Publié dans Littérature contemporaine, Littérature française

« Le confident » : Hélène Grémillon

 

Je vous parle aujourd’hui d’un livre qui a traîné dans mon sac cet été, après avoir traîné dans ma bibliothèque, un de ces romans qu’on achète parce qu’ils ont eu du succès, Voire des prix…

 

le confident de Hélène Grémillon

 

Quatrième de couverture   

 

Camille vient de perdre sa mère. Parmi les lettres de condoléances, elle découvre un étrange courrier, non signé. Elle croit d’abord à une erreur mais les lettres continuent d’arriver, tissant le roman de deux amours impossibles, de quatre destins brisés. Peu à peu, Camille comprend qu’elle n’est pas étrangère au terrible secret que cette correspondance renferme.

Dans ce premier roman sur fond de Seconde Guerre mondiale, Hélène Grémillon mêle de main de maître récit historique et suspense psychologique.

« Le confident » a obtenu cinq prix littéraires et été traduit en vingt-sept langues.

 

Ce que j’en pense   

 

J’ai commencé ce roman qui traînait depuis des lustres dans ma PAL, car j’avais besoin d’un livre, pas très lourd, afin de pouvoir le lire en salle d’attente…

Le procédé est intéressant, l’héroïne présumée vient de perdre sa mère et reçoit, parmi les lettres de condoléances, une grosse enveloppe contenant un texte racontant l’histoire de deux jeunes gens : Annie et Louis qui se sont connus enfants et ont tout découvert la vie ensemble. Elle aimait peindre, et un jour, une femme lui a proposé de venir peindre chez elle. Il s’agit d’Élisabeth, mariée à Paul, un couple aisé dont le drame est la stérilité. Enfin le drame d’Élisabeth !

Ainsi commence une relation glauque entre Annie et cette femme stérile et un marché s’installe : elle portera un enfant à sa place, couchant donc avec le mari, dans des conditions bien spécifiées à l’avance : la durée de l’acte sexuel optimale, le jour particulier…

Je n’ai pas aimé Élisabeth, cette femme manipulatrice, prête à tout pour avoir un enfant à tout prix. Elle organise tout de manière implacable pour que la grossesse arrive à son terme et « empocher » le bébé… il y a des héros de roman horribles qu’on adore détester tel l’abbé Faujas dans « La conquête de Plassans », mais cette femme, j’ai eu envie de l’étrangler tout au long de la lecture. C’est un nazi en jupons ! perverse à un point inimaginable!

Hélène Grémillon alterne donc les récits, entre notre époque et la deuxième guerre mondiale, et elle oppose deux histoires d’amour, celle du couple M et celle, d’un tout autre registre, qui unit Annie et Louis. Ce sont ces moments de pureté qui atténuent l’horreur et permettent au lecteur de respirer.

L’héroïne que l’auteure nous décrit pour l’époque actuelle, Camille, n’est guère sympathique, non plus… De surcroît, on devine très vite le lien entre elle et les autres protagonistes.

Ce roman se passe pendant la deuxième guerre mondiale, la partie la plus intéressante du livre en fait, car on voit le comportement des gens face aux nazis et autres eux.

Je sais bien ce que la stérilité peut déclencher comme douleur chez une femme car je l’ai vécue, mais jamais jusqu’à être monstrueuse… Il faut trouver un autre sens à sa vie, sinon on tuerait toutes les femmes enceintes que l’on croise…

Je l’ai terminé par pure curiosité, pour voir jusqu’où pouvait aller cette infâme machination, et il me reste un dégoût infini… Je ne comprends pas pourquoi ce roman a reçu autant de prix. J’ai préféré « La garçonnière » de l’auteure, moins glauque, du moins dans mes souvenirs qui sont en fait très limités…

Je vais l’oublier très vite…

 

Extraits   

 

Autour, il se passait plein de choses dont je me fichais éperdument. En Allemagne, Hitler devenait chancelier du Reich et le parti nazi, parti unique. Brecht et Einstein s’enfuyaient pendant que Dachau se construisait. Naïve prétention de l’enfance de se croire à l’abri de l’Histoire. P 21   

 

La vie, c’est dépendre des caprices de son corps. P 25   

 

Hitler inaugurait la coccinelle et rejetait la suprême clause militaire du traité de Versailles, mais comme il ne pouvait pas être partout à la fois, les jeux olympiques de Berlin couronnèrent un Noir américain. P 32   

 

Ce ne sont pas les autres qui nous infligent les pires déceptions, mais le choc entre la réalité et les emballements de notre imagination. P 35     

 

L’amour est un principe mystérieux, le désamour plus encore, on arrive à savoir pourquoi on aime, jamais vraiment pourquoi on n’aime plus.  P 44    

 

Perdre sa mère à quelques jours de le devenir est un terrible exil. P 92   

 

Cela faisait des mois que je ne prêtais plus du tout attention à celle que je disais maintenant aimer plus que mon âme. On ne peut reprocher à la vie de vous reprendre ce que vous ne regardiez plus. P 114   

 

A la différence de la foi, la superstition c’est pour ceux qui ont besoin de croire mais qui ne peuvent pas donner, comme moi, enfermée à cette époque dans un égoïsme du malheur. P 185   

 

Lu en juillet 2018

Publié dans français, Polars

« Glacé » de Bernard Minier

Petit intermède, avec ce polar qui m’a été fort utile pour aller jusqu’à la fin du tome 5 des « Rougon Macquart »  avec :

 

Glacé de Bernard Minier

 

 

Quatrième de couverture   

 

Dans une vallée encaissée des Pyrénées, au petit matin d’une journée glaciale de décembre, les ouvriers d’une centrale hydroélectrique découvrent le corps sans tête d’un cheval, accroché à la falaise.

 Ce même jour une jeune psychologue prend son premier poste dans le centre psychiatrique de haute sécurité qui surplombe la vallée.

Le commandant Servaz, flic hypocondriaque et intuitif, se voit confier l’enquête la plus étrange de toute sa carrière.

 

Ce que j’en pense   

 

J’ai entamé ce roman, car je m’ennuyais dans ma lecture de « La faute de l’abbé Mouret » il me fallait quelque chose haletant, je les ai donc lu en même temps…

Comme j’ai beaucoup aimé « Nuit » de Bernard Minier j’ai eu très envie de lire les précédents opus pour connaître toute l’histoire des protagonistes.

J’ai pu faire davantage la connaissance de Martin Servaz, flic comme je les aime, avec des failles, une curiosité et un flair sans limite qui mène son enquête tambour battant.

La gendarmette, Ziegler, m’a bien plu également, avec son côté garçon manqué, se déplaçant à moto, pilotant un hélicoptère. Il en est de même pour tous les membres des équipes, du procureur au juge, en passant par un juge à la retraite,  sans oublier Diane Berg, une jeune psychologue suisse spécialisée dans la prise en charge des psychopathes, Xavier, le médecin chef qui ne donne pas sa part au chat et bien-sûr l’omniprésence de Gustav Mahler, compositeur préféré de Servaz et Hirtmann…

L’enquête est palpitante, dans le milieu des psychopathes purs et durs, enfermés à vie dans une institution psychiatrique archi-fermée, d’où personne n’est censé pouvoir s’échapper. Parmi eux, Julian Hirtmann, un ex-procureur qui a tué sa femme et l’amant de celle-ci dans des conditions très raffinées !

L’enquête démarre, dans une usine désaffectée, en cours de maintenance, où les ouvriers tombent sur un corps de cheval suspendu au pylône ! et hop ! tout le monde dans les starters… La police et la gendarmerie pour retrouver la tête d’un cheval et qui a bien pu faire ça, un peu gros pourrait-on objecter, mais non, on découvre ensuite un notable du village qui a subi un sort similaire. Et c’est parti, pour une enquête pleine de rebondissements…

On trouve aussi quelques réflexions savoureuses de Servaz sur la vie moderne, la mondialisation, et aussi l’exposition par le Dr Xavier de la théorie de Kohlberg : « Lawrence Kohlberg est un psychologue américain. Il s’est inspiré de la théorie de Piaget sur les paliers d’acquisition, pour postuler l’existence de six sens de développement moral chez l’homme. » P 533

J’ai apprécié également la manière dont chaque protagoniste a une faille importante dans son passé, qui peut avoir des connexions avec l’enquête en cours et la complique.

J’ai beaucoup aimé ce roman, au suspense haletant, avec du mal à décrocher… Et j’ai retrouvé le milieu psy avec plaisir bien-sûr….

Le tome 2 est déjà sur ma table de nuit.

