je connais bien le syndrome d’évitement de la balance : je l’ai rencontré pendant toute ma carrière. J’ai aussi vu l’inverse : les pesées compulsives, en général chez les boulimiques ou les anorexiques. Tu n’as pas vraiment l’air de l’un ou l’autre.

 

Scott se rappelait sa joie quand il avait enfin trouvé le courage de monter sur la balance au début du mois. Son ravissement, même. Perdre du poids régulièrement depuis le préoccupait, oui, mais pas tant que ça. C’était le truc des vêtements qui avait changé la préoccupation en peur…

 

Le temps est invisible. Contrairement au poids.

Quoique, peut-être, n’était-ce pas vrai. On sentait le poids, oui – quand on avait trop, cela rendait « traînasson » – mais n’était-ce pas principalement, comme le temps, une création humaine ? Les aiguilles de l’horloge, les chiffres de la balance n’étaient-ils pas seulement les instruments d’une tentative de mesure des forces invisibles ayant des effets visibles ? Un faible effort pour circonscrire une réalité plus vaste, au-delà de ce que les simples humains considéraient comme telle ?

 

Allumant son ordinateur, il déplaça le Jour Zéro au 15 mars. Il avait peur – ne pas avoir peur aurait été de l’inconscience – mais il était aussi curieux. Et autre chose encore, heureux ?  Était-ce cela ? Oui. C’était sans doute dingue, mais il était heureux. Il se sentait sans conteste privilégié. Ça, c’était dingue, dirait le docteur Bob, mais Scott jugeait cette impression sensée. Pourquoi se lamenter de ce qu’on ne pouvait changer ? Pourquoi ne pas l’accepter ?

 

Scott n’avait jamais été aussi heureux de sa vie. Quoique le mot heureux fût trop faible : ce qu’il découvrait en explorant les limites ultimes de sa résistance, c’était un autre monde.

Tout mène là, songea-t-il. A cette élévation. Si c’est ce qu’on ressent quand on meurt, on devrait se réjouir de partir.

 

Tout le monde devrait connaître cela, songea-t-il, et peut-être est-ce le cas à la fin ? Peut-être tout le monde s’élève-t-il au moment de mourir ?

 

Lu en mai 2019

Publié dans Littérature italienne

« L’île des derniers secrets » d’Emma Piazza

Je vous parle aujourd’hui d’un livre choisi sur NetGalley :

 

 

 

Résumé de l’éditeur :

 

Depuis que l’homme qu’elle aimait est parti, Teresa ne parvient plus à peindre. Peut-être est-ce la solitude, ou cet enfant qui grandit dans son ventre malgré elle…
Aussi, quand sa grand-mère lui lègue la villa familiale en Corse, elle hésite : elle s’était jurée de ne jamais retourner sur la terre natale de son père, avec qui elle a rompu les liens. Mais n’est-ce pas une chance de mener une vie plus stable ?

De retour au cap Corse, la beauté sauvage de l’île l’envoûte à nouveau : l ’austérité de la garrigue, les vagues se brisant contre les rochers. Teresa se heurte cependant à l’accueil hostile de sa famille, auquel vient bientôt s’ajouter le sentiment d’être épiée…
Une nuit tragique, tout bascule : Teresa se retrouve prisonnière dans une maison inconnue et pourtant étrangement familière.

Pourquoi personne ne lui vient-il en aide ? Et si tout le monde connaît la vérité, pourquoi tout le monde se tait ?

 

Ce que j’en pense

 

Joli roman choral, qui nous entraîne dans un voyage en Corse, celle qu’on appelle l’île de Beauté, où l’héroïne Teresa revient pour une histoire d’héritage qui va s’avérer sordide.

Elle est partie vivre à Lisbonne, à la suite d’un chagrin d’amour, où elle fait la connaissance de William, que la vie n’a pas gâté non plus puisqu’il a perdu sa femme et sa fille prématurément, et depuis ce biographe, dénicheur d’artistes, encore inconnus, est en mode survie.

Il avait le projet de rencontrer un peintre corse, Pascal qui a mystérieusement disparu, le lendemain de l’inauguration de la galerie qui avait décidé de le faire connaître, la galeriste ayant été retrouvé morte…

Tous les deux vont se retrouver sur l’île, Teresa pour affronter sa famille, mais la grand-mère meurt assassinée après avoir signé la donation (qui exclut le père de la jeune femme). Bien-sûr, le père est accusé et la commissaire qui mène l’enquête, Louise, est la propre tante de Térésa.

Teresa est plus ou moins témoin du meurtre et se cache pour échapper au mystérieux individu, et on finit par l’enlever et la retenir prisonnière. Qui sont les bons et les méchants?

Ce roman nous offre une histoire de secrets de famille, de vengeance, sur fond de folie, avec ce peintre étrange qui a des liens troubles avec cette famille.

