Publié dans Littérature chinoise, Polars

« La rivière de l’oubli » de Jun Cai

Je vous parle aujourd’hui d’un thriller chinois que j’ai eu l’occasion de découvrir grâce à NetGalley et aux éditions XO

 

La rivière de l'oubli de Cai Jun

 

Résumé de l’éditeur :   

 

Chine du Nord, juin 1995. Shen Ming, jeune et brillant professeur, est suspecté d’avoir assassiné une lycéenne.

Quelques jours après, il est poignardé près de l’école, dans une usine désaffectée.

Neuf ans plus tard, le mystère s’épaissit. Les présumés meurtriers du professeur sont envoyés, eux aussi, au royaume des morts.

La rumeur se répand alors : et si Shen Ming avait traversé la rivière de l’oubli pour se réincarner et se venger ?

Maître du suspense, Cai Jun nous réserve un final stupéfiant. 
Il signe un thriller aux confins du réel, tout en brossant un portrait saisissant de la Chine d’aujourd’hui. 

La Rivière de l’Oubli est le roman de la vie après la mort, de la vengeance parfaite, mais aussi de cette lueur qui, toujours, finit par transpercer l’obscurité.

 

Ce que j’en pense   

 

Quelle bonne surprise ce roman ! C’est mon premier polar chinois…

Tout souriait donc ce jeune professeur de chinois, Shen Ming, puisqu’il enseignait dans un lycée réputé, allait se marier et entrer ainsi dans une famille prestigieuse. Tout à coup, tout s’enraye, on trouve une de ses élèves sur le toit du lycée morte, empoisonnée par une mixture à base de fleurs de laurier rose. Et par-dessus le marché, la rumeur affirme qu’il avait une liaison avec elle.

Tout le désigne donc, et durant son interrogatoire bien sûr tout le monde le lâche, il est forcément coupable mais pas de preuves. Cela n’empêche pas qu’il soit renvoyé de son lycée, uniquement sur la foi des on-dit. Mais, deux jours après, on le retrouve mort poignardé dans « la zone de la démone » !

Tout le monde désire enterrer cette histoire, à l’exception d’un policier intègre, Huang Hai, qui va continuer à enquêter pour trouver le coupable…

Coup de théâtre, des années plus tard, un jeune garçon Si Wang affirme se souvenir et l’auteure nous entraîne dans une belle histoire de réincarnation : Shen Ming a-t-il traversé la « rivière de l’Oubli » comme le pensent certains ?

Tous les protagonistes jouent un rôle, et ceci à travers le temps : on a ainsi des va-et-vient entre la période où ont eu lieu les trois meurtres, la période actuelle et d’autres évènements anciens qui s’articulent et inter-réagissent.

Ce n’est pas l’histoire d’une vengeance, Si Wang cherche à comprendre et non à restaurer à tout prix, l’honneur perdu de Shen Ming. L’auteur nous parle aussi du rôle de la rumeur, de la malveillance dans ce récit, du chacun pour soi, de l’enseignement dans son pays et de la place des professeurs ou leurs relations avec les élèves. Elle évoque aussi la famille, les relations parents-enfants qui semblent tellement éloignés de nous.

Si Wang est très attachant et l’auteure joue sur les subtilités de prononciation de son nom pour donner encore plus de mystère, et d’ésotérisme ; dans une note elle nous apprend que :

« Siwang » prononcé un peu différemment et écrit avec des caractères différents signifie « La mort »

Alors qu’en fait la mère de Si Wang lui révèle que :

« Je regardais au loin et j’avais l’impression d’entendre quelqu’un m’appeler, c’est pourquoi j’ai choisi le caractère « Wang » qui signifie « regarder au loin » pour ton prénom. »

On a parfois l’impression de tourner en rond, mais tout à coup l’auteure introduit un fait, un autre thème et, comme le boléro de Ravel, l’histoire s’étoffe et le mystère s’épaissit. On découvre les personnages peu à peu mais Jun Cai nous envoie régulièrement sur des fausses pistes ; on ne s’ennuie pas une seconde dans ce voyage dans la Chine profonde, sa culture, son mode de vie…

Les réflexions sur le temps, la séparation sont également très intéressantes et l’auteur nous livre régulièrement des extraits de poètes chinois pleins de mystère et de sagesse, ce qui me fait réaliser l’immensité de mes lacunes dans la littérature chinoise que j’ai longtemps tenue à distance, lui préférant les auteurs japonais…

J’ai beaucoup aimé ce roman, car la réincarnation, le cycle des existences, le karma m’intéressent, même si c’est abordé de façon romancée.

Il s’agit du premier roman de cet auteur, surnommé le Stephen King chinois, traduit en français. Son univers me plaît et j’aimerais bien lire un autre de ses romans.

Merci encore à NetGalley et aux éditions XO qui m’ont permis de découvrir et apprécier ce roman.

#LaRivièreDeLoubli #NetGalleyFrance

 

 

L’auteur

Surnommé « le Stephen King chinois », Cai Jun a 40 ans et vit à Shanghai.

Ses romans se sont vendus à plus de 13 millions d’exemplaires.

 

 

Extraits   

 

Si l’âme existait, je pourrais quitter mon corps et regarder mon cadavre. Je pourrais aussi voir mon assassin et me venger en devenant un esprit malfaisant. Je hanterais à jamais la Zone de la Démone et même le lycée Nanming pour y répandre la souffrance que j’ avais subie, car le monde après la mort ne connaît pas le temps.

 

Jusque-là, je n’avais jamais cru les vieux livres qui prétendaient qu’il fallait, après la mort, franchir la porte de l’enfer et traverser les sources jaunes avant d’atteindre le pays des Morts. Il fallait encore traverser la rivière de l’Oubli en franchissant le pont sur les eaux tumultueuses pour être réincarné.

