Publié dans Littérature contemporaine, Littérature française

« Tout ce dont on rêvait » de François Roux

Je vous parle aujourd’hui du dernier livre de François Roux :

 Tout ce dont on rêvait de François Roux

 

Quatrième de couverture

Dans les années 90, Justine, vingt-cinq ans, rêve d’une grande histoire d’amour. Elle tombe éperdument amoureuse d’Alex, mais vingt ans plus tard, c’est avec son frère, Nicolas, qu’on la retrouve mariée et mère de deux enfants. Elle vit un bonheur tranquille, jusqu’au jour où Nicolas est licencié et plonge irrémédiablement.

Le talent de François Roux est de s’emparer de l’histoire immédiate et d’en faire le récit, au plus près de la réalité sociale, affective et politique. Après Le bonheur national brut, fresque virtuose des années Mitterrand, il poursuit la chronique de notre époque, minée par le chômage et les compromis idéologiques, avec une lucidité et une sensibilité de grand romancier. Du mariage pour tous à la tuerie de Charlie-Hebdo, le portrait sans concession de notre société à travers l’histoire, la chute et la rédemption d’un trio amoureux.

 

Ce que j’en pense

Au travers de l’histoire d’une famille parisienne, bien contemporaine, l’auteur nous parle des plaies de notre époque : le couple, le chômage, les enfants qui grandissent, la famille…

On a un couple étrange, Justine ayant épousé Nicolas alors qu’elle était tombée amoureuse de son frère, Alex, lors de sa période alcool, boîtes de nuit, sexe à tout crin. Un couple où a priori tout va bien, l’argent entre à flots, l’appartement douillet… les enfants poussent bien, le dernier étant hyperactif sans que cela semble trop perturber tout le monde.

Mais, une ombre surgit sur ce tableau idyllique, un peu trop nombriliste : le chômage brutal de Nicolas qui se fait licencier, pour cause de doublon et trop vieux (49 ans), par un jeune homme dont les dents rayent le parquet ; du jour au lendemain il se sent devenir inutile alors que sa femme Justine est surchargée de travail.

Le personnage de Justine est intéressant : son père, Joseph, hyper autoritaire, pervers, et frontiste, (qui se dit artiste mais vit aux crochets de sa femme qu’il traite comme une servante), l’a rabaissée durant toute son enfance et adolescence, ce qui a provoqué bien sûr une estime de soi au ras de pâquerettes, qu’elle va tenter de sublimer par des études d’infirmière psy (pour fuir au plus vite la maison familiale) et reprendre des études de psychologie pour s’occuper de… personnes atteintes d’addictions diverses. Ce que j’appelle « le syndrome de Mère Térésa ».

« Contrairement à Joseph, Justine voulait être utile, donner du sens à ses actions et, pour y arriver, il n’y avait pas meilleur chemin à ses yeux que de s’engager dans une activité à caractère médical. » P 80

Le chômage va mettre en évidence ce qui était latent dans leur couple, les non-dits, les vieilles jalousies, les culpabilités enfouies ; de ce fait, la communication va devenir de plus en plus difficile.

Une mention spéciale pour le pseudo stage de réinsertion bidon, oups, pardon, on parle de « outplacement » !!!! avec son cortège de winners, killer… « vous n’êtes pas licencié, vous êtes sorti de l’entreprise. Vous n’êtes pas en recherche d’emploi, vous êtes en repositionnement professionnel »

François Roux décrit très bien la société urbaine actuelle, son nombrilisme, ses valeurs bien peu affirmées, enfermée dans métro boulot dodo et qui ne voit pas la détresse des laissés pour compte, des campagnes.

J’ai bien aimé, même si elle est souvent insupportable, le personnage d’Adèle, la fille de Justine car elle s’engage, elle ne reste pas passive devant l’évolution de la société (crise de la banque HSBC, attentat de Charlie Hebdo, la marche où on voyait trôner des dictateurs…), sans tomber dans la violence.

J’ai passé un bon moment avec ce livre mais j’ai moins accroché qu’avec le précédent de l’auteur : « Le bonheur national brut », probablement car il parlait des années 80 donc plus proche de ma « jeunesse », avec un idéal politique alors que celui-ci m’a irritée par son côté autocentré, mais aussi désenchanté, branché fric et subissant sans espoir. Ceux qui ont un travail deviennent addicts et ne comptent plus leurs heures et les autres se sentent inutiles et perdent toute confiance en eux.

Une fracture entre deux mondes qui est le reflet de notre société et fait réfléchir… forcément on se sent responsable quelque part… « tout ce dont on rêvait », le titre sied à merveille….

J’ai terminé de livre le lendemain du premier tour des présidentielles, ce qui n’est pas anodin compliquant encore davantage la rédaction de cette critique.

 

Extraits

Comme la plupart des gens de sa génération – cette génération martyre comme on la nommait – elle avait vécu très tôt la douleur d’un monde désenchanté, précaire, malade, violemment exposé au divorce, au chômage, à la débrouille, à l’effondrement de ses valeurs fondamentales, à la montée en puissance de l’argent roi, à la haine de soi et surtout de l’autre. P 44

                                                                      * * *

Pour Justine, ses parents représentaient le parfait archétype de l’aliénation matrimoniale : l’intellectuel cynique, à tendance colérique et dominatrice associé à l’optimisme bon enfant, à tendance masochiste et discipliné. Le yin et le yang de la névrose maritale. Deux contraires qui s’emboîtaient, un appariement on ne peut plus classique. P 54

                                                                     * * *

Le poids de son histoire pèserait toujours plus lourd dans la balance que la somme de toutes les espérances en un avenir meilleur. P 58

                                                                     * * *

Aujourd’hui, on offrait en pâture le capital, les cosmopolites, les eurocrates, les sionistes, les émigrés. Tous ces gens-là, au fond, s’aimaient de haïr à l’unisson ces boucs émissaires. Son père – ce combattant vorace, colérique inapaisé – avait très logiquement sa place parmi eux. P 71