Challenge Pavés 2018: 725 pages

 

Extraits

 

Elle fixa la teinture peu naturelle de ses cheveux et pensa au personnage de Gustav von Aschenbach dans « La mort à Venise » qui se teint les cheveux, les sourcils et la moustache pour plaire à un éphèbe aperçu sur la plage et tromper l’approche de la mort. Sans se rendre compte à quel point sa tentative est désespérée et pathétique. P 68   

 

La folie est contagieuse, répondit Servaz. Comme la grippe…. Elle ne saute pas d’un groupe de populations à un autre. Elle contamine toute une génération. Le vecteur du paludisme, c’est le moustique. Celui de la folie, ou du moins son vecteur préféré, ce sont les médias. P 112   

 

La vieillesse n’est qu’une longue attente inutile. Alors, en attendant, je m’occupe. Je me demande si je ne vais pas ouvrir un restaurant, tout compte fait. P 369    

 

Le monde change trop vite désormais pour une seule vie d’homme. P 415   

 

Il ne s’est jamais créé autant de richesses et ces richesses n’ont jamais été aussi mal réparties : le PDG de Disney gagne 300 000 fois le salaire d’un ouvrier haïtien fabriquant des T-shirts pour sa société. P 466   

 

 

Lu en juillet 2018

Publié dans Littérature contemporaine, Littérature française, Rentrée littéraire

« Les exilés meurent aussi d’amour » : Abnousse Shalmani

Et voici le dernier des romans proposés par la FNAC pour cette rentrée littéraire avec:

 

Les exilés meurent aussi d'amour de Abnousse Shalmani

 

Quatrième de couverture  

« Ma mère était une créature féérique qui possédait le don de rendre beau le laid. Par la grâce de la langue française, je l’avais transformée en alchimiste. C’était à ça que servaient les mots dans l’exil : combattre le réel et sauver ce qui restait de l’enchantement de l’enfance. »

Shirin a neuf ans quand elle s’installe à Paris avec ses parents, au lendemain de la révolution islamique en Iran, pour y retrouver sa famille maternelle. Dans cette tribu de réfugiés communistes, le quotidien n’a pas grand-chose à voir avec les fastes de Téhéran. Shirin découvre que les idéaux mentent et tuent ; elle tombe amoureuse d’un homme cynique, s’inquiète de l’arrivée d’un petit frère œdipien et empoisonneur ; admire sa mère magicienne autant qu’elle la méprise de se laisser humilier par ses redoutables sœurs ; tente de comprendre l’effacement de son père… et se lie d’amitié avec une survivante de la Shoah pour qui seul le rire sauve de la folie des hommes.

Ce premier roman teinté de réalisme magique nous plonge au cœur d’une communauté fantasque, sous l’œil drôle, tendre insolent et cocasse d’une Zazie persane qui, au lieu de céder aux passions nostalgiques, préfère suivre la voie que son désir lui dicte. L’exil oserait-il être heureux ?

 

Ce que j’en pense  

 

L’auteure nous raconte, par la voix de Shirin, petite fille âgée de neuf ans, l’histoire d’une famille qui a fui l’Iran et les persécutions, à l’époque du Shah, car ils étaient intellectuels et surtout communistes. Les parents de Shirin sont arrivés les derniers à Paris et sont logés par les sœurs de sa mère.

La mère de Shirin, est prête à tout pour être aimée et reconnue par ses sœurs, dominatrices, surtout l’aînée, qui est odieuse, narcissique, maltraitante. Elle devient leur esclave, fait la cuisine, le ménage, sans que personne, jamais, ne daigne lui dire merci.

Son père est professeur ; il supporte sans broncher le climat de haine et de mépris distillé par ses belles-sœurs, qui se comportent en mères maquerelles, monopolisant l’argent qu’il gagne sous prétexte qu’elles l’hébergent. C’est un homme plutôt brillant et la situation le désole. « Les sœurs » le dénigrent sans cesse devant sa femme et sa fille car il ne partage pas leur vision de la société et leur communisme aveugle qui les conduisent à des actes violents.

Les relations entre ses parents sont bien abordées également et avec les yeux de petite fille qui voit bien que la relation au corps est étrange, de même que l’amour ou les gestes de tendresse que la mère ne peut pas effectuer du fait du poids des traditions, et tente de transmettre son amour maternel par le biais de la cuisine : »je te nourris, donc je t’aime, mais je ne te le dis pas, ce n’est pas possible, ni envisageable…

« Ma mère, incapable de dire son amour et son ressenti depuis l’enfance, cuisinait pour compenser et sa cuisine-amour était forcément trop abondante, enrichie de tout ce qu’elle avait sur le cœur et qui n’était jamais passé par ses lèvres. » P 63

On a aussi le patriarche, le grand-père de Shirin, vieux, usé mais l’œil toujours aussi pervers. On comprend très vite qu’il s’est passé quelque chose de grave entre lui et ses filles.

Pour échapper à la violence psychologique qui règne dans la maison, Shirin fait une fugue et elle est ramenée à la maison par Omid, le « compagnon » de sa tante. C’est un homme à l’esprit ouvert qui va l’aider à maîtriser le français, la guider dans ses lectures et bien-sûr, la petite fille en tombe amoureuse, au grand dam de la famille.

Shirin, coincée entre deux cultures, a du mal à trouver sa place :

« Et puis je n’avais pas la gueule de l’emploi : ni celle de ma famille, ni celle de la France. Trop occidentale pour l’Iran, pas assez typée pour la France. Et pourtant. Il y avait quelque chose de métèque en moi qui persistait et que je ne voulais pas effacer. Quelque chose me disait que la boue où j’avais grandi était la bonne matière à travailler pour trouver mon vrai visage. » P 265 

 Abnousse Shalmani étrille au passage cette famille communiste pure et dure qui reste aveuglée par le mythe, la pensée unique (« il vaut mieux avoir tort avec le parti que raison sans le parti » comme le prétendait un ténor communiste il n’y a pas si longtemps), refusant de voir les dérives, n’hésitant pas à commettre des attentats au nom de la cause.

Elle nous parle aussi très bien et de manière parfois drôle de la dureté de l’exil, d’être à cheval sur deux cultures dans un pays où le statut de la femme est totalement différent. Les tantes continuent les fêtes, les coutumes, et le poids des traditions est omniprésent. Je suis sortie de cette lecture avec des saveurs et des odeurs plein la tête. Elle écrit ceci :

« On était bien obligé de s’y faire et de choisir son clan. De s’ancrer pour ne pas être écrasé. (Ce fut une illusion aussi : j’ai longtemps cru qu’en me plongeant dans la France, je finirais par avoir son visage. Mais l’exilé n’a pas d’autre visage que celui de l’exil :il ne sera jamais son pays d’adoption, pas davantage que le pays natal. J’ai fini écrasée comme tous les exilés entre un souvenir et un espoir.) » P 97

J’ai beaucoup aimé ce roman, les personnages de cette saga familiale, avec son lot de secrets, de haine et jalousie. L’écriture est belle et invite au voyage. C’est mon préféré parmi les cinq romans que la FNAC m’a proposé.

Ce roman est un véritable coup de foudre et j’espère qu’il aura le succès qu’il mérite et ne sera pas trop noyé dans la masse des romans de la rentrée, parmi les auteurs reconnus et encensés qui produisent un roman à chaque rentrée et qu’on verra partout pontifier (pour certains du moins !)

 

 

L’auteure  

 

Née à Téhéran en 1977, Abnousse Shalmani s’exile avec sa famille à Paris, en 1985, suite à la révolution islamique. Après un début de carrière dans le journalisme et le cinéma, elle revient à sa vraie passion, la littérature, et signe un premier livre très remarqué : « Khomeiny, Sade et moi » (Grasset, 2014)

 

Extraits :   

 

L’exil, c’est d’abord ça, un espace confiné, entouré d’un monde inconnu et vaste, et d’autant plus inaccessible qu’il paraît impossible de s’échapper de la cage où s’amassent les restes misérables du pays natal. P 18  

 

Quand le doute de l’exil vous prend, vous êtes foutu. P 19  

 

Ma mère était un elfe qui possédait le don de rendre beau le laid. Par la grâce de la langue française, de boniche, je l’avais métamorphosée en alchimiste. Et c’était exactement à ça que servaient les mots, tous les mots : à colorer autrement les humains en leur donnant une forme nouvelle. La langue française se métamorphosait en baguette magique pour combattre le réel et sauver ce qui restait de l’enchantement de l’enfance.  P 59   

 

Le « ghazal 250 » de Hâfez est une sorte d’hymne familial maudit. Celui qui impose le silence. Celui dont nous ne réciterons jamais les vers. P 75  

 

La religiosité n’avait jamais cessé de nourrir la morale familiale, l’athéisme n’était qu’une posture sociale qui allait bien avec le communisme. P 77  

