Publié dans Littérature anglaise, Littérature contemporaine

« Testament à l’anglaise » de Jonathan Coe

 

Je vous parle aujourd’hui d’un livre qui patientait aussi depuis longtemps sur une étagère de ma bibliothèque et que j’ai lu dans le cadre d’une lecture commune organisée par Florence via le Blogoclub

 Testament à l'anglaise de Jonathan Coe

 

QUATRIÈME DE COUVERTURE 

 

Michael Owen, un jeune homme dépressif et agoraphobe, a été chargé par la vieille Tabitha Winshaw d’écrire la chronique de cette illustre famille. Cette dynastie se taille en effet la part du lion dans tous les domaines de la vie publique de l’Angleterre des années quatre-vingts, profitant sans vergogne de ses attributions et de ses relations.

Et si la tante Tabitha disait vrai ? Si les tragédies familiales jamais élucidées étaient en fait des crimes maquillés ? Par une nuit d’orage, alors que tous sont réunis au vieux manoir de Winshaw Towers, la vérité éclatera…

Un véritable tour de force littéraire, à la fois roman policier et cinglante satire politique de l’Establishment.

CE QUE J’EN PENSE

 

Un vieux château lugubre perdu dans la campagne, digne de ces vieux manoirs hantés par des   vampires ou des spectres, qui part en décrépitude, où l’on entendant grincer les meubles et les portes, où se réunissent les différents membres d’une famille qui se détestent cordialement mais se font des grands salamalecs, où l’on s’attend à tout moment à recevoir une vieille armure sur la tête, autrement dit « Winshaw Towers ».

Jonathan Coe nous invite à faire la connaissance de tout se beau monde, lors d’un prologue savoureux, où est décrit le premier drame : en 1942, l’avion du deuxième fils, pilote de guerre, est abattu par les Nazis alors qu’il effectue une mission et Tabitha sa sœur, sous le choc, devient extrêmement violente vis-à-vis de l’aîné de la fratrie : Lawrence et se retrouve enfermée en clinique psychiatrique jusqu’à la fin de ses jours.

Quelques années plus tard, on lui accorde une permission de sortie, à l’occasion de l’anniversaire du plus jeune frère Mortimer, et elle affirme que leur frère aîné est responsable : ce ne serait donc pas un accident mais un assassinat. Étrangement, un cambriolage a lieu durant la nuit et Lawrence abat le cambrioleur. Illico, Tabitha est renvoyée en psychiatrie.

Durant ce même prologue on fait la connaissance de Michael Owen, passionné par Youri Gagarine et hanté par un film qu’il a vu au cinéma… C’est à lui que Tabitha va s’adresser pour écrire « la saga des Winshaw »

Ce livre dresse, à travers tous ces membres de la famille Winshaw, un portrait au vitriol de la société de l’Establishment sous le règne de Mrs Thatcher : on a tout ce qui se fait de mieux dans le sordide et l’opportunisme avec , Hilary fille de Mortimer, qui réussit à se faire embaucher dans un journal via ses relations, et qui va régner sur la presse puis la télévision avec des chroniques tapageuses, méchantes écrasant tout le monde sur son passage pour abreuver le monde à coups de désinformations : une  journaliste vraiment pourrie.

Puis on trouve Henry, politicien élu sur le banc des travaillistes en bon opportuniste mais qui soutient tout ce que préconisent les conservateurs, tombé sous le charme de Maggie, qui va œuvrer au démantèlement de la sécurité sociale, entre autres, pour la mettre entre les mains des spéculateurs en tous genres : on a donc le politicien pourri…

« Je n’ai jamais vu une femme aussi déterminée, ni une telle énergie de caractère. Elle piétine ses opposants comme de la mauvaise herbe sur son chemin. Elle les renverse d’une chiquenaude. Elle est tellement splendide dans la victoire. Comment pourrais-je la rembourser – comment aucun de nous peut-il espérer la rembourser – de tout ce qu’elle a fait ? « P 201

Dans la même veine, on aura Roddy, marchand d’art soi-disant mécène qui saute sur tout ce qui bouge (un Weinstein avant l’heure), Dorothy, la pire de tous qui épouse un fermier, rachète les terres de tous les paysans autour de sa ferme, et met en place l’agriculture moderne : poulets ou bétail entassés, agriculture intensive, (il faut gagner de l’argent !) ; elle va jusqu’à produire des plats cuisinés qu’elle impose sur le marché (« c’est de la merde » dirait Jean-Pierre Coffe) qu’elle se garde bien de manger. Tout s’utilise dans la ferme, les poussins mâles réduits en bouillie serviront de nourriture pour le bétail par exemple…

On a aussi Thomas qui va investir un autre domaine, la finance avec des spéculations, notamment sur les fonds de pensions, ruinant des petits retraités, coulant des boîtes …  On a donc le financier pourri.

Pour finir, on a Mark, études de cinéma qui va se spécialiser dans les ventes d’armes, et de gaz toxiques etc. à Saddam Hussein qui était le gentil à l’époque…Et qu’à cela ne tienne, si Saddam les utilise, on ira les bombarder. Et, un pourri de plus dans la famille…

Bien-sûr, Jonathan Coe nous parle de son héros, Michael Owen, journaliste écrivain en panne d’inspiration qui ne quitte plus sa chambre, où règne un désordre immense, obsédé par un film qu’il a vu enfant et qu’il se repasse en boucle en se masturbant (physiquement et intellectuellement) et qui va tenter de comprendre s’il y a vraiment eu des meurtres dans cette famille ou si Tabitha délire. Il n’a évidemment pas été choisi au hasard pour écrire ce livre (grassement payé) sur la famille Winshaw…

Une satire au vitriol de cette société des années quatre-vingt, une famille pourrie que j’ai adoré détester tant les portraits sont caricaturaux (à part Dorothy qui est immonde avec son massacre de l’agriculture, ruinant les paysans qui pouvaient résister et surtout la maltraitance animale, cause pour laquelle je suis intransigeante), bref, une famille qui représente tout ce que je déteste.

J’ai beaucoup aimé ce roman, un pavé de 682 pages, que j’ai dévoré car c’’est un véritable page-turner, et Jonathan Coe sait très bien jouer avec le lecteur, alternant les descriptions des personnages, l’étude de toutes les magouilles politiques de l’époque dont je me souviens parfaitement car je n’étais pas un fan de Mrs Maggie, avec une écriture vive, un rythme enlevé : on ne s’ennuie pas une seconde et on n’a pas du tout envie que le roman se termine, et une fin superbe.

L’auteur nous propose un arbre généalogique au début du livre qui est fort utile pour s’y retrouver dans la dynastie et des coupures de presse intéressantes viennent émailler le récit.

Coup de cœur donc…

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EXTRAITS  

 

Mais, l’on peut dire que chaque penny de la fortune des Winshaw – qui remonte au dix-septième siècle, quand Alexander Winshaw entra dans les affaires en s’assurant une part lucrative du fructueux commerce des esclaves – eut pour origine, d’une façon ou d’une autre, l’exploitation éhontée des faibles, et j’estimais par conséquent que l’expression « criminels » leur convenait à la perfection, et que j’accomplissais une mission fort utile en portant leurs méfaits à la connaissance du public, tout en me tenant scrupuleusement dans les limites de ma commande. P 132  

 

… les gens comme moi savent trop bien que même si on pense avoir découvert un nouveau Dostoïevski, on n’en vendra pas le quart que ce que pourrait faire n’importe quelle merde écrite par un type qui présente la météo à leur putain de télévision. P 150  

 

Le fond de l’histoire, c’est que JE CROIS QUE JE SUIS AMOUREUX. Oui ! Pour la toute première fois ! A la tête de l’Association, il y a une fille de Somerville appelée Margaret Roberts et je dois dire qu’elle est à tomber par terre ! Une chevelure châtain absolument superbe – j’avais envie de m’y enfouir le visage. La plupart du temps, je n’ai rien pu faire d’autre que la regarder avec les yeux écarquillés, mais j’ai fini par avoir le cran de me lever pour lui dire combien la réunion m’avait plu… P 175   

 

Ce que nous allons finir par recommander – si j’ai quelque chose à y voir – c’est la participation d’administrateurs extérieurs à tous les niveaux, rémunérés en fonction des résultats. C’est le point crucial. Nous devons nous débarrasser de cette idée enfantine selon laquelle les gens peuvent être motivés par autre chose que l’argent. P 194.     

