Publié dans Littérature américaine, Littérature contemporaine

« Le chant des revenants » de Jesmin Ward

Je vous parle aujourd’hui d’un livre de la rentrée de janvier 2019 sur lequel j’ai littéralement flashé, avec :

 

 

Résumé de l’éditeur :

 

Seule femme à avoir reçu deux fois le National Book Award, Jesmyn Ward nous livre un roman puissant, hanté, d’une déchirante beauté, un road trip à travers un Sud dévasté, un chant à trois voix pour raconter l’Amérique noire, en butte au racisme le plus primaire, aux injustices, à la misère, mais aussi l’amour inconditionnel, la tendresse et la force puisée dans les racines.

Jojo n’a que treize ans mais c’est déjà l’homme de la maison. Son grand-père lui a tout appris : nourrir les animaux de la ferme, s’occuper de sa grand-mère malade, écouter les histoires, veiller sur sa petite sœur Kayla.

De son autre famille, Jojo ne sait pas grand-chose. Ces blancs n’ont jamais accepté que leur fils fasse des enfants à une noire. Quant à son père, Michael, Jojo le connaît peu, d’autant qu’il purge une peine au pénitencier d’État.

Et puis il y a Leonie, sa mère. Qui n’avait que dix-sept ans quand elle est tombée enceinte de lui. Qui aimerait être une meilleure mère mais qui cherche l’apaisement dans le crack, peut-être pour retrouver son frère, tué alors qu’il n’était qu’adolescent.

Leonie qui vient d’apprendre que Michael va sortir de prison et qui décide d’embarquer les enfants en voiture pour un voyage plein de dangers, de fantômes mais aussi de promesses…

 

Ce que j’en pense:

 

Ce roman nous raconte l’histoire d’une famille où se mêlent des êtres dont la vie n’a pas été (est n’est toujours pas) simple, sur fond de racisme dans ce Sud des USA où il ne fait pas bon être noir.

Jojo a seulement treize ans, mais c’est déjà un adulte qui prend soin de sa petite sœur Kayla (Michaela) car sa mère Léonie est incapable de s’occuper d’eux. Elle a rencontré Michael, son grand amour alors qu’elle n’avait que dix-sept et s’est retrouvée enceinte très vite.

Léonie est Noire, Michael Blanc et bien sûr sa famille a dit « pas de pute noire chez nous ». Et la vie s’est emballée, Leonie se drogue, Michael est en prison, à Parchman, ce même pénitencier où s’est retrouvé jadis le grand-père de Jojo, alors qu’il était enfant et n’avait pas dénoncé son frère, donc complice. A l’époque, être noir était déjà un délit en soi (est-ce que cela a vraiment changé à l’ère du Trumpisme ?), il s’est retrouvé à travailler dans les champs dans des conditions épouvantables. Il y fait la connaissance d’un autre enfant, Richie, douze ans, condamné pour vol de nourriture parce qu’il avait faim…

Il y a beaucoup de drames dans cette famille : le frère de Leonie, Given, faisait partie de l’équipe sportive et croyait être comme les Blancs et lors d’une partie de chasse, il tue un cerf avec un arc, ce qui est inacceptable pour les Blancs, c’est un crime de lèse-majesté alors on le tue et bien-sûr on fait passer ce meurtre pour un accident de chasse (et c’est un cousin de Michael qui a tiré)

« Given a dit qu’il montait au Kill pour faire la fête avec ses coéquipiers blancs, et Papa l’a mis en garde : « quand ils te regardent, ils voient une différence, fils. C’est pas ce que tu vois qui compte. C’est ce qu’eux ils voient » avait dit Papa… »

Leonie décide d’aller chercher Michael à sa sortie de prison ; elle emmène les enfants avec elle ainsi que son amie et bien-sûr, elle n’a pas prévu qu’il fallait emporter de quoi les nourrir alors que la route va être longue, et Kayla malade… Jojo doit trouver des subterfuges pour tenter de la nourrir, de la calmer, la prendre dans ses bras quand elle vomit…

On assiste à un road-movie, qui enchaîne les catastrophes : Jojo est plus adulte que sa mère, c’est vers lui que Kayla se tourne dans la détresse, alors que Leonie ne pense qu’à la défonce, ce qui donne des trips hallucinants : elle « voit » son frère Given, chaque fois qu’elle prend de la drogue ! elle a le QI d’un chou-fleur et la manière dont elle réagit avec ses deux enfants est totalement inadéquate. Elle ne pense qu’à Michael !

Un autre esprit vient hanter ce voyage : Richie, qui veut retrouver le grand-père car son « envol vers le paradis » a été interrompu.

J’ai aimé ces revenants, ces êtres dont la mort est survenue brutalement avant l’heure et qui sont condamnés à errer pour achever leur « parcours », comme ce que l’on peut retrouver dans le Bouddhisme pour expliquer la transmigration…

J’ai beaucoup aimé aussi les grands-parents de Jojo, ce sont eux qui lui apprennent les valeurs que leur fille est incapable de transmettre (elle ne sait pas nourrir dit grand-mère Philomène en parlant de Leonie !). J’ai une tendresse particulière pour River, le grand-père qui tente de raconter l’histoire de la famille à Jojo mais qui n’arrive jamais à aller jusqu’au bout.

Le début est dur avec la « mise à mort » d’un bouc avec un tel luxe de détails que j’ai failli arrêter la lecture, ce qui aurait été une énorme erreur.