 

Ce que rappelle ce « ghazal » à ma famille, c’est que pour elle, il ne faut jamais regarder la vérité en face et encore moins la dire (la dire, c’est l’accepter et c’est intolérable) et si le mari est homosexuel, mieux vaut raconter une histoire qui deviendra un mythe, une plaie béante dans le cœur des descendants. P 78  

 

Moi, je ne savais pas ce qu’était l’amour. Personne ne s’aimait d’amour dans ma famille, ils étaient en couple pour plein de raisons mais jamais pour l’amour. P 92  

 

Pour ma famille, le corps n’était pas tabou, juste médical. Le corps était omniprésent mais jamais sexué. On ne se touchait jamais, on ne s’embrassait jamais. Le sexe passait par les blagues, jamais par la chair. P 93  

 

Raciste : ce mot barbare qui irritait la gorge marquait la frontière entre ceux qui nous aimaient et les autres. C’est un mot de l’exil, raciste. Je n’ai pas souvenir d’avoir entendu ce mot à Téhéran, mais il devait exister puisque ma famille n’aimait pas grand monde et encore moins ceux qui étaient différents (ils détestaient les Arabes et n’aimaient pas les Kurdes, ils le disaient à haute voix, mais comme tous les autres Iraniens en faisaient autant, je croyais que c’était normal. P 119  

 

Les idéalistes ne comprennent pas, ou alors trop tard, que le geste révolutionnaire est un conte, une longue épopée de prince amoureux. Ils ne peuvent concevoir que c’est la littérature qui réussit les meilleures révolutions. P 129  

 

Parfois, j’avais l’impression de vivre dans une pension de famille dont j’étais locataire. Dedans et dehors. L’exil fait ça aussi : il tue la filiation, il renverse le rapport de force. P 192  

 

La démocratie était pour eux une vaste arnaque et l’alternance politique un retour en arrière un coup sur deux. Ils ne comprirent jamais rien à la démocratie, à la France, à la droite, à la gauche. Ils ne connaissaient que les gammes de la table rase. P 200  

 

C’était un acte de rupture. En rajoutant du rouge sur mes lèvres, je ne me reconnaissais plus, je m’étais donc trouvée. Changer de costume, c’est affirmer une conviction. Rien de ce qui recouvre le corps n’est anodin. L’innocence disparait avec la première robe rose ou le pantalon à pinces… P 204  

 

Tout commence toujours par le corps. Prendre le corps en main, le faire suer pour donner assez de courage à l’esprit et s’arracher à son malheur. P 219  

 

Je n’étais plus un rouage familial, je n’étais plus obligée de subir, je ne devais plus me taire. Je pouvais fuir. Je pouvais dire. Je devais dire. Un lien se faisait jour entre le corps qui se dépasse et la parole qui se prend. P 220  

 

Mais, l’Histoire avance quand même. Et à chaque fois, les hommes avancent avec l’Histoire. Malgré les morts, les crimes, les salauds, les idées pourries, on avance. Et, c’était vrai à peu près partout dans le monde. Et on recommençait jusqu’au prochain génocide. C’était moche. Et alors ? P 236  

 

Les Français aiment l’exilé quand il se plaint, quand il remercie, quand il ne veut pas épouser votre fils ou votre fille, préférant garder son accent, rappeler son histoire, baisser la tête et demeurer tel qu’il était le jour de sa naissance. P 265  

 

Il est impossible de pleurer la nostalgie, c’est l’hymne national de l’exil. L’exil est une identité, un langage, un passé sans avenir. L’exil est une île où se retrouvent tous ceux qui n’ont ni le visage du pays natal ni celui du refuge : ceux qui sont trop vieux pour oublier et pas assez jeunes pour se fondre, ceux qui restent toute leur vie sur une île qui flotte sur des océans qui ne leur appartiendront jamais. P 374   

 

 

Lu en juin 2018

Publié dans Littérature contemporaine, Littérature francophone, Rentrée littéraire

« Empreintes de crabe » de Patrice Nganang

Je vous parle aujourd’hui du quatrième livre dans le cadre du jury FNAC avec :

 

Empreinte de crabe de Patrice Nganang

 

Résumé de l’éditeur :   

 

C’est la première fois que Nithap, alias Vieux-Père, rend visite à son fils installé aux États-Unis. Il a accepté de quitter Bangwa, à l’ouest du Cameroun, cette ville où il a toujours vécu, où il est devenu infirmier, où il a connu la guerre, où il est tombé amoureux, où ses enfants sont nés. Mais le séjour se prolonge : Nithap est malade et son fils veut le garder auprès de lui.

À quarante ans, celui-ci refuse que son père se laisse mourir. Il entend connaître enfin cet homme si secret auprès duquel il a grandi. Alors la voix de Nithap s’élève et remonte le temps pour raconter ce que son fils n’a pas vécu et dont personne ne parle ni ne veut se souvenir, cette guerre civile qui a déchiré le pays au temps de l’indépendance, ses soldats, ses martyrs. Le fils écoute le père, l’histoire de sa famille et la prière de cette terre devenue sanglante.

De New York au pays Bamiléké, les voix se mêlent, le temps n’existe plus, les époques se confondent. Patrick Nganang, dans ce grand roman, fouille les mémoires, raconte des vies bouleversées par la guerre ou l’exil, et un pays où le passé est une douleur, le présent un combat, où chacun cherche sa liberté.

 

Ce que j’en pense :  

 

OUAOUHHHHHHH ! cela va être difficile de parler de ce roman qui a été un uppercut pour moi, mais je vais essayer…

C’est un roman puissant qui raconte l’histoire d’une famille et en parallèle l’histoire d’un pays, le Cameroun, avec la colonisation, la guerre civile entre ethnies, instrumentalisée par l’Occident et les pogroms, génocides…

La première partie évoque l’histoire de Tanou, installé aux USA avec sa femme et ses filles, avec un travail qui lui plaît. Il est hanté par son enfance, son éducation sévère, les coups de martinet qui pleuvent, Nithap, son père patriarche autoritaire, Ngountchou sa mère qui soutient son mari de façon systématique, les humiliations et les injustices. Il décide de faire venir son père chez lui, aux USA.

Il faut un accident aux USA, lors d’une fête, pour que le père, qui est en fait un véritable héros dans son pays, commence enfin à parler, à raconter sa terrible histoire. C’était alors un médecin, et il avait refusé de prendre les armes, voulant seulement soigner, ce qui va le conduire dans la forêt, les guerres entre ethnies, tendu vers un objectif : l’indépendance de son pays. Ce qu’il a vu alors, il n’en parlera plus. Seule sa rencontre avec Ngountchou, avec laquelle il fondera une famille, rend sa vie supportable et la puissance de leur amour, ce couple soudé, fusionnel qu’ils forment, au détriment de leurs enfants, apportentau récit une note de douceur. Mais, comment survivre après avoir vu autant d’atrocités et comment en parler ?

« à son rêve d’épouser Ngountchou, s’ajouta ainsi la volonté de devenir le disciple du père de celle-ci… Il ne cherchait plus à labourer le cœur du pasteur pour épouser sa fille, mais tournait entièrement son esprit vers le monde invraisemblable que cet homme lui dévoilait mot à mot, page par page. P 142

On a une similitude dans la vie de Tanou et celle de son père, des liens familiaux compliqués et des répétitions au cours des générations.

Patrice Nganang évoque les exécutions publiques, les assassinats, la destruction des villages au napalm, l’exode, les camps.

Un livre puissant donc, avec toute la musique d’un pays martyr et martyrisé, les guerres fratricides, la honte que nos ancêtres aient pu faire des choses pareilles : colonisation, attiser les haines d’autrefois entre les tribus, les ethnies.

Les scènes de torture à la machette, les seins et les têtes coupées sont extrêmement violentes car on les ressent physiquement en lisant les phrases abruptes de l’auteur. Heureusement, Patrice Nganang alterne les récits entre les évènements actuels et les années soixante, ce qui allège le récit qui serait sinon intolérable.

L’écriture est chirurgicale, les phrases sont souvent très fortes et interpellent le lecteur comme celle-ci par exemple :

« On nous met devant des choix impossibles, et nous demande de mourir pour l’un d’eux. Quel être intelligent peut dire que choisir ici, c’est agir de manière juste ? Nous n’avons même pas encore appris qui nous sommes que nous voulons déjà mourir pour défendre ce que nous devons devenir. » P 194

ou encore:

« Si Einstein était camerounais, je vous jure que n’importe quel gougnafier qui se casse les dents sur des problèmes enfantins de logique lui demanderait de garder sa théorie de la relativité pour les blancs, est-ce que je mens ? » P 126

Je ne connaissais pas l’histoire du Cameroun et ce roman m’a permis d’apprendre beaucoup de choses et donner l’envie d’approfondir.