 

… j’ai toujours eu le sentiment que si la chance peut orienter nos vies, alors c’est que tout est arbitraire et absurde. Il ne m’était jamais vraiment venu à l’esprit que la chance pouvait aussi apporter le bonheur. Je veux dire, c’est la chance seule qui a fait que nous nous sommes rencontrés, la chance seule qui a fait que nous vivons dans le même immeuble, et maintenant nous sommes ici… P 218  

 

Dans les restaurants les plus chics, dans les soirées privées les plus somptueuses, elle s’efforçait de convaincre fonctionnaires et députés de la nécessité d’accorder des subventions toujours plus considérables aux agriculteurs qui désiraient se convertir aux nouvelles méthodes d’élevage intensif… P 340  

 

Comme Hilary (qui ne regardait jamais ses propres programmes de télévision), Dorothy n’avait jamais eu la moindre intention de consommer les produits qu’elle était trop heureuse d’imposer à un public résigné. P 352  

 

… Tu n’as pas à t’inquiéter pour ça, répondit Henry. Les journaux ne vont pas se mettre à parler d’une chose aussi barbante que la production alimentaire, et si jamais ils le font, le public ne s’y intéressera pas, car il est trop stupide. P 353  

 

Le truc, c’est de faire sans cesse des choses scandaleuses. Il ne faut pas laisser aux autres le temps de réfléchir après avoir fait passer une loi révoltante. Il faut aussitôt faire quelque chose de pire avant que le public ne puisse réagir. Vois-tu, la conscience britannique n’a pas plus de capacité que… qu’un petit ordinateur domestique, si tu veux. Elle ne peut conserver en mémoire que deux ou trois choses à la fois.  P 433 

LU EN MAI 2018

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Publié dans Littérature américaine, Littérature contemporaine

« Piège conjugal » de Michelle Richmond

Je vous parle aujourd’hui d’un livre que j’ai reçu dans le cadre d’une opération « Masse critique » :

 Piege conjugal de Michelle Richmond

 

QUATRIÈME DE COUVERTURE

Alice, ancienne rockeuse reconvertie en avocate, et Jake, psychologue, s’aiment, l’avenir leur appartient. Le jour de leur mariage, un riche client d’Alice se présente avec un cadeau singulier : l’adhésion au « Pacte ». Le rôle de ce club ? Garantir à ses membres un mariage heureux et pérenne, moyennant quelques règles de conduite : décrocher systématiquement quand le conjoint appelle, s’offrir un cadeau tous les mois, prévoir une escapade trois fois par an… mais surtout, ne parler du Pacte à personne. Alice et Jake sont d’abord séduits par l’éthique, les cocktails glamour et la camaraderie que fait régner le Pacte sur leur vie… Jusqu’au jour où l’un d’eux contrevient au règlement. Le rêve vire au cauchemar. Mais comme le mariage, l’adhésion au Pacte, c’est pour le meilleur… comme pour le pire.

Suspense et tension psychologique constituent le carburant de ce roman au vitriol qui décrypte les hypocrisies de l’institution matrimoniale et entraîne le lecteur dans une intrigue sombre, palpitante et jamais dénuée d’ironie. Publié dans trente pays, « Piège conjugal » est en cours d’adaptation pour le grand écran par la 20th Century Fox.

 

CE QUE J’EN PENSE

 

Après un début un tantinet « fleur bleue », avec une demande en mariage romantique, une organisation de la noce assez classique, Jake psychologue de son état et Alice, chanteuse rock qui est devenue avocate, reçoivent un cadeau étrange, offert par Finnegan, un client d’Alice, invité de dernière minute à la cérémonie : une boîte massive et élégante avec une inscription gravée : « LE PACTE ». « À l’intérieur se trouvait un second coffret posé sur une doublure en velours bleu, encadré de deux stylos coûteux nichés dans les replis du tissu : de l’argent, de l’or blanc voire du platine »

A leur retour de voyage de noce, ils reçoivent la visite de Vivian, une sorte d’inspectrice (qui m’a rappelé la visite traditionnelle de l’assistante sociale lors de notre demande d’adoption : on ne sait jamais ce qu’il faut dire, on brique la maison de fond en comble pour faire bonne impression, on choisit sa tenue…).

Tout en subissant un interrogatoire en règle, ils ouvrent devant elle, le deuxième coffret qui contient le contrat, ainsi que le manuel qui répertorie les principes du Pacte, mise au point par Orla, une Irlandaise, mère fondatrice de l’association, qu’ils devront apprendre par cœur, et mettre en application au quotidien !

Nos deux tourtereaux signent, sans se rendre compte du processus dans lequel ils s’engagent. Après tout, il y a des idées pleines de bon sens : se faire un cadeau tous les mois, aller au restaurant, trouver le juste équilibre entre le travail et le couple et tous les trois mois une invitation à dîner chez un couple qui appartient à leur « région » etc.

Très vite, les choses vont se corser avec des accusations, des séjours dans une prison privée que les chefs du Pacte ont rachetée, et on a des scènes cocasses : arrestations, menottes, cellule, combinaison orange en tissu de bonne qualité, (on est entre gens bien, la preuve on s’appelle mon Ami), interrogatoires, avocats et juges appartenant au groupe, des punitions abracadabrantesques ….

Voici, pour le fun, quelques motifs de « mise en examen » : « lire les e-mails de son conjoint est un délit de niveau 2, la récidive recevra une sanction de niveau similaire, avec une majoration de quatre points »,

Ou encore : ne pas répondre à une injonction constitue un « manque de focalisation, crime de niveau 6 » le conjoint n’étant pas assez « concentré sur son mariage »il s’en suit une condamnation à un dispositif de focalisation : un collier en métal à garder vingt-quatre heures sur vingt-quatre, assorti de séances de thérapie à la soviétique…

Le plus cocasse étant : « Réalignement pour crime d’infidélité émotionnelle »

« Personne n’est ici contre son gré, Jake. Tous nos résidents sont conscients de leurs crimes et heureux de pouvoir procéder à un réalignement psychique dans un environnement où ils se sentent accompagnés. » P 284

Ce roman nous trace un portrait de la maltraitance psychologique, de la manipulation mentale qui font penser aux sectes ou aux méthodes staliniennes ou la Gestapo…

C’est Jake qui raconte l’histoire et l’auteure fait alterner l’enchaînement des évènements liés au Pacte avec les entretiens de thérapie de couples et les groupes d’ados dont il s’occupe, distillant au passage ses réflexions sur la vie, le couple ou la société, ce qui permet au lecteur de récupérer un peu entre deux séances de manipulation.

Michelle Richmond entretient habilement le suspense, et une fois immergée dans l’histoire, je me suis laissée prendre au jeu malgré les invraisemblances. Il y a des rebondissements jusqu’à la dernière page. J’avoue que je me suis bien amusée.

Je remercie vivement Babelio et les éditions Presse de la Cité qui m’ont permis de découvrir ce roman et  son auteure que je ne connaissais pas du tout.    

 

L’AUTEUR  

Native de l’Alabama, Michelle Richmond a enseigné les techniques de l’écriture à l’université de San Francisco et dirige la revue littéraire en ligne Attic. Son précédent roman, « L’Année brouillard », finaliste du Grand Prix des lectrices de « Elle », s’est vendu à plus de 50 000 exemplaires.

