Publié dans Littérature francophone

« La vraie vie » : Adeline Dieudonné

Étant donné l’engouement suscité par ce roman de la rentrée, j’ai décidé de céder à l’appel des sirènes et de me l’offrir. Il s’agit de :

 

La vraie vie de Adeline Dieudonné

 

 

Quatrième de couverture

 

C’est un pavillon qui ressemble à tous ceux du lotissement. Ou presque. Chez eux, il y a quatre chambres. La sienne, celle de son petit frère Gilles, celle des parents, et celle des cadavres. Le père est chasseur de gros gibier. La mère est transparente, amibe craintive, soumise aux humeurs de son mari. Le samedi se passe à jouer dans les carcasses de voitures de la décharge. Jusqu’au jour où un violent accident vient faire bégayer le présent.

Dès lors, Gilles ne rit plus. Elle, avec ses dix ans, voudrait tout annuler, revenir en arrière. Effacer cette vie qui lui apparaît comme le brouillon de l’autre. La vraie. Alors, en guerrière des temps modernes, elle retrousse ses manches et plonge tête la première dans le cru de l’existence. Elle fait diversion, passe entre les coups et conserve l’espoir fou que tout s’arrange un jour.

D’une plume drôle et fulgurante, Adeline Dieudonné campe des personnages sauvages, entiers. Un univers acide et sensuel. Elle signe un roman coup de poing.

 

Ce que j’en pense   

 

C’est l’histoire d’une famille dysfonctionnelle, dans un lotissement, dans une banlieue qui pourrait se trouver près de chez nous. Le père est violent avec sa femme physiquement et psychologiquement, devant les enfants bien-sûr comme tout psychopathe narcissique pervers et j’en passe.

Déjà, la maison, la plus belle du lotissement, car destinée au départ à l’architecte, est étrange :

« A la maison, il y avait quatre chambres. La mienne, celle de mon petit frère Gilles, celle de mes parents et celle des cadavres. » P 9

La chambre des cadavres renferme tous les trophées de chasse du père, de la défense d’éléphant aux cerfs, sangliers sans oublier une hyène. Et bien-sûr, personne n’a le droit d’entrer dans la tanière du père, sous peine de sanction sur fond de méga colère.

Tout ce petit monde survit dans cet univers toxique où la seule bouffée d’oxygène est le passage du marchand de glaces ambulant. Et un jour, la bombe à chantilly explose tuant le marchand devant leurs yeux. Le petit frère, sous l’effet de la sidération, s’éteint littéralement, se referme sur lui-même et sa sœur (dont on ne saura jamais le prénom, à moins que ma mémoire ne m’ait trahie) va tout tenter pour revenir en arrière et refaire l’histoire en essayant de fabriquer une voiture qui remonte le temps…

Le portrait du père est saisissant ! tout à fait le genre d’individu qui m’horripile et que j’aurais bien aimé « zigouiller » : déjà j’ai une dent contre les chasseurs et j’adore les éléphants donc lui et moi, c’était mal parti. Et les pervers, narcissiques, cogneurs idem.

« Au mur, dans des cadres, mon père posait, fier, son fusil à la main, sur des animaux morts. Il avait toujours la même pose, un pied sur la bête, un poing sur la hanche et l’autre main brandissait l’arme en signe de victoire, ce qui le faisait davantage ressembler à un milicien rebelle shooté à l’adrénaline du génocide qu’à un père de famille. » P 10

J’ai aimé l’énergie de cette petite fille qui va se passionner pour la physique, sur les traces de Marie Curie, les sciences en général, allant jusqu’à faire du baby-sitting chez un voisin (un beau champion d’arts martiaux dont elle tombe amoureuse) pour prendre des cours auprès d’un professeur à la retraite, plus ou moins mis sur la touche du fait de ses méthodes.

Elle a seulement dix ans quand commence le récit et on la sent tout de suite prête à relever les défis et se donner les moyens de le faire. Pour ramener la lumière dans les yeux de son frère et tenter de le sauver, elle fait preuve d’imagination autant que de compassion, investie dans son rôle, même au prix de souffrance. Elle a une énergie extraordinaire.

