Publié dans Rencontres

Rencontre avec Célia Houdart

Célia Houdart est venue dédicacer son dernier livre « tout un monde lointain » à la bibliothèque, dans le cadre du printemps du livre. Je partage les quelques notes que j’ai prises.

PortraitCélia Houdart

 

Où écrit-elle ?

Elle écrit chez elle, près de sa bibliothèque, en lisant en même temps car ça l’inspire.

La lecture est l’antichambre de l’écriture, une sorte de laboratoire.

Elle écrit surtout le matin, car les rêves ne sont pas encore très loin.

Son œuvre :

  • 1er roman : « Les merveilles du monde (Marco Polo).
  • 2e roman : « Le patron » un grand médecin qui va croiser la route d’un enfant. C’est un hommage à son grand-père, lui-aussi médecin dont elle était très proche.
  • 3e roman : « Carrare » sur les carrières
  • 4e roman : « Gil » sur la musique, un chanteur d’opéra.
  • 5e roman : « Tout un monde lointain »

Le titre du roman :

Titre inspiré d’un poème de Baudelaire, « La chevelure ». Ce titre s’est imposé à elle et en allant vérifier si le titre était déjà pris elle a constaté que c’était également un concerto pour violoncelle de Dutilleux.

Les thèmes récurrents:

L’eau est omniprésente dans ses romans : le lac Léman, le lac Majeur, la Seine, la mer… c’est le rappel de l’enfance, un lieu de rêveries.

Elle écrit pour célébrer des êtres et des lieux qui ont beaucoup compté pour elle, pour les rendre éternels.

L’art aussi est omniprésent (elle aime beaucoup les romans de Hermann Hesse

Elle a fait elle-même de la sculpture, notamment à Carrare d’où le roman…

Ses personnages se révèlent à partir de l’art ou des lieux, à tout âge, il peut se passer un changement, tout est mouvement.

C’est l’être en devenir qui l’intéresse et qu’elle essaie de saisir.

Elle est très sensible aux voix : « qu’est-ce qui passe de la voix vers le roman… quelque chose se dépose d’eux de façon intime »

Célia Houdart revient aussi sur l’Exposition au Centre Pompidou qui reconstitue le parcours de Eileen Gray: femme architecte, née en Irlande qui a conçu trois maisons, des meubles, des objets en laque. Inspirée de Le Corbusier

 

Célia Houdart est allée visiter la maison, l’a vue d’en bas, en partie cachée et qui se laissait découvrir peu à peu; c’est sur cette idée d’ébauche qui s’étoffe au fur et à mesure que l’on s’approche qui lui a donné envie de construire une histoire.

Elle aime aussi réfléchir sur le travail du temps sur ces maisons qui ont été importantes et peu à peu se lézardent, s’abîment si l’on n’en prend pas soin.

L’histoire de la communauté Monté Verita : pré-hippie, prônant le végétarisme, la théosophie, les gens qui y habitaient rêvaient d’une autre société. Hermann Hesse, Kandinsky y sont passés…

On y traduisait Lao Tseu en allemand, c’était un creuset du XXe siècle.

Sur la villa E. 1027 : rappel du code qui a défini le nom

E : Eileen

10 : 10e lettre de l’alphabet pour le J de Jean

2 : 2e lettre de l’alphabet pour le B de Badovici

7 : 7e lettre de l’alphabet pour le G de Gray

La villa a été laissée à l’abandon, il y a eu cambriolage, squat, et même un meurtre.

Le Corbusier a fait classer les fresques qu’il a faites sur les murs, d’où impossibilité de la détruire. Elle a été ainsi sauvée par le conservatoire du littoral.

Les personnages, dans son œuvre, sont souvent seuls, ce sont des taiseux et cela les met à l’écart du monde. Ce sont des récepteurs qui captent…

Célia Houdart avait une idée très précise de la fin de son roman ; elle était là tout au long de l’écriture.

J’ai beaucoup aimé la manière dont Célia Houdart se raconte pendant cette « interview », sa simplicité pleine de chaleur et de générosité. On a l’impression de la connaître depuis des années et son amour de l’art, des artistes est très contagieux. Elle nous a lu quelques extraits de son roman, et sur les murs de la bibliothèque étaient accrochées des photos grand format de la villa E. 1027, des meubles après restauration.

Je suis partie avec deux romans dédicacés : « Tout un monde lointain » donc et « Gil » et j’ai dû résister très fort à la tentation car je les aurais volontiers tous achetés !!!

Une rencontre chaleureuse, intense et colorée dont je suis partie la tête dans les étoiles.

Elle va faire une lecture, à la villa E. 1027, le 22 juin prochain : avis aux intéressés…

 

pour en savoir davantage quelques liens:

http://www.elle.fr/Deco/Reportages/Visites-maisons/eileen-gray-villa-e-1027-roquebrune-3369242

http://mediation.centrepompidou.fr/education/ressources/ENS-Gray/

 

 

 

Publié dans Littérature contemporaine, Littérature française

« Tout un monde lointain » de Célia Houdart

Je vous parle aujourd’hui d’un livre que l’auteure, inconnue de moi jusque-là, est venue  dédicacer à la bibliothèque à l’occasion du « Printemps du livre »…

 

tout un monde lointain 

 

QUATRIÈME DE COUVERTURE

Un été à Roquebrune-Cap-Martin, deux jeunes gens entrent clandestinement dans la villa E. 1027. Une femme âgée qui veille sur cet endroit les surprend. Ils s’opposent, s’apprivoisent.

C’est comme la naissance d’un amour, dans un paysage qui intensifie tout.

 

CE QUE J’EN PENSE

Gréco, une femme d’un âge certain, à l’habitude de se promener tous les matins sur le sentier qui mène à la plage et passe ainsi devant la villa E. 1027 sur laquelle elle veille, car fascinée par son histoire et son architecture, elle désire l’acheter. Or, les héritiers se déchirent et la maison est fermée, victimes de cambriolages et se détériore.

Un jour, elle s’aperçoit que les scellés ont été rompus et qu’il y a des squatteurs, alors que faire ? Les dénoncer ? Le lendemain, elle se décide à entrer et voir ce qui se passe et rencontre deux gens, danseurs du genre hippie, qui évoluent de manière décontractée à l’intérieur et va faire leur connaissance.

Peu de monde le savait et pour ceux qui le savaient, c’était un secret bien gardé : cette porte permettait d’accéder, en passant sous des arceaux de verdure et dans une odeur de feuilles, d’agrumes et d’humidité, à la maison d’Eileen Gray, la villa E.1027.  P 26

 

Dans le prologue, on découvre un bébé qui marche dans l’herbe pieds nus près de son père et la communauté Monté Verita à Ascona en 1918. On va comprendre très vite qu’il s’agit de Gréco avec son père et que ces images, sont des bribes du passé qu’elle a refoulé et qui remontent et viennent la hanter dans ses rêves.

Gréco, décoratrice, qui a dessiné aussi des meubles, comme Eileen Gray qui a dessiné la villa, continue à dessiner pour ne pas rompre tous les liens avec son métier. C’est une femme discrète et solitaire qui aime les choses simples, la nature, les belles choses.

Elle a tellement voulu oublier qu’elle caché toutes ses archives, pour les rendre inaccessibles jusqu’au jour où elle se décide enfin à ouvrir les boites et tombe sur un film…

La fragilité et la pudeur de Gréco vont peu à peu se modifier au contact des deux squatteurs, qui sont des danseurs, se baignent nus, se travestissent surtout Louison dont les plaisanteries sont d’un goût douteux, transgressif.

Ce qui frappe c’est l’extrême sensibilité de chacun les personnages… et la manière dont chacun semble être au départ aérien, à peine ébauché et se construire, pour prendre de la consistance, s’étoffer au fur et à mesure que se déroule l’intrigue, avec une sorte d’effet papillon. A un instant T se produit un évènement qui va permettre cette transformation.

Chaque personnage a son importance même ceux qui semblent n’être que des seconds rôles mais qui en fait sont nécessaires, telle « la femme dans la fenêtre » qui est cloîtrée chez elle au début, comme Gréco peut l’être dans son passé et qui va peu à peu se hasarder à aller plus loin, sortir au sens physique du terme, comme Gréco qui se résout enfin à aller ouvrir ses cartons d’archives et faire ressurgir le passé.