 

EXTRAITS

 

Il y a un écart entre celui que nous sommes et celui que nous pensons être. C’est le cas pour tout le monde. Même si, en ce qui me concerne, j’aime à croire que cet écart est faible, je suis prêt à admettre qu’il existe. P 50

 

Elle utilise le mot « épanouissement ». A priori, c’est une bonne chose, sauf que c’est devenu un terme qui signifie : « Je veux me faire du bien, et tant pis si je piétine les autres au passage… »  P 55  

 

… j’ai lu que les fiancés de la Saint Valentin formaient des couples moins solides, moins résolus. J’en déduis qu’un mariage fondé sur des débuts trop romantiques et impétueux se défait plus facilement. P 200  

 

Un divorce provoque une réaction en chaîne dans l’entourage familial. Prenez Al et Tipper Gore : ils se sont séparés au bout de quarante ans de mariage, un an après le divorce de leur fille Kristin. Et ce n’était que le début. Moins d’un an plus tard, une autre de leurs filles quittait son mari et à la fin de l’année suivante, leur troisième fille était elle-aussi divorcée. P 200  

 

Je ne le dirai jamais à mes patients, mais j’ai acquis la certitude que la plupart des gens ne changent pas. Au mieux, ils sont capables d’accentuer certains traits de leur personnalité par rapport à d’autres, même s’il ne fait aucun doute que l’éducation et es soins prodigués à un enfant peuvent orienter ses tendances naturelles dans le bon sens.  P 231   

 

Les fascistes et les sectes ont toujours une langue bien à eux, des termes dont le but est d’embrouiller les esprits, de dissimuler la vérité, mais aussi de donner aux membres l’impression qu’ils sont élus en les distinguant du commun des mortels. P 278  

 

… Je sais ce que vous pensez, Jake. Je lis l’inquiétude sur votre visage. Mais, je peux vous assurer que, si ces pièces ont été conçues à l’origine pour l’isolement, nous préférons les voir comme des cellules monastiques où les membres qui sont égarés peuvent renouer à leur rythme avec leurs vœux… P 285  

 

Aujourd’hui, les psychologues se moquent de la puissance de la pensée positive qui a fait tant d’adeptes dans les années 1970. Pourtant, je ne serais pas aussi enclin à lui dénier toute efficacité. Les optimistes sont plus heureux que les pessimistes et les cyniques : c’est idiot, mais c’est vrai, même si parfois, il faut se forcer. P 304  

 

Les adolescents sont combattifs. Comme des animaux dans la savane, ils flairent tout de suite la faiblesse et attaquent sans une hésitation. P 305  

 

Le mariage est une entité vivante et changeante dont on doit prendre soin, seul et ensemble. Il évolue de mille façons, tantôt ordinaires, tantôt totalement inattendues… c’est un organisme vivant avec ses contradictions – à la fois prévisible et étonnant, bon et mauvais – qui chaque jour devient plus riche et plus subtil.  P 401

 

 

LU EN MAI 2018

Publié dans Littérature chinoise, Littérature contemporaine

« Baguettes chinoises » de Xinran

Encore un petit intermède chinois avec:

 Baguettes chinoises de Xinran 2

 

QUATRIÈME DE COUVERTURE  

 

« Je vais leur montrer, moi, à tous ces villageois, qui est une baguette et qui est une poutre ! »

C’est ce cri qui a donné envie à Xinran d’écrire cette histoire. Celle, lumineuse, chaleureuse, émouvante, de trois sœurs qui décident de fuir leur campagne et le mépris des autres, pour chercher fortune dans la grande ville.

Sœurs Trois, Cinq et Six n’ont guère fait d’études, mais il y a une chose qu’on leur a apprise : leur mère est une ratée car elle n’a pas enfanté de fils, et elles-mêmes ne méritent qu’un numéro pour prénom. Les femmes, leur répète leur père, sont comme des baguettes : utilitaires et jetables. Les hommes, eux, sont des poutres solides qui soutiennent le toit d’une maison.

Mais quand les trois sœurs quittent leur foyer pour chercher du travail à Nankin, leurs yeux s’ouvrent sur un monde totalement nouveau ; les buildings et les livres, le trafic automobile, la liberté de mœurs et la sophistication des habitants…

Trois, Cinq et Six vont faire la preuve de leur détermination et de leurs talents, et quand l’argent va arriver au village, leur père sera bien obligé de réviser sa vision du monde.

Etc….

CE QUE J’EN PENSE  

 

Cette histoire commence sur les douves de Nankin, plus exactement sous le grand saule, où les nouveaux arrivants cherchent à trouver du travail. Trois vient d’arriver avec Deuxième Oncle. Elle est la troisième fille d’une fratrie de six, et le père est tellement honteux de n’avoir que des filles qu’il ne leur attribue même pas un prénom, seulement un chiffre correspondant à leur ordre de naissance.

« Dans mon village, c’est comme ça qu’on appelle les filles, des baguettes. Les garçons, eux, ce sont des poutres. Ils disent que les filles ne servent à rien et que ce n’est pas avec des baguettes qu’on peut soutenir un toit. » P 22

Elles sont exploitées dans les champs, triment du matin au soir, sans se plaindre et on s’en débarrasse en les mariant sans leur demander leur avis : il faut bien les caser quelque part, ce que les parents a fait avec leur fille aînée. Et après, on s’étonne du nombre élevé de suicide chez ces jeune femmes…

« C’est ainsi qu’on expliquait le suicide de certaines d’entre elles qui, ayant toujours vécu en recluses à la campagne, ne savaient pas faire face à la pression de cette nouvelle vie, ni gérer leur soudaine liberté. » P 91

Trois est promise à un homme plus âgé handicapé, et elle décide de fuir avec le frère cadet de son père, Deuxième Oncle qui l’emmène avec lui lorsqu’il retourne à Nankin après les fêtes du Nouvel An.

Trois réussit à trouver du travail, et doit s’adapter à la ville car elle ne sait rien, elle n’est pas allée longtemps à l’école et tout est étrange dans cette grande ville. Elle fait des miracles en créant des compositions de fruits, légumes pour le grand bonheur de ses patrons qui tiennent un restaurant : « l’Imbécile heureux ».

« Cela faisait deux ans qu’elle travaillait à L’Imbécile heureux, qu’elle avait fait de cette coquille de noix perdue dans l’océan rugissant des restaurants sa seconde maison. C’est là qu’elle avait appris qui elle était… C’est là que cette baguette sans éducation et perpétuellement brocardée par les siens à la campagne avait finalement pris conscience de sa valeur et gagné, pour la première fois, un peu de respect.  C’est là qu’avait commencé sa nouvelle vie et qu’elle s’y poursuivait ». P 49

Plus tard ses deux sœurs la rejoindront, Cinq qui ne sait ni lire ni écrire, considérée comme une débile et Six, qui a eu plus de chance et a été scolarisée. On va les voir évoluer, chacune dans un milieu différent et tenter de s’en sortir.

Xinran nous brosse le portrait des trois sœurs, le contraste énorme entre le monde rural et la ville, la société chinoise et son évolution…

Elle nous décrit le côté borné du père et son opinion sur les filles, son comportement maltraitant psychologiquement, mais qui sera bien obligé de reconnaître qu’une fille, cela peut servir, notamment en rapportant tout l’argent qu’elle gagne !

Une question se pose : comment dans un pays qui pratique la politique de l’enfant unique, un paysan peut-il avoir six filles, sans recevoir de sanction ? C’est très simple il suffit de connaître les bonnes personnes pour avoir des passe-droits : corruption !

Les familles dans lesquelles travaillent les trois jeunes filles sont intéressantes, bien que caricaturales : outre le restaurant « l’Imbécile heureux », on fait la connaissance d’un établissement de massages, bains divers, où travaille Cinq et un salon de thé librairie où s’épanouit Six, véritable rat de bibliothèque, où défilent des Occidentaux.

J’ai choisi ce livre car j’avais beaucoup aimé « Funérailles célestes » et je dois dire que je suis restée sur ma faim : certes, ces trois héroïnes sont sympathiques, et chacune à sa manière va trouver sa voie car le travail ne leur fait pas peur et elles ont envie d’apprendre.

La manière dont Xinran aborde la société chinoise, la restriction des libertés, l’éloge du travail, la Révolution Culturelle et l’épuration qui a suivi, est intéressante mais ne m’a pas enthousiasmée. Je suis sortie de cette lecture avec une overdose de riz gluant, boulettes et sucreries…

Bien-sûr après avoir refermé « Eugenia » de Lionel Leroy, le risque de comparaison était latent et ce livre s’est révélé trop fade, comme c’est souvent le cas après un coup de cœur… J’ai allégé un peu ma PAL et je ne pense pas lire un autre roman de l’auteure…

Un conseil: si vous voulez lire ce roman zappez la quatrième de couverture car elle en dit trop. Je n’en ai cité qu’une partie.