 

Tout homme doit mourir un jour. Dès qu’il est né, ne doit-il pas attendre la mort ? Mon attente avait seulement été trop courte.

 

A l’approche du soir, dans la foule grouillante, les vivants se pressaient, ignorant qu’ils allaient vers la mort, au milieu des myriades de fantômes glissés parmi eux.

 

Platon, dans « La République », reconnaît l’existence de la réincarnation. Pythagoras a été le premier philosophe à étudier le concept. Les juifs croient en la résurrection. Selon le Nouveau Testament, Jésus est ressuscité trois jours après sa crucifixion. C’est d’ailleurs la base du christianisme.

 

Pour les bouddhistes, après la mort, la septième conscience fait sortir la huitième conscience du corps. Cela se produit au cours de l’état intermédiaire entre la mort et la réincarnation. Il peut alors se transformer en être humain, en animal, en fantôme ou en dieu, comme l’indiquent les six divisions de la roue du karma. Certaines âmes réincarnées conservent la mémoire des vies passées.

 

Dans vingt ans tu comprendras. Les hommes et les femmes, la séparation et l’attente.

 

Il faut parfois mentir aux vieux comme on ment aux enfants.

 

Le temps est un fleuve dont nul ne peut remonter le courant.

 

Lu en novembre 2018

Publié dans BD

« Les vieux fourneaux T2: Bonny et Pierrot » de Lupano et Cauuet

La patience étant récompensée, j’ai pu retenir les deux premiers tomes des « Vieux fourneaux » en même temps, et ainsi enchaîner avec plaisir avec cet deuxième opus :

 

Les vieux fourneaux de Lupano et Cauuet T2 

Quatrième de couverture   

 

« Bien sûr que si, vous en avez des baguettes !

Bien sûr que si ! allez vous faire voir, avec vos transcendantales à la farine de meule et vos prolégomènes à l’ancienne et tous vos noms à la mords-moi le fion !!!

J’irai acheter mon pain ailleurs ! »

Ce que j’en pense   

 

Quel plaisir des retrouver les trois compères !

Ce tome est plus centré sur Pierrot le syndicaliste que l’on retrouve faisant la queue dans une boulangerie qui vend des pains aux noms à coucher dehors. Par dépit, il ressort avec deux pains aux raisins !

Notre ami Pierrot vient de recevoir un gros paquet de liasses de billets de banque accompagnés d’un message curieux, signé « pour la cause Ann Bonny ».

Or, Ann Bonny était une ancienne amoureuse ! avec laquelle il faisait des coups fumants et qu’il croyait morte depuis plus de trente ans. C’était les « Bonnie and Clyde » de l’époque

Et, on se retrouve avec un accès de cette jalousie rétro-active chère aux auteurs. Or Ann flirtait aussi avec un autre homme, un rival. Il s’en suit toute une série de gags car on sait dès le départ qui a envoyé le paquet et le jeu de piste est très drôle encore une fois.

On retrouve les anars malvoyants du groupe « ni yeux ni maître » et leurs opérations coups de poings avec une arme de choix en la personne de Jean-Chi alias Jean-Childéric alias « « human bomb », activiste en fauteuil, ou la presque centenaire Francine qui prend des cours de « Aquigne » (plus connu sous le nous d’hacking !) et qui héberge dans son immeuble toutes une série de personnages divers et variés, tous plus hilarants les uns que les autres.

Un échange savoureux :

« Dîtes-donc, vous êtes drôlement organisés pour des anarchistes ! mon cher !

HAHAHA ! mais l’anarchie ce n’est pas le bordel ! C’est l’ordre, moins le pouvoir, nuance »

Lors de la première lecture, j’ai eu une petite déception, mais en seconde lecture, j’ai apprécié tout le sel de ce tome deux.

Les dessins sont toujours aussi beaux et colorés, et les dialogues savoureux et les deux auteurs dressent toujours des portraits caustiques de la société de consommation, avec par exemple la création de baguettes aux noms ridicules, pour fidéliser le client en lui vendant de la M. Même si j’avoue une préférence quand même pour le premier tome, ces trois septuagénaires me plaisent beaucoup et je deviens addict !

 

Extraits

 

Les vieux fourneaux T2 P4

Les vieux fourneaux T2 Planche 1

Lu en novembre 2018

Publié dans BD

« Les vieux fourneaux, T1: ceux qui restent » de Lupano et Cauuet

Place à la BD aujourd’hui avec ce premier tome d’une série très appréciée sur les réseaux sociaux et dans les bibliothèques (j’attendais depuis près de six mois!) :

Les vieux fourneaux T1 Lupano et Cauuet

 

Quatrième de couverture   

 

« Vous êtes inconséquents, rétrogrades, bigots, vous avez sacrifié la planète, affamé le Tiers-Monde ! En quatre-vingts ans vous avez fait disparaître la quasi-totalité des espèces vivantes, vous avez épuisé les ressources, bouffé tous les poissons ! Il y a cinquante milliards de poulets élevés en batterie chaque année dans le monde, et les gens crèvent de faim ! Historiquement, vous… Vous êtes la pire génération de l’histoire de l’humanité »

 

Ce que j’en pense   

 

Pierrot vient chercher son vieux pote, Mimile, dans sa maison de retraite car ils doivent se rendre à l’enterrement de Lucette, la compagne de leur ami Antoine.

Seulement Mimile a zappé la cérémonie ! le temps de trouver un costard dépareillé auprès d’un autre pensionnaire, ils arrivent évidemment lorsque la crémation est terminé, alors schuss sur le buffet.