Ce livre est comme une symphonie, ou du moins un chant choral où tout démarre en douceur, légèrement (comment ne pas penser aux années trente avec la montée des nationalismes ?) et devient de plus en plus puissant, violent. Sans oublier la magie des couleurs, des habits de l’amour… Beau mais violent.

Challenge : pavés : 510 pages.

PRIX FNAC 2018

 

L’auteur :  

 

Patrice Nganang est un écrivain né en 1970 à Yaoundé, au Cameroun. Il enseigne la théorie littéraire à l’Université d’État de New York.

Son livre « Temps de chien » publié en 1999 a reçu le prix Marguerite Yourcenar en 2002 et le Grand prix de la littérature d’Afrique noire en 2003

« Mont Plaisant » publié en 2011 a reçu la mention spéciale du Jury, Prix des cinq continents de la Francophonie en 2011

Extraits :  

 

Je propose beaucoup d’extraits pour que chacun puisse se faire une idée et décider de lire le roman ou non.

 

Vous voyez, nous les Américains, n’avons pas eu de guerre sur notre territoire depuis cent ans, même si à travers le monde, les États-Unis sont les instigateurs de nombreuses guerres civiles. Même si les États-Unis font la guerre partout sur la terre, pratiquement chaque année, et même si ce pays est encore le plus belliqueux qui soit… Eh bien parce que le souvenir de la guerre sur notre territoire est lointain, les gens gardent de ça une certaine nostalgie, et chaque année mettent en scène les moments de la guerre. De la guerre civile américaine. P 31  

 

Les fils deviennent leur père sans le savoir, le temps d’un silence. Car au fond, c’est ce moment qui dans sa répétition quotidienne fait un mariage… P 90  

 

Avoir des enfants veut dire qu’on a volontairement abandonner sa liberté d’écrire seul le récit de sa vie. Tanou n’avait jamais choisi de naître, il l’avait suffisamment dit à ses parents dans son adolescence. A plus de quarante ans, il s’était décidé à refuser à son père le choix de se laisser mourir. P 91  

 

Nithab n’allait pas jusqu’à mépriser les malades, mais c’est parce que ce privilège, ses collègues blancs le lui avait retiré. Il s’indignait certes de phrases racistes qu’il entendait ceux-ci dire : « Il leur faudra cent ans pour sortir de la nuit ! », « Que feront-ils de l’indépendance ? Ils ne savent même pas fabriquer une aiguille ! », mais s’il avait cherché des preuves que ces villageois ne vivaient pas dans le cœur des ténèbres, il aurait du mal à en trouver. Ce qui veut dire que dans le fond, il partageait l’opinion de ses collègues blancs, même si sa fierté lui dictait l’indignation de routine, quand il entendait de tels propos au passage d’une causerie. P 141  

 

La fierté est un derrière bien douloureux, quand il n’est pas assis sur un siège confortable. En plus, notre médecin avait l’habitude d’être, lui, l’objet de la fierté alentour. P 141  

 

Devant l’ignorance, la fierté est un substitut bien pauvre. P 142  

 

On ne change pas un peuple en le mettant en joue avec un fusil, mais par l’éducation. P 194  

 

La tragédie des colons est que personne ne pourra jamais comprendre le sentiment qui les lie à une terre qui n’est pas la leur, et cette incompréhension rend leur douleur aphone, parce que plongée dans une douleur plus profonde, celle des dépossédés et des sinistrés. P 224  

 

Tout conflit réveille l’animal en l’homme. P 246  

 

La guerre de libération, quand elle devient guerre civile, se rétrécie, et quand elle devient guerre tribale, tutoie la défaite. Quand le militaire domine la politique, c’est la fin. P 274  

 

Sans une idée qui vaille la peine, toute bataille n’est plus que fratricide.  P 275  

 

La bonté légendaire et la solidarité naturelle des souffreteux, concluait-elle, je n’y crois plus ! Entre eux, les pauvres sont des crabes dans une marmite. Ils se tirent chacun vers le bas afin que tous soient grillés… La souffrance ne transforme cependant pas la racaille en leaders, et l’exil ne guérit pas du mauvais cœur. P 338  

 

La haine est un tourbillon. La haine a la lâcheté comme complice quand le compagnon de l’amour, c’est le courage. Le haineux se débarrasse de son ennemi avec un coup de poignard dans le dos alors que l’amoureux doit faire face à sa dulcinée pour la conquérir. P 401  

 

Lu en juin 2018

 

 

Publié dans Littérature contemporaine, Littérature française, Rentrée littéraire

« Anomalie » de Julie Peyr

 

Je vous parle aujourd’hui du troisième livre proposé par la FNAC:

 

Anomalie de Julie ¨Peyr

 

Quatrième de couverture :

 

Au milieu des années 1980, dans ce qu’on appelle encore la banlieue rouge, Leila, 12 ans, et son cadet de deux ans Mehdi, poussent en liberté entre les tours de leur cité HLM, l’école, la Fête de l’Huma et le bord du fleuve, à la recherche de nouveaux territoires à conquérir.

A la piscine municipale, ils rencontrent Mai qu’une scoliose oblige à nager toutes les semaines. Sur une bande-son où Michael Jackson apostrophe Earth Wind & Fire, les trois enfants se découvrent, s’apprivoisent et se séduisent avec l’intensité de leur âge.

L’anomalie est cette poésie sauvage de la préadolescence. Ce moment suspendu dont on ne revient jamais tout à fait.

 

Ce que j’en pense :  

 

Une famille parmi tant d’autres, a priori sans histoire : la mère institutrice, très investie dans son métier, le désire d’enseigner, d’amener les enfants à la connaissance, au désir d’apprendre pour pouvoir s’en sortir, et communiste inébranlable, et qui se voit confier deux enfants par une de ses anciennes élèves qui a plutôt mal tourné. Un père qu’on a du mal à cerner, qui est coincé dans le circuit boulot-dodo…

On sent très vite qu’il y a un secret dans cette famille, car les relations sont étranges, la mère fait son job de mère, sans amour et les deux enfants sont très soudés, mais de façon malsaine, la grande sœur exerçant un pouvoir toxique sur le petit frère. On côtoie l’inceste, la sexualité brutale qui vampirisant l’autre, le transformant en objet à avilir, dont fera les frais May, une gamine de l’âge de Leïla.

Je n’aime pas ce genre de rapport dominant-dominé, la tout puissance de Leïla m’a profondément irritée. Seul le désir de connaître le secret de famille et voir jusqu’où l’auteure pouvait aller m’a fait continuer.

Il y a des petites phrases qui m’ont plu telle celle-ci :

« Nous avons tenté de presser les souvenirs, comme s’il existait un jus de la connaissance, et finalement nous avons renoncé, car on peut se perdre soi-même à vouloir réconcilier les morts avec leurs vies. »  P 183 

Un livre fort, certes avec des personnages bien travaillés mais une histoire trop malsaine qui ne m’a pas enthousiasmée.

 

L’auteure :  

 

Scénariste de cinéma, Julie Peyr collabore notamment avec Arnaud Desplechin, Anthony Cordier et Safy Nebou. « Anomalie » est son second roman après « le corset ».

 

Extraits :  

 

Je m’envole parce que je suis libre désormais. Rien ne peut entraver cette liberté jaillissante. Je suis libre d’aller où bon me semble, de prendre de la hauteur pour observer l’île où j’ai grandi, cette langue de terre incrustée dans un méandre de la Seine, qui selon l’angle que je me choisis, ressemble tantôt à une bouche souriante, tantôt à la moue dédaigneuse d’un flamant rose. P 94  

 

Sans doute, tout ce que je décris paraîtra une vieille peinture à certains, mais c’est ma seule jeunesse, et il n’y a rien qui me tient plus à cœur. Je rentre chez moi, comme chaque soir de ces années-là, attiré malgré tout par les trois tours, sinistres et blanchâtres. P 95  

 

Un soupir s’échappa de moi. Quelque chose finissait en cet instant. Je la voyais seulement cette chose, maintenant qu’il fallait y renoncer. Je ne serai jamais le petit ami de Mai. Leila était venue me la prendre, au creux de mes bras. Maintenant qu’elle l’avait toute à elle, elle ne la lâcherait plus. P 117   

 

La maladie lui avait volé son âme, pas la mort. La mort l’avait seulement fait basculer de l’état animé à l’immobilité absolue.  P 137   

 

Les véritables secrets se révèlent quand on s’y attend le moins.