                                                                     * * *

L’intégrité professionnelle de son mari était nécessairement entachée par le seul fait qu’il ait été exclu, même provisoirement, d’un système ; la présomption d’innocence, parfois bafouée dans le circuit judiciaire, l’était tout autant dans le circuit économique. P 100

                                                                     * * *

Aujourd’hui, plus personne – et surtout pas elle – ne croyait à l’absolu politique, plus personne n’osait encore affirmer que demain on raserait gratis ou que le Grand Soir pouvait encore advenir, c’était fini tout ça, la confiance vis-à-vis de toutes les entreprises idéologiques du passé s’était définitivement écornée, le cynisme, le mensonge, l’affairisme des uns et des autres avaient dégoûté la plupart de conserver le moindre espoir. P 166

                                                                     * * *

 

Lu en avril 2017

Publié dans Littérature contemporaine, Littérature française

« La nuit du décret » de Michel del Castillo

J’ai découvert ce livre grâce à ma bibliothécaire et c’est un véritable choc :

 La nuit du decret de Michel del Castillo

 

Quatrième de couverture

La joie de l’inspecteur Santiago Laredo, transféré à la brigade criminelle de Huesca, petite ville du nord de l’Espagne, est de courte durée. Famille, collègues, tous réagissent avec inquiétude. Et pour cause : Avelino Pared, son futur chef, a mauvaise réputation. Fasciné, Laredo enquête sur le passé trouble de cet ancien franquiste. Pourquoi son nom continue-t-il d’éveiller la terreur ?

« Qu’avait pu faire cet homme pour que la haine qu’il avait suscitée le poursuivît jusqu’au seuil de la vieillesse et de la mort ? »

 

Ce que j’en pense

Un roman magistral ! quel talent !

Michel del Castillo nous livre à travers ce roman qui se déroule dans les années 70, une belle réflexion sur le pouvoir, la dictature franquiste, les exactions commises par les deux camps : des horreurs aussi bien chez les partisans du Caudillo que chez les républicains.

Jusqu’où peut-on aller pour obtenir des aveux, en décortiquant chaque pan de la vie d’un suspect, pénétrant au plus profond de l’intime pour mieux le manipuler, le réduire à néant.

Don Avelino a été un véritable inquisiteur durant toute sa vie et il continue à officier dans la police malgré tout ce que l’on sait de ses méthodes. Sa conception de la justice fait froid dans le dos. Il est toujours plongé dans ses dossiers, notant tout, sur des fiches de couleurs différentes. On imagine un tel flic à l’heure actuelle, avec Internet et les réseaux sociaux !!!

La façon dont il tisse sa toile autour de Santiago est décrite de façon magistrale : le pervers dans toute sa splendeur, persuadé d’avoir raison, d’être le bras armé de Dieu. La description qu’en fait l’auteur est d’une telle intensité qu’on le visualise pratiquement devant soi et on sent le malaise engendré, presque la peur.

Il entre dans une pièce ou s’assoie en face du suspect, et déjà, les autres se sentent coupables même s’ils ne savent pas de quoi. Et il en joue et rejoue encore et encore comme tout pervers. Il n’a rien à envier à Josef Mengele, Klaus Barbie ou autres tortionnaires…

Un roman sur la fascination aussi : Santiago a fait son enquête auprès de ses supérieurs avant de partir, il a lu tout ce qu’il a pu trouver dans les archives de la police, a entendu les confidences d’une collègue qui l’a bien connu. Il va même visiter sa maison natale.

Il est fasciné par l’homme avant même d’avoir croisé son regard vide, froid, cruel. Cet homme est-il un reflet de lui-même, car après tout, lorsqu’il était enfant, il a fait quelque chose dont il n’est pas fier et peut-il y avoir un lien ? Sa mutation est-elle vraiment le fait du hasard.

Santiago a choisi d’entre dans la police, pratiquement dès l’enfance : « Je découvrais que la rétention d’une information vous faisait le maître absolu d’un homme. Il suffisait que le coupable sût qu’on la gardait. Ma vocation était née : j’entrerais dans la police. » P 106

Franco meurt pendant la période de transition entre les deux postes de Santiago, ce qui n’est pas anodin, car on voit les réactions des gens, les pleurs, la sidération puis le frémissement de la liberté qui va se retrouver.

J’ai particulièrement apprécié les pages consacrées à Barcelone en 1939 et la manière dont la peur a été distillée sur la Catalogne et également celles consacrées à la réflexion sur le sacré et le profane, la Question (on imagine bien Don Avelino en Torquemada) et la torture, la police et l’inquisition, l’œil qui torture dans la réalité comme dans la tombe avec Caïn.

Un petit mot sur le titre : la Nuit du Décret, « c’est l’ultime Nuit de Dieu… La Nuit de l’ultime Révélation qui précède le Jour de l’Éternité »

Michel del Castillo, dont je n’avais encore rien lu, alors que son œuvre est importante, a une très belle écriture, et tient le lecteur en haleine jusqu’au bout, avec une fin géniale. Ceux qui aiment l’imparfait du subjonctif, les phrases bien construites, avec une grammaire parfaite seront comblés.

Ce livre, assez dur mais passionnant, souvent glaçant, qui a reçu le prix Renaudot, est sorti en 1981 et décrit de fort belle manière la société espagnole de l’époque et certains de nos contemporains tentés par les extrémismes devraient s’y plonger…

MAGISTRAL donc mais je l’ai déjà dit…

 

L’auteur

Né à Madrid en 1933,  de père Français et de mère Espagnole, Michel del Castillo fuit avec ses parents l’Espagne Franquiste pour le sud de la France. Déporté par la guerre, il retourne en Espagne après celle-ci. Il est envoyé en maison de correction pendant 5 ans au bout desquels il regagne Paris et commence à écrire.

Il a reçu plusieurs prix littéraires .