Sur place il rencontre une belle jeune femme, enceinte jusqu’aux yeux qui ressemble comme deux gouttes d’eau à Lucette et pour cause, c’est sa petite fille. Ils sont accueillis par Antoine alors que la DRH du labo Garan-Servier (suivez mon regard !) pointe son nez, ravivant toute la hargne syndicale de nos vieux routards de la politique. En effet, elle a autrefois licencié Lucette après dix ans de bons et loyaux services !

Nos trois compères se remémorent les vieilles luttes syndicales : Antoine a très souvent ferraillé dur avec le père Garan-Servier durant ses quarante ans de services!

« Elle a négocié son départ parce que déjà à l’époque, le prestigieux laboratoire Garan-Servier se torchait le fion avec le code du travail. Quand on a fait fortune en fabriquant des antidépresseurs, forcément, un monde de merde, ça fait rêver ! »

Lucette a laissé une lettre dont Antoine ne doit prendre connaissance qu’après sa mort. En voyant sa tronche quand il sort de chez le notaire, on comprend qu’il y a eu un « drame » car il démarre en trombe dans sa voiture pour aller régler son compte au vieux qui coule ses vieux jours dans une maison de retraite en Toscane et ses deux amis, accompagnés la petite-fille de Lucette se lancent à sa poursuite dans son camion rouge !

On découvre au passage l’association de non-voyants de Pierrot « Ni yeux, ni maître » qui sèment la zizanie dans les réunions politiques par exemple.

Cette histoire de « jalousie rétro-active » est drôle et tord le cou au passage à tout ce qui pollue le monde actuel, aux travers de la société de consommation, le monde de la finance, les luttes syndicales….

J’ai beaucoup aimé ces trois personnages, formidablement croqués par Cauuet, les couleurs sont très belles et les textes de Lupano sont vraiment top.

J’attends la suite avec impatience !

 

 

Extraits

 

Voici deux planches parmi celles proposées par ce site:

https://www.bedetheque.com/BD-Vieux-fourneaux-Tome-1-Ceux-qui-restent-210981.html

 

Les vieux fourneaux T1 P 3

 

Les vieux fourneaux T1 P8

Lu en novembre 2018

Publié dans littérature USA

« Un gentleman à Moscou » de Amor Towles

Fan totale de la littérature russe, notamment du XIXe siècle, j’ai repéré ce roman très vite, et je me suis inscrite illico pour le recevoir :

 

Un gentleman à Moscou de Amor Towles

 

 

Quatrième de couverture   

 

Au début des années 1920, le comte Alexandre Illitch Rostov, aristocrate impénitent, est condamné par un tribunal bolchévique à vivre en résidence surveillée dans le luxueux hôtel Metropol de Moscou, où le comte a ses habitudes, à quelques encablures du Kremlin. Acceptant joyeusement son sort, le comte Rostov hante les couloirs, salons feutrés, restaurants et salles de réception de l’hôtel, et noue des liens avec le personnel de sa prison dorée – officiant bientôt comme serveur au prestigieux restaurant Boyarski –, des diplomates étrangers de passage – dont le comte sait obtenir les confidences à force de charme, d’esprit, et de vodka –, une belle actrice inaccessible – ou presque ­–, et côtoie les nouveaux maîtres de la Russie. Mais, plus que toute autre, c’est sa rencontre avec Nina, une fillette de neuf ans, qui bouleverse le cours de sa vie bien réglée au Metropol.

Trois décennies durant, le comte vit nombre d’aventures retranché derrière les grandes baies vitrées du Metropol, microcosme où se rejouent les bouleversements la Russie soviétique.
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Nathalie Cunnington

 

Ce que j’en pense    

 

Le comte Alexandre Illitch  Rostov (Sasha pour les intimes) a été assigné à résidence à vie dans l’hôtel Metropol où il vivait dans une suite.

On lui reproche d’avoir écrit un poème, contre la révolution (1916 !) et d’être revenu d’exil « pour prendre les armes » et « d’avoir succombé de manière irrévocable au pouvoir corrupteur de sa classe », il est donc une menace pour le régime. Il n’échappe au peloton d’exécution que parce qu’il n’a pas été tendre non plus avec le régime tsariste.

Amor Towles fait démarrer son récit alors que la révolution d’octobre vient d’avoir lieu, et on va suivre ainsi le héros de 1922 à 1954 durant toute la période soviétique, on croisera ainsi Staline alias Soso, Khrouchtchev dont on suivra les manœuvres pour prendre la succession.

Ce comte m’a énormément plu par la manière dont il réussit à transformer cet exil intérieur, cette prison qu’est devenue l’hôtel, où il a été relégué sous les combles dans un réduit qu’il va organiser pour le rendre habitable et lui donner une âme. Il fait rapidement le tri dans ce qu’il peut et veut y emporter, ce qui a de la valeur pour lui, pour se souvenir du passé, de sa sœur décédée très jeune : l’horloge de son père qui ne sonne que deux fois par jour : midi et minuit, ce que l’on a fait avant midi prouve que l’on a été efficace sans perdre son temps et quand elle sonne à minuit : il est trop tard…

Il voit défiler les nouveaux « grands du régime » : on est pour le partage, mais on garde le plaisir du bien manger et du confort (Léo Ferré ne disait-il pas : « on peut être anarchiste et aimer le confort ») et leur réunionite, il rencontre Nina dont le père est un notable et cette petite fille, par sa curiosité, ses questions, va établir une relation profonde avec lui, lui faisant explorer tous les recoins de l’hôtel, les couloirs cachés, il va ainsi s’approprier un domaine qui lui était étranger.

Amor Towles introduit un autre personnage savoureux avec Ossip, un dignitaire du régime qui veut tout apprendre de l’Europe, et demande à Sasha de lui expliquer la civilisation et la littérature françaises puis anglaises puis américaines ce qui donne des échanges savoureux, clin d’œil au passage à Humphrey Bogart, au faucon maltais !

