Publié dans Littérature française

« Le marin de Casablanca » de Charline Malaval

Je vous parle aujourd’hui d’un livre, choisi en avant-première sur NetGalley, et qui sortira dans les jours qui viennent :

 

 

 

Résumé de l’éditeur :

 

Il était grand, brillant, ambitieux et il adorait Jean Gabin, son modèle. Un à un, il avait gravi les échelons de la marine et voulait explorer le monde. En avril 1940, il disparait brutalement dans l’explosion de La Railleuse, un navire de guerre stationné dans la rade de Casablanca.
Il s’appelait Guillaume, il venait d’avoir vingt ans.

Elle est vive, passionnée et sensible. Le Maroc d’aujourd’hui l’enchante et elle est sûre que, un jour, elle parviendra à réaliser son rêve : ouvrir dans sa ville un cinéma d’art et d’essai. Mais son histoire est bancale : elle ignore tout de sa famille paternelle.

Elle, c’est Loubna, elle a presque trente ans.

Pour construire son avenir, la jeune femme devra creuser son passé et percer le mystère qui entoure le marin de Casablanca.

Autour d’une figure masculine solaire, à la fois insaisissable et omniprésente, gravite une galerie de personnages bouleversants. Un premier roman captivant, qui distille secrets et révélations au cœur d’un Maroc fascinant d’exotisme et de lumière. Un magnifique hommage au cinéma de l’âge d’or hollywoodien et français – et qui n’est pas sans rappeler le troublant film Laura, d’Otto Preminger.

 

 

Ce que j’en pense

 

Ce livre est un roman choral où l’on a l’alternance de deux périodes :1940 et 2005, avec les récits de plusieurs personnes qui ont été proches du héros et qui ont toutes un lien entre elles.

D’un côté, on a donc Guillaume, beau, jeune, admirateur de Jean Gabin qui veut absolument devenir marin au grand dam de ses parents. Il apprend un secret sur la vie de son père, ce qui lui permet de faire pression sur lui pour donner son autorisation.

Il va monter les échelons dans la marine au bord de « La Railleuse » mais tout à coup, les choses s’emballent et Guillaume disparaît tragiquement lors de l’explosion du bateau dans des conditions suspectes. Est-il vraiment mort ?

2005 Loubna cinéphile dont la famille a un destin tragique : sa grand-mère est décédée en mettant son enfant au monde, et son grand-père a disparu tragiquement et mystérieusement. Son père, communiste idéaliste est mort très jeune, assassiné.

Loubna veut retrouver ses racines à la suite de la réflexion désobligeante d’Ali à qui elle a fait visiter un lieu magique où elle rêverait de créer un cinéma.

Tous ont leur manière d’évoquer Guillaume, personnage haut en couleur, séducteur, célèbre pour ses conquêtes, mais quasiment solaire.

Les personnages sont tous intéressants, certains plus attachants que d’autres, et l’auteure, en nous présentant leurs témoignages, utilise un langage qui leur est propre, ce qui m’a beaucoup plu.

Charline Malaval donne la parole aux parents de Guillaume : Hélène, la mère, enfermée dans son mutisme et sa couture, Lucien, le père, vétéran de la guerre de 14-18, à Liliane, sa sœur, à François, le cousin d’Hélène, à Félix un compagnon de Guillaume, à qui incombe la charge d’annoncer la triste nouvelle, pour le côté français, et à Loubna, Anis, côté Casablanca etc…

On se promène dans Casablanca, dépaysement total assuré, avec une immersion dans la société, la culture marocaine, et un hommage au cinéma tant au film « Casablanca » qu’à Jean Gabin.

J’aime énormément ce style de roman choral et celui-ci a été un coup de cœur, tant par les thèmes abordés que par la plume de Charline Malaval : c’est son premier roman, très réussi et il est très réussi.

Je remercie vivement NetGalley ainsi que les éditions Préludes qui ont permis cette lecture.

#LeMarinDeCasablanca #NetGalleyFrance

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L’auteur

 

Charline Malaval est née en 1984 à Limoges et a grandi en Corrèze. Après avoir enseigné au Brésil, à l’île Maurice, en Bulgarie et au Vanuatu, elle est aujourd’hui professeure de lettres au lycée français de Riga (Lettonie).

Le Marin de Casablanca est son premier roman.

 

Extraits

 

« Le passé n’est jamais mort, il n’est même jamais passé » William Faulkner

 

C’est l’truc le plus foutrement dur que j’ai eu à faire de ma vie… A côté, m’engager dans la marine et laisser mon père seul avec ses vaches, dire adieu à ma mère en train de pleurnicher au p’tit matin sur les routes de Meaux, c’était rien comme tristesse. Dixit Félix

 

« Le monde est vaste, Félix, trop vaste pour se contenter de fixer l’horizon. Il faut l’embrasser, plonger à l’intérieur et le boire jusqu’à la lie… » C’était comme ça qu’il jactait. Dixit Félix

 

Ma famille est comme marquée du sceau d’une malédiction. J’ai très peu connu mon père, et lui-même n’a jamais connu ses parents. Je viens d’une famille où les liens du sang et du passé disparaissent sans laisser de traces. Dixit Loubna

 

Dans notre lignée en forme de points de suspension, chaque nouvelle naissance constitue une rupture. Personne ne reste pour être le parent du suivant. C’est cela, être une page blanche. Idem

 

… le récit d’une nuit où elle l’a surpris qui me berçait en chantonnant « As Time Goes By ». Il s’agit de la chanson emblématique de son fil préféré « Casablanca », qu’Ingrid Bergman demande à Sam de jouer encore une fois dans une scène désormais culte. Mon père ne s’était apparemment jamais remis du mélange de candeur et de beauté froide des sourires de l’actrice principale.  Idem

 

La naissance de mon père défie toutes les lois de la logique puisque, s’il a connu l’identité de son père, il a toujours ignoré celle de sa vraie mère. Idem

 

C’est sans doute pour cela que je me console de la vie dans le cinéma : il métamorphose les souffrances et les existences en forme de point d’interrogation en objet esthétique.

 

On fantasme les retours de guerre comme des jours heureux. On s’imagine qu’ils seront la promesse que le danger n’existe plus et que la quiétude a envahi pour toujours nos vies. Mais ces jours ont surtout été de longs hivers de secrets enfouis.   Dixit Hélène

 

Comme la grande Histoire, toute histoire personnelle est un fleuve dont il faut remonter le cours pour la comprendre. Dixit Loubna

 

J’ai souvent un regard attendri sur les douceurs de notre enfance. Malgré mon absence de père et son absence de mère, nous n’avons manqué de rien. Nos deux êtres bancals se sont appuyés l’un sur l’autre pour se donner ce qu’il leur manquait de repères et d’amour. Dixit Loubna

 

La réalité des combats m’avait poussé à hâter mon choix et à le porter sur une femme que j’admirerais plus que je ne l’aimerais. Dixit Lucien

 

Je crois que cette obsession est commune à tous les proches de disparus : faire injure à la vérité, la faire mentir, l’obliger à se rétracter. Dixit Liliane

 

 

Lu en janvier-février 2019

Publié dans Littérature russe

« La soif » d’Andreï Guelassimov

Je vous parle aujourd’hui d’un livre, offert dans le cadre de l’opération 2 Babel achetés, le troisième offert, qui m’attendait sagement sur une étagère de ma bibliothèque :

 

La soif de Andreï Guelassimov

 

Quatrième de couverture

 

Un jeune bidasse russe revient de son service militaire en Tchétchénie le visage monstrueusement brûlé après l’attaque de son tank par les boeviki. Pour oublier, Kostia, dont le visage terrorise les enfants, se met à boire comme seuls les Russes peuvent le faire… à mort. Il suit en cela l’enseignement d’un peintre raté qui lui a appris deux choses : boire de la vodka sans simagrées et ouvrir ses yeux au monde pour mieux le peindre.

Avec deux de ses camarades, il part à la recherche du quatrième rescapé de l’équipage de tankistes qu’ils formaient en Tchétchénie. Dans leur périple à travers les villes russes, leurs gares, leurs rues, leur faune, Kostia mettra en pratique la seconde leçon essentielle de son maître : apprendre à voir, donc à dessiner, donc à vivre.

Ce que j’en pense

 

Comment parler de ce roman ? C’est un OVNI que j’ai lu sans m’arrêter une seconde, tellement j’étais assoiffée… comme sous perfusion de vodka ou d’autre chose…

Constantin, alias Kostia, est un rescapé. Il a été laissé pour mort lors de l’accident où le tank dans lequel il se trouvait a été attaqué en Tchétchénie. Donc, c’est lui qui a été sorti en dernier, quand on s’est aperçu qu’il vivait encore. Il a été gravement brûlé, son visage est déformé et on s’en sert pour faire peur aux enfants !

Il survit grâce à la vodka, et surtout grâce à Alexandre Stépanovitch, un professeur qui a été impressionné par ses dessins, et l’encourage à persévérer. Le professeur boit comme un trou, il boit sa vodka dans des grands verres qu’il vide cul sec. Mais il transmet des conseils à Kostia, comment voir le monde, notamment. Il ne le ménage pas:

 » Constantin? C’est un très beau nom. Tu dois être quelqu’un de persévérant.C’est bien. Tu es persévérant Constantin? Ou bien tu n’as de persévérant que le nom? »

 C’est un peu un père de substitution, un mentor. Tellement peu d’hommes ont pu lui servir de modèle : son père est parti, il a refait sa vie ; le nouveau compagnon de sa mère le dénigre…

Il a gardé des liens avec ses camarades militaires et lorsque l’un d’eux, Serioja, disparaît, les trois autres vont se lancer dans un périple à travers les villes russes alentour. Kostia boit, roule en voiture avec eux mais dessine : un bras pour remplacer celui qu’un militaire a perdu, une famille imaginaire pour un qui est mort au combat. Il va peu à peu trouver un sens à sa vie.