 

Extraits

Quelle plus efficace police, dans un village, que les moines et les confesseurs, détenteurs des plus intimes secrets ? Aujourd’hui encore, c’est chez les prêtres que nous recrutons nos agents les plus sûrs. P 24

                                                                   * * *

… Une haine entretenue avec une patience plus puissante que le désespoir. Et, c’est la pugnacité, la violence de cette rancune qui m’emplissaient d’un étonnement mêlé de peur. Qu’avait pu faire cet homme pour que la haine qu’il avait suscitée le poursuivît jusqu’au seuil de la vieillesse et de la mort ? P 36

                                                                   * * *

La police ne se fait pas avec des faits, elle se fait avec des indices, comme la poésie. P 42

                                                                   * * *

« …Parfois, je me représente Dieu comme un immense fichier contenant des millions de noms qui engendreront l’héroïsme et le crime, le mensonge et l’amour. Dans les ténèbres et le silence, Dieu contemple cet écheveau fantastique, et Il attend, recueilli, que tous les fils soient dévidés. Alors, arrivera la Nuit du Décret et une aube triomphante éclairera l’humanité, arrivée au terme de son destin. » P 44

                                                                   * * *

L’héroïsme n’a rien à voir avec le courage. Un héros, c’est un lâche qui fuit en avant. Le courageux, lui, endure. P 49

                                                                   * * *

L’école n’était-elle pas le champ de bataille où se jouait le sort de cette guerre opposant les lumières aux ténèbres ? et nous, petits paysans engourdis de sommeil, n’incarnions-nous pas l’humanité future, celle qui briserait ses chaînes pour entonner le chœur de la liberté ? P 89

                                                                   * * *

Notre destin ne nous appartient pas : le décret qui fixe notre sort repose dans les archives de la nuit. P 104

                                                                   * * *

Un monde où le scandale cesserait serait un monde mort. Dans les sociétés vraiment et pleinement vivantes, les infirmes, les estropiés, les malades, les cadavres même ont leur place. Leur présence maintient les consciences éveillées. Dans notre monde, au contraire, la conscience s’endort dans le confort. Nous sommes un peuple de dormeurs qui marchent à tâtons. P 134

                                                                   * * *

Ce sont moins les hommes qui massacrent que l’époque. P 142

                                                                   * * *

« Un homme, mon cher Laredo, ne se résume pas aux opinions qu’il professe ni même, quoi qu’on en dise, aux actions qu’il accomplit. Des millions d’hommes bafouent chaque jour leurs opinions et il arrive aux pires lâches de se comporter en héros sans que ce courage d’un instant les rende moins couards. Un homme, c’est un style. » Celui de Don Avelino était dur et vertical, sans débordements ni épanchements. P 166

                                                                   * * *

Dans ma jeunesse, je ne voyais dans la nuit que la complice de mon désir et je n’en percevais que la pulsation fiévreuse. La vraie nuit appartient à la vieillesse. P 341

 

Lu en avril 2017

Publié dans Littérature anglaise, Littérature contemporaine

« Assez de bleu dans le ciel » de Maggie O’Farrell

Je vous parle aujourd’hui du  dernier roman de Maggie O’Farrell :

Assez de bleu dans le ciel de Maggie O'Farrell 

Quatrième de couverture

Avec un art de la construction vertigineux qui mêle les lieux, les époques et les voix, Maggie   O ’Farrell donne vie à une galerie de personnages complexes et livre la bouleversante radiographie d’un mariage, des forces qui le soudent aux pressions qui le menacent. Encensé par une presse unanime, un roman puissant, à la fois drôle et poignant.

Une maison à des kilomètres de tout.

Autour, rien que l’herbe verte, les trembles aux feuilles chargées de pluie et le ciel changeant du Donegal. Ce refuge, Daniel Sullivan s’apprête à le quitter le temps d’une semaine pour se rendre aux États-Unis, son pays d’origine. C’est l’anniversaire de son père, qu’il n’a pas vu depuis des années.

Dans la voiture qui le conduit à l’aéroport, une voix retentit à la radio : celle d’une femme dont il est sans nouvelles depuis vingt ans, son premier amour.

Les souvenirs se déversent. Replonger dans le passé, comprendre ce qui le pousse à abandonner ceux qu’il aime, Daniel ne pense plus qu’à ça.

Mais il y a son épouse Claudette, star de cinéma fantasque, passionnée, qui a choisi d’organiser sa propre disparition pour échapper au monde. Comment lui révéler l’homme qu’il est véritablement ? Que peut-il encore promettre, lui qui n’a jamais su que fuir ?

 

Ce que j’en pense

Tout d’abord, un grand merci à babelio.com et aux éditions Belfond qui m’ont proposé de lire ce livre !

Quel plaisir de lecture et quelle joie de retrouver cette auteure dont j’ai beaucoup aimé « La mystérieuse disparition d’Esme Lennox » il y a quelques temps…

En fait, Maggie   O ’Farrell passe en revue plusieurs couples qui s’entremêlent : Claudette actrice renommée et son cinéaste de mari, qu’elle finit par fuir en douce pour échapper à son statut de star omniprésente dans les médias avec son bébé, Ari,  sous le bras.

Daniel qui divorce d’une épouse féroce qui ne le laissera plus jamais voir leurs enfants et le point de rencontre, en Irlande, entre Claudette et Daniel pour former le troisième couple qui est en fait le centre de ce roman.

Malgré le bonheur, leurs deux enfants qui grandissent en liberté, leur mère assurant leur instruction, donc un cocon avec peu de contacts avec l’extérieur. Tout irait pour le mieux dans le meilleur des mondes, si un fantôme ne surgissait pas du passé de Daniel : Nicola, son amour de jeunesse, disparue brutalement, avec son pesant de culpabilité pour lui.

Pour moi qui aime les familles barges, un peu (beaucoup) déjantées, les enfants précoces, autistes ou non, les paysages à couper le souffle, les voyages (artificiels ou non) entre les USA, un trou perdu en Irlande loin de toute civilisation, la virée par l’Amérique du Sud et les allers et retours incessants entre présent et passé, j’ai été comblée.