Comment résister à cette scène par exemple où elle décide d’appeler le chiot « Curie » comme la grande Marie et voir que sa mère a fait graver « Curry » sur sa médaille:

« J’ai décidé de rebaptiser le chiot Sklodowska. Ça lui ferait peut-être même encore plus plaisir, à Marie Curie , que je donne son nom de jeune fille à ma chienne. Mais Sklodowska, c’était un peu long à dire. Alors, pour faire simple, j’ai raccourci en Dovka. » P 74

Ce roman, c’est l’histoire de la violence au quotidien, de la peur dans la cellule familiale, qui ne peut qu’engendrer des comportements bizarres sinon pathologiques et si la petite fille réussit à s’accrocher, Gilles va au contraire se couper des autres, ne n’intéressant à rien et dériver de plus en plus…

Adeline Dieudonné réussit très bien à exprimer cette violence et cette peur, l’emprise du père sur la famille, la démission de la mère, tout en ne donnant jamais trop dans le trash. Elle montre que l’amour peut transformer les choses, qu’on doit tenter de réagir sinon on reproduit les mêmes schémas. C’est peut-être un peu trop schématique mais l’idée est intéressante et bien étayée.

Pour un premier roman, je trouve que c’est réussi, avec une place aussi pour l’imaginaire dans le récit. Le rythme est rapide, il y a du suspense, et je me suis laissée prendre au jeu.

Ce roman a reçu le prix FNAC et j’espère qu’il en recevra d’autres….

 

L’auteur   

 

Adeline Dieudonné est née en 1982. Elle vit à Bruxelles. Elle est la lauréate du Grand Prix du concours de la Fédération Wallonie-Bruxelles pour sa nouvelle, « Amarula ». « La Vraie Vie » est son premier roman.

 

 

Extraits   

 

Le rire de Gilles pouvait guérir toutes les blessures.  P 18

 

« Les têtards, vous savez, il y a des gens qu’il ne faut pas approcher. Vous apprendrez ça. Il y a des gens qui vont vous assombrir le ciel, qui vont vous voler la joie, qui vont s’asseoir sur vos épaules pour vous empêcher de voler. Ceux-là, vous les laissez loin de vous… P 26

 

Plus rien n’avait de sens. Ma réalité s’était dissoute. Un néant vertigineux auquel je ne voyais pas d’issue. Un néant si palpable que je pouvais sentir ses murs, son sol, son plafond se resserrer autour de moi. Une panique sauvage commençait à m’étouffer.  J’aurais voulu que quelqu’un, un adulte me prenne par la main et me mette au lit. Replace des balises dans mon existence. M’explique qu’il y aurait un lendemain à ce jour, puis un surlendemain, et que ma vie finirait par retrouver son visage. Que le sang et la terreur allaient se diluer.  P 37 

 

Alors, j’ai décidé que moi-aussi, j’allais inventer une machine et que je voyagerais dans le temps et que je remettrais de l’ordre dans tout ça.

A partir de ce moment-là, ma vie ne m’est plus apparue que comme une branche ratée de la réalité, un brouillon destiné à être réécrit, et tout m’a semblé plus supportable. Je me suis dit qu’en attendant que la machine soit prête, en attendant d’être capable de revenir en arrière, il fallait que je sorte mon petit frère de son silence. P 51

 

Pourtant, j’étais certaine qu’il existait quelque part, tout au fond de son âme, un bastion qui résistait encore. Un village de Gaulois qui survivait à l’envahisseur. J’en étais certaine parce que,  les soirs, il venait se glisser dans mon lit. P 86

 

… la vie est une grande soupe dans un mixer au milieu de laquelle il faut essayer de ne pas finir déchiqueté par les lames qui vous attirent vers le fond. P 89

 

J’ai fini par comprendre que je n’aurais pas de répit. Que ma douleur mettrait des semaines à disparaître. Et que, quand elle aurait disparu, la peur resterait. Que je ne serais jamais à l’abri. Mais il y avait, au fond de moi, cette chose qui grandissait et qui, quand la situation l’exigeait, était capable d’aspirer ma terreur et de me transformer en prédateur. P 210   

Lu en juillet 2018

Auteur :

Psychiatre à la retraite, je peux enfin m'adonner à ma passion. Lectrice assidue depuis le CP, je profite de ma retraite pour parler de mes livres, de mes coups de cœur, de mes déceptions aussi... ma PAL est gigantesque, il me faudra trois vies encore pour en venir à bout.

14 commentaires sur « « La vraie vie » : Adeline Dieudonné »

    1. c’est une bonne surprise car d’habitude je me méfie quand un livre déclenche autant de réactions positives, enthousiastes même… dans LIRE il y a un entrefilet, pas plus, donc pas vraiment motivant…mais elle m’a plu quand elle est passée à LGL 🙂

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  1. Je l’ai réservé à la Médiathèque mais l’attente sera longue je le sens… merci pour ta chronique toujours intéressante je vois que tu n’as pas été déçue et que ce roman mérite son prix…en général j’aime les prix FNAC. Bonne journée

    Aimé par 1 personne

    1. cette gamine est géniale, alors on est vraiment pris dans son histoire, malgré certains côtés (violence paternelle) ça passe parce qu’elle cherche une solution elle n’es jamais passive, ou victime…

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