L’accident en Tchétchénie aurait pu le détruire, l’anéantir, mais il a su conserver une amitié forte avec ses copains, transcender la souffrance physique et morale, dans cette Russie où la vie n’est pas simple, l’exprimer dans ses dessins, toujours en noir et blanc.

Je redoutais cette lecture, car j’avais peur de voir des hommes consommer de la vodka au litre, comme seuls les Russes savent le faire, un éloge de l’alcool. Ce livre a donc pris la poussière quelques temps avant que je ne l’ouvre car les histoires d’alcoolisme, d’alcoolisation me rebutent en général. Ce petit roman, 129 pages à peine, est d’une telle densité qu’il est un uppercut pour le lecteur, un voyage initiatique, une leçon de vie, très loin des « feel-good » à la mode aujourd’hui.

L’écriture est incisive, les phrases sont parfois lapidaires, et le style d’Andreï Guelassimov tellement percutant que j’ai envie de continuer à découvrir son œuvre. J’ai un autre de ses romans, récupéré dans une corbeille, sorte de livre voyageur, en attente lui-aussi : « Fox Mulder a une tête de cochon », recueil de nouvelles. « L’année du mensonge » devrait être bien aussi…

Un auteur à découvrir absolument.

 

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L’auteur

 

Né en 1965 à Irkoutsk, en Sibérie, Andreï Guelassimov est l’un des écrivains les plus prometteurs de la nouvelle littérature russe. Son œuvre est publiée en France par Actes Sud.

 

Extraits

 

Si seulement Serioja ne s’était pas trompé et ne m’avait pas laissé cramer dans le véhicule blindé. Mais il pensait qu’il n’y avait plus rien à faire pour moi. C’est pour ça qu’il avait d’abord dégagé tous les autres. Tous ceux qui bougeaient encore. J’étais le dernier.

Ça fait que maintenant, je n’étais plus bon qu’à faire peur aux gosses. Elle avait eu du pot, Olga, avec son voisin.

 

Je meurs de soif, disait-il, j’ai continuellement soif, Constantin. Mon organisme a besoin de liquide. Ou d’autre chose, je ne sais pas. Tu sais, j’ai grandi dans un endroit où il n’y avait pas d’eau du tout. Ni rivière, ni étang. Je ne me souviens pas de la moindre flaque d’eau. Et il n’y avait pratiquement jamais de pluie. C’est pour ça que, jusqu’à présent, j’ai soif. J’ai toujours une sensation de sécheresse. Donne-moi un verre, là.

 

Je pensais en les regardant : pourquoi ça se passe comme ça pour moi ? Pourquoi il y en a qui brûlent et d’autres qui sont sauvés ? Pourquoi le père que j’avais est-il devenu le père d’autres enfants ? Pourquoi l’homme que je voulais avoir comme père m’a-t-il abandonné pour partir quelque part sur la mer Noire ?

Trop de choses, certainement autour de ce pourquoi, et il était clair que je n’allais pas m’en tirer uniquement avec un point d’interrogation.

 

Que reste-t-il de l’enfance ? Des rêves dans lesquels on s’approche de la première maison où l’on a vécu, et dont on essaie d’ouvrir la porte alors qu’on sait qu’il n’y a plus personne ? Et comme on est encore tout petit, on n’arrive pas à atteindre la poignée. Des odeurs ?

 

La jalousie – un sale truc qu’on n’arrive pas à vaincre.  Jamais. Et quels que soient les efforts que l’on fait. Il y a des gens solides qui peuvent surmonter tout ce que vous voulez : ennemis, amis, solitude. Mais la jalousie, c’est une autre histoire. à moins tout simplement de s’arracher le cœur de la poitrine. Parce que c’est là qu’elle vit.

 

Comment dessiner l’attente ? Une ligne droite illimitée, qui ne s’appuie sur rien ? Sur la feuille, il ne reste que le souvenir. Blanc et carré. Mais, il pourrait y avoir un dessin. Un char ou un chien. Ou un enfant ou une maison. Mais on a commencé à racer une ligne. Maintenant, on ne peut plus s’arrêter.

 

 

Lu en mars 2019

Publié dans français, Polars

« Impératif imprévu » de François-Henri Soulié

Petit détour par le polar, aujourd’hui avec ce roman :

 

 

Résumé de l’éditeur :

 

Journaliste au Courrier du Sud-Ouest, Skander Corsaro a décidé de prendre quelques jours de congés pour préparer Noël. Mais une rencontre imprévue va bouleverser ses beaux projets. Le jeune homme est invité à la Villa Golotzine par un richissime marchand d’art. Bâtie en pleine forêt dans les années 1920 par un couple d’aristocrates russes en exil, cette fabuleuse demeure recèle un vénéneux secret. Qui était donc Yegor Golotzine, peintre maudit dont on vient de redécouvrir une partie de l’œuvre disparue ?

Une exposition sulfureuse, un cocktail où l’on sert des pièces d’anatomie, un prophète mondain épris de Satan ou une étrange collectionneuse de menhirs sont les premières pièces de ce puzzle maléfique. Auxquelles s’ajoute un meurtre… et quand le sang coule sur la neige, le paysage hivernal se transforme en un inquiétant tableau surréaliste.

Vérité ou illusion ? Skander devra déjouer les mensonges du Diable. Mais avec lui, les dés sont toujours pipés.

 

Ce que j’en pense

 

J’ai pris beaucoup de plaisir à suivre les pérégrinations de ce journaliste très atypique, Skander Corsaro. En rencontrant Alex un ancien camarade de promo, qui officie en tant que père Noël devant un grand magasin, dont il n’a en fait gardé aucun souvenir, il se retrouve à assister à une vente aux enchères truquée qui l’emmène sur les traces d’un peintre russe des années vingt : Yegor Golotzine dont un tableau s’envole bien au-delà du prix envisagé.

Skander suit son copain à une réception dans la villa du sieur Golotzine qui a été rachetée par un amateur d’art sulfureux. Cocktail sulfureux, peintures non moins sulfureuses, galeriste qui ne l’est pas moins, un expert grec haut en couleur, et des sbires dignes de la mafia… et évidemment les morts commencent à s’accumuler et pas forcément ceux que l’on croit.

Pour débuter, l’auteur nous livre une définition de la peinture d’Ambrose Bierce,dans son « Dictionnaire du diable » que j’ai adoré:

« Peinture : art de protéger les surfaces plates des intempéries et de les exposer à la critique »

Ce polar est un festival de manipulations en tous genre :  faux article de Breton faisant l’éloge de Yegor Golotzine, dans une revue du Minotaure, jamais publiée, promotion d’un artiste tombé dans l’oubli, que l’on va tenter de réhabilité après avoir mis à jour le fameux tableau, le côté sulfureux de l’artiste, qui appartenait à la même scène que Raspoutine…

Un clin d’œil à la journaliste bretonne, druidesse de son état qui fait des incantations dans le parc pour nettoyer l’esprit du peintre et de sa femme qui y sont enterrés et les protéger du diable, (Yegor Golotzine ne peint que des tableaux en rapport avec le Malin !)

« C’était une tornade féminine. On avait l’impression que sa poitrine arrivait avec quelques minutes d’avance et son arrière-train avec un peu de retard. »

Un autre personnage, celui-ci récurent chez l’auteur, m’a plu: il s’agit de Chon-Chon    l’ami de Skander,  bouquiniste rescapé d’Auschwitz, plein de sagesse et à l’humour décapant:

« L’humain n’existe pas, mon cher Skander. C’est une erreur de considérer le statut d’être humain comme un fait acquis. Bien au contraire, ce qui est acquis, c’est que nous sommes des animaux. Pour ce qui est de l’humanité, en revanche, il nous appartient de l’inventer tous les matins. « 

L’auteur nous entraîne dans un rythme à couper le souffle dans cette aventure, et j’avoue que j’ai marché à fond, car il a un humour qui me plaît énormément, ainsi que sa manière de ponctuer souvent ses phrases d’un Bref…

C’est le premier polar de François-Henri Soulié qui passe entre mes mains, et c’est le titre qui m’a tentée et j’ai bien envie d’en lire d’autres car le ton et la manière de mener l’enquête m’ont plu, cela change des polars violents, où l’hémoglobine s’écoule par litres… Là, on est dans un univers un peu déjanté, on rencontre des personnages aux caractères bien trempés.

Merci encore à NetGalley, et aux éditions Le Masque qui m’ont permis de découvrir ce roman.

#ImpératifImprévu #NetGalleyFrance

 

Encore quelques extraits pour le plaisiiiiiiiiiiiiir :

 

Moi qui ai toujours du mal à me dépatouiller du réel, j’éprouve une certaine fascination pour les tricheurs et les fraudeurs en tout genre. On est toujours séduit par ce qui n’est pas soi. Ou effrayé. Le frisson est le même.

 

Mais en 1917, le gratin moscovite devait connaître bien d’autres motifs de frisson après un mois d’octobre particulièrement vivifiant. Dictature et privilèges étaient en train de changer de mains.