Alors que William s’est retrouvé père sans le vouloir et n’a pas très bien assumé, Teresa découvre qu’elle est enceinte et dépassée car elle a rompu avec le père, ce qui donne des réflexions sur la maternité et les bouleversements qu’elle provoque. Comment aimer un bébé à venir, quand les relations avec son propre père sont très compliquées ?

« … je me répétais obstinément qu’il était mon père et que je devais l’aimer, sous peine de me noyer dans l’abîme qui s’était ouvert en moi. »

Emma Piazza réussit à entraîner le lecteur, à le prendre très vite au piège et ce roman qui démarre plutôt en mode diesel, se révèle très intéressant car on suspecte tout le monde tour à tour, et la description de la Corse, ses coutumes, la manière dont la loi du silence est omniprésente, (tout le monde sait tout, mais on ne dit rien et quand des informations passent, on n’hésite pas à parler de commérages ou de calomnies !), ou la manière dont l’île influence les gens qui arrivent, (avec la colère de Teresa par exemple) , tous ces éléments m’ont permis de passer un très bon moment.

« La Corse possède une nature absolue, rugissante. Montagnes, hommes et mer se confondent en une seule et même splendeur rageuse. Cette terre a le visage hérissé d’une barbe sauvage, ses yeux portent la couleur du maquis, et même son cœur est embroussaillé. »

Bref, j’ai bien aimé voyager sur cette île pleine de mystère en compagnie de ces personnages étranges, rugueux autant que leur île…

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Mazarine (dont le catalogue me plaît beaucoup) qui m’ont permis de découvrir cette auteure dont ce thriller est  le premier roman …

 

#LileDesDerniersSecrets #NetGalleyFrance

 

 

L’auteur

 

D’origine italienne, Emma Piazza vit aujourd’hui à Barcelone où elle travaille comme scout pour une agence littéraire. L’Île des derniers secrets est son premier roman.

 

 

Extraits

 

Avec le temps, je n’ai plus peur de partir, mais je ne sais pas revenir. Désormais, tous les lieux se valent.

 

J’ai trouvé un vol pour la Corse qui part dans une semaine, sans faire escale à Paris. Je l’ai payé à prix d’or. Je n’aime pas l’avion, surtout quand je suis stressée, mais c’était la seule option. La Corse est isolée du reste du monde. Si elle pouvait, elle irait s’échouer encore plus loin.

 

Je crois que vouloir des enfants est un choix irrationnel. Je pense aussi que les gens qui décident de ne pas en avoir mènent une vie, disons, plus sereine. Pourtant, la plupart des gens en veulent et ceux qui ont choisi de se risquer dans cette expérience en parlent comme de la plus belle de leur vie. La plus heureuse.

                                                                                                      

C’est la science, William, me disait-elle, et la science n’est pas infaillible, mais un ensemble infini de tentatives.

 

Je viens de comprendre une chose importante. Quand une femme vous annonce sa grossesse, elle vous demande surtout de faire preuve d’un effort d’empathie au-delà de vos forces. Et elle vous place face à un choix très clair : ou vous êtes prêt, ou vous ne l’êtes pas. Dans ce dernier cas, et ce n’est pas grave, mieux vaut le lui faire savoir.

 

Dans cet échange silencieux, nous nous disons beaucoup. Que nous nous sommes trouvés et que nous nous comprenons. Que deux vides qui se rencontrent n’en font peut-être pas un plus grand, mais parviennent à se combler. Que dans les moments de détresse, un nouvel ami peut susciter de nouveaux sourires.

 

La Corse est renfrognée et ombrageuse, comme mon père. Mais, une clarté palpite dans ses yeux.

 

Cette maison est une île sur l’île, et le cap Corse est une autre île sur l’île. Je suis entourée par la mer et l’oubli. Personne ne sait où je me trouve, je ne peux pas communiquer avec l’extérieur. La bâtisse, délimitée par le jardin d’un côté et la mer de l’autre, m’a engloutie et faite prisonnière. Ma prison a des barreaux de couleur, elle est l’esprit d’un fou. La seule attache qui me reste avec la réalité se trouve dans mon ventre.

 

William, lui, est bel et bien présent. Il a assisté à mon entretien avec Louise, attentif et rassurant. Nous avons confiance l’un en l’autre. La colère de l’île ne l’a pas infecté. Il n’appartient pas à ce lieu, il vient de la lumière de Lisbonne, de sa maison remplie de livres.

 

Cette île est mon ennemie, et pourtant elle est si souffrante, archaïque, resplendissante et forte, qu’elle finit par m’être chère.

 

La métamorphose a eu lieu sur l’île, grâce à elle, je me confonds avec elle, après avoir effleuré une part de moi cachée sous des couches de mensonges et de négation.

 

Le mystère est toujours dissimulé derrière d’épais murs de mensonges, univers parallèle où vivent des fantômes et des vérités multiples, des histoires que nous ignorons. Celles-ci poursuivent leur existence invisible, et nous la nôtre.

 

 

Lu en avril mai 2019,