 

 

EXTRAITS 

 

Son père qui fumait à leur côté, tapant sa pipe contre le four, l’avait enjointe de se calmer : « Mais qu’est-ce qui t’arrive ? Cesse de t’en prendre à ta sœur parce qu’elle est moins dégourdie que toi et Six, de toute façon vous n’êtes que des baguettes. Et ne crois pas que quelques mois en ville y ont changé quelque chose et que tu peux maintenant prendre tes sœurs de haut ! » P 90  

 

Ingénieur Wu, qui avait grandi dans le silence de sa mère, montrait une profonde empathie à l’égard de filles comme Cinq qui, venues de villages dirigés par des hommes, ne recevaient que peu d’amour et d’attention. Il les comparait à ces brins d’herbe se frayant un passage dans les fissures des rochers pour capter la lumière du soleil, respirer, s’épanouir avant d’être battues par la pluie et le vent. P 91  

 

… elle trouva une dizaine de cartons comme ceux dans lesquels elle mettait ses livres chez elle. Six se demandait si ceux-ci en contenaient, et le cas échéant, s’il fallait mettre de la mort-aux-rats en ville ? Car, à la campagne, tous ces rats illettrés prenaient un malin plaisir à dévorer les mots… P 128  

 

Combien de têtes ont roulé en Chine pour un simple mot de travers, le sais-tu ? Voilà vingt ans que la politique d’Ouverture a été lancée et crois-tu que les définitions du Parti et de l’Histoire ont changé ? Peut-on parler aujourd’hui plus qu’hier d’une réelle liberté de la presse ? Nous sommes en Chine, pas en Occident, et à ce titre, tu ne peux pas dire tout ce qui te passe par la tête, y compris à tes parents… P 217  

 

Toi qui étudie la sociologie, ne t-est-il jamais venu à l’esprit que le pouvoir dont jouissait Mao ne puisait pas sa force dans le culte de la personnalité, mais dans une soif éperdue de croire en quelque chose ? Ce peuple inculte, qui s’échinait à travailler la terre pour survivre, avait besoin d’un Dieu qui régisse l’univers, d’un Dieu capable de rendre la précarité de sa vie plus supportable. P 218  

 

Tout comme les plats sans sel, les gens qui ne rient pas sont bien fades. C’est pour cela qu’il faut rire dans la vie. Peu importe que le rire soit jaune, idiot, béat, sournois ou perfide. Si notre rire s’éteint, c’est tout l’esprit et la sagesse de notre héritage culturel que s’évanouissent. Le rire, c’est comme les baguettes, on ne peut rien faire sans. P 274  

 

Dans notre culture chinoise perdure l’idée prégnante qu’une « femme respectable » ne doit ni rire ni pleurer. Résultat : nous ne savons plus rire et nous n’osons plus pleurer ! Mais que reste-t-il d’une femme dont on bâillonne le rire et les larmes ? P 275

LU EN MAI 2018

 

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Publié dans Littérature contemporaine, Littérature française

« Eugenia » de Lionel Duroy

Je vous parle aujourd’hui d’un roman par lequel j’aborde pour la première fois l’œuvre de l’auteur avec :

 Eugenia de Lionel Duroy

 

QUATRIÈME DE COUVERTURE

 

A la fin des années trente, parce qu’elle est tombée sous le charme d’un romancier d’origine juive, Eugenia, une jeune et brillante étudiante roumaine, prend soudain conscience de la vague de haine antisémite qui se répand dans son pays. Peu à peu, la société entière semble frappée par cette gangrène morale, y compris certains membres de sa propre famille. Comment résister, lutter, témoigner, quand tout le monde autour de soi semble hypnotisé par la tentation de la barbarie ?

Avec pour toile de fond l’ascension du fascisme européen, ce roman foisonnant revient sur un épisode méconnu de la Seconde Guerre mondiale, l’effroyable pogrom de Jassy. Portrait d’une jeune femme libre, animée par le besoin insatiable de comprendre l’origine du mal, ce livre est aussi une mise en garde contre le retour des heures les plus sombres de l’Histoire.

 

CE QUE J’EN PENSE

 

L’auteur nous raconte un pan de l’histoire de la Roumanie, des années trente jusqu’à 1945, à travers une histoire d’amour entre une jeune étudiante Eugenia Radulescu et un écrivain juif célèbre Mihail Sebastian.

Eugenia a été élevée dans une famille où règne un antisémitisme pur et dur, son frère aîné Stefan ayant même rejoint la milice populiste qu’on appelle la « Garde de Fer » qui défile en terrorisant les Juifs, les maltraitant, et font du racolage :

« Quant à moi, j’ai treize ans et je me rappelle la fierté de nos parents lorsque Stefan revêt la chemise verte de la Garde de Fer et s’en va, le cou ceint de la croix, visiter avec ses camarades les villages alentour pour convaincre les paysans de rejoindre le mouvement de Codreanu, que l’on appelle désormais Capitaine… » P 25

Eugenia fait la connaissance de Mihail le jour où celui-ci vient faire une conférence dans son université, en 1935, conférence organisée par une enseignante qu’elle admire, Madame Costinas, laquelle jouera un rôle déterminant dans sa vie.

Lors de cette conférence, Stefan envoie ses sbires frapper Mihail, et Eugenia, horrifiée, aide son professeur à le prendre en charge. C’est ainsi que commence une prise de conscience chez la jeune étudiante.

« Il est inoubliable le moment où nos paupières se dessillent, où nous comprenons que nous avons été abusés. » P 37

En fait, les Roumains n’ont jamais accepté que les Juifs entrés chez eux à la fin de la première guerre mondiale aient été naturalisés, et sur fond de crise, il est tellement simple de rejeter la faute sur une population désignée d’avance…

« Pour nous, ces juifs venus de Galicie, de Russie, de Hongrie, de Pologne, d’on ne savait trop où encore, qui avaient envahi notre ville sans vergogne et dressé leurs synagogues ici et là, demeuraient des juifs, des étrangers, et ne seraient jamais de véritables Roumains. » P 22

On découvre ainsi le comportement de la Roumanie, pendant la guerre, le roi Carol II tentant de ménager la chèvre et le chou, les actifs de la Garde de Fer sont arrêtés jugés exécutés, le mouvement interdit, malgré la fascination du peuple pour Hitler, mais il y a eu la signature du pacte germano-soviétique et la grande peur de l’URSS qui veut récupérer des terres conquises par la Roumanie : Bessarabie, Bucovine…

Quand la guerre éclate avec l’URSS Andrei, le jeune frère d’Eugenia est envoyé au front, tant que Stefan s’est réfugié à Berlin, planqué dans l’entourage d’Hitler. Mais les Russes finissent par l’emporter et évidemment c’est de la faute des Juifs d’où le pogrom de Jassy en juin 1941 (comme il y a eu celui de Bucarest en janvier) qu’Eugenia nous raconte dans le détail, arpentant la ville pour couvrir les évènements pour un journal de Bucarest.

Cet évènement va déclencher des prises de conscience, des gens vont entrer dans la Résistance, tous ne sont pas des collabos à la botte des nazis. Comment peut-on assassiner du jour au lendemain des gens qui ont été des voisins, des proches parfois ? c’est une question que je poserai toujours car elle reste malheureusement d’actualité, on connaît l’effet « meute » …

Les exactions de la Garde de Fer étaient d’une telle violence que même Hitler et ses troupes s’en inquiétaient… Selon cet officier, le chaos qui s’installait dans le pays inquiétaient de plus en plus les Allemands et ils ne laisseraient sûrement pas la situation perdurer. » P 204

Tout au long de ce roman, c’est Eugenia qui parle, utilisant le « je » et on assiste à son évolution, son éveil politique ; on voit évoluer sa réflexion, son appréciation de la situation, et son comportement va se modifier en profondeur; en même temps, elle découvre un autre univers, le monde de Mihail et de son écriture… elle ne porte pas de jugement péremptoire, elle constate les actes et les paroles des uns et des autres et les note de manière la plus objective possible, ce qui ne l’empêche pas de réfléchir sur la responsabilité des hommes et la répétition d’évènements qu’on pensait ne jamais voir  se reproduire, tant ils étaient atroces.

Lionel Duroy alterne des évènements du présent (1945) et du passé, et mêle habilement l’histoire d’amour, plutôt à sens unique, entre Eugenia et Mihail, ce qui donne un rythme particulier à ce récit puissant et passionnant. Il évoque aussi très bien les déchirements dans une même famille, lorsque les enfants ont des engagements qui s’opposent, et le rôle de l’éducation, dans le rejet de l’autre.

