Publié dans Challenge 19e siècle, Littérature française, XIXe siècle

« Le ventre de Paris » Emile Zola

 

Je poursuis ma lecture des « Rougon Macquart » avec ce tome 3:

 

 Le ventre de Paris Emile Zola

 

 

Résumé:   

 

Florent a perdu son père très jeune, puis le deuxième mari de sa mère disparaît également et pour finir sa mère meurt, ce qui l’oblige à interrompre ses études de droit pour enseigner et s’occuper de son demi-frère. C’est un républicain convaincu et lors des émeutes de Paris, il est arrêté et condamné au bagne.

Il réussit à s’enfuir de Cayenne et revient à Paris, chez son frère, Quenu, qui a réussi dans la vie, tient une boucherie avec sa femme Lisa et leur fille, Pauline. En fait, pour s’installer il a hérité d’un oncle qui cachait son magot dans la cave.

Lisa propose qu’on lui donne sa part de l’héritage, ce que Florent refuse. Ils décident de l’héberger, lui trouver un travail : inspecteur des marées en le présentant comme un lointain cousin de Lisa. Mais les commères veillent, crachant leur venin, espionnant…

Mais l’idéal révolutionnaire est toujours là et Florent va se laisser entraîner…

 

Ce que j’en pense:   

 

Comme dans les précédents, le roman commence sur un évènement : l’arrivée de Florent, échappé du bagne et son premier contact avec Paris, qui a beaucoup changé et sa rencontre avec sa famille et déjà, tous les personnages nous sont décrits. Ensuite, l’auteur revient sur la généalogie des protagonistes, leur histoire, ce qui sert de canevas au thème du roman.

Zola choisit de ce roman de s’intéresser au peuple avec d’un côté les commerçants nantis qui roulent sur l’or, exhibant leurs produits et leurs toilettes pour ces dames qui mangent beaucoup et sont tous « gras ». De l’autre, on a les petits, qui tirent le diable par la queue et sont bien-sûr maigres ce qui n’inspire pas confiance : ils ont forcément quelque chose à cacher.

On a donc la querelle des gras et des maigres comme on a eu la querelle des Anciens et des Modernes. En gros, il y d’un côté les « Maigres » qui ont conservé un idéal révolutionnaire et rêvent de renverser le régime, dont il faut se méfier et qui ne peuvent que disparaître et de l’autre les « Gras » qui ne pensent qu’à s’enrichir, se remplir au propre comme au figuré, profitant du système, c’est-à-dire l’Empire, les grands travaux, ici la construction des Halles.

Notre Florent est un idéaliste qui parle bien, avec des envolées presque lyriques, de la république, de l’égalité, de la révolution, mais il reste dans les idées, peu dans l’action.

Zola est sans pitié avec les commères du quartier, qui espionnent tout le monde, embellissant l’histoire chaque fois qu’elles la raconte à une autre personne, la Mère Saget, à elle seule est une horreur, une vraie caricature, toujours à l’affut, cachée derrière un mur ou observant de sa fenêtre, elle connaît tout sur tout le monde. Il fustige la calomnie, la délation et on ne peut s’empêcher de penser que ces femmes auraient fait un tabac pendant l’Occupation !

Le personnage central de roman, celui qui le fait vivre, ce sont les Halles, cette ville dans la ville, un monstre avec des tentacules, qui est le ventre de Paris, dont on entend le cœur qui pulse, ou les borborygmes de la digestion, aussi vivant donc que les protagonistes du roman. Monstre qui deviendra le pavillon Baltard.

On sent que Zola est fasciné par ce bâtiment, et ce qui se passe dans ses entrailles : on l’imagine, arpentant pendant des heures le monstre ! Ce qui se traduit par des descriptions grandioses : un florilège de couleurs, de senteurs, de sons, en égrenant toutes les variétés de légumes, de fromages, de charcuteries, de poissons et de fleurs : il est lyrique quand il nous parle de l’odeur de prune de la marchande de fruits, de son jupon qui sent la fraise, ou au contraire, l’odeur de marée de la poissonnière.