Célia Houdart nous raconte cette rencontre mais nous apprend aussi beaucoup de choses sur la villa : elle aussi a un passé, une histoire, elle a été construite par Eileen Gray et Jean Badovici des plans aux meubles en passant par les matériaux. Plus tard Le Corbusier est venu y peindre des fresques sur les murs au grand dam d’Eileen.  Elle a été terminée en 1929. On est donc dans une période très riche sur la plan artistique, architecturale, les années folles…  qui est passionnante.

Elle a été construite entre 1926 et 1929 par Eileen Gray, une architecte et designer irlandaise, et Jean, un architecte roumain. Deux amis et amants qui combinèrent leurs initiales cryptées pour baptiser la villa, dont le nom sonne encore comme un rendez-vous secret : E pour Eileen, 10 (la dixième lettre de l’alphabet pour le J de Jean, 2 pour le B de Badovici , 7 pour le G de Gray. P 88


L’auteure revient aussi sur la communauté de Monté Verita, à Ascona où est née Gréco : il s’agit d’une communauté assez fermée, quasi sectaire de gens marginaux, artistes et autres : qui prônait le Végétarisme, rare à l’époque, la théosophie, le contact avec la nature, leur but étant de créer une nouvelle société. Ici sont passés Herman Hesse, Kandiski, Jung, et des enfants y sont nés, telle Isadora Duncan dans le début du XXe.

J’ai beaucoup aimé la manière dont Célia Houdart a construit son roman, entremêlant les histoires personnelles et celles des lieux et leurs symboliques, leur évolution réciproque dans le temps, ce qui vieillit et se patine, ce qui s’étiole si l’on n’en prend pas soin. Son amour de la Nature, de l’harmonie, ressort avec les marches matinales de Gréco pour aller à la plage ou les goûters de fruits…

Ce livre est plein de douceur et en même temps il y a une tension sous-jacente qui vient heurter, troubler les équilibres, comme les vagues sur la plage qui peuvent se dérouler calmement sur la plage ou peuvent au contraire battre le sable sous la poussée du vent.

C’est ce que j’appellerai la « petite musique de l’auteure » et j’ai hâte de la retrouver…

Bref, j’ai beaucoup aimé et je suis encore sous le charme du livre et de l’auteure.

 

L’AUTEURE

Je vous parlerai de l’auteure demain, en retranscrivant ce qu’elle nous a raconté lors que la séance de dédicace qui a été un moment magique en ce qui me concerne… En attendant voici une interview très intéressante de l’auteure :

 

 

et pour en savoir plus: le site de la villa :

On peut trouver de très belles photos de la villa après restauration sur:

http://www.elle.fr/Deco/Reportages/Visites-maisons/eileen-gray-villa-e-1027-roquebrune-3369242

Pour visiter:

https://capmoderne.com/fr/lieu/la-villa-e-1027/

 

Sur la communauté Monté Verita :

https://www.franceculture.fr/emissions/lsd-la-serie-documentaire/retours-a-la-nature-24-monte-verita-une-reforme-de-la-vie-sur-la-montagne

http://www.fileane.com/laurie/laurie01/monte_verita.htm

 

EXTRAITS

 

Le Russe avait déchiffré lentement le petit bristol imprimé, cherchant la bonne distance pour le lire sans lunettes.

  • Vous êtes russe ?
  • Mes parents étaient russes. Moi, je suis née dans le Tessin, à Ascona, en Suisse. Je comprends à peu près le russe mais je ne le parle plus. J’ai tout oublié.
  • Lud-mi-la Gre-cov-ska-ya.
  • Mai vous savez, tout le monde m’appelle Gréco.
  • Comme la chanteuse ?
  • Comme Juliette Gréco, exactement.
  • Cela ne vous a pas gênée dans votre carrière ?
  • Pas du tout, figurez-vous…. P 21

 

A la fin du sentier se dressait, dos à la mer, le buste en bronze de Le Corbusier, avec nœud papillon et lunettes rondes cerclées de fer. Ses petits yeux très enfoncés dans leur orbite lui faisaient une tête de mort. P 27

 

De la plage, la villa apparaissait comme un navire blanc mis en cale sèche à flanc de colline. Gréco admira longuement les lignes, les ouvertures, les jalousies de bois, le balcon-coursive qui ressemblait à un bastingage, l’étrange verrière comme une cheminée de paquebot dépassant du toit, l’équilibre du tout. Même abandonnée, un peu délabrée, la villa l’émerveillait encore. P 31

 

Eileen Gray a choisi l’endroit après maints repérages, décidant ensuite de l’orientation idéale du bâtiment, du point de vue tant de l’ensoleillement que des vents dominants. C’est elle qui a dessiné la majeure partie des plans de la maison ainsi que son mobilier… P 88

 

Tessa et Louison étaient très liés et pourtant chacun vaquait toute la journée à ses affaires. Exercices d’assouplissement. Bains. Siestes à l’ombre. Ils n’avaient pas besoin de se voir pour se retrouver. Quelque chose de lui qu’elle ne pouvait pas dire restait pour elle dans l’air où il passait. Et réciproquement, quelque chose d’elle qu’il ne pouvait dire restait pour lui dans l’air où elle passait.     P 106 107

LU EN MARS 2018

Publié dans Littérature allemande, Polars

« Le briseur d’âmes » de Sebastian Fitzek

Petit intermède polar avec un auteur que je découvre:

 Le briseur d'âmes de Sebastian Fitzek

 

 

QUATRIÈME DE COUVERTURE

 

Un psychopathe sévit dans les environs de Berlin. Lorsque la police retrouve ses victimes, ces dernières sont vivantes et ne présentent pas la moindre trace de maltraitance physique. Mais elles sont psychiquement anéanties, comme privées de conscience… D’où le surnom que la presse lui a donné : le Briseur d’âmes. Caspar, un amnésique interné dans une clinique spécialisée, n’aurait jamais imaginé croiser son chemin.

Et pourtant, en cette veille de Noël, alors qu’au-dehors une tempête de neige fait rage, lui, le personnel médical et quelques patients se retrouvent enfermés dans l’établissement, coupés du monde… en compagnie du Briseur d’âmes. Et, cette fois, il tue !

Aussi terrifiant et puissant que Thérapie, le roman qui l’a fait connaître, le nouveau thriller de Sebastian Fitzek se lit d’une traire…

 

CE QUE J’EN PENSE

 

J’ai bien aimé la construction du récit : il alterne entre plusieurs périodes du passé et du présent. L’intrigue commence 71 jours avant ce que l’auteur appelle « la Peur », pour passer à un tragique évènement, la veille de Noël, dans une clinique psychiatrique et l’époque actuelle avec un professeur qui recrute des étudiants pour participer à expérience, rémunérée au cours de laquelle il leur remet un dossier à étudier dans des conditions particulières.

Au cours des soixante et onze jours qui précèdent « la Peur », on retrouve des personnes enlevées, et libérées, avec des petits papiers qui proposent des énigmes dans la main; elles sont  dans un état particulier : le regard dans le vide, terrorisés, en gros mortes psychologiquement. D’où le surnom donné au criminel « le briseur d’âmes ».

Quel lien existe-t-il entre elles ? Quel rapport avec ce qui se passe en cette veille de Noël ?

Durant cette nuit, se retrouvent enfermés le psychiatre, sa consœur, un patient amnésique, Caspar, un patient que ne réussit pas à parler correctement, avalant des syllabes donc inintelligible, une patiente âgée qui aime beaucoup résoudre des énigmes, un gardien un peu bizarre, un ambulancier dont le véhicule est accidenté devant l’entrée de la clinique et qui amène avec lui un patient qui s’est planté un couteau dans la gorge. Ils se retrouvent ainsi enfermés, complètement coupés de l’extérieur, et les agressions se succèdent.

