Publié dans Littérature contemporaine, Littérature francophone, Rentrée littéraire

« Empreintes de crabe » de Patrice Nganang

Je vous parle aujourd’hui du quatrième livre dans le cadre du jury FNAC avec :

 

Empreinte de crabe de Patrice Nganang

 

Résumé de l’éditeur :   

 

C’est la première fois que Nithap, alias Vieux-Père, rend visite à son fils installé aux États-Unis. Il a accepté de quitter Bangwa, à l’ouest du Cameroun, cette ville où il a toujours vécu, où il est devenu infirmier, où il a connu la guerre, où il est tombé amoureux, où ses enfants sont nés. Mais le séjour se prolonge : Nithap est malade et son fils veut le garder auprès de lui.

À quarante ans, celui-ci refuse que son père se laisse mourir. Il entend connaître enfin cet homme si secret auprès duquel il a grandi. Alors la voix de Nithap s’élève et remonte le temps pour raconter ce que son fils n’a pas vécu et dont personne ne parle ni ne veut se souvenir, cette guerre civile qui a déchiré le pays au temps de l’indépendance, ses soldats, ses martyrs. Le fils écoute le père, l’histoire de sa famille et la prière de cette terre devenue sanglante.

De New York au pays Bamiléké, les voix se mêlent, le temps n’existe plus, les époques se confondent. Patrick Nganang, dans ce grand roman, fouille les mémoires, raconte des vies bouleversées par la guerre ou l’exil, et un pays où le passé est une douleur, le présent un combat, où chacun cherche sa liberté.

 

Ce que j’en pense :  

 

OUAOUHHHHHHH ! cela va être difficile de parler de ce roman qui a été un uppercut pour moi, mais je vais essayer…

C’est un roman puissant qui raconte l’histoire d’une famille et en parallèle l’histoire d’un pays, le Cameroun, avec la colonisation, la guerre civile entre ethnies, instrumentalisée par l’Occident et les pogroms, génocides…

La première partie évoque l’histoire de Tanou, installé aux USA avec sa femme et ses filles, avec un travail qui lui plaît. Il est hanté par son enfance, son éducation sévère, les coups de martinet qui pleuvent, Nithap, son père patriarche autoritaire, Ngountchou sa mère qui soutient son mari de façon systématique, les humiliations et les injustices. Il décide de faire venir son père chez lui, aux USA.

Il faut un accident aux USA, lors d’une fête, pour que le père, qui est en fait un véritable héros dans son pays, commence enfin à parler, à raconter sa terrible histoire. C’était alors un médecin, et il avait refusé de prendre les armes, voulant seulement soigner, ce qui va le conduire dans la forêt, les guerres entre ethnies, tendu vers un objectif : l’indépendance de son pays. Ce qu’il a vu alors, il n’en parlera plus. Seule sa rencontre avec Ngountchou, avec laquelle il fondera une famille, rend sa vie supportable et la puissance de leur amour, ce couple soudé, fusionnel qu’ils forment, au détriment de leurs enfants, apportentau récit une note de douceur. Mais, comment survivre après avoir vu autant d’atrocités et comment en parler ?

« à son rêve d’épouser Ngountchou, s’ajouta ainsi la volonté de devenir le disciple du père de celle-ci… Il ne cherchait plus à labourer le cœur du pasteur pour épouser sa fille, mais tournait entièrement son esprit vers le monde invraisemblable que cet homme lui dévoilait mot à mot, page par page. P 142

On a une similitude dans la vie de Tanou et celle de son père, des liens familiaux compliqués et des répétitions au cours des générations.

Patrice Nganang évoque les exécutions publiques, les assassinats, la destruction des villages au napalm, l’exode, les camps.

Un livre puissant donc, avec toute la musique d’un pays martyr et martyrisé, les guerres fratricides, la honte que nos ancêtres aient pu faire des choses pareilles : colonisation, attiser les haines d’autrefois entre les tribus, les ethnies.

Les scènes de torture à la machette, les seins et les têtes coupées sont extrêmement violentes car on les ressent physiquement en lisant les phrases abruptes de l’auteur. Heureusement, Patrice Nganang alterne les récits entre les évènements actuels et les années soixante, ce qui allège le récit qui serait sinon intolérable.

L’écriture est chirurgicale, les phrases sont souvent très fortes et interpellent le lecteur comme celle-ci par exemple :

« On nous met devant des choix impossibles, et nous demande de mourir pour l’un d’eux. Quel être intelligent peut dire que choisir ici, c’est agir de manière juste ? Nous n’avons même pas encore appris qui nous sommes que nous voulons déjà mourir pour défendre ce que nous devons devenir. » P 194

ou encore:

« Si Einstein était camerounais, je vous jure que n’importe quel gougnafier qui se casse les dents sur des problèmes enfantins de logique lui demanderait de garder sa théorie de la relativité pour les blancs, est-ce que je mens ? » P 126

Je ne connaissais pas l’histoire du Cameroun et ce roman m’a permis d’apprendre beaucoup de choses et donner l’envie d’approfondir.