Je connaissais peu l’histoire de la Roumanie et son côté fasciste pro nazi, à part, Ceausescu, le génie des Carpates, ainsi qu’il se surnommait, son exécution, Petre Roman, ou encore Nadia Comaneci… Donc surtout l’histoire après 1945.  J’ai donc appris beaucoup de choses et ce roman m’a donné envie d’en savoir davantage sur Mihail Sebastian, ses livres, notamment « Depuis deux mille ans », son journal, dont l’auteur nous donne des extraits, ses pièces de théâtre…. Et bien sûr sur les protagonistes du pogrom, tel le général Antonescu…

On rencontre aussi dans ce roman, Malaparte dont le comportement n’est pas toujours très clair, car en Italie aussi la censure règne, donc il n’écrit pas ce qu’il veut dans ses articles. On croise aussi Ionesco ou Cioran, ou Petrescu ainsi que des artistes de l’époque en particulier, Leny Caler, actrice et chanteuse célèbre pendant l’entre deux guerres et qui fut la maîtresse de Mihail Sebastian et de Camil Petrescu …

Ce qui fait aussi l’originalité de ce roman, c’est le choix que fait Lionel Duroy de commencer le récit le 30 mai 1945, nous disant d’emblée si Mihail a survécu ou on à cette guerre, ce qui permet au lecteur de profiter de l’histoire sans se poser la question de manière  lancinante…

J’ai adoré ce roman, qui avait tout pour me plaire car cette période de l’Histoire me passionne, et j’ai été conquise par le travail de recherche et le style de Lionel Duroy, dont j’aborde l’œuvre pour la première fois, alors que plusieurs de ses livres sont dans ma PAL débordante…

Auteur à suivre de plus près donc.

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A propos de Leny Caler :

https://translate.google.com/translate?hl=fr&sl=ro&u=https://ro.wikipedia.org/wiki/Leny_Caler&prev=search

Pour la bibliographie de Mihail Sebastian : je vous renvoie à Babelio :

https://www.babelio.com/auteur/Mihail-Sebastian/33895  

 

 

 

EXTRAITS 

 

Certes, nous savions que depuis 1919, tous ces juifs étaient essentiellement roumains, comme notre père nous l’avait rappelé, mais nous savions aussi que la Roumanie avait dû prendre la décision de les naturaliser sous la pression de la France, sa grande amie, son alliée de la victoire de 1918 contre l’Allemagne, et qu’en vérité, ce n’était le souhait ni de nos dirigeants ni de la majorité du peuple roumain. Pour nous, ces juifs venus de Galicie, de Russie, de Hongrie, de Pologne, d’on ne savait trop où encore, qui avaient envahi notre ville sans vergogne et dressé leurs synagogues ici et là, demeuraient des juifs, des étrangers, et ne seraient jamais de véritables Roumains. P 22 

 

La fin de l’année universitaire avait été marquée par des violences inouïes – un étudiant juif avait été défenestré, la plupart avaient été battus, parfois au point d’être ramassés inanimés dans les couloirs, leurs papiers d’identité brûlés, leurs livres jetés par les fenêtres. P 23  

 

Dans mon souvenir, et bien qu’animée d’une haine têtue contre « les youpins qui sucent le sang de notre pays », la Garde est alors vécue sous notre toit comme une organisation de jeunesse patronnée par l’Église. P 25 

 

« Oh, ce merveilleux printemps 1939 ! La guerre était proche, elle menaçait, mais en attendant nous étions libres d’aller et venir, libres de nous aimer à n’importe quelle heure du jour et de la nuit. » P 131 

 

Comment le général Antonescu, « grand patriote, officier d’une honnêteté irréprochable » selon le Général Gamelin, a-t-il pu en venir à engager la Roumanie au côté de la « monstrueuse tyrannie » dénoncée par Churchill ? C’est une question à laquelle je ne sais pas répondre. A-t-il pensé que c’était le prix à payer pour sauver son cher pays, lui qui se prévalut alors d’être le « Pétain roumain » ? P 201 

 

Certaines personnes semblent croire que tans que les bombes ne sont pas larguées sur les rues de New-York, San Francisco, La Nouvelle Orléans ou Chicago, nous ne sommes pas attaqués. Ceux-là ferment tout simplement les yeux sur la leçon que nous devons tirer de chaque nation conquise par les nazis. P 224 

 

Qu’étions-nous en train de vivre ? Était-ce cela qu’on appelait un pogrom ? J’avais beaucoup lu sur celui de Chisinau, en 1903, sans imaginer qu’un tel déchaînement puisse se renouveler un jour. Puisque la chose avait eu lieu, qu’elle avait horrifié le monde entier, elle ne se reproduirait plus. Ainsi pensons-nous, nous figurant que l’expérience d’une atrocité nous prémunit contre sa répétition. P 335 

 

… Je m’étais tue, tout simplement. Peut-être par ce que c’est une humiliation insoutenable pour nous tous, hommes et femmes, avais-je songé, de devoir décrire de tels gestes. Déjà, on tente d’en écarter le souvenir, car le souvenir seul nous fait soudain nous lever, aller et venir nerveusement, prendre une cigarette, se brûler en l’allumant, ou se coincer les doigts dans la fenêtre en la refermant après avoir fumé, comme si on cherchait à se blesser, à se punir – alors naturellement on préfère se taire. C’est probablement indicible, voilà.

Mais non, m’étais-je rétorqué vivement, rien n’est indicible. Tout ce qui a existé, tout ce qui nous constitue, peut être dit, et sans doute doit être dit. P 435

 

LU EN MAI 2018

 

Publié dans BD

AIEEYAAA! Apprenez le chinois à la dure

Petit intermède BD avec ce curieux petit ouvrage :

AIEEYAAA! apprenez le chinois à la dure

 

QUATRIÈME DE COUVERTURE

Ne vous laissez pas abuser par ces livres et ces sites Internet qui prétendent qu’apprendre le chinois est « facile », voire « très facile », « simple », « rapide ». Tout le monde sait qu’apprendre à parler, écrire et lire le chinois est 太 difficile !

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CE QUE J’EN PENSE

J’ai choisi ce livre dans le cadre d’une opération « Masse critique » organisée par Babelio, car apprendre le chinois me tente depuis assez longtemps, alors pourquoi pas une version ludique.

L’auteur nous explique, dans son avant-propos, les différences entre les différents parlers : le mandarin, le cantonais, le shanghaïen et autres dialectes, puis la manière dont les mots (idéogrammes) se construisent, comme des petites maisons…

Il évoque également les tons : 4 tons principaux dans le mandarin et 6 pour le cantonais en précisant qu’une différence infime change tout le sens du mot ou de la phrase…

Ensuite, viennent les exemples avec les mots (ou des expressions) écrits en mandarin et en cantonais, des illustrations pour rendre les choses plus vivantes.

Le hic : il nous a tellement mis en garde avec toutes les erreurs possibles, que j’ai vite renoncé à retenir les mots, les sons et les écritures, car pour moi, il est nécessaire d’entendre sinon le risque est trop grand de mémoriser de travers.

Je me suis donc contentée de lire ce livre comme une BD sans tenter d’apprendre quoi que ce soit. J’ai commencé à apprendre le tibétain, qui est complètement différent, avec un véritable alphabet, une logique qui me convient mieux, de même que les sonorités….

 

EXTRAITS

Pour  vous donner une idée, voici un lien:

Cliquer pour accéder à aieeyaaa-extrait.pdf

 

LU EN AVRIL 2018

Publié dans Littérature islandaise, Polars

« Le duel » de Arnaldur Indridason

Petit détour par un polar venu du froid avant de m’attaque à une lecture plus ardue avec ce douzième roman de Arnaldur Indridason :

 Le duel de Arnaldur Indridason

 

 

QUATRIÈME DE COUVERTURE

 

Pendant l’été 1972, Reykjavík est envahi par les touristes venus assister au championnat du monde d’échecs qui oppose l’Américain Fischer et le Russe Spassky. L’Américain se conduit comme un enfant capricieux et a de multiples exigences, le Russe est accueilli en triomphe par le parti communiste islandais, le tout sur fond de guerre froide.

Au même moment un jeune homme sans histoire est poignardé dans une salle de cinéma, le magnétophone dont il ne se séparait jamais a disparu. L’atmosphère de la ville est tendue, électrique.

Le commissaire Marion Briem est chargé de l’enquête au cours de laquelle certains éléments vont faire ressurgir son enfance marquée par la tuberculose, les séjours en sanatorium et la violence de certains traitements de cette maladie, endémique à l’époque dans tout le pays. L’affaire tourne au roman d’espionnage et Marion, personnage complexe et ambigu, futur mentor d’Erlendur, va décider de trouver le sens du duel entre la vie et la mort qui se joue là.

Un nouveau roman d’Indridason qu’il est difficile de lâcher tant l’ambiance, l’épaisseur des personnages, la qualité d’écriture et l’intrigue sont prenantes.