 

 A mes souvenirs en couleurs se superposaient à présent des clichés estompés de sépia, peuplés de fantômes flous. Le benêt que je suis venait de découvrir que les lieux sont comme les êtres. Ils nous sont d’autant plus mystérieux que leur passé nous exclut.

 

Ce type m’apparaissait soudain plus ambigu que je ne l’imaginais. Appartenait-il à cette race de surdoués capables de transformer leurs défaites en victoires ? Faire de sa faiblesse une force m’a toujours paru au-dessus des miennes.

 

C’était donc ça, la mystérieuse villa Golotzine. Une « folie dix-neuvième » russe édifiée avec vingt ans de retard en plein causse du Rouergue, par une princesse neurasthénique.

 

Quand on a décidé d’être un type fréquentable, on passe toute sa vie à le payer. Bref.

 

On me pardonnera, j’espère, la redondance. Mais ce qu’il y a de plus chouette dans un lit à baldaquin, c’est le baldaquin. Je ne connais pas de meilleure façon pour faire du camping en restant chez soi.

 

On devrait s’efforcer de respecter les folies des autres. C’est sans doute ce qui les empêche de devenir fous pour de bon.

 

C’était en ça que résidait le génie malsain de Yegor Golotzine. Le diable n’était pas dans le tableau mais dans celui qui le regardait. Le diable, c’était moi.

 

Toutes ces histoires d’âmes en peine, d’esprits tourmentés et de litanies celtiques me filaient sérieusement le bourdon, comme on dit chez les apiculteurs dépressifs.

 

Jusqu’à quatre-vingt-cinq ans tout va bien. Pour peu qu’on ait un peu de chance. Mais, après, ça commence à partir en claffe… C’est à croire que la vieillesse nous fait un corps de tristesse pour pas qu’on ait trop de regret à le quitter.

 

Peut-être que c’est l’apocalypse depuis toujours. Comme si l’humain avait ça dans le sang. Détruire la planète, détruire ses semblables, se détruire soi-même. En vrac ou en détail. Avec, par esprit de contradiction, quelques poignées de volontaires prêts à tout pour sauver le monde. En vrac ou en détail, eux-aussi.

 

Et puis il y a eu les bouquins, qui sont l’arme absolue de destruction massive du stress. Peu de gens ont compris qu’il y avait dans les livres tout ce qu’il faut pour survivre à tout. Surtout l’humour.

 

Le bonheur, c’est ce qui reste quand on a fini de pleurer.

 

Lu en mars 2019

Publié dans Littérature Tchèque, XXe siècle

« La métamorphose » de Franz Kafka

Retour à un classique aujourd’hui avec cette nouvelle :

 

La métamorphose de Franz Kafka

 

Résumé de l’éditeur :

 

Lorsque Gregor Samsa s’éveille, un matin, après des rêves agités, il est bel et bien métamorphosé. Doté d’une épaisse carapace d’où s’échappent de pitoyables petites pattes!

Lugubre cocasserie ? Hélas, ultime défense contre ceux, qui, certes, ne sont pas des monstres mais de vulgaires parasites… Les siens. Père, mère, sœur, dont l’ambition est de l’éliminer après avoir contribué à l’étouffer…

 

Ce que j’en pense

 

Jeune représentant de commerce, Gregor Samsa, se réveille un matin dans son lit et se rend compte qu’il ne peut pas bouger : il s’est métamorphosé en insecte. Malgré ses efforts, il n’arrive pas à se lever et donc ne peut pas se rendre à son bureau. Or c’est lui qui fait vivre sa famille.

Comment s’adapter, apprendre simplement à se mouvoir dans ce nouveau corps, alors qu’il a toute sa tête ; il est capable de raisonner mais ne peut plus parler. Il est enfermé dans son corps, et toute communication avec l’entourage devient de plus en plus difficile.

Il se retrouve enfermé aussi au sein de sa propre famille ; sa sœur, ses parents le regardent avec horreur, répulsion ; il faut le cacher à tout prix, ne pas révéler son état aux autres. Peu à peu, ils finissent par se demander même si on doit le nourrir.

Le rejet s’installe de plus en plus profondément, surtout son père de naturel violent qui veut à tout prix l’exterminer et ne réussit qu’à le blesser, blessure qui s’infecte…

Kafka nous raconte, sous la forme d’une étrange fable, non seulement la métamorphose physique du héros, mais aussi celle de sa famille, qui devient de plus en plus intolérante à sa différence. Dans un premier temps, on cache ce qu’on ne veut pas voir (ou ce qu’on ne veut pas que les autres voient) par crainte du jugement, puis on tente de tolérer et pour finir on tente d’éliminer le gêneur…

On pense aussi, en lisant ce livre, à la manière dont on pourrait réagir, soi-même devant une telle situation, ferait-on comme eux ou serait-on capable de compassion et d’amour ?

J’ai beaucoup aimé cette nouvelle, le style de Kafka qui nous entraîne dans un voyage en « Absurdie », mais en posant des questions importantes sur le bien et le mal, la cruauté, la trahison, le matériel face au spirituel, sur la société en général, et aussi sur  la relation père-fils: dans cette famille, on se demande qui est le plus « misérable », le plus bestial : Gregor en cloporte, ou eux.

Franz Kafka pousse son lecteur à réfléchir aussi sur la notion de handicap; en effet, doit-on faire disparaître l’individu qui n’est plus productif ? On emploie souvent le terme de parasite dans nos sociétés capitalistes…

Cette nouvelle a été écrite en 1912, et étrangement elle m’a fait penser à une phrase de Goebbels : « je ne hais pas les juifs, on ne hait pas les cafards, on les écrase! »

J’ai lu « Le Procès » à l’adolescence et ce roman m’avait beaucoup marquée déjà. J’ai encore « Le château » et « Lettre au père » dans ma PAL…

Merci au site ebooksgratuits.com , grâce auquel j’ai pu lire cette nouvelle.

 

 

Extraits

 

Quelque énergie qu’il mît à se jeter sur le côté droit, il tanguait et retombait à chaque fois sur le dos. Il dut bien essayer cent fois, fermant les yeux pour ne pas s’imposer le spectacle de ses pattes en train de gigoter et il ne renonça que lorsqu’il commença à sentir sur le flanc une petite douleur sourde qu’il n’avait jamais éprouvée.

 

Mais dans le même temps, il n’omettait pas de se rappeler qu’une réflexion mûre et posée vaut toutes les décisions désespérées.

 

Pour lui, déjà l’entrée de sa sœur était terrible. A peine était-elle dans la chambre que, sans prendre le temps de refermer la porte, si soucieuse qu’elle fût par ailleurs d’épargner à tout autre le spectacle qu’offrait la pièce de Gregor elle courait jusqu’à la fenêtre et, comme si elle allait étouffer, l’ouvrait tout grand avec des mains fébriles.

 

Afin de lui éviter même cela, il en entreprit un jour – il lui fallut quatre heures de travail – de transporter sur son dos jusqu’au canapé le drap de son lit et de l’y disposer de façon à être désormais complètement dissimulé au point que sa sœur même en se penchant, ne pût pas le voir.

 

Elles étaient en train de lui vider sa chambre ; elles lui prenaient tout ce qu’il aimait ; déjà la commode contenant la scie à découper et ses autres outils avait été emportée ; elles arrachaient à présent du sol où il était presque enraciné le bureau où il avait fait ses devoirs quand il était à l’école de commerce, quand il était au lycée, et même déjà lorsqu’il était à l’école primaire.

 

Je ne veux pas, face à ce monstrueux animal, prononcer le nom de mon frère, et je dis donc seulement : nous devons tenter de nous en débarrasser. Nous avons tenté tout ce qui était humainement possible pour prendre soin de lui et le supporter avec patience ; je crois que personne ne peut nous faire le moindre reproche.

 

Il repensa à sa famille avec attendrissement. L’idée qu’il devait disparaître était encore plus ancrée, si c’était possible, chez lui que chez sa sœur.

 

Lu en janvier-février 2019

Publié dans Polars, Roman historique

« Délivrez-nous du mal » de Romain Sardou

Je vous parle aujourd’hui d’un livre que j’ai eu en cadeau lors des opérations de la FNAC 2 livres de poche, achetés le troisième offert:

Delivrez-nous du mal de Romain Sardou

 

Quatrième de couverture

 

Hiver 1288. Dans une paroisse isolée du Quercy, des hommes en noir s’emparent d’un enfant. Refusant d’admettre le pire, le prêtre du village, le père Aba, se lance à leur poursuite.

A Rome, l’éminent professeur Bénédict Gui accepte une nouvelle mission : retrouver un jeune homme, employé par l’administration du pape, et enlevé, lui aussi, par des hommes en noir.

Disparitions, archives escamotées, cardinaux assassinés… Dans ce Moyen Âge où l’Église est plus puissante que jamais, un drame se prépare.

 

Ce que j’en pense

 

Depuis qu’il est arrivé dans le village, le père Aba s’occupe d’enfants et comme par hasard, les enfants et les femmes enceintes ne meurent plus. Miracle ?

Il met cela sur le compte de son prédécesseur, pour ne pas attirer l’attention. Un jour, un groupe de cavaliers, entièrement vêtus de noir entrent avec violence dans le village et enlève son élève préféré, en tuant un autre au passage pour mieux semer la terreur et au passage défigurent le père.

Ce dernier mène son enquête pour tenter de retrouver l’enfant. D’autres enfants sont enlevés, car on pense qu’ils ont un don particulier.