J’ai beaucoup aimé Nina et la relation qu’ils tissent tous les deux ; Nina qui veut qu’il lui explique l’éducation des filles sous le tsarisme, ou Nina qui veut vérifier la loi de Newton en faisant tomber divers objets du haut de l’escalier, chronomètre à la main, Nina pleine de fougue et d’idéalisme qui va partir loin dans la campagne participer à la réforme de l’agriculture, Nina qui prend conscience de la réalité…

Le comte explique à Nina comment une princesse doit apprendre à se comporter en société:

Une posture avachie tend à suggérer une certaine paresse de caractère, ainsi qu’un manque d’intérêt pour autrui. Alors qu’un dos bien droit affirme la maîtrise de soi et le sens des obligations – qualités toutes deux attendues d’une princesse.

Sasha évolue tout au long du roman, en même temps que la société bouge, que l’on nomme des gens incompétents mais pistonnés pour servir à table, surveiller les commandes et les stocks… et faire des dossiers sur le personnel… Par exemple l’épisode des vins est extraordinaire : on arrache toutes les étiquettes des bouteilles, et on n’aura plus qu’un seul choix : vin blanc ou vin rouge, où on pourra servir aussi bien un Petrus que de la piquette pour le même prix !

Oui, une bouteille de vin était la distillation suprême du temps et du lieu ; une expression poétique de l’individualité elle-même. Mais là, dans cette cave, elle se retrouvait précipitée dans l’océan de l’anonymat, royaume de l’ordinaire, de l’insignifiant.

Sasha réussit à s’adapter, à l’imbécillité, à la surveillance à peine voilée, devenant à son tour serveur dans un des restaurants de l’hôtel, en gardant la même élégance, la même maîtrise et forme avec ses deux amis en cuisine,  ce qu’ils appelleront le triumvirat

On suit aussi l’évolution d’un autre personnage, Mischka, l’ami de Sasha, écrivain qui peut continuer son métier : il veut publier des lettres de Tchékhov mais manuscrit refusé car la dernière phrase de la dernière lettre porte atteinte au régime ! comme il ne veut pas céder, déportation… il disait que Sasha était un assigné à résidence verni, car plus libre dans sa prison-hôtel que lui en liberté…

D’autres personnages haut en couleur passent aussi dans l’hôtel, véritable lieu de rencontre, avec des Américains, tel Richard avec lequel il échange des idées en partageant un verre au bar… et bien-sûr on rencontre des personnages féminins savoureux aussi, telle la belle comédienne Anna…

J’ai bien aimé également la manière dont l’auteur parle de l’exil, et la différence entre l’exil intérieur et l’exil de la patrie et sa comparaison avec Adam chassé du paradis : l’exil n’est pas une punition assez forte car on peut refaire sa vie ailleurs, alors il faut aller plus loin avec la déportation : on continue de rêver de Moscou lorsqu’on est au bagne!

Mais lorsque nous exilez un homme dans son propre pays, il lui est impossible de recommencer à zéro. Pour l’exilé intérieur – que ce soit en Sibérie ou à travers la Moins Six – l’amour du pays ne sera jamais flou ou dissimulé dans le brouillard du temps qui passe.

Pour ne pas spolier, je ne dirai rien d’un autre personnage qui jouera un rôle important dans la vie de Sasha et montrera les ressources de cet homme.

J’ai retrouvé dans ce roman l’âme russe que j’aime tant, j’avais l’impression que l’ami Fiodor n’était pas loin, alors que le régime dégommait la statue de Gogol car pas assez souriant pour la remplacer par celle de Gorki, tout acquis au régime…

On ne s’ennuie pas une seconde en lisant ce roman et on peut l’aborder par différentes clés, la politique, la réforme agraire, la révolte des paysans, le goulag, ou par le côté délation avec l’immonde Fou, ou l’amitié entre ces trois hommes, la relation paternelle, la résilience etc….

L’écriture est magnifique elle aussi, avec des références littéraires, un éloge des écrivains de Montaigne à Dostoïevski. Et la dernière partie est géniale ! j’ai fait durer le plaisir, car je n’avais aucune envie d’abandonner les personnages…

Bref, j’ai adoré ce livre, dont la couverture est magnifique, c’est mon coup de cœur de cette rentrée, qui hélas est passé beaucoup trop inaperçu à mon goût. En fait je l’ai découvert en lisant quelques critiques sur babelio et je vous engage vivement à le lire… et comme toujours quand j’adore, je suis dithyrambique mais j’assume !

Je remercie vivement les éditions Fayard et NetGalley qui m’ont permis de lire ce roman !

#UnGentlemanàmoscou #NetGalleyFrance

https://www.fayard.fr/litterature-etrangere/un-gentleman-moscou-9782213704449

 

 

 

L’auteur   

 

Né en 1964 dans la banlieue de Boston, Amor Towles est un romancier américain, diplômé des universités de Yale et de Stanford. Après une carrière dans la finance, il se consacre désormais à l’écriture. Il est l’auteur de deux romans qui ont rencontré un immense succès critique et commercial aux États-Unis, Les Règles du jeu (Albin Michel, 2012) et Un Gentleman à Moscou, tous deux traduits dans une vingtaine de pays. Son premier roman, Les Règles du jeu, a été couronné en France par le prix Fitzgerald.

 

 

Extraits   

 

C’est drôle, songea-t-il, comme il s’apprêtait à abandonner sa suite. Dès notre plus jeune âge, nous apprenons à dire au revoir aux amis et à la famille. Nous accompagnons nos parents et nous frères et sœurs à la gare ; nous rendons visite à nos cousins, nous allons à l’école, entrons au régiment ; nous nous marions, voyageons à l’étranger…

… Mais l’expérience est moins susceptible de nous apprendre à dire adieu à nos biens les plus chers. Et à supposer que cela s’apprenne ? Nous ne voudrions pas de cet apprentissage. Car, en fin de compte, nous accordons plus d’importance à nos biens qu’à nos amis…

 

Reconnaissant qu’un homme devait maîtriser le cours de sa vie s’il ne voulait pas en devenir le jouet, le comte songea qu’il serait avisé de réfléchir à la manière d’atteindre ce but quand on a été condamné à passer sa vie, enfermé.