Quand les barrières que vous avez bâties pour vous protéger sont tombées d’elles-mêmes, aussi inutiles que les barbelés délimitant les frontières d’états pacifiés, qu’un barrage en travers d’un cours d’eau qui s’est tari. P 200  

 

Je découvrais comment une seule voix peut vous emporter loin, très loin et la texture même des silences qui l’entrecoupe, vous plonger dans des béances et des profondeurs insoupçonnées. P 243  

 

Lu en juin 2018

 

Publié dans Challenge 19e siècle, Littérature française, XIXe siècle

« La faute de l’abbé Mouret »: Émile Zola

Retour aux « Rougon Macquart » avec ce cinquième tome :

 La faute de l'abbé Mouret Emile Zola

 

Résumé  

Frais émoulu du séminaire, l’abbé Mouret arrive dans son église, une grange pratiquement en ruine, prend ses marques dans ce hameau des Arthauds où tous sont des paysans issus d’un ancêtre ayant migré : un mélange de consanguinité, de filles légères, de tares…. Il a emmené avec lui sa sœur Désirée, puisque ses parents sont morts dans des conditions tragiques.

Il prend ses marques, s’abîme dans des méditations, des prières interminables, dit sa messe dans son église vide, assisté par un enfant de cœur et sa bonne la Teuse, ; autour d’eux gravite le Frère Archangias… Désirée aménage les lieux en élevant des animaux. Un jour, il est pris de fièvre et son oncle, le Docteur Pascal l’emmène se reposer dans une propriété proche, le Paradou….

 

Ce que j’en pense  

Nouvelle présentation dans ce roman : il est conçu en trois parties, de seize à dix-sept chapitres chacun.

Dans la première, l’abbé s’installe. Il a choisi ce lieu perdu par vocation, avec des paysans rudes qui s’intéressent peu à la religion. Qu’importe, il tient à son sacerdoce et pense les amener vers lui. Zola nous décrit son adoration pour la vierge, qui est particulière, il en est amoureux, en parle comme d’une amante, on est plus dans le délire mystique que dans la foi.

Dans la deuxième, on assiste à sa renaissance dans la maison de Jeanbernat, soigné par la nièce de celui-ci. L’auteur nous propose une idée intéressante : l’abbé a tout oublié et il va sortir de la maladie, grâce aux soins d’Albine : une véritable renaissance, puis l’abbé, Serge, va passer par tous les stades du développement de nourrisson à adulte, enfance qu’il n’a pas dû vivre de façon heureuse (cf. « La conquête de Plassans »). Il fait connaissance avec la nature, les arbres, les fleurs, lui qui n’était que dans la prière.

Dans la troisième partie la religion reprend sa place, avec un abandon de son culte pour la Vierge, (l’opposition Albine et la Vierge est truculente !) et alors s’installe une nouvelle dévotion, toute aussi folle, pour Jésus et sa souffrance sur la croix : il tombe dans l’autoflagellation, pour se nettoyer de sa faute.

L’idée est intéressante, tout comme le fait d’appeler le domaine de Jeanbernat « le Paradou » : paradis, évoquant le jardin d’Éden, le fruit défendu, la femme tentatrice qui pousse l’homme vers la faute. Il y a une conception de la femme qui me hérisse : elle n’existe que pour tenter l’homme. Le Frère Archangias a des mots horribles pour parler d’elle :

« Elles (les femmes) ont la damnation dans leurs jupes. Des créatures bonnes à jeter au fumier, avec leurs saletés qui empoisonnent ! ça serait un fameux débarras si l’on étranglait toutes les filles à leur naissance. » P 45

Je me suis demandée ce que Zola voulait prouver en opposant, souvent, Dieu et le soleil, qui illumine l’église de ses rayons, alors que la messe est finie : il occupe le terrain donc. Le soleil revient très souvent, ainsi que les saisons, le printemps comme naissance… La nature est-elle plus digne d’amour ?

Cette lecture a été un véritable pensum pour moi. Son Paradou m’a exaspérée. On croule sous les détails avec des espèces de fleurs, de fruits, d’arbres qu’il est impossible de les retenir, ni même de les lire. J’avoue, j’ai sauté des pages, trop de lyrisme tue le lyrisme… et que dire du Frère Archangias… et puis des fruits qui arrivent à maturité tous en même temps, il n’y a qu’au Paradou qu’on peut voir cela : dans mon jardin, les cerises les pêches, les raisins (etc.) ne sont pas bons à manger à la même époque !

À la fin je comptais les pages : allez un challenge, trente pages par jour, « Son Excellence Eugène Rougon » va arriver… J’ai fini par entamer un polar en même temps…

Je me suis demandée ce que Zola voulait faire, avec ce roman ; à part une descente en flèche de la religion et des hommes d’Église, ce tome, qui nous noie sous les détails, nous enivre de fleurs était-il indispensable ? Ou, au moins, n’aurait-il pas été plus digeste avec cent pages de moins ?

Je trouve le style trop chirurgical : Zola veut nous prouver sa théorie, sans concession avec un luxe de protagonistes, les paysans en prennent pour leur grade aussi. Le Naturalisme me heurte quand même pas mal…

Je voulais enchaîner les vingt volumes, mais si le cinquième est dans le même style, je ferai une pause après « L’assommoir » que j’ai tellement aimé à l’adolescence.

Challenge XIXe siècle

 

Extraits  

Il passait ses journées dans l’existence intérieure qu’il s’était faite, ayant tout quitté pour se donner entier. Il fermait la porte de ses sens, cherchait à s’affranchir des nécessités du corps, n’était plus qu’une âme ravie par la contemplation. La nature ne lui présentait que pièges, qu’ordures ; il mettait sa gloire à lui faire violence, à la mépriser, à se dégager de sa boue humaine. P 38  

 

… il apercevait, au milieu des vignes, de grands vieillards noueux qui le saluaient… C’étaient des fronts suants apparaissant derrière les buissons, des poitrines haletantes se redressant lentement, un effort ardent de fécondation, au milieu duquel il marchait de son pas si calme d’ignorance.  P 47   

 

Sans doute, ce fut sa pauvreté d’esprit qui la rapprochât des animaux. Elle n’était à l’aise qu’en leur compagnie, entendait mieux leur langage que celui des hommes, les soignait avec des attendrissements maternels. Elle avait, à défaut de raisonnement suivi, un instinct qui la mettait de plain-pied avec eux. P 78  

 

Souvent, le Frère lui reprochait cette dévotion particulière à la Vierge, qu’il disait être un véritable vol fait à la dévotion de Dieu. Selon lui, cela amollissait les âmes, enjuponnait la religion créait toute une sensiblerie pieuse indigne des forts. P 106  

 

… Il la nommait « ma chère maîtresse », manquant de mots, arrivant à un babillage d’enfant et d’amant, n’ayant plus que le souffle entrecoupé de sa passion. Elle était la Bienheureuse, la Reine du ciel célébrée par les neuf chœurs des anges, la mère de la belle dilection, le  Trésor du Seigneur… P 108  

 

… La vérité est qu’il la voyait toutes les nuits… Elle avait une robe de fiancée, avec des fleurs blanches dans les cheveux… S’il veillait si tard à prier dans l’église, c’était avec l’idée folle que la grande Vierge dorée finirait par descendre… P 115  

 

J’ai prié, j’ai corrigé ma chair, j’ai dormi sous votre garde, j’ai vécu chaste ; et je pleure, en voyant aujourd’hui que je ne suis pas encore assez fort à ce monde, pour être votre fiancé. Ô Marie, Vierge adorable, que n’ai-je cinq ans, sue ne suis-je resté l’enfant qui collait ses lèvres sur vos images ! je vous prendrais sur mon cœur, je vous coucherais à mon côté, je vous embrasserais comme une amie, comme une fille de mon âge…  P 139   

 

Il restait replié sur lui-même, encore trop pauvre de sang pour se dépenser au-dehors, tenant au sol, laissant boire toute la sève à son corps. C’était une seconde conception, une lente éclosion dans l’œuf chaud du printemps… P 165

  

Lu en juillet 2018

Publié dans Littérature contemporaine, Littérature francophone, Rentrée littéraire

« Loup et les hommes »: Emmanuelle Pirotte

Il y a une éternité que j’ai envie de parler de ce roman, mais j’ai promis d’attendre sa sortie en librairie…

 

Loup et les Hommes de Emmanuelle Pirotte

 

 

Quatrième de couverture :  

 

Hiver 1663. Armand, marquis de Canilhac, est prêt à tout pour retrouver le saphir entrevu au cou de cette jeune Amérindienne, croisée dans un salon parisien. Il a reconnu la pierre que portait son frère Loup. Loup, trahi par Armand vingt ans plus tôt, condamné aux galères, et que tout le monde croit mort.

