Publié dans Littérature contemporaine, Littérature française

« Tout ce dont on rêvait » de François Roux

Je vous parle aujourd’hui du dernier livre de François Roux :

 Tout ce dont on rêvait de François Roux

 

Quatrième de couverture

Dans les années 90, Justine, vingt-cinq ans, rêve d’une grande histoire d’amour. Elle tombe éperdument amoureuse d’Alex, mais vingt ans plus tard, c’est avec son frère, Nicolas, qu’on la retrouve mariée et mère de deux enfants. Elle vit un bonheur tranquille, jusqu’au jour où Nicolas est licencié et plonge irrémédiablement.

Le talent de François Roux est de s’emparer de l’histoire immédiate et d’en faire le récit, au plus près de la réalité sociale, affective et politique. Après Le bonheur national brut, fresque virtuose des années Mitterrand, il poursuit la chronique de notre époque, minée par le chômage et les compromis idéologiques, avec une lucidité et une sensibilité de grand romancier. Du mariage pour tous à la tuerie de Charlie-Hebdo, le portrait sans concession de notre société à travers l’histoire, la chute et la rédemption d’un trio amoureux.

 

Ce que j’en pense

Au travers de l’histoire d’une famille parisienne, bien contemporaine, l’auteur nous parle des plaies de notre époque : le couple, le chômage, les enfants qui grandissent, la famille…

On a un couple étrange, Justine ayant épousé Nicolas alors qu’elle était tombée amoureuse de son frère, Alex, lors de sa période alcool, boîtes de nuit, sexe à tout crin. Un couple où a priori tout va bien, l’argent entre à flots, l’appartement douillet… les enfants poussent bien, le dernier étant hyperactif sans que cela semble trop perturber tout le monde.

Mais, une ombre surgit sur ce tableau idyllique, un peu trop nombriliste : le chômage brutal de Nicolas qui se fait licencier, pour cause de doublon et trop vieux (49 ans), par un jeune homme dont les dents rayent le parquet ; du jour au lendemain il se sent devenir inutile alors que sa femme Justine est surchargée de travail.

Le personnage de Justine est intéressant : son père, Joseph, hyper autoritaire, pervers, et frontiste, (qui se dit artiste mais vit aux crochets de sa femme qu’il traite comme une servante), l’a rabaissée durant toute son enfance et adolescence, ce qui a provoqué bien sûr une estime de soi au ras de pâquerettes, qu’elle va tenter de sublimer par des études d’infirmière psy (pour fuir au plus vite la maison familiale) et reprendre des études de psychologie pour s’occuper de… personnes atteintes d’addictions diverses. Ce que j’appelle « le syndrome de Mère Térésa ».

« Contrairement à Joseph, Justine voulait être utile, donner du sens à ses actions et, pour y arriver, il n’y avait pas meilleur chemin à ses yeux que de s’engager dans une activité à caractère médical. » P 80

Le chômage va mettre en évidence ce qui était latent dans leur couple, les non-dits, les vieilles jalousies, les culpabilités enfouies ; de ce fait, la communication va devenir de plus en plus difficile.

Une mention spéciale pour le pseudo stage de réinsertion bidon, oups, pardon, on parle de « outplacement » !!!! avec son cortège de winners, killer… « vous n’êtes pas licencié, vous êtes sorti de l’entreprise. Vous n’êtes pas en recherche d’emploi, vous êtes en repositionnement professionnel »

François Roux décrit très bien la société urbaine actuelle, son nombrilisme, ses valeurs bien peu affirmées, enfermée dans métro boulot dodo et qui ne voit pas la détresse des laissés pour compte, des campagnes.

J’ai bien aimé, même si elle est souvent insupportable, le personnage d’Adèle, la fille de Justine car elle s’engage, elle ne reste pas passive devant l’évolution de la société (crise de la banque HSBC, attentat de Charlie Hebdo, la marche où on voyait trôner des dictateurs…), sans tomber dans la violence.

J’ai passé un bon moment avec ce livre mais j’ai moins accroché qu’avec le précédent de l’auteur : « Le bonheur national brut », probablement car il parlait des années 80 donc plus proche de ma « jeunesse », avec un idéal politique alors que celui-ci m’a irritée par son côté autocentré, mais aussi désenchanté, branché fric et subissant sans espoir. Ceux qui ont un travail deviennent addicts et ne comptent plus leurs heures et les autres se sentent inutiles et perdent toute confiance en eux.

Une fracture entre deux mondes qui est le reflet de notre société et fait réfléchir… forcément on se sent responsable quelque part… « tout ce dont on rêvait », le titre sied à merveille….

J’ai terminé de livre le lendemain du premier tour des présidentielles, ce qui n’est pas anodin compliquant encore davantage la rédaction de cette critique.

 

Extraits

Comme la plupart des gens de sa génération – cette génération martyre comme on la nommait – elle avait vécu très tôt la douleur d’un monde désenchanté, précaire, malade, violemment exposé au divorce, au chômage, à la débrouille, à l’effondrement de ses valeurs fondamentales, à la montée en puissance de l’argent roi, à la haine de soi et surtout de l’autre. P 44

                                                                      * * *

Pour Justine, ses parents représentaient le parfait archétype de l’aliénation matrimoniale : l’intellectuel cynique, à tendance colérique et dominatrice associé à l’optimisme bon enfant, à tendance masochiste et discipliné. Le yin et le yang de la névrose maritale. Deux contraires qui s’emboîtaient, un appariement on ne peut plus classique. P 54

                                                                     * * *

Le poids de son histoire pèserait toujours plus lourd dans la balance que la somme de toutes les espérances en un avenir meilleur. P 58

                                                                     * * *

Aujourd’hui, on offrait en pâture le capital, les cosmopolites, les eurocrates, les sionistes, les émigrés. Tous ces gens-là, au fond, s’aimaient de haïr à l’unisson ces boucs émissaires. Son père – ce combattant vorace, colérique inapaisé – avait très logiquement sa place parmi eux. P 71

                                                                     * * *

L’intégrité professionnelle de son mari était nécessairement entachée par le seul fait qu’il ait été exclu, même provisoirement, d’un système ; la présomption d’innocence, parfois bafouée dans le circuit judiciaire, l’était tout autant dans le circuit économique. P 100

                                                                     * * *

Aujourd’hui, plus personne – et surtout pas elle – ne croyait à l’absolu politique, plus personne n’osait encore affirmer que demain on raserait gratis ou que le Grand Soir pouvait encore advenir, c’était fini tout ça, la confiance vis-à-vis de toutes les entreprises idéologiques du passé s’était définitivement écornée, le cynisme, le mensonge, l’affairisme des uns et des autres avaient dégoûté la plupart de conserver le moindre espoir. P 166

                                                                     * * *

 

Lu en avril 2017

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4 commentaires sur « « Tout ce dont on rêvait » de François Roux »

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