Publié dans Littérature contemporaine, Littérature francophone

« Carnaval noir » de Metin Arditi

Je vous parle aujourd’hui du dernier roman d’un auteur contemporain que j’apprécie énormément avec :

 Carnaval noir de Metin Arditi

 

 

Résumé de l’éditeur :    

 

Janvier 2016 : une jeune étudiante à l’université de Venise est retrouvée noyée dans la lagune. C’est le début d’une série d’assassinats dont on ne comprend pas le motif. Elle consacrait une thèse à l’une des principales confréries du XVIe siècle, qui avait été la cible d’une série de crimes durant le Carnaval de Venise en 1575, baptisé par les historiens « Carnaval noir »

Cinq siècles plus tard, les mêmes obscurantistes qui croyaient faire le bien en semant la terreur seraient-ils toujours actifs ? Bénédict Hugues, professeur de latin à l’université de Genève, parviendra-t-il à déjouer une machination ourdie par l’alliance contre-nature d’un groupuscule d’extrême droite de la Curie romaine et de mercenaires de Daech, visant à éliminer un pape jugé trop bienveillant à l’égard des migrants ?

À croire que l’Histoire se répète éternellement, que le combat entre le fanatisme et la raison n’en finit jamais, et que la folie des hommes est sans limite…

Dans ce roman riche de suspense, de passion et de savoir, Metin Arditi se révèle, une fois encore, un conteur exceptionnel.

 

Ce que j’en pense    

 

J’aime beaucoup Metin Arditi, que j’ai découvert avec « La confrérie des moines volants » donc ce livre était pour moi… dès qu’on parle de manuscrit ancien (même une lettre !) d’histoire, de peinture, je suis là. Je remercie vivement NetGalley  et les éditions grasset qui m’ont permis de le lire.

L’intrigue est originale : utiliser une lettre datée de 1575 retrouvée cachée dans un livre ancien que vient d’acquérir Benedict Hugues, un professeur de latin médiéval reconnu de Suisse, lettre qui évoque un attentat de l’époque et que l’homme de mains de la congrégation veut récupérer à tout prix, semant des morts au passage… quelques mois auparavant, Donatella, une jeune fille qui fait des recherches pour une thèse sur une confrérie du XVIe siècle, a été assassinée à Venise car elle s’approchait de trop près d’un sujet qui dérange.

Les deux intrigues sont liées, la petite histoire dans la grande Histoire, et Metin Arditi nous fait faire des allées et venues entre les deux époques. On a donc un complot, et qui dit complot dit motif, financement, logistique et protagonistes pour le réaliser.

Le motif : il faut que l’Église retrouve la place et le pouvoir qu’elle a perdus selon certains : à l’époque, il fallait lutter contre la Réforme qui prenait de plus en plus de place, se montrait ouverte à la science (révolution copernicienne qui mettait le Soleil au centre de l’univers et non la terre comme le prônaient les écritures…

De nos jours, les ultras de l’Église ne supportent pas le Pape actuel, jugé trop consensuel, trop en faveur des migrants ; ils ruminent leur colère depuis Vatican II, avaient espéré que Benoît XVI allait reprendre tout cela en mains… « Et ce pape… Dans son inconscience effarante, l’Église préparait le terrain pour le Grand Remplacement. »

L’ennemi actuel est l’Islam, qui pour ces gens de l’extrême droite va détruire la civilisation européenne au nom du multiculturalisme, ce qui est inenvisageable bien-sûr !

Pour incarner le mouvement, il faut une personnalité forte, un homme providentiel pour prendre la place du pape et appliquer une doctrine rigoriste, prêt à tout pour éliminer ceux qui sont un obstacle sur son chemin : Scanziani au XIVe qui vise la place du pape Grégoire et Fernandez-Diaz de nos jours. Il faut quelqu’un qui incarne le dogme, la prophétie : un nouveau christ dont les mains ont six doigts, comme Jésus peint par Paolo Il Nano, dans une toile remplie de symboles, des signes astrologiques…

Ce dernier a été retrouvé pendu au pont du Rialto, ultime victime de ce Carnaval noir : « une série de crimes commis en l’espace de quelques jours au cours du mois de février 1575, dont les auteurs comme les motifs sont restés mystérieux. » et la toile a disparu (un incendie a détruit la Scuola Grande del San Sepolcro)

Il faut que le groupe soit bien organisé, avec une discipline quasi militaire ; tout est bien structuré dans la « Fondazione » avec les théoriciens tel le père Blaise, les enseignements proches de certains prêches, l’éminence grise avec le cardinal Fernandez-Diaz, charismatique et rigoriste qui fait froid dans le dos, un directeur de la communication, Bartolomeo San Benedetto, qui orchestre des conférences, des séminaires qui accueillent des jeunes de plusieurs pays, de la mouvance d’extrême-droite et les hommes de main tel Arturo,  un « ministre des finances » Zaccaria qui gère le blanchiment d’argent via une banque suisse dont le directeur est le frère de Benedict. L’argent n’a pas d’odeur, c’est connu !

Et il faut un complot pour arriver à ses fins, et donc éliminer le Pape et frapper un grand coup pour terroriser la population : un double attentat, la basilique Saint Pierre, pour tuer le maximum de personnes et à la résidence du pape : Casa Santa Marta, pour l’éliminer.

Et pour cela, l’union fait la force, et on va chercher des kamikazes, des islamistes (après tout ils sont des spécialistes !) qui vont mourir en martyr, tel ce couple qui veut se faire exploser avec un bébé dans les bras pour aller au paradis…

Le suspense monte tout doucement, puis le rythme s’emballe au fur et à mesure qu’on avance vers le jour J…

J’ai aimé les références à l’Histoire, les mouvements intégristes de tout poil, le fait de choisir des islamistes de la filière Libyenne qui nous ramène au passé colonial de l’Italie. J’aurais aimé que l’auteur explore davantage cette piste car j’ai trouvé l’histoire actuelle un peu fade… probablement car le personnage principal est davantage un anti-héros qu’un héros.

On pense bien-sûr aux défilés des fascistes sous Mussolini, parcourant la ville scandant des chants (en vieux vénitien dans ce roman), encerclant leur proie pour la précipiter dans le fleuve… Metin Arditi évoque les populismes actuels, les liens avec une Église puriste et rigoriste, et j’aurais aimé qu’il fouille encore plus.

Ce roman m’a plu, malgré ces quelques désillusions, car on est quand même dans un registre autre que « Da Vinci code » auquel on pense au cours de cette lecture. J’ai retrouvé cet art de conteur que j’aime tant chez l’auteur, mais mon roman préféré est sans conteste « Le Turquetto » …

Je laisse la parole à l’auteur:

 

 

#CarnavalNoir #NetGalleyFrance

 

Extraits   

 

Il observa les visages. Ils étaient tendus, habités par l’importance de leur mission. Ils allaient sauver l’Occident. Éliminer la racaille qui l’envahissait. Qui l’avait déjà envahi. Qui se sentait en territoire conquis. Qui tuait, estropiait, menaçait en toute impunité.    

 

Ils étaient le 14. Le 29 du mois, à cette même heure, le monde ne serait plus le même. Fini, les salamalecs aux migrants, les trahisons de l’Église, les intellectuels qui monopolisent les médias et plongent l’Occident en léthargie en faisant l’éloge d’un pseudo-multiculturalisme ! Ah, le multiculturalisme… Une vraie farce. Les gens prononçaient ce mot, et d’un coup, ils se sentaient bons, clairvoyants, ouverts au monde. Quels crétins !    

 

Le père Blaise s’entretiendra avec vous des grands principes moraux qui guident notre action. Il vous parlera du sacré. Mais, il vous parlera aussi de la violence. Elle a toujours accompagné le sacré. Son propos, son seul propos, est de le protéger. La violence est donc sacrée autant que les tâches les plus saintes peuvent l’être…    

 

El Tigre… C’était ainsi qu’on surnommait Fernandez-Diaz à la Curie. L’homme incarnait l’animal solitaire, fort et cruel. Sa manière de se déplacer, même, évoquait celle des félins. On ne l’entendait jamais venir et soudain on ne voyait que lui.   

