Publié dans Littérature russe

« La soif » d’Andreï Guelassimov

Je vous parle aujourd’hui d’un livre, offert dans le cadre de l’opération 2 Babel achetés, le troisième offert, qui m’attendait sagement sur une étagère de ma bibliothèque :

 

La soif de Andreï Guelassimov

 

Quatrième de couverture

 

Un jeune bidasse russe revient de son service militaire en Tchétchénie le visage monstrueusement brûlé après l’attaque de son tank par les boeviki. Pour oublier, Kostia, dont le visage terrorise les enfants, se met à boire comme seuls les Russes peuvent le faire… à mort. Il suit en cela l’enseignement d’un peintre raté qui lui a appris deux choses : boire de la vodka sans simagrées et ouvrir ses yeux au monde pour mieux le peindre.

Avec deux de ses camarades, il part à la recherche du quatrième rescapé de l’équipage de tankistes qu’ils formaient en Tchétchénie. Dans leur périple à travers les villes russes, leurs gares, leurs rues, leur faune, Kostia mettra en pratique la seconde leçon essentielle de son maître : apprendre à voir, donc à dessiner, donc à vivre.

Ce que j’en pense

 

Comment parler de ce roman ? C’est un OVNI que j’ai lu sans m’arrêter une seconde, tellement j’étais assoiffée… comme sous perfusion de vodka ou d’autre chose…

Constantin, alias Kostia, est un rescapé. Il a été laissé pour mort lors de l’accident où le tank dans lequel il se trouvait a été attaqué en Tchétchénie. Donc, c’est lui qui a été sorti en dernier, quand on s’est aperçu qu’il vivait encore. Il a été gravement brûlé, son visage est déformé et on s’en sert pour faire peur aux enfants !

Il survit grâce à la vodka, et surtout grâce à Alexandre Stépanovitch, un professeur qui a été impressionné par ses dessins, et l’encourage à persévérer. Le professeur boit comme un trou, il boit sa vodka dans des grands verres qu’il vide cul sec. Mais il transmet des conseils à Kostia, comment voir le monde, notamment. Il ne le ménage pas:

 » Constantin? C’est un très beau nom. Tu dois être quelqu’un de persévérant.C’est bien. Tu es persévérant Constantin? Ou bien tu n’as de persévérant que le nom? »

 C’est un peu un père de substitution, un mentor. Tellement peu d’hommes ont pu lui servir de modèle : son père est parti, il a refait sa vie ; le nouveau compagnon de sa mère le dénigre…

Il a gardé des liens avec ses camarades militaires et lorsque l’un d’eux, Serioja, disparaît, les trois autres vont se lancer dans un périple à travers les villes russes alentour. Kostia boit, roule en voiture avec eux mais dessine : un bras pour remplacer celui qu’un militaire a perdu, une famille imaginaire pour un qui est mort au combat. Il va peu à peu trouver un sens à sa vie.

L’accident en Tchétchénie aurait pu le détruire, l’anéantir, mais il a su conserver une amitié forte avec ses copains, transcender la souffrance physique et morale, dans cette Russie où la vie n’est pas simple, l’exprimer dans ses dessins, toujours en noir et blanc.

Je redoutais cette lecture, car j’avais peur de voir des hommes consommer de la vodka au litre, comme seuls les Russes savent le faire, un éloge de l’alcool. Ce livre a donc pris la poussière quelques temps avant que je ne l’ouvre car les histoires d’alcoolisme, d’alcoolisation me rebutent en général. Ce petit roman, 129 pages à peine, est d’une telle densité qu’il est un uppercut pour le lecteur, un voyage initiatique, une leçon de vie, très loin des « feel-good » à la mode aujourd’hui.

L’écriture est incisive, les phrases sont parfois lapidaires, et le style d’Andreï Guelassimov tellement percutant que j’ai envie de continuer à découvrir son œuvre. J’ai un autre de ses romans, récupéré dans une corbeille, sorte de livre voyageur, en attente lui-aussi : « Fox Mulder a une tête de cochon », recueil de nouvelles. « L’année du mensonge » devrait être bien aussi…

Un auteur à découvrir absolument.

 

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L’auteur

 

Né en 1965 à Irkoutsk, en Sibérie, Andreï Guelassimov est l’un des écrivains les plus prometteurs de la nouvelle littérature russe. Son œuvre est publiée en France par Actes Sud.