 

CE QUE J’EN PENSE

 

Fort heureusement, je n’ai pas lu la quatrième de couverture avant d’entamer ma lecture car elle donne trop de renseignements et c’est dommage. (Un conseil : ne la lisez surtout pas avant de lire le roman !)

Ce roman m’a plu, car nous faisons enfin la connaissance de Marion Briem, qui fait souvent partie des enquêtes d’Erlendur, de façon discrète et on en apprend enfin davantage sur son histoire.

Le récit raconte, en alternance, la  progression de l’enquête et l’enfance difficile de Marion, née d’une union illégitime, donc un père qui ne l’a pas reconnue, une mère qui disparaît très vite. Heureusement, Athanasius, un vieil homme, force de la nature veille sur elle. Arnaldur Indridason nous parle aussi de la tuberculose dont Marion est atteinte, adolescente, maladie qui faisait beaucoup de ravages à l’époque, ainsi que les traitements agressifs : insufflations, ablation des côtes… les séjours en sanatoriums et les nombreux enfants qui en mourraient…

« Marion avait lu quelque part qu’en Islande, le pourcentage de décès dus à la tuberculose était l’un des plus élevés au monde : presque un cinquième. » P 73  

Tout démarre avec le meurtre brutal et gratuit d’un adolescent dans une salle de cinéma : il était au mauvais endroit au mauvais moment, et personne n’a rien vu, ce qui conduit Marion et son adjoint Albert à retrouver des témoins et envisager plusieurs hypothèses…

L’enquête en elle-même, n’est pas d’un suspense haletant, mais elle est intéressante, car on est en 1972, avec en toile de fond une partie d’échecs entre le champion américain, Bobby Fischer et le joueur russe (pardon soviétique !) : Spassky, ce duel reflète bien le duel auquel se livre les deux nations, dans un pays qui est surveillé étroitement par les deux. On est davantage dans l’espionnage, les enjeux dépassent le simple meurtre.

L’auteur décrit très bien l’atmosphère paranoïaque régnant autour ce match, comme si l’honneur du pays était en jeu, ce qui n’est pas sans rappeler le climat régnant à Sotchi autour des prestations des hockeyeurs russes…

Bien-sûr, comme toujours chez Arnaldur Indridason, on retrouve la petite histoire dans la grande, l’auteur profitant de son roman pour faire un rappel sur le passé de son pays : les problèmes de pêche dans les eaux internationales, la surveillance et l’embrigadement de l’URSS, la manipulation des agents, l’utilisation d’un simple duel aux échecs pour montrer à l’autre qui est le plus fort.

« Le pays était depuis peu sous les feux de l’actualité internationale. Des dissensions étaient nées avec la Grande-Bretagne à la suite de la décision prise par l’Islande d’étendre la limite de ses eaux territoriales. Les Britanniques avaient menacé d’envoyer des navires militaires pour escorter leurs chalutiers dans les zones de pêche. La tension grandissante avec les garde-côtes islandais avait trouvé écho dans la presse internationale et la Coupe du monde d’échecs qui approchait contribuait à alimenter l’intérêt pour l’Islande. » P 18

J’ai apprécié ce roman, car j’ai retrouvé la patte Indridason, qui durant les derniers romans que j’ai lus, nous a présenté toute son équipe mais il me tarde de retrouver Erlendur… la police progresse lentement, mais sûrement et les héros ont une vie personnelle intéressante qui tient autant de place que l’enquête elle-même, et j’apprends de plus en plus de choses sur l’Histoire de l’Islande. En plus, j’adore les noms des villes, des lieux imprononçables et qui font rêver.

Je vais donc continuer l’aventure avec cet auteur qui pour l’instant ne me déçoit pas

 

EXTRAITS  

 

Les patients allaient le long des couloirs. Certains se rendaient à la salle de repos, située sur la façade ouest du bâtiment, pour s’y allonger avec une couverture et un livre. Cette longue pièce ensoleillée dont les fenêtres étaient orientées au sud offrait une vue sur le lac de Vifilsstadavatn et jusqu’à la mer, du côté de Straumasvik. D’autres étaient sur le point d’entreprendre une promenade jusqu’à Gunnhildur, un cairn installé sur la colline à l’est du bâtiment. Personne ne savait pourquoi il avait été ainsi baptisé, mais on affirmait que les malades qui parvenaient à l’atteindre seuls étaient en voie de guérison. P 72  

 

Il est clair que les Russes veulent absolument voir Spassky remporter la victoire, observa Josef. Le contraire serait une contre-publicité pour le paradis soviétique. Inutile de préciser que Fischer les soupçonne de toutes sortes de coups fourrés et de manipulations psychologiques. Le Soviet suprême déclare que Bobby met à mal le monde des échecs par son comportement et qu’il n’ose pas se mesurer à Spassky sans soulever tout un nuage de fumée à chaque fois qu’ils se rencontrent. P 169  

 

Je me borne à souligner l’atmosphère qui règne autour de ce fameux match. L’évènement s’est transformé en une véritable folie qui échappe à tout le monde. On parle de complots et de coups bas de toutes sortes : ronronnements des caméras, rayonnements émis par les lampes, gaz nocifs provenant des fauteuils, voire hypnotiseurs russes assis au premier rang. Et il y a les écoutes. P 170

 

LU EN MAI 2018

 

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Publié dans Challenge Portugal mon amour, Littérature portugaise

« Tous ces gens, Mariana » de Maria Judite de Carvalho

 

J’ai acheté ce petit livre, il y a quelques années, pour connaître davantage la littérature portugaise, ce pays où est né mon mari, et il est resté pendant quelques années, sur une étagère, en bonne compagnie, entre Fernando Pessoa et José Saramago… J’ai même constitué une liste sur Babelio: « En route vers la Lusitanie ». Mais, je n’étais pas encore prête…

 

tous ces gens Mariana... de Maria Judite de Carvalho

 

QUATRIÈME DE COUVERTURE

 

Lisbonne, fin des années 50.
Une femme, seule, attend la mort.
«Pour la première fois, quelqu’un vient me chercher, quelqu’un se penche vers moi. Pourquoi ne serais-je pas heureuse, moi, l’élue ?» Et cependant, non : « Je voudrais vivre. Comme je sais. Comme je peux. »

Avec Tous ces gens, Mariana…, son premier récit publié au Portugal en 1959, Maria Judite de Carvalho atteint les sommets d’un art fait de désespoir et de lucidité.

 

CE QUE J’EN PENSE

L’auteure nous raconte l’histoire de Mariana, une femme confrontée à la mort qui fait repasser toute sa vie, en faisant un bilan de cette existence… Elle a toujours eu envie de mourir, et lorsqu’un médecin lui dit qu’elle est très malade, paradoxalement l’espoir montre le bout de son nez.

Mariana a perdu sa mère, alors qu’elle était enfant et son père ne s’est jamais vraiment consolé, laissant traîner dans la maison une mélancolie profonde. Leurs chagrins sont parallèles, ils pleurent seuls, ne partagent pas la douleur de cette mort tragique. Une seule fois, son père tentera de la consoler, et on ne peut pas dire que ce fût efficace :

« Nous sommes tous seuls, Mariana. Seuls avec une foule de gens autour de nous. Tous ces gens, Mariana ! et personne ne fera rien pour nous. Personne ne peut rien faire. Et si on le pouvait, personne ne voudrait. C’est sans espoir. » P 16

Elle va repenser à Antonio, l’homme qu’elle a épousé, pratiquement en cachette, car elle n’était pas assez bien pour la famille, à Paris, où ils ont vécu un peu tous les deux et où il a rencontré une artiste, Estrela qui va le lui enlever. Mariana les voit tomber amoureux, mais ne fait rien pour empêcher les choses, tant pour elle c’était inéluctable…

Elle subit sa vie, ne se révolte jamais, rencontre des gens, accepte qu’ils la délaissent, ou la traitent mal. Elle est fataliste, en amour comme en amitié.

Je retiens au passage la manière dont Mariana parle des cartes postales que lui envoie son ami Luiz Gonzaga, un homme que sa famille destinait au séminaire et qui est en proie au doute en ce qui concerne sa vocation:

« Comme lorsque arrivent ses cartes postales. Elles ne disent rien de particulier, mais c’est son écriture, et il est doux de me dire que quelqu’un a pensé à moi, ne serait-ce que deux minutes. » P 56

J’ai eu un vrai coup de cœur pour ce récit (court roman de quatre-vingt treize pages ou longue nouvelle comme on veut), tant l’histoire est belle, empreinte de tristesse voire de mélancolie. L’écriture est rapide, jouant avec les espaces, la ponctuation, et d’une précision presque chirurgicale. Lire ce texte à haute voix procure beaucoup de plaisir.