Pendant ce temps, à Rome, une jeune fille, Zapetta, entre dans la boutique de Bénédict Gui, car son frère, Rainerio, a disparu. Il travaillerait pour la « Sacrée Congrégation » institution chargée de la canonisation, sorte de tribunal en fait :

D’un côté, le « Promoteur de la Cause » défend les mérites du futur saint ; de l’autre « Promoteur de justice » a pour devoir de prouver que le défunt ne peut être retenu au nombre des élus. On l’appelle aussi « l’avocat du Diable »

Au même moment, un riche commerçant, Maxime de Chênedollé, vient le voir aussi pour une histoire de contrat et il est assassiné. Quel lien peut-il y avoir et qui est responsable ?

Le Promoteur de Justice, l’archevêque Henrik Rasmunssen est mystérieusement victime d’un accident. De disparitions mystérieuses en assassinats, sur fond d’ésotérisme, on ne s’ennuie pas une minute en suivant Gui dans son enquête, car rien ne lui sera épargné, au fur et à mesure qu’il se rapproche de la vérité, tous ceux qui ont un pouvoir au Latran vont tenter de le museler, ou de le faire disparaître.

A cette période, l’Église est sans pape, alors certains cardinaux règnent en maître.

C’est un roman passionnant sur les jeux de pouvoir dans l’Église, qui explique jusqu’où l’on peut aller pour conserver le pouvoir à tout prix. On peut parler de thriller médiéval…

Romain Sardou évoque au passage le trafic des miracles, des Saints, ou la manière dont on peut utiliser les dons de certains enfants au service du mal pour régner sur le monde, et la cruauté de certains pour parvenir à leurs fins. Les nazis n’ont rien à envier à ces méthodes de l’époque.

La plume de Romain Sardou est agréable, par son rythme allègre, ses tournures de phrases, et la manière dont il maîtrise son sujet. En fait, ce roman est le deuxième livre d’une « série » consacrée au Moyen Âge, il peut se lire indépendamment du premier : « Pardonnez-nous offenses »  que je vais sûrement lire.

 

 

Extraits

 

Le Tibre, fidèle à son nom qui venait d’un nommé Tibère noyé dans ses eaux, était une sorte de monstre qui avalait les morts de la ville : trois quarts des suicidés et des assassinés finissaient basculés dans son lit. Charriés à la surface, ils ne disparaissaient pas pour tout le monde : les Laveurs, postés au dernier pont à la sortie de Rome, rattrapaient leurs dépouilles flottantes. Ils les pillaient, les détroussaient, les mettaient complètement à nu, avant de les rendre au courant. Aucun corps ne leur échappait, pas même ceux que l’Eglise avait enveloppés dans un sac avec la mention écrite : « Laissez passer la justice de Dieu ».

 

Une autre équipe, celle des « Sans Merci », avait, elle, la charge de dépiauter les pendus et les décapités condamnés par l’ordre public. Ensemble, ils se partageaient à Rome les fruits de ce trafic infâme, sur lequel les autorités fermaient les yeux au prix de leur tranquillité.

 

Tous les diocèses catholiques rêvent de posséder leur propre Saint ; les requêtes en canonisation se comptent en centaines chaque année. Certains évêques et fidèles ne reculeraient devant aucune bassesse pour faire canoniser l’un des leurs. Le rayonnement du nouveau Saint attire des pèlerins et permet à toute une région de s’auto-célébrer.

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Ici, (les archives du couvent dominicain de Narbonne) tout était conservé : des aveux de concussion du comte de Toulouse avec les Cathares jusqu’à la dénonciation infamante d’un boulanger cocu sur les mœurs de sa femme ;la moindre  déposition, les comptes-rendus d’investigation, les sévices exercés sur un suspect, étaient enregistrés le long de ces étagères.

Même sous l’ère des empereurs romains, nul n’avait réussi à compiler une si vaste somme de renseignements sur des populations ; personne n’avait porté à un tel degré d’efficacité un instrument de subornation.

 

 

Lu en janvier – février 2019

Publié dans Littérature Royaume-Uni

« I am, I am, I am. » de Maggie O’Farrell

Je vous parle aujourd’hui d’un livre que j’ai choisi sur NetGalley, car je suis fan de l’auteure avec:

 

 

Quatrième de couverture

 

Après le succès d’Assez de bleu dans le ciel, Maggie O’Farrell revient avec un nouveau tour de force littéraire. Poétique, subtile, intense, une œuvre à part qui nous parle tout à la fois de féminisme, de maternité, de violence, de peur et d’amour, portée par une construction vertigineuse. Une romancière à l’apogée de son talent.

Il y a ce cou, qui a manqué être étranglé par un violeur en Écosse.

Il y a ces poumons, qui ont cessé leur œuvre quelques instants dans l’eau glacée.

Il y a ce ventre, meurtri par les traumatismes de l’accouchement…

Dix-sept instants. Dix-sept petites morts. Dix-sept résurrections.

Je suis, je suis, je suis.

I am, I am, I am.

 

Ce que j’en pense

 

Ce roman est composé de courts récits, pas vraiment des nouvelles, qui ont des liens entre eux et mélange des évènement autobiographiques et d’autres qui le sont moins.

Ils sont rédigés organe par organe du corps humain et à chaque fois, l’auteure propose une illustration et une date. Exemple : le cou 1990 dans laquelle elle a été agressée mais s’en est tirée alors qu’une autre jeune femme y a laissé sa peau.

Dans poumons, elle raconte une expérience où elle a failli mourir noyée pour suivre les autres, elle avait sauté dans la mer d’un mur de 15 m, dans le noir.

C’est aussi un avion qui chute brutalement alors qu’elle se rend à Hong Kong pour y travailler, dans une période où la Grande Bretagne est en récession…

Celle que je préfère est « Ventre » 2003, où elle raconte la manière dont l’obstétricien l’a traitée durant sa grossesse et son accouchement, lui refusant une césarienne alors qu’elle a une encéphalite étant enfant qui lui a laissé des séquelles neurologiques rendant les choses impossibles sur le plan musculaire ! elle se fait traiter d’hystérique et il ne veut même pas récupérer son dossier médical de l’époque.

« Si vous étiez venue me voir en fauteuil roulant, j’aurais peut-être accepté de vous faire accoucher par césarienne. »

Bien-sûr, les choses se passeront mal et elle s’en sortira de justesse. L’auteur en profite pour parler de l’état lamentable du système de santé britannique où les femmes ont une chance sur 6900 de mourir en donnant naissance à leur enfant (1/ 19 800 en Pologne, 1/45 200 en Biélorussie).

« Mourir en couches semble être un danger totalement daté, une menace extrêmement lointaine entre les murs des hôpitaux des pays développés. Mais une enquête récente à classé le Royaume-Uni 30e sur 179 pays en matière de taux de mortalité maternelle. »

Elle aborde aussi les fausses-couches et la culpabilité qui en résulte, les problèmes de l’allaitement pas toujours aussi aisé qu’on peut le penser, mais aussi des thèmes universels : l’amour, l’infidélité qui se traduit par une nécessité de vérifier si l’on a été ou non contaminé par le virus de SIDA.

Elle frôle la mort plusieurs fois, que ce soit elle ou des membres de son entourage, comme sa fille qui présente une allergie alors qu’elle contrôle toujours tout : les aliments, les produits ménagers, la poussière etc.

Ce qui frappe, dans ce livre, c’est la manière dont l’individu réagit aux situations qui mettent la vie en péril, les leçons qu’il en tire et ses capacités de résilience.

J’ai beaucoup aimé ce livre, original, où j’ai retrouvé le style si caractéristique de Maggie O’Farrell qui m’a tant plu dans « L’étrange disparition d’Esme Lennox » que j’ai adoré ou plus récemment « Assez de bleu dans le ciel ».

Le titre est inspiré d’un texte de Sylvia Plath : « La cloche de détresse » : « I took a deep breath and listened to the old brag of my heart. I am, I am, I am. » Ce qui donne en français : « J’ai respiré profondément et j’ai écouté le vieux battement de mon cœur. Je suis, Je suis, Je suis. »

Je remercie vivement NetGalley est les éditions Belfond qui m’ont permis de découvrir ce livre en avant-première.

 

#IamIamIam #NetGalleyFrance

 

 

L’auteur

 

Née en 1972 en Irlande du Nord, Maggie O’Farrell a grandi au pays de Galles et en Écosse. À la suite du succès de son premier roman, « Quand tu es parti », elle a abandonné sa carrière de journaliste littéraire pour se consacrer à l’écriture.

On lui doit: « La Maîtresse de mon amant », « L’Étrange Disparition d’Esme Lennox « , « Cette main qui a pris la mienne », « En cas de forte chaleur » ou encore « Assez de bleu dans le ciel ».

 

Extraits

 

Quand on vous frappe ou que l’on vous fait du mal, enfant, l’impuissance, la vulnérabilité que vous ressentez, la rapidité avec laquelle une situation peut déraper, aussi vite qu’un battement de cils, qu’une respiration, sont des choses que vous n’oubliez jamais.

 

Des antennes vous poussent, capables de détecter la violence et, à votre tour, vous développez toutes une panoplie de stratagèmes pour l’éloigner.

 

Frôler la mort n’a rien d’unique, rien de particulier…

… tous autant que nous sommes, nous allons à l’aveugle, nous soutirons du temps, nous empoignons les jours, nous échappons à nos destins, nous glissons à travers les failles du temps, sans nous douter qu’à tout moment le couperet peut tomber.

 

Je peux écrire ce que je veux. Cette prise de conscience me tombe dessus comme un violent coup de vent, me fouette, manque me faire tomber à la renverse.

