Publié dans Littérature contemporaine, Littérature polonaise

« Krivoklat » de Jacek Dehnel

Je vous parle aujourd’hui d’un livre lu dans le cadre de l’opération Masse critique de janvier :

 Krivoklat de Jacek Dehnel

 

Quatrième de couverture

« Nous étions d’accord, Zeyetmeyer et moi, que l’une des plus graves maladies de la prétendue littérature d’aujourd’hui découle de ce qu’elle laisse presque totalement de côté ce qui, dans la vie est inévitable, ce qui occupe même la plus grande partie de la vie, à savoir : la nécessité de passer du temps avec les imbéciles et les crapules. »

Krivoklat, citoyen autrichien, est à nouveau interné en institution psychiatrique. A chaque fois qu’il en sort, il réitère son geste fou : asperger ou tenter d’asperger d’acide sulfurique un chef-d’œuvre de l’art occidental. Son idée fixe est de celles qui vous donnent du talent. Son tourment, sa colère noire, sa passion déchirante, il nous les expose dans un monologue torrentiel, atrabilaire, drôle à pleurer que l’auteur a conçu comme un hommage amusé au grand Thomas Bernhard (1931-1989).

Bien entendu, le crime est passionnel : c’est par amour que Krivoklat vandalise, persuadé que seule la perte, la catastrophe, pourra réinvestir l’icône de son caractère unique, irremplaçable. Dehnel s’amuse, mais il nous livre aussi une réflexion passionnante et passionnée sur l’art et sa puissance. L’art dont on se protège en le photographiant, en le filmant, en en faisant des reproductions à l’infini.

Et si Krivoklat déverse des flots de haine sur la société occidentale, hypocrite et vénale, il nous fait également partager sa connaissance intime du geste créateur. A travers l’évocation de son amour défunt, à travers aussi son amitié pour un artiste de génie, Zeyetmayer, interné comme lui, Krivoklat nous fait toucher du doigt ce qui, dans le chef-d’œuvre, nous révèle à notre humanité.

 

Ce que j’en pense

Dieu, que ce livre m’a donné du mal ! Une présentation particulière : l’auteur ne va jamais à la ligne, il n’existe aucun paragraphe, les phrases sont interminables, avec des répétitions qui n’en finissent plus. La plus longue s’étend sur presque deux pages et, arrivée à la fin, je ne me souvenais de rien, j’ai dû la relire, lui trouver un sens… logorrhée…. Diarrhée verbale serait mieux adaptée d’ailleurs…

J’ai voulu l’abandonner dix fois, je me fixais un nombre de pages pour me motiver, et étrangement, chaque fois que le reprenais, je trouvais des choses très intéressantes sur l’art, la folie, la psychiatrie, surtout vue par Jacek Dehnel et je continuais, d’autant plus que je n’aime pas abandonner un livre sans laisser une chance à l’auteur…

Il y a des réflexions intéressantes sur l’art, la peinture bien-sûr, mais aussi l’art en général, ce que représente une œuvre, pourquoi il faut absolument la défigurer, comment se procurer de l’acide sulfurique pour arriver à ses fins.

La manière dont l’auteur parle de psychiatrie, de l’institution, des hospitalisations, de l’art-thérapie est au vitriol également. Ce qui m’a incitée à ne pas abandonner tout de suite, c’est la manière dont est construit le récit : un long discours, échevelé qui donne l’impression d’être dans un cerveau psychotique, mais je préfère étudier un vrai délire (cf. « La folie du doute avec délire du toucher » de Henri Legrand du Saulle par exemple)

Je n’ai pu tenir le choc qu’en lisant d’autres romans en même temps… et page 74, c’est-à-dire au milieu du livre, ce qui devait arriver arriva, j’ai laissé tomber, car ses propos sur la peinture occidentale me hérissaient. Mauvaise pioche cette fois !

Le pire dans cette expérience, c’est le fait que ma critique est aussi échevelée que le texte et j’en suis vraiment désolée car il m’est hélas impossible de faire mieux…

Je remercie Babelio et les éditions Noir sur blanc, de m’avoir offert ce roman et j’espère qu’il plaira à d’autres lecteurs.

 

L’auteur

Jacek Dehnel (né en 1980) est un poète, romancier, peintre, traducteur, docteur ès lettres et spécialiste de la littérature anglaise. Il a remporté de nombreux prix et est unanimement considéré en Pologne comme l’un des écrivains les plus talentueux de la jeune génération. Son roman Lala avait reçu un formidable accueil en Pologne, mais aussi en Allemagne, en Angleterre, en Italie et en Espagne. Les éditions Noir sur Blanc ont publié en 2014 son formidable roman sur Goya, père et fils : Saturne.

 

Extrait :

Puisque je veux absolument détruire un ou des chefs-d’œuvre, et non pas un chef-d’œuvre et quelques toiles insignifiantes d’une école X ou d’un atelier Y, alors deux solutions s’offrent à moi : ou bien il me faut prendre pour cible, le cycle – quoi qu’il n’y ait pas en peinture, ne nous leurrons pas, de nombreux cycles vraiment remarquables, dans bien des cas, un cycle ne comporte en fait de chefs-d’œuvre qu’un seul tableau sur trois, sur quatre, voire sur six, voire sur dix, en outre chacun d’eux se trouve accroché sur un continent différent, et même si le goût déplorable des conservateurs de musée faisait qu’ils soient tous accrochés ensemble, de toute façon je n’aspergerais des Visions de l’au-delà de Bosch que la Montée des bienheureux vers l’empyrée, du cycle de sainte Ursule de César de Mantegna je pourrais éventuellement détruire les Porteurs de vase, mais tous ces tableaux sont déjà tellement abimés que je n’aurais pas le cœur d’y porter la main, quant aux quatre Allégories de l’amour de Véronèse, reproduites d’ailleurs sur des planches distinctes dans l’album des Chefs-d’œuvre de la peinture italienne, pas une seule toile ne se prête à l’aspersion, pas une seule – il me reste encore la seconde solution qui consiste à trouver un salle dans laquelle l’espace entre un chef-d’œuvre et un autre est exactement celui que je serais capable de parcourir entre la première attaque et le moment où le gardien va m’immobiliser, ou l’un des visiteurs proches de moi, à vrai dire plutôt le gardien, car les visiteurs trouvent rarement en eux la fibre héroïque ;

Si vous avez eu le courage de lire jusqu’au bout, il faut savoir que pour atteindre la fin de la phrase, il faut encore autant de mots !  ….

Lu en février-mars 2018

Auteur :

Psychiatre à la retraite, je peux enfin m'adonner à ma passion. Lectrice assidue depuis le CP, je profite de ma retraite pour parler de mes livres, de mes coups de cœur, de mes déceptions aussi... ma PAL est gigantesque, il me faudra trois vies encore pour en venir à bout.

4 commentaires sur « « Krivoklat » de Jacek Dehnel »

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