Une très belle réflexion sur la vie et ce qu’on en fait, sur ce qui nous échappe, sur la résignation, et surtout la mort dans ce qu’elle a de fascinant, quand on la côtoie de près depuis longtemps, quitte parfois à jouer avec elle.

Une auteure, trop peu connue hélas, que j’ai beaucoup appréciée et dont je vais continuer à explorer l’œuvre.

♥ ♥ ♥ ♥ ♥

 

 

L’AUTEUR

Maria Judite de Carvalho (1921-1998) est l’auteur d’une dizaine de livres. Malgré leur succès, elle reste peut-être l’écrivain portugais le plus secret.

Parmi ses livres, on trouve des récits : « Tous ces gens, Mariana… », « Les mots qu’on retient » ou encore « Paysages sans bateaux », des romans : « Les armoires vides », « Le temps de grâce » ou encore des nouvelles : « Anica au temps jadis », « Chérie ? »

 

EXTRAITS

 

Penser à l’espoir, c’est idiot ! c’est même comique. L’espoir… Il y a vraiment des gens… Et l’espoir se cache, comme le sable, dans les plis et les ourlets de l’âme. Il se passe des années, des vies, puis vient le dernier jour, et la dernière heure, et alors il surgit, fait paraître inattendu ce à quoi l’on s’attendait, rend plus amer ce qui l’était déjà. Tout est plus difficile à cause de lui.   P 11  

 

Tout est exact, ce que le médecin a dit et ce qui est écrit. Et l’espoir qui ne veut pas céder, qui s’accroche à la moindre brindille, si fragile, si inconsistante qu’elle soit. P 15  

 

Ma vie est comme un tronc, dont toutes les feuilles et toutes le branches, l’une après l’autre, se sont desséchées. Et maintenant, il va s’abattre, faute de sève. P 17 

 

Le pire, ce sont les nuits. Longues. Sans fin. Peuplées de fantômes. Les uns anciens, bien que récents, des corps légers qui n’ont pas commencé à se décomposer, qui n’en sont pas là, malgré le temps qui passe. P 26 

 

Je sais que je vais mourir, et cette certitude me suffit, c’est comme un calmant. Tout s’efface devant elle. Mais parfois aussi, tout ressurgit, cela dépend de la couleur des jours. Les gris sont mous, tristes, pétris de larmes. Les noirs, je les passe à faire défiler devant moi toute mon existence ratée. P 49  

 

Je parlais haut, quand les usages les plus élémentaires exigeaient de parler tout bas, je me taisais quand j’aurais absolument dû dire quelque chose, je n’ai jamais su « être ». J’ai toujours tout confondu, tout mélangé, au point de ne pas me retrouver. P 51 

 

Que pèse l’amitié quand la réputation est en jeu ? P 57 

 

C’est bizarre, mais les années passent et nous nous souvenons de détails anciens avec une netteté presque photographique, nous entendons une phrase dite par la voix même qui l’a prononcée, mais ce que nous avons éprouvé à un moment donné est resté en arrière, dans le passé, est mort en même temps que l’instant. P 58

 

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LU EN MAI 2018

Publié dans Littérature américaine

« Par le vent pleuré » de Ron Rash

Je vous parle aujourd’hui d’un livre dont on a beaucoup parlé :

 par le vent pleuré de Ron Rash

 

QUATRIÈME DE COUVERTURE

 

Dans une petite ville paisible au cœur des Appalaches, la rivière vient de déposer sur la grève une poignée d’ossements ayant appartenu à une jeune femme dont personne n’avait plus entendu parler depuis des décennies.

Été 1969. Ligeia débarque de Floride avec l’insouciance et la sensualité de sa jeunesse, avide de plaisirs et de liberté. C’est l’époque des communautés hippies, du Vietnam, de la drogue, du sexe et du Grateful Dead. Deux frères, Bill et Eugene, qui vivent bien loin de ces révolutions, sous la coupe d’un grand-père tyrannique et conservateur, se laissent entraîner dans le tourbillon de tentations que leur propose cette sirène enjôleuse. Le temps d’une saison, Ligeia bouleversera de fond en comble leur relation, leur vision du monde, scellant à jamais leur destin avant de disparaître aussi subitement qu’elle était apparue.

À son macabre retour, les deux frères vont devoir rendre des comptes au fantôme de leur passé, et à leur propre conscience, rejouant l’éternelle confrontation de Caïn et d’Abel dans une tonalité aux résonances dostoïevskiennes.

 

CE QUE J’EN PENSE

 

Un roman qui commence avec la découverte d’ossements qui vont s’avérer être ceux de Ligeia, jeune fille ayant vécu dans une communauté hippie, où s’est parents l’ont récupérée manu militari et placée chez son oncle pour la remettre dans le droit chemin… cette découverte fait resurgir le passé car toute le monde la croyait simplement partie.

Le passé resurgit brutalement et sème le trouble chez les deux frères Matney, Bill l’aîné devenu brillant chirurgien et Eugène écrivain maudit qui a sombré de l’alcoolisme. Curieusement, c’est ce dernier qui va essayer de comprendre et de connaître la vérité, et ce que son aîné lui cache.

Retour donc sur cette année 1969, où les Hippies s’éclatent sur fond de drogue, sexe, musique liberté, et guerre au Vietnam alors que dans l’Amérique profonde, un patriarche règne en maître sur ses petits-enfants, avec un ascendant physique et psychologique effrayant. Il impose sa loi, avec un colosse qu’il a ramené de la guerre et qui est son homme à tout faire au sens maffieux du terme.

Comment nos deux jeunes ados ne seraient-ils pas attirés par cette sirène libérée qui se baigne nue dans la rivière, et consomme sexe, alcool et drogue de manière débridée.

J’ai bien aimé, ce récit qui alterne présent et passé, ainsi que la manière dont les personnages sont décrits avec leurs démons, le poids de l’éducation dans certains milieux qui s’apparente plus à du dressage et la fragilité de l’écrivain maudit, brisé par l’alcool qui parle si bien de son écrivain favori : Thomas Wolfe (dont le titre du roman s’inspire).

C’était le premier roman de Ron Rash que je lisais, je l’ai trouvé sympathique, la lecture en est facile car l’écriture l’auteur est fluide et cela m’a permis de passer un bon moment, mais sans plus. Je lirai probablement « Le chant de la Tamassee » qui est dans ma PAL depuis sa sortie. Une récréation entre deux livres plus conséquents…

 

EXTRAITS

 

« Bonne nuit, lune », avions-nous dit tous les deux, et Sarah, montrant du doigt les lucioles : « encore lunes, encore lunes ». C’était quelque chose que j’aurais noté dans un cahier, un an ou deux plus tôt, mais à l’époque, j’avais mis fin à mes week-ends et à mes soirées passés à écrire. Je m’étais donné comme excuse que ce n’était pas boire qui m’empêchait d’écrire, mais d’avoir choisi d’être davantage, pour Kay et Sarah, qu’une machine à écrire derrière une porte fermée. Ce n’était toutefois qu’un mensonge de plus. P 41 

 

Tant de personnes, apparemment transformées par un conjoint, retournent vers leurs vieilles habitudes. Votre moitié vous croit meilleur que vous ne l’êtes, et pendant un moment, à vrai dire vous partagez cette opinion. Mais un beau jour vous cessez d’y croire, et bientôt votre épouse aussi, c’est alors que vous lui rappellerez où elle vous a rencontré et le verre de Wiskey qui était posé entre vous sur le comptoir, et elle dira : « oui, je t’ai rencontré dans un bar. J’ignorais simplement que ta vie se déroulerait comme si tu n’en étais jamais sorti. » P 64 

 

J’avais prévu de rédiger mon mémoire sur Wolfe. Ma directrice de maîtrise m’en a dissuadé. « Wolfe est quasiment oublié de nos jours » a-t-elle objecté, ce qui me semblait une raison de plus pour le faire, afin qu’il ne soit pas oublié, ou seulement, comme l’avait écrit Wolfe lui-même « par le vent pleuré ». P 135

 

 

LU EN AVRIL 2018

Publié dans Challenge Portugal mon amour, Littérature portugaise

« Les hommes n’appartiennent pas au ciel » de Nuno Camarneiro

Je vous parle aujourd’hui d’un livre que j’ai découvert grâce à des babeliotes, et dont l’auteur m’était totalement inconnu. Il s’agit de:

 

les hommes n'appartiennent pas au ciel de Nuno Camarneiro

 

 

QUATRIÈME DE COUVERTURE

En 1910, le passage de deux comètes au-dessus de la terre propagea une onde de panique. Partout dans le monde des hommes devinrent fous, se suicidèrent ou simplement observèrent, silencieux et vaincus, ce qu’ils croyaient être la fin du monde.