 

Il voyait bien que, dans cette histoire d’attentat, chacun roulait pour soi…  Ils cherchaient tous autre chose. Au fond, ils se méprisaient. Mais, pour réussir, il fallait jouer collectif.  

 

En 1571, une prophétie circulait à Venise, selon laquelle un envoyé du Christ sauverait l’Église des griffes de la Réforme. Cet homme serait reconnaissable à ce que chacune de ses mains auraient six doigts. Cette prophétie traversa la Péninsule comme la foudre.   

 

Le bonheur n’aime pas qu’on lui mette la main dessus, mon trésor. Laisse-le filer. Il sera content de te revenir.    

 

Mais le peintre méritait d’être étudié. Il réunissait les deux qualités maîtresses de la peinture du XVIe italien, le disegno et le colorito, la précision du trait des Florentins et le sens de la couleur des Vénitiens.   

 

… Elle préparait une thèse sur la Scuola Grande del San Sepolcro et m’avait consultée pour Paolo Il Nano, vu que c’était le peintre attitré de la Scuola…  Elle menait une recherche formidable sur les évènements qu’à Venise on appelle le Carnaval noir…

 

Une vieille lettre de cinq siècles nous rappelle que la pourpre cardinalice a la couleur du sang…   

 

Sans doute que Copernic, moine fidèle à l’Église et à ses textes, était lui-même épouvanté par les effets que pouvait avoir sa découverte de l’héliocentrisme sur une Église affaiblie par les coups de boutoir que lui portait la Réforme. Cela expliquerait le retard qu’il mit à publier le produit de ses recherches, attendant sans doute de se trouver aux portes de la mort pour le faire.    

 

Lu en octobre 2018

Publié dans Littérature allemande, Littérature contemporaine

« Les morts » de Christian Kracht

 

Je vous parle aujourd’hui d’un livre qui m’a donné du fil à retordre:

 

les morts de Christian Kracht 2

 

Quatrième de couverture    

 

« À la fin de sa vie, Nägeli dira qu’en cent ans de cinéma, il n’y avait eu que cinq génies – Bresson, Vigo, Dovjenko, Ozu et lui-même. »

Au début des années 1930 un haut fonctionnaire japonais imagine la création d’un axe celluloïdique entre Tokyo et Berlin. C’est ainsi qu’un réalisateur suisse et mélancolique, Emil Nägeli, part au Japon tourner un film – et surtout retrouver sa maîtresse.

Entre farce et histoire, fascinant roman sur l’art et l’impérialisme des images, Les Morts a reçu le Schweizer Buchpreis (Prix du livre suisse) en 2016. Il est en cours de traduction dans le monde entier.

 

Ce que j’en pense    

 

J’ai choisi ce roman via une opération « masse critique » spéciale de Babelio car l’époque me plaisait et l’idée de constituer un axe Japon-Europe dans le milieu cinématographique pour concurrencer la machine Hollywood toute puissante titillait ma curiosité.

Déjà, la scène inaugurale, filmée spécialement pour le projet, est d’une violence extrême ; c’était donc mal parti, mais je ne me laisse pas décourager facilement alors j’ai décidé de continuer…

Pour situer l’action, nous sommes en pleine république de Weimar, le monde politique allemand commence à voir émerger des personnalités qui feront carrière dans le 3e Reich, et au Japon, règne l’empereur

Le roman met en scène un réalisateur suisse Emil Nägeli dont la vie est bien tristounette mais le projet le stimule un peu, alors il se rend en Allemagne rencontrer des professionnels et le séjour à Berlin est très perturbant pour lui. Son père est mort il y a un an et leurs relations n’ont jamais été au beau fixe : son père l’a appelé toutes sa vie Philip, avec toute une série de diminutifs loin d’être élogieux. Bref un père tyrannique, cruel, méprisant.

A l’autre bout de la planète, nous avons Amakasu, qui vient de regarder la fameuse scène inaugurale, qui le révulse au plus haut point… Ce personnage est très intéressant, par son comportement ses failles ; il a grandi sans affection, alors que ses parents étaient des esprits libéraux, envoyé très jeune dans un internat où les châtiments corporels régnaient en maître : « un de ces lieux de tabassages les plus impitoyables de l’Empire ».

J’ai abandonné ce roman une première fois au bout de trente pages car je le trouvais vraiment toxique, cruel, noir… je lui ai quand même donné une seconde chance, en alternant avec d’autres lectures, car Amakasu par son enfance particulière, son côté surdoué, et la manière dont il devenait de plus en plus perturbé psychologiquement (un vrai cinglé serait plus adapté, mais restons courtois !)

On croise des personnages plutôt cocasses, tel Kikuchi, professeur d’Allemand, espion dormant qui ne sait plus s’il doit toujours espionner ou non et qui fut le professeur d’Amakasu. On rencontre Charles Chaplin, en tournée au Japon, qui participe à une réception où circule notre ami Amakasu.

Détail, cocasse lui-aussi, tous deux sont invités à dîner chez le Premier ministre, Tsuyoshi Inukaï,  mais Chaplin ne reçoit pas le message et se rend à un spectacle de Nô, ce qui lui permet d’échapper à un attentat:

« Ce soir-là, Chaplin assiste à une représentation de nô en compagnie d’Inukaï junior et d’Amakasu,  pendant que de jeunes cadets de la marine pénètrent furtivement en chaussettes dans la résidence, afin de tuer le Premier ministre et le comédien prétendument présent au motif que ces derniers remettent en question la supériorité du caractère national japonais, le Kokutaï. »

Et là, j’ai laissé tomber définitivement, car après cet épisode intéressant, on revenait sur Nägeli et à l’histoire elle-même, qui décidément ne m’intéressait pas.

Je n’aime pas critiquer un livre que je n’aime pas sans lui avoir laissé une chance, mais, malgré une belle écriture, des personnages .intéressants, ce livre n’est pas pour moi. Je  suis peut-être passée à côté, vus les prix et les critiques en Allemagne… Je remercie néanmoins vivement Babelio et les éditions Phébus qui m’ont permis de découvrir l’auteur.

Lien vers le site lors de la publication en allemand +++

https://www.ipw.lu/christian-kracht-die-toten/#.W6eRZ_aYSM8

 

 

Extraits    

 

Son père était mort un an plus tôt. Sans crier gare, comme si le décès du père pouvait avoir été un premier signe annonciateur de sa propre mortalité, l’entre-deux-âges avait fait son apparition, subrepticement, du jour au lendemain, avec toute sa dissimulation pudique, avec l’épanouissement secret de son pathétisme, la constance pourpre de son apitoiement sur soi. P 16   

 

Il suggérait qu’on voulût bien envoyer rapidement d’Allemagne des professionnels prêtsà travailler au Japon avec les excellents objectifs de Carl Zeiss et les incomparables pellicules Agfa afin de filmer, de produire, et par là – s’il l’on pouvait dire – de contrecarrer l’impérialisme culturel des États-Unis d’Amérique, dont les formes s’étaient propagées, tel un virus, dans le royaume de l’ère Showa, surtout dans le cinéma et de ce fait, bien sûr, dans la rue et au sein du peuple… P 17   

 

L’enfance de Masahiko Amakasu, que son souvenir déclinant lui représentait aussi sourde et terne qu’un ciel d’hiver, avait été celle d’un gamin étrange, extrêmement précoce, qui à même pas trois ans faisait à ses parents la lecture du journal avec empathie, et à cinq, s’adonnait à des fantasmes de suicide d’une ingéniosité méticuleuse et d’une subtilité sublime et, la nuit, sortait en cachette dans le jardin de ses parents creuser des trous sous les buissons de genêts afin d’y cacher sa volumineuse collection d’illustrés violents dont on lui interdisait la possession en le menaçant de sévères châtiments corporels. P 41   

 

Son fils lui faisait l’effet d’être possédé par un démon impitoyable le contraignant à céder à une soif de savoir de plus en plus grotesque. Nombre de parents auraient souhaité avoir un enfant aussi doué, les Amakasu, eux, en éprouvait de l’horreur. P 44   

 

Quelle différence touchante, tout de même avec les gens simples de son pays, s’était-il dit. Les Japonais étaient traversés par l’existence, par l’instantanéité de l’univers. P 55   

 

Amakasu remarqua à quel point Chaplin paraissait charismatique et intelligent, et combien cet ennemi serait dangereux, et la puissance que sa culture était en mesure d’exercer et surtout l’étroite affinité qui unissait la caméra et la mitrailleuse. P 85  

 

Lu en septembre-octobre 2018

Publié dans Littérature contemporaine, Littérature française

« La révolte » de Clara Dupont-Monod

Je vous parle aujourd’hui d’un roman historique:

 

La révolte de Clara Dupont-Monod

 

Résumé:  

 

Richard Cœur de Lion raconte l’histoire de sa mère, Aliénor d’Aquitaine. Lorsque la reine décide de convaincre ses enfants de se retourner contre leur père, le roi d’Angleterre, l’héritier du trône se retrouve déchiré entre l’adoration qu’il éprouve pour sa mère et sa loyauté envers son père.