 

Dans les mains du barbier, les ciseaux évoquaient les entrechats du danseur classique dont les jambes s’entrecroisent pendant le temps de suspension.

 

En Russie, quel que soit le spectacle, tant que le décor a de l’éclat et le ténor de la grandiloquence, il trouvera son public.

 

Resteront à notre homme deux options : braire comme un âne ou trouver le réconfort dans des livres oubliés dénichés dans des librairies oubliées.

 

Pourtant, il arrive que les évènements se déroulent de telle façon que, du jour au lendemain, l’homme déphasé se retrouve où il faut, quand il faut.

 

Une assignation à domicile est une violation claire et nette de votre liberté, certes, mais cela se veut également une humiliation. Si bien que la fierté et le bon sens vous commanderaient plutôt de ne pas marquer l’occasion…

 

Depuis qu’il y a des hommes sur terre, songea le comte, il y a des hommes en exil. Que ce soit dans les tribus primitives ou les sociétés les plus avancées, ils ont invité leurs compatriotes à faire leurs valises, à traverser la frontière et à ne plus jamais poser le pied sur le sol natal. 

 

Tout aussi important est le fait qu’en tenant compte scrupuleusement des jours qui passent l’homme isolé remarque qu’il a enduré une année de souffrances, y a survécu, l’a vaincue. Qu’il ait trouvé la force de persévérer grâce à une détermination inlassable ou par la vertu d’un optimisme téméraire, ces trois cent soixante cinq marques attestent sa ténacité à toute épreuve.

 

Après tout, nos premières impressions, que nous apprennent-elles d’une personne aperçue une minute dans un hôtel ? J’irais plus loin : nos premières impressions nous apprennent-elles quelque chose ? Réponse : pas plus que ce qu’un accord nous apprend de Beethoven, ou un coup de pinceau de Botticelli…

 

Adapté au gobelet en fer-blanc tout autant qu’à la porcelaine de Limoges, le café donne de l’énergie au travailleur à l’aube, calme l’âme songeuse à midi et redonne courage aux désespérés au cœur de la nuit.

 

Parce que les bolcheviques, férocement déterminés à refondre l’avenir dans un moule façonné par leurs propres soins, n’auraient de cesse qu’ils n’arrachent, ne brisent et n’effacent jusqu’aux derniers vestiges de sa Russie à lui.

 

Un peu plus tôt dans la journée, Vassili l’avait informé que le célèbre grand hall bleu et or du Bolchoï avait été repeint en blanc, tandis que dans le quartier de la rue Arbat, la sombre statue de Gogol, œuvre d’Andreïev, avait été retirée de son piédestal et remplacée par une sculpture plus joyeuse représentant Gorki...

 

Comme je vous l’ai déjà dit, les Américains et nous seront les nations dirigeantes de ce siècle parce que nous sommes les seules nations à avoir appris à balayer le passé plutôt que de nous incliner devant lui. Seulement eux ont agi au nom de leur cher individualisme, alors que nous efforts à nous sont on service du bien commun. Ossip, un dirigeant au pouvoir, avec lequel le comte s’entretient régulièrement car celui-ci désire apprendre la culture française, anglaise et enfin américaine

 

Je vois bien que l’idée de table rase n’est pas vraiment nouvelle ici en Russie, et que la destruction d’un beau bâtiment ancien suscite forcément la nostalgie de ce qui n’est plus et l’ivresse de ce qui est à venir. Discussion avec Richard, capitaine américain.

 

… Quand le destin transmet quelque chose à la postérité, il le fait en cachette.

 

Car lorsque la vie empêche un homme de poursuivre ses rêves, il fera tout pour les poursuivre quand même.

 

« Savez-vous que sans l’Anglais l’humanité peut vivre, sans l’allemand elle le peut aussi, sans le Russe elle ne le peut que trop, sans la science elle le peut, sans PAIN aussi, c’est sans la beauté seulement que cela est impossible. Fiodor Dostoïevski : « Les démons » 1872 Mischa a écrit un texte sur le pain imprimé en sauvette et qu’il confie au comte en reprenant des textes de la Genèse jusqu’aux grands auteurs russes

 

« Tu vois ces pierres dans ce désert aride ? Change-les en PAINS et l’humanité accourra sur tes pas, tel un troupeau docile et reconnaissant… Mais tu n’as pas voulu priver l’homme de sa liberté, et tu as refusé, estimant qu’elle était incompatible avec l’obéissance acheté par des PAINS. Fiodor Dostoïevski : « les Frères Karamazov » 1880

 

Car ce qui compte dans la vie, ce n’est pas si oui ou non on va nous applaudir ; non, ce qui compte, c’est si oui ou non nous avons le courage de prendre le risque malgré le caractère incertain de notre victoire.   

 

Lu en novembre 2018

Publié dans Littérature francophone, Rentrée littéraire

« Maggie une vie pour en finir » de Patrick Weber

Je vous parle aujourd’hui d’un livre que j’ai découvert sur le site NetGalley, dont je ne connaissais ni l’auteur (ni le roman d’ailleurs) , seulement un résumé très tentant :

 

Maggie une vie pour en finir de Patrick Weber 

 

Résumé de l’éditeur    

 

A l’occasion du 100e anniversaire de la victoire de 1918, le roman de Maggie raconte le destin vrai d’une femme dont la vie a été bouleversée par la Première guerre mondiale.
Les guerres sont propices à la naissance des grandes histoires d’amour. En période de conflit, on aime avec passion et rapidité, comme si chaque jour était le dernier. Des vies basculent au milieu des morts qui se succèdent. La société change de visage et l’Europe se dirige, sans le savoir, vers un autre désastre.