On se promène ainsi dans les années 80 puis l’époque contemporaine avec un passage par les années 40 sur les traces de la mère de Daniel. Et, parallèlement aux voyages entre les époques, l’auteure fait parler tous les protagonistes, chacun à leur tour : elle donne un titre au chapitre, et annonce le personnage qui va s’exprimer, le lieu et la date.

Un détail que l’on retrouve à chaque chapitre : une dizaine de mots de la première phrase écrite en majuscules. Ex : P 232

                                  « L’esprit fatigué est une gazinière

                                              Daniel, Sussex, 2010

IL EST TOUT JUSTE UN PEU PLUS DE 15 HEURES, temps moyen de Greenwich, et je me trouve sur le parking d’un lycée d’une ville-dortoir sans charme, en Angleterre. »

Une mention spéciale pour Niall, le fils né du premier mariage de Daniel, enfant hypersensible, couvert d’eczéma sur tout le corps, qui va régulièrement à l’hôpital, où on l’enduit de crème et de bandages pour éviter les démangeaisons…

« Niall a conscience de sa peau, de la surface de sa peau, de sa couche supérieure qui réagit à sa déception par une décharge de chaleur emplissant l’espace entre ses vêtements et cette partie de lui que Niall appelle son « moi ». P 72 »

Les personnages sont farfelus, tristes ou gais, avec leurs secrets enfouis profondément et qui ressurgissent lors d’évènements importants ou traumatisants de leurs vies et, même s’ils frisent parfois la caricature ou deviennent horripilants, ils sont tous attachants et mettent en lumière les époques de leur vie à travers les mœurs de la société dans laquelle ils vivaient alors.

Un roman que j’ai lu de façon addictive, oscillant entre l’envie de connaître la suite et le désir que ça continue encore et encore…

J’aime beaucoup l’écriture de Maggie   O ’Farrell, son style alerte, la psychologie de ses héros, ainsi que son analyse du mariage, de la tolérance (ou pas) et de l’évolution dans un couple, dans la famille.….

 

Extraits

Pour ne rien rajouter au surréalisme de la situation, mon grand-père et moi partageons le même nom. Il y eut des fois où, au cœur de la nuit, j’eus l’impression de traquer mes propres cendres, celles de l’homme que j’étais avant. P29

                                                              ***

Cette démangeaison, ce désagrément, cette éruption, cette inflammation, ces rougeurs, tous ces symptômes infernaux, aliénants : tout cela n’est pas lui. Il y a lui et il y a sa maladie. Lui et sa maladie sont deux entités, forcées de cohabiter dans un même corps. P 72

                                                               ***

C’est ainsi que Daniel perçoit à présent la situation, comme un gaz toxique emprisonné, scellé dans une bouteille qu’il ne faut jamais, ni sous aucun prétexte, ouvrir. P 127,

                                                              ***

Sur la vitre verdâtre en face de lui, des traces de buées éphémères apparaissent et disparaissent, apparaissent et disparaissent ; l’invisible qui se dévoile, se fait connaître au monde. P 230

                                                             ***

Chez la plupart des espèces, le mâle blessé se retire, se cache sous terre, lèche ses plaies en privé pour réapparaître plus tard dans la lumière, une fois remis sur pieds. P 235

                                                             ***

« je ne crois pas que ce que nous appelons en amour un coup de foudre soit une si grande absurdité, ainsi qu’il est coutume de le penser. Nous nous faisons généralement une idée du genre de personne susceptible de nous plaire… et lorsque nous en rencontrons une illustration parfaite, réunissant toutes les qualités que nous admirons, le sort en est jeté ». P 273

                                                             ***

Les mariages qui battent de l’aile, me dis-je, assis sur le banc froid du kiosque, sont comparables à des cerveaux après un AVC. Certaines connexions sont court-circuitées, certaines facultés perdues à jamais, les fonctions cognitives souffrent, des centaines de réseaux de neurones se referment… P 349

                                                              ***

…La seule langue au monde à posséder un mot pour désigner ces êtres, ces vies étaient le roumain. Detlene : esprits errants de ces enfants perdus ou mort-nés. De ces enfants qui, indéniablement, avaient vécu, mais seulement dans le ventre de leur mère. P 423

                                                              ***

… Les mariages se brisent non pas à cause de ce que l’on a dit, mais de ce que l’on ne dit pas. P 438

 

Lu en avril 2017

Publié dans Littérature contemporaine, Littérature française

« Zen » de Maxence Fermine

Ayant beaucoup aimé « Neige » de Maxence Fermine, j’ai eu envie de continuer l’aventure avec :

 Zen de Maxence Fermine

Quatrième de couverture

« Chaque jour, de l’aube au crépuscule, Maître Kuro pratique l’art subtil de la calligraphie.

Pendant de longues heures, dans un recueillement proche de la plénitude, il reste agenouillé devant un rouleau de papier de riz et le couvre d’encre noire.

Peu lui importent le vaste monde et ce qui le régit depuis des siècles. Il vit concentré sur son labeur et sur la direction, la finesse du trait qu’il dessine à main levée.

Avec verticalité, harmonie, simplicité et élégance.

Ainsi va la vie, tranquille et apaisante, de Maître Kuro. »

Jusqu’au jour où…

 

Ce que j’en pense

Maxence Fermine nous offre, avec ce livre, un long poème en prose, écrit avec des mots simples, des phrases courtes qui ressemblent parfois presque à des haïkus. Et la douceur, la sagesse  sont là, partout.

Ce texte est une méditation en lui-même et une invitation à la méditation. Il fait découvrir la calligraphie mais cela va bien au-delà. La concentration, la précision, ne pas oublier le moindre détail.

« Son esprit, tendu comme la corde d’un arc, est concentré sur la scène qu’il tente de graver dans sa mémoire avec le plus de précision possible. Photographie de l’aube naissante. Justesse du détail. Ne pas oublier une goutte de pluie, ni un bourgeon, ni même un éclat de lumière. » P 33

Maître Kuro pratique cet art de manière tellement pure, agenouillé pendant des heures face à son papier de riz, son pinceau à la main, qu’il attire les élèves et un jour arrive Yuma, qui veut recevoir son enseignement et il va lui en transmettre l’essence, telle une initiation de Maître à élève dans la tradition zen, mais cela va provoquer des remises en questions, des doutes…

Tout est important, le pinceau n’est pas un simple instrument, il a donné un nom au sien : « Dragon de feu » tandis que Yuma appellera le sien « Plume légère ».

