Publié dans Challenge Portugal mon amour, Littérature portugaise

« Le banquier anarchiste » de Fernando Pessoa

Je vous parle aujourd’hui d’un livre qui a patienté longtemps sur une étagère de ma bibliothèque, jusqu’à ce challenge littérature portugaise :

 Le banquier anarchiste de Fernando Pessoa

 

 

QUATRIÈME DE COUVERTURE

 

Ce texte paru en 1922 sous le nom de Pessoa, est un véritable brûlot, aussi explosif, détonnant et jubilatoire aujourd’hui que lors de sa publication. Si ce banquier anarchiste nous enchante par son esprit retors, ses raisonnements par l’absurde et une mauvaise foi réjouissante, la véritable dimension du livre, cependant, n’est pas là : il s’agit en fait d’un pamphlet incendiaire contre la « société bourgeoise » (autrement dit la nôtre), ses hypocrisies et ses mensonges. C’est aussi une dénonciation du pouvoir de l’argent qui mine de l’intérieur le bien le plus précieux de l’homme : la liberté.

Pessoa déploie ici, pour sa démonstration, une rhétorique étourdissante alliée à une ironie féroce, révélant ainsi une facette encore peu connue de son génie multiforme.

Cette traduction inédite de Françoise Laye, l’auteure de la grande traduction du « Livre de l’intranquillité », a été faite à partir de l’édition définitive du « Banquier anarchiste » parue en 1999 chez Assirio et Alvim et établie par Manuela Parreira da Silva.

CE QUE J’EN PENSE

 

Magique, brillantissime, machiavélique…

L’auteur nous montre de façon magistrale comment la révolte contre l’injustice et les inégalités entraine l’anarchisme, en nous expliquant la notion de fiction sociale., que constitue la société dans laquelle on vie.

« De ce que vous avez dit, je conclus que vous entendez par anarchisme (et ce serait là une bonne définition) la révolte contre toutes les conventions, toutes les formules sociales, en même temps que le désir et la volonté de les abolir totalement. » P 19

Au passage Fernando Pessoa règle ses comptes avec la notion de Dieu, religion, devoir altruisme car ce ne sont que des tentatives d’explications pour contenir les gens. Il est également féroce avec la révolution russe, toute récente,  qu’il accuse de remplacer une dictature par une autre.

« Et vous verrez ce qui sortira de la révolution russe… Quelque chose qui va retarder de plusieurs dizaines d’années la naissance de la société libre… D’ailleurs que peut-on attendre d’un peuple d’analphabètes et de mystiques ? » P 27

Notre banquier explique son cheminement sur la nécessité de devenir soi-même, donc forcément égoïste pour arriver à la véritable anarchie qui ne peut être qu’individuelle, car sitôt que les hommes forment un groupe, certains veulent accaparer le pouvoir. A une tyrannie succèdera forcément une autre.

Il ne s’agit pas de détruire ce qui existe. L’anarchie ne peut donc être qu’une démarche individuelle, en tentant de changer la société, chacun dans son domaine, fût-il la bourgeoisie ou l’argent.

« Si la société anarchique, pour une raison quelconque, n’est pas réalisable, alors il faut bien qu’existe la société la plus naturelle après celle-là, c’est-à-dire la société bourgeoise. » P 48

Notre banquier s’en donne à cœur joie, étripant au passage la propagande et son inefficacité ainsi que  les anarchistes qui s’en prennent aux biens matériels et vont ainsi à l’encontre de leur objectif initial, car peuvent être arrêtés, jugés…

Il n’hésite pas à être provocateur, poussant le raisonnement à l’extrême, décortiquant chaque idée, pour la pousser dans ses moindres retranchements, ne reculant devant aucune affirmation péremptoire, prenant le risque de choquer le lecteur, tout en l’entraînant dans sa logique.

Il ne faut jamais perdre de vue, au cours de cette lecture, que Fernando Pessoa a publié ce texte retouché à maintes reprises, en 1922, ce qui était sacrément culotté à l’époque ! il est brillant, manie l’ironie avec dextérité et dénonce l’hypocrisie de la société de façon magistrale.

Ce livre mérite amplement le qualificatif de brûlot explosif, détonant et jubilatoire, que lui attribue Françoise Laye dans sa préface. J’ai dévoré ce livre, alors qu’il ne me semblait pas si simple d’accès au départ car je voulais absolument savoir où il allait m’entraîner et si j’allais le suivre dans son raisonnement ; c’est un véritable uppercut, il est difficile d’enchaîner tout de suite sur un autre roman ou essai.