A l’occasion du centième anniversaire de la victoire de 1918, le roman de Maggie raconte le destin d’une femme dont la vie a été bouleversée par le conflit. On y retrouve l’esprit de Downton Abbey et celui de la jeunesse d’Agatha Christie qui se porta volontaire dans les hôpitaux et dont Maggie sera une fidèle lectrice. Mais on y croise aussi les affres de la Seconde Guerre mondiale, l’ombre de la Guerre Froide et la folie consumériste qui caractérise les lendemains de conflit. Un monde jeté à terre n’a qu’une seule volonté, celle de renaître plus grand, plus beau et plus fort. Mais quand les  » golden sixties  » surgissent, il est trop tard pour les témoins des heures sombres. Ils incarnent des épisodes tragiques que chacun cherche à oublier.

A travers la vie, les choix et la mort de Maggie, c’est l’histoire de ces innombrables femmes du XXe siècle qui s’incarne. On les a un peu oubliées mais les femmes d’aujourd’hui leur doivent beaucoup.
Parti sur les traces de sa grand-mère et de ses origines familiales, Patrick Weber nous conduit d’Altrincham à Manchester, de Londres à Bruxelles, d’Anvers aux camps de concentration allemands.

 

Ce que j’en pense   

 

Un homme décide de retrouver la trace et l’histoire de sa grand-mère maternelle, qu’il n’a pas connue, dont sa mère lui a parlé, mais pas assez alors il retourner dans la ville où elle est née et a passé toute son enfance. Il va ainsi passer un week-end en Angleterre, où il n’a encore jamais mis les pieds.

Mais comment reconstituer son histoire ? Il va enquêter comme « le journaliste qu’il est », se glissant dans les pas de Maggie, interrogeant les archives et lui donner vie en choisissant de  raconter l’histoire à la première personne.

« Elle s’appelait Maggie et elle était belle, si j’en juge d’après les quelques photos qui ont surnagé suite au naufrage de son existence. »

L’éducation est brutale dans cette famille de sept enfants : le père est alcoolique, boit sa paye au pub et cogne sa femme à son retour, faisant régner la terreur dans la maison, la mère est soumise s’activant du matin au soir. Les garçons sont beaucoup mieux traités que les filles dont le futur consistera à devenir blanchisseuse et rapporter de l’argent à la maison ; les garçons sont destinés à la mécanique comme leur père pour prendre le relais.

Lors d’une énième scène de violence, les filles décide d’accueillir leur père d’un coup de casserole et croient le laisser pour mort :

« Dans la légende familiale, l’épisode prit le nom de « la nuit de la casserole » et elle s’ancra profondément dans nos mémoires. Il reste en tout cas un secret bien gardé des sœurs Sowerbutts, et nul ne devait jamais être mis dans la confidence.« 

 

A force de visser tout le monde, la fille aînée tente de petites rébellions, en allant chez les commerçants jouer la grande dame, mais le destin sera cruel pour elle.

Maggie est différente, elle est plus rebelle et profitera de la guerre pour s’engager comme infirmière, sous l’influence du pasteur aux idées gauchistes, exécré par son père, qui le considère comme l’œil de Moscou… ce métier lui convient car elle possède l’empathie nécessaire, même si parfois elle ne prend pas assez de recul et se laisse envahir par toute la souffrance des blessés.

J’ai beaucoup apprécié toute la partie concernant l’enfance pauvre, la manière de fonctionner de cette famille, puis la rencontre avec Joseph, blessé de guerre, qui en gardera des séquelles funestes, qui aime dessiner, peindre, cet homme tout à l’opposé du père de Maggie. Joseph est un personnage très intéressant et extrêmement attachant, il sera un solide pilier pour elle.

Puis je finis par être intriguée par ce drôle de visiteur qui semblait accepter son sort sans se plaindre. Un tel comportement ne ressemblait pas à celui d’un continental, toujours impatient et, c’est bien connu, très expansif. 

J’ai eu plus de mal avec Maggie, dans son rôle de mère que je qualifierai de toxique : elle est en adoration devant son fils Charles et lui passe tout, le transformant en petit tyran avec sa petite sœur, puis en ado et adulte rebelle. A côté, la petite Joyce est transparente. Maggie est tellement en extase devant son enfant, dieu vivant, qu’elle la regarde à peine.

En fait, ce ne sont que les conséquences de l’éducation qu’elle a reçue, où seuls les garçons étaient considérés, et il ne fallait jamais montrer la moindre émotion, alors comment aurait-elle pu faire, on ne lui a pas donné la clé, dans cette famille où il fallait toujours « faire comme si » !

On sent une fêlure psychologique qui devient de plus en plus pathologique, au fur et à mesure que les deuils s’accumulent, et on voit Maggie  sombrer dans un délire de persécution  que l’auteur exprime très bien. Il nous livre aussi une belle description du deuil quand il devient pathologique, de la dépression…

Patrick Weber reconstitue très bien l’atmosphère de l’époque, la guerre, la faim, la souffrance des blessés et j’ai appris pas mal de choses sur l’invasion de la Belgique par le Kaiser, violant les traités qui garantissaient sa neutralité. Les blessés de guerre belges étaient envoyés poursuivre leurs soins en Angleterre

Il nous offre aussi une belle description de la vie quotidienne en Belgique durant l’entre-deux guerres et l’invasion par les troupes d’Hitler, la résistance qui s’organise, les trahisons, (Maggie est l’Anglaise, donc l’ennemie dans la Belgique qui a capitulé…

J’ai bien aimé ce roman car on s’attache à Maggie malgré ses problèmes, et l’idée de parler en son nom, à la première personne, tout au long du roman est très intéressante même si elle spolie parfois l’histoire. Ce livre résonne particulièrement dans le contexte de commémoration des cent ans de l’armistice de la première guerre mondiale, et on sent flotter ce climat particulier avec la montée des nationalismes qu’on pensait impossible, il y a quelques années à peine.