« Pour lui, le pinceau est un pendule entre ciel et terre, et l’art de la calligraphie la meilleure façon de se tenir en suspens entre le monde terrestre et celui des dieux. » P 34

On ressort de ce texte apaisé, par sa pureté et sa magie et plein d’énergie… l’auteur va à l’essentiel, il nous attrape par le cœur et on n’a plus qu’une envie, partir à la recherche de cette sagesse qui semble si évidente et pourtant si difficile à atteindre.

« Neige » a été un puissant révélateur pour moi et « Zen » m’a emportée de la même façon. J’ai retrouvé la magie des contes zen et aussi celle du Japon. Ce texte m’a rendue vivante, tournée vers l’essentiel. C’est un véritable doudou, il a une action thérapeutique.

Il fourmille de phrases simples mais essentielles, qu’on a envie de relire encore et encore, et qui peuvent servir de guide dans la vie de tous les jours. Il nous rappelle la vertu de la concentration et celle du silence et ainsi peut-on lire:

« La musique la plus difficile à créer, mais certainement la plus belle, est celle du silence. » P 75

Maxence Fermine parle aussi avec poésie de la pureté du geste, de l’importance de l’instant présent, dans ce monde où tout va si vite, de l’harmonie avec les éléments. Bref, du bonheur à l’état pur.

Il est difficile d’en parler, c’est au-delà des mots. C’est un vrai coup de cœur. La couverture simple dénudée est déjà une incitation au voyage en terre de zénitude. Vite, un pinceau, du papier de riz et de la patience, ou peut-être simplement une feuille et des crayons…

Donc, je continue l’aventure avec Maxence Fermine, j’aime tellement son univers.

Extraits

La calligraphie japonaise ressemble à un souffle. Le souffle du dragon. Elle consiste à peindre l’instant avec une force inouïe et une délicatesse extrême. P 14

Dans l’atelier de Maître Kuro, la seule musique perceptible est le silence. Véritable écrin pour l’artiste, c’est d’abord un espace de liberté et de création. P 25

Mais l’équilibre d’une vie peut à tout moment être balayé par l’imprévu. Un imprévu aussi fragile et insignifiant que l’arrivée d’une enveloppe. P 40

Le Zen est une voie d’authenticité et d’éveil. Un état d’esprit. Basé sur le relâchement, la concentration et la méditation. Pour y parvenir, il est nécessaire d’entretenir son corps et de cultiver son esprit. Retrouver la notion de geste naturel. Rester vrai. P 60

Nommer les objets, les choses autour de soi, leur conférer une âme est un geste essentiel. C’est ce qui les rend précieux et vivants. P 68

Ainsi, le pinceau n’est pas une simple tige de bois. C’est le doigt qui prolonge la main. P 69

L’unique trait du pinceau ne dessine pas, il révèle seulement ce qui existait déjà. P 73

L’encre noire est le yin, qui représente la terre. Le papier de riz est le yang, qui représente le ciel. Entre le yin et le yang se situe le pinceau, le pont qui communique entre ces deux mondes. P 76

Ne plus courir. Apprendre à vivre et à observer. Devenir immobile. Et contempler ce qui nous entoure. Avec un ravissement toujours plus grand. Voilà le début du zen. P 108

 

Lu en avril 2017

Publié dans Littérature contemporaine, Littérature française

« Arrête avec tes mensonges » de Philippe Besson

Je fais un petit tour dans la littérature contemporaine avec un de mes auteurs favoris :

 Arrête avec tes mensonges de Philippe Besson

Quatrième de couverture

Quand j’étais enfant, ma mère ne cessait de me répéter : « arrête avec tes mensonges. » J’inventais si bien les histoires, parait-il, qu’elle ne savait plus démêler le vrai du faux. J’ai fini par en faire un métier, je suis devenu romancier.

Aujourd’hui, voilà que j’obéis enfin à ma mère : je dis la vérité. Pour la première fois. Dans ce livre.

Autant prévenir d’emblée : pas de règlement de compte, pas de violence, pas de névrose familiale.

Mais, un amour, quand même.

Un amour immense et tenu secret.

Qui a fini par me rattraper.

 

Ce que j’en pense

Alors qu’il est de passage à Bordeaux, dans ses terres natales pour une rencontre avec une journaliste, l’auteur voit passer une silhouette en qui il croît reconnaître un homme dont il est tombé amoureux, vingt ans plus tôt. Il court derrière lui et se trouve face à un sosie de Thomas, version souriante.

Philippe Besson fouille dans ses souvenirs pour raconter sa rencontre avec Thomas, leur amour interdit, le contexte de l’époque, le non-dit, l’obligation de ne pas être découvert, les rencontres en secret, les regards, les caresses, la découverte des corps. Thomas est fils de paysans, sa mère est catholique pratiquante, Philippe fils d’instituteur, élevé dans la laïcité.

L’auteur nous propose le récit de l’histoire, en 1984, puis la rencontre avec Lucas en 2007 et ce qui se passe en 2016. Ce récit est fort, riche en émotions, en retenue ou dans des termes très physiques, crus et l’on sent que, toute sa vie, il a été marqué par cet amour de jeunesse, le premier donc le plus intense, révélateur qui va transformer le lycéen coincé, timide, le regard caché derrière ses lunettes de myope.

Comment vit-on la différence, l’homosexualité, en fonction du milieu auquel on appartient, de l’éducation que l’on a reçu, des préjugés? de l’époque? Est-il possible pour tout le monde d’en parler librement?