 

Il sera toujours difficile de ne pas céder à la culpabilité, de ne pas vous trouver médiocre. Votre corps n’a pas réussi à remplir ses fonctions les plus basiques ; vous n’êtes même pas capable de garder un fœtus en vie ; vous ne servez à rien ; vous n’êtes même pas encore mère que vous êtes déjà une mère défaillante.

 

Pourquoi devrait-on faire comme si rien d’extraordinaire ne s’était passé ? N’est-il pas extraordinaire de concevoir la vie puis de la perdre ?

 

L’infidélité est une chose vieille comme le monde : il n’y a rien que l’on puisse en dire qui n’ait déjà été dit ou pensé avant.

 

J’avais passé des années à me sentir déroutée, déconcertée par le sentiment d’insatisfaction, de contrainte que me procurait le quotidien, par la monotonie, la pénibilité de la routine, par cette répétitivité qui agace, qui chatouille.

 

Être sensible au changement, c’est assurer sa survie.

 

Le problème vient davantage du fait que tout ce temps passé à l’hôpital a représenté, dans mon enfance, un moment charnière. J’étais une personne jusqu’au matin où je me suis réveillée en ayant mal à la tête, et je suis devenue une autre personne après.

 

Quand une personne vous affirme que vous êtes capable de faire quelque chose, quand vous voyez qu’elle croit vraiment en ce qu’elle dit, la possibilité que cela se réalise devient tangible.

 

Avoir frôlé la mort de si près, enfant, et être revenue à la vie m’a insufflé une forme d’inconscience, d’irresponsabilité, voire de folie face au danger.

 

 

Lu en mars 2019

Publié dans Littérature mexicaine

« La saison des ouragans » de Fernanda Melchor

Je vous parle aujourd’hui d’un livre que j’ai choisi sur NetGalley car le résumé le tentait ainsi que la magnifique couverture:

 

 

Résumé de l’éditeur :

 

Inspiré d’un fait divers, La saison des ouragans s’ouvre sur la découverte d’un cadavre. Dans le canal d’irrigation, aux abords du petit village de La Matosa, un groupe d’enfants tombe sur le corps sans vie de la Sorcière. À la fois redoutée et respectée, elle habitait une maison pleine de mystères où les femmes de la région venaient lui rendre visite pour lui demander de l’aide : maladies, mauvais sort, mais aussi avortements discrets. À l’instar de Chronique d’une mort annoncée de Gabriel García Márquez, nous découvrons au fil du roman les événements qui ont mené à son assassinat, les histoires des bourreaux qui sont autant de mobiles expliquant les raisons du meurtre de cette envoûtante Sorcière de La Matosa.

Yesenia a vu son cousin Luismi, accompagné de Brando, sortir de la maison de la Sorcière avec un corps. Il y a également Munra, le beau-père boîteux de Luismi, qui conduisait le camion le jour de l’assassinat, un simple exécutant dit-il aux policiers. Luismi vit avec Norma, une jeune fille de 13 ans. Elle a été admise à l’hôpital pour d’importants saignements à la suite d’une visite chez la Sorcière. Brando, lui, a besoin d’argent pour ses projets. Un trésor serait caché dans la maison de la femme maléfique. Autant de raisons pour commettre l’irréparable et autant de perspectives qui nous plongent dans la campagne mexicaine où la misère, la drogue et la violence poussent les gens à la folie autant que l’extrême chaleur qui s’installe. Ce qui, en plein mois de mai, semble annoncer que la saison des ouragans sera violente…

Grâce à cette intrigue policière à rebours, Fernanda Melchor dresse un formidable portrait du Mexique et de ses démons. Sa langue est crue, musicale, elle retranscrit la brutalité avec beaucoup de talent. Il s’agit d’un livre sur les pulsions et la violence mais également sur l’une des figures du féminisme – souvent fantasmée, toujours persécutée –, qu’on a cherché à abattre depuis la nuit des temps : la sorcière.

Traduit de l’espagnol (Mexique) par Laura Alcoba.

 

 

Ce que j’en pense

 

Un cadavre est donc découvert dans le canal d’irrigation tout près d’un petit village, La Matosa. On sait très vite qu’il s’agit de la Sorcière et on va remonter dans le temps pour faire la connaissance de tous les protagonistes, et comprendre qui a tué.

On a ainsi toute une gamme de personnages, tous plus déglingués les uns que les autres : Yesenia, qui se sent rejetée par sa grand-mère, entichée de son petit-fils Luismi (diminutif du ra-t-on plus tard). Luismi est un homosexuel, qui se prostitue pour récupérer marijuana, cocaïne et autres substances qui le font planer. La gamine veut seulement prouver à sa grand-mère que c’est un dégénéré. Elle le suit pour le prendre sur le fait et un jour elle voit une voiture, son cousin et des copains à lui qui semblent transporter un corps alors elle les dénonce.

Autour de Luismi gravitent Munra, son beau-père, devenu boiteux à la suite d’un accident et qui conduit la voiture, Chabella, sa mère, prostituée, enceinte à quatorze ans, Norma, sa compagne qui est en fait âgée de treize ans, victime de viols, enceinte, Brando, « adulescent » qui se prostitue aussi pour se procurer de la drogue, plus ou moins attiré par Luismi, sans oublier les policiers et leurs méthodes violentes…

Et bien-sûr, on en apprend davantage sur la Sorcière, qui reçoit dans sa « maison », sale à souhait, la jeunesse dépravée du coin et continue les pratiques controversées de sa mère, fournissant des décoctions pour ramener le mari à la maison, ou pour faire disparaître un embryon …

L’histoire de Norma est touchante, adulte avant l’heure, qui joue le rôle de petite mère à la maison, car sa mère travaille, cherche l’homme de sa vie dans des rencontres d’un soir, et enchaîne les grossesses et les beuveries… sa grossesse se terminera de manière horrible avec un avortement dont les conséquences constituent toute la trame de l’histoire.

Ce roman décrit la misère, la solitude, la souffrance, la violence, l’alcool, la drogue, les moyens de survie qu’utilisent les protagonistes, dans les bas-fonds, pour paraphraser Gorki,  de la société mexicaine. Fernanda Melchor utilise un langage cru, c’est le moins qu’on puisse dire, car les termes employés heurtent les oreilles (ici les yeux du lecteur !) chastes, les pratiques sexuelles sont décrites de manière quasi pornographique, elle parle des homosexuels dans des termes qui font froid dans le dos.

Le style d’écriture est particulier, les phrases sont interminables et les mots parfois tellement grossiers que je suis sortie de cette lecture complètement épuisée, mais contente d’en être venue à bout. La couverture est magnifique ; j’ai choisi ce roman autant pour elle que pour le résumé (qui révèle trop de choses à mon goût)…

Merci à NetGalley et aux éditions Grasset qui m’ont permis de découvrir en avant-première ce roman, le premier roman mexicain que je lis…

 

#LaSaisonDesOuragans #NetGalleyFrance

 

 

L’auteur

 

Née en 1982 à Veracruz, au Mexique, Fernanda Melchor a très tôt été remarquée par la critique pour ces publications dans divers journaux et revues. C’est lors de la parution de « La saison des ouragans », son deuxième roman, que le monde entier a découvert cette voix unique dans la littérature hispanophone contemporaine.

 

 

Extraits

 

On l’appelait la Sorcière, comme sa mère : d’abord, elle avait été la Petite Sorcière, à l’époque où la vieille s’était lancée dans le commerce des guérisons et des maléfices, puis la Sorcière tout court, lorsqu’elle était restée seule, après le glissement de terrain.

 

Ce n’est que plusieurs semaines plus tard que la Petite apparut un matin dans les rues de Villa, entièrement vêtue de noir, noires les chaussettes, noirs les poils sur les jambes, noir le chemisier à manches longues aussi bien que la jupe, les chaussures à talons et le voile qu’elle avait accroché avec des barrettes au chignon qui rassemblait ses longs cheveux au sommet de son crâne, une image qui  laissa tout le monde bouche bée en raison de l’ effroi ou de l’envie de rire qu’elle suscitait, tant elle était ridicule, car par cette chaleur à vous cuire le cerveau, cette idiote vêtue de noir, il fallait qu’elle soit bien folle, ridicule, qu’elle ait envie d’être grotesque, comme ces travestis qui débarquaient chaque année à l’occasion du carnaval de Villa, pourtant personne n’osa lui rire au nez car ils étaient nombreux à avoir perdu des êtres chers durant le cataclysme.

 

… car elle voulait que la vieille se rende compte, enfin, du genre d’énergumène qu’était son petit-fils, un sale pédé, et lâche avec ça, une saleté de profiteur qui n’avait même pas remercié sa grand-mère pour tout ce qu’elle avait fait pour lui, tout ce qu’elle avait eu à endurer, parce que si la grand-mère n’avait pas été là, il serait mort, ce gamin, vu que sa pute de mère ne s’en occupait pas, plein de vers, qu’il était, tout merdeux et mort de faim au fond d’un cageot, alors que sa mère passait son temps sur la route à faire la putain.

 

Les fils de mes filles sont mes petits-enfants ; les fils de mes fils, seule leur putain de mère sait s’ils le sont…

 

Ne te laisse pas faire, tous les hommes sont pareils : ce sont des sales profiteurs, il faut les tanner pour qu’ils servent à quelque chose, et ce gamin est comme tous les autres ; soit tu te montres exigeante, soit il va claquer tout son fric dans la drogue, et en un rien de temps il va finir par vivre à tes crochets à toi.