 

Ce que j’en pense    

 

Ayant bien aimé « Le roi disait que j’étais diable » de l’auteure, il était évident que ce roman était pour moi ! et en plus Aliénor me fascine depuis des lustres, après avoir lu, il y a longtemps, la biographie que lui a consacrée Régine Pernoud.

Dans ce roman, Aliénor vient de quitter son premier époux, le roi de France Louis VII, personnage un peu falot, mystique avec lequel elle s’ennuyait. Ensuite, elle jette son dévolu, sur un homme étrange, trapu à la chevelure rousse car elle pressent qu’il pourra être roi d’Angleterre. Donc tout un empire, au nez et à la barbe de Louis VII…

Mariage grandiose ; elle apporte l’Aquitaine au Plantagenêt et pense qu’ils vont régner tous les deux. Mais, son rôle va se limiter à faire des enfants…. Elle qui rêvait de pouvoir, se retrouve les ailes coupées. Elle voulait le pouvoir, mais Henri aussi mais il la redoutait et il était impossible de régner à deux :

« En réalité, parce qu’ils se ressemblent trop, parce qu’ils se valent, ils deviendront ennemis mortels. »

Alors, il va falloir se venger et pour cela elle va convaincre ses fils de renverser Henri. Quitte à aller chercher l’aide de son ex-époux qui, toujours amoureux d’elle, va se joindre au complot. Mais, il ne faut pas trop lui en demander, quand cela tourne au vinaigre, il part sans combattre. Shocking !!!

La belle dame va se retrouver enfermée dans diverses tours d’Angleterre, sans avoir le droit de voir ses enfants. De quoi avoir le temps de cogiter et entretenir sa vengeance.

Clara Dupont-Monod nous raconte cette révolte, en confiant le récit à Richard Cœur de Lion, sans doute le fils préféré d’Aliénor. On entre ainsi dans l’intimité de la famille, les relations d’Aliénor avec ses enfants : elle est une mère distante qui ne sait pas montrer ses émotions et ne le veut certainement, ce serait un signe de faiblesse.

Richard raconte le frère aîné Guillaume, décédé prématurément, les différences de personnalités entre lui et ses frères, ou même avec ses sœurs mais aussi Jean, le fils préféré d’Henri à qui il veut la couronne à ses dépens.

« Mais je dois rester honnête. Malgré les rapprochements liés à la révolte, notre fratrie reste un couple de solitudes. Nous sommes sept enfants. Sept frontières. »

Richard évoque aussi ce qu’il ressent obéissant à sa mère pour renverser son père :

« Parfois je parviens à prendre du recul. Disséquer le désastre. Je me pose des questions. Survit-on à la décision de tuer un père ? Et pourquoi le mien a-t-il tans privilégié son désir au détriment du nôtre ? Quel intérêt avait-il à dresser sa famille contre lui ? Car la voilà l’ironie : le ressentiment soude la famille. »

Il parle aussi de l’érudition d’Aliénor qui lit beaucoup, s’entoure de poètes et musiciens, une fine lettrée qui va inventer la légende : le Plantagenêt descendrait directement du roi Arthur ! légende qu’il ne va pas hésiter à s’approprier, tentant de la transformer en vérité, puisqu’elle sert ses intérêts.

« Alors lui vient une autre idée : s’emparer de l’histoire de cet Arthur… Et clamer que la royauté anglaise descend d’Arthur. Les poètes jubilent. Ils fabriquent une légende. Et ma mère auréole le pouvoir de magie. Pour dissiper les soupçons, elle a donc l’intelligence de mettre le talent des poètes au service de son mari. »

Les scènes de guerre sont violentes. Partout ou Henri passait, tout était brûlé, détruit dans les régions qui osaient se révolter. Il n’hésite pas à éliminer ceux qui lui font de l’ombre, faisant assassiner l’archevêque Thomas Beckett dans la cathédrale de Canterbury par exemple.

L’auteure évoque aussi les croisades et Saladin, la foi et la religion…

Le coup de maître de Clara Dupont-Monod c’est d’entrer dans tous les interstices laissés libre par l’Histoire : les historiens décrivent les faits, les analysent, mais quand il y a des blancs, le romancier peut s’y immiscer pour y mettre des couleurs et inventer… nous sommes dans un roman historique.

Une scène mémorable : Aliénor affrontant la tempête car Henri a décidé que c’était le moment de partir ; la traversée est épouvantable, elle est malade, alors qu’elle est enceinte, son fils Guillaume en piteux état. Tempête mauvais présage…

J’ai beaucoup aimé ce roman et si, comme moi, Aliénor personnalité extraordinaire qui a réussi a être reine de France et Reine d’Angleterre, au XIIe siècle, vous fascine n’hésitez pas, foncez !

Je remercie NetGalley et les éditions Stock qui m’ont permis de lire ce livre.

#LaRévolte #NetGalleyFrance

 

Extraits    

 

Ma mère est une femme sûre d’elle. Je lui fais une confiance absolue. Elle doit cette assurance à sa naissance, puisqu’elle est duchesse d’Aquitaine, élevée dans le luxe et les livres, nimbée du souvenir de son grand-père, le premier poète.     

 

Je l’ai vérifié bien des fois, il n’y a pas plus dangereux qu’un homme humilié. C’est un conseil de ma mère : « Tue ou laisse la vie. Mais ne blesse pas. Un homme blessé devient un animal dangereux. P 12-13     

 

Je voudrais l’étreindre mais, bien-sûr, je ne fais rien. Je me contente d’écouter ces serments muets venus d’un cœur méfiant, et ce sont eux qui, maintenant, me donnent la force de raconter l’histoire.     

 

Combien de fois l’ai-je entendue, lors des veillées, inviter les troubadours, leur disant : « Chantez-moi ce qui n’existe pas » car seule la littérature peut inverser le sort, le temps d’un poème.    

 

Ma mère m’a toujours dit que, à défaut de pouvoir régner comme elles l’entendent, les femmes pouvaient prendre le pouvoir par l’écriture – elle poussera ses filles vers la littérature et la poésie.    

 

La colère n’irrigue plus le corps, elle se concentre sur le cœur et sa fonction première : cogner pour respirer. Comme je voudrais avoir la même ! elle fabrique des vengeances en forme d’honneur. Pour Aliénor, la haine est une colère qui vieillit bien.    

 

Elle m’a élevé en me disant : « N’aime jamais. Admire, dévore, enchante, mais n’aime jamais, ou tu seras dépouillé. »    

 

C’est un vieux conseil de sorcière : pour ébranler un homme, misez sur la crainte et non sur la culbute. De ce côté-là, j’ai gagné. Le Plantagenêt me voit comme un danger.    

 

Mais, je ne dois pas me laisser distraire. La mémoire est un soldat aux jambes maigres et infatigables. Elle attaque de nuit. Inutile de la fuir. Elle grimpe vos murs et rampe sous vos portes.    

 

La mémoire vient à bout du regret, car, au fond le chagrin d’une chose disparue est moins fort que son souvenir. Si je me rappelle mon château, un sourire de Richard ou un gibier ramené à l’aube, alors qu’importe de les avoir perdus ? La mémoire me permettra toujours de dessiner un royaume, un bonheur et une chasse. Il n’y a pas de perte s’il y a le souvenir de la perte.    