Je remercie vivement NetGalley et les éditions Plon qui m’ont permis de lire ce roman et de découvrir Patrick Weber, dont l’écriture est très agréable. Un livre que l’on ne peut plus lâcher lorsqu’on l’a commencé…

#PatrickWeber #NetGalleyFrance

 

 

L’auteur

 

Historien de l’art, archéologue et journaliste, Patrick Weber est l’auteur de nombreux romans historiques. Il vit entre Bruxelles, Paris et Rome.

Site officiel : http://www.patrick-weber.com     

 

 

Extraits   

 

Je n’étais que le spectateur obligé du tragique roman de ma famille perdue, décliné avec force détails par une mère aussi aimante qu’épuisante.    

 

L’âge venant, le futur a une fâcheuse tendance à se raccourcir et le passé offre de nouvelles raisons de rester vivant.   

 

Je suis, d’une certaine manière, l’autre fils de Maggie. Un troisième Charles dont je porte aussi le prénom. Le Charles qu’elle n’a jamais connu. C’est son histoire que je suis venu retracer en cette belle matinée à Manchester.    

 

Fini de faire comme si, je serai désormais une jeune femme moderne, comme celles que j’imaginais arpenter les rues de Manchester. Une femme capable d’agir, de penser et de faire des choix par elle-même.   

 

Être parent revenait à vouloir le meilleur pour ses enfants qui, pour leur part, attendaient autre chose de la vie. Et quand nous sortions des clous, une bonne torgnole était toujours là pour nous le rappeler.  Les grands savaient mieux que nous qui étions ignorants, et il ne nous serait jamais venu à l’idée de nous rebeller.       

 

Quand on est heureux, on redoute toujours le malheur qui arrivera tôt ou tard. Et, quand on est malheureux, on finit par penser que le bonheur n’existe pas.   

 

Les jours se suivaient et je compris à quel point tout le monde me persécutait. Je mesurais à quel point ils avaient été jaloux de nous. Derrière leurs beaux sourires de convenance se cachait la volonté de nous voler notre bonheur…   

 

Je me réveillai dans un lit d’hôpital. J’étais au désespoir parce que j’avais espéré un instant être morte.  La mort n’est pas assez bonne camarade pour venir vous cueillir quand vous le souhaitez.   

 

 

Lu en novembre 2018

Publié dans Littérature contemporaine, Littérature islandaise

« Ásta » de Jón Kalman Stephánsson

Il y a longtemps que je voulais découvrir cet auteur (« Entre ciel et terre » m’attend toujours dans ma bibliothèque), et c’est chose faite grâce à NetGalley et les éditions Grasset qui ont permis cette lecture et que je remercie vivement.

 

Asta de Jon Kalman Stefansson

 

Résumé de l’éditeur:   

 

Reykjavik, au début des années 50. Sigvaldi et Helga décident de nommer leur deuxième fille Ásta », d’après une grande héroïne de la littérature islandaise. Un prénom signifiant – à une lettre près – amour en islandais qui ne peut que porter chance à leur fille… Des années plus tard, Sigvaldi tombe d’une échelle et se remémore toute son existence : il n’a pas été un père à la hauteur, et la vie d’Ásta n’a pas tenu cette promesse de bonheur.

Jón Kalman Stefánsson enjambe les époques et les pays pour nous raconter l’urgence autant que l’impossibilité d’aimer. À travers l’histoire de Sigvaldi et d’Helga puis, une génération plus tard, celle d’Ásta et de Jósef, il nous offre un superbe roman, lyrique et charnel, sur des sentiments plus grands que nous, et des vies qui s’enlisent malgré notre inlassable quête du bonheur.

 

Ce que j’en pense   

 

J’ai eu du mal à entrer dans ce roman, car l’auteur fait des allers et retours sans arrêt entre les époques, Ásta vient de naître, quelques pages plus loin, elle est adolescente dans les fjords de l’Ouest où elle a été envoyée un été, après avoir casser le nez d’un camarade de classe, puis on la retrouve adulte, perdue, et ça continue encore et encore…

J’ai compris que l’auteur faisait raconter l’histoire d’Ásta par son père, Sigvali qui est tombé d’une échelle, donc les images lui reviennent forcément dans le désordre, un peu comme si toute sa vie défilait aux portes de la mort. Donc, je me suis accrochée…

Comment parler d’Ásta ? tout d’abord en expliquant pourquoi ses parents ont choisi de lui attribuer ce prénom : il s’agit en fait d’un hommage à un personnage de roman de Halldor Laxness ! et l’amour est au centre de ce roman :

« En retirant la dernière lettre du prénom, il reste le mot àst qui signifie amour en islandais. » 

L’histoire de cette famille est belle, l’auteur pose notamment une question : hérite-t-on de la « folie » de sa mère, ou n’est-ce qu’une répétition du scénario : on abandonne alors qu’on a été abandonné. Et en poussant plus loin la réflexion : peut-on envisager même l’idée d’être aimée après un abandon ?

Et Ásta fuit tout ce qui pourrait l’aider, tous ceux qui l’aiment vraiment pour tomber sur des êtres négatifs. On la suit à Vienne où elle part faire des études, abandonnant sa fille à ses parents. Elle fuit l’amour, elle fuit dans l’alcool, laisse partir son amour de jeunesse, Josef, comme si le bonheur ne pouvait que s’abimer, sans se donner une chance d’y avoir droit.