 

… pas la peine de jouer les martyrs, il vaut mieux parler clairement, sans faire de manières, il faut que tout le monde le sache : cette histoire de faire des gamins, c’est des conneries ; pas moyen d’enjoliver le truc, au fond tous les gamins sont des plaies, des sangsues, des parasites qui te sucent la vie et le sang et qui te disent même pas merci pour les sacrifices que tu dois faire pour eux.

 

Il ferait mieux d’aller à la messe que le père Casto consacrait à tous les possédés de la paroisse, toutes ces personnes qui, parce qu’elles croyaient à la sorcellerie, finissaient entre les mains des forces obscures, des ces légions de démons et d’esprits malfaisants qui erraient dans le monde, des esprits malins qui étaient toujours à la recherche de personnes dans lesquelles s’infiltrer grâce à leurs pensées impies, aux rituels de sorcellerie qu’ils pratiquaient ou à leurs croyances superstitieuses qui, par malheur, étaient très répandues dans la région en raison des racines africaines de ses habitants, de leurs pratiques idolâtres héritées des Indiens, de la pauvreté, de la misère et de l’ignorance.

 

 

Lu en mars 2019

Publié dans Histoire, Religion, Voyage

« Lisbonne, dans la ville musulmane » de Marc Terrisse

Je vous parle aujourd’hui d’un livre choisi dans le cadre de l’opération masse critique de février de Babelio :

 

Lisbonne, dans la ville musulmane de Marc Terrisse

 

Quatrième de couverture

 

D’Olisipo, nom antique de la capitale lusitanienne, auquel succéda Al Usbûna, dénomination attribuée pendant quatre siècles de domination musulmane, en passant par les liens établis avec le Maroc dès le XVe siècle, c’est ce voyage sur le temps long que ce récit se propose de faire parcourir en révélant une relation tissée entre Lisbonne et la culture islamique restée   méconnue.

A travers des balades agrémentées de belles rencontres, ce livre exhume les traces de la culture luso-arabo-islamique présentes au cœur de la Lisbonne contemporaine, révélant ainsi des siècles d’influences réciproques. Les itinéraires proposés se fondent dans un vaste travail à caractère historique et anthropologique et présentent tout un pan du patrimoine immatériel intégré de façon inconsciente au quotidien des Portugais (gastronomie, littérature, musique, langue, etc.

Faire découvrir les relations fécondes entre ces civilisations, sans mettre de côté les tensions ou les guerres, est le fil qui a guidé cette exploration et qui ravira tous ceux qui désirent connaître un aspect nouveau de la multiculturalité lisboète.

Ce que j’en pense

 

Ce livre va nous emmener successivement dans la Lisbonne antique connue sous le nom d’Olisipo, qui devient sous la domination musulmane Al Usbûna, pour la retrouver ensuite sous la Reconquista. L’auteur aborde enfin les protections lusitaniennes au Maroc, ainsi que la Lisbonne musulmane actuelle.

La légende veut que Lisbonne ait été fondé par des marins en provenance de Tyr. La ville va donc sous influence phénicienne, puis grecque et romaine, puis sous influence musulmane durant les conquêtes et revenir dans le giron chrétien, avec la prise de la ville en 1147 par le roi du Portugal.

Marc Terrisse nous emmène dans une visite extraordinaire de la ville pour y retrouver les traces de l’influence musulmane, ce qu’il en reste dans l’architecture de la ville pour en retrouver le cœur.

On part d’abord à la découverte de la ville phénicienne avec la Praça da Figueira, sous laquelle il y a eu des trouvailles archéologiques attestant cette période où la ville se nommait Olisipo ; on circule dans les rues de l’Alfama, avec tout près l’actuel musée national de l’Azulejo ou encore le musée du fado, mélancolie de l’Orient…

L’auteur nous apprend aussi que Alfama dérive de Al hamma qui désigne les sources. Il évoque aussi le Nord avec les Lusitaniens « les gaulois du Portugal » et le sud du Tage lié à l’Andalousie : le Gharb Al Andalus qui va donner son nom à l’Algarve.

Marc Terrisse nous emmène ensuite à la recherche des vestiges de la période musulmane où Lisbonne s’appelait Al Usbûna, ce qu’était le quartier musulman, avec l’enceinte de la Casbah, la mosquée, les différentes portes (Bab en arabe) d’entrée dans la cité, où l’on peut se repérer sur des plans d’époque, mais aussi la culture de l’époque en faisant référence au passage au livre de Saramago « Le siège de Lisbonne ». L’auteur parle  aussi de Camoes qui évoque «  dans « Les Lusiades », épopée à la gloire du Portugal des Grandes Découvertes, il célèbre le Portugal de la « Reconquista », royaume chrétien par excellence »

Il est encore difficile d’explorer cette « période musulmane » de Lisbonne, notamment sur place, car elle est souvent réduite à peau de chagrin par les guides, car la dictature de Salazar, et son successeur avait rayé cette notion de la mémoire avec son « Estato novo ».

On étudie ensuite un chapitre important que l’auteur intitule : des Moçarabias à la Mouraria d’hier à aujourd’hui, une ville multiconfessionnelle » et dans lequel il évoque les trois quartiers où se regroupaient les Mozarabes, la première, autour de l’église Santa Maria de Alcacim, la deuxième dans le périmètre de l’église Santa Cruz do Castelo, et la troisième autour de la grande mosquée

« Mozarabe est le nom donné aux Chrétiens en terre d’Islam de même que les Musulmans restés sous la coupe chrétienne sont dénommés Mudéjars. »

La Mouraria, elle, correspond, au quartier maure de la ville, où sont regroupés une partie « des vaincus de 1147   ainsi que quelques chrétiens mozarabes » ; ce sont, en fait, des minorités dont on veut limiter les contacts avec les Chrétiens. Il y a pendant cette période des conversion forcés, des tributs à payer comme il y en a eu pendant la période musulmane, et des Marocains viendront aussi se réfugier dans la ville au XVIe siècle  car il y avait alors des guerres et des émeutes au Maroc (notamment la défaite de Ksar el Kébir en 1578)  et on parlera de « Mouriscos marocains ».

Marc Terrisse découvre au cours de ses visites un projet appelé « Marhaba » (le Moyen Orient à table) qui vient en aide aux personnes fragiles, notamment les migrants Érythréens.

L’auteur mêle dans ce récit la culture, l’architecture, l’histoire, l’archéologie, la cuisine, la musique, tout ce qui est venu enrichir cette ville dont la multiculturalité est impressionnante.

J’ai choisi ce livre dans le cadre de l’opération Masse critique organisée par Babelio, et il m’a passionnée, j’ai aimé mettre mes pas dans ceux de l’auteur qui nous brosse un tableau très complet et très alléchant. J’ai appris beaucoup de choses sur le plan historique, culturel car je connais peu cette ville.

Je connais beaucoup mieux l’Algarve, d’où est originaire mon mari et que j’ai beaucoup visitée. En apprendre davantage sur le Gharb Al Andalus me tentait, car je suis fascinée depuis longtemps par l’Andalousie. Je me rends compte que mes connaissances sur l’Histoire lusitanienne sont limitées et qu’il va falloir y remédier !

Pas de doute, je l’emmènerai dans mes bagages la prochaine fois que j’irai à Lisbonne. Je remercie les éditions Chandaigne qui m’ont fait découvrir « Le Mandarin » de Eça de Queiros et qui proposent aussi dans leur catalogue (très intéressant) des livres sur l’Histoire du Portugal. Ce catalogue propose aussi des textes sur le Brésil, Cap Vert, des auteurs de ces pays, ou les voyages, découvertes, contes…

Cet ouvrage est passionnant et j’espère que ma petite démonstration, qui m’a demandé beaucoup d’énergie pour la rendre la plus légère possible,  vous a intéressés et donner envie de le découvrir.

 

L’auteur

 

Marc Terrisse est docteur en Histoire et titulaire d’un master Management des organisations culturelles de Paris Dauphine. En tant que chercheur associé au CNRS, il a publié plusieurs recherche se focalisant sur le patrimoine islamique et s’intéresse plus largement aux questions des minorités et de leur place dans l’histoire et la culture occidentales dans un cadre pluridisciplinaire faisant écho aux « minority sturies »

 

Extraits

 

Lisbonne est donc le fruit d’un brassage, d’un melting-pot intérieur et ultramarin multiséculaire au sein duquel les différentes populations musulmanes ont occupé une place importante et influente.

 

Les Phéniciens nomment Lisbonne Alis Ubbo qui signifie la « rade tranquille ». Les Grecs et les Romains attribuent par la suite à la ville le nom d’Olisipo. A ce jour, les chercheurs ne sont néanmoins pas certains que les deux appellations aient la même signification. Le Tage aurait été, quant à lui désigné par le nom de Dagui qui se traduit par « pêche abondante » dans l’idiome parlé par les Tyriens.

 

On assiste à l’implantation de familles arabes, d’origine Yéménite notamment dans le sud du Gharb Al Andalus tandis que les territoires situés au-delà de Lisbonne, dans la région de Coimbra et plus au nord vers Porto et la Galice bénéficient d’une présence berbère…

 

Al Usbûna n’a certes pas eu un rôle intellectuel intemporel. Néanmoins des esprits éclairés y sont nés et ont souvent exercé leurs talents ailleurs.