Bravo Mr Pessoa, vous m’avez convaincue ! jusqu’à présent, je n’avais lu que quelques-uns de poèmes, par ci par là, mais il est temps que j’explore davantage votre œuvre avec, pour commencer, « Le Livre de l’Intranquillité « 

 

EXTRAITS

 

Je n’ai eu pour moi qu’une intelligence lucide et une force de volonté assez marquée. Mais c’étaient là des dons naturels, que mon humble origine ne pouvait me retirer. P 15

 

Or, qu’est-ce qu’un anarchiste ? C’est un homme révolté contre l’injustice qui rend les hommes, dès la naissance, inégaux socialement – au fond, c’est ça, tout simplement. Il en résulte, naturellement, une révolte contre les conventions sociales qui créent cette inégalité. Ce que je vous indique en ce moment, c’est le cheminement psychologique, autrement dit, la façon dont on devient anarchiste ; nous verrons plus tard l’aspect théorique. P 17

 

On devient ceci ou cela en vertu des fictions sociales. Et, ces fictions sociales, pourquoi sont-elles mauvaises ? Parce que ce sont des fictions, parce qu’elles ne sont pas naturelles. L’argent ne vaut pas mieux que l’État, et la famille que les religions. P 20

 

Mais si, à la suite d’un évènement soudain, la révolution sociale se trouve un jour réalisée, alors, à défaut d’une société libre (car l’humanité ne peut pas y être déjà préparée) on verra s’installer à sa place la dictature de ceux qui veulent précisément instaurer la société libre. P 25

… C’est l’argument que ces crétins qui défendent la « dictature du prolétariat » emploieraient pour la défendre, si seulement ils étaient capables de penser et de raisonner… P 26

 

Oui, cette même logique qui me démontre qu’on ne naît pas pour être marié ou Portugais, ou riche ou pauvre, me démontre aussi qu’on ne naît pas pour être solidaire, mais seulement pour être soi-même. Donc, le contraire d’un être altruiste et solidaire, c’est-à-dire quelqu’un exclusivement égoïste. P 36

 

On ne fait pas la révolution parce qu’on doit mourir, ou qu’on est petit alors qu’on aurait voulu être grand. P 48

 

En effet, on peut supposer que la longue accoutumance des êtres humains aux fictions sociales, qui créent par elles-mêmes de la tyrannie, pervertit leurs qualités naturelles dès la naissance ; dès lors, ils tendent à tyranniser autrui spontanément, même ceux qui sont le moins enclins à le faire… P 51

 

Le « combat » ne se déroule pas parmi les membres de la société bourgeoise, mais parmi les fictions sociales sur lesquelles elle repose. Or, les fictions sociales ne sont pas des gens sur lesquels on puisse tirer… P 60

challenge portugal

 

LU EN AVRIL 2018

 

 

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16 commentaires sur « « Le banquier anarchiste » de Fernando Pessoa »

  1. Je n’ai lu que Le livre de l’intranquillité de cet auteur, qui vient d’ailleurs d’être réédité dans une nouvelle traduction et un nouveau réaménagement des textes qui le composent, sous le titre Le livre de l’inquiétude. Il me semble très différent du titre que tu as lu. Plus qu’un roman, c’est une suite de textes très beaux, introspectifs, mais qu’il convient peut-être de ne pas lire d’une traite (contrairement à ce que j’ai fait, avec le risque d’un effet de saturation lié à la redondance de certaines thématiques) mais par touches… mais un livre à lire, oui !

    Aimé par 1 personne

    1. je viens d’acheter « Le livre de l’intranquillité » d’occasion (période d’achat compulsif!!)
      j’ai vu sur Internet qu’il y avait 2 titres qui se ressemblaient mais je n’ai pas pensé que c’était une autre version 🙂 tant pis…
      je pense le lire tranquillement à mon rythme comme des mémoires 🙂

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  2. Et bien voilà un auteur que j’ai lu il y a longtemps et que je n’ai pas relu depuis ! Tu m’en donnes envie 🙂 Cet essai ne me dit rien et je pense donc ne jamais l’avoir ouvert…Grâce à toi je le ferai sans nul doute car ta critique est brillante et m’en donne envie !

    Aimé par 1 personne

    1. ce texte est original et jubilatoire est le mot adéquat pour le qualifier: son raisonnement est brillant et il aurait pu me prouver l’inverse je crois que cela aurait marché aussi. « Le livre de l’intranquillité » semble plus difficile, il faut prendre son temps… (il a été retraduit sous un autre titre « Le livre de l’inquiétude » )

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