Le thème de la séparation dans le couple est souvent présent également, mais dans ce roman, il ne triche pas, ne se cache pas, raconte cet amour qui a conditionné sa vie d’adulte. Mais comme le dit Thomas, dans cette phrase prémonitoire : « parce que tu partiras et que nous resterons ».  Il nous raconte l’histoire, les souvenirs, avec l’œil de l’adulte qu’il est maintenant, donc une autofiction, pas une autobiographie.

On retrouve souvent le prénom Thomas, dans ses livres : « La trahison de Thomas Spencer » ou même Thomas Andrieu, son vrai nom dans « Son frère », ce qui montre l’importance qu’il a eu dans sa vie.

J’aime la façon dont Philippe Besson parle des trajectoires, des routes qui se croisent ou pas, des aléas :

« J’écrirai également sur les rencontres qui changent la donne sur les conjonctions inattendues qui modifient le cours d’une existence, les croisements involontaires qui font dévier les trajectoires. » P 37

J’ai beaucoup aimé ce livre intime, intimiste, la sensibilité de Philippe Besson me touche toujours autant, et j’ai découvert au passage les auteurs qu’il aime : Marguerite Duras, Hervé Guibert ainsi que les évocations de certains de ses propres romans, que l’on peut relire, revisiter à travers le prisme du fantôme de Thomas.

J’espère que l’effet catharsis va le libérer et qu’il continuera de nous enchanter … faut-il se résoudre aux adieux ? Telle est la question qu’il se pose à travers ses livres…

Je l’ai déjà dit, et redit, j’adore cet auteur, son écriture, ses mots, sa sensibilité et j’espère avoir été convaincante, ne dévoilant que le minimum pour ne pas spoiler et sans tomber dans la sensiblerie.

 

L’auteur

« Philippe Besson est un spéléologue de l’intime » : Bernard Pivot

« Besson écrit court, sec, vif. Il parvient à surprendre et captiver. Remarquable. » : François Busnel

« Philippe Besson écrit avec une grande finesse, sans fioritures, et avec une acuité durassienne » : Claire Chazal

Pour ne citer qu’eux…

 

Extraits

Je ne sais pas que je n’aurai plus jamais dix-sept ans, je ne sais pas que la jeunesse, ça ne dure pas, que ce n’est qu’un instant, que ça disparaît et quand on s’en rend compte, il est trop tard, c’est fini, elle s’est volatilisée, on l’a perdue… P 18

Je sais, en revanche, que les prénoms parfois trahissent une origine sociale, un milieu, et qu’ils ancrent ceux qui les portent dans une époque. P 29

Je tâche de mesurer la part de hasard, la part de chance, d’évaluer la nature de l’aléa qui conduit à la rencontre et je n’y réussis pas. On est dans l’impondérable. P 37

Si j’ai l’habitude de la prudence, si j’ai l’art de ne pas répondre aux inquisitions, je ne sais rien encore de la dissimulation, de la clandestinité. P 38

Il dit que pour moi les choses sont simples, que tout ira bien, que je m’en sortirai, c’est écrit, il n’y a pas d’inquiétudes à avoir, je suis fait pour ce monde, il m’ouvre les bras. Alors que pour lui, c’est comme s’il y avait une barrière, un mur infranchissable, comme si l’interdit prédominait. P 70

… Et ce sentiment, qui sait, de ne pas être tout à fait à sa place, ici, d’être une sorte de déraciné, comme si on pouvait avoir le déracinement en héritage. P 87

Je me demande si la froideur des pères fait l’extrême sensibilité des fils. P 90

Vous avez dû l’aimer beaucoup pour me regarder comme ça. P 135

Je sais aussi tout ce qu’on doit quitter de soi pour ressembler à tout le monde. P 139

 

Lu en avril 2017

Publié dans Littérature contemporaine, Littérature française

« Lointain » de Marie Modiano

Je vous parle aujourd’hui d’un livre attrapé au vol parmi les nouveautés sur l’étal de la médiathèque. Modiano ! Un nom qui résonne bien sûr et qui est bien tentant…

Lointain de Marie Modiano

Quatrième de couverture :

 « J’ai signé mon premier contrat sans même me demander si je serais heureuse avec ces trente-deux vers à déclamer chaque soir, pendant plus d’un an, dans différentes villes d’Europe et de province. Pour moi, c’était une bouée de sauvetage qu’on me tendait, un moyen de m’échapper grâce à un salaire mensuel fixe. Il fallait fuir. Fuir Paris et les mauvais souvenirs des dernières années qui flottaient dans l’air à chaque coin de rue, tels des rapaces volant à hauteur d’homme, prêts à vous attaquer à chaque instant. »

Une jeune femme se souvient de ses vingt ans : entre une rencontre sur le pont des Arts avec un écrivain américain à peine plus âgé qu’elle et une interminable tournée théâtrale où elle entrevoit l’envers du décor.

 

Ce que j’en pense

L’héroïne du roman a dix-neuf ans lorsqu’elle rencontre, sur le pont des Arts, à Paris, un américain qui va devenir un écrivain reconnu et elle va vivre une histoire d’amour avec lui qui va la hanter et sur laquelle elle revient vingt ans plus tard. on a donc deux récits qui alternent.

Ce roman m’a donné l’impression   de circuler dans un hôpital psychiatrique où les noms de fleurs, ou de psychiatres célèbres, attribués aux pavillons auraient été remplacés par des noms de villes. On explore les rues comme les couloirs des pavillons parcourant des chambres qui n’ont rien de personnalisé.

La vie est comme un théâtre où se déroulent les représentations ? mais, au final, est-on acteur ou comédien ?

L’auteure alterne présent et passé, le « je » et le « elle », elle est actrice puis pianiste de bar. Comme si elle était double. Au début, elle décide de se mettre au piano jusqu’à ce qu’il revienne, mettant sa propre vie entre parenthèses. Ensuite, on ne sait pas pourquoi elle change de carrière.

 On explore la folie de l’intérieur, avec les psychoses des hommes qu’elle a pu rencontrer dont son grand amour, mais qu’en est-il de son propre psychisme ?