Autre atout du roman : Caspar essaie de retrouver la mémoire, et l’auteur nous indique les flashs qui lui reviennent, en italique dans le texte et on ne sait jamais s’il s’agit de vrais ou faux souvenirs, ce qui donne des descriptions de cauchemar intéressantes, avec la culpabilité et l’angoisse qui peuvent survenir dans cet état d’amnésie :

« Dans son rêve, le chagrin lui faisait l’effet d’un être vivant à part entière constitué de milliers de tiques minuscules accrochées à son âme avec l’intention d’en pomper tout sentiment de joie. » P 118

Par contre, l’utilisation de l’hypnose que fait Sebastian Fitzek fait dresser les cheveux sur la tête et les psychiatres nous sont présentés comme des cinglés… la manipulation mentale est digne des méthodes utilisées par l’URSS pour « rééduquer » les personnes qui ne pensaient pas comme l’État…

Ce livre se lit très vite, car on ne prend pas le temps de réfléchir ou de tenir compte de certains indices, laissés comme les petits cailloux du Petit Poucet. Le suspense est bien entretenu et on sent monter une tension malsaine, perverse, bref on se sent étouffé, prisonnier et la peur s’installe…

Dernier atout du roman: l’identité de l’auteur qui est uns surprise totale. Cependant, je reste sceptique, ce livre ne m’a pas vraiment emballée alors que, en général, j’apprécie les polars psychologiques. C’était mon premier contact avec l’auteur et je vais tenter de lire « Thérapie » qui a été plutôt encensé pour lui laisser une chance:

 

 

EXTRAIT:

 

Il est difficile de donner des extraits sans spolier, donc je vais citer le début du roman , ce qui permet d’avoir un aperçu de la pagination:

 

71 jours avant la Peur

Dossier médical N° 131071/VL

 

Elle n’était pas nue, cette fois-ci, ni attachée au vieux fauteuil de gynécologue. Le psychopathe qui la séquestrait fouillait parmi des instruments disposés sur une table d’appoint rouillée. Lorsqu’il se retourna, elle ne vit pas tout suite ce qu’il tenait dans sa main ensanglantée. Mais, une fois qu’elle eut compris, elle essaya de fermer les yeux. En vain. Elle ne parvenait pas à détourner le fer à souder qui approchait lentement de son entrejambe. L’inconnu au visage ébouillanté lui maintenait les paupières grâce à un jet d’air comprimé. Alors qu’elle pensait ne pas connaître pire douleur au cours des quelques minutes qu’il lui restait à vivre, le fer à souder disparut soudain de son gens de vision et elle ressentit une atroce brûlure entre ses cuisses…

 


LU EN MARS 2018

Publié dans Littérature contemporaine, Littérature française

« L’archipel d’une autre vie » de Andreï Makine

Je vous parle aujourd’hui d’un livre qui m’attendait depuis un moment dans ma bibliothèque et dont j’apprécie beaucoup l’auteur :

 

L'archipel d'une autre vie de Andreï Makine

 

Quatrième de couverture

Aux confins de l’Extrême-Orient russe, dans le souffle du Pacifique, s’étendent des terres qui paraissent échapper à l’Histoire… Qui est donc ce criminel aux multiples visages, que Pavel Gartsev et ses compagnons doivent capturer à travers l’immensité de la taïga ? Lorsque Pavel connaîtra la véritable identité du fugitif, sa vie en sera bouleversée.

« Je ressentis pour lui non pas de la sympathie mais cet attrait qui devait unir, dans les temps immémoriaux, deux solitaires se croisant dans une forêt sauvage. »

 

Ce que j’en pense

Le roman commence de fort belle manière avec cet incipit qui annonce la couleur avec cette belle réflexion :

« A cet instant de ma jeunesse, le verbe « vivre » a changé de sens. Il exprimait désormais le destin de ceux qui avaient réussi à atteindre la mer des Chantars. Pour toutes les autres manières d’apparaître ici-bas, « exister » allait me suffire. » P 11

Le récit débute en 1970 avec un adolescent, fils de prisonniers, donc considéré comme paria, vivant dans un internat où sont regroupés d’autres ados dans la même situation : intelligents ou non, on s’en moque, les études supérieures leur sont interdites, ils pourraient polluer les autres appartenant à des familles obéissant au régime, et on les oriente d’office vers des métiers singuliers : géodésistes ou grutiers… Et on les envoie le plus loin possible… Il arrive ainsi à Tougour, pas loin du Pacifique.

Personne n’étant venu l’attendre à son arrivée, il se promène dans la ville et finit par suivre un homme, capuche sur la tête dans la taïga. Il s’agit de Pavel Gartsev, qui semble en fuite et finit par repérer notre ado et lui raconter son histoire.

Flash-back (désolée, la traduction de ce mot en français est moins évocatrice !) et on se retrouve en 1952, dans une union soviétique obsédée par la troisième guerre mondiale,  nucléaire bien-sûr, et les hommes ont droit à des exercices de simulation, dans des conditions abracadabrantesques, enfermés dans des bunkers pour tenter de survivre… lorsque soudain, on parle d’un prisonnier s’étant échappé d’un camp et qu’il absolument retrouver.

Andreï Makine nous décrit de fort belle manière ce « commando » chargé de la traque est constitué d’un général, héros de guerre, d’un petit chef Louskas aux méthodes dignes du KGB qui ne pense qu’à chercher des coupables pour pouvoir les dénoncer et les torturer, son sous-fifre, Ratinski, qui ne pense qu’à son avancement, et à un comportement vil, digne d’un parfait SS, toujours prêt à dénoncer, qui envoie les autres  au casse-pipe dès qu’il y a le moindre risque à l’horizon. On trouve aussi Vassine, qui a traverser des moments durs pendant la guerre, accompagné de son chien (chargé de renifler les traces du fugitif.

On comprend très vite que Pavel ne part avec eux que pour que l’on puisse rejeter sur lui un échec éventuel de la mission et qu’il sera surveillé en permanence, l’obligeant à rester sur ses gardes, à trouver en lui la force et le désir de rester en vie, à surmonter la peur. Seul Vassine est fiable mais les paroles qu’ils échangent peuvent être « interprétées comme une atteinte à la sûreté de l’État, il suffisait de bien ficeler le dossier d’accusation »

J’ai beaucoup aimé cette traque, dans la taïga, chacun progressant difficilement, ces feux qu’on allume tant pour se réchauffer que pour tenter d’envoyer l’autre sur de fausses pistes, chacun révélant de plus en plus ses forces ou ses faiblesses ou encore sa duplicité… j’ai mis mes pas dans ceux de Pavel, dans ces paysages grandioses, cette Sibérie que décrit si bien Andreï Makine et qu’il aime tant, ces noms qui font rêver : l’archipel des Chantars, la Bélitchi, Tougour…. Ces régions où j’aimerais bien aller me perdre, loin de la civilisation, en contact direct avec la nature.

J’ai beaucoup aimé ce roman, qui tient de la poursuite d’un fugitif, et s’avère être aussi une quête initiatique, une réflexion sur le monde soviétique où l’individu n’existe plus, étant au service de l’Etat, de la collectivité…  De la liberté (ou de l’illusion de la liberté) dans un décor exceptionnel, et pose une question : est-ce qu’on vit ou se contente-t-on d’exister ? Qu’en est-il du choix du libre arbitre si on n’adhère pas au système ?

« Oui, la liberté ! ils pouvaient m’envoyer dans un camp au régime plus sévère, me torturer, me tuer. Cela ne me concernait pas, car ce n’était qu’un jeu et je n’étais plus un joueur. Pour jouer, il fallait désirer, haïr, avoir peur. Moi, je n’avais plus ces cartes en mains. J’étais libre… » P 168

La construction du roman m’a plu car j’aime ces récits en gigogne, ces allers et retours entre présent et passé, ces rencontres entre deux personnes qui peuvent tisser un vrai lien. L’écriture est belle comme toujours avec Andreï Makine qui nous entraîne dans un voyage extraordinaire. J’avais beaucoup aimé « Le testament français » et j’ai eu le même plaisir avec ce roman que l’Obs a qualifié de « véritable western sibérien » et l’Express de « puissant récit d’aventures métaphysique ».