Ce livre est comme une symphonie, ou du moins un chant choral où tout démarre en douceur, légèrement (comment ne pas penser aux années trente avec la montée des nationalismes ?) et devient de plus en plus puissant, violent. Sans oublier la magie des couleurs, des habits de l’amour… Beau mais violent.

Challenge : pavés : 510 pages.

PRIX FNAC 2018

 

L’auteur :  

 

Patrice Nganang est un écrivain né en 1970 à Yaoundé, au Cameroun. Il enseigne la théorie littéraire à l’Université d’État de New York.

Son livre « Temps de chien » publié en 1999 a reçu le prix Marguerite Yourcenar en 2002 et le Grand prix de la littérature d’Afrique noire en 2003

« Mont Plaisant » publié en 2011 a reçu la mention spéciale du Jury, Prix des cinq continents de la Francophonie en 2011

Extraits :  

 

Je propose beaucoup d’extraits pour que chacun puisse se faire une idée et décider de lire le roman ou non.

 

Vous voyez, nous les Américains, n’avons pas eu de guerre sur notre territoire depuis cent ans, même si à travers le monde, les États-Unis sont les instigateurs de nombreuses guerres civiles. Même si les États-Unis font la guerre partout sur la terre, pratiquement chaque année, et même si ce pays est encore le plus belliqueux qui soit… Eh bien parce que le souvenir de la guerre sur notre territoire est lointain, les gens gardent de ça une certaine nostalgie, et chaque année mettent en scène les moments de la guerre. De la guerre civile américaine. P 31  

 

Les fils deviennent leur père sans le savoir, le temps d’un silence. Car au fond, c’est ce moment qui dans sa répétition quotidienne fait un mariage… P 90  

 

Avoir des enfants veut dire qu’on a volontairement abandonner sa liberté d’écrire seul le récit de sa vie. Tanou n’avait jamais choisi de naître, il l’avait suffisamment dit à ses parents dans son adolescence. A plus de quarante ans, il s’était décidé à refuser à son père le choix de se laisser mourir. P 91  

 

Nithab n’allait pas jusqu’à mépriser les malades, mais c’est parce que ce privilège, ses collègues blancs le lui avait retiré. Il s’indignait certes de phrases racistes qu’il entendait ceux-ci dire : « Il leur faudra cent ans pour sortir de la nuit ! », « Que feront-ils de l’indépendance ? Ils ne savent même pas fabriquer une aiguille ! », mais s’il avait cherché des preuves que ces villageois ne vivaient pas dans le cœur des ténèbres, il aurait du mal à en trouver. Ce qui veut dire que dans le fond, il partageait l’opinion de ses collègues blancs, même si sa fierté lui dictait l’indignation de routine, quand il entendait de tels propos au passage d’une causerie. P 141  

 

La fierté est un derrière bien douloureux, quand il n’est pas assis sur un siège confortable. En plus, notre médecin avait l’habitude d’être, lui, l’objet de la fierté alentour. P 141  

 

Devant l’ignorance, la fierté est un substitut bien pauvre. P 142  

 

On ne change pas un peuple en le mettant en joue avec un fusil, mais par l’éducation. P 194  

 

La tragédie des colons est que personne ne pourra jamais comprendre le sentiment qui les lie à une terre qui n’est pas la leur, et cette incompréhension rend leur douleur aphone, parce que plongée dans une douleur plus profonde, celle des dépossédés et des sinistrés. P 224  

 

Tout conflit réveille l’animal en l’homme. P 246  

 

La guerre de libération, quand elle devient guerre civile, se rétrécie, et quand elle devient guerre tribale, tutoie la défaite. Quand le militaire domine la politique, c’est la fin. P 274  

 

Sans une idée qui vaille la peine, toute bataille n’est plus que fratricide.  P 275  

 

La bonté légendaire et la solidarité naturelle des souffreteux, concluait-elle, je n’y crois plus ! Entre eux, les pauvres sont des crabes dans une marmite. Ils se tirent chacun vers le bas afin que tous soient grillés… La souffrance ne transforme cependant pas la racaille en leaders, et l’exil ne guérit pas du mauvais cœur. P 338  

 

La haine est un tourbillon. La haine a la lâcheté comme complice quand le compagnon de l’amour, c’est le courage. Le haineux se débarrasse de son ennemi avec un coup de poignard dans le dos alors que l’amoureux doit faire face à sa dulcinée pour la conquérir. P 401  

 

Lu en juin 2018

 

 

Auteur :

Psychiatre à la retraite, je peux enfin m'adonner à ma passion. Lectrice assidue depuis le CP, je profite de ma retraite pour parler de mes livres, de mes coups de cœur, de mes déceptions aussi... ma PAL est gigantesque, il me faudra trois vies encore pour en venir à bout.

8 commentaires sur « « Empreintes de crabe » de Patrice Nganang »

    1. il faut s’accrocher car certains passages sont durs mais l’histoire familiale est intéressante et j’ai découvert un peu l’Histoire du Cameroun…
      j’ai lu très peu d’auteurs africains en fait il va falloir que je m’y mette 🙂 🙂

      Aimé par 1 personne

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