 

Aliénor avait désormais le recul de ceux qui en ont trop vu pour se laisser atteindre. Elle portait ce que le désespoir peut parfois produire de plus redoutable, l’indifférence à la mort. Elle était devenue fleuve, forêt, campagne, forces passives et lentes, insensibles aux chagrins.    

 

Voilà, Richard, pourquoi j’estime la foi et déteste la religion. La première grandit l’homme, la seconde l’affole. La foi est une affaire intime. Et l’intime, par définition, n’est pas une question collective. Il n’y a que la religion pour décider qu’une croyance personnelle, profonde et secrète, doit sortir du cœur et se muer en système de régence. L’hérésie, elle est là. Lorsqu’on décide qu’un sentiment deviendra un texte de loi. Alors, seule la religion peut faire passer des atrocités pour des bienfaits. Nos descendants le vérifieront à leurs dépens.    

 

En général, la folie ne naît jamais d’un texte, mais de celui qui le lit. Or Saladin et ses hommes savent lire. Que se passera-t-il avec les autres.    

 

Lu en octobre 2018

Publié dans Littérature francophone

« La vraie vie » : Adeline Dieudonné

Étant donné l’engouement suscité par ce roman de la rentrée, j’ai décidé de céder à l’appel des sirènes et de me l’offrir. Il s’agit de :

 

La vraie vie de Adeline Dieudonné

 

 

Quatrième de couverture

 

C’est un pavillon qui ressemble à tous ceux du lotissement. Ou presque. Chez eux, il y a quatre chambres. La sienne, celle de son petit frère Gilles, celle des parents, et celle des cadavres. Le père est chasseur de gros gibier. La mère est transparente, amibe craintive, soumise aux humeurs de son mari. Le samedi se passe à jouer dans les carcasses de voitures de la décharge. Jusqu’au jour où un violent accident vient faire bégayer le présent.

Dès lors, Gilles ne rit plus. Elle, avec ses dix ans, voudrait tout annuler, revenir en arrière. Effacer cette vie qui lui apparaît comme le brouillon de l’autre. La vraie. Alors, en guerrière des temps modernes, elle retrousse ses manches et plonge tête la première dans le cru de l’existence. Elle fait diversion, passe entre les coups et conserve l’espoir fou que tout s’arrange un jour.

D’une plume drôle et fulgurante, Adeline Dieudonné campe des personnages sauvages, entiers. Un univers acide et sensuel. Elle signe un roman coup de poing.

 

Ce que j’en pense   

 

C’est l’histoire d’une famille dysfonctionnelle, dans un lotissement, dans une banlieue qui pourrait se trouver près de chez nous. Le père est violent avec sa femme physiquement et psychologiquement, devant les enfants bien-sûr comme tout psychopathe narcissique pervers et j’en passe.

Déjà, la maison, la plus belle du lotissement, car destinée au départ à l’architecte, est étrange :

« A la maison, il y avait quatre chambres. La mienne, celle de mon petit frère Gilles, celle de mes parents et celle des cadavres. » P 9

La chambre des cadavres renferme tous les trophées de chasse du père, de la défense d’éléphant aux cerfs, sangliers sans oublier une hyène. Et bien-sûr, personne n’a le droit d’entrer dans la tanière du père, sous peine de sanction sur fond de méga colère.

Tout ce petit monde survit dans cet univers toxique où la seule bouffée d’oxygène est le passage du marchand de glaces ambulant. Et un jour, la bombe à chantilly explose tuant le marchand devant leurs yeux. Le petit frère, sous l’effet de la sidération, s’éteint littéralement, se referme sur lui-même et sa sœur (dont on ne saura jamais le prénom, à moins que ma mémoire ne m’ait trahie) va tout tenter pour revenir en arrière et refaire l’histoire en essayant de fabriquer une voiture qui remonte le temps…

Le portrait du père est saisissant ! tout à fait le genre d’individu qui m’horripile et que j’aurais bien aimé « zigouiller » : déjà j’ai une dent contre les chasseurs et j’adore les éléphants donc lui et moi, c’était mal parti. Et les pervers, narcissiques, cogneurs idem.

« Au mur, dans des cadres, mon père posait, fier, son fusil à la main, sur des animaux morts. Il avait toujours la même pose, un pied sur la bête, un poing sur la hanche et l’autre main brandissait l’arme en signe de victoire, ce qui le faisait davantage ressembler à un milicien rebelle shooté à l’adrénaline du génocide qu’à un père de famille. » P 10

J’ai aimé l’énergie de cette petite fille qui va se passionner pour la physique, sur les traces de Marie Curie, les sciences en général, allant jusqu’à faire du baby-sitting chez un voisin (un beau champion d’arts martiaux dont elle tombe amoureuse) pour prendre des cours auprès d’un professeur à la retraite, plus ou moins mis sur la touche du fait de ses méthodes.

Elle a seulement dix ans quand commence le récit et on la sent tout de suite prête à relever les défis et se donner les moyens de le faire. Pour ramener la lumière dans les yeux de son frère et tenter de le sauver, elle fait preuve d’imagination autant que de compassion, investie dans son rôle, même au prix de souffrance. Elle a une énergie extraordinaire.

Comment résister à cette scène par exemple où elle décide d’appeler le chiot « Curie » comme la grande Marie et voir que sa mère a fait graver « Curry » sur sa médaille:

« J’ai décidé de rebaptiser le chiot Sklodowska. Ça lui ferait peut-être même encore plus plaisir, à Marie Curie , que je donne son nom de jeune fille à ma chienne. Mais Sklodowska, c’était un peu long à dire. Alors, pour faire simple, j’ai raccourci en Dovka. » P 74

Ce roman, c’est l’histoire de la violence au quotidien, de la peur dans la cellule familiale, qui ne peut qu’engendrer des comportements bizarres sinon pathologiques et si la petite fille réussit à s’accrocher, Gilles va au contraire se couper des autres, ne n’intéressant à rien et dériver de plus en plus…

Adeline Dieudonné réussit très bien à exprimer cette violence et cette peur, l’emprise du père sur la famille, la démission de la mère, tout en ne donnant jamais trop dans le trash. Elle montre que l’amour peut transformer les choses, qu’on doit tenter de réagir sinon on reproduit les mêmes schémas. C’est peut-être un peu trop schématique mais l’idée est intéressante et bien étayée.

Pour un premier roman, je trouve que c’est réussi, avec une place aussi pour l’imaginaire dans le récit. Le rythme est rapide, il y a du suspense, et je me suis laissée prendre au jeu.

Ce roman a reçu le prix FNAC et j’espère qu’il en recevra d’autres….

 

L’auteur   

 

Adeline Dieudonné est née en 1982. Elle vit à Bruxelles. Elle est la lauréate du Grand Prix du concours de la Fédération Wallonie-Bruxelles pour sa nouvelle, « Amarula ». « La Vraie Vie » est son premier roman.

 

 

Extraits   

 

Le rire de Gilles pouvait guérir toutes les blessures.  P 18

 

« Les têtards, vous savez, il y a des gens qu’il ne faut pas approcher. Vous apprendrez ça. Il y a des gens qui vont vous assombrir le ciel, qui vont vous voler la joie, qui vont s’asseoir sur vos épaules pour vous empêcher de voler. Ceux-là, vous les laissez loin de vous… P 26

 

Plus rien n’avait de sens. Ma réalité s’était dissoute. Un néant vertigineux auquel je ne voyais pas d’issue. Un néant si palpable que je pouvais sentir ses murs, son sol, son plafond se resserrer autour de moi. Une panique sauvage commençait à m’étouffer.  J’aurais voulu que quelqu’un, un adulte me prenne par la main et me mette au lit. Replace des balises dans mon existence. M’explique qu’il y aurait un lendemain à ce jour, puis un surlendemain, et que ma vie finirait par retrouver son visage. Que le sang et la terreur allaient se diluer.  P 37 

 

Alors, j’ai décidé que moi-aussi, j’allais inventer une machine et que je voyagerais dans le temps et que je remettrais de l’ordre dans tout ça.