 

Extraits

 

Si seulement Serioja ne s’était pas trompé et ne m’avait pas laissé cramer dans le véhicule blindé. Mais il pensait qu’il n’y avait plus rien à faire pour moi. C’est pour ça qu’il avait d’abord dégagé tous les autres. Tous ceux qui bougeaient encore. J’étais le dernier.

Ça fait que maintenant, je n’étais plus bon qu’à faire peur aux gosses. Elle avait eu du pot, Olga, avec son voisin.

 

Je meurs de soif, disait-il, j’ai continuellement soif, Constantin. Mon organisme a besoin de liquide. Ou d’autre chose, je ne sais pas. Tu sais, j’ai grandi dans un endroit où il n’y avait pas d’eau du tout. Ni rivière, ni étang. Je ne me souviens pas de la moindre flaque d’eau. Et il n’y avait pratiquement jamais de pluie. C’est pour ça que, jusqu’à présent, j’ai soif. J’ai toujours une sensation de sécheresse. Donne-moi un verre, là.

 

Je pensais en les regardant : pourquoi ça se passe comme ça pour moi ? Pourquoi il y en a qui brûlent et d’autres qui sont sauvés ? Pourquoi le père que j’avais est-il devenu le père d’autres enfants ? Pourquoi l’homme que je voulais avoir comme père m’a-t-il abandonné pour partir quelque part sur la mer Noire ?

Trop de choses, certainement autour de ce pourquoi, et il était clair que je n’allais pas m’en tirer uniquement avec un point d’interrogation.

 

Que reste-t-il de l’enfance ? Des rêves dans lesquels on s’approche de la première maison où l’on a vécu, et dont on essaie d’ouvrir la porte alors qu’on sait qu’il n’y a plus personne ? Et comme on est encore tout petit, on n’arrive pas à atteindre la poignée. Des odeurs ?

 

La jalousie – un sale truc qu’on n’arrive pas à vaincre.  Jamais. Et quels que soient les efforts que l’on fait. Il y a des gens solides qui peuvent surmonter tout ce que vous voulez : ennemis, amis, solitude. Mais la jalousie, c’est une autre histoire. à moins tout simplement de s’arracher le cœur de la poitrine. Parce que c’est là qu’elle vit.

 

Comment dessiner l’attente ? Une ligne droite illimitée, qui ne s’appuie sur rien ? Sur la feuille, il ne reste que le souvenir. Blanc et carré. Mais, il pourrait y avoir un dessin. Un char ou un chien. Ou un enfant ou une maison. Mais on a commencé à racer une ligne. Maintenant, on ne peut plus s’arrêter.

 

 

Lu en mars 2019

Auteur :

Psychiatre à la retraite, je peux enfin m'adonner à ma passion. Lectrice assidue depuis le CP, je profite de ma retraite pour parler de mes livres, de mes coups de cœur, de mes déceptions aussi... ma PAL est gigantesque, il me faudra trois vies encore pour en venir à bout.

17 commentaires sur « « La soif » d’Andreï Guelassimov »

  1. Vendu !! C’est terrible ce Mois de l’est, j’écrivais ce matin chez Goran que j’avais noté tellement de titres, qu’il me faudrait au moins encore cinq ans pour les lire !! Mais c’est si excitant de découvrir ces auteurs inconnus !!

    Aimé par 1 personne

    1. idem pour moi, j’ai une liste de découvertes: des auteurs roumains, tchèques polonais etc de quoi alimenter plusieurs challenges 🙂
      en tout cas Guelassimov a été (presque) un coup de cœur je remarque que j’en ai pas mal en ce moment 🙂

      J'aime

  2. Je suis dans un roman russe aussi pour l’objectif pal de ce mois-ci, un Dostoievski. Nous sommes effectivement loin du feel good avec ce genre de romans… 😉 Le tien semblait très fort et tu m’as donné envie de le lire.

    Aimé par 1 personne

  3. Pareillement, quand j’ai découvert « ce petit bout de livre » je ne m’attendais rien. Pareillement, happée, sans pouvoir m’arrêter de lire, une écriture magnifique, une belle réflexion sur l’art, les traumas… Un livre si petit mais si puissant : incroyable !!!

    Aimé par 1 personne

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