Publié dans Littérature américaine

« Je vous emmène » de Joyce Carol Oates

dernier essai, je pense que c’est seulement cette page qui dysfonctionne

Depuis le temps que je projetais de lire un roman de cette auteure, voilà, c’est fait avec ce titre:

 

Je vous emmène de Joyce Carol Oates

 

Quatrième de couverture:

« En ce début des années soixante, nous n’étions pas encore des femmes, mais des jeunes filles. Fait qui, sans ironie aucune, était considéré comme un avantage.  » Ainsi commence cette chronique de la vie d’un campus américain à l’époque où le seul diplôme reconnu pour une demoiselle qui se respecte était une bague de fiançailles.

Que se passe-t-il dans ce petit monde édulcoré quand une jeune femme s’éprend d’un étudiant noir alors que la ségrégation raciale bat son plein? Voilà le point de départ de ce tableau d’une Amérique avant la tempête, encore perdue dans ses rêves d’innocence.

Bien plus qu’une réflexion critique sur une période souvent évoquée avec nostalgie « Je vous emmène » retrace le parcours d’une jeune fille indépendante, à la fois vulnérable et rebelle. C’est dans l’écriture qu’elle trouvera sa place et construira son identité en dehors des modèles offerts.

 

Ce que j’en pense:

L’auteure raconte trois épisodes distincts mais rapprochés de la vie de son héroïne dont on ne saura jamais le prénom: la « mère » de la sororité l’appelle Mary-Alice, Vernor l’appelle Anellia et à la fin, son identité se résume à être la fille de de son père…

L’histoire familiale est particulière: la mère de l’héroïne est morte peu après sa naissance, elle a eu trois fils, et eu du mal à arriver à avoir une quatrième grossesse: pour le père et les frères, c’est à cause d’elle que la mère est morte. On rajoute à cela les parents du père (émigrés allemands très croyants)  qui se comportent de manière odieuse… le père est alcoolique est disparaît régulièrement, on finit par le croire mort.

J’en retiens une belle description du milieu étudiant des années soixante, avec une jeune femme qui accède au campus via une bourse d’études et veut absolument intégrer une de ses maisons bourgeoises qu’on nomme les « sororités »: il s’agit de la Kappa Gamma Pi, pour accéder à un autre milieu, trouver une famille de substitution, la sienne étant tellement défaillante. En fait, elle a été acceptée parce que les autres filles comptaient sur elle pour leurs dissertations. Beaucoup de beuveries….

Elle est étudiante en philosophie, brillante, mais un peu dérangée car seuls comptent la pensée, l’esprit, avec des références multiples (Spinoza, Kant, Descartes, Nietzsche…) et ce au détriment du corps qu’elle néglige totalement, se privant de nourriture, faisant les poubelles, s’habillant de vêtements d’occasion qui ne sont pas à sa taille… Une dichotomie corps esprit inquiétante qui fait craindre le pire pour sa santé mentale…

« J’en vins à considérer mon corps comme invisible; un corps à cacher sous de vêtements; un corps qui se défiait sans cesse d’être vu, défini; un corps dont mes frères et les autres hommes ne pouvaient se moquer puisqu’ils ne pouvaient pas le voir, un corps dont, pensais-je, les grands philosophes morts que je révérais ne se détourneraient pas avec dégoût. Un corps au service de l’Esprit. » P 141

Dans la deuxième partie, l’auteure raconte son histoire d’amour avec un doctorant en philosophie, extrêmement brillant, noir ce qui en pleine période de haine raciale lui vaut l’étiquette de « négrophile » : mais amour à sens unique car elle est ce qu’il veut qu’elle soit, probablement même ce qu’elle pense qu’il veut qu’elle soit et elle accepte qu’il la maltraite psychologiquement…

« Car ce qui rend  heureux celui que nous aimons nous rend heureux; et, inversement; sinon l’univers serait un néant, un encrier sans fond. » P 262

Toujours, elle leur trouvera des excuses qu’il s’agisse de son père, ses frères, ses compagnes de sororité, Vernor et d’autres encore, car elle se sent fautive, coupable, à la recherche de l’amour des autres.

Je suis incapable de dire si j’ai vraiment aimé ce roman : il décrit très bien, le racisme,  les émeutes raciales qui commencent, les réactions des autres lorsque Vernor et elle s’affichent en public, la situation des femmes qui font des études pour pouvoir trouver un bon mari et regarde avec dédain celles qui  sont issues d’un milieu social moins favorisé… mais, les références philosophiques qui me plaisaient beaucoup au départ ont fini par devenir pesantes.

Je vais lire un autre roman de Joyce Carol Oates pour ne pas rester sur ce sentiment mitigé.

 

Extraits:

Ils me détestaient d’être née; par ma naissance, j’avais causé la mort de notre mère; ils voyaient toutefois que je n’étais qu’une petite fille; je n’étais pas une ennemie digne d’eux. P 33

Sans doute y-eut-il un moment de sa vie où mon père oublia quelle était ma faute, mais l’habitude d’en vouloir à la petite était si enracinée, faisait tellement partie de son caractère, comme le fait d’être raciste ou gaucher pour d’autres, qu’il ne pouvait souhaiter changer. P 39

La grande question qui sous-tend tout questionnement philosophique s’appliquait au mystère de ma conception et de ma naissance. Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que  rien? « Cela aurait été si facile de ne jamais naître. P 40

Car jeter était le privilège des Grecs, et se faire jeter, le sort des indignes. P 59

Impossible de me blesser dans mes sentiments puisque je n’en ai pas. P 72

Je n’avais jamais compris que l’alcoolisme est un état de l’âme: une cachette, un refuge sous des branches de conifères alourdies de neige. On se coule à l’intérieur et personne ne peut survivre. P 122

Je n’aurais pas isolé la négritude de ses autres qualités. Certes, c’était un fait de son être, la première chose qui frappait l’œil, mais ce n’était pas un fait définissant ni définitif. P 150

A Syracuse, je me bricolais une personnalité de pièces et de morceaux — à l’image des patchworks de ma grand-mère, faits de bouts de tissus disparates. On ne se préoccupe pas de l’origine des morceaux mais seulement de l’utilisation audacieuse qui en est faite. P 164

L’éclat fou de mon regard s’évanouissait comme une lumière qu’on éteint. Seule, seule. Je m’enfonçais dans le vide, nageur solitaire dans une eau glaciale; car tous les nageurs sont solitaires dans ces régions amères de l’âme. P 176

 

Lu en juin 2017

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3 commentaires sur « « Je vous emmène » de Joyce Carol Oates »

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