Publié dans Littérature contemporaine, Littérature française

« En vieillissant les hommes pleurent » de Jean-Luc Seigle

Place aujourd’hui à un roman particulier, qui m’a permis de tourner définitivement la page « Krivoklat » avec :

 En vieillissant les hommes pleurent de Jean-Luc Seigle

 

Quatrième de couverture

9 juillet 1961. Dès le lever du jour, il fait déjà une chaleur à crever. Albert est ouvrier chez Michelin. Suzanne coud ses robes elle-même. Gilles, leur cadet, se passionne pour un roman de Balzac. Ce jour-là, la télévision fait son entrée dans la famille Chassaing. Tous attendent de voir Henri, le fils aîné, dans le reportage sur la guerre d’Algérie diffusé le soir même. Pour Albert, c’est le monde qui bascule. Saura-t-il y trouver sa place ?

Réflexion sur la modernité et le passage à la société de consommation, En vieillissant les hommes pleurent jette un regard saisissant sur les années 1960, théâtre intime et silencieux d’un des plus grands bouleversements du siècle dernier.

 

Ce que j’en pense

Ce livre va rester longtemps dans ma mémoire ; on pourrait le sous-titrer « Chronique d’une mort annoncée », si Gabriel Garcia-Marquez ne l’avait déjà pris…

On fait la connaissance du héros, Albert, un taiseux revenu de la deuxième guerre mondiale, avec une plaie béante dans le cœur, d’autant plus qu’il n’a jamais pu raconter ce qui lui était arrivé (prisonnier de guerre et aussi du mensonge qui a entouré l’histoire de la ligne Maginot) et qui va voir sa vie lui échapper.

 Au retour, il retrouve un mariage raté, avec Suzanne, un fils aîné Henri, âgé de cinq ans, qui hurle lorsqu’il veut le prendre dans ses bras et dont il ne pourra jamais être proche. Il a l’impression de devenir le tiers dans le couple formé par Henri et sa mère… plus tard, viendra Gilles, un second fils alors que le mariage bat de l’aile et que Suzanne n’acceptera et n’aimera jamais, tellement éprise de son fils aîné, ingénieur qu’elle n’hésite pas à parer de tous les talents.

Gilles est un gamin qui m’a beaucoup touché, par son amour de la littérature et son amour de Balzac qu’il découvre en ayant choisi par hasard « Eugénie Grandet » dans la bibliothèque de son frère (sacrilège, il a osé toucher un livre d’Henri, en fait sa mère ne supporte pas qu’on touche au mausolée…)

Par contre, la relation que Gilles tisse peu à peu avec son père est très forte, c’est une vraie complicité qui n’a rien du lien Suzanne-Henri. Elle est profonde, sincère et pleine de pudeur:

 

« Les larmes affleurèrent à nouveau, mais juste par petits frissons sous ses paupières. Gilles, à ce moment-là, put d’un regard toucher l’âme de son père. » P 93

 

Albert sent que sa vie lui échappe, qu’elle ne l’intéresse plus car le passé s’en va, plus rien ne sera comme avant et il n’arrive pas à l’accepter et se sent inutile. Il n’a pas forcément envie de mourir, il voudrait seulement que la vie s’arrête, du moins au début. Il va confier Gilles à son voisin, instituteur à la retraite pour l’aider à l’école.

 

« En vieillissant, les hommes pleurent. C’est vrai. Peut-être pleuraient-ils tout ce qu’ils n’avaient pas pleuré dans la vie, c’était le châtiment des hommes forts. » P 30

 

Jean-Luc Seigle nous entraîne dans une chronique du temps qui passe, au sein de la famille comme au sein de la société en pleine révolution de l’après-guerre : il oppose l’attachement au passé d’Albert et la volonté de tout changer de Suzanne qui bazarde, pour des sommes ridicules, tous les meubles anciens, pour acheter du formica, ou des appareils modernes et le fameux téléviseur, sans se rendre compte qu’elle détruit Albert (est-ce que vraiment elle ne s’en rend pas compte, je n’en suis pas si sûre, vue la rage qu’elle y met ? )

 

 « Ce fut donc avec la plus grande application et la plus grande dévotion qu’elle se mit à détruire le monde d’avant-guerre pour tenter d’y rebâtir un monde nouveau. » P 39

 

L’histoire a l’air toute simple, mais on comprend vite les relations ambigües, parfois à la limite de la toxicité, entre tous les membres de cette famille : la sœur et surtout la mère d’Albert, perdue dans les brumes d’Alzheimer, m’ont beaucoup touchée, notamment la scène où Suzanne demande à Albert de faire la toilette de sa mère…