Hanté par son passé, le marquis embarque avec son fidèle Valère pour la Nouvelle-France. Le vent gonfle les voiles, et les images du Gévaudan natal ressurgissent : Loup, enfant trouvé, adopté… Loup, trop beau, trop brave, trop vivant.

Entre la France et l’Iroquoisie barbare se tisse le destin d’un homme hors du commun, dont le portrait se précise lentement, et dont l’ombre plane, de plus en plus palpable, sur ceux qui le cherchent.
Et si Loup avait trouvé un destin à sa mesure au pays des Sauvages ?

 

Ce que j’en pense :  

 

Dépaysement total avec ce beau roman !

Armand ronronnait dans sa vie médiocre, lorsqu’un saphir, entre-aperçu lors d’une soirée, vient heurter sa mémoire et déclencher la remontée des souvenirs. Il connaît cette pierre, elle appartenait à son frère Loup et elle est portée par une belle et mystérieuse jeune femme qu’il n’a fait qu’apercevoir elle-aussi. Par sa faute son frère a été condamné aux galères et il le croyait mort.

Alors, rongé par le remords, il décide de partir à sa rechercher, accompagné de Valère, son domestique. Su le bateau, se trouve une jeune femme Antoinette qui fait le voyage en même temps que lui : « Le navire transporte en Nouvelle France quelques Filles du roi, ces orphelines destinées à épouser des colons et à peupler le pays. » P 19

C’est une belle histoire de jalousie entre deux frères, Loup et Armand, l’un légitime, l’autre non, l’un brillant, l’autre en retrait et doit se contenter d’être dans l’ombre de celui qui prend toute la lumière, l’un chouchou des parents, l’autre devant se contenter des miettes. De quoi entretenir rancune et jalousie et aboutir à la trahison pour récupérer des terres et un titre de noblesse.

Après une traversée mémorable, Armand découvre le nouveau continent. Ensuite, le roman aborde celui qu’on nomme « Vieille Epée », un blanc qui vit comme les Amérindiens, en harmonie avec la Nature. On a vite compris qui il était vraiment…

Dans ce roman, Emmanuelle Pirotte évoque de fort belle manière la jalousie entre frères, les vieilles rancunes dans les familles, les secrets, la trahison et aussi la culpabilité, le remords, le désir de se racheter. Et il se déroule dans des contrées, des paysages fabuleux, immenses, où les Français, les Anglais, les Hollandais se disputent pour mettre la main dessus et détruisant la civilisation amérindienne.

L’Église en prend aussi pour son grade.

Tous les personnages sont attachants, (presque tous), en particulier Valère, le valet surnommé par les Indiens « Celui-qui-n’aime-pas-les-Robes-Noires » et plus tard Héron Pensif et ses relations avec Armand. Personnage truculent, sensible, attiré par les hommes dont il admire le corps parfait, par rapport à ceux du Vieux Continent. « Ils étaient d’une beauté ébouriffante aux yeux de Valère. »

En parallèle, l’auteure évoque le destin de ces femmes, les Filles du Roi, des orphelines qu’on envoie pour épouser des émigrés, pour mettre encore mieux la main sur le pays. On ne peut pas dire qu’elles auront un destin simple et heureux ! elle choisit d’aborder ce thème à travers le personnage d’Antoinette, une battante, pleine d’énergie et fort sympathique.

« Nous autres, Filles du roi, ne sommes ici qu’en tant que ventres sur pattes, destinés à porter de quoi peupler ce continent. Il ne s’agit pas de romances ni de carte du Tendre, voyez-vous » P 65 

Emmanuelle Pirotte explore aussi la différence des cultures, des coutumes, la manière de considérer la Nature, la colonisation par l’homme blanc. J’ai adoré leurs noms : « Croisée des Chemins », « Œil Eclair », « Loutre Opulente », « Feuille d’Erable » qui sont en eux-mêmes des invitations au voyage.

Les descriptions sont splendides, entraînent le lecteur, le font rêver.  Durant cette lecture, j’ai beaucoup pensé au « Comte de Montecristo » de Dumas, pour la réflexion sur la jalousie et la vengeance, mais aussi à Jack London… L’écriture est belle, le rythme rapide…

Bref, j’ai fait un beau voyage avec une belle histoire, et si vous voulez passer un très bon moment, foncez ! ce pavé de 602 pages se dévore avec enthousiasme !

Merci à la FNAC, qui m’a permis de découvrir un beau roman et une auteure dont le style m’a beaucoup plu !

♥ ♥ ♥ ♥  

 

L’auteur :  

 

Historienne, puis scénariste, Emmanuelle Pirotte, de nationalité belge, rencontre en 2015 un succès international avec son premier roman, « Today, me live » traduit en quinze langues et couronné par le prix Edmée de la Rochefoucauld, le prix Historia, et le prix des Lycéens (Belgique).

Son deuxième livre, « De Profundis » est publié au cherche midi en 2016.

 

Extraits :      

Armand espérait que les indigènes seraient aussi chaleureux. Mais, de cela il doutait sincèrement, car les hommes ont à jamais perdu l’innocence qui se loge parfois dans l’âme pure des animaux et des jeunes enfants. Ne dit-on pas que les Sauvages ne sont pas tout à fait aussi humains que les gens du Vieux Continent ? P 67

 

Valère était vaincu. Ces coquins d’hommes en soutane parvenaient d’un regard à vous accabler de culpabilité. En leur dissimulant des choses, vous aviez l’impression que c’était à Dieu que vous faisiez des cachotteries. Cela faisait des siècles qu’ils faisaient danser le pauvre monde et ce n’était pas encore aujourd’hui que cela allait cesser. P 106

 

Les innombrables cas d’abandons d’enfants ne suscitaient jamais la moindre curiosité. Ces être étaient les fruits du péché, de la misère, et portaient le poids de cette mauvaise fortune leur vie entière. Quelle folie aveugle s’était un jour emparée de ce couple pour qu’il vénère ce bâtard avec cette ardeur insensée ? P 159

 

… Les hommes ne naissent pas égaux, même au regard de leur aptitude à vivre, de leur besoin de chercher un sens derrière les choses. Beaucoup vivent et meurent sans se demander pourquoi, en ce contentant de la réponse des prêtres. P 161

 

Le père Simon Le Moyne était plus âgé qu’Armand et avait passé de longues périodes chez les Agniers. Peu de Français dans la colonie connaissaient aussi bien ce peuple et son pays. Il était un des rares jésuites à inspirer aux Iroquois une forme de respect. Ils l’appelaient Ondessonk, ce qui signifie « Oiseau de proie ». P 165

 

L’Indienne incarnait l’ailleurs absolu, l’ultime voyage. La vague de sensualité où la fascination d’Armand puisait sa source l’avait emmené plus haut, dans un élan de tout l’être vers un changement profond, un périple spirituel, le dernier sans doute avant la mort. P 167 

 

Il n’a jamais compris ce besoin effréné de prouver sa valeur par la résistance à souffrance physique. C’est au moins un trait de caractère que les Sauvages partagent avec les Blancs : une espèce de dévotion à la violence donnée et reçue. La capacité à infliger la douleur et à y faire face, considérée comme une preuve ultime de bravoure virile. P 197

 

Les indigènes ne portaient pas sur le monde qui les entourait le regard dominateur des hommes de l’Ancien Monde. S’ils étaient fiers, ce n’était pas de cette fierté confite de prétention si commune aux Français. P 198

 

Le roi voulait détruire l’Iroquoisie… Il ne désirait pas seulement mater ce peuple, mettre fin aux raids, aux meurtres, à la terreur ; Louis rêvait d’un massacre, d’une extermination pure et simple. Il voulait frapper comme la foudre et détruire de ses rayons aveuglants ceux qui ne se soumettaient pas à sa volonté. P 221

 

Elle n’avait aperçu le monarque que de loin. Il dansait au rythme des notes de cet Italien aussi sorcier que musicien ; drapé d’or et de pierreries, il était la vivante image de la gloire et de la beauté. P 221

 

Vieille Épée déclarait depuis des années que c’était inéluctable : les premiers habitants de ces terres seraient balayés par l’homme du Vieux Continent. P 222  

 

Lu en juin 2018

Publié dans Littérature contemporaine, Littérature française, Rentrée littéraire

« La Purge » d’Arthur Nesnidal

Voici donc le premier des cinq romans, qui est paru dans la presse il y a quelques jours :

 

La purge de Arthur Nesnidal

 

Quatrième de couverture :  

 

«  Vous, mademoiselle, dîtes-nous ce que vous en pensez, vous qui avez raté votre devoir. » Aucune forteresse ne résiste à cela. Blême, frissonnante, l’expression fissurée par la déflagration, l’estomac enfoncé, l’espérance perdue, elle se faisait violence avec un héroïsme en tous points admirable pour ne pas fondre en larme ou sombrer sous la table. »

Sans complaisance, un étudiant décrit le quotidien d’une année d’hypokhâgne, sacro-sainte filière d’excellence qui prépare au concours d’entrée à l’École normale supérieure. Face au bachotage harassant, au formatage des esprits et aux humiliations répétées des professeurs sadiques, la révolte gronde dans l’esprit du jeune homme…

Féroce et virtuose, « la purge » dénonce l’éducation élitiste à la française. Avec pour toutes armes la tendresse d’un Prévert et les fulgurances d’un Rimbaud, Arthur Nesnidal y taille en pièces l’académisme rance de ses professeurs et retourne contre l’oppresseur sa prose ciselée. Dans la plus pure tradition du roman d’apprentissage, un manifeste pour la liberté.