Perdre l’être qu’on a aimé peut-il rendre fou, si on se sent responsable ? Toujours est-il que notre héroïne se perd en route, s’égare et on se perd avec elle. Est-elle une ou duelle ? d’ailleurs on retrouve presque la même phrase:

« Le son de mes pas claque sur le bitume, accompagné d’un faible écho, cela me donne l’étrange sensation de m’être dédoublée ». P 76 Répété d’une manière un peu différente P 113

 Ce livre a failli me tomber des mains plusieurs fois et je me suis accrochée car il est plein de poésie (matière de prédilection de l’auteure qui est aussi chanteuse…). Au moment où j’ai eu envie de le lâcher, une phrase arrivait, qui m’accrochait à nouveau et je continuais ma lecture.

Une sensation très étrange, d’être happée par l’écriture et pas du tout, ou peu, par l’histoire elle-même, ou une modification du cours de la pensée qui ouvre un autre sentier qui attire, sans chercher à comprendre si on est dans le réel ou dans le délire, l’hallucination.

« Il est parfois difficile, voire impossible de se trouver face à face avec le réel, tant celui-ci peut avoir un visage effrayant. » P 91

Petite parenthèse: Marie Modiano glisse dans son texte quelques poèmes que j’ai bien aimés…

Donc, avis très mitigé, je suis incapable de dire si j’ai aimé ou pas, ce sont la poésie envoûtante de l’écriture et  l’univers étrange de l’auteure qui m’ont permis de le terminer.

 

L’auteur

Marie Modiano est l’auteur d’un recueil de poèmes, « espérance mathématique » et d’un roman, « Upsilon Scorpii ».

Elle est également auteur-compositeur et chanteuse.

 

Extraits

Elle planifia de jouer du piano, elle avait remarqué que le temps ne semblait pas si long quand on le revêtait d’une mélodie.

C’était donc décidé, elle l’attendrait en jouant de la musique, et cette idée la soulagea de quelque chose qu’elle ne pouvait exprimer, ni même discerner dans ses pensées. Elle se sentit soudain plus légère sans comprendre pourquoi. P 14

Vienne m’apparaît triste car je me sens sombre, mais je sais que, si j’étais dans un autre état, Vienne serait magnifique. P 34

Tout n’aurait-il pas été plus simple si elle avait juste pu créer de nouveaux souvenirs, sans être obligée de déterrer inlassablement les anciens ? Ceux-là avaient tous une couleur délavée à force d’avoir servi. P 39

J’ai déjà clairement conscience que certains moments de la vie ont pour unique fonction de se muer presque instantanément en souvenirs. Tenter de les prolonger leur ferait perdre leur valeur. P 50

Il y a une différence bien réelle entre l’actrice et la comédienne, cette dernière, on ne sait pas pourquoi, fait moins rêver les gens que l’autre. L’actrice est légère et superficielle, inconséquente, fragile… La comédienne, quant à elle, est laborieuse, elle est beaucoup moins coquette que l’actrice. P 69

J’aimerais rester enfermée à l’intérieur d’un théâtre et rôder pour l’éternité entre ses murs, tel un esprit. Rien de grave ne pourrait alors m’arriver, car tout ici est une imitation de la vie, mais la vie même n’existe pas, elle a déserté la scène. P 94

Comment ne pas craindre ce que la vie vous réserve quand on joue en permanence un rôle ? Comment ne pas redouter que tout votre monde s’écroule quand ce dernier est construit de brins de paille prêts à s’enflammer à chaque instant. P 95

La fiction avait pris le dessus depuis longtemps sur la réalité et c’est cela même qui lui donnait de l’oxygène et qui parvenait non sans mal, à la maintenir debout. P 104

Elle se demandait aussi comment elle parviendrait à capturer celle qu’elle avait été hier, sans faire fuir celle qu’elle serait demain. P 133

 

Lu en avril 2017

Publié dans 19e siècle, Littérature russe

« Terres vierges » : Ivan Tourgueniev

Encore un petit tour en terre russe avec ce roman, pioché sur « bibliothèque russe et slave » :

 Terres vierges de Tourgueniev

Résumé

Alexis Nejdanof, fils naturel d’un prince russe, milite avec les étudiants révolutionnaires de Saint-Petersbourg, les « nihilistes » tous se retrouvent dans son appartement lorsqu’un inconnu arrive: le prince Sipiaguine qu’Alexis a rencontré lors d’une soirée au théâtre.

Celui-ci  l’embauche comme précepteur  pour son fils Kolia. Il sera hébergé, dans la maison du prince, faisant ainsi la connaissance de son épouse Valentina, de Marianne jeune parente que l’on a recueillie en lui faisant bien sentir son statut inférieur. Entre en scène ensuite le frère de   révolutionnaire convaincu et actif.

Ces jeunes étudiants ont pour mission de convertir les paysans à « l’œuvre », la cause révolutionnaire, allant à leur contact, haranguant le peuple, distribuant des tracts.

Le prince Sipiaguine se prétend libéral intéressé par les idées nouvelles et tente de débaucher Solomine qui fait tourner une usine proche, et proche des idées et idéaux de nos étudiants.

Alexis et Marianne surveillés constamment par la princesse finissent par s’enfuir ensemble…

 

Ce que j’en pense

Tourgueniev, nous décrit avec brio les mouvements révolutionnaires de l’époque, avec d’un côté des jeunes gens remplis d’idéaux et qui sont persuadés qu’ils vont pousser le peuple à prendre le pouvoir. Ils ont compris que l’abolition du servage n’avait guère changé les choses.

La pauvreté face à la vie insouciante des nobles, dont certains semblent tentés par les idées progressistes, mais tant qu’il ne s’agit que de mots, car ils sont attachés à leur privilège, tel prince Sipiaguine qui vise en parallèle un poste au gouvernement et flatte ceux qui peuvent lui permettre d’y accéder.