 

Extraits

 

 

Je pensais aux philosophes que j’avais étudiés… Tous apparemment avaient ignoré l’essentiel : ce noyau de l’homme, cet alliage bestial et tribal qu’aucune idée absolue ne pouvait transcender, aucune révolution ne parvenait à mâter.  P 55

 

La taïga s’éclaircit, s’emplit de lumière et, soudain, s’écarte devant un infini brumeux où disparaissent nos peines et nos peurs.  P 81

 

… En fait, notre unité protégeait les civils qu’on évacuait dans les camions, sur la glace du lac. Un soir, j’ai vu un fourgon, avec une cinquantaine d’enfants disparaître dans une trouée ouverte par une bombe. Le lendemain, la glace s’était refaite et les voitures ont repris leur rotation… Depuis, je n’aime pas ces récits de soldats. On enjolive, on décrit des exploits et des victoires. La nouvelle génération écoute, puis se met à rêver de sa propre guerre. P 115

 

Les philosophes prétendaient que l’homme était corrompu par la société et les mauvais gouvernants. Sauf que le régime le plus noir pouvait, au pire, nous ordonner de tuer cette fugitive mais non pas de lui infliger ce supplice de viols. Non, ce violeur logeait en nous, tel un virus, et aucune société idéale n’aurait pu nous guérir. P 131 

 

Le pantin implanté dans nos cerveaux, rendait chimérique toute idée d’améliorer l’humanité. Les grands médecins de l’âme espéraient extraire ce vibrion qui nous poussait à haïr, à mentir, à tuer. Mais sans lui, le monde n’aurait pas eu d’histoire, ni de guerres, ni de grands hommes. P 131

 

Oui, ruser, mentir, frapper, vaincre. La vie humaine. Un gamin s’étonnerait : pourquoi tout cela ? Dans cette belle taïga, sous ce ciel plein d’étoiles. L’adulte ne s’étonne pas, il trouve une explication : la guerre, les ennemis du peuple… Et quand ça devient vraiment invivable, il te parle de Dieu, de l’espérance ! les enfants qui se noient dans la glace, qu’est-ce qu’ils en ont à faire de cette lumière divine ? P 138

 

 

 

Lu en mars 2018

Publié dans Littérature contemporaine, Littérature française

« En vieillissant les hommes pleurent » de Jean-Luc Seigle

Place aujourd’hui à un roman particulier, qui m’a permis de tourner définitivement la page « Krivoklat » avec :

 En vieillissant les hommes pleurent de Jean-Luc Seigle

 

Quatrième de couverture

9 juillet 1961. Dès le lever du jour, il fait déjà une chaleur à crever. Albert est ouvrier chez Michelin. Suzanne coud ses robes elle-même. Gilles, leur cadet, se passionne pour un roman de Balzac. Ce jour-là, la télévision fait son entrée dans la famille Chassaing. Tous attendent de voir Henri, le fils aîné, dans le reportage sur la guerre d’Algérie diffusé le soir même. Pour Albert, c’est le monde qui bascule. Saura-t-il y trouver sa place ?

Réflexion sur la modernité et le passage à la société de consommation, En vieillissant les hommes pleurent jette un regard saisissant sur les années 1960, théâtre intime et silencieux d’un des plus grands bouleversements du siècle dernier.

 

Ce que j’en pense

Ce livre va rester longtemps dans ma mémoire ; on pourrait le sous-titrer « Chronique d’une mort annoncée », si Gabriel Garcia-Marquez ne l’avait déjà pris…

On fait la connaissance du héros, Albert, un taiseux revenu de la deuxième guerre mondiale, avec une plaie béante dans le cœur, d’autant plus qu’il n’a jamais pu raconter ce qui lui était arrivé (prisonnier de guerre et aussi du mensonge qui a entouré l’histoire de la ligne Maginot) et qui va voir sa vie lui échapper.

 Au retour, il retrouve un mariage raté, avec Suzanne, un fils aîné Henri, âgé de cinq ans, qui hurle lorsqu’il veut le prendre dans ses bras et dont il ne pourra jamais être proche. Il a l’impression de devenir le tiers dans le couple formé par Henri et sa mère… plus tard, viendra Gilles, un second fils alors que le mariage bat de l’aile et que Suzanne n’acceptera et n’aimera jamais, tellement éprise de son fils aîné, ingénieur qu’elle n’hésite pas à parer de tous les talents.

Gilles est un gamin qui m’a beaucoup touché, par son amour de la littérature et son amour de Balzac qu’il découvre en ayant choisi par hasard « Eugénie Grandet » dans la bibliothèque de son frère (sacrilège, il a osé toucher un livre d’Henri, en fait sa mère ne supporte pas qu’on touche au mausolée…)

Par contre, la relation que Gilles tisse peu à peu avec son père est très forte, c’est une vraie complicité qui n’a rien du lien Suzanne-Henri. Elle est profonde, sincère et pleine de pudeur:

 

« Les larmes affleurèrent à nouveau, mais juste par petits frissons sous ses paupières. Gilles, à ce moment-là, put d’un regard toucher l’âme de son père. » P 93

 

Albert sent que sa vie lui échappe, qu’elle ne l’intéresse plus car le passé s’en va, plus rien ne sera comme avant et il n’arrive pas à l’accepter et se sent inutile. Il n’a pas forcément envie de mourir, il voudrait seulement que la vie s’arrête, du moins au début. Il va confier Gilles à son voisin, instituteur à la retraite pour l’aider à l’école.

 

« En vieillissant, les hommes pleurent. C’est vrai. Peut-être pleuraient-ils tout ce qu’ils n’avaient pas pleuré dans la vie, c’était le châtiment des hommes forts. » P 30

 

Jean-Luc Seigle nous entraîne dans une chronique du temps qui passe, au sein de la famille comme au sein de la société en pleine révolution de l’après-guerre : il oppose l’attachement au passé d’Albert et la volonté de tout changer de Suzanne qui bazarde, pour des sommes ridicules, tous les meubles anciens, pour acheter du formica, ou des appareils modernes et le fameux téléviseur, sans se rendre compte qu’elle détruit Albert (est-ce que vraiment elle ne s’en rend pas compte, je n’en suis pas si sûre, vue la rage qu’elle y met ? )

 

 « Ce fut donc avec la plus grande application et la plus grande dévotion qu’elle se mit à détruire le monde d’avant-guerre pour tenter d’y rebâtir un monde nouveau. » P 39

 

L’histoire a l’air toute simple, mais on comprend vite les relations ambigües, parfois à la limite de la toxicité, entre tous les membres de cette famille : la sœur et surtout la mère d’Albert, perdue dans les brumes d’Alzheimer, m’ont beaucoup touchée, notamment la scène où Suzanne demande à Albert de faire la toilette de sa mère…

Jean-Luc Seigle nous livre aussi une belle chronique sur le monde rural, en plein désarroi pour cause de la politique de « remembrement » lancée par le ministre de l’agriculture du général De Gaulle, et oui, le malaise du monde agricole ne date pas d’hier ; lui-même est obligé de travailler à l’usine, car il ne peut vivre des seuls revenus de sa terre : est-on paysan par vrai choix et y a-t-il un avenir :

 

« Il en connaissait pourtant de ces enfants qui sont devenus ouvriers à leur tour, mais ce n’était pas par amour du métier, c’était pat amour du père, pur lui prouver qu’il ne s’était pas trompé dans sa vie. Regarde, tu n’es pas rien puisque je veux être comme toi. » P 28

 

J’ai aimé aussi la manière dont il parle de Balzac qui entre dans la vie de Gilles, comme roman initiatique, car « Eugénie Grandet » a aussi été choc pour moi, vers douze ans, en me faisant entrer dans le monde de la « grande littérature » (fini Enid Blyton le club des cinq…) ; la découverte de cet univers par Gilles me rappelle tant de souvenirs et d’émotions…

 

« Dans le livre, on ne parlait pas comme chez lui…  Les phrases étaient comme des routes de montagne avec des virages qui s’enchaînent les uns aux autres et au bout desquels se révèlent des paysages magnifiques. Elles étaient compliquées, même ardues quelquefois et, malgré cette difficulté, il comptait bien aller au bout du livre. » P 60

 

Je pourrais parler de ce roman pendant des heures tant les thèmes abordés m’ont touchée, de même que l’écriture simple mais précise, décrivant les émotions avec juste ce qu’il faut de retenue, pour que les héros nous plaisent (enfin pas tout, j’ai adoré détester Suzanne !) et nous semblent authentiques.