 

Ce que j’en pense :  

 

J’ai eu un peu de mal à terminer ce livre car le thème abordé est difficile mais il  est intéressant : la vie quotidienne des étudiants dans une classe prépa, ici Hypokhâgne, avec tous les travers de l’enseignement de ces jeunes gens appelés à être les élites de la France de demain, débouchant sur des postes prestigieux.

La description du travail acharné, du bachotage, du manque de sommeil, dans un lieu où même la nourriture laisse perplexe, de ces étudiants qui triment pou arriver à des meilleurs résultats, devenant des robots ou des « chiens savants », car leur pensée elle-même a été captée, cette description est parfaite, tellement précise qu’on ressent les choses dans son propre corps.

La maltraitance psychologique des élèves est bien décrite, avec ces professeurs sadiques qui n’aiment qu’une chose : dominer, humilier et casser, et bien sûr devant tous les autres élèves, sinon ce n’est pas source de jouissance. Ils entendent à longueur de journées qu’ils sont nuls et qu’ils ne réussiront pas, alors comment résister et continuer à travailler ? Certains professeurs sont pires que les autres :

« Il faut, pour qu’on saisisse ce qui m’aura poussé à me faire le juge de cette personne ignoble, le professeur d’Histoire, et de cet être terrible, le professeur de philosophie, qu’on redonne l’image de cette époque-là. » P 89

La manière dont réagit le héros est intéressante, notamment sa tentative de résistance au formatage et à la pensée unique. Seulement voilà, ce récit m’a un peu laissée sur ma faim. Peut-être parce que j’ai préféré la manière dont Jean-Philippe Blondel l’aborde dans « Un hiver à Paris », car le héros me plaisait davantage. Et, il a fait remonter de vieux souvenirs de harcèlement à l’hôpital lors de mes études, avec un médecin-chef qui adorait humilier, alors se rendre en cours la peur au ventre, je connais…

Je suis allée au bout de la lecture parce que l’écriture d’Arthur Nesnidal est magnifique et emporte le lecteur.  Les phrases sont bien construites, il y a ici un amour de l’écriture, du langage écrit et une grande poésie dans les mots :

« La conscience des hommes a ceci de superbe, qu’elle confine au divin par pure inadvertance. On veut l’Inde, on a l’Amérique, on veut l’espace, on a la lune. On s’attend à l’étude et l’on trouve le savoir. A tâtons, ignorants, nous tenons du génie. » P 25

La page trente-sept est magnifique et on a envie de l’apprendre par cœur. Parmi les cinq livres que la FNAC m’a proposé, celui-ci est sans conteste le mieux écrit.

Ce roman, qui est un premier roman, il ne faut pas l’oublier, est prometteur et si l’auteur réussit à introduire plus d’émotion et de chaleur, le plaisir du lecteur sera au rendez-vous. Je rappelle au passage qu’il est âgé de vingt-deux ans !

 

Extraits :  

 

Tranquille, perdu dans l’immensité d’une nuit bornée de quatre murs, d’un calme que même le grésillement effréné de la mouche conforte, le studieux ne craint pas de s’y voir englouti ; la nuit lui donne la main ; la fatigue patiente pour la prendre à son tour, elle qui conduira notre homme dans sa couche. Les âmes éveillées se subliment un instant, on touche à l’infini, le crâne ne connaît plus ses frontières et l’entendement soudain s’évade et s’éparpille dans le songe éveillé, et l’on n’est point surpris de se voir transcendé ; ce miracle ordinaire fait partie de l’humain. L’abîme se déchire, l’image nous envahit, bienveillante et amie. P 22 

 

Être aveugle, c’est espérer ; voir, c’est perdre envie. On ne se désillusionne jamais qu’avec regret. P 27  

 

Le réfectoire ce n’est pas le restaurant ; comme le second nourrit, le premier ravitaille. On y venait chercher son content calorique dont on avait besoin pour finir la journée. On ne demande pas à la locomotive si elle goûte volontiers le charbon qu’elle consomme. P 37   

 

Le corps privé de sommeil exige réparation ; il ne veut pas comprendre que le latin vaut mieux. Il se cabre, il hurle, fait sa révolution ; du pain, du pain ! rien ne peut contenir son appétit de vivre. Il ne laisse pas tuer si aisément. Même dans la misère, il combine le souffle ; son ordre impérieux interdit le suicide… P 37   

 

La fierté des parents a de ces prophéties qui lorsqu’elles s’écroulent semblent tuer l’enfant. Étau insoutenable dans lequel se glisse la progéniture qui ne veut en sortir. Pressé d’amour, serré, serré jusqu’à la mort par cette bienveillance tranquille, le fils veut demeurer dans ce supplice sans nom. S’extirper, décevoir, qui sait, perdre peut-être l’amour que dispensaient une voix maternelle, une tape paternelle et quelques compliments sincères et précieux ? Rien n’est plus obligeant que la confiance d’un proche. L’enfant est l’éternel mendiant de l’amour.   P 43   

 

Plaindre, c’est écraser le misérable de honte. Plaindre, c’est tendre la main vers le misérable parce qu’il est misérable ; il y a dans ce geste une forme de hiérarchie qui compare les malheurs et désignent le faible ; aimer relève l’autre parce qu’il est un homme. La pitié est la pire humiliation que reçoit celui qui ne peut faire autrement que l’accepter. Ceux que la pitié meut ne sont jamais tombés, ou ne connaissent pas ce qu’est la dignité. O pitié, pudibonde salope.  P 55   

 

La victime humiliée protège son bourreau ; son silence est complice. Je veux que mes paroles soient comme immaculées ; qu’on y trouve toujours ces précieux témoignages dont on ne doute pas. P 88   

 

… Car les hommes sont aveugles sans les mots, comme ils sont aveugles sans amour ; l’amour est la pupille, et les mots leur soleil. Que peut-on voir sans le soleil ? Les muets sont invisibles. P 88  

 

Lu en juin 2018

Publié dans Rentrée littéraire

Jury FNAC rentrée littéraire 2018

La FNAC a retenu ma candidature pour être membre du  jury décernant son fameux prix des romans de la rentrée littéraire 2018. J’ai déjà tenté ma chance il y a quatre ou cinq ans, et j’avais découvert quelques auteurs mais j’étais restée sur ma faim: pas de livres transcendants…

Cette fois bonne pioche avec cinq romans, dont trois pavés, que j’ai lus en juin et dont je vais pouvoir parler car certains sont déjà parus en librairie. Il s’agit de :

 

Arthur NESNIDAL: « La purge »

Julie PEYR : « Anomalie »

Patrice NGANANG : « Empreintes de crabe »

Abnousse SHALMANI : « Les exilés meurent aussi d’amour »

Emmanuelle PIROTTE : « Loup et les hommes »

 

C’est une très belle expérience parce que certains m’ont énormément plu et j’en parlerai avec plaisir…

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Publié dans Challenge 19e siècle, Littérature française, XIXe siècle

« La conquête de Plassans » : Émile Zola

 

Place au quatrième tome des « Rougon Macquart » avec :

 

La conquête de Plassans Emile Zola

 

 

Résumé :  

La ville de Plassans, acquise à l’Empire à la fin de « La Fortune des Rougon », sous l’influence de la famille Rougon, a rebasculé dans le camp légitimiste. On décide donc, à Paris, de la faire revenir dans les rangs en envoyant un prêtre bonapartiste, l’abbé Faujas qui va ainsi manipuler tout le monde.

L’Abbé arrive donc, accompagné de sa mère, chez les Mouret dont il va progressivement envahir la maison et l’esprit.