Le personnage d’Alexis Nejdanoff est intéressant : il est le fils naturel d’un prince, ce qui lui vaut des railleries, et son entrée dans le mouvement relève de l’idéal révolutionnaire et de cette frustration. Il essaie d’être un « bon militant » mais n’est pas très adroit, car timide et fasciné par ceux qui ont plus de charisme. Il subit plus qu’il ne décide par amour pour Marianne qui elle est bien résolue à participer à l’œuvre : il a subi le même type de vexations mais cela lui a donné davantage de force morale.

« Ses camarades l’aimaient, attirés par la sincérité, la bonté et la pureté qu’ils trouvaient en lui. Mais le pauvre Néjdanof n’était pas né sous une heureuse étoile ; la vie ne lui était pas facile. Il sentait cela profondément, et, malgré l’attachement de ses amis, il se faisait l’effet d’être à jamais isolé… »

Un autre personnage intéressant : Markelov, le beau-frère de Sipiaguine qui sert de guide aux autres, n’hésitant pas à se mettre en danger. Les autres sont plus ambivalents, Pakline qui parle trop à tort et à travers, mettant les autres en danger, Manchourina idéaliste mais engagée efficacement, amoureuse en secret d’Alexis pour ne citer qu’eux.

Seul, Solomine est dans l’action et non dans l’idéal, il gère au quotidien, sans s’enflammer, sans trahir trop ses idées, c’est ce qui lui permettra de faire avancer les choses.

L’auteur analyse bien les nobles de l’époque avec le caricatural Kalloméïtsiev, attaché à ses privilèges, odieux, imbuvable, et Sipiaguine est-il si différent ? Et une mention particulière pour Valentine et la façon dont elle règne dans la maison, espionnant et manipulant tout le monde:

« Valentine possédait ce genre particulier de grâce câline et tranquille qui est le propre des égoïstes « aimables » ; cette grâce où il n’y a ni poésie, ni sentiment véritable, mais qui respire la bienveillance, la sympathie et même une sorte de tendresse. Seulement ces charmants égoïstes n’aiment pas à être contredits ; ils sont despotiques et ne supportent pas l’indépendance chez les autres. »

Tourgueniev a écrit ce roman en 1876 et l’on sent bien ses sympathies pour ces jeunes gens qui veulent aller au contact du peuple pour le libérer, mais il aussi démontre les failles de leur idéalisme. Il a étudié avec beaucoup de soin la psychologie des personnages, autant que le contexte social. On imagine l’accueil qui fut réservé à ce roman très fort, tant du côté des révolutionnaires que celui du pouvoir.

J’ai lu et beaucoup aimé « Premier amour » de Tourgueniev, quand j’étais adolescente, et ressenti la même émotion en le relisant des années plus tard, mais ici l’auteur aborde un tout autre sujet et ne joue plus sur l’émotion du lecteur. On est dans un autre registre, ce roman explore la société de l’époque, tel Zola qu’il a rencontré et dont il a publié les romans en Russie, (et d’autres auteurs français)…

 

Extraits

La tristesse qui s’était emparée de lui venait de cette impression qu’éprouvent les mélancoliques, les rêveurs, quand il leur faut changer de place. Les caractères aventureux, les sanguins ignorent cette impression-là ; ils sont plutôt portés à se réjouir quand le cours ordinaire de leur vie est interrompu, quand l’occasion se présente pour eux de changer de milieu.

Néjdanof s’était enfoncé si profondément dans ses rêveries, que peu à peu, presque inconsciemment, il les traduisit en paroles ; les impressions qui flottaient en lui se cadençaient et rimaient entre elles.

Dans notre rapprochement, le sentiment personnel a joué un rôle… secondaire, et nous sommes unis pour toujours… « au nom de l’œuvre » ? Oui, au nom de l’œuvre. »

Ainsi pensait Néjdanof, et lui-même ne soupçonnait pas combien il y avait de vrai — et de faux — dans ce qu’il pensait.

Il se trouva que Solomine ne croyait pas à l’imminence d’une révolution en Russie ; mais, ne voulant pas imposer son avis, il laissait les autres essayer leurs forces, et les regardait faire, non de loin, mais de côté. Il connaissait parfaitement les révolutionnaires de Pétersbourg, et, jusqu’à un certain point, il sympathisait avec eux, car il était du peuple ; mais il se rendait compte de l’absence inévitable de ce même peuple, sans lequel pourtant « rien ne marcherait », de ce peuple qu’il faudrait longtemps préparer, mais d’une tout autre façon et vers un tout autre but. Voilà pourquoi il se tenait à côté, non comme un finaud qui biaise, mais comme un homme de bon sens qui ne veut perdre inutilement ni lui-même, ni les autres. Quant à écouter, pourquoi pas ? et même s’instruire s’il y a lieu !

Quel diable de révolutionnaire veux-tu faire ? Écris des versiculets, mets-toi dans un coin pour vivre avec tes petites pensées et tes petites impressions misérables, fouille dans toutes sortes de menues subtilités psychologiques, et surtout ne va pas t’imaginer que tes caprices, tes exaspérations maladives et nerveuses, aient rien de commun avec la mâle indignation, avec l’honnête colère d’un homme convaincu ! Ô Hamlet, prince de Danemark ! comment sortir de ton ombre ? Comment faire pour n’être pas ton imitateur en tout, même dans la honteuse jouissance que l’on éprouve à s’injurier soi-même ?

Ah ! oui ; je comprends à présent. Alors, vous êtes de ceux qui veulent se simplifier. Il y en a beaucoup dans ce temps-ci.

— Comment avez-vous dit, Tatiana ?… Se simplifier ?

— Oui… c’est une manière de dire que nous avons à présent : vivre tout à fait comme le peuple. Se simplifier, quoi ! C’est de la bonne besogne, enseigner au peuple à raisonner. Mais ça n’est pas commode, oh ! non ! Dieu vous donne de la chance !

— Se simplifier ! répéta Marianne. Entends-tu, Alexis ? en ce moment nous sommes des simplifiés ! »

https://bibliotheque-russe-et-slave.com/Livres/Tourgueniev%20-%20Terres%20vierges.htm

Lu en mars 2017