J’ai attendu longtemps avant de lire ce roman, car je me méfie de l’engouement médiatique, et préfère prendre mon temps, attendre le bon moment et c’est un véritable uppercut, une belle rencontre…

 

Encore quelques extraits  pour faire durer le plaisir:

 

Un homme qui pleure, ça n’avait pas de sens. Sauf, parfois, les vieux. Il avait déjà remarqué que, à partir d’un certain âge, les hommes n’hésitaient plus à sortir leurs mouchoirs, pour presque rien. P 29

 

La géographie, il faut voyager pour l’aimer. L’histoire, elle vit avec nous, même si on reste sur place toute sa vie. Qu’on le veuille ou non, elle finit toujours par s’asseoir à notre table. P 95

 

Les dates, si on y réfléchit bien, ne sont qu’une manière de donner des noms au temps pour ne pas se perdre. Rien de plus. P 97

 

Je n’aime pas qui je suis. Je n’aime pas ce qu’il faudrait que je sois, je n’aime pas me réjouir de cette vie-là, je ne suis pas de cette vie, je suis d’un autre temps que je n’ai pas su retenir. Après, ils pourront tout effacer avec leur remembrement, leurs machines à laver le linge et leur télévision. Tu comprends, Gilles, je ne veux pas être le témoin de la fin de ces temps que j’ai tant aimés, même s’ils étaient difficiles et quelquefois injustes. P 195

 

La famille est une source inépuisable de lieux communs. Elle est même LE lieu commune où l’on brasse tous ensemble la légende. P 223

 

… Mais, il y a pire qu’une défaite pour empêcher la littérature, il y a le mensonge, et plus particulièrement le mensonge historique. P 224

 

Le jazz, c’est la musique de l’idéal, le blues, c’est la musique du spleen. P 233

 

Lu en mars 2018

Publié dans Littérature contemporaine, Littérature polonaise

« Krivoklat » de Jacek Dehnel

Je vous parle aujourd’hui d’un livre lu dans le cadre de l’opération Masse critique de janvier :

 Krivoklat de Jacek Dehnel

 

Quatrième de couverture

« Nous étions d’accord, Zeyetmeyer et moi, que l’une des plus graves maladies de la prétendue littérature d’aujourd’hui découle de ce qu’elle laisse presque totalement de côté ce qui, dans la vie est inévitable, ce qui occupe même la plus grande partie de la vie, à savoir : la nécessité de passer du temps avec les imbéciles et les crapules. »

Krivoklat, citoyen autrichien, est à nouveau interné en institution psychiatrique. A chaque fois qu’il en sort, il réitère son geste fou : asperger ou tenter d’asperger d’acide sulfurique un chef-d’œuvre de l’art occidental. Son idée fixe est de celles qui vous donnent du talent. Son tourment, sa colère noire, sa passion déchirante, il nous les expose dans un monologue torrentiel, atrabilaire, drôle à pleurer que l’auteur a conçu comme un hommage amusé au grand Thomas Bernhard (1931-1989).

Bien entendu, le crime est passionnel : c’est par amour que Krivoklat vandalise, persuadé que seule la perte, la catastrophe, pourra réinvestir l’icône de son caractère unique, irremplaçable. Dehnel s’amuse, mais il nous livre aussi une réflexion passionnante et passionnée sur l’art et sa puissance. L’art dont on se protège en le photographiant, en le filmant, en en faisant des reproductions à l’infini.

Et si Krivoklat déverse des flots de haine sur la société occidentale, hypocrite et vénale, il nous fait également partager sa connaissance intime du geste créateur. A travers l’évocation de son amour défunt, à travers aussi son amitié pour un artiste de génie, Zeyetmayer, interné comme lui, Krivoklat nous fait toucher du doigt ce qui, dans le chef-d’œuvre, nous révèle à notre humanité.

 

Ce que j’en pense

Dieu, que ce livre m’a donné du mal ! Une présentation particulière : l’auteur ne va jamais à la ligne, il n’existe aucun paragraphe, les phrases sont interminables, avec des répétitions qui n’en finissent plus. La plus longue s’étend sur presque deux pages et, arrivée à la fin, je ne me souvenais de rien, j’ai dû la relire, lui trouver un sens… logorrhée…. Diarrhée verbale serait mieux adaptée d’ailleurs…

J’ai voulu l’abandonner dix fois, je me fixais un nombre de pages pour me motiver, et étrangement, chaque fois que le reprenais, je trouvais des choses très intéressantes sur l’art, la folie, la psychiatrie, surtout vue par Jacek Dehnel et je continuais, d’autant plus que je n’aime pas abandonner un livre sans laisser une chance à l’auteur…

Il y a des réflexions intéressantes sur l’art, la peinture bien-sûr, mais aussi l’art en général, ce que représente une œuvre, pourquoi il faut absolument la défigurer, comment se procurer de l’acide sulfurique pour arriver à ses fins.

La manière dont l’auteur parle de psychiatrie, de l’institution, des hospitalisations, de l’art-thérapie est au vitriol également. Ce qui m’a incitée à ne pas abandonner tout de suite, c’est la manière dont est construit le récit : un long discours, échevelé qui donne l’impression d’être dans un cerveau psychotique, mais je préfère étudier un vrai délire (cf. « La folie du doute avec délire du toucher » de Henri Legrand du Saulle par exemple)

Je n’ai pu tenir le choc qu’en lisant d’autres romans en même temps… et page 74, c’est-à-dire au milieu du livre, ce qui devait arriver arriva, j’ai laissé tomber, car ses propos sur la peinture occidentale me hérissaient. Mauvaise pioche cette fois !

Le pire dans cette expérience, c’est le fait que ma critique est aussi échevelée que le texte et j’en suis vraiment désolée car il m’est hélas impossible de faire mieux…

Je remercie Babelio et les éditions Noir sur blanc, de m’avoir offert ce roman et j’espère qu’il plaira à d’autres lecteurs.

 

L’auteur

Jacek Dehnel (né en 1980) est un poète, romancier, peintre, traducteur, docteur ès lettres et spécialiste de la littérature anglaise. Il a remporté de nombreux prix et est unanimement considéré en Pologne comme l’un des écrivains les plus talentueux de la jeune génération. Son roman Lala avait reçu un formidable accueil en Pologne, mais aussi en Allemagne, en Angleterre, en Italie et en Espagne. Les éditions Noir sur Blanc ont publié en 2014 son formidable roman sur Goya, père et fils : Saturne.

 

Extrait :

Puisque je veux absolument détruire un ou des chefs-d’œuvre, et non pas un chef-d’œuvre et quelques toiles insignifiantes d’une école X ou d’un atelier Y, alors deux solutions s’offrent à moi : ou bien il me faut prendre pour cible, le cycle – quoi qu’il n’y ait pas en peinture, ne nous leurrons pas, de nombreux cycles vraiment remarquables, dans bien des cas, un cycle ne comporte en fait de chefs-d’œuvre qu’un seul tableau sur trois, sur quatre, voire sur six, voire sur dix, en outre chacun d’eux se trouve accroché sur un continent différent, et même si le goût déplorable des conservateurs de musée faisait qu’ils soient tous accrochés ensemble, de toute façon je n’aspergerais des Visions de l’au-delà de Bosch que la Montée des bienheureux vers l’empyrée, du cycle de sainte Ursule de César de Mantegna je pourrais éventuellement détruire les Porteurs de vase, mais tous ces tableaux sont déjà tellement abimés que je n’aurais pas le cœur d’y porter la main, quant aux quatre Allégories de l’amour de Véronèse, reproduites d’ailleurs sur des planches distinctes dans l’album des Chefs-d’œuvre de la peinture italienne, pas une seule toile ne se prête à l’aspersion, pas une seule – il me reste encore la seconde solution qui consiste à trouver un salle dans laquelle l’espace entre un chef-d’œuvre et un autre est exactement celui que je serais capable de parcourir entre la première attaque et le moment où le gardien va m’immobiliser, ou l’un des visiteurs proches de moi, à vrai dire plutôt le gardien, car les visiteurs trouvent rarement en eux la fibre héroïque ;

Si vous avez eu le courage de lire jusqu’au bout, il faut savoir que pour atteindre la fin de la phrase, il faut encore autant de mots !  ….

Lu en février-mars 2018

Publié dans Littérature contemporaine, Littérature française

« La mise à nu » de Jean-Philippe Blondel

Ce livre me faisait de l’œil, sur la table où sont exposées les nouveautés : la couverture, l’auteur… alors pourquoi hésiter ?

 la mise à nu de Jean-Philippe Blondel

 

Quatrième de couverture

Louis Claret est un professeur vieillissant qui habite en province. Séparé de sa femme depuis quelques années, ses filles vivant désormais des vies très différentes de ce qu’il avait imaginé, il se laisse bercer par le quotidien. C’est sans réfléchir et pour remplir une soirée bien vide qu’il se rend au vernissage d’une exposition de peintures d’Alexandre Laudin – un ancien élève, jadis très effacé mais devenu une célébrité dans le monde artistique. Il ne se figure pas un seul instant à quel point ces retrouvailles avec Laudin vont bouleverser sa vie.

La Mise à nu parle de ce qu’on laisse derrière soi, au bout du compte. Des enfants. Des amis. Des livres ou des tableaux…Jean-Philippe Blondel, dans une veine très personnelle, évoque avec finesse ce moment délicat où l’on commence à dresser le bilan de son existence tout en s’évertuant à poursuivre son chemin, avec un sourire bravache.