 

Les poètes du Gharb Al Andalus ont vraisemblablement inspiré les troubadours s’exprimant en galaïco-portugais. Plus globalement, la poésie hispano-arabe a eu une influence sur les aèdes catalans et occitans. Le « fin amor » ou amour courtois a été probablement inspiré par Ibn Hazm, poète fidèle aux Omeyyades, né dans l’actuelle province de Niebba en Andalousie et non loin de la frontière avec le Portugal.

 

Je signale ici cette allusion savoureuse : « il n’est que trop évident que les habitants du quartier Saint-Crispin n’aiment pas la gent canine, ils sont peut-être encore les descendants directs des Maures qui détestèrent ici les chiens de leur époque par devoir de religion, bien qu’ils fussent tous, les uns et les autres, frères en Allah »

 

Al Usbûna et ses faubourgs couvraient une superficie comprise entre 50 et 60 hectares. La médina devait représenter environ un tiers de cette surface, soit un espace compris entre 15 et 20 hectares. Avec ses faubourgs et ses zones urbanisées le long du Tage, la ville devait totaliser entre 25 et 30 mille habitants au XIIe siècle au moment de sa conquête.

 

Malgré certaines limites inhérentes aux mentalités de l’époque, le maintien de communautés religieuses musulmanes et juives atteste de la persistance d’un multi-confessionnalisme dans les royaumes médiévaux ibériques après la Reconquista. L’islam ne s’est par conséquent pas arrêté avec la conquête chrétienne. Il se maintient officiellement jusqu’en 1496-1497 au Portugal avec l’édit d’expulsion des juifs et musulmans, promulgué par le roi Manuel 1er suivi d’un processus de conversion forcée à la foi catholique.

 

 

Lu en mars 2019

Publié dans Littérature américaine, Religion

« Une nuit à Aden » de Emad Jarar

Je vous parle aujourd’hui d’un livre que j’ai découvert grâce à une opération masse critique spéciale organisée par Babelio :

 

Une nuit à Aden de Emad Jarar T1

 

Quatrième de couverture

 

« Mon père pensait qu’on “naissait musulman” et qu’être musulman était un statut qui dépendait du Tout Puissant uniquement. Et comme pour se soumettre à ses propres certitudes, il s’était convaincu que l’Islam était irréversible en ce qu’il l’emportait sur quelque autre religion ; il était de ceux pour lesquels l’Islam ne se limitait pas au seul culte, entretenant l’idée qu’être musulman préemptait pour ainsi dire tout autre choix de conscience. Pour lui, le christianisme ne serait qu’un avatar illégitime de son propre héritage, puisqu’il était désormais représenté par la religion vraie et transcendante qu’était l’islam. Sa suprématie sur les autres religions ou civilisations, et cette sorte d’inviolabilité du statut de musulman, semblaient d’ailleurs apaiser ses craintes : elles étaient censées me protéger de toute manœuvre rusée de la part de ma mère. »

Ce roman en deux tomes, à l’intrigue palpitante d’émotion, raconte la jeunesse d’un Palestinien qu’un destin étonnant et une histoire d’amour hors norme conduisent à la découverte de lui-même, de sa conscience et de sa relation avec les religions de son enfance, l’islam et le christianisme. Par une introspection à la fois insolite et spirituelle, il nous décrit comment les élans de la divine Providence le mèneront d’Alexandrie à New York, puis à Sanaa, Aden, Djibouti et enfin Paris.
Il est né musulman, certes; mais sa raison défie à laquelle il se croyait enchaîné, occulte en fait la vraie nature de ce rite à l’emprise implacable sur un milliard et demi de fidèles…
Un récit captivant. Une réflexion morale et spirituelle sans concession. Une lecture de rigueur pour comprendre le rôle du Coran au XXI ème siècle et son emprise sur la pensée islamique confrontée à la vie moderne.

 

Ce que j’en pense

 

Ce livre est un OVNI ! il est d’ailleurs classé « Essai fictionnel »

Le narrateur, Emad nous raconte une histoire d’amour, tout en expliquant au lecteur tous les principes de l’Islam.

Emad parle de son enfance avec son père Palestinien, musulman pratiquant, sa mère chrétienne, dont la famille est d’origine grecque (en fait c’est plus compliqué car il y a des exils). Il est donc musulman d’office puisque son père l’est, mais celui-ci accepte la volonté maternelle qu’il aille au catéchisme. Des parents tolérants, donc car ils s’aiment et forment un couple uni.

Emad est né à Paris car sa mère souhaitait qu’il en soit ainsi, car elle tenait une librairie française à Alexandrie, librairie tenue depuis longtemps par sa famille. Elle lui faisait lire des auteurs français régulièrement. Il a fait ses études au lycée français. Mais les guerres, l’exil ont provoqué des changements.

Durant ses études supérieures aux USA il rencontre Adèle, jeune Française venue y travailler dont il tombe amoureux. Il échange régulièrement avec son ami Khalil.

Emad Jarar (Erraja) dans le livre prend le prétexte de ces rencontres pour évoquer, le Coran, message reçu par Muhammad de la part de l’archange Gabriel durant vingt-trois années, puis traduit en arabe et interprété quelque siècle plus tard pour l’ériger en « loi » : la Sunna ou le dogme.

Ensuite, il reprend la notion de libre arbitre inexistante, car on doit craindre Dieu, accepter que tout vienne de lui, donc forcément le fatalisme, puisque l’homme n’a aucune prise sur son destin et ne peut rien modifier. Il évoque, la femme dans l’Islam, le devoir de conquérir le monde entier en tuant les mécréants, le jihad, le jeune, l’importance de la récitation (psalmodie) les piliers de l’Islam, le rejet de la laïcité, la légitimité du crime pour convaincre …

Emad Jarar est précis, mais entre beaucoup dans les détails pour nous faire comprendre toutes les notions, en nous donnant chaque fois des notes en fin de livre.

Je me suis accrochée, j’ai failli abandonner, page 88 je pensais : « nous sommes à la P 88 et il y a déjà 25 pages de notes, il faut lire avec deux marque-pages et on fait le va-et-vient entre les deux parfois cinq fois par page ! je m’engage à lire les deux premières parties, (jusqu’à la P 101) avant de lâcher car j’ai lu deux critiques admiratives »

Dans les années quatre-vingts on disait que l’Islam était une religion tolérante, mais le terrorisme est passé par là et on a vu un autre visage, ce qui a rendu ma lecture difficile au départ, car j’avais la peur au ventre en lisant certaines notes, certains extraits du « Livre » en tant que femme ce n’est pas facile…

Je suis contente d’être arrivée au bout, il m’aura fallu 25 jours quand même, car c’est vrai il y a une belle histoire d’amour, et Emad est tout aussi prolixe, coupeur de cheveux en quatre, ou même dix, lorsqu’il parle avec Adèle que lorsqu’il parle de religion ! je retiens notamment l’auto-dérision dont il fait preuve en expliquant la position de l’Islam par rapport au vin :

«  Ô ciel ! une bouillie, voilà ce à quoi toutes mes litanies, ma manie stupide de creuser inutilement les mots et mon interminable jactance me donnaient à penser. Je me demandais par quelle sournoiserie de l’âme, aussi peu de la chaleur de toute la passion que je ressentais se pouvait retrouver dans mon discours à effet, ma parlerie sans fin et ennuyeuse, fait plus pour l’esprit que pour le cœur, substituant à l’amour le plus tendre les mots les plus plats. »

Emad Jarar écrit magnifiquement bien, les phrases sont belles, les termes sont précis, affutés, il manie l’imparfait du subjonctif de façon magistrale… Son écriture, à elle seule, mérite que l’on aille jusqu’au bout de la lecture et la suite du récit est passionnante car on se promène : Moscou, Le Caire, New-York, Sanaa et la perception intime de la religion de l’auteur est très fine. Il emploie un français littéraire, riche, de la veine de Balzac ou Proust, comme souvent les exilés (cf. par exemple, George Semprun)

Il cite souvent Pascal, Gide, Camus, Voltaire et même Sade ou Chateaubriand

Un exemple lorsque l’auteur parle du voile :

« … Je me retenais toutefois de penser que l’archange Gabriel eût pu s’attarder sur des tenues vestimentaires ou des effets d’élégance féminine, dans ses révélations au Prophète. N’était-ce même grotesque de concéder à Dieu un thème aussi futile ? Comment pouvait-on croire que Dieu eût pu s’éterniser sur un problème aussi frivole pour jauger la valeur de la vertu de l’homme sur terre. »

J’ai découvert cet essai fictionnel grâce à une opération masse critique spéciale pour laquelle je remercie Babelio et l’éditeur Iggy Book qui a eu la gentillesse de m’envoyer les deux tomes.

 

 

Extraits

 

J’ai choisi des extraits relativement neutres de manière à ne pas heurter les esprits.

 

Il faut dire que les rigoristes de l’Islam ont toujours bien soin de choisir ce qui est bien aise à la vertu de l’homme musulman ; je me suis laissé allé à penser qu’à défaut de mettre un voile sur leurs pensées honteuses, voilà qu’ils le préféraient sur leurs épouses.

 

Elle parlait parfaitement le dialecte égyptien avec un léger accent qu’on a du mal à définir et qui souvent dénote chez un être un parfum d’exil. Elle disait malicieusement que le grec était sa langue paternelle, l’arabe celle de l’exil et le français sa langue d’adoption.

 

Parce que l’essence même du Coran, son origine divine, se manifesterait dans ses versets, dès lors une simple récitation est suffisante pour s’imprégner de sa nature divine : nul besoin pour le croyant de tenter de comprendre le texte.