Jean-Luc Seigle nous livre aussi une belle chronique sur le monde rural, en plein désarroi pour cause de la politique de « remembrement » lancée par le ministre de l’agriculture du général De Gaulle, et oui, le malaise du monde agricole ne date pas d’hier ; lui-même est obligé de travailler à l’usine, car il ne peut vivre des seuls revenus de sa terre : est-on paysan par vrai choix et y a-t-il un avenir :

 

« Il en connaissait pourtant de ces enfants qui sont devenus ouvriers à leur tour, mais ce n’était pas par amour du métier, c’était pat amour du père, pur lui prouver qu’il ne s’était pas trompé dans sa vie. Regarde, tu n’es pas rien puisque je veux être comme toi. » P 28

 

J’ai aimé aussi la manière dont il parle de Balzac qui entre dans la vie de Gilles, comme roman initiatique, car « Eugénie Grandet » a aussi été choc pour moi, vers douze ans, en me faisant entrer dans le monde de la « grande littérature » (fini Enid Blyton le club des cinq…) ; la découverte de cet univers par Gilles me rappelle tant de souvenirs et d’émotions…

 

« Dans le livre, on ne parlait pas comme chez lui…  Les phrases étaient comme des routes de montagne avec des virages qui s’enchaînent les uns aux autres et au bout desquels se révèlent des paysages magnifiques. Elles étaient compliquées, même ardues quelquefois et, malgré cette difficulté, il comptait bien aller au bout du livre. » P 60

 

Je pourrais parler de ce roman pendant des heures tant les thèmes abordés m’ont touchée, de même que l’écriture simple mais précise, décrivant les émotions avec juste ce qu’il faut de retenue, pour que les héros nous plaisent (enfin pas tout, j’ai adoré détester Suzanne !) et nous semblent authentiques.

J’ai attendu longtemps avant de lire ce roman, car je me méfie de l’engouement médiatique, et préfère prendre mon temps, attendre le bon moment et c’est un véritable uppercut, une belle rencontre…

 

Encore quelques extraits  pour faire durer le plaisir:

 

Un homme qui pleure, ça n’avait pas de sens. Sauf, parfois, les vieux. Il avait déjà remarqué que, à partir d’un certain âge, les hommes n’hésitaient plus à sortir leurs mouchoirs, pour presque rien. P 29

 

La géographie, il faut voyager pour l’aimer. L’histoire, elle vit avec nous, même si on reste sur place toute sa vie. Qu’on le veuille ou non, elle finit toujours par s’asseoir à notre table. P 95

 

Les dates, si on y réfléchit bien, ne sont qu’une manière de donner des noms au temps pour ne pas se perdre. Rien de plus. P 97

 

Je n’aime pas qui je suis. Je n’aime pas ce qu’il faudrait que je sois, je n’aime pas me réjouir de cette vie-là, je ne suis pas de cette vie, je suis d’un autre temps que je n’ai pas su retenir. Après, ils pourront tout effacer avec leur remembrement, leurs machines à laver le linge et leur télévision. Tu comprends, Gilles, je ne veux pas être le témoin de la fin de ces temps que j’ai tant aimés, même s’ils étaient difficiles et quelquefois injustes. P 195

 

La famille est une source inépuisable de lieux communs. Elle est même LE lieu commune où l’on brasse tous ensemble la légende. P 223

 

… Mais, il y a pire qu’une défaite pour empêcher la littérature, il y a le mensonge, et plus particulièrement le mensonge historique. P 224

 

Le jazz, c’est la musique de l’idéal, le blues, c’est la musique du spleen. P 233

 

Lu en mars 2018

Auteur :

Psychiatre à la retraite, je peux enfin m'adonner à ma passion. Lectrice assidue depuis le CP, je profite de ma retraite pour parler de mes livres, de mes coups de cœur, de mes déceptions aussi... ma PAL est gigantesque, il me faudra trois vies encore pour en venir à bout.

12 commentaires sur « « En vieillissant les hommes pleurent » de Jean-Luc Seigle »

    1. je suis sous le charme j’ai réservé le dernier à la bibliothèque (« Le femme en mobylette »? )
      il décrit bien le monde paysan, la vie (mes grands-parents étaient paysans pas des exploitants agricoles!) alors il touche des choses enfouies…

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    1. c’est un coup de coup de cœur. Je me souviens que c’est ton préféré de l’auteur 🙂
      je vais essayer de lire aussi « Je vous écris dans le noir » et « la femme en mobylette » il me semble que tu l’avais moins aimé 🙂

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