Karl, un jeune émigré, nettoie les vitres des gratte-ciels de New-York. En Argentine, Jorge, un petit garçon, s’invente des mondes imaginaires. Fernando déambule à Lisbonne sans savoir comment vivre. Ils sont liés par leur sensibilité, le regard qu’ils portent sur les hommes qui les entourent et les lieux où ils ont grandi. Alors que leurs contemporains se laissent emporter par la peur au passage des deux comètes, Karl, Jorge et Fernando le sont par le génie. Cent ans plus tard, tous trois demeurent dans nos mémoires.

Un premier roman époustouflant, la nouvelle voix de la littérature portugaise, qui rend hommage à sa manière à trois figures littéraires majeures du XXe siècle : Borges, Pessoa et Kafka.

 

CE QUE J’EN PENSE

Dans ce roman, l’auteur nous raconte trois destins, à des endroits différents du monde, en 1910, lors du passage de deux comètes. Nous avons ainsi l’histoire de Karl (censé être Kafka), à New-York, celle de Fernando (Pessoa) principalement à Lisbonne et celle de Jorge (on aura reconnu Borges), ce dernier étant enfant.

Je suis passée par différents états d’âme en lisant ce roman. Tout d’abord un enthousiasme débordant lié à l’écriture de l’auteur. Puis, mes grosses lacunes, car je n’avais rien lu encore de Borges, seulement quelques poèmes de Pessoa, et « Le procès » de Kafka, à l’adolescence,  ont provoqué la peur de passer à côté du livre. Donc, je l’ai refermé pour m’attaquer au « Banquier anarchiste » de Pessoa qui prenait la poussière depuis dix ans sur une étagère de ma bibliothèque. Bonne pioche d’ailleurs…

Je suis ensuite revenue sur ce roman et il m’est difficile d’en parler, tant j’ai pu passer, en alternance, de l’enthousiasme au blues en l’espace de quelques pages. Ce récit est envoûtant et en fait, il faut se laisser porter par l’histoire.

J’ai beaucoup aimé l’écriture, pleine de poésie, les descriptions des villes, l’atmosphère qui caractérise chacune d’elles, qu’il s’agisse de New-York, ou Lisbonne, si  les habitants qui y vivent  y sont proches ou indifférents les uns aux autres, ainsi que la manière dont l’auteur décrit les états d’âme des personnages.

La construction du roman est intéressante, alternant la vie de chacun des protagonistes, ce qui accentue probablement l’intensité et la labilité des émotions que j’ai ressenties durant cette lecture.

Nuno Camarneiro aborde très bien la manière dont les gens peuvent réagir lors du passage d’une comète, ce feu dans le ciel dont on savait peu de choses à l’époque, ainsi que toutes les peurs et les superstitions qui l’accompagne : la fin du monde, Dieu qui s’énerve…

Il rend un hommage vibrant à la littérature, la poésie et les livres en général :

« Maman m’a répondu que les livres servent à savoir tout ce que je veux en dedans, que je peux les lire et dialoguer avec eux sur toutes les choses dont je ne parle pas avec mes camarades. » P 89

Ainsi qu’à l’écriture : « Il (Jorge) aime regarder l’encre lorsqu’elle sort du stylo comme si elle sortait de l’intérieur de la tête pour venir se ranger en idées sur les phrases de son cahier. Les mémoires rangées dans les cahiers comme des chaussettes dans un tiroir ou des allumettes dans une boîte. » P 55

Par contre, on ne sait jamais si ce sont les pensées et les émotions de l’auteur, où s’il se met dans la tête des ses personnages, qu’il connaît tellement bien que leurs émotions sont devenues les siennes. J’ai découvert un Fernando mélancolique, perdu dans sa ville et sa vie (comme s’il avait écrit son banquier au cours d’une phase maniaque ?) mais,  c’est le personnage que j’ai le plus aimé, donc en route pour « Le livre de l’intranquillité » et je sais que cela ne va pas être simple.

Jorge est un enfant, un peu étrange, avec des relations difficiles avec ses camarades de classe, on ne sait jamais s’il est dans le rêve ou la réalité, s’il invente ou pas, et tout cas il est fascinant. Donc découvrir son œuvre est devenu une évidence.

Par contre, je n’ai pas eu d’atomes crochus avec Karl que j’ai eu des difficultés à cerner…

Je pense que je relirai sûrement ce roman pour la beauté de l’écriture et après avoir approfondi les œuvres des auteurs dont nous parle Nuno Camarneiro, dont c’est le premier roman, pour l’apprécier à sa juste valeur.

Un bon point également pour la couverture et le choix du titre, « les hommes n’appartiennent pas au ciel » No meu peito nao cabem passaros » dans la version originale) est très judicieux, empreint de romantisme et invite au voyage au propre comme au figuré…

 

L’AUTEUR

Nuno Camarneiro est né en 1977. Après des études de génie physique à l’université de Coimbra, il se consacre durant quelques années à la recherche. Il travaille au CERN (organisation européenne pour la recherche nucléaire) à Genève et achève un doctorat de sciences appliquées au patrimoine culturel à Florence.

Rentré en 2010 au Portugal il rejoint l’université d’Aveiro et enseigne à l’université de Porto. « Les hommes n’appartiennent pas au ciel » est son premier roman, couronné par de nombreux prix.

 

EXTRAITS

Ce bleu n’est la couleur de nulle part. Un lieu qui échappe aux sens par peur et finitude. Il se regarde comme si l’on ne le voyait pas, car il est tel que personne ne peut l’embrasser entièrement. Qu’on l’appelle mer ou qu’on l’appelle ciel, on donne des noms aux choses qui se moquent de nous et de Dieu. La mer nous inventa nous avant d’inventer Dieu. P 19  (Fernando)

 

Les rêves de Jorge sont des rêves sans temps, comme ceux de tous les enfants. Ce sont des rêves où tout le monde est présent simultanément à divers endroits sur la terre, dans la jungle par-delà la mer et sur les portraits accrochés au mur. Si Dieu est en tout lieu, les enfants sont en tout temps. P 27

 

Le Portugal est à cette image, diminutif et placide. Ceux qui s’y rendent s’adaptent à cette échelle et y demeurent, les petites Indiennes, les petites Américaines, les petits Noirs, pauvres petits. Les Portugais ne veulent rien qu’ils ne puissent ranger dans leur poche. Comment ont-ils pu découvrir autant le monde ? P 29

 

… Il y a de partout des gens qui remplissent les têtes avec des mots et des gestes. Les gens n’ont aucun respect pour les têtes, c’est pourquoi ils les remplissent indifféremment de choses importantes et d’âneries. P 35

 

Vivre dans un lieu, c’est être ce lieu, c’est lui prêter une âme et en recevoir une autre en échange. Les biographies devraient se classer par lieu et non par dates. Dans cette rue, je fus comme ceci, dans celle-là, je fus tout autrement. Personne ne sait décrire une ville, ce sont les villes qui nous décrivent. P 39

 

La ville (New-York) est pleine aussi d’éclat et de bruit, de machines et de corps et millions de verbes conjugués au présent. Une ville faite d’empilement de tribus venues de loin, d’Europe, d’Afrique, d’Asie, des hommes pauvres et désespérés qui donnent leur vie pour presque rien, qui usent leur corps sur les coins aiguisés des rues de la ville et qui, la nuit, se couchent dans ses entrailles. P 41

 

Il est des poètes qui dorment ainsi, passant d’un côté de la réalité à un autre sans s’en apercevoir, ils participent tous d’un grand poème qui a de la place pour beaucoup de vers. P 60

 

La densité mélodique de Lisbonne, l’une des plus élevée de l’hémisphère Nord, détermine quelques-unes des qualités de ses habitants. Certaines personnes sont incapables de supporter tant de mélodies, des gens vulnérables aux émotions, auxquelles ils se heurtent incessamment. P 61

 

 challenge portugal

 

LU EN AVRIL 2018