Le couple Mouret est constitué de François Mouret, fils d’Ursule Macquart, négociant à Marseille, qui s’est constitué une petite rente qui lui permet de vivre tranquillement dans sa maison ; sa femme, Marthe Rougon est la fille de Félicité. II s’agit donc d’un mariage entre cousins et leur grand-mère est d’Adélaïde, enfermée dans un asile. Ils ont trois enfants : Octave, Serge et Désirée.

 

Ce que j’en pense  

 

Nous voici donc de retour à Plassant, dans le Sud de la France chère à Zola (lui-même natif d’Aix en Provence) loin de la vie parisienne trépidante des deux tomes précédents.

J’ai retrouvé avec plaisir Félicité, que j’avais bien aimée dans « La fortune des Rougon », ses rapports un peu bizarres avec sa fille, Marthe, dont elle n’est pas très proche. Seulement, Marthe lui est utile lors de ses réceptions du jeudi, où se côtoient les personnages importants de la ville :il est de bon ton de se critiquer, mais de se faire voir aussi…

Le personnage principal est l’abbé Faujas, qui se promène dans la ville, tout miteux, la soutane raccommodée, (il n’en a qu’une !) et apparemment modeste, ne s’intéressant qu’à Dieu. Il s’infiltre peu à peu dans la ville, la vampirisant, la domptant pour mieux la dominer. Il s’immisce ensuite dans tous les pans de la société de la ville, même les jeunes, il s’agit de convaincre tout le monde.

Pour établir son emprise, il est plus simple de commencer  par les femmes, grenouilles de bénitier. Il s’attaque d’abord à Marthe, épouse soumise, éprise de raccommodage, de travaux d’aiguille, athée, devinant une frustration chez elle, il va l’amener à l’Église, au salut. Il en fait une dévote, intégriste, comme souvent les nouveaux convertis, la rudoie, refusant d’être son confesseur, lui imposant ses règles de façon drastique et malsaine.

Zola nous décrit à merveille, la manière dont cet homme qui méprise les femmes qu’il considère comme impures (tiens donc !) tisse sa toile pour arriver à ses fins, dans un rapport sado-masochiste, car c’est ce qu’on appelle de nos jours un pervers narcissique. Il aime dominer, se donner du mal pour conquérir, se faisant passer pour ce qu’il n’est pas. Seule la conquête est source de jouissance !

« L’abbé avait un mépris d’homme ou de prêtre pour la femme ; il l’écartait, ainsi qu’un obstacle honteux, indigne des forts. Malgré lui, ce mépris perçait souvent dans une parole plus rude. Et Marthe, alors prise d’une anxiété étrange, levait les yeux, avec une de ces peurs brusques qui font regarder derrière soi si quelque ennemi caché ne va pas lever le bras. « P 96

Le couple Mouret est intéressant par son évolution car on voit les deux personnes changer presque radicalement et la relation entre eux se modifie :  François Mouret est davantage sur ses gardes quand l’abbé arrive chez lui ; il essaie bien de railler le personnage et la religion, mais bientôt il n’est plus maître chez lui et ne peut que regarder sa femme sombrer.

Marthe confond la dévotion avec l’amour, car elle est amoureuse du prêtre, pas de Dieu ou de Jésus. Elle s’autoflagelle au propre et au figuré. Vit-elle sa passion ou sa Passion ?

La mère du prêtre est gratinée aussi : en extase devant son rejeton, qu’elle vénère, elle est prête à tout pour qu’il réussisse… « Elle trouvait, d’ailleurs, leur adoration naturelle, les regardait comme très heureuses d’être ainsi à genoux devant son Dieu » P 226

Zola traite dans ce roman, de l’influence du pouvoir sur l’homme mais surtout de la folie sous toutes ses formes : manipulations, perversité, délire mystique… Marthe et François ont, tous les deux, peur de la folie, car ils ont toujours présent à l’esprit leur grand-mère Adélaïde, la fameuse tante Dide de « La fortune des Rougon » qui est depuis des années dans un asile, aux Tulettes : la folie est-elle héréditaire ? Y-a-t-il un maillon faible dans la génétique, la consanguinité (leur fille Désirée a un retard mental) donc est-ce qu’ils risquent de devenir fou ? C’est la question qu’ils se posent….

Il change de technique dans ce roman, alors que dans les trois premiers tomes, on avait une scène présentant tous les protagonistes dans le premier chapitre, suivi de cinq ou six chapitres longs, racontant l’histoire et les personnages, ici il procède par petits chapitres (23 pour être précise), ce qui donne du rythme à l’histoire qu’il raconte, et il n’y a pas de flash-back. Par contre, les langues de vipères, les ragots sont toujours bien présents.

Ce roman est jubilatoire, dans sa férocité à décrire les protagonistes et leurs petitesses, le rôle de l’Église en politique à l’époque et se termine en feu d’artifice.

Bref, j’ai adoré ce roman, et je pourrais élucubrer pendant des heures tant il m’inspire…

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Extraits  

 

Ce prêtre apportait chez lui une odeur mystérieuse, un inconnu presque inquiétant. Bien qu’il fît l’esprit fort, qu’il se déclarât voltairien, il avait en face de l’abbé tout un étonnement, un frisson de bourgeois où perçait une pointe de curiosité gaillarde. P 37   

 

Son salon était sa grande gloire ; comme elle le disait, elle voulait y trôner, non en chef de parti, mais en femme du monde. Il est vrai que les intimes prétendaient qu’elle obéissait à une tactique de conciliation, conseillée par son fils Eugène, le ministre, qui la chargeait de personnifier, à Plassans, les douceurs et les amabilités de l’Empire.  P 62  

 

Voyez-vous, à Plassans, le peuple n’existe pas, la noblesse est indécrottable ; il n’y a de tolérable que quelques parvenus, des gens charmants qui font beaucoup de frais pour les hommes en place. Notre petit monde de fonctionnaires est très heureux. Nous vivons entre nous, à notre guise, sans nous soucier des habitants, comme si nous avions planté notre tente en pays conquis. P 79 

 

Et, il (l’abbé Faujas) s’imaginait ce drame, cette femme et ce mari, parents de visage, que toutes leurs connaissances jugeaient faits l’un pour l’autre, tandis que, au fond de leur être, le levain de la bâtardise, la querelle des sangs mêlés et toujours révoltés, irritaient l’antagonisme de deux tempéraments différents. Puis, il s’expliquait les détentes fatales d’une vie réglée, l’usure des caractères par les soucis quotidiens du commerce, l’assoupissement de ces deux natures dans cette fortune gagnée en quinze années, mangée modestement au fond d’un quartier désert de la petite ville. P 98  

 

Elle le regarda, surprise de cette sortie brutale, reculant, éprouvant cette sensation d’épouvante qu’elle ressentait parfois encore en face de sa soutane. Il lui semblait que des mains de fer se posaient sur ses épaules et les pliaient. Pour tout prêtre, la femme, c’est l’ennemie. Lorsqu’il la vit révoltée sous cette correction sévère, il se radoucit… P 114

 

Patronné par Marthe, désigné comme le promoteur d’une bonne œuvre dont il refusait modestement la paternité, il n’avait plus, dans les rues, cette allure humble qui lui faisait raser les murs. Il étalait sa soutane neuve au soleil, marchait au milieu de la chaussée.  P 115   

 

Elle était heureuse de ces coups. La main de fer qui la pliait, la main qui la retenait au bord de cette adoration continue, au fond de laquelle elle aurait voulu s’anéantir, la fouettait d’un désir sans cesse renaissant. Elle restait néophyte, elle ne descendait que peu à peu dans l’amour, arrêtée brusquement, devinant d’autres profondeurs, ayant le ravissement de ce lent voyage vers des joies qu’elle ignorait. Ce grand repos qu’elle avait goûté dans l’église, cet oubli du dehors et d’elle-même se changeait en une jouissance active, en un bonheur qu’elle évoquait, qu’elle touchait. P 205 

 

Il ne goûtait, dans la salle à manger sur rez-de-chaussée, que la joie d’être totalement débarrassé des soucis de la vie matérielle. Aussi gardait-il une tranquillité superbe, peu à peu habitué à voir ses moindres désirs devinés, ne s’étonnant plus, ne remerciant plus, régnant dédaigneusement entre la maîtresse de maison et la cuisinière, qui épiaient avec anxiété les moindres plis de son visage grave. P 228 

 

L’abbé Faujas redoublait de sévérité, la contenant encore en la rudoyant. Elle l’étonnait par ce réveil passionné, par cette ardeur à aimer et à mourir… Il y avait entre elle et cet homme un mur de colère et de dégoût. Quand il sortait des courtes luttes qu’il avait à soutenir avec elle, il haussait les épaules, plein d’un lutteur arrêté par un enfant. Il se lavait, il se brossait, comme s’il eût touché malgré lui à une bête impure. P 248 

 

Lu en août 2018