 

Ce que j’en pense

Louis Claret est un professeur d’anglais, proche de la retraite mais toujours investi dans son travail, s’intéressant encore à ses élèves et tenant bien sa classe. Pourtant, il est désabusé et se replie sur lui. Sa femme l’a quitté et s’est mise en couple avec Gauthier ; ses filles sont adultes et ont fait leur vie sans lui, l’une ayant suivi son compagnon au Canada, et leurs relations sont distantes, rares, réduites au minimum syndical.

       « On connaît si peu ses propres enfants, au fond. On connaît si peu les autres, en général. On ne fait que projeter sur eux les fantasmes qu’ils nous inspirent. » P 29

Lui, qui est plutôt du genre solitaire, voire misanthrope, décide de se rendre à l’exposition d’en de ses anciens élèves, Alexandre Laudin, devenu un peintre reconnu sur le plan international et qui a décidé d’exposer dans sa ville natale.

Alexandre lui fait une proposition « indécente » : poser pour lui, ce que Louis accepte, et peu à peu, les temps de pose étant longs, les souvenirs personnels remontent : l’enfance, les parents, les copains, son couple, et beaucoup d’autres choses encore… Au fur et à mesure que se met en place cette mise à nu, les deux hommes échangent, se livrent.

En fait, je m’imaginais cet homme renfermé sur lui-même, sans être sorti de sa ville d’origine, puisqu’il enseigne au même endroit depuis des lustres, et on découvre qu’il a voyagé, les capitales qu’il a aimées, tout ce qui l’a touché sans qu’il ne montre quoi que ce soit au niveau émotionnel. On effeuille la marguerite et les émotions, la sensibilité remontent. Il est lucide, ne se fait aucune illusion sur la vie et l’époque actuelle :

       « Plus loin, une famille ou ce qu’il en reste. Les quatre membres sont collés à leur téléphone portable respectif. Les écrans se reflètent sur leurs visages. Ils ont à peine touché à leurs plats. Ils sont d’ores et déjà virtuels. » P 85

Quel personnage attachant, ce professeur ! Le voir fouiller dans les cartons au fond du garages les carnets de notes et photos de classe qu’il a conservés, c’est émouvant et je me suis dire que j’aurais bien aimé qu’une de mes profs ait gardé quelque chose de moi !!!

       « Je plonge rarement mes mains dans ce fatras car je ne suis guère attiré par le passé. Pas plus que par l’avenir, d’ailleurs. Seul, l’actuel peut retenir mon attention, et encore de façon intermittente. Je suis le maître d’un monde flottant. Je me laisse dériver et advienne que pourra. »  P 33

Alexandre Laudin est un personnage complexe, déroutant, parfois même malsain, qui a gardé un bon souvenir de Louis quand il était son professeur et ses toiles sont à son image, déconcertantes elles-aussi. la relation qui se met en place entre les deux hommes est ambigüe mais captivante.

       « Sur les photographies parues dans la presse, il fixait l’objectif d’un œil dur et presque insolent. Il respirait l’argent et l’estime de soi. »  P 14

Ce roman offre également une réflexion sur le temps qui passe, la manière dont peut l’utiliser ou le laisser filer, sur la famille, celle d’où l’on vient et celle qu’on a tenté de construire, et sur ce que l’on fait de nos vies en général : spectateur ou acteur

      « … La vraie question, c’est ; quand est-ce qu’on s’arrête, qu’on s’assied un peu pour souffler et réfléchir à qui on est vraiment et à ce qu’on souhaite au fond ? On passe notre temps à esquiver ces interrogations. On se laisse happer par l’espèce de course artificielle qu’on monte nous-mêmes de toutes pièces pour nous donner l’illusion d’appartenir à l’humanité. »   P 104

Jean-Philippe Blondel sait très bien raconter ces atmosphères troubles, ces amitiés étranges qui peuvent se tisser entre deux êtres aux milieux complètement différents et on se laisse porter par cette histoire, ces couleurs qui sont une trame du roman et dont les noms sont les titres des différentes parties du livre, montrant ainsi la progression de cette mise à nu : anthracite, terre d’ombre, incarnat, horizon

       « Un jour, j’apprendrai les couleurs, parce que, quand on maîtrise les couleurs, alors on peut chasser le noir. »  P 170

J’ai bien aimé la couverture de ce roman: ce fond rouge qui fait penser à un divan de psychanalyste, le titre écrit sur une toile de peintre  encadrée et l’ombre discrète, en dessous du tableau, le tout évoquant une vie qui se raconte, se dévoile peu à peu… (Le signifiant et  le signifié serait tenter de dire Jacques Lacan?)

J’ai découvert cet auteur avec « Un hiver à Paris » qui m’avait bien plu et j’avais continué avec « 06h 41 » et celui-ci me semble encore plus abouti, plus fouillé encore dans l’étude des personnalités des héros. Donc un bon cru 2018 !

 

 

Lu en mars 2018

 

Publié dans Littérature contemporaine, Littérature française

« Couleurs de l’incendie » de Pierre Lemaître

J’ai beaucoup aimé « Au revoir là-haut » donc j’avais hâte de lire la suite avec  :

Couleurs de l'incendie de Pierre Lemaître

 

Quatrième de couverture:

Février 1927. Le Tout-Paris assiste aux obsèques de Marcel Péricourt. Sa fille, Madeleine, doit prendre la tête de l’empire financier dont elle est l’héritière, mais le destin en décide autrement. Son fils, Paul, d’un geste inattendu et tragique, va placer Madeleine sur le chemin de la ruine et du déclassement.

Face à l’adversité des hommes, à la cupidité de son époque, à la corruption de son milieu et à l’ambition de son entourage, Madeleine devra déployer des trésors d’intelligence, d’énergie mais aussi de machiavélisme pour survivre et reconstruire sa vie. Tâche d’autant plus difficile dans une France qui observe, impuissante, les premières couleurs de l’incendie qui va ravager l’Europe.

Couleurs de l’incendie est le deuxième volet de la trilogie inaugurée avec Au revoir là-haut, prix Goncourt 2013, où l’on retrouve l’extraordinaire talent de Pierre Lemaitre

 

Ce que j’en pense:

J’ai littéralement dévoré ce roman ! la météo m’a certes facilité les choses, mais quand on le tient on ne le lâche plus. C’est une belle histoire de vengeance, un peu dans le style de Dumas (cf. « le Comte de Montecristo »)

Il débute de façon magistrale avec les obsèques du banquier Marcel Péricourt, avec tout le gratin parisien, bien-sûr, de sa fille, Madeleine, son frère le député Charles et sa famille aux hommes politiques, banquiers en passant par les employés, chacun y allant de son chagrin opportuniste… et brutalement Paul, le fils de Madeleine se jette par la fenêtre et atterrit sur la cercueil…

« Marcel Péricourt était justement un représentant de la France d’avant, celle qui avait autrefois conduit l’économie en bon père de famille. On ne savait pas exactement ce qu’on allait mener au cimetière, un important banquier français ou l’époque révolue qu’il incarnait.  » P 13

On devine aisément qu’après le décès du patriarche respecté, tout va être bouleversé, chacun va user de stratagème pour remplir ses poches…

En fait c’est le personnage de Madeleine qui est particulièrement réussi : c’est l’épouse divorcée d’Henri d’Aulnay-Pradelle (on se souvient de ce sinistre personnage de « Au revoir là-haut !) ; elle se retrouve spoliée, ruinée même, grâce aux magouilles de Gustave Joubert, le fondé de pouvoir qu’elle a refusé d’épouser et qui va profiter de la situation pour lui faire signer n’importe quoi : placements toxiques entre autres, largement secondé par Charles le politicard…

Elle a été élevée comme l’étaient les femmes à l’époque, bien savoir tenir une maison, se marier, faire fructifier la famille, mais on ne lui a rien appris sur la banque ou les affaires. Mais, si elle paraît un peu « nunuche » au départ, la façon dont elle va se venger est extraordinaire, implacable, tout sera calculé dans les moindres détails et on pourra constater qu’elle apprend très vite…

La manière dont Joubert considère les femmes vaut son pesant d’or et le refus de Madeleine est pratiquement un crime de lèse-majesté :

