Publié dans Essai, Littérature contemporaine, Littérature française

« Sur les chemins noirs » de Sylvain Tesson

Place à un livre qui m’a accompagnée pendant plusieurs semaines alors qu’il n’a que cent quarante pages, mais quelles pages :

 sur les chemins noirs de Sylvain Tesson

 

Quatrième de couverture

Il m’aura fallu courir le monde et tomber d’un toit pour saisir que je disposais là, sous mes yeux, dans un pays si proche dont j’ignorais les replis, d’un réseau de chemins campagnards ouverts sur le mystère, baignés de pur silence, miraculeusement vides.

La vie me laissait une chance, il était donc grand temps de traverser la France à pied sur mes chemins noirs.

Là, personne ne vous indique ni comment vous tenir, ni quoi penser, ni même la direction à prendre.

S T.

Ce que j’en pense

Victime d’un grave accident, (chute d’un toit en état d’ébriété) Sylvain Tesson entreprend de faire sa rééducation en marchant, tels les Romantiques du XIXe siècle.

« Pendant ces semaines de marche, j’allais tenter de déposer sur les choses le cristal du regard sans la gaze de l’analyse, ni le filtre des souvenirs ». P 21

Tout en remettant son corps en marche, il va reprendre contact avec son moi intérieur, en traversant la France par les petits chemins noirs que l’on tend à oublier, qui persistent encore sur les cartes d’État-major (et encore !). Ce périple qui l’emmène du col de Tende dans le Mercantour, au nord du Cotentin, entre le 22 août et le 8 novembre est tout sauf facile, mais il le préfère à un centre de rééducation:

« D’où me venait ce goût pour les virées doloristes ? Peut-être de la jouissance que je tirais de leur conclusion ? » P 31

Il nous raconte la France qui s’urbanise, perdant au passage ses paysans, le non-respect de la Terre et les subventions de Bruxelles, ainsi que les ZUP, les ZAC et autres joyeusetés qu’on appelle aménagement du territoire.

Il nous fait partager ses rencontres humaines, les monastères, les ruines mais aussi les paysages, le silence qui enrichissent sa réflexion philosophique. On se nourrit des auteurs qu’il cite, Giono, Pagnol, Barbey d’Aurevilly, ou Epicure entre autres, qu’il cite sans chercher à étaler sa culture littéraire : les nourritures terrestres et les nourritures spirituelles qui s’interpénètrent de manière harmonieuse.

Surtout, il nous livre une étude au vitriol de la société : telle sa réflexion sur les Trente Glorieuses et leurs conséquences : exode rural, paysans qui sont devenus propriétaires terriens ou pire à mon sens, exploitants agricoles (une expression qui veut tout dire en fait !), perte du contact avec la Nature, puis avec l’avènement du numérique et de la dématérialisation le retour de certains citadins vers le monde rural (l’auteur les appelle « les saumons de l’Histoire ») pour retaper une ruine ou ouvrir des gîtes… et enfin un peu d’espoir avec l’émergence de l’agriculture biologique.

C’est ainsi que Sylvain Tesson nous fait partager sa théorie des quatre visages de la ruralité.

J’ai beaucoup aimé ce livre, la réflexion de l’auteur, sa philosophie de la vie, son pessimisme sur la nature humaine rejoint assez le mien (en fait je trouve le terme « lucidité » plus adapté que le mot « pessimisme ») et il rend au passage un très bel hommage à la Nature.

J’avais déjà beaucoup aimé « Les forêts de Sibérie » malgré la vodka qui coulait à flots, et je me suis glissée dans ses pas « sur les chemins noirs » avec un immense plaisir, notamment dans l’Aubrac, le Limousin et je vais continuer à explorer l’univers de Sylvain Tesson avec gourmandise.

Itinéraire-sur-les-chemins-noirs-de-Sylvain-Tesson

 

Extraits

 

Ma mère était morte comme elle avait vécu, faisant faux bond, je m’étais cassé la gueule d’un toit où je faisais le pitre. J’étais tombé du rebord de la nuit, m’étais écrasé sur la Terre. Il avait suffi de huit mètres pour me briser les côtes, les vertèbres, le crâne. P 15

 

Pendant que la vitesse chassait le paysage, je pensais aux gens que j’aimais, et j’y pensais bien mieux que je ne savais leur exprimer mon affection. En réalité, je préférais penser à eux que les côtoyer. P 19

 

Les nuits dehors, pour peu qu’on les chérisse et les espère, lorsqu’elles couronnent les journées de mouvement, sont à accrocher au tableau des conquêtes. Elles délivrent du couvercle, dilatent les rêves. P 22

 

C’étaient mes chemins noirs. Ils ouvraient sur l’échappée, ils étaient oubliés, le silence y régnait, on n’y croisait personne et parfois la broussaille se refermait aussitôt après le passage. Certains hommes espéraient entrer dans l’Histoire. Nous étions quelques-uns à préférer disparaitre dans la géographie. P 33

 

Non contents de tracer un réseau de traverse, les chemins noirs pouvaient aussi définir les cheminements mentaux que nous emprunterions pour nous soustraire à l’époque. P 35

 

L’évitement me paraissait le mariage de la force avec l’élégance. P 35

 

Quand un pays de montagne se modernise, l’homme ruisselle comme une nappe d’eau. Et la vallée, frappée d’Alzheimer, ne se souvient même pas que la montagne a retenti de vie. P 39

 

Seule la déconstruction cubiste, au début du XXe siècle avait corrigé l’impératif d’équilibre. Les portraits de Picasso consolaient des types comme moi atteints de paralysie faciale. Les premiers signifiaient aux seconds que la vie peut s’accommoder de la laideur. Si j’avais vécu dans les temps médiévaux, en plein rêve de Bosch, ma disgrâce serait passée inaperçue. P 51

 

Après les Trente Glorieuses, on aurait pu donner aux deux premières décennies du XXIe siècle, le nom de vingt Cliqueuses. Les autels de la première période pointillaient la campagne : châteaux d’eau, péages et pylônes. La seconde époque avait laissé moins de traces, se contentant de creuser le vide. P 60

 

Il y avait eu trop de tout, soudain. Trop de production, trop de mouvement, trop d’énergie.

Dans un cerveau humain, cela provoquait l’épilepsie.

Dans l’Histoire, cela s’appelait la massification.

 Dans une société cela menait à la crise. P 102

Lu entre septembre et novembre 2017

Auteur :

Psychiatre à la retraite, je peux enfin m'adonner à ma passion. Lectrice assidue depuis le CP, je profite de ma retraite pour parler de mes livres, de mes coups de cœur, de mes déceptions aussi... ma PAL est gigantesque, il me faudra trois vies encore pour en venir à bout.

10 commentaires sur « « Sur les chemins noirs » de Sylvain Tesson »

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