Il égratigne au passage, les dessous de cette surabondance, avec la puanteur des déchets, les caves où les animaux sont entassés, les pigeons qu’on gave. La société de consommation est déjà en place, les orgies se succèdent, de nourriture et aussi de sexe.

On croise un autre personnage, haut en couleurs, le peintre Claude Lantier que l’on retrouvera dans « L’œuvre » et auquel on doit quelques propos très forts.  C’est un ami de Florent, qui ne le suivre pas sans la politique, mais qui a bien cerné tous ces gens et leur méchanceté. Lantier qui tente de peindre le monstre et également un petit couple de tourtereaux, Cadine et Marjolin qui font partie du monstre, tant ils l’habitent, l’escaladent en tous sens.

Lantier dit fort joliment en parlant des Halles « c’est une curieuse rencontre, ce petit bout d’église encadré sous cette avenue de fonte… ». Ce qui fait penser, pour moi du moins, à une autre construction gigantesque : « Notre Dame de Paris » donc peut-être un clin d’œil à Victor Hugo, d’autant plus qu’un des protagoniste, Marjolin fait penser à Quasimodo…

Au début ce roman m’a moins plu que les précédents par la surabondance de détails autant que de marchandises, mais je me suis accrochée et l’exercice a fini par me plaire.

Zola nous met l’eau à la bouche au début, avec cette luxuriance de descriptions mais très vite arrive l’écœurement devant tant d’opulence. Les envolées lyriques finissent par lasser et on est bien content quand il se passe enfin quelque chose… j’ai fait une overdose de bouffe et j’ai une envie pressante de nourritures spirituelles.

Voici un site intéressant sur « Les Rougon Macquart », qui analyse l’œuvre dans son ensemble et chacun des romans : http://www.les-rougon-macquart.fr/

Et sur les Halles :

http://paris1900.lartnouveau.com/cartes_postales_anciennes/les_halles_de_paris.htm

 

Extraits:   

 

Et Florent regardait les grandes Halles sortir de l’ombre, sortir du rêve où il les avait vues, allongeant à l’infini leu:r palais à jour. Elles se solidifiaient, d’un gris verdâtre, plus géantes encore, avec leur mâture prodigieuse, supportant les nappes sans fin de leurs toits. Elles entassaient leurs masses géométriques, et quand toutes les clartés intérieures furent éteintes, qu’elles baignèrent dans le jour levant, carrées, uniformes, elles apparurent comme une machine moderne, hors de toute mesure, quelque machine à vapeur, quelque chaudière destinée à la digestion d’un peuple, gigantesque ventre de métal, boulonné, rivé, fait de bois, de verre et de fonte, d’une élégance et d’une puissance de moteur mécanique, fonctionnant là, avec la chaleur du chauffage, l’étourdissement, le branle furieux des roues. P 40

 

Mais, les notes aigües, ce qui chantait plus haut, c’étaient toujours les taches vives des carottes, les taches pures des navets, semées en quantité prodigieuse le long du marché, l’éclairant du bariolage de leurs deux couleurs…

 

… L’ouverture de la rue Rambuteau était barrée par une barricade de potirons orangés, sur deux rangs, s’étalant, élargissant leurs ventres. Et le vernis mordoré d’un panier d’oignons, le rouge saignant d’un tas de tomates, l’effacement jaunâtre d’un lot de concombres, le violet sombre d’une grappe d’aubergines, çà et là, s’allumaient ; pendant que de gros radis noirs, rangés en nappes de deuil, laissaient encore quelques trous de ténèbres au milieu des joies vibrantes du réveil. P 41

 

Il (Quenu) était gras, en effet, trop gras pour ses trente ans. Il débordait dans sa chemise, dans son tablier, dans ses linges blancs qui l’emmaillotaient comme un énorme poupon. Sa face rasée s’était allongée, avait pris à la longue, une lointaine ressemblance avec le groin de ses cochons, de cette viande, où ses mains s’enfonçaient, et vivaient, la journée entière. P 52