« Il s’était penché. Il l’avait embrassée. C’est ce qu’elle voulait. Il n’y avait rien de plus à faire. Les femmes sont ainsi, soit vous parlez longuement parce qu’il leur faut des mots et encore de mots, soit vous remplacez tout ce fatras par un baiser ou quelque chose d’équivalent (quoique pour elles, rien ne soit jamais équivalent à un baiser), ça remplit la même fonction.  » P 91

L’auteur évoque très bien la misogynie, l’amour de l’argent qui conduit à accumuler toujours plus en voici pour preuve, cette conversation dans un restaurant chic lors de la réunion annuelle de la promotion 1899 de l’Ecole centrale en 1928 qui en dit long sur ce que les hommes pensent des femmes à l’époque :

  « La conversation suivait un parcours immuable. La politique d’abord, puis l’économie, l’industrie, on terminait toujours par les femmes. Le facteur commun à tous ces sujets était évidemment l’argent. La politique disait s’il serait possible d’en gagner, l’économie, combien on pourrait en gagner, l’industrie, de quelle manière on pourrait le faire, et les femmes de quelle façon on pourrait le dépenser. » P 118     

Paul est un personnage que j’ai beaucoup aimé, notamment son intelligence, sa sensibilité et la manière dont il va renaître de ses cendres après sa chute, du haut de son fauteuil, qui ne pouvait passer nulle part. après une période de repli sur lui-même, il va découvrir l’opéra, notamment Solange une cantatrice haute en couleurs dont la voix le fascine et qui va entrer dans sa vie.

Autre personnage truculent : la « nounou » Vladi qui s’exprime uniquement en polonais, très complice de Paul et qui l’escortera partout.

Comme toujours, il y a certes les gentils et les méchants, mais leurs moyens sont-ils si éloignés ? Il y a ceux qui quittent le navire, après avoir manifesté leur soutien infaillible, telle l’intendant Léonce à la vie mouvementée… l’oncle Charles et ses compromissions dignes d’un politicard classique, les journaliste véreux, l’antisémitisme qui monte, la révolte du peuple auquel on demande toujours plus de se serre la vis…

    « Le gouvernement observait avec inquiétude les couleurs de cet incendie qui gagnait sans cesse du terrain. Des rassemblements de milliers de personnes… Des voitures furent incendiées, mais aussi des magasins, les ambulances faisaient d’incessants va-et-vient… » P380

Pierre Lemaître découpe son récit en deux parties : 1927-29 puis 1933, deux périodes intéressantes sur le plan sociétal, économique… avec les spéculations boursières, la crise qui s’approche et mêlent très bien l’histoire de Madeleine et la grande Histoire, avec la montée en puissance du Nazisme.

On ne peut s’empêcher de faire des comparaisons avec l’époque actuelle, avec présidant une commission chargée de traquer les comptes en Suisse pour échapper à l’impôt et qui est loin d’être irréprochable (et nous rappelle un certain Mr Cahuzac !), les impôts qui montent en flèche aux dépens des plus pauvres (bien d’actualité aussi) sans oublier la montée du populisme…

Autre réflexion toujours d’actualité :

« Les politiciens ont fait leurs preuves, dit Joubert, elles sont accablantes… Il est grand temps que des hommes apolitiques et patriotes disent enfin la vérité aux Français ! » P 221    

J’ai retrouvé avec plaisir le style de Pierre Lemaître, toujours aussi efficace, et son rythme endiablé m’a plu, davantage même que dans « Au revoir là-haut », probablement parce que le personnage féminin est bien campé, de même que l’intrigue le tout accompagné d’une belle critique de la société de l’époque…

Je ne résiste pas au plaisir de rajouter cette petite phrase, truculente que j’ai adoré:

« Charles avait toujours considéré le métier de député comme un métier de contact : « On est comme les curés. On donne des conseils, on promet un avenir radieux aux plus dociles ; notre problème est le même, il faut que les gens reviennent à la messe. » P 356

Un petit clin d’œil pour ce qu’il appelle sa « reconnaissance de dettes », à la fin du livre, où il précise les libertés qu’il a pris avec l’Histoire et la manière dont il a transformé certains faits, ou s’est inspiré de certains hommes de pouvoir du moment….

 Bref, vous l’avez compris j’ai adoré, alors laissez-vous tenter…

 

 

 

Lu en mars 2018

Publié dans Littérature francophone

« L’enfant qui mesurait le monde » de Metin Arditi

Je vous présente aujourd’hui ce roman de Metin Arditi, un auteur francophone contemporain d’origine turque  que j’apprécie particulièrement :

 L'enfant qui mesurait le monde de Metin Arditi

 

Quatrième de couverture:

Sur l’île de Kalamaki, Yannis, un enfant autiste, mesure chaque jour l’ordre d’arrivée des bateaux, les quantités pêchées, le nombre de clients du café Stamboulidis. Il cherche à capter l’ordre du monde. Un projet de construction vient diviser l’île et menacer l’équilibre. Mais, il y a Eliot, un architecte américain qui étudie le Nombre d’Or. Une amitié bouleversante se noue entre l’homme et l’enfant.

« Sa plage était entourée d’une forêt de pins parasols qui montait en pente douce et présentait la baie comme on offre un bijou. »

 

Ce que j’en pense:

Eliot Peters, citoyen américain, apprend brutalement le décès accidentel de sa fille Evridiki (Eurydice) alors qu’elle effectuait des recherches sur les vestiges de théâtres, en Grèce, notamment sur l’île de Kalamaki. En se rendant sur place pour s’occuper des formalités, il va l’enterrer sur sur l’île, dans le petit cimetière face à la mer. Ensuite, il faut continuer à vivre…

Bien installé et intégré comme architecte  aux USA, car sa famille a dû quitter la Grèce autrefois,  il a presque malgré lui, inculqué l’amour de ce pays, sa philosophie, sa culture à sa fille qui a senti l’appel des racines familiales. Finalement il choisit de s’installer sur l’île, et de reprendre les recherches de sa fille.

C’est ainsi que sa route va croiser celle de Yannis, un enfant autiste, que sa mère a du mal à apprivoiser : il refuse les contacts corporels, (on imagine la frustration douloureuse de la mère), les seuls contacts se font dans la mer quand elle lui apprend à nager, ou sur le chemin du retour en scooter.

Yannis pique de violentes colères, cassant tout, dès que l’angoisse l’envahit : les relations compliquées entre Maraki, sa mère et Andréa, son père, le maire de la ville, car l’autisme les a poussés vers le divorce, par exemple. Cet enfant est une éponge pour les émotions des autres et a mis en place des rituels pour tenter de se rassurer : les bols doivent être jaunes, il fait des pliages pour tenter de maîtriser les situations, va compter les clients du bar, ou l’arrivée des bateaux et les kilos de poissons pêchés tous les jours et traduit tout en chiffres…

Tout changement le perturbe et provoque des crises, mais dans le village il occupe une place particulière, chacun vivant en fonction de lui, de son rythme…

J’ai adoré la complicité qui se noue, peu à peu avec Eliot, qui remarque très vite son intelligence, sa maîtrise des chiffres, du calcul et va l’initier aux grands mythes grecs.

La mère de Maraki est très attachante car elle se bat seule pour assumer son fils, financièrement et affectivement. Elle va pêcher à l’aube avec son matériel traditionnel et Metin Arditi explique la fabrication de la palangre, comment la fabriquer à la main, comment l’utiliser…

Tous les personnages sont intéressants : Andréas, le maire qui veut à tout prix faire passer un projet immobilier qui va défigurer l’île, le prêtre qui donne des conseils, Grigoris qui tient le café Stamboulidis, le tout dans ce qui ronge la Grèce, avec les magouilles, les comptes truqués pour accéder à l’euro, la rancœur contre Bruxelles qui étrangle les habitants…

Metin Arditi m’a fait rêver, aussi, avec la suite de Fibronacci et le Nombre d’Or qu’on utilise en architecture (répartir les gradins d’un amphithéâtre) ou dans les proportions d’une statue. Avec lui tout est simple et harmonieux.

L’Histoire de la Grèce, sa culture, son passé, sa haine des turcs qui l’ont occupée, les grecs d’’Asie Mineure chassés d’Istambul en 1955, en passant par les nazis, puis la dictature des colonels, se mêlent harmonieusement à la petite histoire de nos protagonistes, sur fond de philosophie, d’architecture, archéologie…

L’auteur pose une question importante : l’île doit-elle rester une réserve avec sa plage protégée, ses pêcheurs, sa vie simple ou doit-elle céder aux sirènes de la spéculation immobilière, en attirant des étrangers riches, dans un hôtel luxueux, et des bateaux de tourisme énormes, ou étudier un autre projet qui respecte davantage la culture grecque ancienne?

