Publié dans Littérature contemporaine, Littérature française, Non classé

« Bakhita » de Véronique Olmi

Encore un livre de cette rentrée littéraire 2017 qui a reçu le prix FNAC et qui aurait mérité d’autres récompenses:

 Bakhita de Véronique Olmi

 

Quatrième de couverture

Elle a été enlevée à sept ans dans son village du Darfour et a connu toutes les horreurs et les souffrances de l’esclavage. Rachetée à l’adolescence par le consul d’Italie, elle découvre un pays d’inégalités, de pauvreté et d’exclusion.

Affranchie à la suite d’un procès retentissant à Venise, elle entre dans les ordres et traverse le tumulte des deux guerres mondiales et du fascisme en vouant sa vie aux enfants pauvres.

Bakhita est le roman bouleversant de cette femme exceptionnelle qui fut tour à tour captive, domestique, religieuse et sainte. Avec une rare puissance d’évocation, Véronique Olmi en restitue les combats incroyables, la force et la grandeur d’âme dont la source cachée puise au souvenir de sa petite enfance avant qu’elle soit razziée.

Ce que j’en pense

Ce roman est un uppercut dont je suis sortie complètement sonnée, je l’ai terminé il y a une semaine et j’ai encore du mal à en parler…

« Elle ne sait pas comment elle s’appelle. Elle ne sait pas dans quelle langue sont ses rêves. Elle se souvient de mots en arabe, en turc, en italien, et elle parle quelques dialectes. Plusieurs viennent du Soudan, un autre de Vénétie. Les gens disent : « un mélange ». » P 13

C’est ainsi que débute le roman de Véronique Olmi qui nous raconte l’histoire de Bakhita, que son père avait présenté à la lune, avant de lui donner un prénom qu’elle oubliera car sa vie est loin d’être un long fleuve tranquille.On va suivre son parcours de l’esclavage à la canonisation.

A l’âge de sept ans, elle est enlevée, arrachée à sa famille, pour être vendue comme esclave, et  doit marcher avec son amie Binah, parcourant ainsi trois cents kilomètres, rien qu’au  Soudan,  pour arriver au grand centre caravanier d’El Obeid, plaque tournante de tout type de commerce… Un quart des esclaves va mourir en route…

La description de ses longues marches, dans des conditions inhumaines, est tellement belle qu’on marche avec elle, on voit les paysages évoluer à travers ses yeux, on sent les coups… elle est très émouvante, insupportable souvent.

On côtoie aussi les eunuques, les tortures immondes infligées par des maîtres, pour le plaisir, pour affirmer leur puissance et tuer dans l’œuf l’idée même d’une rébellion : le gong qui est le signal du fouet, pour rien, le jeu du torchon, sans oublier les séances de tatouage qui peuvent coûter la vie…

Elle va être vendue plusieurs fois, essayer de s’enfuir, en vain. Pour finir, elle sera ramenée en Italie, en guise de souvenir comme on ramène un trophée ou un objet du pays qu’on est allé visiter. Là, elle découvre un autre monde, où on peut se promener librement, mais la pauvreté est là.

Une seule fois elle va dire « non » et cela changera sa vie: elle préfère rester au couvent plutôt que repartir avec ses maîtres.

On va lui demander de raconter ses souvenirs, encore et encore, et cela deviendra « La storia meravigliosa », qui sera exploitée par le régime de Mussolini.

« Le feuilleton de sa Storia meravigliosa décrit « sa rencontre avec son ange gardien ». elle, ne nommait pas ainsi cette nuit de la consolation. C’était un mystère et un espoir, c’était surtout une envie de vivre encore, l’interstice par lequel passe la dernière force humaine, avec la certitude fulgurante et violente de ne pas être totalement seule. » P 67 

La capacité de résilience de la petite fille, puis de la femme, la manière dont elle distribue l’amour autour d’elle suscitent l’admiration. Tout ce qu’elle a enfoui au plus profond d’elle-même, son corps tentera de l’exprimer…

Véronique Olmi a très bien réussi à retracer ce parcours et à nous faire aimer, admirer cette petite fille au destin si particulier qu’il ne peut que rester gravé dans la mémoire du lecteur.

On pouvait avoir l’illusion  que l’esclavage avait été aboli, mais les évènements récents nous montrent bien qu’il n’en est rien.

Coup de cœur donc…

Extraits

A Olgossa, donc, son père les avait exposées, sa jumelle et elle, à la lune, pour les protéger, et c’est à la lune qu’il a dit pour la première fois leurs prénoms, qui rappelaient pour toujours comment elles étaient venues au monde, et pour toujours le monde se souviendrait d’elles. Elle sait que ça s’est passé comme ça, elle le sait d’une façon infaillible et pour toujours. Quand elle regarde la nuit, souvent elle pense aux mains tendues de son père, et elle se demande dans quelle partie de cette immensité son prénom demeure. P 15

 

Ceux qui lui ont demandé de raconter depuis le début ont calculé son âge en fonction des guerres du Soudan, cette violence qu’elle retrouvera ailleurs, puisque le monde est partout le même, né du chaos et de l’explosion, il avance en s’effondrant. P 18

 

Pour qu’une histoire soit merveilleuse, il faut que le début soit terrible, bien sûr, mais que le malheur reste acceptable et que personne n’en sorte sali, ni celle qui raconte, ni ceux qui écoutent. P 31

 

Il y aura toujours en elle deux personnes : une à la merci de la violence des hommes, et l’autre, étrangement préservée, qui refusera ce sort. Sa vie mérite autre chose. Elle le sait. P 34

 

Les esclaves passent et n’habitent nulle part. Leur peuple n’existe plus. Ils font partie de cet éparpillement, ce martyre, les hommes et les femmes loin de leurs terres, qui marchent, et souvent meurent en chemin. P 44

 

Bakhita apprend cela, qu’elle gardera toute sa vie comme une dernière élégance : l’humour, une façon de signifier sa présence, et sa tendresse aussi. P 45

 

… Est-ce que les lieux existent encore quand on les a quittés ? P 57

 

Mais elle est aussi indestructible. Comme une survivante, elle porte en elle un monde incommunicable. Et c’est cela qui les effraye, cette puissance qu’ils ne comprennent pas. P 233

 

Elle n’a pas eu la révélation. Un pressentiment, tout au plus. Cette impression, une fois encore, d’être face à une porte et de ne pouvoir l’ouvrir. P 259

 

Elle sait qu’il ne faut s’attacher à personne, qu’à Dieu. C’est ce qu’ils disent, mais elle n’y croit pas. Ce qu’elle croit, c’est qu’il faut aimer au-delà de ses forces, et elle ne craint pas les séparations, elle qui a quitté tant de personnes, elle est remplie d’absences de de solitudes. P 357

 

Ce que son esprit a enfoui, son corps en témoigne, et petit à petit, elle accorde les deux ensemble, elle accepte ce qui lui est arrivé et ne peut être à personne d’autre, aucune autre vie que la sienne. P 357

 

Est-ce que ses histoires sont vraies ?  Est-ce que ces souvenirs sont les siens ? Mais rien n’est vrai, que la façon dont on le traverse. Comment leur dire cela ? P 371

Lu en novembre 2017

Publicités

15 commentaires sur « « Bakhita » de Véronique Olmi »

  1. Comme toi je me suis laissé séduire par ce livre magnifique, à la fois si sombre et si lumineux, avec peut-être une petite réserve pour les 100 dernières pages. J’ai trouvé la langue très efficace aussi.

    J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.