A partir de ce moment-là, ma vie ne m’est plus apparue que comme une branche ratée de la réalité, un brouillon destiné à être réécrit, et tout m’a semblé plus supportable. Je me suis dit qu’en attendant que la machine soit prête, en attendant d’être capable de revenir en arrière, il fallait que je sorte mon petit frère de son silence. P 51

 

Pourtant, j’étais certaine qu’il existait quelque part, tout au fond de son âme, un bastion qui résistait encore. Un village de Gaulois qui survivait à l’envahisseur. J’en étais certaine parce que,  les soirs, il venait se glisser dans mon lit. P 86

 

… la vie est une grande soupe dans un mixer au milieu de laquelle il faut essayer de ne pas finir déchiqueté par les lames qui vous attirent vers le fond. P 89

 

J’ai fini par comprendre que je n’aurais pas de répit. Que ma douleur mettrait des semaines à disparaître. Et que, quand elle aurait disparu, la peur resterait. Que je ne serais jamais à l’abri. Mais il y avait, au fond de moi, cette chose qui grandissait et qui, quand la situation l’exigeait, était capable d’aspirer ma terreur et de me transformer en prédateur. P 210   

Lu en juillet 2018

Publié dans Littérature contemporaine, Littérature française

« Le douzième chapitre » de Jérôme Loubry

Place aujourd’hui à un auteur que je découvre avec ce roman :

 

Le douzieme chapitre de Jérôme Loubry

 

Quatrième de couverture    

 

Les souvenirs sont parfois meurtriers.

Été 1986. David et Samuel ont 12 ans. Comme chaque année, ils séjournent au bord de l’océan, dans le centre de vacances appartenant à l’employeur de leurs parents. Ils font la connaissance de Julie, une fillette de leur âge, et les trois enfants deviennent inséparables. Mais une ombre plane sur la station balnéaire et les adultes deviennent de plus en plus mystérieux et taciturnes. Puis alors que la semaine se termine, Julie disparaît.

30 ans plus tard, David est devenu écrivain, Samuel est son éditeur. Depuis le drame, ils n’ont jamais reparlé de Julie. Un jour, chacun reçoit une enveloppe. À l’intérieur, un manuscrit énigmatique relate les évènements de cet été tragique, apportant un tout nouvel éclairage sur l’affaire.

 

Ce que j’en pense

 

Un roman comme je les aime avec les allers et retours entre le passé et le présent que j’ai pu découvrir grâce à NetGalley et aux Editions Calmann-Levy que je remercie vivement.

Le passé c’est l’été 1986, le dernier été où deux enfants partent en vacances avec leurs familles, dans un centre de vacances mis à leur disposition par le patron de l’usine qui les emploie. Dernières vacances avant de leur annoncer la fermeture de l’usine, qui croule sous les dettes alors que les commandes sont en chute libre. La colère gronde, le patron a reçu des menaces et on sent poindre le drame.

David et son ami Samuel, douze ans à l’époque, profitent de la plage et font la connaissance de Julie et le trio va devenir inséparable tandis que la violence règne en maître : le beau-père de David est violent, frappe son épouse et le gamin. Le frère de Samuel est violent également et aime terroriser les deux enfants.

Ce sont les premiers émois, l’amour que l’on découvre, mais que la timidité empêche d’exprimer. On raconte beaucoup d’histoires, de légendes autour de la mort de l’épouse du patron. Et tout va basculer… une petite fille disparaît, un crime est commis, un innocent emprisonné.

Un jour, David devenu écrivain et Samuel, son éditeur, reçoivent chacun une enveloppe contenant une histoire dont le douzième chapitre est différent et un troisième personnage reçoit lui aussi une version, ainsi qu’ils l’apprennent plus tard.

« Vous allez être trois à recevoir ce récit. Trois personnages qui se sont rendus coupables, bien que de manières différentes.

L’un n’a pas entendu le chant de l’Amour : il est le sourd.

L’autre a vu, mais a eu peur : il est le muet.

Le dernier a abandonné alors que la solution se trouvait sous ses yeux : il est l’aveugle. »

Ainsi commence la lettre… et elle va devenir une obsession pour David, avec des conséquences sur son couple, mais aussi chez Samuel qui veut tout jeter à la poubelle : y aurait-il de la culpabilité dans l’air ? ou est-ce l’œuvre d’un cinglé ?

L’idée de départ est originale, les personnages bien campés, jusque dans leurs faiblesses, et l’écriture de Jérôme Loubry, que je découvre avec ce roman, est belle.

C’est un roman noir que j’ai beaucoup aimé, car tout est bien analysé, le suspens monte, sans qu’il y ait des tonnes d’hémoglobine. L’accent est mis sur la psychologie des personnages, les émois et les doutes de l’enfance, les souvenirs qui accompagneront toute la vie, la vérité qui n’est pas toujours là où l’on croit, les ravages que peut faire la violence chez l’enfant quand il devient adulte.

Une des bonnes surprises de cette rentrée littéraire. Un petit défaut quand même: la couverture est tristounette et n’engage pas forcément à ouvrir le livre…

#Le douzièmeChapitre#NetGalleyFrance

 

Extraits   

 

Dans son esprit, il visualisait déjà les regards implorants de ses salariés lorsqu’il leur annoncerait la nouvelle. L’incompréhension, la peur, la colère. Perdre son emploi dans une région comme le Limousin condamnait souvent l’ex-travailleur à des années d’errance dans le système. De plus, la majeure partie de son personnel était non qualifiée. Retrouver un emploi digne de ce nom serait une tâche bien difficile et beaucoup resteraient sur le carreau.

 

Non, la journée d’un écrivain n’a rien de passionnant, sinon dans l’imaginaire de ceux qui la fantasment. L’écrivaine, lui, il s’emmerde. Voilà pourquoi il invente des histoires. La routine morne et soporifique est donc nécessaire à son métier. Pour lui, les journées « passionnantes » représentent le plus grand risque de page blanche, tout comme elles sont synonymes pour son éditeur d’un manuscrit rendu hors délais.

 

Selon ma femme, un métier normal consistait à se rendre à un lieu précis pour effectuer des tâches précises et à être rémunéré pour cela. Sa normalité était d’être agent immobilier dans la ville voisine.

 

Sa folie avait un nom à consonance allemande : Alzheimer. Ce kraken pris au piège dans l’océan céphalorachidien de cette pauvre femme avala le moindre de ses souvenirs. Voilà ce que disaient les adultes une fois revenus de ces soirées lorsque, fatigués ou honteux de leurs moqueries étouffées, ils prenaient conscience que cette maladie risquait un jour ou l’autre de se lancer à l’abordage de leurs propres esprits.

 

La mort n’est pas crédible pour un enfant. Ce n’est qu’une ombre qui ne possède aucune substance réelle, une anomalie qui n’a pas sa place dans l’imaginaire d’un gosse de douze ans. Les parents vivent, se séparent, certains disparaissent sans donne signe de vie à leur progéniture, mais on sait, on le ressent au fond de nous, qu’ils sont là, quelque part, et qu’ils vivent.

 

Je compris à cet instant de ma jeunesse que d’infimes parties de nous mourraient continuellement. Que des souffrances qui ne s’éteindraient jamais complètement usaient le corps et l’esprit jusqu’à l’abandonner dans une chambre aseptisée ou au bout d’une corde. La vie en était pleine, de ces premières morts. Elles faisaient de nous des fantômes.

 

Certains souvenirs ne veulent pas disparaître complètement. Les premières morts en font partie. Les lumières colorées du Bois Tordu également. Les monstres comme les mamans. Les pendues comme les poètes. Les noyées comme les brûlées. Les garçons renversés comme les promesses oubliées.  Tous forment cet arc-en-ciel que les pirates de notre enfance traversent de temps en temps, au hasard d’une odeur d’un goût, d’une vision ou d’une enveloppe abandonnée sur un perron. Ce sont les murmures avec lesquels nous devons vivre.

 

 

 

 

 

Lu en octobre 2018

Publié dans Littérature contemporaine, Littérature française

« Nous rêvions juste de liberté » de Henri Lœvenbruck

Je vous parle aujourd’hui d’un livre particulier, une rencontre,  avec :

 

Nous rêvions juste de liberté de Henri Loevenbruck

 

Quatrième de couverture   

 

« Nous avions à peine vingt ans, et nous rêvions juste de liberté. » Ce rêve, la bande d’Hugo va l’exaucer en fuyant la petite ville de Providence pour traverser le pays à moto. Ensemble, ils vont former un clan où l’indépendance et l’amitié règnent en maîtres. Ensemble ils vont, pour le meilleur et pour le pire, découvrir que la liberté se paye cher.