Une mention spéciale à Kosmas, le prêtre orthodoxe, qui est à l’écoute de ses fidèles et aide Eliot pour affronter son deuil, parlant de religion avec douceur, sans être rigide dans ses conseils, loin des dogmes ou des diktats et à sa théorie des trois ancrages que nous propose le Christ : le libre arbitre, la Résurrection « à chaque instant l’être recommence. La vie reprend ses droits » et la troisième ancre : la vie renaît par le travail.

J’aime beaucoup Metin Arditi que j’ai découvert avec « La confrérie de moines volants » et dont j’ai adoré « Le Turquetto » et une fois de plus l’enthousiasme est présent. L’histoire est belle, de même que l’écriture sobre, sans jamais pontifier, le soin apporté au style, à la présentation, chaque chapitre ayant un titre et non un simple numéro, et racontant une petite histoire.

 Son approche de l’autisme est très fine, de même que ses répercussions sur la famille, les autres en général, et l’auteur l’intègre de fort belle manière dans le scénario, dans la réflexion sur le temps qui passe, le nécessité ou non du changement, le deuil. Tout est harmonieux dans ce récit, et l’auteur réussit même à faire rêver, lorsqu’il parle du parfum  du Nombre d’Or.

 

Extraits:

 

Pourtant, le libre arbitre existe. Dans les choses petites ou grandes, nous avons toujours une part de liberté, petite ou grande elle aussi…

… à toi de chercher ce qui, dans ta vie, dépendra de ta seule volonté. Ne serait-ce qu’une promenade le long de la mer. C’est ta part de libre arbitre. P 33

 

Aucun travail ne pourra effacer ton immense douleur. Mais, il t’aidera à l’adoucir. Mets-toi au travail. Où tu le voudras, en faisant ce que tu jugeras opportun. Ne reste pas désœuvré. Ici commence ton libre arbitre. P 34

 

Alors qu’il lisait et relisait les notes de sa fille, il éprouvait un sentiment déroutant. Plutôt que de raviver sa douleur, chaque lecture lui procurait un apaisement. Au fil des jours, ce sentiment se renforçait. Il se retrouvait en communion avec elle. P 37

 

Ce que je te demande est difficile, j’en suis conscient. Mais n’oublie pas ceci. Extraire quelqu’un des enfers, c’est s’en extraire soi-même. P 42

 

La maison du diable. Du temps de la drachme, emprunter coûtait vingt-cinq pour cent. A ce taux, personne ne s’endettait. Avec l’Europe, l’argent ne coutait rien ou presque. Du coup le pays entier a emprunté à tout-va. Puis est venue la crise, il a fallu rembourser Satan. Des maisons ont été saisies. Des familles ont dû se regrouper, quelquefois sur trois générations… P 61

 

Chaque anniversaire était plus douloureux que le précédent. Le passé, elle l’oubliait volontiers. Les crises, les hurlements, les objets cassés, tout cela n’avait pas d’importance. Le présent, elle s’en chargeait. Le problème, c’était demain. Yannis grandissait… P 110

 

Elefthéria i thanatos, disait la devise de l’île. La liberté ou la mort. Chacun était l’égal de chacun, et dans ce dialogue entre fiers, l’État n’avait pas sa place. Il ne s’était jamais montré digne de ses citoyens, et toute réconciliation semblait exclue. P 134

 

Lu en février 2018

Publié dans Littérature italienne

« Celle qui fuit et celle qui reste » de Elena Ferrante

J’ai trouvé ce livre en version poche à la devanture d’une maison de la presse et comme j’avais lu les deux premiers tomes de la saga, j’ai foncé, c’était trop tentant…

 Celle qui fuit et celle qui reste de Elena Ferrante

 

 

Quatrième de couverture

« Nous vivons une époque décisive, tout est en train d’exploser. Participe, impose ta présence »

Alors que les évènements de 1968 s’annoncent, que les mouvements féministes et protestataires s’organisent, Elena, diplômée de l’École normale supérieure de Pise, se retrouve au premier rang. Elle vient de publier un roman inspiré de ses amours de jeunesse qui rencontre un certain succès tout en faisant scandale. Lila, elle, a quitté son mari, Stefano et travaille dur dans une usine où elle doit subir le harcèlement des hommes et découvre les débuts de la lutte prolétaire. Pour les deux jeunes femmes, comme pour l’Italie, c’est le début d’une période de grands bouleversements.

 

Ce que j’en pense

Comme tout le monde j’attendais impatiemment la suite, car j’ai bien aimé le tome 1 « L’amie prodigieuse » et un peu moins « Le nouveau nom », mais comme toujours l’envie de connaître la suite m’a titillée.

J’ai beaucoup apprécié tout ce qui concerne les mouvements ouvriers, la politique à cette époque (1968) le parti communiste italien et en parallèle l’évolution du mouvement fasciste et des maffieux qui continuent à régner sur Naples, les assassinats politiques qui montrent le bout de leur nez, lorsque les désillusions et l’impuissance sont trop fortes.

Elena Ferrante évoque très bien les conditions de vie des ouvriers, le harcèlement, les étudiants qui parlent des problèmes ouvriers de manière purement intellectuelle (intellectualisé !) alors qu’ils ne connaissent pas vraiment ce qui se passe au quotidien dans le monde du travail.

Des ouvriers qui triment du matin au soir, mais qui ont le pouvoir ? c’est du vent, censé faire passer la pilule de la fatigue. Tu sais bien que c’est une condition terrible, ce qu’il faut, ce n’est pas l’améliorer, mais l’éradiquer, et ça tu le sais depuis que tu es petite. P 204

En ce qui concerne nos deux héroïnes, je suis plus mitigée : Elena m’irrite de plus en plus par ses choix. Elle a fait des études supérieures, fait un mariage bizarre afin de prendre encore plus de distance avec son milieu d’origine, elle a écrit un roman qui a fait le buzz, certaines critiques ne retenant que les pages érotiques, la taxant de putain tandis que d’autres lui reconnaissent un certain style littéraire.

Tout cela pour quoi ? s’enfermer dans un mariage avec un homme qu’elle admire et qu’elle trouve sécurisant alors qu’en fait il s’enferme dans son bureau, travaillant sans arrêt sur son livre et ses cours à l’université, la réduisant à être la super femme de ménage qui doit tout assumer, sans oublier ses deux filles dont l’une est méchante avec elle… Et l’amour dans tout cela ?

Bien qu’il vînt d’une famille très aisée, il avait tendance à une espèce d’ascétisme dans l’abondance, qui était une manière de polémiquer avec ses parents et sa sœur. Et il avait un sens aigu du devoir : il ne manquerait jamais à ses responsabilités envers moi et ne me trahirait jamais. P 50

Quant à sa relation avec sa propre famille, ce n’est guère mieux, sa mère lui soutirant de l’argent, comme une maquerelle…

Elle croyait toujours pouvoir me dire ce que je devais faire ou non, claudiquait derrière moi en me critiquant, et parfois elle semblait décidée à s’emparer de mon corps, pour m’empêcher d’être mon propre maître. P 225 

Lila est plus intéressante dans son combat au quotidien dans une usine où tous les hommes la harcèlent du petit chef au patron alors que tout le monde se tait et qui tente de résister

La relation entre les deux amies est de plus en plus toxique, Lila ayant toujours autant d’influence sur Elena, et les échanges finissent par être uniquement téléphoniques et s’espacent de plus en plus. « On a fait un pacte quand nous étions petites, la méchante, c’est moi. » P 180

Par contre, je dois reconnaître que l’auteure parle très bien de la difficulté, quand on vient d’un milieu pauvre, d’assumer le fait qu’on a réussi à faire des études supérieures, tout en ayant l’impression de trahir la famille qui, elle, est restée dans la misère. Qui est celle qui fuit finalement ?

Donc, je suis un peu déçue car je m’attendais à mieux, mais je dois reconnaître, que Elena Ferrante a un style particulier qui fait que j’ai dévoré ce livre en deux ou trois jours (542 pages quand même !), tout en râlant en voyant comment évoluait son héroïne. Je lirai certainement le quatrième tome car il y a un rebondissement à la fin pour tenir le lecteur en haleine.

 

Lu en février 2018