 

Je retenais toutefois que la Sunna fût bâtie sur des fondations qui suscitent une grande prudence quant à leur vraie nature et leur finalité religieuse. Car ici où elle comptait éclairer la foi du croyant, elle l’inclinait habilement vers sa doctrine ; là où elle avait la prétention d’interpréter le message divin, elle codifiait selon ses propres normes.

 

Les religions ont si souvent été à la confluence des tensions entre les peuples, à l’origine de guerres et de massacres, qu’il est permis de s’interroger sur le mérite de la foi pour l’avenir du genre humain.

 

L’allusion aux langues, somme toute assez fréquente, n’est pas un compliment aux Etats-Unis. Être bilingue est tout juste distrayant (les Américains utilisent le néologisme « distraction ») rien de plus ; être trilingue est une vraie perte de temps, parfaitement inutile ; en général, on ne donne pas de boulot au polyglotte que l’on tient fréquemment pour futile…

… Dans ce pays, la personne cultivée, le touche-à-tout n’est rien tant qu’un expert en rien…

 

Elle préférait le voussoiement au vouvoiement, me disait-elle, car il est lexicalement et morphologiquement plus exact ; celui-ci n’étant selon ma mère, qu’un néologisme un peu primitif et bien trop ordinaire, et elle se trompait rarement lorsqu’il s’agissait de ne pas écorcher une si belle langue.

 

Quand le « Monde arabe » islamise ses sociétés et exporte sa population, l’Occident déchristianise et exporte sa science et son progrès économique. J’en suis la preuve ; comment ne pas en convenir ? Qu’importe la méthode, ou la stratégie quand il faut se conformer aux exhortations du Prophète ?

 

L’islam fait mauvais ménage avec l’art, ce mode d’expression de la beauté et de la générosité de l’âme, la catharsis des sentiments, l’inspiration de la nature humaine, la révélation et les dons de Dieu, cette manifestation des qualités et idéaux divins.

 

 

Lu en mars 2019

Publié dans Littérature française

« Le Club des Incorrigibles Optimistes » de Jean-Michel Guenassia

Je vous parle aujourd’hui d’un livre que j’avais mis de côté depuis un certain temps pour ces deux mois de lecture intense:

 

Le club des incorrigibles optimistes de Jean-Michel Guenassia

 

Quatrième de couverture

 

Michel Marini avait douze ans en 1959. C’était l’époque du rock’n’roll et de la guerre d’Algérie. Lui, il était photographe amateur, lecteur compulsif et joueur de baby-foot au Balto de Denfert-Rochereau.

Dans l’arrière-salle du bistrot, il a rencontré Tibor, Léonid, Sacha, Imré et les autres. Ces hommes avaient tous passé le Rideau de fer pour sauver leur vie. Ils avaient abandonné leurs amours, leur famille, leurs idéaux et tout ce qu’ils étaient. Ils s’étaient tous retrouvés à Paris dans ce club d’échecs d’arrière-salle que fréquentaient aussi Kessel et Sartre.

 Cette rencontre bouleversa définitivement la vie de Michel. Parce qu’ils étaient tous d’incorrigibles optimistes

 

Ce que j’en pense

 

Ce roman nous raconte l’histoire de Michel et de sa famille et s’étale d’octobre 1959 à 1964.

Il s’agit d’une famille dysfonctionnelle : la mère, bourgeoise de la famille Delaunay, a épousé un employé de la maison, immigré, d’origine italienne, au grand dam de ses parents. Ils se sont mariés au retour de la guerre, où le père a connu le stalag.

Un mariage un peu bancal ce qui n’est pas sans effets secondaires sur leurs trois enfants : Franck qui part en Algérie, Michel, notre héros et une petite sœur.

Il y a des heurts à propos de l’éducation des enfants, car la mère est psychorigide, alors que le père est plus compréhensif, sinon permissif.

Franck a des opinions bien arrêtées, communiste

Michel trouve un espace de liberté en jouant au babyfoot au Balto tenu par un couple d’Auvergnats et un copain de Franck, Pierre, devient son confident, lui fait découvrir le rock and roll, avec sa collection de disque fabuleuse, les livres.

Un jour, un rideau l’intrigue et il décide de jeter un œil, pour voir ce qu’il se passe derrière, et il découvre des hommes jouant aux échecs.

« Mû par la curiosité, j’ai écarté le rideau. Une main malhabile avait inscrit sur la porte : « Club des Incorrigibles Optimistes ». Le cœur battant j’ai avancé avec précaution. J’ai eu la plus grande surprise de ma vie. J’ai pénétré dans un club d’échecs. »

Ce sont des hommes qui ont dû s’exiler, sous le règne de Staline, sous l’emprise soviétique, du rideau de fer ; ils ont dû fuir leurs pays dans des conditions difficiles : URSS mais aussi Hongrie, Allemagne de l’Est, Grèce… . Ils sont désormais apatrides, ne parlent jamais de ce qui leur est arrivé, des raisons de leur exil à chacun et on devine qu’il y a eu de trahisons.

Ils ont des noms et des accents qui chantent, ils s’appellent Virgil, Igor, Pavel, Vladimir, Imré , Tibor ou encore Leonid…

Mais Michel croise aussi Sartre et Kessel que tout oppose mais qui prennent du plaisir dans leurs parties d’échecs.

J’avoue un petit faible pour Leonid qui pilotait fièrement son Tupolev et qui est passé à l’Ouest par amour!

J’ai dévoré ce roman, les personnages m’ont beaucoup plu, bouleversée, tant leurs personnalités sont bien trempées, cachant leur fragilité derrière leurs propos provocateurs, la souffrance de l’exil. Même la famille est attachante tant elle est écorchée, et la manière dont Michel évolue entre ce milieu familial rigide qui l’étouffe, où l’on se dispute, et ses rencontres avec les Incorrigibles ou avec Pierre (ou Cécile qui fait le pont entre eux) qui sont autant de bouffées d’oxygène est très intéressante.

L’écriture est fluide, pleine de grâce, de légèreté, alors que le sujet est loin de l’être et on se laisse emporter dans ce tourbillon. On ne voit pas passer les 730 pages, on aimerait que cela dure encore. C’est un rayon de soleil en ces temps tristounets…

J’ai découvert l’auteur avec « La valse des arbres et du ciel » qui m’a beaucoup plu et j’ai mis une option sur « La vie rêvée d’Ernesto G. »

Ce roman a reçu le Goncourt des lycéens en 2009 (je suis beaucoup plus souvent en accord avec le jury des lycéens, le Goncourt me laissant souvent perplexe) ainsi que le prix des lecteurs Notre Temps. Prix amplement mérités.

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Extraits

 

Lire et aimer le roman d’un salaud n’est pas lui donner une quelconque absolution, partager ses convictions ou devenir son complice, c’est reconnaître son talent, pas sa moralité ou son idéal.

 

Ils avaient choisi la liberté en abandonnant femmes, enfants, familles et amis. C’est pour cette raison qu’il n’y avait pas de femmes dans ce club. Ils les avaient laissés au pays. Ils étaient des ombres, des parias, sans ressources, avec des diplômes non reconnus.

 

Le premier à me parler fut Virgil avec un accent roulant et chantant qui m’a fait sourire. Ils avaient ça en commun. Des drôles d’accents qui leur faisaient manger la moitié des mots, conjuguer les verbes à l’infinitif, confondre les homonymes, ignorer le masculin et le féminin, ou les accoler dans des associations hasardeuses.

 

Un jour, Igor m’a expliqué cette définition byzantine qui séparait les membres du Club en deux catégories à jamais irréconciliables. Les nostalgiques qui avaient rompu le cordon avec le socialisme et ceux qui y croyaient toujours et restaient empêtrés dans des dilemmes sans solution. Les blessures étaient à vif et douloureuses.

 

Nos malheurs ont une seule cause : nos opinions sont sacrées. Ceux qui refusent de changer d’avis sont des imbéciles et ceux qui se laissent convaincre aussi.

 

Le goulag, les génocides, les camps d’extermination ou la bombe atomique n’ont rien d’inimaginable. Ce sont des créations humaines, ancrées au fond de nous, et dont seule l’énormité nous écrase.

 

Chaque homme, dans sa vie, commet une certaine quantité d’erreurs. Il cherche et trouve des bonnes ou des mauvaises raisons, souvent des excuses ou des prétextes. La pire de toutes les raisons est la découverte de sa profonde stupidité. Après les tragiques évènements qui avaient ensanglanté la Hongrie, Tibor, Imré et la plupart des cent soixante mille compatriotes qui avaient fui le pays se posèrent les mêmes questions durant des décennies : les Hongrois étaient-ils des imbéciles ? Avaient-ils pris leurs désirs pour des réalités ?

 

Quand un homme accomplit son rêve, il n’y a ni raison ni échec, ni victoire. Le plus important dans la Terre promise, ce n’est pas la terre, mais la promesse.

 

On redoute toujours de perdre la mémoire. C’est elle, la source de nos maux. On ne vit bien que dans l’oubli…

 

Le problème, ce n’est pas les patrons, c’est le fric qui nous rend esclaves. Le jour de la grande bifurcation, celui qui a eu raison, ce n’est pas le couillon qui est descendu de l’arbre pour devenir Sapiens, c’est le singe qui a continué à cueillir des fruits en se grattant le ventre. Les hommes n’ont rien compris à l’Évolution. Celui qui travaille est le roi des cons.

 

Je vais te dire une chose et ne l’oublie pas : les seuls amis qui ne te trahissent pas sont ceux qui sont morts.

 

Lu en janvier 2019