Nous rêvions juste de liberté réussit le tour de force d’être à la fois un roman initiatique, une fable sur l’amitié en même temps que le récit d’une aventure. Avec ce livre d’un nouveau genre, Henri Lœvenbruck met toute la vitalité de son écriture au service de ce road-movie fraternel et exalté.

 

Ce que j’en pense   

 

J’ai longtemps hésité avant de me lancer dans cette lecture ; quand un roman enflamme à ce point les réseaux sociaux et les blogs, je me méfie un peu et ce d’autant plus que la moto et moi, nous sommes aux antipodes…

J’ai fini par tenter l’aventure et je n’ai vraiment pas été déçue de voyage, au propre et au figuré…

« Nous avions à peine vingt ans et nous rêvions juste de liberté »

Voilà, au mot près, la seule phrase que j’ai été foutu de prononcer devant le juge, quand ça a été mon tour de parler. Je m’en faisais une belle image, moi, de la liberté. Un truc sacré, presque, un truc dont on fait des statues. J’ai pensé que ça lui parlerait.  Ainsi commence le roman…

C’est le héros, Hugo, alias Bohem, qui raconte l’histoire, telle qu’elle s’est passée réellement et non la version fournie au juge à la fin du road-movie. Ce garçon est attachant, car son enfance a été marquée par la mort de sa petite sœur Véra, renversée par une moto, alors qu’elle était avec sa mère.

Ce drame va modifier toute la structure familiale, car la mère ne fera jamais le deuil de cette enfant, et surtout comparera toujours Hugo à la sœur parfaite, qui elle aurait donné toutes satisfactions ; sous-entendu, lui n’est que le mal incarné… se sentant mal aimé, il vaut multiplier les provocations dans le collège pour riches où sa mère l’a inscrit pour qu’il rentre dans le droit chemin. Là il rencontre celui qui deviendra son meilleur ami, son frère, Freddy.

Avec lui il découvre la moto et ils finissent par construire leur propre bécane dans le garage du père de Freddy.

Réfugié dans sa cabane au fond du jardin, il refait le monde avec lui mais aussi Alex alias la fouine, Oscar dit le Chinois avec les cigarettes puis le cannabis etc. ce qui va les conduire en prison. A la sortie, Freddy s’est rangé, alors ils partent tous les trois, car plus rein ne les retient.

On voit l’ivresse de rouler pendant des heures, le sentiment de liberté, de ne rien devoir à personne, qui peu à peu va tutoyer la légalité, et conduire à la descente aux enfers, à l’engrenage qui fait que d’un petit délit, partir sans payer l’essence par exemple, va se transformer en vol à mains armées, à la mort…

Je ne connais rien de l’univers de la moto, mais j’ai aimé en apprendre les codes, les couleurs cousues sur les blousons, ou peintes sur l’engin, la nécessité de désigner un chef et des prospects… les bandes rivales qui ne se font pas de cadeaux.

« Il y a quelque chose dans le partage des couleurs qui est difficile à expliquer, comme si ça jouait un rôle d’accélérateur dans les rapports humains, parce que ceux qui en portent, quand ils se croisent, ils savent qu’ils ont forcément pas mal de choses en commun, comme des fêlures qui les rapprochent. » P 213

Mais, commander n’est pas le désir fondamental de Bohem, alors il repart tout seul, épris de liberté, mais le destin nous rattrape toujours. J’ai aimé ce gamin, chez lequel l’absence d’amour parental a déclenché des failles profondes et le désir de fuir. Prêt à tout pour être aimé, il ne pense qu’aux amis, il est sincère, il ne lui vient pas à l’esprit que les autres ne fonctionnent pas comme lui et finiront par le trahir.

Henri Lœvenbruck décrit très bien la manière dont le pouvoir peut modifier l’individu et lui faire tourner le dos à ses principes, si tant est qu’il y ait eu des principes… les personnages sont très bien étudiés, et tous ont leurs failles, leur caractère, leur personnalité ; il y en a qu’on se met à détester très vite, presque instinctivement.

J’ai beaucoup aimé ce roman, contrairement à ce que j’imaginais, en me laissant enfin tenter par l’appel des sirènes. C’est vraiment un beau voyage, les cheveux dans le vent.

Ça n’étonnera personne, mais quand je m’enflamme, j’y vais à fond et j’ai déjà dans mes valises pour l’été prochain, « l’Apothicaire » et « Le syndrome Copernic »

 

L’auteur   

 

Henri Lœvenbruck est né en 1972 à Paris. Il est l’auteur de nombreux polars qui ont rencontré un vif succès, dont « Le syndrome Copernic », « l’Apothicaire » et « Le Mystère Fulcanelli »   

 

Extraits   

 

Le passé, c’est comme un paradis perdu où tout était permis, tout était possible, et puis maintenant, plus rien.

Nous avions à peine vingt ans et nous rêvions juste de liberté. P 11

Nom d’un chien, il n’y a rien de pire que les gosses de riches ! Ils ont cette espèce d’assurance, de force héréditaire, comme si le monde leur appartenait, un monde dans lequel vous pourrez jamais venir les déranger, alors ils ont peur de rien, ces fumiers. Enfin, de presque rien. La seule chose qui fait vraiment peur à un gosse de riche, c’est de se prendre une bonne grosse droite en pleine face. P 16

 

Depuis tout petit, j’ai toujours éprouvé une sorte d’attirance naturelle pour les parias, un peu comme de la reconnaissance. Quand il y a un match de boxe à la télé, c’est plus fort que moi, je suis toujours du côté de celui qui s’en prend plein les gencives. P 17 18

 

Merde, on avait déjà ça en commun : l’envie de mettre les voiles. Il faut pas se mentir : la seule chose qui oblige un mauvais garçon à se lever tôt, c’est le désir de fuir. P 23

 

Parfois, je me demande pourquoi j’ai été, si vite, si entièrement, si viscéralement fasciné par Freddy. Un jour, plus tard, il m’a dit que je me cherchais un frère à cause de ma sœur qui était morte et qui s’appelait Véra, mais c’est des conneries. Après tout, j’étais pas le seul : tout le monde était fasciné par Freddy Cereseto ! … Quand j’étais avec lui, je devenais plus que moi, je devenais un peu lui, et j’aimais vachement ça. P 28

 

Et puis, aussi, il y avait chez Freddy cette haine de l’injustice et cet amour presque religieux de la loyauté et de l’honneur qui lui donnaient des airs de légende. Ça faisait comme un héros dans les vieux films de gangsters, un hors-la-loi du type réglo dans les westerns, un genre de Jesse James. P 29

 

À l’époque, j’aurais sans doute pas pu deviner jusqu’où m’emmènerait cette histoire, mais je savais déjà que je vivais le début de quelque chose de grand, quelque chose de phénoménal, où j’étais enfin heureux d’être moi, d’être quelqu’un, à travers leurs yeux. Jamais je n’avais aimé quiconque autant que je les aimais déjà. Jamais je n’avais eu autant envie de plaire, parce que rien ne m’avait rendu alors aussi fier que de faire partie de la bande à Freddy. Et c’était pas un hasard. Je veux dire : on n’était pas là par hasard. On n’avait pas besoin de se le dire pour savoir qu’on était faits du même bois, un bois un peu pourri, mais un beau bois quand même. P 38

 

Parce qu’en vrai Oscar avait raison, on nageait dans la merde depuis le jour de notre naissance, et il n’y avait pas un seul enfoiré pour nous jeter une bouée de sauvetage, et c’était fatigant, à force, de faire semblant de croire encore à quelque chose. P 73

 

Et après, je pensais aussi à ma petite sœur qui s’appelait Véra et à Papy Galo, et je me disais que peut-être on finit toujours par perdre les gens qu’on aime, et qu’Alex avait sûrement raison de voir seulement la vie en noir, pour pas être déçu. C’est tellement triste quand le bonheur s’arrête que je suis pas sûr qu’il vaille le coup. P 170

 

Dans la vie, je crois qu’il vaut mieux montrer ses vrais défauts que ses fausses qualités. Vaut mieux surprendre que décevoir. P 241

 

 

Lu en octobre 2018

Publié dans Littérature canadienne

« Le chemin des âmes » de Joseph Boyden

Je vous parle aujourd’hui d’un livre, déniché dans les romans étiquetés coup de cœur à la médiathèque :

 Le Chemin des âmes de Joseph Boyden

 

Quatrième de couverture   

 

1919. Nord de l’Ontario. Niska, une vieille Indienne, attend sur un quai de gare le retour d’Elijah, un soldat qui a survécu à la guerre.