Une belle histoire donc, je le répète, qui dénonce le racisme, les ancêtres kidnappés et vendus comme esclaves, les conditions d’enfermement dans le prisonnier d’État dans ce Sud tellement convaincu de la suprématie blanche.

A noter une scène particulièrement violente : le policier qui arrête la voiture de Leonie et qui menotte férocement Jojo car il avait la main dans une poche (comme s’il pouvait être armé à treize ans !).

J’ai beaucoup aimé l’écriture, le style de Jesmin Ward que je ne connaissais pas du tout, et donc envie de m’attaquer à un autre de ses romans.

Un grand merci à NetGalley et aux éditions Belfond qui m’ont permis de découvrir ce roman qui m’a énormément plu.

#LeChantDesRevenants #NetGalleyFrance

 

Extraits

 

Mais, c’était impossible de ne pas entendre les animaux, parce que, dès que je les regardais, je les comprenais, direct, et c’était comme quand on regarde une phrase et qu’on pige les mots, ça venait tout d’un coup.

 

Quand je l’écoute, sa voix devient une main qu’il tend vers moi, comme s’il me caressait le dos, et alors je peux échapper à tout ce qui me fait croire que je ne lui arriverai jamais à la cheville, que je n’aurais jamais son assurance.

 

Richie, il s’appelait. Son vrai nom, c’était Richard, et il avait juste douze ans. Il avait pris trois ans pour avoir voler de quoi manger :de la viande séchée. Ils étaient un paquet à être là pour avoir volé à manger parce que tout le monde était pauvre et crevait de faim, et même si les blancs pouvaient pas nous faire bosser à l’œil, ils se débrouillaient pour qu’on ait ni contrat, ni salaire.

 

Je vieillissais la bouche tordue par l’amertume de ce qui m’était servi au grand banquet de la vie : moutarde brune et kakis verts, acides, pleins de promesses trahies et de déceptions.

 

Devenir adulte, ça signifie apprendre à naviguer dans ce courant : apprendre quand se cramponner, quand jeter l’ancre, quand se laisser porter.

 

Elle venait de l’autre côté de l’océan, son arrière-grand-mère, et elle avait été kidnappée et vendue. Et elle avait raconté à ma grand-mère que, dans son village, on mangeait de la peur. Elle disait que la peur, ça changeait la nourriture en sable dans la bouche. Elle disait que tout le monde savait pour la marche forcée jusqu’à la côte, qu’il y avait des rumeurs sur les bateaux et sur les hommes et les femmes qu’on entassait dedans…

 

Il disait qu’il y a un esprit dans chaque chose. Dans les arbres, dans la lune, dans le soleil, dans les animaux. Il disait que c’est le soleil le plus important et il lui avait donné un nom : Aba. Mais, on a besoin de tous les esprits de toutes les choses, pour qu’il y ait un équilibre. Pour que les récoltes poussent, que les animaux se reproduisent et qu’ils engraissent avant qu’on le mange.

 

Je me suis saisi de l’écaille. Elle avait la taille d’une pièce de monnaie. Elle m’a brûlé la paume, et je me suis dressé sur la pointe des pieds, et d’un coup je ne touchais plus le sol. Je volais. J’ai suivi l’oiseau à écailles. Haut, très haut, loin. Dans le torrent d’écume du ciel.

 

 Et ensuite, je suis tombé, j’ai piqué vers la terre et elle s’est ouverte comme une vague. Je me suis tapi. J’avais besoin d’être soutenu par sa main sombre. De n’être plus conscient des hommes là-haut. Des souvenirs. Malgré tout, ils sont venus. Je n’étais plus et ensuite j’étais à nouveau.

 

Il y a tant de choses que Jojo ne sait pas. Il y a tant d’histoires que je pourrais lui raconter. L’histoire de Parchman et moi, quand c’est River qui la raconte, c’est une chemise bouffée par les mites, râpée jusqu’à la corde : la forme et là mais les détails sont effacés. Je pourrais boucher les trous. La chemise serait comme neuve, sauf en bas. Au bout….

 

 

Lu en janvier février 2019

Auteur :

Psychiatre à la retraite, je peux enfin m'adonner à ma passion. Lectrice assidue depuis le CP, je profite de ma retraite pour parler de mes livres, de mes coups de cœur, de mes déceptions aussi... ma PAL est gigantesque, il me faudra trois vies encore pour en venir à bout.

22 commentaires sur « « Le chant des revenants » de Jesmin Ward »

    1. je me suis laissée tenter par le thème, le titre (et même la couverture) sur NetGalley et c’est une belle découverte.
      Je ne l’aurais sûrement pas trouvé à la bibliothèque je vais le suggérer quand même pour le faire découvrir 🙂

      J'aime

  1. Un roman difficile alors … Les récits sur le racisme sont toujours difficiles pour moi tant les actes et les injustices liés à la couleur de peau me révoltent. J’ai envie de pleurer à chaque lecture …

    Aimé par 1 personne

    1. pour moi aussi ce thème est difficile, mais dans ce roman il y a alternance des récits, des époques (même si peu de choses ont changé) et la relation avec la mère est tellement caricaturale, qu’elle apporte une touche de « drôlerie » donc on pleure moins 🙂

      Aimé par 1 personne

  2. Ben mince, mon commentaire n’est pas apparu !
    Bon, je disais donc que je ne connaissais pas et que je ne me serais pas arrêtée sur la couverture. Heureusement qu’il y a les blogs pour mettre en valeur les livres ! 😉 Et là, tu me donnes envie de le lire.

    Aimé par 1 personne

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