 

Voulant échapper aux tentations de la méchanceté, il se jeta en pleine bonté idéale, il se créa un refuge de justice et de vérité absolues. Ce fut alors qu’il devint républicain ; il entra dans la république comme les filles désespérées entrent au couvent. Et ne trouvant pas une république assez tiède, assez silencieuse, pour endormir ses maux, il s’en créa une. P 62

 

Ils étaient familiers avec ce vaisseau gigantesque, en vieux amis qui en avaient vu poser les moindres boulons. Ils n’avaient pas peur du monstre, tapaient de leur poing maigre sur son énormité, le traitaient en bon enfant, en camarade avec lequel on ne se gêne pas. Et les Halles semblaient sourire de ces deux gamins qui étaient la chanson libre, l’idylle effrontée de leur ventre géant. P 196

 

Cadine, à seize ans, était une fille échappée, une bohémienne noire du pavé, très gourmande, très sensuelles. Marjolin, à dix-huit ans, avait l’adolescence déjà ventrue d’un gros homme, l’intelligence nulle, vivant par les sens. P 197

 

Claude, clignait des yeux, regardait en face, au bout de la rue couverte, encadré sous ce vaisseau immense de gare moderne, un portail latéral de Saint-Eustache, avec sa rosace et ses deux étages de fenêtres à plein cintre ; il disait, par manière de défi, que tout le moyen âge et toute la renaissance tiendraient sous les Halles centrales. P 201

 

Au loin, les Halles, vues de biais, l’enthousiasmaient : une grande arcade, une porte haute, béante s’ouvrait ; puis les pavillons s’entassaient, avec leurs deux étages de toits, leurs persiennes continues, leurs stores immenses ; on eût dit des profils de maisons et palais superposés, une Babylone de métal, d’une légèreté hindoue, traversée par des terrasses suspendues, des ponts volants jetés dans le vide. P 206

 

Pour sûr, dit-il, Caïn était un Gras et Abel un Maigre. Depuis le premier meurtre, ce sont toujours les grosses faims qui ont sucé le sang des petits mangeurs… C’est une continuelle ripaille, du plus faible au plus fort, chacun avalant son voisin et se trouvant avalé à son tour… Voyez-vous, mon brave, méfiez-vous des Gras. P 230

 

Pas un évènement ne se passait là, sans qu’elle finît par le deviner, à certaines révélations brusques de ces bras et de ces têtes qui surgissaient silencieusement. Elle devint très forte, interpréta les nez allongés, les doigts écartés, les bouches fendues, les épaules dédaigneuses, suivit de la sorte la conspiration pas à pas, à ce point qu’elle aurait pu dire chaque jour où en étaient les choses. P 287

 

 

Lu en juillet août 2018

Auteur :

Psychiatre à la retraite, je peux enfin m'adonner à ma passion. Lectrice assidue depuis le CP, je profite de ma retraite pour parler de mes livres, de mes coups de cœur, de mes déceptions aussi... ma PAL est gigantesque, il me faudra trois vies encore pour en venir à bout.

12 commentaires sur « « Le ventre de Paris » Emile Zola »

    1. pendant cette lecture, j’avais les mages du film « Cézanne et moi » dans la tête! j’en parlerai quand j’aurai lu « L’œuvre » mais c’est encore loin.
      en revenant sur mes notes je me suis aperçue qu’il était plus présent que je le pesais, tant j’étais focalisée sur Florent. Mon livre était plein de post-it alors pour choisir les citations, dur dur 🙂

      J'aime

    1. c’est plus facile en les lisant dans l’ordre en fait…. et l’intérêt du blog dans mon cas, c’est que je peux relire et me rappeler correctement. Sinon, je me rappelle que j’ai aimé un roman et je ne sais plus de quoi il parlait; ça m’est arrivé avec « la quarantaine » et « Onitsha » de Le Clezio que j’ai adorés et dont il ne me reste rien sinon l’enthousiasme 🙂

      J'aime

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.