Jón Kalman Stefánsson évoque aussi et de fort belle manière, le passage de l’adolescence à l’âge adulte : se fait-il en douceur ou un évènement peut-il qui faire basculer brutalement dans le monde des grands, devenir mature avant l’heure ?

On retient l’omniprésence de l’alcool dans ce roman : le père de Sigvali avait des phases d’imprégnation massive, « il était beaucoup moins drôle quand il sombrait dans le trou noir de l’alcool. Ses beuveries duraient en général deux à trois semaines, et aucune puissance terrestre ni céleste ne semblait pourvoir l’arrêter. »

Outre l’alcoolisation massive, on note aussi au passage l’importance de la sexualité : une première scène torride entre Helga et Sigvali, bien sûr, mais parfois on a droit à des scènes de sexe toutes les trois ou quatre pages et cela finit par devenir lassant.

La littérature est omniprésente dans ce roman, Jón Kalman Stefánsson rend hommage aux écrivains de son pays, surtout aux poètes, un des personnages, le frère de Sigvali, est un écrivain, ou du moins tente d’écrire, car l’inspiration n’est pas au rendez-vous, alors il choisit d’écrire une autobiographie, cela lui permet de parler de lui !

« L’écriture libère des choses en moi. Ça te semblera peut-être étrange, mais quand j’écris, je deviens plus grand que l’homme que je suis. Oui, je me transforme en une corde sensible qui tremble entre le visible et l’invisible.  »  

L’Islande est un pays qui me fascine car tout prend un aspect gigantesque dans ce pays… on retrouve la magie des grands espaces, des éléments déchaînés, la précarité, la vie qui s’apparente parfois à une simple survie et, outre les poèmes, l’auteur évoque comme pour adoucir la rigueur,  la musique; on croise notamment Nina Simone ou les nocturnes de Chopin selon l’humeur… sans oublier les prénoms islandais compliqués me font rêver : Sigvali, Helga et Sigrid, Sesselja, Gudmundur…

J’ai aimé l’histoire de cette famille mais le mode de narration choisi par l’auteur m’a dérangée, parfois même irritée et je ne suis pas sûre qu’elle apporte quelque chose de plus au roman.

#Ásta #NetGalleyFrance

 

 

Extraits :   

 

… car nous naissons tous anonymes, et immédiatement, ou très peu de temps après, on nous attribue un nom qui rend à la mort sa besogne plus complexe. Donnez-moi un nom et la faucheuse me trouvera moins facilement.   

 

… car la vie de l’homme est si courte, en soi, elle n’est pas plus longue que l’espace qui sépare le jour de la nuit…  

 

Mais voilà, le désir d’une certaine continuité est extrêmement puissant. Cette continuité nous donne l’impression que chaque vie a son sens, qu’elle ne relève pas de simples hasards et de coïncidences, mais que tout est écrit d’avance – ce qui, en passant, donne également un sens à l’univers. Voilà qui explique pourquoi j’ai voulu raconter la vie d’Ásta en commençant par le récit de sa conception. Mais, c’était une erreur.   

 

Ceux qui sont aimés des Dieux meurent prématurément. Nous, les autres, les médiocres, nous nous suicidons.   

 

Certains se rappellent avec précision le jour, l’heure, la minute voire l’instant où leur enfance a pris fin, et c’est rarement de bon augure. Ceux pour qui l’enfance s’éloigne si lentement qu’elle ne disparaît jamais tout à fait sont nettement plus chanceux, ils continuent d’abriter au fond d’eux l’enfant qu’ils ont été.

 

Les anciens habitants ont renoncé à lutter, ils ont eu le bon sens de partir, de fuir. Ici, on ne peut attendre qu’une vie de labeur, il n’y a que l’océan infini, les montagnes qui amplifient les vents et les changent en tempêtes. Parfois, certains jours, certains soirs, certaines nuits, cet endroit est si beau qu’on dirait que Dieu s’apprête à descendre sur terre pour sceller un pacte avec les hommes et les bêtes. Mais, un parfois ne suffit pas à combler toute une existence.  

 

Un peuple de taille aussi restreinte que le nôtre, et qui vit loin de tout, doit savoir se disputer vigoureusement, sinon il est menacé d’extinction.   

 

Celui qui se dévoile est plus vulnérable. Celui qui s’ouvre entièrement est comme mort.   

 

La littérature devrait-elle donc avant tout nous préparer à mourir plutôt que de nous aider à vivre ?   

 

Être un bon paysan est depuis toujours considéré comme la réussite suprême en Islande. C’est ce qui compte le plus. La seule chose qui permette vraiment de prouver votre valeur d’être humain. Elle est plus importante que les titres honorifiques, l’éducation, les prouesses dans le domaine des arts ou des sciences.   

 

L’ignorance vous rend libres alors que la connaissance vous emprisonne dans la toile de la responsabilité.   

 

Il y a deux mille ans, le satiriste grec Lucien de Samosate écrivait : « la faiblesse qui consiste à se laisser commander par ces despotes que sont l’espoir et la peur plutôt que par la raison accompagne depuis toujours l’être humain. »   

 

Et ça me rappelle que notre sentiment de responsabilité ne devrait pas s’émousser avec l’âge. A notre époque, écrit-elle, refuser de prendre position pour continuer à somnoler est un crime. « Notre châtiment à court terme et Donald Trump. La punition à long terme est une terre ravagée, des guerres civiles et des dérèglements climatiques dus au réchauffement de la terre.   

 

Tes yeux qui jadis m’éclairaient se sont changés en trou noir – l’espace qui sépare l’amour de la haine est à peu près le même que celui entre vie et trépas.    

 

Lu en novembre 2018