A sa grande surprise, l’homme qui descend du train est son neveu Xavier qu’elle croyait mort, ou plutôt son ombre, méconnaissable.

Pendant trois jours, à bord du canoë qui les ramène chez eux, et tandis que sa tante essaie de le maintenir en vie, Xavier revit les heures sombres de son passé : l’engagement dans l’armée canadienne avec Elijah, son meilleur ami, et l’enfer des champs de bataille en France…

 

Ce que j’en pense   

 

J’ai terminé ce roman il y a déjà plusieurs jours, mais j’ai du mal à rédiger cette critique, tans je suis sous le charme de la plume de cet auteur, de l’histoire qu’il a racontée. J’ai envie de rester encore un peu dans son univers magique…

Joseph Boyden nous parle de la tragédie d’un peuple, les Crees, Amérindiens dont le mode de vie a été bouleversé par l’arrivée des Blancs qui les ont colonisés, les obligeant à renoncer à leur mode de vie si proche de la Nature, exterminant les plus récalcitrants, les obligeant à envoyer les enfants dans les écoles catholiques, où la maltraitance physique et morale régnait en maître absolu.

Les Crees chassait le caribou, pour se nourrir et se faire des vêtements, vivaient en harmonie avec les éléments ; le chef savait où se trouver l’animal en observant les bois de l’animal qu’ils avaient tué auparavant, les faisant brûler pour lire comme sur un parchemin, la « carte géographique » de l’endroit où chercher. Le chef avait aussi le pouvoir de voir les « mauvais esprits » et délivrer pour protéger la tribu. Mais les Blancs, les wemistikoshiv , ont imposé leurs propres lois, tuant le chef purement et simplement.

« L’assassinat de mon père avait planté au fond de mon ventre une graine dure et amère ; au fil des ans il en monta la fleur obscure de la colère. Ma mère reconnut ce qui poussait en moi. A sa façon, elle cherchait à m’empêcher d’en user pour le mal, car c’est entrer dans une spirale à laquelle on n’échappe presque jamais. » P 122

Ce chef était le grand-père de notre héros, Xavier Bird, qui était si malheureux à l’école que sa tante Niska, autrefois l’enlever pour vivre avec lui dans la forêt selon les traditions, allant jusqu’à aller chercher plus tard un autre enfant, le seul ami de Xavier : Elijah.

Les deux gamins grandissent ensemble, comme des frères et finissent par s’engager dans l’armée canadienne pour aller combattre sur le front durant la première guerre mondiale. Si Elijah s’adapte très vite devenant un tireur d’élite, Xavier ne se sent pas à sa place, mais suit son ami : ils traquent les Allemands, comme ils traquaient le gibier dans la forêt, ce qui les rend très vite indispensables.

Mais Elijah aime débusquer et tuer, devenant la coqueluche des supérieurs : on les méprise pour leur couleur de peau, comme s’ils étaient des sous-hommes, mais comme ils se comportent en héros, on les accepte mieux. Mais, pour avoir encore plus de sensations fortes, Elijah dérobe de l’héroïne et se pique en cachette…

« Nous aurons passé toute la guerre côte à côte pour nous perdre aux tout derniers jours. Un obus est tombé trop près. Il m’a lancé dans les airs, et soudain j’étais oiseau. Quand je suis redescendu, je n’avais plus ma jambe gauche. J’ai toujours su que les hommes ne sont pas faits pour voler. » P 22

On sait dès le départ, que Xavier revient de la guerre avec une jambe en moins, dépendant lui-aussi de la morphine, et c’est sa tante Niska qui va le maintenir en vie coûte que coûte, lui racontant l’histoire de la famille.

Dans ce roman, Joseph Boyden alterne les récits : ce qui se passe au front, la vie des soldats, leur quotidien, les rivalités, les chefs parfois tellement imbus d’eux-mêmes qu’ils envoient les soldats au casse-pipe alors qu’une autre solution serait possible, la souffrance de ces jeunes gens. Puis, on revient au présent, à Xavier et Niska et ce deuxième combat contre la dépendance à l’héroïne, la souffrance de l’amputation, le refus de continuer à vivre…

L’auteur a choisi de raconter la guerre, à chaque injection que se fait Xavier, pensant que sa tante ne s’en aperçoit pas, comme si la guerre était un « bad trip » ce que j’ai trouvé brillant. Les scènes de guerre, seraient, sinon, très difficiles pour le lecteur. Il en dénonce au passage l’absurdité…

J’ai vraiment eu un coup de cœur pour ce roman, et pourtant j’ai lu peu de livres sur la première guerre mondiale, m’intéressant beaucoup à la guerre suivante. J’ai trouvé des thèmes qui me touchent : les Amérindiens, leur mode de vie en harmonie avec la Nature : ils étaient écologistes avant l’heure, si l’homme blanc n’avait pas détruit toutes les autres civilisations sur son passage…

Cerise sur le gâteau: le titre est excellent…

Si ces thèmes vous touchent, et si vous faites partie des chanceux qui ne l’ont pas encore lu, n’hésitez pas, foncez !

♥ ♥ ♥ ♥ ♥

 

Extraits   

 

Mon père aimait nous taquiner, ma mère, ma petite sœur et moi : il disait que nous avions la couleur de la rivière en été mais que, l’hiver venu, nous devenions pâles comme les marchands de la Baie d’Hudson, et qu’il craignait toujours de nous perdre dans la neige. P 52   

 

La Compagnie de la Baie d’Hudson entretenait chez les Crees une passion féroce pour les fourrures. En conséquence, les bêtes furent presque exterminées et l’heure arriva, pour les gens des bois, où même mes plus aguerris durent affronter un choix difficile : rejoindre les réserves ou se résoudre à mourir de faim. P 122   

 

J’étais jeune alors, et les passions de la jeunesse sont puissantes comme ces courants arctiques qui entraînent le canoë du pêcheur au large de la baie, pour le perdre à jamais. P 213   

 

J’ai remarqué que les wemistikoshiv font toujours les choses par trois.  Ils sont obsédés par ce nombre : lignes de front, de renfort, de réserve n’en sont qu’un exemple parmi tant d’autres. Leurs équipes de travail comptent toujours trois membres… Cette passion du nombre trois se communiquent de ceux qui donnent les ordres à ceux qui les reçoivent.   

 

Parfois, j’assistais aux prières où les wemistikoshiv se rassemblent et dans lesquelles ils invoquent leurs trois manitous : le Père, le Fils et le Saint-Esprit. C’est peut-être la raison pour laquelle ils font tant de choses par trois. P 311   

 

Pour quelle raison nous envoie-t-on ici ? Voilà ce que je me demande, tout en crapahutant dans la boue avec les autres. J’en arrive au stade où je ne m’explique plus rien, surtout pas les mobiles de ceux qui promènent les troupes d’un endroit à l’autre, leur commandant de courir à leur mort. Je les hais pour ce qu’ils nous font faire, mais je n’en parle pas, je laisse ma haine suppurer, comme le pied des tranchées… P 380   

 

Lu en octobre 2018

Publié dans Littérature contemporaine, Littérature française, Rentrée littéraire

« Trois fois la fin du monde » de Sophie Divry

Chaque année j’attends avec impatience les matchs de la rentrée organisé par Rakuten et parmi les trois livres que j’ai choisi, j’ai reçu celui-ci:

 

Trois fois la fin du monde de Sophie Divry

 

Quatrième de couverture   

 

Après un braquage avec son frère qui se termine mal, Joseph Kamal est jeté en prison. Gardes et détenus rivalisent de brutalité, le jeune homme doit courber la tête et s’adapter. Il voudrait que ce cauchemar s’arrête. Une explosion nucléaire lui permet d’échapper à cet enfer. Joseph se cache dans la zone interdite. Poussé par un désir de solitude absolue, il s’installe dans une ferme désertée. Là, le temps s’arrête, il se construit une nouvelle vie avec un mouton et un chat, au cœur d’une nature qui le fascine.

Trois fois la fin du monde est une expérience de pensée, une ode envoûtante à la nature, l’histoire revisitée d’un Robinson Crusoé plongé jusqu’à la folie dans son îlot mental. L’écriture d’une force poétique remarquable, une tension permanente et une justesse psychologique saisissante rendent ce roman crépusculaire impressionnant de maîtrise.

« Au bout d’un temps infini, le greffier dit que c’est bon, tout est en règle, que la fouille est terminée. Il ôte ses gants et les jette avec répugnance dans une corbeille. Je peux enfin cacher ma nudité. Mais je ne rhabille plus le même homme qu’une heure auparavant. »

 

Ce que j’en pense   

 

Ce roman nous raconte l’histoire de Joseph Kamal, adolescent sans histoire, avec plutôt de bons résultats à l’école, une vie ordinaire qui bascule brutalement car il a voulu accompagner son frère dans un braquage, alors qu’il n’en avait pas envie mais ne se sentait pas le droit de le laisser y aller tout seul.

« J’étais sûr que ce braquage était une mauvaise idée et qu’il allait à sa perte. Mais comment est-il fait celui qui laisserait perdre son frère sans prendre le risque de se perdre avec lui. » P 14   

Le braquage dérape et son frère est tué par des policiers, et c’est le brusque contact avec la prison, la fouille, les conditions de détention, les relations avec les caïds qui ont connu son frère, et il se retrouve, alors qu’il est primo-délinquant dans le quartier des criminels, ce qui va entretenir sa haine et sa colère vis-à-vis des surveillants.

Et puis, un jour, l’explosion d’une centrale nucléaire de dernière génération provoque l’irradiation de la moitié de la France, et joseph profite du transfert des détenus vers une zone non contaminée pour s’échapper. Il va se mettre en mode survie, tenter de résister, apprendre à se nourrir, à cultiver des légumes. Il entre dans une nouvelle dimension, découvre la solitude, son silence assourdissant qui contraste tant avec le bruit et la violence de la prison.

J’ai aimé la manière dont Sophie Divry a construit son roman dystopique en trois chapitres totalement différents les uns des autres, avec des titres lapidaires : « Le prisonnier », « La catastrophe » et « Le solitaire » ; tout au long du récit, elle passe du « il » au « je », du langage maîtrisé au langage carcéral, avec des constructions de phrases qui changent complètement, augmentant l’intensité du récit ; on passe aussi de la description à la réflexion, aux émotions, et l’évolution du héros dans ce récit est très intéressante, son apprentissage de la solitude.

De la catastrophe nucléaire, on saura en fait peu de choses car ce n’est pas l’objectif du livre, c’est simplement le déclencheur de la transformation de Joseph. On passe d’un milieu violent, fermé avec la prison à une nature, certes libre mais à quel prix ?

Comment survivre si l’on est tout seul, tel Robinson sur son île, à l’affût des bruits bizarres, des dangers éventuels, un retour à la terre, au rythme des saisons et des cycles veille-sommeil… lui qui voulait tant être seul, tant la promiscuité lui pesait en prison, tant il était avide de silence :

« J’ai tellement envie d’être seul maintenant. Entièrement seul. Le besoin de solitude me torture presque physiquement. Ah qu’on me donne de l’air, de l’espace. Combien je donnerais pour ne plus voir personne, pour ne plus les entendre ces hommes, ces détenus, ces corps près du mien, ne plus les voir bouger, combiner, dominer, causer, ne plus les entendre mastiquer, se gratter, ronfler, pisser, et répandre autour de moi toute cette saloperie d’humanité. » P 65 

Sophie Divry pose aussi une autre question : l’homme peut-il survivre seul ? Même s’il tente de vivre en harmonie avec la Nature, n’a-t-il pas besoin d’être en contact avec ses congénères ?

Ce roman est une ode à la vie et à la Nature, et à son respect surtout ! sujet qui touche chacun de nous, étant donné le massacre généralisé de la planète auquel nous assistons en ce moment, avec les catastrophes provoquées par l’homme et la nécessité de réapprendre tous les gestes les plus élémentaires que nos Anciens maîtrisaient et qu’on oublie.

C’est le premier livre de Sophie Divry que je lis et c’est une belle découverte ! et je remercie vivement Rakuten et les éditions « Notabilia » qui m’ont permis de lire ce roman!

#MRL18 #Rakuten

 

L’auteur   

 

Sophie Divry est née en 1979, à Montpellier. Elle a signé chez Notabilia quatre ouvrages, dont deux romans très remarqués. « La condition pavillonnaire » (2014) et « Quand le diable sortit de la salle de bains » (2015), ainsi qu’un essai, « rouvrir le roman » (2017)

 

Extraits   

 

La nuit met un temps interminable à tomber. Dans le bout du ciel qui reste visible à travers les barreaux, le crépuscule s’étale, me déchirant le cœur de la mélancolie du prisonnier. P 29  

 

Le B4 n’est pas forcément réservé aux « mal notés » par les Jaunes. L’administration y place aussi les indigents et les fous. S’entassent ici jeunes, vieux, squelettiques, drogués, bossus, désespérés, yeux sans lumière, vie sans amours. Jamais de silence, jamais de paix. Enfermés comme du bétail, tous se battent pour survivre, chacun protège sa cantine, ses chaussures, ses clopes. On ne se fait pas d’amis dans de telles conditions. On ne se parle que par aboiements… P 50 ?  

 

Mais, c’est toujours la même violence que nous recommençons et dans laquelle se continue la même fatalité, celle qui assigne les plus forts à l’exercice du mal et les plus faibles à endurer ce mal avec une servilité que je trouve bien plus répugnante encore. P 64  

 

Et si les étoiles l’embrassaient, si, sur une fraction de seconde de leur évolution, elles pouvaient le prendre dans leurs lumières et plus tard, plus loin, le laisser tomber dans un autre pays. Pas un pays étranger, mais un pays parallèle. Où on se réveillerait animal ou plante, où s’échangeraient les peaux comme les saisons passent, ou il pourrait se laver d’une pensée comme on nettoie une table ; il suffirait de tendre une main et d’enlever les souvenirs qui font souffrir et qui travaillent. P 94  

 

Au fond de lui, alors, c’est une immense vacance. Un long soupir de soulagement, un Enfin seul, vraiment seul ! Il y a les papillons, les oiseaux, les lapins, la silhouette magique d’une biche le soir sur la pelouse. Mais plus aucun homme. La nuit sans moteurs, sans cris. Il n’y a pas d’intrus, il en est sûr. P 105  

 

Les gens, c’est tous des miroirs. Tu passes ta vie avec des miroirs. Les gens ils te matent, ils contrôlent. Ton aspect, les papiers, t’as fait quoi, t’étais où. T’es jamais comme il faut. Je peux pas changer de gueule, changer de passé. Là-bas, c’est impossible. P 110  

 

Il n’est pas dans un pays étranger, mais dans un pays parallèle.

Un monde sans ces hommes et ces femmes-ci.

Un monde de chênes et de pins, un monde qui griffe, qui chante, qui cailloute et cogne avec le soleil, un monde qui bruisse sous l’eau, et maintenant broute. C’est dans la grande Sone du contre-monde, son Domaine à lui.  P 114   

 

Les mesures conduisent aux limites. Ce ne sont pas des frontières nettes, seule la peur signale quand elles sont franchies. P 117  

 

Ce qui l’étonne, c’est d’avoir si vite oublié le monde des hommes et qu’il poursuive si tranquillement une autre branche temporelle, une branche neuve, libre et singulière dans laquelle, quand il éteint la lumière, comme par magie, il va disparaître.  P 122   

 

Il n’y aura pas de second domaine. Posséder, il le sait maintenant, c’est prendre soin. P 142  

 

La pensée traverse l’esprit par des conduit connus, elle fait toujours le même trajet. Il n’y a personne pour changer son chemin. Pour suggérer un autre passage vers d’autres idées. P 153   

 

Lu en septembre 2018